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TIMON D’ATHÈNES

COMÉDIE

NOTICE SUR TIMON D’ATHÈNES

Le nom de Timon était devenu proverbial dans l’antiquité pour exprimer un misanthrope. L’histoire de sa misanthropie, et le bizarre caractère de ce personnage frappèrent sans doute Shakspeare pendant qu’il s’occupait d’Antoine et Cléopâtre, et voici le passage de Plutarque qui lui a probablement suggéré l’idée de sa pièce:

«Quant à Antonius, il laissa la ville et la conversation de ses amis, et feit bastir une maison dedans la mer, près de l’isle de Pharos, sur certaines chaussées et levées qu’il fit jeter à la mer, et se tenoit céans, comme se bannissant de la compagnie des hommes, et disoit qu’il vouloit mener une telle vie comme Timon, pour autant qu’on lui avoit fait le semblable qu’à luy, et pour l’ingratitude et le grand tort que luy tenoient ceulx à qui il avoit bien fait, et qu’il estimoit ses amis; il se deffioit et se mescontentoit de tous les autres.

«Ce Timon estoit un citoyen d’Athènes, lequel avoit vescu environ la guerre du Péloponèse; comme l’on peult juger par les comédies de Platon et d’Aristophanes, esquelles il est moqué et touché comme malveuillant et ennemy du genre humain, refusant et abhorrissant toute compagnie et communication des autres hommes, fors que d’Alcibiades, jeune, audacieux et insolent, auquel faisoit bonne chère, et l’embrassoit et baisoit volontiers, dequoy s’esbahissant Apémantus, et lui en demandant la cause pourquoi il chérissoit ainsi ce jeune homme là seul, et abominoit tous les autres: «Je l’aime, répondit-il, pour autant que je sçay bien et suis seur qu’un jour il sera cause de grands maulx aux Athéniens.» Ce Timon recevoit aussi quelque fois Apémantus en sa compagnie, pour autant qu’il étoit semblable de moeurs à luy, et qu’il imitoit fort sa manière de vivre. Un jour doncques que l’on célébroit à Athènes la solennité que l’on appelle Choès, c’est-à-dire la feste des morts, là où on fait des effusions et sacrifices pour les trespassez, ils se festoyoient eulx deux ensemble tout seuls, et se prit Apémantus à dire: «Que voici un beau banquet, Timon;» et Timon lui respondit: «Oui bien, si tu n’y estois point.»

«L’on dit qu’un jour, comme le peuple estoit assemblé sur la place pour ordonner de quelque affaire, il monta à la tribune aux harangues, comme faisoient ordinairement les orateurs quand ils vouloient haranguer et prescher le peuple; si y eut un grand silence et estoit chacun très-attentif à ouïr ce qu’il voudroit dire, à cause que c’étoit une chose bien nouvelle et bien estrange que de le veoir en chaire. A la fin, il commence à dire: «Seigneurs Athéniens, j’ai en ma maison une petite place où il y a un figuier auquel plusieurs se sont desjà penduz et étranglez, et pour autant que je veulx y faire bastir, je vous ai bien voulu advertir devant que faire couper le figuier, à cette fin que si quelques-uns d’entre vous se veulent pendre, qu’ils se dépeschent.» Il mourut en la ville d’Hales, et fut inhumé sur le bord de la mer. Si advint que, tout alentour de sa sépulture, le village s’éboula, tellement que la mer qui alloit flottant à l’environ, gardoit qu’on n’eût sçeu approcher du tombeau, sur lequel il y avoit des vers engravés de telle substance:

Ayant fini ma vie malheureuse,

En ce lieu-cy on m’y a inhumé;

Mourez, méchants, de mort malencontreuse,

Sans demander comment je fus nommé.

On dit que luy-mesme feit ce bel épitaphe; car celui que l’on allègue communément n’est pas de lui, ains est du poëte Callimachus:

Ici je fais pour toujours ma demeure,

Timon encor les humains haïssant.

Passe, lecteur, en me donnant male heure,

Seulement passe, et me va maudissant.

«Nous pourrions escrire beaucoup d’autres choses dudit Timon, mais ce peu que nous en avons dit est assez pour le présent.»

(Vie d’Antoine, par Plutarque, traduction d’Amyot.)

Malgré quelques rapprochements qu’on pourrait trouver, à la rigueur, entre le Timon de Shakspeare et un dialogue de Lucien qui porte le même titre, nous pensons que cet épisode de Plutarque lui a suffi pour composer sa pièce. C’est dans sa propre imagination qu’il a trouvé le développement du caractère de Timon, celui d’Apémantus, dont la misanthropie contraste si heureusement avec la sienne; la description du luxe et des prodigalités de Timon au milieu de ses flatteurs, et sa sombre rancune contre les hommes, au milieu de la solitude.

Cette pièce est une des plus simples de Shakspeare: contre son ordinaire, le poëte est sérieusement occupé de son sujet jusqu’au dernier acte; et, fidèle à l’unité de son plan, il ne se permet aucune excursion qui nous en éloigne. La fable consiste en un seul événement: l’histoire d’un grand seigneur que ses amis abandonnent en même temps que son opulence, et qui, du plus généreux des hommes, devient le plus sauvage et le plus atrabilaire. On a beaucoup discuté sur le caractère moral de Timon, pour savoir si on devait le plaindre dans son malheur, ou s’il fallait regarder la perte de sa fortune comme une mortification méritée. Il nous semble, en effet, que ses vertus ont été des vertus d’ostentation, et que sa misanthropie n’est encore qu’une suite de sa manie de se singulariser par tous les extrêmes; dans sa générosité il n’est prodigue que pour des flatteurs; sa richesse nourrit le vice au lieu d’aller secourir l’indigent; une bienfaisance éclairée ne préside point à ses dons. Cependant sa confiance en ses amis indique une âme naturellement noble, et leur lâche désertion nous indigne surtout quand ce seigneur, dont ils trahissent l’infortune, a su trouver un serviteur comme Flavius. La transition subite de la magnificence à la vie sauvage est bien encore dans le caractère de Timon, et c’est un contraste admirable que sa misanthropie et celle d’Àpémantus. Celui-ci a tout le cynisme de Diogène, et son égoïsme et son orgueil, qui percent à travers ses haillons, trahissent le secret de ses sarcasmes et de ses mépris pour les hommes. Une basse envie le dévore; l’indignation seule s’est emparée de l’âme de Timon; ses véhémentes invectives sont justifiées par le sentiment profond des outrages qu’il a reçus; c’est une sensibilité exagérée qui l’égaré, et s’il hait les hommes, c’est qu’il croit de bonne foi les avoir aimés; peut-être même sa haine est-elle si passionnée, si idéale, qu’il s’abuse, lui-même en croyant les haïr plus qu’Apémantus dont l’âme est naturellement lâche et méchante.

Les sarcasmes du cynique et les éloquentes malédictions du misanthrope ont fait dire que cette pièce était autant une satire qu’un drame. Cette intention de satire se remarque surtout dans le choix des caractères, qu’on pourrait appeler une véritable critique du coeur de l’homme eu général dans toutes les conditions de la vie. Nous venons de citer Apémantus, égoïste cynique, et Timon, dont la vanité inspire la misanthropie comme elle inspira sa libéralité; vient ensuite Alcibiade, jeune débauché, qui n’hésite pas à sacrifier sa patrie à ses vengeances particulières. Le peintre et le poète prostituent les plus beaux des arts à une servile adulation et à l’avance; les nobles Athéniens sont tous des parasites; mais il semble cependant que Shakspeare n’ait jamais voulu nous offrir un tableau complètement hideux d’hypocrisie. Flavius est bien capable de réconcilier avec les hommes ceux en qui la lecture de Timon d’Athènes pourrait produire la méfiance et la misanthropie. Que de dignité dans cet intendant probe et fidèle! Timon lui-même est forcé de rendre hommage à sa vertu. Ce caractère est vraiment une concession que le poète a faite à son âme naturellement grande et tendre.

Hazzlitt, un des plus ingénieux commentateurs du caractère moral de Shakspeare, et qui, dans son admiration raisonnée, semble jaloux de celle de Schlegel, fait remarquer en terminant l’analyse de la pièce qui nous occupe que, dans son isolement, Timon, résolu à chercher le repos dans un monde meilleur, entoure son trépas des pompes de la nature. Il creuse sa tombe sur le rivage de l’Océan, appelle à ses funérailles toutes les grandes images du désert et fait servir les éléments à son mausolée.

«Ne revenez plus me voir; mais dites à Athènes que Timon a bâti sa dernière demeure sur les grèves de l’onde amère qui, une fois par jour, viendra la couvrir de sa bouillante écume: venez dans ce lieu et que la pierre de mon tombeau soit votre oracle.» Plus loin Alcibiade, après avoir lu son épitaphe, dit encore de Timon:

«Ces mots expriment bien tes derniers sentiments. Si tu avais en horreur les regrets de notre douleur, si tu méprisais ces gouttes d’eau que la nature avait laissé couler de nos yeux, une sublime idée t’inspira de faire pleurer à jamais le grand Neptune sur ta tombe.»

C’est ainsi que Timon fait des vents l’hymne de ses funérailles; que le murmure de l’Océan est une voix de douleur sur ses dépouilles mortelles, et qu’il cherche enfin dans les éternelles solennités de la nature l’oubli de la splendeur passagère de la vie.

La vie de Timon d’Athènes parut d’abord dans l’édition in-folio de 1623. On ne sait avec certitude à quelle époque elle a été écrite, quoique Malone lui assigne pour date l’année 1610.

Thomas Shadwell, poète lauréat sous le roi Guillaume III, et rival de Dryden, publia, en 1678, Timon d’Athènes avec des changements; mais, dans l’épilogue, il appelle sa pièce une greffe entée sur le tronc de Shakspeare, et il se flatte qu’on lui pardonnera ses changements en faveur de la part que ce poëte y conserve.

La pièce de Timon d’Athènes, telle qu’on la joue encore aujourd’hui à Londres, a été arrangée par Cumberland, un des auteurs dramatiques les plus estimés de l’Angleterre. Il a conservé la majeure partie de l’original, et marqué spécialement ses additions et corrections pour que la part de chaque poëte fût aperçue au premier examen.

En 1723, Delisle traita le sujet de Timon d’Athènes pour le théâtre italien avec un prologue, des chants, des danses, des personnages allégoriques et un arlequin. On voit qu’elle porte un autre cachet que celle de Shakespeare. Elle ne manque pas d’une certaine originalité, et les Anglais l’ont traduite sous le titre de Timon amoureux.

TIMON D’ATHÈNES

COMÉDIE

PERSONNAGES

TIMON, noble Athénien.

LUCIUS, LUCULLUS, SEMPRONIUS seigneurs; flatteurs de Timon.

VENTIDIUS, un des faux amis de Timon

APÉMANTUS, philosophe grossier.

ALCIBIADE, général athénien.

FLAVIUS, intendant de Timon.

FLAMINIUS, LUCILIUS, SERVILIUS, serviteurs de Timon

CAPHIS, PHILOTUS, TITUS, LUCIUS, HORTENSIUS, serviteurs des créanciers de Timon.

DEUX SERVITEURS DE VARRON, ET LE SERVITEUR D’ISIDORE, CRÉANCIERS DE TIMON.

CUPIDON ET MASQUES.

TROIS ÉTRANGERS.

UN POÈTE, UN PEINTRE, UN JOAILLIER, UN MARCHAND,

UN VIEILLARD ATHÉNIEN, UN PAGE, UN FOU.

PHRYNIA 1, TIMANDRA, maîtresses d’Alcibiade

AUTRES SEIGNEURS, SÉNATEURS, OFFICIERS, SOLDATS,

VOLEURS ET SERVITEURS.

La scène est à Athènes et dans les bois voisins.

Note 1: (retour) Phrynia. Peut-être Shakspeare a-t-il voulu mettre en scène la fameuse Phryné, qui était si belle que, sur le point de se voir condamnée par ses juges, elle leur découvrit son sein, et fut renvoyée acquittée

ACTE PREMIER

SCÈNE I

 

Athènes. Salle dans la maison de Timon.

Entrent par différentes portes UN POÈTE, UN PEINTRE,
puis UN JOAILLIER, UN MARCHAND et autres.

LE POÈTE.—Bonjour, monsieur.

LE PEINTRE.—Je suis bien aise de vous voir en bonne santé.

LE POÈTE.—Je ne vous ai pas vu depuis longtemps: comment va le monde?

LE PEINTRE.—Il s’use, monsieur, en vieillissant.

LE POÈTE.—Oui, on sait cela: mais y a-t-il quelque rareté particulière? qu’y a-t-il d’étrange et dont l’histoire ne donne d’exemple?—Vois, ô magie de la générosité! c’est ton charme puissant qui évoque ici tous ces esprits!—Je connais ce marchand.

LE PEINTRE.—Et moi, je les connais tous deux: l’autre est un joaillier.

LE MARCHAND.—Oh! c’est un digne seigneur.

LE JOAILLIER.—Oui, cela est incontestable.

LE MARCHAND.—Un homme incomparable, animé, à ce qu’il semble, d’une bonté infatigable et soutenue. Il va au delà des bornes.

LE JOAILLIER.—J’ai ici un joyau.

LE MARCHAND.—Oh! je vous prie, voyons-le: pour le seigneur Timon, monsieur?

LE JOAILLIER.—S’il veut en donner le prix: mais, quant à cela….

LE POÈTE, occupé à lire ses ouvrages.—«Quand l’appât d’un salaire nous a fait louer l’homme vil, c’est une tache qui flétrit la gloire des beaux vers consacrés avec justice à l’homme de bien.»

LE MARCHAND, considérant le diamant.—La forme est belle.

LE JOAILLIER.—Est-ce un riche bijou? voyez-vous la belle eau?

LE PEINTRE, au poète.—Vous êtes plongé, monsieur, dans la composition de quelque ouvrage? Quelque dédicace au grand Timon?

LE POÈTE.—C’est une chose qui m’est échappée sans y penser: notre poésie est comme une gomme qui coule de l’arbre qui la nourrit. Le feu caché dans le caillou ne se montre que lorsqu’il est frappé; mais notre noble flamme s’allume elle-même, et, comme le torrent, franchit chaque digue dont la résistance l’irrite. Qu’avez-vous là?

LE PEINTRE.—Un tableau, monsieur.—Et quand votre livre paraît-il?

LE POÈTE.—Il suivra de près ma présentation.—Voyons votre tableau.

LE PEINTRE.—C’est un bel ouvrage!

LE POÈTE, considérant le tableau.—En effet, c’est bien, c’est parfait.

LE PEINTRE.—Passable.

LE POÈTE.—Admirable! Que de grâce dans l’attitude de cette figure! Quelle intelligence étincelle dans ces yeux! Quelle vive imagination anime ces lèvres! On pourrait interpréter ce geste muet.

LE PEINTRE.—C’est une imitation assez heureuse de la vie. Voyez ce trait; vous semble-t-il bien?

LE POÈTE.—Je dis que c’est une leçon pour la nature; la vie qui respire dans cette lutte de l’art est plus vivante que la nature.

(Entrent quelques sénateurs qui ne font que passer.)

LE PEINTRE.—Comme le seigneur Timon est recherché!

LE POÈTE.—Les sénateurs d’Athènes! L’heureux mortel!

LE PEINTRE.—Regardez, en voilà d’autres!

LE POÈTE.—Vous voyez ce concours, ces flots de visiteurs. Moi, j’ai, dans cette ébauche, esquissé un homme à qui ce monde d’ici-bas prodigue ses embrassements et ses caresses. Mon libre génie ne s’arrête pas à un caractère particulier, mais il se meut au large dans une mer de cire 2. Aucune malice personnelle n’empoisonne une seule virgule de mes vers; je vole comme l’aigle; hardi dans mon essor, ne laissant point de trace derrière moi.

Note 2: (retour) On sait que les anciens écrivaient sur des tablettes de cire avec un stylet de fer.

LE PEINTRE.—Comment pourrai-je vous comprendre?

LE POÈTE.—Je vais m’expliquer.—Vous voyez comme tous les états, tous les esprits (autant ceux qui sont liants et volages, que les gens graves et austères), viennent tous offrir leurs services au seigneur Timon. Son immense fortune, jointe à son caractère gracieux et bienfaisant, subjugue et conquiert toute sorte de coeurs pour l’aimer et le servir, depuis le souple flatteur, dont le visage est un miroir, jusqu’à cet Apémantus qui n’aime rien autant que se haïr lui-même; il plie aussi le genou devant lui, et retourne content et riche d’un coup d’oeil de Timon.

LE PEINTRE.—Je les ai vus causer ensemble.

LE POÈTE.—Monsieur, j’ai feint que la Fortune était assise sur son trône, au sommet d’une haute et riante colline. La base du mont est couverte par étages de talents de tout genre, d’hommes de toute espèce, qui travaillent sur la surface de ce globe, pour améliorer leur condition. Au milieu de cette foule dont les yeux sont attachés sur la souveraine, je représente un personnage sous les traits de Timon, à qui la déesse, de sa main d’ivoire, fait signe d’avancer, et par sa faveur actuelle change actuellement tous ses rivaux en serviteurs et en esclaves.

LE PEINTRE.—C’est bien imaginé, ce trône, cette Fortune et cette colline, et au bas un homme appelé au milieu de la foule, et qui, la tête courbée en avant, sur le penchant du mont, gravit vers son bonheur; voilà, ce me semble, une scène que rendrait bien notre art.

LE POÈTE.—Soit, monsieur; mais laissez-moi poursuivre. Ces hommes, naguère encore ses égaux (et quelques-uns valaient mieux que lui), suivent tous maintenant ses pas, remplissent ses portiques d’une cour nombreuse, versent dans son oreille leurs murmures flatteurs, comme la prière d’un sacrifice, révèrent jusqu’à son étrier, et ne respirent que par lui l’air libre des cieux.

LE PEINTRE.—Oui, sans doute: et que deviennent-ils?

LE POÈTE.—Lorsque soudain la Fortune, dans un caprice et un changement d’humeur, précipite ce favori naguère si chéri d’elle, tous ses serviteurs qui, rampant sur les genoux et sur leurs mains, s’efforçaient après lui de gravir vers la cime du mont, le laissent glisser en bas; pas un ne l’accompagne dans sa chute.

LE PEINTRE.—C’est l’ordinaire; je puis vous montrer mille tableaux moraux qui peindraient ces coups soudains de la fortune, d’une manière plus frappante que les paroles. Cependant vous avez raison de faire sentir au seigneur Timon que les yeux des pauvres ont vu le puissant pieds en haut, tête en bas.

(Fanfares. Entre Timon avec sa suite: le serviteur de Ventidius cause avec Timon.)

TIMON.—Il est emprisonné, dites-vous?

LE SERVITEUR DE VENTIDIUS.—Oui, mon bon seigneur. Cinq talents sont toute sa dette. Ses moyens sont restreints, ses créanciers inflexibles. Il implore une lettre de votre Grandeur à ceux qui l’ont fait enfermer; si elle lui est refusée il n’a plus d’espoir.

TIMON.—Noble Ventidius! Allons.—Il n’est pas dans mon caractère de me débarrasser d’un ami quand il a besoin de moi. Je le connais pour un homme d’honneur qui mérite qu’on lui donne du secours: il l’aura; je veux payer sa dette et lui rendre la liberté.

LE SERVITEUR DE VENTIDIUS.—Votre Seigneurie se l’attache pour jamais.

TIMON.—Saluez-le de ma part: je vais lui envoyer sa rançon; et lorsqu’il sera libre, dites-lui de me venir voir. Ce n’est pas assez de relever le faible, il faut le soutenir encore après. Adieu!

LE SERVITEUR DE VENTIDIUS.—Je souhaite toute prospérité à votre Honneur.

(Il sort.)

(Entre un vieillard athénien.)

LE VIEILLARD.—Seigneur Timon, daignez m’entendre.

TIMON.—Parlez, bon père.

LE VIEILLARD.—Vous avez un serviteur nommé Lucilius?

TIMON.—Il est vrai; qu’avez-vous à dire de lui?

LE VIEILLARD.—Noble Timon, failes-le venir devant vous.

TIMON.—Est-il ici ou non? Lucilius!

(Entre Lucilius.)

LUCILIUS.—Me voici, seigneur, à vos ordres.

LE VIEILLARD.—Cet homme, seigneur Timon, votre créature, hante de nuit ma maison. Je suis un homme qui, depuis ma jeunesse, me suis adonné au négoce; et mon état mérite, un plus riche héritier qu’un homme qui découpe à table.

TIMON.—Eh bien! qu’y a-t-il de plus?

LE VIEILLARD.—Je n’ai qu’une fille, une fille unique, à qui je puisse transmettre ce que j’ai. Elle est belle, et des plus jeunes qu’on puisse épouser. Je l’ai élevée avec de grandes dépenses pour lui faire acquérir tous les talents. Ce valet, qui vous appartient, ose rechercher son amour. Je vous conjure, noble seigneur, joignez-vous à moi pour lui défendre de la fréquenter; pour moi, j’ai parlé en vain.

TIMON.-Le jeune homme est honnête.

LE VIEILLARD.—Il le sera donc envers moi, Timon…. Que son honnêteté lui serve de récompense sans m’enlever ma fille.

TIMON.—L’aime-t-elle?

LE VIEILLARD.—Elle est jeune et crédule. Nos passions passées nous apprennent combien la jeunesse est légère.

TIMON.—Aimes-tu cette jeune fille?

LUCILIUS.—Oui, mon bon seigneur, et elle agrée mon amour.

LE VIEILLARD.—Si mon consentement manque à son mariage, j’atteste ici les dieux que je choisirai mon héritier parmi les mendiants de ce monde, et que je la déshérite de tout mon bien.

TIMON.—Et quelle sera sa dot, si elle épouse un mari sortable?

LE VIEILLARD.—Trois talents pour le moment; à l’avenir, tout.

TIMON.—Cet honnête homme me sert depuis longtemps: je veux faire un effort pour fonder sa fortune, car c’est un devoir pour moi. Donnez-lui votre fille; ce que vous avancerez pour sa dot sera la mesure de mes dons, et je rendrai la balance égale entre elle et lui.

LE VIEILLARD.—Noble seigneur, donnez-m’en votre parole, et ma fille est à lui.

TIMON.—Voilà ma main, et mon honneur sur ma promesse.

LUCILIUS.—Je remercie humblement votre Seigneurie: tout ce qui pourra jamais m’arriver de fortune et de bonheur, je le regarderai toujours comme venant de vous.

(Lucilius et le vieillard sortent.)

LE POÈTE.—Agréez mon travail, et que votre Seigneurie vive longtemps!

TIMON.—Je vous remercie; vous aurez bientôt de mes nouvelles; ne vous écartez point. (Au peintre.) Qu’avez-vous là, mon ami?

LE PEINTRE,—Un morceau de peinture, que je conjure votre Seigneurie d’accepter.

TIMON.—La peinture me plaît: la peinture est presque l’homme au naturel; car depuis que le déshonneur trafique des sentiments naturels, l’homme n’est qu’un visage, tandis que les figures que trace le pinceau sont du moins tout ce qu’elles paraissent…. J’aime votre ouvrage, et vous en aurez bientôt la preuve; attendez ici jusqu’à ce que je vous fasse avertir.

LE PEINTRE.—Que les dieux vous conservent!

TIMON.—Portez-vous bien, messieurs; donnez-moi la main: il faut absolument que nous dînions ensemble.—Monsieur, votre bijou a souffert d’être trop estimé..

LE JOAILLIER.—Comment, seigneur, on l’a déprécié?

TIMON.—On a seulement abusé des louanges. Si je vous le payais ce qu’on l’estime, je serais tout à fait ruiné.

LE JOAILLIER.—Seigneur, il est estimé le prix qu’en donneraient ceux mêmes qui le vendent. Mais vous savez que des choses de valeur égale changent de prix dans les mains du propriétaire, et sont estimées en raison de la valeur du maître. Croyez-moi, mon cher seigneur, vous embellissez le bijou en le portant.

TIMON.—Bonne plaisanterie!

LE MARCHAND.—Non, seigneur; ce qu’il dit là, tout le monde le répète avec lui.

TIMON.—Voyez qui vient ici. Voulez-vous être grondés?

(Entre Apémantus.)

LE JOAILLIER.—Nous le supporterons, avec votre Seigneurie.

LE MARCHAND.—Il n’épargnera personne.

TIMON.—Bonjour, gracieux Apémantus.

APÉMANTUS.—Attends que je sois gracieux pour que je te rende le bonjour, quand tu seras devenu le chien de Timon, et ces fripons d’honnêtes gens.

TIMON.—Pourquoi les appelles-tu fripons; tu ne les connais pas.

APÉMANTUS.—Ne sont-ils pas Athéniens?

TIMON.—Oui.

APÉMANTUS.—Alors, je ne me dédis pas.

LE JOAILLIER.—Tu me connais, Apémantus.

APÉMANTUS.—Tu sais bien que je te connais; je viens de t’appeler par ton nom.

TIMON.—Tu es bien fier, Apémantus.

APÉMANTUS.—Fier surtout de ne pas ressembler à Timon.

TIMON.—Où vas-tu?

APÉMANTUS.—Casser la tête à un honnête Athénien.

TIMON.—C’est une action qui te mènera à la mort.

APÉMANTUS.—Oui, si ne rien faire est un crime digne de mort.

TIMON.—Comment trouves-tu ce portrait, Apémantus?

APÉMANTUS.—Très-bon; car il est innocent.

TIMON.—Celui qui l’a fait n’a-t-il pas bien travaillé?

APÉMANTUS.—Celui qui a fait le peintre a mieux travaillé encore, et cependant il a fait un pitoyable ouvrage.

LE PEINTRE.—Tu es un chien.

APÉMANTUS.—Ta mère est de mon espèce; qu’est-elle donc, si je suis un chien?

TIMON.—Apémantus, veux-tu dîner avec moi?

APÉMANTUS.—Non, je ne mange pas les grands seigneurs.

TIMON.—Si tu les mangeais, tu fâcherais les dames.

APÉMANTUS.—Oh! elles mangent les grands seigneurs, voilà ce qui leur donne de gros ventres.

TIMON.—C’est une explication bien libertine.

APÉMANTUS.—C’est ainsi que tu la prends; garde-la pour ta peine.

TIMON.—Aimes-tu ce bijou, Apémantus?

APÉMANTUS.—Pas autant que la franchise, qui ne coûte pas une obole 3.

Note 3: (retour) Allusion, au proverbe anglais, plain dealing is a jewell but they that use it die beggars: «la franchise est un joyau, mais ceux qui en usent meurent de faim.»

TIMON.—Combien penses-tu qu’il vaille?

APÉMANTUS.—Il ne vaut pas la peine que j’y pense…. Eh bien! poëte!

LE POÈTE.—Eh bien! philosophe!

APÉMANTUS.—Tu mens.

LE POÈTE.—N’es-tu pas un philosophe?

APÉMANTUS.—Oui.

LE POÈTE.—Je ne mens donc pas?

APÉMANTUS.—Et toi, n’es-tu pas un poëte?

LE POÈTE.—Oui.

APÉMANTUS.—En ce cas, tu mens. Regarde dans ton dernier ouvrage où tu as représenté Timon comme un digne personnage.

LE POÈTE.—Ce n’est point une fiction, c’est la vérité.

APÉMANTUS.—Oui, il est digne de toi, et digne de payer ton travail. Qui aime la flatterie est digne du flatteur. Dieux, que ne suis-je un grand seigneur!

TIMON.—Que ferais-tu donc, Apémantus?

APÉMANTUS.—Ce que fait maintenant Apémantus, je haïrais un grand seigneur de tout mon coeur.

TIMON.—Quoi! tu te haïrais toi-même?

APÉMANTUS.—Oui.

TIMON.—Pourquoi?

APÉMANTUS.—Pour avoir eu si peu d’esprit que d’être un grand seigneur,—N’es-tu pas marchand?

LE MARCHAND.—Oui, Apémantus.

APÉMANTUS.—Que le commerce te confonde, si les dieux ne veulent pas le faire!

LE MARCHAND.—Si le commerce me confond, les dieux en seront la cause.

APÉMANTUS.—Ton dieu, c’est le commerce; que ton dieu te confonde!

(On entend des trompettes.)

(Entre un serviteur)

TIMON.—Quelle est cette trompette?

LE SERVITEUR.—C’est Alcibiade…. et vingt cavaliers environ de sa société.

TIMON.—Je vous prie, allez au-devant d’eux, qu’on les fasse entrer.—Il faut absolument diner avec moi.—Ne vous en allez pas, que je ne vous aie fait mes remerciements. Et, après le dîner, montrez-moi ce tableau.—Je suis charmé de vous voir tous.

(Quelques serviteurs sortent.)

(Entrent Alcibiade et sa société.)

TIMON.—Vous êtes le bienvenu, seigneur.

(Ils s’embrassent.)

APÉMANTUS.—Allons, allons, c’est cela! Que les maladies contractent et dessèchent vos souples articulations! Se peut-il qu’il y ait si peu d’amitié au milieu de ces doucereux coquins et de toute cette politesse! La race de l’homme a dégénéré en singes et en babouins.

ALCIBIADE.—Seigneur, vous contentez mon ardent désir, je satisfais la faim que j’avais de vous voir.

TIMON.—Vous êtes le bienvenu, seigneur! Avant de nous séparer, nous passerons ensemble un heureux temps en différents plaisirs.—Je vous en prie, entrons.

(Ils sortent, excepté Apémantus.)

(Entrent deux seigneurs.)

PREMIER SEIGNEUR.—Quelle heure est-il, Apémantus?

APÉMANTUS.—L’heure d’être honnête.

PREMIER SEIGNEUR.—Il est toujours cette heure-là.

APÉMANTUS.—Tu n’en es que plus digne d’être maudit, toi qui la manques sans cesse.

SECOND SEIGNEUR.—Tu vas au festin de Timon?

APÉMANTUS.—Oui, pour voir les viandes gorger des fripons et le vin échauffer des fous.

SECOND SEIGNEUR.—Adieu! adieu!

APÉMANTUS.—Tu es fou de me dire deux fois adieu.

SECOND SEIGNEUR.—Pourquoi donc, Apémantus?

APÉMANTUS.—Tu aurais dû garder un de ces adieux pour toi, car je n’entends pas t’en rendre.

PREMIER SEIGNEUR.—Va te faire pendre.

APÉMANTUS.—Non, je n’en ferai rien. Adresse tes invitations à ton ami.

SECOND SEIGNEUR.—Va-t’en, chien hargneux, ou je te chasserai d’ici.

APÉMANTUS.—En véritable chien, je fuirai les ruades de l’âne.

(Il sort.)

PREMIER SEIGNEUR.—Cet homme est en tout l’opposé de l’humanité.—Eh bien! entrerons-nous, et prendrons-nous notre part des générosités de Timon? Il est vraiment plus que la bonté même.

SECOND SEIGNEUR.—Il la répand sur tout ce qui l’environne. Plutus, le dieu de l’or, n’est que son intendant: pas le plus léger service qu’il ne paye sept fois plus qu’il ne vaut: pas le plus léger cadeau qui ne vaille à son auteur un présent qui excède toutes les mesures ordinaires de la reconnaissance.

PREMIER SEIGNEUR.—Il porte l’âme la plus noble qui ait jamais inspiré un mortel.

SECOND SEIGNEUR.—Puisse-t-il vivre longtemps dans la prospérité! Entrons-nous?

PREMIER SEIGNEUR.—Je vous suis.

(Ils sortent.)

SCÈNE II

 

Une salle d’apparat dans la maison de Timon.

(Concert bruyant de hautbois. Flavius et d’autres domestiques servent
un grand banquet.)

Entrent TIMON, ALCIBIADE, LUCIUS, LUCULLUS,
SEMPRONIUS, et autres sénateurs athéniens, avec VENTIDIUS
et la suite. A quelque distance, et derrière tous les
autres, suit
 APÉMANTUS, d’un air de mauvaise humeur.

VENTIDIUS.—Très-honoré Timon, il a plu aux dieux de se souvenir de la vieillesse de mon père, et de l’appeler à son long repos. Il a quitté la vie sans regret, et il m’a laissé riche. Votre coeur généreux mérite toute ma reconnaissance, et je viens vous rendre ces talents auxquels j’ai dû la liberté, accompagnés de mes remerciements et de mon dévouement.

TIMON.—Oh! point du tout, honnête Ventidius; vous vous méprenez sur mon amitié: je vous ai fait ce don librement. On ne peut dire qu’on a donné, quand on souffre que le don soit rendu. Si nos supérieurs jouent à ce jeu, nous ne devons pas oser les imiter. Ce sont de belles fautes que celles qui enrichissent.

VENTIDIUS.—Les nobles sentiments!

(Ils sont tous debout regardant Timon d’un air de cérémonie.)

TIMON.—Seigneurs, la cérémonie n’a été inventée que pour voiler l’insuffisance des actions, les souhaits creux, la bienfaisance qui se repent avant d’avoir été exercée: mais où se trouve la véritable amitié, la cérémonie est inutile. Je vous prie, asseyez-vous. Vous êtes les bienvenus à ma fortune, plus qu’elle n’est la bienvenue pour moi.

(Ils s’asseyent.)

LUCIUS.—Nous l’avons toujours avoué, seigneur.

APÉMANTUS.—Oh! oui, avoué, et vous n’êtes pas encore pendus?

TIMON.—Ah! Apémantus, tu es le bienvenu.

APÉMANTUS.—Je ne veux pas être le bienvenu; je viens pour que tu me chasses.

TIMON.—Fi donc! Tu es un rustre; tu as pris là une humeur qui ne sied pas à l’homme: c’est un reproche à te faire.—On dit, mes amis, que ira furor brevis est; mais cet homme-là est toujours en colère.—Allons, qu’on lui dresse une table pour lui seul. Il n’aime point la compagnie, et il n’est vraiment pas fait pour elle.

APÉMANTUS.—Je resterai donc à tes risques et périls, Timon; car je viens pour observer, je t’en avertis.

TIMON.—Je ne prends pas garde à toi.—Tu es Athénien, tu es donc le bienvenu. Je ne dois pas être aujourd’hui le maître chez moi; mais je t’en prie, que mon diner me vaille ton silence.

APÉMANTUS.—Je méprise ton dîner…. Il m’étoufferait, car je ne pourrais pas te flatter.—O dieux! que d’hommes dévorent Timon, et il ne le voit pas! Je souffre de voir tant de gens tremper leur langue dans le sang d’un seul homme; et le comble de la folie, c’est qu’il les excite lui-même. Je m’étonne que les hommes osent se confier aux hommes! Je pense, moi, qu’ils devraient les inviter sans couteaux. Leurs tables y gagneraient, et leur vie serait plus en sûreté. On en a vu cent exemples: l’homme, qui en ce moment est assis près de son hôte, qui rompt avec lui son pain et boit à sa santé la coupe qu’ils ont partagée ensemble, sera le premier à l’assassiner. Cela est prouvé. Si j’étais un grand personnage, je craindrais de boire à mes repas, de peur que mes hôtes n’épiassent à quelle note ils pourraient me couper le sifflet. Les grands seigneurs ne devraient jamais boire sans avoir le gosier revêtu de fer.

TIMON, à un des convives.—Seigneur, de tout mon coeur, et que les santés fassent la ronde.

PREMIER SEIGNEUR.—Qu’on verse de ce côté, mon bon seigneur.

APÉMANTUS.—De son côté! Fort bien: voilà un brave. Il sait prendre à propos son moment.—Toutes ces santés, Timon, te rendront malade, toi et ta fortune. Voilà qui est trop faible pour être coupable, l’honnête eau qui n’a jamais jeté personne dans la boue; cette liqueur et mes aliments se ressemblent, et sont toujours d’accord; les festins sont trop orgueilleux pour rendre grâces aux dieux.

Actions de grâces d’Apémantus.

Dieux immortels, je ne vous demande point de richesses,

Je ne prie pour aucun homme que pour moi;

Accordez-moi de ne jamais devenir assez insensé

Pour me fier à un homme sur son serment ou sur son billet,

A une courtisane sur ses larmes,

A un chien qui paraît endormi,

A un geôlier pour ma liberté,

Ni à mes amis dans mon besoin:

Amen: allons, courage!

Le crime est pour le riche et je vis de racines.

Ton meilleur plat c’est ton bon coeur, Apémantus.

TIMON.—Général Alcibiade, votre coeur en ce moment est sur le champ de bataille.

ALCIBIADE.—Mon coeur, seigneur, est toujours prêt à vous servir.

TIMON.—Vous aimeriez mieux un déjeuner d’ennemis qu’un diner d’amis.

ALCIBIADE.—Pourvu que leur sang vînt de couler, seigneur, il n’est point de mets plus délicieux pour moi; je souhaiterais à mon meilleur ami de se trouver à pareille fête.

APÉMANTUS.—Je voudrais que tous ces flatteurs fussent tes ennemis, afin que tu pusses les égorger et m’inviter au festin.

PREMIER SEIGNEUR.—Si jamais, seigneur, nous avions le bonheur que vous missiez nos coeurs à l’épreuve; si jamais vous nous fournissiez l’occasion de montrer une partie de notre zèle, nous serions au comble de nos voeux.

TIMON.—Oh! ne doutez pas, mes bons amis, que les dieux n’aient eux-mêmes réservé dans l’avenir un jour, où j’aurai besoin de votre secours. Autrement, pourquoi, seriez-vous devenus mes amis?—Pourquoi seriez-vous choisis entre mille autres, pour porter ce titre de tendresse, si vous n’apparteniez pas de plus près à mon coeur? Je me suis dit de vous à moi-même, plus que vous ne pouvez modestement en dire, et je tiens ceci pour acquis sur votre compte. O dieux, me disais-je, qu’aurions-nous besoin d’amis, si nous ne devions jamais avoir besoin d’eux? Ce seraient les créatures du monde les plus inutiles si nous ne devions jamais user d’eux. Ils, ressembleraient fort à des instruments mélodieux suspendus dans leurs étuis et qui gardent pour eux leurs accords. Oui, j’ai souhaité souvent d’être plus pauvre, afin de me rapprocher davantage de vous. Nous sommes nés pour faire du bien, et quel bien est plus à nous que les richesses de nos amis? O quel précieux avantage d’avoir tant d’amis qui, comme des frères, disposent de la fortune l’un de l’autre! O volupté qui n’est déjà plus avant même d’être née! Il me semble que mes yeux ne peuvent retenir leurs larmes.—Allons, pour oublier leur faute, je bois à votre santé.

APÉMANTUS.—O Timon, plus tu pleures, plus ton vin se boit!

LUCULLUS.—La joie a eu la même conception dans nos yeux, et en sort comme un nouveau-né.

APÉMANTUS.—Oh! oh! je ris en pensant que ce nouveau-né est un bâtard.

TROISIÈME SEIGNEUR.—Je vous proteste, seigneur, que vous m’avez beaucoup ému.

APÉMANTUS.—Beaucoup.

(Son de trompette.)

TIMON.—Qu’annonce cette trompette? qu’y a-t-il?

(Entre un serviteur.)

LE SERVITEUR.—Sauf votre bon plaisir, seigneur, il y a là des dames qui demandent à entrer.

TIMON.—Des dames? que désirent-elles?

LE SERVITEUR.—Elles ont avec elles un courrier qui est chargé d’annoncer leurs intentions.

TIMON.—Je vous en prie, faites-les entrer.

(Entre Cupidon.)

CUPIDON.—Salut à toi, généreux Timon, et à tous ceux qui jouissent ici de tes bienfaits. Les Cinq Sens te reconnaissent pour leur patron, et viennent librement te féliciter de ton généreux coeur. L’Ouïe, le Goût, le Toucher, l’Odorat, se lèvent tous satisfaits de ta table: ils ne viennent dans ce moment que pour réjouir tes yeux.

TIMON.—Ils sont tous les bienvenus. Qu’on leur fasse bon accueil. Allons, que la musique célèbre leur entrée.

(Cupidon sort.)

PREMIER SEIGNEUR.—Vous voyez, seigneur, à quel point vous êtes aimé.

(Musique. Rentre Cupidon avec une mascarade de dames en amazones, dansant et jouant du luth.)

APÉMANTUS.—Holà! quel flot de vanité arrive ici! elles dansent;…. ce sont des femmes folles! La gloire de cette vie est une folie semblable, comme le prouve toute cette pompe comparée à ce peu d’huile et à ces racines. Nous nous faisons fous pour nous amuser, et prodigues de flatteries nous buvons à ces hommes, sur la vieillesse desquels nous verserons un jour le poison de l’envie et du mépris. Quel homme respire, qui ne corrompe ou ne soit corrompu? quel homme expire, qui n’emporte au tombeau quelque outrage, don de ses amis? Je craindrais bien que ceux qui dansent là devant moi ne fussent les premiers à me fouler un jour sous leurs pieds. C’est ce qu’on a vu souvent. Les hommes ferment leurs portes au soleil couchant.

(Les convives se lèvent de table en montrant un grand respect
pour Timon, et pour lui montrer leur affection, chacun
d’eux prend une des amazones, et ils dansent couple
par couple: on joue deux ou trois airs de hautbois, après
quoi la danse et la musique cessent.)

TIMON.—Vous avez embelli nos plaisirs, belles dames, et donné un nouveau charme à notre fête, qui n’eût pas été à moitié si brillante ni si agréable sans vous; elle vous doit tout son prix et son éclat, et vous m’avez rendu moi-même enchanté de ma propre invention. J’ai à vous en remercier.

PREMIÈRE DAME.—Seigneur, vous nous jugez au mieux.

APÉMANTUS.—Oui, ma foi; car le pire est dégoûtant, et ne supporterait pas qu’on y touchât, je pense.

TIMON.—Mesdames, il y a un petit banquet qui vous attend; veuillez bien aller vous asseoir.

TOUTES ENSEMBLE.—Mille remerciements, seigneur.

(Elles sortent.)

TIMON.—Flavius!

FLAVIUS.—Seigneur!

TIMON.—Apportez-moi la petite cassette.

FLAVIUS.—Oui, monseigneur.—(A part.) Encore des bijoux? On ne peut l’arrêter dans ses fantaisies; autrement je lui dirais….—Allons.—En conscience, je devrais l’avertir. Quand tout sera dépensé, il voudrait bien alors qu’on l’eût arrêté. C’est grand dommage que la libéralité n’ait pas des yeux derrière: alors jamais un homme ne tomberait dans la misère, victime d’un trop bon coeur.

PREMIER SEIGNEUR.—Nos serviteurs, où sont-ils?

UN SERVITEUR.—Les voici, seigneur, à vos ordres.

LUCIUS.—Nos chevaux.

TIMON.—Mes bons amis, j’ai encore un mot à vous dire Seigneur, je vous en conjure, faites-moi l’honneur d’accepter ce bijou; daignez le recevoir et le porter, mon cher ami!

LUCIUS.—Je suis déjà comblé de vos dons!

TOUS.—Nous le sommes tous!

(Entre un serviteur.)

LE SERVITEUR.—Seigneur, plusieurs membres du sénat sont descendus à votre porte, et viennent vous visiter.

TIMON.—Ils sont les bienvenus.

FLAVIUS rentre.—J’en conjure votre Honneur, daignez écouter un mot, il vous touche de près.

TIMON.—De près! oh bien! alors, je t’écouterai une autre fois. Je te prie que tout soit préparé pour leur faire bon accueil.

FLAVIUS, à part.—Je ne sais trop comment.

(Entre un autre serviteur.)

LE SECOND SERVITEUR.—Seigneur, le noble Lucius, par un don de sa pure amitié, vous a fait présent de quatre chevaux blanc de lait, avec leurs harnais en argent.

TIMON.—Je les accepte bien volontiers; ayez soin que ce présent soit dignement reconnu. (Entre un troisième serviteur.) Eh bien! qu’y a-t-il de nouveau?

LE TROISIÈME SERVITEUR.—Sauf votre bon plaisir, mon seigneur; cet honorable seigneur, Lucullus, vous invite à chasser avec lui demain matin, et il vous envoie deux couples de lévriers.

TIMON.—Je chasserai avec lui: qu’on reçoive son présent, mais non sans un noble retour.

FLAVIUS, à part.—Quelle sera la fin de tout ceci? Il nous ordonne de pourvoir à tout, de rendre de riches présents, et tout cela avec un coffre vide: et il ne veut pas examiner sa bourse, ni m’accorder un moment pour lui démontrer à quelle indigence est réduit son coeur, qui n’a plus les moyens d’effectuer ses voeux. Ses promesses excèdent si prodigieusement sa fortune, que tout ce qu’il promet est une dette; il doit pour chaque parole: il est assez bon pour payer encore les intérêts. Ses terres sont toutes couchées sur leurs livres. Oh! que je voudrais être doucement congédié de mon office, avant d’être forcé de le quitter! Plus heureux l’homme qui n’a point d’amis à nourrir, que celui qui est entouré d’amis plus funestes que les ennemis mêmes! Le coeur me saigne de douleur pour mon maître.

(Il sort.)

TIMON.—Vous ne vous rendez pas justice; vous rabaissez trop votre mérite. Voici, seigneur, cette bagatelle, comme un gage de notre amitié.

SECOND SEIGNEUR.—Je la reçois avec une reconnaissance particulière.

TROISIÈME SEIGNEUR.—Oh! il est l’essence même de la bonté.

TIMON.—A propos, seigneur, je me rappelle que vous avez vanté l’autre jour un coursier bai que je montais. Il est à vous, puisqu’il vous a plu.

LE SECOND SEIGNEUR.—Oh! je vous prie, seigneur, excusez-moi; je ne puis….

TIMON.—Vous pouvez m’en croire, seigneur; je sais par expérience qu’on ne loue bien que ce qui vous plaît: je juge des sentiments de mon ami par les miens. Ce que je vous dis est la vérité. J’irai vous faire visite.

TOUS LES SEIGNEURS.—Nul ne sera aussi bienvenu.

TIMON.—Je suis si reconnaissant de toutes vos visites que je ne puis assez donner. Je voudrais pouvoir distribuer des royaumes à mes amis, et je ne me lasserais jamais….—Alcibiade, tu es un guerrier, et par conséquent rarement opulent: les bienfaits te sont dus, car tu vis sur les morts, et toutes les terres que tu possèdes sont sur le champ de bataille.

ALCIBIADE.—Oui, des terres souillées, seigneur.

PREMIER SEIGNEUR.—Nous vous sommes si redevables!

TIMON.—Et moi à vous.

SECOND SEIGNEUR.—Nous vous chérissons si infiniment!

TIMON.—Je suis tout à vous!—Des flambeaux.—Encore des flambeaux!

TROISIÈME SEIGNEUR.—Que la plus pure félicité, l’honneur et les richesses ne vous abandonnent jamais, noble Timon.

TIMON.—Au, service de ses amis.

(Sortent Alcibiade, les seigneurs et autres.)

APÉMANTUS.—Quel tumulte ici! que d’inclinations de tête, que de courbettes4! Je doute que toutes ces jambes vaillent les sommes dont on paye leurs génuflexions. Amitié pleine d’une lie impure! Il me semble que les hommes au coeur faux ne devraient pas avoir des jambes si lestes.—C’est ainsi que d’honnêtes dupes prodiguent leurs richesses pour des révérences.

Note 4: (retour) Serving of becks, and jutting out of bums. Beck veut dire un salut fait avec la tête; to serve a beck, c’est saluer de la tête. Jutting out of bums, littéralement prolongement du derrière, signifie révérence, courbette.

TIMON.—Voyons, Apémantus, si tu n’étais pas si bourru, tu éprouverais mes bontés.

APÉMANTUS.—Non, je ne veux rien. Si tu allais me corrompre aussi, voyons, il ne resterait plus personne pour se moquer de ta folie, et tu ferais encore plus de sottises. Tu donnes tant, Timon, que je crains bien que tu ne finisses par te donner toi-même5. A quoi bon ces fêtes, ce luxe et ces vaines magnificences?

Note 5: (retour) Il y a dans le texte: thou wilt give thyself in paper, tu te donneras en papier. Un commentateur prétend qu’Apémantus entend par-là que Timon se donnera en billets, en lettres de change.

TIMON.—Ah! si tu commences à médire de la société, j’ai juré de ne pas t’écouter. Adieu, et reviens chanter sur un ton plus aimable.

(Il sort.)

APÉMANTUS.—Allons: tu ne veux donc pas m’entendre à présent: eh bien, tu ne m’entendras jamais; je te fermerai la porte du ciel6. Oh! est-il possible que l’oreille des hommes soit sourde aux bons conseils, et non à la flatterie!

(Il sort.)

Note 6: (retour) «La porte du ciel.» Apémantus veut parler ici des bons conseils qu’il refusera désormais à Timon.

FIN DU PREMIER ACTE

ACTE DEUXIÈME

SCÈNE I

 

Athènes.—Appartement dans la maison d’un sénateur.

Entre un SÉNATEUR avec des papiers à la main.

LE SÉNATEUR.—Et dernièrement cinq mille à Varron; il en doit neuf mille à Isidore, ce qui, joint à ce qu’il me devait auparavant, fait vingt-cinq mille.—Quoi! toujours cette rage de dépenser? Cela ne peut pas durer; cela ne durera pas.—Si j’ai besoin d’argent, je n’ai qu’à voler le chien d’un mendiant, et en faire présent à Timon: le chien me battra monnaie.—Si je veux vendre mon cheval, et du prix en acheter vingt autres meilleurs que lui, je n’ai qu’à donner à Timon, je ne lui demande rien. Je le lui donne; aussitôt mon cheval me produit des chevaux superbes.—Point de portier chez lui; mais un homme qui sourit à tout le monde, et invite tous ceux qui passent. Cela ne peut durer; il n’y a pas de raison pour croire sa fortune solide. Caphis, holà! Caphis.

(Entre Caphis.)

CAPHIS.—Me voilà, seigneur; que désirez-vous de moi?

LE SÉNATEUR.—Mettez votre manteau, et courez chez le seigneur Timon: demandez lui avec importunité mon argent, qu’un léger refus ne vous arrête pas; n’allez pas vous laisser fermer la bouche par un: «Faites mes compliments à votre maître,» le bonnet tournant ainsi dans la main droite. Dites-lui que mes besoins crient après moi, et que c’est à mon tour à me servir de ce qui m’appartient. Tous les jours de délais et de grâce sont passés; et par trop de confiance à ses vaines promesses, j’ai altéré mon crédit. J’aime et j’honore Timon; mais je ne dois pas me rompre les reins pour lui guérir le doigt; mes besoins sont pressants; il faut que je sois satisfait immédiatement sans être bercé par des paroles. Partez; prenez un air des plus importuns, un visage de demandeur, car je crains bien que le seigneur Timon, qui maintenant brille comme un phénix, ne soit bientôt plus qu’une mouette plumée, quand chaque plume sera rendue à l’aile à laquelle elle appartient.

CAPHIS.—J’y vais, seigneur.

LE SÉNATEUR.—«J’y vais, seigneur?»—Portez donc les billets, et prenez-en les dates en compte.

CAPHIS.—Oui, seigneur.

LE SÉNATEUR.—Allez.

SCÈNE II

 

Un appartement de la maison de Timon.

Entre FLAVIUS tenant plusieurs billets à la main.

FLAVIUS.—Point de soin, pas un temps d’arrêt! Si insensé dans ses dépenses, qu’il ne veut pas savoir comment les continuer ni arrêter le torrent de ses extravagances! Ne se demandant jamais comment l’argent sort de ses mains; ne se préoccupant pas davantage du temps que cela durera. Jamais homme ne fut aussi fou et aussi bon! Que faire?—Il ne voudra rien écouter qu’il ne sente le mal.—Il faut que je sois franc avec lui à son retour de la chasse. Fi donc! fi donc! fi donc!

(Entrent Caphis et des serviteurs d’Isidore et de Varron7).

Note 7: (retour) Les valets se donnent entre eux le nom de leurs maîtres.

CAPHIS.—Salut, Varron. Quoi, vous venez chercher de l’argent?

LE SERVITEUR DE VARRON.—N’est-ce pas aussi ce qui vous amène?

CAPHIS.—Oui; et vous aussi, Isidore?

LE SERVITEUR D’ISIDORE.—Justement.

CAPHIS.—Plaise au ciel que nous soyons tous payés!

LE SERVITEUR DE VARRON.—C’est de quoi je doute.

CAPHIS.—Voici le patron.

(Entrent Timon, Alcibiade, seigneurs, etc.)

TIMON.—Mon cher Alcibiade, aussitôt après le dîner nous nous remettrons en campagne.—Est-ce à moi que vous voulez parler? Eh bien! que voulez-vous?

CAPHIS.—Seigneur, c’est la note de certaines dettes….

TIMON.—Des dettes? D’où êtes-vous?

CAPHIS.—D’Athènes, seigneur.

TIMON.—Allez trouver mon intendant.

CAPHIS.—Ne vous déplaise, seigneur, il m’a remis tout le mois, de jour en jour, pour le payement. Un besoin pressant force mon maître à demander son argent; il vous supplie d’agir avec votre noblesse ordinaire et de faire justice à sa requête.

TIMON.—Mon bon ami, revenez demain matin, je vous en prie.

CAPHIS.—Mais, seigneur….

TIMON.—Allons cessez, mon ami.

LE SERVITEUR DE VARRON.—Un serviteur de Varron, seigneur.

LE SERVITEUR D’ISIDORE.—C’est de la part d’Isidore; il vous prie humblement de le rembourser promptement.

CAPHIS.—Seigneur, si vous connaissiez quel est le besoin de mon maître….

LE SERVITEUR DE VARRON.—Le terme est échu, seigneur, depuis plus de six semaines.

LE SERVITEUR D’ISIDORE.—Votre intendant me renvoie toujours, seigneur, et mes ordres sont de m’adresser directement à votre Seigneurie.

TIMON.—Eh! laissez-moi respirer.—Je vous en prie, allez toujours devant, mes bons seigneurs; je vous rejoins à l’instant. (Alcibiade et les Seigneurs sortent.) (A Flavius.) Venez ici, je vous prie, que se passe-t-il que je sois assailli par ces clameurs et ces demandes de billets différés, des dettes arriérées qui font tort à mon honneur?

FLAVIUS.—Messieurs, avec votre permission, le moment n’est pas convenable pour parler affaires; ne nous importunez plus, attendez après le dîner; donnez-moi le temps d’expliquer à sa Seigneurie pourquoi vous n’avez pas été payés.

TIMON.—Oui, mes amis, attendez.—Ayez soin de les bien traiter.

(Timon sort.)

FLAVIUS.—Écoutez-moi, je vous prie.

(Il sort.)

(Entrent Apémantus et un fou.)

CAPHIS.—Restez, restez, voici le fou qui vient avec Apémantus; amusons-nous un moment avec eux.

LE SERVITEUR DE VARRON.—Qu’il aille se faire pendre; il va nous injurier.

LE SERVITEUR D’ISIDORE.—Que la peste l’étouffe, le chien!

LE SERVITEUR DE VARRON.—Comment te portes-tu, fou?

APÉMANTUS.—Parles-tu à ton ombre?

LE SERVITEUR DE VARRON.—Ce n’est pas à toi que je parle.

APÉMANTUS.—Non, c’est à toi-même. (Au fou.) Allons-nous-en.

LE SERVITEUR D’ISIDORE,à celui de Varron.—Voilà le fou sur ton dos.

APÉMANTUS.—Non, tu es seul; tu n’es pas encore sur lui.

CAPHIS.—Où est le fou maintenant?

APÉMANTUS.—Il vient de le demander tout à l’heure. Pauvres misérables, valets d’usuriers, entremetteurs entre l’or et le besoin!

TOUS LES SERVITEURS.—Que sommes-nous, Apémantus?

APÉMANTUS.—Des ânes.

TOUS.—Pourquoi?

APÉMANTUS.—Parce que vous me demandez ce que vous êtes, et que vous ne vous connaissez pas vous-mêmes. Parle-leur, fou.

LE FOU.—Comment vous portez-vous, messieurs?

TOUS.—Grand merci, bon fou! Que fait ta maîtresse?

LE FOU.—Elle met chauffer de l’eau pour échauder des poulets comme vous. Que ne pouvons-nous vous voir à Corinthe!

APÉMANTUS.—Bon, grand merci!

(Entre un page.)

LE FOU.—Voyez, voici le page de ma maîtresse.

LE PAGE, au fou.—Eh bien! capitaine, que faites-vous avec cette sage compagnie?—Comment se porte Apémantus?

APÉMANTUS.—Je voudrais avoir une verge dans ma bouche, pour te répondre d’une manière utile.

LE PAGE.—Je te prie, Apémantus, lis-moi l’adresse de ces lettres; je n’y connais rien.

APÉMANTUS.—Tu ne sais pas lire?

LE PAGE.—Non.

APÉMANTUS.—Nous ne perdrons donc pas un savant quand tu seras pendu.—Celle-ci est pour le seigneur Timon, l’autre pour Alcibiade. Va, tu es né bâtard et tu mourras proxénète.

LE PAGE.—Ta mère, en te donnant le jour, a fait un chien, et tu mourras de faim comme un chien. Point de réplique. Je m’en vais.

(Il sort.)

APÉMANTUS.—C’est nous rendre le plus grand service.—Fou, j’irai avec toi chez le seigneur Timon.

LE FOU.—Me laisseras-tu là?

APÉMANTUS.—Si Timon est chez lui,—Vous êtes là trois qui servez trois usuriers?

TOUS.—Oui; plût aux dieux qu’ils nous servissent!

APÉMANTUS.—Je le voudrais.—Je vous servirais comme le bourreau sert le voleur.

LE FOU.—Êtes-vous tous trois valets d’usuriers?

TOUS.—Oui, fou.

LE FOU.—Je pense qu’il n’y a point d’usuriers qui n’aient un fou pour serviteur. Ma maîtresse est une usurière, et moi je suis son fou. Quand quelqu’un emprunte de l’argent à vos maîtres, il arrive tristement et s’en retourne gai. Mais on entre gaiement chez ma maîtresse, et on en sort tout triste. Dites-moi la raison de cela?

LE SERVITEUR DE VARRON.—Je puis vous en donner une.

LE FOU.—Parle donc afin que nous puissions te regarder comme un agent d’infamie et un fripon. Va, tu n’en seras pas moins estimé.

LE SERVITEUR DE VARRON.—Qu’est-ce qu’un agent d’infamie, fou?

LE FOU.—C’est un fou bien vêtu, qui te ressemble un peu; c’est un esprit: quelquefois il paraît sous la figure d’un seigneur, quelquefois sous celle d’un légiste, quelquefois sous celle d’un philosophe qui porte deux pierres, outre la pierre philosophale. Souvent il ressemble à un chevalier: enfin cet esprit rôde sous toutes les formes que revêt l’homme, depuis quatre-vingts ans jusqu’à treize.

LE SERVITEUR DE VARRON.—Tu n’es pas tout à fait fou.

LE FOU.—Ni toi tout à fait sage: ce que j’ai de plus en folie, tu l’as de moins en esprit.

VARRON.—Cette réponse conviendrait à Apémantus.

TOUS.—Place, place: voici le seigneur Timon.

APÉMANTUS,—Fou, viens avec moi, viens.

LE FOU.—Je n’aime point à suivre toujours un amant, un frère aîné, ou une femme; quelquefois je suis un philosophe.

(Sortent Apémantus et le fou.)

FLAVIUS, aux serviteurs.—Promenez-vous, je vous prie, près d’ici; je vous parlerai dans un moment.

(Timon et Flavius restent seuls.)

TIMON.—Vous m’étonnez fort! Pourquoi ne m’avez-vous pas exposé plus tôt l’état de mes affaires? J’aurais pu proportionner mes dépenses à ce que j’avais de moyens.

FLAVIUS.—Vous n’avez jamais voulu m’entendre; je vous l’ai proposé plusieurs fois.

TIMON.—Allons, vous aurez peut-être pris le moment où, étant mal disposé, je vous ai renvoyé; et vous avez profité de ce prétexte pour vous excuser.

FLAVIUS.—O mon bon maître! je vous ai présenté bien des fois mes comptes; je les ai mis devant vos yeux; vous les avez toujours rejetés, en disant que vous vous reposiez sur mon honnêteté. Quand, pour quelque léger cadeau, vous m’avez ordonné de rendre une certaine somme, j’ai secoué la tête et j’ai gémi: même, je suis sorti des bornes du respect, en vous exhortant à tenir votre main plus fermée. J’ai essuyé de votre part et bien souvent des réprimandes assez dures, quand j’ai voulu vous ouvrir les yeux sur la diminution de votre fortune et l’accroissement constant de vos dettes! O mon cher maître, quoique vous m’écoutiez aujourd’hui trop tard, cependant il est nécessaire que vous le sachiez: tous vos biens ne suffiraient pas pour payer la moitié de vos dettes.

TIMON.—Qu’on vende toutes mes terres.

FLAVIUS.—Toutes sont engagées; quelques-unes sont forfaites et perdues; à peine nous reste-t-il de quoi fermer la bouche aux créances échues. D’autres échéances arrivent à grands pas. Qui nous soutiendra dans cet intervalle, et enfin comment se terminera notre dernier compte?

TIMON.—Mes possessions s’étendaient jusqu’à Lacédémone.

FLAVIUS.—O mon bon maître! le monde n’est qu’un mot. Et quand vous le posséderiez tout entier, et que vous pourriez le donner d’une seule parole, combien de temps le garderiez-vous?

TIMON.—Tu me dis la vérité.

FLAVIUS.—Si vous avez le moindre soupçon sur mon administration, sur ma fidélité, citez-moi devant les juges les plus sévères, et faites-moi rendre un compte rigoureux. Que les dieux me soient propices: ils savent que, lorsque tous nos offices étaient encombrés d’avides parasites, lorsque nos caves pleuraient des flots de vin, quand chaque appartement brillait de mille flambeaux, et retentissait du bruit confus des concerts, moi, je me retirais près d’un conduit toujours ouvert8, pour y verser des torrents de larmes.

Note 8: (retour) Wasteful cockrobinet prodigue. Les commentateurs se sont creusé la tête pour expliquer cette expression et l’intention de Flavius. On a prétendu que Flavius se retirait près d’un conduit, d’où l’eau sortait sans cesse, parce que cette circonstance servait à lui rappeler les prodigalités de Timon en même temps que ce lieu écarté était propice à sa rêverie.

TIMON.—Assez, je t’en prie.

FLAVIUS.—Dieux! disais-je, quelle bonté dans le seigneur Timon! Que de biens prodigués des esclaves et des rustres ont engloutis cette nuit! Qui n’appartient à Timon? Qui n’offre pas son coeur, sa vie, son épée, son courage, sa bourse à Timon, «au grand Timon, au noble, au digne, au royal Timon?» Hélas! quand la fortune dont il achète ces louanges sera dissipée, le souffle qui les produit sera éteint; ce qu’on a gagné au festin on le perd dans le jeûne9. Un nuage d’hiver verse ses ondées, et tous les insectes ont disparu.

Note 9: (retour) Proverbe anglais: feast-won, fast-lost: gagné au festin, perdu au jeûne.

TIMON.—Allons, ne me sermonne plus.—Nul bienfait honteux n’a déshonoré mon coeur. J’ai donné imprudemment, mais sans ignominie. Pourquoi pleures-tu? Manques-tu de confiance au point de croire que je puisse manquer d’amis? Que ton coeur se rassure; va, si je voulais ouvrir les réservoirs de mon amitié, et éprouver les coeurs en empruntant, je pourrais user des hommes et de leurs fortunes aussi facilement que je puis t’ordonner de parler.

FLAVIUS.—Puisse l’événement ne pas tromper votre attente!

TIMON.—Et ce besoin où je me trouve aujourd’hui est en quelque sorte pour moi un bonheur qui couronne mes voeux. Je puis maintenant éprouver mes amis; tu connaîtras bientôt combien tu t’es mépris sur l’état de ma fortune; je suis riche en amis. Holà! quelqu’un! Flaminius! Servilius!

(Entrent Servilius, Flaminius et d’autres esclaves.)

UN ESCLAVE.—Seigneur? seigneur?

TIMON.—J’ai différents ordres à vous distribuer. Toi, va chez le seigneur Lucius, et toi, chez Lucullus. J’ai chassé aujourd’hui avec son Honneur.—Toi, va chez Sempronius. Recommandez-moi à leur amitié, et dites que je suis fier de trouver l’occasion d’employer leurs services pour me fournir de l’argent: demandez-leur cinquante talents.

FLAMINIUS.—Vos ordres seront remplis, seigneur.

FLAVIUS, à part.—Aux seigneurs Lucius et Lucullus?—Hom!

TIMON.—Et vous (à un autre serviteur), allez trouver les sénateurs. J’avais droit à leur reconnaissance, même dans les jours de mon opulence. Dites-leur de m’envoyer tout à l’heure mille talents.

FLAVIUS.—J’ai pris la liberté de leur présenter votre seing et votre nom, dans l’opinion où j’étais que c’était la ressource la plus facile; mais tous ont secoué la tête, et je ne suis pas revenu plus riche.

TIMON.—Est-il vrai? Est-il possible?

FLAVIUS.—Ils répondent tous, de concert et d’une voix unanime, qu’ils sont en baisse, qu’ils n’ont point de fonds, qu’ils ne peuvent faire ce qu’ils désireraient, qu’ils sont bien fâchés.—«Vous êtes un homme si respectable!…. Cependant…. ils auraient bien souhaité….—Ils ne savent pas…. mais il faut qu’il y ait eu de sa faute.—L’homme le plus honnête peut faire un faux pas.—Plût aux dieux que tout allât bien…. c’est bien dommage!»—Et ainsi occupés d’autres affaires sérieuses, ils me renvoient avec ces regards dédaigneux et ces phrases interrompues; leurs demi-saluts et leurs signes de froideur me glacent et me réduisent au silence.

TIMON.—Grands dieux! récompensez-les. Ami, je t’en prie, ne t’afflige pas. L’ingratitude est héréditaire dans les vieillards; leur sang est figé, glacé, et coule à peine; ils manquent de reconnaissance, parce que leur coeur manque de chaleur. A mesure que l’homme retourne vers la terre il est façonné pour le voyage, il devient lourd et engourdi.—(A un serviteur.) Va chez Ventidius,—(A Flavius). Ah! de grâce, ne sois pas triste; tu es honnête et fidèle, je te le dis comme je le pense; on n’a rien à te reprocher.—(Au serviteur.) Ventidius vient d’enterrer son père, et cette mort met en sa possession une fortune considérable. Quand il était pauvre, emprisonné et en disette d’amis, je le délivrai avec cinq talents. Va le saluer de ma part; dis-lui que son ami est dans un pressant besoin; qu’il le prie de se souvenir de ces cinq talents.(A Flavius.) Dès que tu les auras touchés, donne-les à ces gens dont je suis le débiteur. Ne dis et ne pense jamais que la fortune de Timon puisse périr au milieu de ses amis.

FLAVIUS.—Je voudrais bien n’être jamais dans le cas de le penser. Cette confiance est l’ennemie de la bonté; étant généreuse, elle croit que les autres le sont comme elle.

(Ils sortent.)

FIN DU DEUXIÈME ACTE.

ACTE TROISIÈME

SCÈNE I

 

Appartement dans la maison de Lucullus, à Athènes.

FLAMINIUS attend, entre UN SERVITEUR qui s’approche de lui.

LE SERVITEUR.—Je vous ai annoncé à mon maître; il descend pour vous parler.

FLAMINIUS.—Je vous remercie.

LE SERVITEUR.—Voilà mon seigneur.

(Lucullus entre.)

LUCULLUS, à part.—Un des serviteurs du seigneur Timon! C’est quelque présent, je gage.—Oh, j’ai deviné juste; j’ai rêvé cette nuit de bassin et d’aiguière d’argent.—Flaminius, honnête Flaminius, vous êtes mille fois le bienvenu.—Qu’on me verse une coupe de vin. (Le serviteur sort.)—Et comment se porte cet honorable, accompli, généreux seigneur d’Athènes, ton magnifique seigneur et maître?

FLAMINIUS.—Seigneur, sa santé est fort bonne.

LUCULLUS.—Je suis ravi de le savoir en bonne santé. Et que portes-tu là sous ton manteau, mon ami Flaminius?

FLAMINIUS.—Ma foi, rien autre chose qu’une cassette vide, seigneur, que je viens, au nom de mon maître, prier votre Grandeur de remplir. Il se trouve dans un besoin pressant de cinquante talents, et il m’envoie vous prier de les lui prêter; il ne doute pas que vous ne veniez sur-le-champ à son secours.

LUCULLUS.—La! la! la! la!—Il ne doute pas, dit-il; hélas, le brave seigneur! C’est un noble gentilhomme, s’il ne tenait pas un si grand état de maison. Cent fois j’ai diné chez lui, et je lui en ai dit ma pensée. Je suis même retourné souper chez lui, exprès pour l’avertir de diminuer sa dépense; mais il n’a jamais voulu suivre mes conseils, et mes visites n’ont pu le corriger. Chaque homme a son défaut, et le sien est la libéralité; c’est ce que je lui ai répété souvent; mais je n’ai jamais pu le tirer de là.

(Entre un esclave qui apporte du vin.)

L’ESCLAVE.—Seigneur, voilà le vin.

LUCULLUS.—Flaminius, je t’ai toujours remarqué pour un homme sage; tiens, à ta santé.

FLAMINIUS.—Votre Grandeur veut plaisanter.

LUCULLUS.—Non, je te rends justice. J’ai toujours reconnu en toi un esprit souple et actif; tu sais juger ce qui est raisonnable; et quand il se présente une bonne occasion, tu sais la saisir et en tirer bon parti. Tu as d’excellentes qualités.—(À l’esclave.) Vas-t’en, maraud; approche, honnête Flaminius. Ton maître est un seigneur plein de bonté; mais tu as du jugement, et quoique tu sois venu me trouver, tu sais trop bien que ce n’est pas le moment de prêter de l’argent, surtout sur la simple parole de l’amitié, et sans aucune sûreté. Tiens, mon enfant, voilà trois solidaires10 pour toi; mon garçon, ferme les yeux sur moi, et dis que tu ne m’as pas vu; porte-toi bien.

Note 10: (retour) «Je crois que cette monnaie est de l’invention du poëte.» (STEEVENS.)

FLAMINIUS.—Est-il possible que les hommes soient si différents d’eux-mêmes, et que nous soyons maintenant ce que nous étions tout à l’heure! Loin de moi, maudite bassesse, retourne vers celui qui t’adore.

(Il jette l’argent qu’il a reçu.)

LUCULLUS.—Ah! je vois maintenant que tu es un sot, et bien digne de ton maître….

(Il sort.)

FLAMINIUS.—Puissent ces pièces d’argent être ajoutées à celles qui te brûleront! Que ton enfer soit du métal fondu: ô toi, peste d’un ami, et non un ami! L’amitié a-t-elle un coeur11 si faible et si facile à s’aigrir, qu’il tourne comme le lait en moins de deux nuits? Dieux! je ressens l’indignation de mon maître. Ce lâche ingrat porte encore dans son estomac les mets de mon seigneur; pourquoi seraient-ils pour lui une nourriture salutaire, lorsque lui-même s’est changé en poison? Puissent-ils ne produire en lui que des maladies, et quand il sera sur son lit de mort, que cette partie de son être, fournie par mon maître, serve, non pas à le guérir, mais à prolonger son agonie!

(Il sort.)

Note 11: (retour) Milky heart, coeur de lait.

SCÈNE II

 

Place publique d’Athènes.

Entrent LUCIUS, TROIS ÉTRANGERS.

LUCIUS.—Qui? le seigneur Timon? C’est mon bon ami: et un homme honorable!

PREMIER ÉTRANGER.—Nous le savons, quoique nous lui soyons étrangers. Mais, je puis vous dire une chose, seigneur, que j’entends répéter couramment; c’est que les heures fortunées de Timon sont passées; sa richesse lui échappe.

LUCIUS.—Allons donc! n’en croyez rien; il ne peut manquer d’argent.

SECOND ÉTRANGER.—Mais croyez bien ceci, seigneur, c’est qu’il n’y a pas bien longtemps qu’un de ses gens est venu trouver le seigneur Lucullus pour lui emprunter un certain nombre de talents; oui, il l’a pressé instamment, en faisant sentir la nécessité où son maître est réduit; et il a essuyé un refus.

LUCIUS.—Comment?

SECOND ÉTRANGER.—Un refus, vous dis-je, seigneur.

LUCIUS.—Quelle étrange chose! Par tous les dieux, j’en suis honteux! Refuser cet homme honorable, il faut avoir bien peu d’honneur. Quant à moi, je dois l’avouer, j’ai reçu de lui quelques petites marques de sa bonté, de l’argent, de la vaisselle, des bijoux et semblables bagatelles, rien auprès des présents qu’a reçus Lucullus; eh! bien, si, au lieu de s’adresser à lui, il avait envoyé chez moi, je ne lui aurais jamais refusé la somme dont il aurait eu besoin.

(Entre Servilius.)

SERVILIUS.—Voyez, par bonheur, voilà le seigneur Lucius; j’ai tant couru pour le trouver, que je suis tout en nage.—Très-honoré seigneur….

LUCIUS.—Ah! Servilius! je suis charmé de te voir, porte-toi bien, recommande-moi à l’amitié de ton honnête et estimable maître, le plus cher de mes amis.

SERVILIUS.—Seigneur, sous votre bon plaisir, mon maître vous envoie….

LUCIUS.—Oh! que m’a-t-il envoyé? Que d’obligations je lui ai! Sans cesse il envoie. Dis-moi, comment pourrai-je le remercier? Et que m’envoie-il?

SERVILIUS.—Il vous envoie seulement l’occasion de lui rendre un service, mon seigneur; il supplie votre Seigneurie de lui prêter, en ce moment, cinquante talents.

LUCIUS.—Je vois bien que Timon veut faire une plaisanterie; il n’est pas possible qu’il ait besoin de cinquante talents, ni même de cinq fois autant.

SERVILIUS.—Il a besoin pour le moment d’une somme plus petite. S’il n’en avait pas besoin pour un bon usage, je ne vous conjurerais pas avec tant d’instances.

LUCIUS.—Parles-tu sérieusement, Servilius?

SERVILIUS.—Sur mon âme, c’est vrai, seigneur.

LUCIUS.—Quel vilaine brute je suis, de m’être dégarni dans une si belle occasion de montrer mes bons sentiments! Je suis bien malheureux d’avoir été hier acquérir une petite terre, pour perdre aujourd’hui l’occasion de me faire grand honneur! Servilius, je te jure, à la face des dieux, qu’il m’est impossible de pouvoir le faire….—Je n’en suis que plus sot, dis-je, j’allais moi-même envoyer demander quelque argent à Timon: ces messieurs en sont témoins; mais, je ne voudrais pas à présent l’avoir fait pour toutes les richesses d’Athènes. Recommande-moi affectueusement à ton bon maître. Je me flatte que je ne perdrai rien de son estime, parce que je n’ai pas le pouvoir de l’obliger; dis-lui de ma part que je mets au nombre de mes plus grands malheurs de ne pouvoir faire ce plaisir à un si estimable seigneur. Bon Servilius, me promets-lu de me faire l’amitié de répéter à Timon mes propres paroles?

SERVILIUS.—Oui, seigneur, je le ferai.

Lucius.—Va, je saurai t’en récompenser, Servilius. (Servilius sort.) (Aux étrangers.) En effet, vous aviez raison, Timon est ruiné, et quand une fois on a éprouvé un refus, il est rare qu’on aille bien loin.

(Il sort.)

PREMIER ÉTRANGER.—Avez-vous remarqué ceci, Hostilius?

SECOND ÉTRANGER.—Oui, trop bien.

PREMIER ÉTRANGER.—Eh bien! voilà le coeur du monde: tous les flatteurs sont faits de la même étoffe. Qui peut après cela donner le nom d’ami à celui qui met la main dans le même plat? Il est à ma connaissance que Timon a servi de père à ce seigneur; qu’il lui a conservé son crédit de sa bourse, qu’il a soutenu sa fortune même; c’est de l’argent de Timon qu’il a payé les gages de ses domestiques; Lucius ne boit jamais que ses lèvres ne touchent l’argent de Timon, et cependant….—Oh! vois quel monstre est l’homme, quand il se montre sous les traits d’un ingrat! Au prix de ce qu’il en a reçu, ce qu’il ose lui refuser, l’homme charitable le donnerait aux mendiants.

TROISIÈME ÉTRANGER.—La religion gémit.

PREMIER ÉTRANGER.—Pour moi, je n’ai jamais goûté des bienfaits de Timon; jamais ses dons, répandus sur moi, ne m’ont inscrit au nombre de ses amis; cependant, en considération de son âme noble, de son illustre vertu, et de sa conduite honorable, je proteste que si, dans son besoin, il s’était adressé à moi, j’aurais tenu mon bien pour venu de lui, et la meilleure part aurait été pour lui, tant j’aime son coeur; mais je m’aperçois que les hommes apprennent à se dispenser d’être charitables: l’intérêt est au-dessus de la conscience.

(Ils sortent.)

SCÈNE III

 

Appartement de la maison de Sempronius.

Entrent SEMPRONIUS ET UN SERVITEUR de Timon.

SEMPRONIUS.—Et pourquoi m’importuner, moi, hom! par préférence à tous les autres? Ne pouvait-il pas s’asresser au seigneur Lucius, à Lucullus? Ce Ventidius, qu’il a racheté de la prison, est riche maintenant. Ces trois hommes lui sont redevables de tout ce qu’ils possèdent.

LE SERVITEUR.—Hélas! seigneur, tous trois ont été essayés à la pierre de touche, et nous n’avons trouvé en eux qu’un vil métal; car ils ont tous refusé.

SEMPRONIUS.—Comment, ils l’ont refusé! Lucullus, Ventidius l’ont refusé, et il vient s’adresser à moi?… Tous trois? Une pareille démarche annonce de sa part peu de jugement, ou peu d’amitié; dois-je être son dernier refuge? Ses amis, comme autant de médecins, l’ont tous trois condamné, et il faut que ce soit moi qu’on charge de cette cure? Je m’en trouve très-offensé, je suis en colère contre lui, il eût dû mieux connaître mon rang. Je ne vois pas de raison pour que, dans son besoin, il ne m’ait pas imploré d’abord; car enfin je suis, je l’avoue, le premier homme qui ait reçu des présents de lui, et il me recule dans son souvenir au point de penser que je serais le dernier à lui marquer ma reconnaissance! Non.—Il n’en faut pas davantage pour me rendre un objet de risée aux yeux de toute la ville, et me faire passer pour un fou parmi les grands seigneurs. J’aimerais mieux, pour trois fois la somme qu’il demande, qu’il se fût adressé à moi le premier, ne fût-ce que pour l’honneur de mon coeur, j’avais si grand désir de rendre un service. Retourne, et à la froide réponse de ses amis ajoute celle-ci: «Celui qui blesse mon honneur ne verra pas mon argent.»

(Il sort.)

LE SERVITEUR.—A merveille! Votre Seigneurie est un admirable coquin! Le diable n’a pas su ce qu’il faisait en rendant l’homme si astucieux: il s’est fait tort; et je ne puis m’empêcher de penser qu’au bout du compte la scélératesse de l’homme le blanchira lui-même. Comme ce seigneur cherche à colorer sa bassesse, et copie de vertueux modèles pour justifier sa méchanceté! ainsi font ceux qui, sous le voile d’un patriotisme ardent, voudraient mettre des royaumes entiers en feu! Tel est le caractère de cet ami politique. Il était le plus solide espoir de mon maître. Tous ont déserté, les dieux seuls exceptés. Tous ses amis sont morts. Ces portes qui, dans des jours de prospérité, ne connurent jamais de verrous, vont être employées à protéger la liberté de leur maître. Voilà tout le fruit qu’il recueille de ses largesses. Celui qui ne peut garder son argent doit à la fin garder sa maison.

(Il sort.)

SCÈNE IV

 

Une salle dans la maison de Timon.

Entrent DEUX SERVITEURS DE VARRON ET LE SERVITEUR
DE LUCIUS, qui rencontrent TITUS, HORTENSIUS,
et d’autres VALETS des créanciers de Timon, qui attendent
qu’il sorte
.

LE SERVITEUR DE VARRON.—Bonne rencontre! Bonjour, Titus et Hortensius!

TITUS.—Je vous rends la pareille, honnête Varron.

HORTENSIUS.—Lucius, par quel hasard nous trouvons-nous ensemble ici?

LE SERVITEUR DE LUCIUS.—Je pense que le même objet nous y amène tous; le mien, c’est l’argent.

TITUS.—C’est le leur à tous, et le mien aussi.

(Entre Philotus.)

LE SERVITEUR DE LUCIUS.—Et le seigneur Philotus aussi, sans doute?

PHILOTUS.—Bonjour à tout le monde!

LE SERVITEUR DE LUCIUS.—Sois le bienvenu, camarade. Quelle heure croyez-vous qu’il soit?

PHILOTUS.—Il va sur neuf heures.

LE SERVITEUR DE LUCIUS.—Déjà?

PHILOTUS.—Et le seigneur de céans n’est pas encore visible?

LE SERVITEUR DE LUCIUS.—Pas encore.

PHILOTUS.—Cela m’étonne; il avait coutume de briller dès sept heures du matin.

LE SERVITEUR DE LUCIUS.—Oui; mais les jours sont devenus plus courts. Faites attention que la carrière de l’homme prodigue est radieuse comme celle du soleil; mais elle ne se renouvelle pas de même. Je crains bien que l’hiver ne soit dans le fond de la bourse de Timon; je veux dire qu’on peut y enfoncer la main bien avant, et n’y trouver que peu de chose.

PHILOTUS.—J’ai la même crainte que vous.

TITUS.—Je veux vous faire faire une remarque assez étrange; votre maître vous envoie chercher de l’argent?

HORTENSIUS.—Rien n’est plus vrai.

TITUS.—Et il porte maintenant des bijoux que lui a donnés Timon, et pour lesquels j’attends de l’argent.

HORTENSIUS.—C’est contre mon coeur.

TITUS.—Ne paraît-il pas étrange que Timon, en cela, paye plus qu’il ne doit? C’est comme si votre maître envoyait demander le prix des riches bijoux qu’il porte.

HORTENSIUS.—Les dieux me sont témoins combien ce message me pèse. Je sais que mon maître a eu sa part des richesses de Timon; cette ingratitude est plus criminelle que s’il les eût volés.

LE SERVITEUR DE VARRON.—Oui.—Mon billet à moi est de trois mille couronnes; et le vôtre?

LE SERVITEUR DE LUCIUS.—De cinq mille.

LE SERVITEUR DE VARRON.—C’est une grosse somme, et qui fait voir que la confiance de votre maître surpassait celle du mien, autrement sans doute que leurs créances seraient égales.

(Entre Flaminius.)

TITUS.—Voilà un des serviteurs du seigneur Timon.

LE SERVITEUR DE LUCIUS.—Flaminius! Holà, un mot! Le seigneur Timon est bientôt prêt à partir?

FLAMINIUS.—Non, vraiment, pas encore.

TITUS.—Nous attendons sa Seigneurie; je vous prie de l’en prévenir!

FLAMINIUS.—Je n’ai pas besoin de lui dire; il sait bien que vous n’êtes que trop ponctuels.

(Entre Flavius, le visage caché dans son manteau.)

LE SERVITEUR DE Lucius.—Ah! n’est-ce pas là son intendant qui est ainsi affublé? Il s’enfuit comme enveloppé d’un nuage; appelez-le, appelez-le.

TITUS.—Entendez-vous, seigneur?

LE SERVITEUR DE VARRON.—Avec votre permission….

FLAVIUS.—Mon ami, que voulez-vous de moi?

LE SERVITEUR DE VARRON.—Seigneur, j’attends ici le payement d’une certaine somme….

FLAVIUS.—Si le payement était aussi certain que l’on est sûr de vous voir l’attendre, on pourrait compter dessus. Que ne présentiez-vous vos comptes et vos billets, quand vos perfides maîtres mangeaient à la table de mon seigneur? Alors ses dettes les flattaient et les faisaient sourire; leurs lèvres affamées en dévoraient les intérêts. Vous ne vous faites que du tort en m’agitant ainsi; laissez-moi passer tranquillement.—Apprenez que mon maître et moi nous sommes au bout de notre carrière; je n’ai plus rien à compter, ni lui à dépenser.

LE SERVITEUR DE LUCIUS.—Oui, mais cette réponse ne servira pas.

FLAVIUS.—Si elle ne sert pas, elle ne sera pas aussi vile que vous, car vous servez des fripons.

LE SERVITEUR DE VARRON.—Que murmure donc là sa Seigneurie banqueroutière?

TITUS.—Peu importe! Le voilà pauvre, et nous sommes assez vengés. Qui a plus droit de parler librement, que celui qui n’a pas un toit où loger sa tête? Il peut se moquer des superbes édifices.

(Entre Servilius.)

TITUS.—Oh! oh! voici Servilius; nous allons avoir une réponse.

SERVILIUS.—Si j’osais vous conjurer, messieurs, de revenir dans quelque autre moment, vous m’obligeriez beaucoup; car, sur mon âme, mon maître est dans un étrange abattement; son humeur sereine l’a abandonné; sa santé est très-dérangée, il est obligé de garder la chambre.

LE SERVITEUR DE LUCIUS.—Tous ceux qui gardent la chambre ne sont pas malades. D’ailleurs, si la santé de Timon est en si grand danger, c’est, ce me semble, une raison de plus pour payer promptement ses dettes, afin de s’aplanir la route vers les dieux.

SERVILIUS.—Dieux bienfaisants!

TITUS.—Nous ne pouvons pas nous contenter de cette réponse.

FLAMINIUS, dans l’intérieur de la maison.—Servilius! Au secours! Mon maître! mon maître!

(Entre Timon en fureur; Flaminius le suit.)

TIMON.—Quoi! mes portes me ferment-elles le passage? J’aurai toujours été libre, et ma maison sera devenue l’ennemie de ma liberté, ma prison!—La salle où j’ai donné des festins me montre-t-elle maintenant, comme toute la race humaine, un coeur de fer?

LE SERVITEUR DE LUCIUS.—Commence, Titus.

TITUS.—Seigneur, voilà mon billet.

LE SERVITEUR DE LUCIUS.—Voici le mien.

LE SERVITEUR D’HORTENSIUS.—Et le mien, seigneur.

LES DEUX SERVITEURS DE VARRON.—Et les nôtres, seigneur.

PHILOTUS.—Voilà tous nos billets.

TIMON.—Assommez-moi avec eux.—Fendez-moi jusqu’à la ceinture12.

Note 12: (retour) Jeu de mots de Timon sur les billets (bills) et sur les haches d’armes (bills), que portaient encore les soldats du temps de Shakspeare.

LE SERVITEUR DE LUCIUS.—Hélas! seigneur.

TIMON.—Coupez mon coeur en pièces de monnaie.

TITUS.—Le mien est de cinquante talents.

TIMON.—Paye-toi de mon sang.

LE SERVITEUR DE LUCIUS.—Cinq mille écus, seigneur.

TIMON.—Cinq mille gouttes de mon sang pour les payer.—Et le vôtre?—Et le vôtre?

LE SERVITEUR DE VARRON.—Seigneur!

LES DEUX SERVITEURS DE VARRON.—Seigneur!

TIMON.—Tenez, prenez-moi, déchirez-moi, et que les dieux vous confondent?

(Il sort.)

HORTENSIUS.—Ma foi, je vois bien que nos maîtres n’ont qu’à jeter leurs bonnets après leur argent: on peut bien regarder les dettes comme désespérées, puisque c’est un fou qui est le débiteur.

(Ils sortent.)

(Rentre Timon avec Flavius.)

TIMON.—Ils m’ont mis hors d’haleine, ces esclaves! Des créanciers! Des diables!

FLAVIUS.—Mon cher maître,…

TIMON.—Si je prenais ce parti….

FLAVIUS.—Mon seigneur….

TIMON.—Je veux qu’il en soit ainsi,—Mon intendant!

FLAVIUS.—Me voici, seigneur.

TIMON.—Fort à propos.—Allez, invitez tous mes amis; Lucius, Lucullus, Sempronius.—Tous; je veux encore donner une fête à ces coquins.

FLAVIUS.—Ah! seigneur, c’est l’égarement où votre raison est plongée qui vous fait parler ainsi; il ne vous reste pas même de quoi servir un modeste repas.

TIMON.—Ne t’en inquiète pas. Va, je te l’ordonne, invite-les tous, amène ici ces flots de coquins; mon cuisisinier et moi nous saurons pourvoir à tout.

(Ils sortent.)

SCÈNE V

 

La salle du sénat d’Athènes.

Le sénat est assemblé; entre ALCIBIADE avec sa suite.

PREMIER SÉNATEUR.—Seigneur, comptez sur ma voix, sa faute est capitale; il faut qu’il meure; rien n’enhardit le crime comme la miséricorde.

SECOND SÉNATEUR.—Cela est vrai; la loi doit l’écraser de tout son poids.

ALCIBIADE.—Santé, honneur, clémence dans l’auguste sénat!

PREMIER SÉNATEUR.—Quel sujet, général…

ALCIBIADE.—Je viens supplier humblement vos vertus; car la pitié est la vertu des lois; il n’y a que les tyrans qui en usent avec cruauté. Il plait aux circonstances et à la fortune de s’appesantir sur un de mes amis, qui, dans l’effervescence du sang, a enfreint la loi, abîme sans fond pour l’imprudent qui s’y plonge sans précaution. C’est un homme qui, à part cette fatalité, est plein des qualités les plus nobles, aucune lâcheté ne souille son action, et son honneur rachète sa faute. C’est avec une noble fureur et une fierté louable que, voyant sa réputation mortellement atteinte, il s’est armé contre son ennemi, il a gouverné son ressentiment dans son excès avec tant de sagesse et une modération si inouïe qu’il semblait seulement prouver son argument.

PREMIER SÉNATEUR.—Vous soutenez un paradoxe inadmissible en cherchant à faire passer pour bonne une mauvaise action. Aux efforts que vous faites, on dirait que votre discours tend à légitimer l’homicide, à classer l’esprit querelleur au même rang que la valeur, lorsque c’est, à vrai dire, une valeur bâtarde venue au monde à la suite des sectes et des factions. Le vrai brave est celui qui sait souffrir avec patience tout ce que l’homme le plus méchant fait répandre contre lui; qui regarde une injure comme une chose aussi étrangère à sa personne, que le vêtement qu’il porte avec indifférence; et qui ne préfère pas ses injures à sa vie, en l’exposant à cause d’elles. Si le tort qu’on nous fait est un mal qui peut nous conduire au meurtre, quelle folie n’est-ce pas de risquer ses jours pour un mal?

ALCIBIADE.—Seigneur….

PREMIER SÉNATEUR.—Vous ne pouvez justifier des fautes aussi énormes. Le courage ne consiste pas à se venger, mais à supporter.

ALCIBIADE.—Permettez-moi de parler, seigneurs, et pardonnez si je parle en guerrier.—Pourquoi les hommes s’exposent-ils follement dans les combats? Que n’endurent-ils toutes les menaces? que ne dorment-ils en paix sur l’affront? et que ne se laissent-ils égorger tranquillement et sans résistance par l’ennemi? S’il y a tant de courage à se résigner, qu’allons-nous faire dans les camps? Certes, les femmes qui restent à la maison seront plus braves que nous; si la résignation l’emporte, l’âne sera plus guerrier que le lion; et le coupable chargé de fers sera plus sage que son juge, si la sagesse est dans la patience. Seigneurs, ayez autant de clémence que vous avez de puissance.—Qui ne condamne pas la violence commise de sang-froid! Tuer, je l’avoue, est le dernier excès du crime; mais tuer pour se défendre, par pitié, c’est bien juste. S’abandonner à la colère est une impiété; mais quel est l’homme qui ne se mette en colère? Pesez le crime avec toutes ces considérations?

SECOND SÉNATEUR.—Vous plaidez en vain.

ALCIBIADE.—Quoi! en vain? Ses services à Lacédémone et à Byzance suffiraient pour racheter sa vie.

PREMIER SÉNATEUR.—Que voulez-vous dire?

ALCIBIADE.—Je dis qu’il a rendu des services signalés; qu’il a, dans les combats, tué un grand nombre de vos ennemis. Quelle valeur n’a-t-il pas montrée dans la dernière action? Que de blessures il a faites!

SECOND SÉNATEUR.—Il s’en est trop payé sur le butin. C’est un débauché déterminé; il est sujet à un vice qui noie sa raison et enchaîne sa valeur. S’il n’avait point d’ennemis, celui-là seul suffirait pour l’accabler. On l’a vu, dans cette fureur brutale, commettre mille outrages, et susciter les querelles: on nous a informés que ses jours sont souillés d’excès honteux, et que son ivresse est dangereuse.

PREMIER SÉNATEUR.—Il mourra.

ALCIBIADE.—Sort cruel! Il aurait pu mourir à la guerre!—Seigneur, si ce n’est à cause de ses qualités personnelles, quoi qu’il dût se racheter par son bras droit sans rien devoir à personne, prenez, pour vous fléchir, mes services et joignez-les aux siens. Comme je sais qu’il est de la prudence de votre âge de prendre des sûretés, je vous engage mes victoires et mes honneurs, pour répondre de sa reconnaissance. Si, pour son crime, il doit sa vie à la loi, qu’il la donne à la guerre dans un vaillant combat; car la loi est sévère, et la guerre ne l’est pas davantage.

PREMIER SÉNATEUR.—Nous tenons pour la loi; il mourra: n’insiste plus, sous peine de notre déplaisir; ami ou frère, qui répand le sang d’autrui doit le sien à la loi.

ALCIBIADE.—Qu’il en soit ainsi? Cela ne sera pas, seigneurs, je vous en conjure, connaissez-moi.

SECOND SÉNATEUR.—Comment?

ALCIBIADE.—Rappelez-vous qui je suis.

TROISIÈME SÉNATEUR.—Comment?

ALCIBIADE—Je dois croire que votre vieillesse m’a oublié: autrement on ne me verrait pas ainsi abaissé demandant une grâce aussi simple qu’on me refuse. Mes blessures se rouvrent d’indignation.

PREMIER SÉNATEUR.—Oses-tu provoquer notre colère? Ecoute, ce n’est qu’un mot, mais son effet est étendu: nous te bannissons pour jamais.

ALCIBIADE.—Me bannir? Moi!… Bannissez plutôt votre radotage, bannissez l’usure qui déshonore le sénat.

PREMIER SÉNATEUR.—Si, après deux soleils, Athènes te voit encore, attends de nous le jugement le plus rigoureux, et pour ne pas nous échauffer davantage, il sera exécuté sur l’heure.

(Ils sortent.)

ALCIBIADE.—Puissent les dieux vous faire vieillir assez pour que vous deveniez des squelettes dont tous les yeux se détournent! Ma rage est au comble.—Je faisais fuir leurs ennemis, tandis qu’ils comptaient leur argent et le prêtaient à gros intérêts.—Et moi, je ne suis riche qu’en larges blessures.—Tout cela pour en venir à ceci! Est-ce là le baume que ce sénat d’usuriers verse dans les plaies des guerriers? Ah! l’exil!—Je n’en suis pas fâché: je ne hais pas d’être exilé; c’est un affront fait pour allumer ma fureur et mon indignation, afin que je puisse frapper Athènes. Je vais ranimer le courage de mes troupes, mécontentes et gagner leurs coeurs. Il y a de la gloire à combattre de nombreux ennemis. Les guerriers ne doivent, pas plus que les dieux, souffrir qu’on les offense.

(Il sort.)

SCÈNE VI

 

Appartement magnifique dans la maison de Timon.
Musique, tables préparées, serviteurs.

PLUSIEURS SEIGNEURS entrent par diverses portes.

PREMIER SEIGNEUR.—Bonjour, seigneur.

SECOND SEIGNEUR.—Je vous le souhaite aussi. Je pense que l’honorable Timon n’a fait que nous éprouver l’autre jour.

PREMIER SEIGNEUR.—C’était la réflexion qui occupait mon oisiveté, lorsque nous nous sommes rencontrés. Je me flatte qu’il n’est pas si bas qu’il le semblait par l’épreuve qu’il a faite de ses divers amis.

SECOND SEIGNEUR.—Ce qui le prouve assez, c’est le nouveau festin qu’il donne encore.

PREMIER SEIGNEUR.—Je le croirais. Il m’a envoyé une invitation très-pressante; beaucoup d’affaires urgentes m’engageaient à refuser; mais il a tant prié, qu’il a fallu me rendre.

SECOND SEIGNEUR.—Je me devais aussi moi-même à des affaires indispensables, mais il n’a pas voulu recevoir mes excuses. Je suis fâché de m’être trouvé dénué de fonds lorsqu’il envoya m’emprunter de l’argent.

PREMIER SEIGNEUR.—Je suis atteint du même regret, maintenant que je vois le cours que prennent les choses.

SECOND SEIGNEUR.—Chacun ici en dit autant.—Combien voulait-il emprunter de vous?

PREMIER SEIGNEUR.—Mille pièces d’or.

SECOND SEIGNEUR.—Mille pièces!

PREMIER SEIGNEUR.—Et vous?

TROISIÈME SEIGNEUR.—Il m’avait envoyé demander…—Le voilà qui vient.

(Entre Timon avec suite.)

TIMON.—Je suis à vous de tout mon coeur, dignes seigneurs. Comment vous portez-vous?

PREMIER SEIGNEUR.—Le mieux du monde, puisque votre Seigneurie va bien.

SECOND SEIGNEUR.—L’hirondelle ne suit pas l’été avec plus de plaisir, que nous votre Seigneurie.

TIMON, à part.—Et ne fuit pas plus promptement l’hiver; les hommes ressemblent à ces oiseaux de passage.—Seigneurs, notre dîner ne vous dédommagera pas de cette longue attente. Égayez-vous un peu à entendre cette musique, si vous pouvez supporter une musique aussi peu harmonieuse que le son de la trompette; nous allons nous mettre à table.

PREMIER SEIGNEUR.—J’espère que votre Seigneurie ne conserve aucun ressentiment de ce que j’ai renvoyé votre messager les mains vides.

TIMON.—Ah! seigneur, que cela ne vous inquiète pas.

SECOND SEIGNEUR.—Noble seigneur….

TIMON.—Ah! mon digne ami, comment vous va?

(On apporte le banquet.)

SECOND SEIGNEUR.—Honorable seigneur, je suis malade de honte de m’être malheureusement trouvé si pauvre, lorsque votre Seigneurie envoya l’autre jour chez moi.

TIMON.—N’y pensez plus, seigneur.

SECOND SEIGNEUR.—Si vous eussiez envoyé seulement deux heures plus tôt….

TIMON.—Que ce souvenir n’éloigne pas de vous des idées plus agréables.—Allons, qu’on apporte tout à la fois.

SECOND SEIGNEUR.—Tous les plats couverts!

PREMIER SEIGNEUR.—Festin royal! J’en réponds.

TROISIÈME SEIGNEUR.—N’en doutez pas; si l’argent et la saison permettent de se le procurer.

PREMIER SEIGNEUR.—Comment vous portez-vous? Quelles nouvelles?

TROISIÈME SEIGNEUR.—Alcibiade est exilé, le savez vous?

PREMIER ET SECOND SEIGNEURS.—Alcibiade exilé!

TROISIÈME SEIGNEUR.—Oui, soyez-en sûrs.

PREMIER SEIGNEUR.—Comment? Comment?

SECOND SEIGNEUR.—Et pourquoi, je vous prie?

TIMON.—Mes dignes amis, voulez-vous vous approcher?

TROISIÈME SEIGNEUR.—Je vous en dirai davantage tantôt: voilà un splendide repas préparé!

SECOND SEIGNEUR.—C’est toujours le même homme.

TROISIÈME SEIGNEUR.—Cela durera-t-il? Cela durera-t-il?

SECOND SEIGNEUR.—A présent, bon; mais un temps viendra, où….

TROISIÈME SEIGNEUR.—Je vous entends.

TIMON.—Que chacun prenne sa place avec l’ardeur qu’il mettrait à s’approcher des lèvres de sa maîtresse: vous serez également bien servis en quelque lieu que vous vous placiez. Ne faites point de cérémonie et ne laissez point refroidir le dîner, pendant que nous décidons des premières places. Asseyez-vous, asseyez-vous.—Rendons d’abord grâces aux dieux.

«O vous, grands bienfaiteurs, inspirez à notre société la reconnaissance. Faites-vous rendre grâces de vos dons, mais réservez toujours quelques bienfaits, si vous ne voulez pas voir vos divinités méprisées. Prêtez à chaque homme assez pour qu’aucun n’ait besoin de prêter à un autre. Si vos divinités étaient réduites à emprunter des hommes, les hommes abandonneraient les dieux. Faites que le festin soit plus aimé que l’hôte qui le donne; qu’il ne se forme jamais une assemblée de vingt convives, sans qu’il y ait une vingtaine de fripons. S’il se trouve douze femmes à table, qu’elles soient…. ce qu’elles sont déjà. Pour le reste de vos dons! ô dieux!…. que les sénateurs d’Athènes, avec toute la lie du peuple athénien, que leurs vices, ô dieux, soient les instruments de leur destruction.—Quant à tous ces amis qui m’environnent, comme ils ne sont rien pour moi, ne les bénissez en rien, et qu’ils ne soient les bienvenus à rien.»

—Découvrez les plats, chiens, et lapez.

UN DES SEIGNEURS.—Que veut dire sa Seigneurie?

UN AUTRE.—Je n’en sais rien.

TIMON.—Puissiez-vous ne voir jamais un meilleur festin! (On découvre les plats qui sont pleins d’eau chaude.) Réunion d’amis de bouche, la fumée et l’eau tiède sont votre parfaite image. Voilà le dernier don de Timon, qui, tout couvert de vos louanges et de vos flatteries dorées, s’en lave aujourd’hui, et vous jette au visage votre lâcheté encore fumante. (Il leur jette l’eau à la figure.) Vivez méprisés, vivez longtemps, souriants, doucereux, détestables parasites, ennemis polis, loups affables, ours caressants, bouffons de la fortune, amis du festin, mouches de la saison, esclaves des saluts et des courbettes, vapeurs, Jacques d’horloge13, que les fléaux qui désolent l’homme et la brute, réunis sur vous, vous couvrent entièrement d’une croûte.—Eh bien! où allez-vous? Attendez.—Toi, prends d’abord ta médecine,—et toi aussi,—et toi encore.—(Il leur jette les plats à la tête et les chasse.) Arrête! je veux te prêter de l’argent et non t’en emprunter. Quoi, tous en mouvement?—Qu’il ne se fasse plus désormais de fête où les fripons ne soient les bien reçus! maison, que le feu te consume! Péris, Athènes; et que désormais l’homme et l’humanité soient haïs de Timon!

(Il sort.)

Note 13: (retour) Minute Jack, c’est ce qu’on appelle ordinairement a Jack of the clock house, Jacques de l’horloge, figure de bois qui marque les heures. Dans certaines villes de France, on voit encore plusieurs de ces hommes de bois qu’on appelle jacquemarts et qui frappent les heures; au même instant une femme de bois se présente et fait la révérence.

(Les seigneurs rentrent avec d’autres seigneurs et sénateurs.)

PREMIER SEIGNEUR.—Eh bien! seigneur?

SECOND SEIGNEUR.—Pouvez-vous expliquer quelle est cette fureur du seigneur Timon?

TROISIÈME SEIGNEUR.—Bah! Avez-vous vu mon chapeau?

QUATRIÈME SEIGNEUR.—J’ai perdu ma robe.

TROISIÈME SEIGNEUR.—Ce n’est qu’un fou; il ne se laisse gouverner que par le caprice; l’autre jour il m’a donné un diamant, et aujourd’hui il me le fait sauter de mon chapeau… L’avez-vous vu, mon diamant?

QUATRIÈME SEIGNEUR.—Avez-vous vu mon chapeau?

SECOND SEIGNEUR.—Le voilà.

QUATRIÈME SEIGNEUR.—Voici ma robe.

PREMIER SEIGNEUR.—Hâtons-nous de sortir d’ici.

SECOND SEIGNEUR.—Le seigneur Timon est fou.

TROISIÈME SEIGNEUR.—Je le sens bien vraiment à mes épaules.

QUATRIÈME SEIGNEUR.—Il nous donne des diamants un jour, et le lendemain des pierres.

(Ils sortent.)

FIN DU TROISIÈME ACTE.

ACTE QUATRIÈME

 

SCÈNE I

 

L’extérieur des murs d’Athènes.

Entre TIMON.

Que je vous regarde encore, ô murs qui renfermez ces loups dévorants; abîmez-vous sous la terre et ne défendez plus Athènes! Matrones, livrez-vous à l’impudicité; que l’obéissance manque aux enfants! Esclaves et fous, arrachez de leurs sièges les graves sénateurs ridés, et jugez à leur place! Jeunes vierges, soyez plongées dans la fange! commettez le crime sous les yeux de vos parents. Banqueroutiers, tenez ferme, et plutôt que de rendre l’argent, tirez vos poignards, et coupez la gorge à ceux qui vous l’ont confié. Serviteurs, volez; vos graves maîtres sont des brigands à la large main, qui pillent au nom des lois. Esclave, entre au lit de ton maître; ta maîtresse est dans un lieu de débauche. Fils de seize ans, arrache des mains de ton vieux père chancelant sa béquille veloutée, et brise-lui la tête avec. Piété, crainte, amour des dieux, paix, justice, bonne foi, respect domestique, repos des nuits, bon voisinage, éducation, moeurs, religion, commerce, rangs, usages, coutumes et lois, soyez remplacés par tous les désordres contraires. Que la confusion règne seule; et vous, pestes funestes aux hommes, accumulez vos fièvres contagieuses sur Athènes; elle est mûre pour vos coups. Froide sciatique, estropie nos sénateurs, et que leurs membres boitent aussi bas que leurs moeurs! Débauche effrénée14, glisse-toi dans les coeurs et jusqu’à la moelle de la jeunesse, afin qu’ils luttent avec succès contre le courant de la vertu, et aillent se noyer dans la volupté. Gales, tumeurs, parsemez le sein de tous les Athéniens, et qu’ils en recueillent la moisson d’une lèpre universelle! que l’haleine infecte l’haleine, afin que leur société soit, comme leur amitié, un poison! Cité détestable, je n’emporte rien de toi, que ce corps nu: arrache-le-moi aussi, en multipliant les proscriptions. Timon fuit dans les forêts, où les bêtes les plus féroces seront pour lui plus humaines que les hommes. O vous tous, dieux bienfaisants, exaucez-moi: exterminez les Athéniens au dedans et au dehors de leurs murs. Accordez à Timon de voir croître, avec ses années, sa haine pour la race des hommes, grands ou petits! Ainsi soit-il!

(Il sort.)

Note 14: (retour) Liberty est pris ici dans le sens de licence.

SCÈNE II

 

Athènes. Appartement de la maison de Timon.

Entrent FLAVIUS ET DEUX OU TROIS SERVITEURS.

UN SERVITEUR.—Parlez, maître intendant; où est notre maître?—Sommes-nous perdus? renvoyés? Ne reste-t-il rien?

FLAVIUS.—Hélas! mes camarades, que voulez-vous que je vous dise.—Que les justes dieux daignent se souvenir de moi; je suis aussi pauvre que vous!

UN SERVITEUR.—Une pareille maison renversée! un si généreux maître ruiné; tout perdu, et pas un seul ami pour prendre sa fortune par le bras et pour l’accompagner!

UN SECOND SERVITEUR.—De même que nous tournons le dos à notre compagnon dès qu’il est jeté dans son tombeau, ainsi ses amis, envoyant sa fortune ensevelie, se dérobent au plus vite, ne lui laissant que leurs voeux trompeurs, comme des bourses vides: l’infortuné, voué à la mendicité, sans autre bien que l’air, avec sa pauvreté, maladie que tout le monde fuit, marche comme le mépris, tout seul. (Entrent quelques autres serviteurs de Timon.) Voici encore quelques-uns de nos camarades.

FLAVIUS.—Tous instruments brisés d’une maison ruinée.

UN TROISIÈME SERVITEUR.—Nos coeurs n’en portent pas moins la livrée de Timon; je le lis sur nos visages. Nous sommes tous camarades encore, servant tous ensemble dans le malheur. Notre barque fait eau; et nous, pauvres matelots, nous sommes sur le pont, écoutant les menaces des vagues, il faut que nous nous séparions tous, dispersés dans l’océan de l’air.

FLAVIUS.—Braves amis, je veux partager avec vous tout ce qui me reste de biens. En quelque lieu que nous puissions nous revoir, pour l’amour de Timon, restons toujours camarades; secouons la tête, et disons, comme si c’était le glas de la fortune de notre maître: «Nous avons vu des jours plus heureux!»—Que chacun prenne sa part; allons, tendez tous la main.—Pas un mot de plus: c’est ainsi que nous nous séparons, pauvres d’argent, mais riches en douleur. (Il leur donne de l’argent, et tous se retirent de différents côtés.) Oh! dans quelle affreuse détresse la prospérité nous a précipités! Qui ne désirera pas d’être préservé des richesses, puisque l’opulence aboutit à la misère et au mépris? Quel homme voudrait se laisser tromper par l’éclat de la prospérité, ou ne jouir que d’un songe d’amitié? Qui voudrait de la magnificence et de tous ces avantages du rang, qui ne sont que des peintures, comme ces amis couverts de vernis? Mon pauvre brave maître! voilà où son bon coeur l’a réduit; c’est sa bonté qui l’a perdu! Étrange, singulier caractère, que celui dont le plus grand crime est d’avoir fait trop de bien! Qui osera désormais être la moitié aussi bon, puisque la bonté qui fait les dieux détruit l’homme? O mon cher maître, adoré autrefois pour être maudit aujourd’hui, riche seulement pour être misérable, ta grande opulence est devenue ta grande calamité. Hélas! le bon seigneur, dans sa rage il a fui cette ville ingrate, repaire de ses faux amis: il n’a rien avec lui pour soutenir sa vie ou de quoi se procurer le nécessaire. Je veux le suivre et le découvrir. Je servirai toujours son âme de tout mon coeur, et tant qu’il me restera de l’or je serai son intendant.

(Il sort.)

SCÈNE III

 

Les bois.

Entre TIMON avec une bêche.

—O soleil, bienfaisant générateur, fais sortir de la terre une humidité empestée, infecte l’air sous l’orbe de ta soeur15! Prends deux frères jumeaux nourris dans le même sein, dont la conception, la gestation et la naissance furent presque simultanées; fais-leur éprouver des destinées diverses: le plus grand méprisera le plus petit. La nature qu’assiègent tous les maux ne peut supporter une grande fortune qu’en méprisant la nature. Élève ce mendiant, dépouille ce seigneur; le seigneur va essuyer un mépris héréditaire, et le mendiant jouira des honneurs de la naissance. C’est la bonne chère qui engraisse les flancs d’un frère; c’est le besoin qui le maigrit16. Qui osera, qui osera lever le front avec une pureté mâle, et dire: cet homme est un flatteur? S’il en est un seul, ils le sont tous; chaque degré de la fortune est aplani par celui qui est au-dessous. La tête savante fait plongeon devant l’imbécile vêtu d’or: tout est oblique, rien n’est uni dans notre nature maudite, que le sentier direct de la perversité. Haine donc aux fêtes, aux sociétés et aux assemblées des hommes! Timon méprise son semblable et lui-même. Que la destruction dévore le genre humain!—O terre, cède-moi quelques racines. (Il creuse la terre.) Celui qui te demande quelque chose de plus, flatte son palais de tes poisons les plus actifs! Que vois-je! de l’or? cet or jaune, ce brillant et précieux inconstant. Non, dieux17, je ne suis point un suppliant inconstant. Des racines, cieux purs! Ce peu d’or suffirait pour rendre le noir blanc, la laideur beauté, le mal bien, la bassesse noblesse, la vieillesse jeunesse, la lâcheté bravoure.—Oh! pourquoi cela, grands dieux? Qu’est-ce donc, ô dieux! pourquoi cet or peut-il faire déserter de vos autels, vos prêtres et vos serviteurs? il arrache l’oreiller placé sous la tête du malade encore plein de vie18. Ce jaune esclave forme ou rompt les noeuds des pactes les plus sacrés, bénit ce qui fut maudit, fait adorer la lèpre blanche; il place un fripon auprès du sénateur, sur le siège de justice, lui assure les titres, les génuflexions et l’approbation publique. C’est lui qui fait remarier la veuve flétrie. Celle dont ses ulcères dégoûteraient l’hôpital, l’or la parfume et l’embaume, et la ramène au mois d’avril. Viens, poussière maudite, prostituée commune à tout le genre humain, qui sèmes le trouble parmi la foule des nations, je veux te faire reprendre la place que t’assigne la nature!—(Une marche militaire.) Un tambour! Tu es bien vif, mais je veux t’ensevelir: va, robuste brigand, rentre aux lieux où ne peuvent rester tes gardiens goutteux; mais gardons-en un peu pour échantillon.

Note 15: (retour) Dans ce monde sublunaire.

Note 16: (retour)Ce passage est encore un de ceux qui ont le plus embarrassé les commentateurs; il nous semble que c’est en supposant que brother devait être remplacé par weather, saison, selon les uns, et wether, bélier, selon les autres, qu’on a oublié ce que Shakspeare voulait dire. Le sens le plus simple est presque toujours le meilleur.

It is the pasture lards the brother’s side.

C’est la bonne chère qui engraisse les flancs du frère, et non du bélier, ni de la saison; mais du frère de qui? Shakspeare ne dit-il pas, huit vers plus haut:Twinn’d brothers of one womb, etc.

Note 17: (retour) Sub rastro erepit argenti mihi seria dextro, Hercule! (PERSE.)

Note 18: (retour) Allusion à une ancienne coutume d’ôter l’oreiller de dessous la tête des mourants, dans leur agonie, pour rendre leur mort plus douce.

(Il prend un peu d’or et enfouit le reste.)
(Entrent Alcibiade, avec des fifres et des tambours comme
dans une marche militaire; Phrynia, Timandra.)

ALCIBIADE.—Qui es-tu? parle.

TIMON.—Un animal comme toi. Qu’un cancer te ronge le coeur, pour venir me montrer encore les yeux d’un homme!

ALCIBIADE.—Quel est ton nom? As-tu donc l’homme tellement en horreur, toi qui es, toi-même, un homme?

TIMON.—Je suis misanthrope19, et je hais le genre humain.—Pour toi, je voudrais que tu fusses chien; je pourrais t’aimer un peu.

Note 19: (retour) Le mot grec a plus d’énergie que celle que nous attachons à cette expression devenue française.

ALCIBIADE.—Je te connais bien, mais j’ignore complètement tes aventures.

TIMON.—Je te connais, et cela me suffît; je ne désire point en savoir davantage; suis tes tambours: peins la terre du sang des hommes, couleur de gueules. Les lois religieuses, les lois civiles, toutes sont cruelles! Que doit donc être la guerre?—Cette fatale courtisane, que tu mènes avec toi, porte en elle une destruction plus sûre que ton épée, malgré ses yeux de chérubin.

PHRYNIA.—Que tes lèvres pourrissent!

TIMON.—Va, je ne t’embrasserai pas; que la pourriture retourne sur tes lèvres.

ALCIBIADE.—Comment le noble Timon est-il venu à ce changement?

TIMON.—Comme la lune change, faute de lumière à répandre; mais je n’ai pu, comme elle, renouveler ma clarté; il n’y avait point de soleils, pour en emprunter d’eux.

ALCIBIADE.—Noble Timon, quel service mon amitié peut-elle te rendre?

TIMON.—Aucun, sinon de justifier mes sentiments.

ALCIBIADE.—Quels sont-ils?

TIMON.—Promets-moi tes services, et ne m’en rends aucun. Si tu ne veux pas promettre, que les dieux te punissent, car tu es un homme; si tu tiens ta promesse, le ciel te confonde, car tu es un homme!

ALCIBIADE.—J’ai bien ouï dira quelque chose de tes malheurs.

TIMON.—Tu les as vus dans le temps de ma prospérité.

ALCIBIADE.—Je les vois maintenant; alors c’était un heureux temps.

TIMON.—Comme le tien maintenant, passé avec cette paire de prostituées.

TIMANDRA.—Est-ce donc là ce mignon d’Athènes, dont le monde parlait avec tant d’admiration?

TIMON.—Es-tu Timandra?

TIMANDRA.—Oui.

TIMON.—Sois toujours prostituée. Ceux qui jouissent de toi ne t’aiment point. Donne-leur des maladies pour prix de leur incontinence. Emploie bien tes heures de lubricité, prépare ces esclaves pour les baquets et les bains, et réduis à la diète et aux remèdes la jeunesse aux joues de rose.

TIMANDRA.—Va te faire pendre, monstre!

ALCIBIADE.—Pardonne-lui, chère Timandra; son esprit s’est perdu et noyé dans ses calamités.—Brave Timon, il ne me reste qu’un peu d’or, dont la disette excite tous les jours quelque révolte parmi mes soldats indigents. J’ai appris avec douleur comment la maudite Athènes, sans faire cas de ton mérite, oubliant tes grandes actions, qui la sauvèrent lorsque les États voisins allaient l’écraser, sans ton épée et ta fortune….

TIMON.—Je te prie, fais battre tes tambours, et va-t’en.

ALCIBIADE.—Mon cher Timon, je suis ton ami et je te plains.

TIMON.—Comment peux-tu plaindre celui que tu importunes? J’aimerais mieux être seul.

ALCIBIADE.—Eh bien! porte-toi bien; voilà un peu d’or pour toi.

TIMON.—Garde-le, je ne peux pas le manger.

ALCIBIADE.—Quand j’aurai fait de la superbe Athènes un monceau de….

TIMON.—Fais-tu la guerre à Athènes?

ALCIBIADE.—Oui, Timon, et j’en ai sujet.

TIMON.—Que les dieux les confondent tous par ton triomphe, et toi après quand tu auras triomphé!

ALCIBIADE.—Moi, Timon, et pourquoi?

TIMON.—Parce qu’en égorgeant ces misérables, tu seras né pour conquérir ma patrie.—Reprends ton or: pars, voilà de l’or, pars: sois comme un astre malfaisant, lorsque Jupiter suspend le poison au-dessus d’une ville criminelle dans l’air empesté. Que ton glaive n’en épargne pas un seul; n’aie aucune pitié de la respectable vieillesse en dépit de sa barbe blanche; c’est un usurier: frappe-moi l’épouse hypocrite; rien n’est honnête en elle que son vêtement: c’est une prostituée. Que les joues de la jeune vierge n’adoucissent pas le tranchant de ton épée: ces mamelles qui, au travers de la gaze transparente, enchantent les yeux de l’homme, ne sont point inscrites dans le livre de la pitié; traite-les comme des traîtres odieux: n’épargne pas même l’enfant dont le gracieux sourire émeut la compassion des sots; ne vois en lui qu’un bâtard qu’un oracle équivoque a désigné comme devant t’égorger; mets-le en pièces sans remords. Jure de les exterminer tous; arme tes oreilles et tes yeux d’une cuirasse impénétrable aux cris des mères, des filles, des enfants, à la vue des prêtres souillant de leur sang leurs vêtements sacrés. Tiens, voilà de l’or pour payer tes soldats; fais un grand carnage; et quand ta fureur sera assouvie, sois exterminé toi-même! Ne parle pas: va-t’en.

ALCIBIADE.—As-tu encore de l’or? Je prendrai l’or; mais non tous tes avis.

TIMON.—Suis-les, ou ne les suis pas; que la malédiction du ciel plane sur toi!

TIMANDRA ET PHRYNIA.—Donne-nous de l’or, bon Timon: en as-tu encore?

TIMON.—Assez pour faire abjurer à une prostituée son métier, et renoncer une entremetteuse à faire des prostituées. Viles créatures, tendez et emplissez vos tabliers. Ce n’est pas à vous qu’il faut demander des serments qui vous enchaînent, non que vous ne soyez prêtes à jurer, à prononcer des jurements exécrables qui feraient trembler d’horreur, et frissonner les dieux immortels qui vous entendraient. Épargnez les serments; je me fie à votre penchant; restez des prostituées. Que celui dont la voix pieuse tentera de vous convertir soit lui-même entraîné par vous dans le crime; attirez-le et embrasez-le de vos feux profanes, plus puissants que la fumée de ses discours. Ne désertez jamais votre profession; seulement éprouvez six mois de l’année les peines méritées, et couvrez vos pauvres têtes chauves de la dépouille des morts; quelques-uns ont été pendus, n’importe, servez-vous-en pour trahir, continuez vos prostitutions, fardez les rides et les pustules de votre visage, jusqu’à ce qu’il devienne un bourbier.

TIMANDRA ET PHRYNIA.—Fort bien: encore de l’or.—Eh bien! sois persuadé que nous ferons tout pour de l’or.

TIMON.—Semez la consomption jusque dans la moelle des os des hommes; frappez leurs jambes décharnées, détruisez la rapidité de leur marche; étouffez la voix de l’avocat, qu’il ne puisse plus plaider pour de faux titres, et ne fasse plus entendre son aigre fausset pour soutenir des subtilités. Couvrez de lèpre le flamine qui déclame contre la chair, et qui ne se croit pas lui-même. Faites tomber le nez par terre pour qu’il se le casse l’homme qui ne cherche qu’à éventer son avantage particulier au milieu de l’intérêt général. Rendez chauves les débauchés à la tête frisée; et que les fanfarons sans cicatrices de la guerre puisent dans votre sein quelque souffrance! Frappez tous les hommes du même fléau. Que votre activité corrompe et dessèche les sources de toute vigueur. Voilà encore de l’or; allez, damnez les autres, et que cet or vous damne à votre tour, et que les fossés vous servent à tous de tombeau!

TIMANDRA ET PHRYNIA.—Encore des avis et encore de l’argent, généreux Timon.

TIMON.—Encore plus de prostituées et plus de maux d’abord. Commencez votre tâche; je vous ai donné des arrhes.

ALCIBIADE.—Tambours! battez. Marchons vers Athènes.—Adieu, Timon; si je prospère, je reviendrai te revoir.

TIMON.—Et moi, si mon espoir est accompli, je ne te reverrai jamais.

ALCIBIADE.—Je ne t’ai jamais fait de mal.

TIMON.—Tu as dit du bien de moi.

ALCIBIADE.—Appelles-tu cela du mal?

TIMON.—Oui, les hommes l’éprouvent tous les jours.—Sors d’ici, pars, et emmène tes chiennes avec toi.

ALCIBIADE.—Nous ne faisons ici que l’offenser.—Partons.

(Le tambour bat; sortent Alcibiade, Phrynia, et Timandra.)

TIMON.—Se peut-il que la nature, blessée de l’ingratitude de l’homme, puisse encore avoir faim!—O mère commune, toi dont le sein immense et fécond enfante et nourrit tout (il creuse la terre); toi, qui de la même substance dont ton orgueilleux enfant, l’homme superbe est gonflé, engendre le noir crapaud, la vipère azurée, le lézard doré, le serpent aveugle20, et mille autres créatures abhorrées sous la voûte du ciel, où brillent les feux vivifiants d’Hypérion21, donne à celui qui hait tous tes enfants de l’humanité une pauvre racine!—Détruis la fécondité de tes entrailles, qu’elles ne produisent plus l’homme ingrat; ne sois plus enceinte que de tigres, de loups, de dragons et d’ours, produis d’autres monstres nouveaux que ta face extérieure n’ait point encore montrés à la voûte bigarrée qui te couvre.—Oh! une racine!—Je te remercie.—Dessèche tes veines, tes vignobles, et tes guérets déchirés par la charrue, dont l’homme ingrat tire ces liqueurs et ces mets onctueux qui souillent la pureté de l’âme, et la privent de sa raison. (Entre Apémantus.) Encore un homme! malédiction! malédiction!

Note 20: (retour) L’aveugle, espèce de serpent ainsi nommé à cause de la petitesse de ses yeux: c’est le cæcilia des Latins.

Note 21: (retour) Hypérion, le soleil.

APÉMANTUS.—On m’a montré ce chemin. On dit que tu affectes mes moeurs, que tu les copies.

TIMON.—C’est parce que tu n’as point de chien que je puisse imiter. Que la peste te consume!

APÉMANTUS.—Tout cela n’est en toi qu’affectation; ce n’est qu’une mélancolie indigne de l’homme, et qui est née du changement de ta fortune. Que signifient cette bêche, cet endroit, ce vêtement d’esclave, et ces regards inquiets? Et cependant tes flatteurs portent la soie, boivent le vin et dorment sur le duvet, serrent contre eux leurs parfums pernicieux, et ils ont oublié qu’il exista jamais un Timon. Ne déshonore point ces bois en adoptant la malice d’un censeur. Fais-toi flatteur à ton tour; cherche à relever ta fortune par ce qui t’a ruiné; apprends à courber les genoux; qu’il suffise du souffle du riche qui recevra ton hommage, pour faire voler ton bonnet; loue ses plus grands vices et érige-les en vertus. C’est ainsi qu’on te traitait; ton oreille était toujours ouverte comme celle d’un cabaretier qui fait un accueil gracieux aux fripons et à tous ceux qui l’approchent; il est juste que tu deviennes un fripon toi-même. Si tu avais encore des richesses, elles appartiendraient aux fripons. Ne cherche point à me ressembler.

TIMON.—Si je te ressemblais, je renoncerais à moi-même.

APÉMANTUS.—Tu as renoncé à toi-même en restant tel que tu étais, jadis extravagant, sot aujourd’hui.—Quoi! attends-tu que cet air froid, brusque chambellan, te vienne revêtir d’une chemise chaude? Ces arbres moussus, et plus vieux que l’aigle, suivront-ils tes pas, et bondiront-ils sur ton signe? L’onde du froid ruisseau recouvert de glace préparera-t-elle ton repas du matin pour réparer tes excès de la nuit? Appelle toutes les créatures qui vivent exposées à l’inclémence de l’air; ces arbres dont les troncs nus et sans abri, en butte au choc des éléments, ne répondent qu’à la nature; dis-leur de te flatter.—Oh! tu trouveras….

TIMON.—Un fou en toi: va-t’en.

APÉMANTUS.—Je t’aime plus maintenant que je n’ai jamais fait.

TIMON.—Et moi, je te hais davantage.

APÉMANTUS.—Pourquoi?

TIMON.—Tu flattes la misère.

APÉMANTUS.—Je ne flatte pas; je te dis seulement que tu es un pendard.

TIMON.—Pourquoi m’es-tu venu chercher?

APÉMANTUS.—Pour te vexer.

TIMON.—C’est toujours le rôle d’un lâche ou d’un fou: te plais-tu dans ce rôle?

APÉMANTUS.—Oui.

TIMON.—Quoi, tu es aussi un coquin?

APÉMANTUS.—Si tu avais adopté ce genre de vie sauvage pour châtier ton orgueil, à la bonne heure; mais tu ne l’as fait que par force. Tu serais un courtisan, si tu n’étais pas un gueux.—L’indigence volontaire survit à une opulence inquiète et arrive plus tôt au comble de ses désirs. L’une les remplit sans cesse et ne les complète jamais, l’autre est toujours satisfaite. La fortune la plus brillante, sans contentement, est un état de peine et de misère, pire que ce qu’il y a de pis avec le contentement. Tu devrais désirer de mourir, puisque tu es misérable.

TIMON.—Non par la sentence de celui qui est plus misérable que moi. Tu es un esclave que jamais la fortune ne pressa avec faveur dans ses bras caressants; tu es né comme un chien. Si tu avais, comme moi, dès ton berceau, passé successivement par toutes les douceurs que ce monde de passage prodigue à ceux qui peuvent librement jouir de toutes ses drogues assoupissantes, tu te serais plongé tout entier dans la débauche; ta jeunesse se serait usée dans tous les rendez-vous de la volupté, tu n’aurais jamais appris les froids préceptes de l’obéissance aux lois, tu aurais suivi le jeu sucré qui t’était offert.—Mais moi, qui avais le monde entier pour confiseur, je régnais sur la bouche, la langue, le coeur et les yeux de plus de serviteurs que je n’en pouvais employer; ils étaient attachés à moi comme les feuilles innombrables le sont au chêne: mais le souffle d’un seul hiver les a fait tomber des rameaux, et m’a exposé nu à toutes les fureurs de la tempête. Ce n’est pas sans quelque peine que je supporte ceci, moi, qui n’ai connu jamais que le bonheur; mais toi, ton existence a commencé dans la souffrance, et le temps t’a endurci. Pourquoi haïrais-tu les hommes? Ils ne t’ont pas flatté. Quels dons leur as-tu faits? Va, si tu veux maudire, maudis ton père; ce pauvre misérable qui, dans son dépit, s’unit à quelque malheureuse errante, et forma en toi un pauvre misérable héréditaire. —Hors d’ici, va-t’en; si tu n’étais pas né le pire des hommes, tu aurais été un fripon et un flatteur.

APÉMANTUS.—As-tu encore de l’orgueil?

TIMON.—Oui, j’en ai de ne pas être toi.

APÉMANTUS.—Et moi de n’avoir pas été un prodigue!

TIMON.—Et moi d’en être encore un à présent. Si tout ce que je possède était renfermé en toi, je te permettrais d’aller te pendre; va-t’en.—Que la vie d’Athènes entière n’est-elle dans cette racine! je la dévorerais ainsi!

(Il mange une racine.)

APÉMANTUS, lui offrant quelque chose.—Tiens, je veux améliorer ton repas.

TIMON.—Commence par améliorer ma société; va-t’en.

APÉMANTUS.—Je vais améliorer la mienne en m’éloignant de toi.

TIMON.—Elle ne sera pas améliorée22, elle ne sera que rapiécée; du moins je le souhaite.

Note 22: (retour)Shakspeare ne laisse jamais échapper l’occasion d’employer à double sens le verbe to mend: raccommoder, rapiécer, corriger, améliorer.

Le dialogue commence ici à devenir plus grossier que spirituel.

APÉMANTUS.—Que voudrais-tu envoyer à Athènes?

TIMON.—Toi, dans un ouragan. Si tu veux, dis-leur que j’ai de l’or ici: vois, j’en ai.

APÉMANTUS.—L’or n’est ici d’aucun usage.

TIMON.—Le meilleur et l’innocent; car ici il dort et ne paye pas le mal.

APÉMANTUS.—Timon, où couches-tu la nuit?

TIMON.—Sous ce qui est au-dessus de moi. Apémantus, où manges-tu le jour?

APÉMANTUS.—Où mon estomac trouve de la nourriture, ou plutôt là où je la mange.

TIMON.—Oh! si le poison connaissait ma volonté, et voulait m’obéir!

APÉMANTUS.—Où l’enverrais-tu?

TIMON.—Assaisonner tes aliments.

APÉMANTUS.—Va, tu n’as jamais connu le juste milieu de l’humanité; mais seulement l’un on l’autre extrême. Au milieu de ton or et de tes parfums, on se moquait de toi pour ton excès de délicatesse. Maintenant, sous tes haillons, tu n’en connais plus aucune et on te méprise pour l’excès contraire. Voici une nèfle, mange-la.

TIMON.—Je ne mange point ce que je hais.

APÉMANTUS.—Et tu hais une nèfle23?

Note 23: (retour) Jeu de mots: meddlar, nèfle, et meddler, un homme qui se mêle de tout, un flatteur, un intrigant.

TIMON.—Oui, parce que tu lui ressembles.

APÉMANTUS.—Si tu avais haï plus tôt les flatteurs, tu t’aimerais toi-même davantage aujourd’hui. Quel prodigue as-tu jamais connu qui ait été jamais aimé après la perte de ses moyens?

TIMON.—As-tu jamais connu un homme qui fût aimé sans les moyens dont tu parles?

APÉMANTUS.—Moi.

TIMON.—Je te comprends; tu as quelques moyens pour avoir un chien.

APÉMANTUS.—Quelles choses au monde peux-tu comparer le mieux à tes flatteurs?

TIMON.—Les femmes en approchent le plus; mais les hommes, les hommes sont la flatterie elle-même.—Apémantus, que ferais-tu de l’univers si tu le tenais sous ta puissance?

APÉMANTUS.—Je l’abandonnerais aux bêtes féroces pour me délivrer des hommes.

TIMON.—Voudrais-tu tomber toi-même dans la destruction générale des hommes et rester brute avec les brutes?

APÉMANTUS.—Oui, Timon.

TIMON.—Ambition de brute! que les dieux t’accordent ton désir! Si tu étais lion, le renard te duperait; si tu étais agneau, le renard te dévorerait; si tu étais le renard, le lion te suspecterait, si par hasard l’âne venait à t’accuser; si tu étais l’âne, ta stupidité ferait ton tourment, et tu ne vivrais que pour servir de déjeûner au loup; si tu étais le loup, ta voracité serait ton supplice, et tu exposerais ta vie pour ton diner; si tu étais la licorne24, ta fureur et ton orgueil seraient un piège pour toi, tu périrais victime de ta colère; si tu étais un ours, tu serais tué par le cheval; si tu étais cheval, tu serais la proie du léopard; si tu étais un léopard, tu serais cousin germain du lion, et ta peau mouchetée serait fatale à ta vie; tu n’aurais de sûreté que dans la fuite, et ton absence serait ton unique défense. Quel animal pourrais-tu être, qui ne fût soumis à quelque autre animal? Et quel animal tu es déjà, de ne pas voir comment tu perdrais à la métamorphose!

Note 24: (retour) Voici ce qu’on racontait de la licorne: «quand le lion, qui est son ennemi, l’aperçoit, il se tient appuyé sur le tronc d’un arbre; la licorne, furieuse, vole vers lui pour le percer. Le lion se retire; la licorne enfonce sa corne dans l’arbre et devient ainsi la proie du lion.»

APÉMANTUS.—Si ta conversation avait pu me plaire, ce serait surtout en ce moment. La république d’Athènes est devenue un repaire de bêtes.

TIMON.—L’âne a-t-il donc sauté par-dessus les murailles, que te voilà hors de la ville?

APÉMANTUS.—Voilà un poëte et un peintre. Que la peste de la société te poursuive; de peur d’en être atteint je décampe: quand je ne saurai que faire je reviendrai te voir.

TIMON.—Quand tu seras le seul homme vivant, tu seras le bienvenu: j’aimerais mieux être le chien d’un mendiant qu’Apémantus.

APÉMANTUS.—Tu es le premier de tous les fous vivants!

TIMON.—Je voudrais que tu fusses assez propre pour te cracher au visage.

APÉMANTUS.—Que la peste t’étouffe! Tu es trop méchant pour que je te maudisse.

TIMON.—Tous les coquins, près de toi, sont purs.

APÉMANTUS.—Il n’est point de lèpre pareille à ton langage….

TIMON.—Oui, si je te nommais.—Je te battrais, mais ce serait souiller mes mains.

APÉMANTUS.—Je voudrais que ma langue pût les faire tomber en pourriture.

TIMON.—Hors d’ici, progéniture d’un chien galeux, la colère me transporte de te voir vivant; je me trouve mal en te voyant.

APÉMANTUS.—Je voudrais te voir crever.

TIMON.—Va-t’en, coquin importun; j’en suis fâché, mais je vais perdre une pierre après toi25! (Il lui jette une pierre.)

Note 25: (retour) «Tout homme a une pierre pour jeter à un chien.» (Proverbe.) On connaît l’étymologie du mot cynique.

APÉMANTUS.—Bête sauvage!

TIMON.—Esclave!

APÉMANTUS.—Crapaud!

TIMON.—Coquin, coquin, coquin! (Apémantus s’éloigne comme pour s’en aller.) Je suis malade de dégoût de ce monde pervers; je n’en veux rien aimer, que les aliments nécessaires qui croissent sur sa surface.—Allons, Timon, prépare maintenant ta tombe; repose dans un lieu où l’écume légère de la mer puisse chaque jour en baigner la pierre: compose ton épitaphe, et que la mort rie en moi de la vie des autres. (Il regarde son or.) O toi, doux régicide; cher métal de discorde entre le père et le fils; toi, brillant corrupteur de la pureté du lit nuptial, vaillant Mars, amant toujours jeune, toujours frais et séduisant, toujours aimé, dont l’éclat fond la neige consacrée qui protège le sein de Diane! ô toi, dieu visible, qui réunis les contraires dans une alliance étroite et les amène à s’embrasser; toi, qui parles et assortis tous les langages à tous les desseins! ô toi, pierre de touche des coeurs, pense que l’homme, ton esclave, se révolte, et, par ta puissance, allume entre eux des discordes mortelles! Puisse l’empire du monde rester à la brute!

APÉMANTUS.—Que ton voeu s’exauce; mais quand je serai mort.—Je vais dire que tu as de l’or; tu seras bientôt entouré d’une foule.

TIMON.—D’une foule?

APÉMANTUS.—Oui.

TIMON.—Tourne-moi le dos, je t’en conjure.

APÉMANTUS.—Vis et chéris ta misère.

(Apémantus sort.)

TIMON.—Vis longtemps ainsi, et meurs ainsi, nous sommes quittes.—Encore des visages humains! Mange, Timon, et déteste-les.

(Des voleurs entrent.)

PREMIER VOLEUR.—Où peut-il avoir trouvé cet or; sans doute ce sont quelques pauvres restes, quelques misérables débris de sa fortune? La disette d’argent, l’abandon de ses amis l’ont jeté dans cette mélancolie.

SECOND VOLEUR.—Le bruit court qu’il possède un trésor immense.

TROISIÈME VOLEUR.—Faisons une tentative sur lui; s’il ne se soucie plus de l’or, il nous l’abandonnera facilement; mais s’il est jaloux de le conserver, comment l’aurons-nous?

SECOND VOLEUR.—Tu as raison; car il ne le porte pas sur lui: il est caché.

PREMIER VOLEUR.—N’est-ce pas lui?

LES AUTRES.—Où?

SECOND VOLEUR.—Le voilà tel qu’on nous l’a peint.

TROISIÈME VOLEUR.—Lui-même; je le reconnais.

LES VOLEURS.—Dieu te garde, Timon!

TIMON.—Quoi, des voleurs!

LES VOLEURS.—Des soldats, non des voleurs.

TIMON.—Tous les deux à la fois, et des fils d’une femme.

LES VOLEURS.—Nous ne sommes point des voleurs, mais des hommes dans un grand besoin.

TIMON.—Votre plus grand besoin, c’est le besoin de nourriture. Pourquoi en manqueriez-vous? Voyez, la terre a des racines; à un mille à la ronde jaillissent cent sources; ces chênes produisent du gland; ces ronces sont couvertes de graines vermeilles; la nature, ménagère bienfaisante, vous sert sur chaque buisson des mets en abondance. Vous êtes dans le besoin, et pourquoi?

PREMIER VOLEUR.—Nous ne pouvons vivre d’herbes, de fruits sauvages et d’eau comme les poissons, les oiseaux et les bêtes de ces forêts.

TIMON.—Ni des bêtes elles-mêmes, des oiseaux et des poissons: il faut que vous dévoriez les hommes. Je dois vous rendre grâces de ce que vous êtes des voleurs avoués; de ce que pour faire votre métier, vous ne prenez point un masque respectable, car dans les professions légitimes de la société, la rapacité n’a point de bornes. Brigands, tenez, voici de l’or. Allez, buvez le sang subtil de la grappe, jusqu’à ce qu’il allume dans vos veines une fièvre brûlante qui fasse bouillir le vôtre et vous sauve du gibet! Ne vous fiez pas au médecin: ses antidotes sont du poison; il commet plus d’assassinats que vous de vols; il vole la bourse et la vie à la fois. Commettez des crimes, commettez-en puisque c’est votre profession, comme des ouvriers. Je veux vous citer partout l’exemple du brigandage. Le soleil est un voleur qui, par sa puissante attraction, vole le vaste océan; la lune, voleur effronté, vole au soleil la pâle lumière dont elle brille. L’Océan est un autre voleur qui fond la lune en larmes salées et les mêle à ses flots. La terre est un voleur qui ne produit et ne nourrit que par un mélange soustrait au résidu de toutes les substances. Toute chose est un voleur; les lois, votre frein et votre verge, sont elles-mêmes, par leur pouvoir tyrannique, les plus effrénés des brigands. Point d’amitié entre vous; allez, volez-vous l’un l’autre; voilà encore de l’or. Coupez les gorges; tous ceux que vous rencontrerez sont des voleurs. Allez à Athènes, brisez les portes des boutiques; vous ne pouvez rien voler qu’à des voleurs. Que cet or que je vous donne ne vous empêche pas de voler encore: qu’il vous perde vous-mêmes et vous confonde: ainsi soit-il!

(Il se retire vers sa caverne.)

TROISIÈME VOLEUR.—Il m’a presque dégoûté de mon métier, en me le vantant.

PREMIER VOLEUR.—Ce n’est pas le désir que nous prospérions dans notre profession mystérieuse, c’est la haine pour les hommes qui lui a dicté ces conseils.

SECOND VOLEUR.—Je veux le croire comme un ennemi, et je dis adieu à mon état.

PREMIER VOLEUR.—Attendons que nous revoyions la paix dans Athènes.

SECOND VOLEUR.—Il n’est point de temps si misérable où l’homme ne puisse être honnête.

(Ils sortent.)

(Entre Flavius.)

FLAVIUS.—O dieux! cet homme dans l’opprobre et la ruine est-il mon seigneur? Quel état de dépérissement et de dégradation? O monument étonnant de bienfaits mal placés! Quel changement dans sa situation ont produit l’indigence et le désespoir!—Quoi de plus vil sur la terre que ces amis qui conduisent ainsi les âmes les plus nobles à la plus honteuse fin? Comme l’ordre donné à l’homme d’aimer ses ennemis s’accorde bien avec ce temps-ci! Puis-je n’accorder ma tendresse qu’à celui qui me veut du mal, plutôt qu’à celui qui m’en fait!—Son oeil m’a aperçu; je vais lui présenter ma douleur sincère, et je veux le servir, comme mon seigneur, aux dépens de ma vie.—Mon cher maître.

(Timon sort de sa caverne.)

TIMON.—Va-t’en; qui es-tu?

FLAVIUS.—M’avez-vous oublié, seigneur?

TIMON.—Pourquoi fais-tu cette question? J’ai oublié tous les hommes: donc, si tu avoues être un homme, je t’ai oublié aussi.

FLAVIUS.—Votre pauvre et honnête serviteur….

TIMON.—Je ne te connais donc point. Je n’eus jamais un honnête homme auprès de moi; je n’avais que des fripons qui servaient à manger à des coquins.

FLAVIUS.—Les dieux me sont témoins que jamais pauvre intendant ne versa sur l’infortune de son maître de larmes plus sincères, que n’en ont versé mes yeux sur la vôtre.

TIMON.—Quoi! tu pleures! Approche; maintenant je t’aime, parce que tu es une femme, et que tu désavoues le coeur de pierre des hommes, qui ne pleurent jamais que de débauche ou de folle joie!—La pitié dort: étrange siècle que celui où on pleure de rire, non en pleurant!

FLAVIUS.—Reconnaissez-moi, mon cher maître, je vous en conjure; agréez ma sincère douleur, et tant que ce faible trésor durera (il lui présente tout ce qu’il a d’or), souffrez que je sois votre intendant26.

Note 26: (retour) Destouches a su profiter de cette scène dans le cinquième acte de son Dissipateur.

TIMON.—Quoi, j’avais un intendant si fidèle, si juste, et aujourd’hui si compatissant! Ceci adoucit presque mon caractère sauvage.—Voyons ton visage.—Cet homme pourtant naquit sûrement d’une femme.—Dieux éternellement sages! pardonnez-moi mon anathème téméraire et sans exception; je proclame qu’il est un homme honnête: mais ne vous y trompez pas; un seul, pas davantage, et c’est un intendant! Oh! que j’aurais voulu détester tout le genre humain; mais tu te rachètes toi-même: toi seul excepté, je maudis tous les hommes.—Il me semble que tu es plus honnête que sage. Car en me trahissant, en m’opprimant tu aurais retrouvé plus facilement un autre emploi; tant de gens arrivent au service d’un second maître, en marchant sur le corps du premier. Mais dis-moi la vérité; car je douterai toujours, malgré ma certitude; cette tendresse n’est-elle point feinte, intéressée, usuraire comme celle du riche qui fait des présents dans l’espérance de recevoir vingt pour un!

FLAVIUS.—Non, mon digne maître; la défiance et le soupçon sont entrés, hélas! trop tard dans votre coeur. C’était au milieu de vos festins que vous auriez dû craindre la perfidie; mais le soupçon ne vient que quand les biens sont dissipés. Ma démarche, le ciel m’en est témoin, est pur amour, devoir et zèle pour votre âme incomparable; je veux prendre soin de votre nourriture et de votre subsistance, et, soyez-en persuadé, mon noble seigneur, tout ce que je possède, et tout ce que je puis espérer dans l’avenir, je le donnerais pour remplir l’unique voeu de mon coeur: que vous redevinssiez riche et puissant pour me récompenser en m’enrichissant vous-même.

TIMON.—Vois, ton voeu est accompli, seul honnête homme qui existe. Tiens, prends; les dieux, du fond de ma misère, t’envoient un trésor. Va, vis riche et heureux; mais à condition que tu iras bâtir loin des hommes; hais-les tous, maudis-les tous; ne montre de pitié pour aucun; plutôt que de secourir le mendiant, laisse sa chair exténuée par la faim se détacher de ses os; donne aux chiens ce que tu refuseras aux hommes; que les cachots les engloutissent, que les dettes les dessèchent, que les hommes soient comme des arbres flétris, et que toutes les maladies dévorent leur sang perfide!—Adieu, sois heureux.

FLAVIUS.—O mon maître, souffrez que je reste avec vous et que je vous console.

TIMON.—Si tu crains les malédictions, ne t’arrête pas, fuis, tandis que tu es libre et heureux. Ne vois jamais les hommes, et que je ne te voie jamais!

(Timon rentre dans sa caverne. Flavius s’éloigne.)

FIN DU QUATRIÈME ACTE.

ACTE CINQUIÈME

SCÈNE I

 

Devant la caverne de Timon.

Entrent UN POÈTE ET UN PEINTRE, TIMON est derrière eux sans en être vu.

LE PEINTRE.—Si je connais bien le lieu, sa demeure ne doit pas être éloignée.

LE POÈTE.—Que doit-on penser de lui? En croirons-nous la rumeur, qu’il regorge d’or?

LE PEINTRE.—Cela est certain, Alcibiade le dit; Phrynia et Timandra ont reçu de l’or de lui; il a aussi enrichi libéralement quelques soldats maraudeurs. On dit qu’il a donné une somme considérable à son intendant.

LE POÈTE.—Ainsi, sa banqueroute n’était destinée qu’à éprouver ses amis.

LE PEINTRE.—Rien de plus: vous le verrez encore comme un palmier dans Athènes, fleurir parmi les plus grands, ainsi, il ne sera pas mal à propos d’aller lui offrir nos hommages dans son infortune apparente. Ce sera de notre part un procédé honnête, et qui a bien des chances d’amener nos desseins à ce qu’ils souhaitent, s’il est vrai qu’il soit aussi riche qu’on le dit.

LE POÈTE.—Qu’avez-vous à lui présenter maintenant?

LE PEINTRE.—Rien, quant à présent, que ma visite; mais je lui promettrai un chef-d’oeuvre.

LE POÈTE.—Il faut que j’en use de même envers lui; je lui dirai que je prépare certain ouvrage pour lui.

LE PEINTRE.—C’est tout ce qu’il y a de mieux: promettre est le ton du siècle. La promesse ouvre les yeux de l’attente, qu’engourdit et tue l’accomplissement d’une parole. Excepté pour les gens simples et vulgaires, tenir ce qu’on a promis n’est plus en usage. Promettre est plus poli, plus à la mode; tenir sa promesse, c’est faire son testament, ce qui annonce toujours une grande maladie dans le jugement de celui qui le fait.

TIMON, à part.—Excellent artiste! tu ne pourrais pas peindre un homme aussi méchant que toi.

LE POÈTE.—Je rêve à l’ouvrage que je lui dirai avoir préparé pour lui. Il faut qu’il en soit lui-même le sujet. Ce sera une satire contre la mollesse de la prospérité, et un détail des flatteries qui obsèdent la jeunesse et l’opulence.

TIMON, à part.—Faut-il aussi que tu fasses le rôle de fripon dans ta propre pièce? Châtieras-tu tes propres fautes sur le dos des autres? Va, écris, j’ai de l’or pour toi.

LE PEINTRE.—Mais cherchons-le: nous péchons contre notre fortune, quand nous pouvons faire quelque profit et que nous arrivons trop tard.

LE POÈTE.—Vous avez raison; quand le jour nous sert, et avant le retour de la nuit aux coins obscurs, trouvez ce dont vous avez besoin à la libre lumière qui vous est offerte; allons.

TIMON, à part.—Je vais vous joindre au tournant.—Quel dieu est donc cet or, pour être adoré dans des temples plus vils et plus abjects que les lieux où l’on nourrit les porcs? C’est toi qui équipes les flottes et qui sillonnes l’onde écumante; toi qui attaches l’hommage et le respect à l’esclave. Sois donc adoré, et que tes saints soient récompensés par tous les fléaux de n’obéir qu’à toi!—Il est temps que je les aborde.

(Il s’avance vers eux.)

LE POÈTE.—Salut, noble Timon.

LE PEINTRE.—Notre ancien et digne maître.

TIMON.—Aurais-je assez vécu pour voir enfin deux honnêtes gens?

LE POÈTE.—Seigneur, ayant souvent éprouvé vos libéralités, ayant appris votre retraite et la désertion de vos amis dont les natures ingrates…. Oh! les âmes détestables! le ciel n’a pas assez de fouets…. Quoi! envers vous! dont la générosité, comme l’astre du ciel, donnait la vie et le mouvement à tout leur être; je me sens hors de moi; je ne connais point d’expressions assez énergiques, pour revêtir de ses vraies couleurs, leur énorme ingratitude.

TIMON.—Laisse-la toute nue; les hommes l’en verront mieux.—Vous, qui êtes honnêtes, en étant ce que vous êtes, faites à merveille voir et connaître leur caractère.

LE PEINTRE.—Lui et moi, nous avons voyagé sous la céleste rosée de vos bienfaits, et nous l’avons doucement sentie.

TIMON.—Oh! vous êtes d’honnêtes gens.

LE PEINTRE.—Nous sommes venus ici vous offrir nos services.

TIMON.—Âmes honnêtes! comment vous récompenserai-je?—Pouvez-vous manger des racines et boire de l’eau? Non.

LE POÈTE.—Tout ce que nous pourrons faire, nous le ferons pour vous.

TIMON.—Vous êtes d’honnêtes gens; vous avez appris que j’avais de l’or, je le sais: dites la vérité, vous êtes d’honnêtes gens.

LE PEINTRE.—On le dit, noble seigneur; mais ce n’est pas là ce qui amène mon ami, ni moi.

TIMON.—Braves, honnêtes gens!—Il n’est personne dans Athènes qui soit capable de faire un portrait comme toi. De tous les artistes, tu es celui qui contrefais le mieux la vérité.

LE PEINTRE.—Là! là! seigneur.

TIMON.—C’est comme je le dis. (Au poète.) Et toi, dans tes fictions, ton vers coule avec tant de grâce et de douceur, que l’art y ressemble à la nature. Cependant, mes dignes amis, il faut que je vous le dise, vous avez un défaut, à vrai dire, il n’est pas monstrueux, et je ne veux pas que vous preniez beaucoup de peine pour vous en corriger.

LE POÈTE ET LE PEINTRE.—Nous prions votre Honneur de nous le faire connaître.

TIMON.—Vous le prendrez mal.

LE POÈTE ET LE PEINTRE.—Avec la plus vive reconnaissance, seigneur.

TIMON.—En vérité, croyez-vous?

LE POÈTE ET LE PEINTRE.—N’en doutez pas, seigneur.

TIMON.—C’est qu’il n’y en a pas un de vous qui ne se fie à un coquin qui le trompe.

LE POÈTE ET LE PEINTRE.—Nous, Seigneur?

TIMON.—Oui; vous entendez l’imposteur vous flatter, vous le voyez dissimuler, vous connaissez son artifice grossier, et cependant vous l’aimez, vous le nourrissez, vous le réchauffez dans votre sein. Soyez pourtant bien sûrs que c’est un parfait scélérat.

LE PEINTRE.—Je ne connais personne de ce caractère, seigneur.

LE POÈTE.—Ni moi non plus.

TIMON.—Écoutez, je vous aime tendrement, je vous donnerai de l’or, mais chassez-moi de votre compagnie ces coquins, pendez-les, poignardez-les, noyez-les dans les latrines, exterminez-les enfin par quelque moyen, et venez ensuite me trouver, et je vous donnerai de l’or libéralement.

LE POÈTE ET LE PEINTRE.—Nommez-les, seigneur, que nous les connaissions.

TIMON.—Placez-vous ici, vous; et vous là; chacun de vous séparément, tout seul, sans compagnon; eh bien! un maître fripon vous tient encore compagnie.—(Au peintre.) Si là où tu es tu ne veux pas qu’il se trouve deux coquins, ne te laisse pas approcher de lui.—(Au poète.) Et toi, si tu ne veux pas habiter auprès d’un coquin, fuis loin de cet homme. Hors d’ici, couple de fripons, voilà de l’or. Vous êtes venus chercher de l’or, esclaves!—Vous avez travaillé pour moi, vous voilà payés.—Hors d’ici: tu es alchimiste, toi; convertis cela en or. Loin d’ici, vils chiens!

(Il sort en les battant et en les chassant devant lui.)

SCÈNE II

 

Entrent FLAVIUS, DEUX SÉNATEURS.

FLAVIUS.—C’est en vain que vous cherchez à parler à Timon. Il s’est tellement concentré en lui-même, que de tous ceux qui ont la figure humaine il est le seul qui soit en bon rapport avec lui-même.

PREMIER SÉNATEUR.—Conduis-nous à sa caverne; c’est notre devoir; nous avons promis aux Athéniens de lui parler.

SECOND SÉNATEUR.—Dans des circonstances toutes semblables, les hommes ne sont pas toujours les mêmes. C’est le temps et le chagrin qui ont produit en lui ce changement; le temps, en lui offrant d’une main plus propice le bonheur de ses premiers jours, peut ressusciter en lui l’homme d’autrefois. Conduis-nous vers lui, et qu’il arrive ce qui pourra.

FLAVIUS.—Voilà sa caverne.—Que la paix et le contentement règnent ici! Seigneur Timon! seigneur Timon! reparaissez, parlez à vos amis: les Athéniens, représentés par ces deux membres de leur respectable sénat, viennent vous saluer; parlez-leur, noble Timon.

(Timon sortant de sa caverne.)

TIMON.—Soleil, qui réchauffes, brûle! (Aux sénateurs.) Parlez, et soyez pendus; que chaque parole vraie engendre une pustule, et que chaque mensonge cautérise votre langue et la consume jusqu’à la racine!

PREMIER SÉNATEUR.—Digne Timon!

TIMON.—Pas plus digne des hommes qui te ressemblent que toi de Timon.

SECOND SÉNATEUR.—Les sénateurs d’Athènes vous saluent, Timon.

TIMON.—Je les remercie; et je voudrais, en retour, leur envoyer la peste, si je pouvais la prendre pour la leur donner.

PREMIER SÉNATEUR.—Oubliez une injure dont nous-mêmes nous sommes affligés pour vous. Le sénat, d’un consentement et d’un coeur unanimes, vous rappelle à Athènes, et a pensé à des dignités spéciales qui, devenues vacantes, vous sont destinées.

SECOND SÉNATEUR.—Ils confessent que leur ingratitude envers vous fut trop grande et grossière. Le peuple même, qui se rétracte rarement, sent le besoin qu’il a du secours de Timon, et reconnaît le danger de sa chute s’il refuse d’avoir recours à Timon. Il nous envoie pour vous porter l’aveu de ses regrets, et vous offrir une récompense qui dépassera le poids de l’offense qu’il vous a faite. Oui, il vous promet tant d’amas et de trésors d’amour et de richesses, que ses torts seront effacés, et que l’empreinte de son amour sera gravée en vous pour attester à jamais son dévouement à votre personne.

TIMON.—Vos offres m’enchantent, me surprennent jusqu’à m’arracher presque des larmes: donnez-moi le coeur d’un fou et les yeux d’une femme, et ces consolations, dignes sénateurs, vont faire couler mes pleurs.

PREMIER SÉNATEUR.—Daignez donc revenir parmi nous. Reprenez l’autorité dans notre Athènes (la vôtre et la nôtre); vous y serez reçu avec transport, et revêtu du pouvoir absolu; votre nom révéré y régnera en souverain, et nous aurons bientôt repoussé les féroces attaques d’Alcibiade, qui, comme un sanglier sauvage, cherche à déraciner la paix de sa patrie.

SECOND SÉNATEUR.—Et brandit son épée menaçante sous les murs d’Athènes.

PREMIER SÉNATEUR.—Ainsi, Timon….

TIMON.—Oui, sénateurs, je le veux bien; oui, je le veux bien.—Si Alcibiade tue mes concitoyens, dites à Alcibiade, de la part de Timon, que Timon ne s’en embarrasse guère; mais s’il livre la belle Athènes au pillage, s’il prend nos respectables vieillards par la barbe, s’il abandonne les vierges sacrées aux outrages de la guerre insolente, brutale, furieuse, alors qu’il sache, et dites-lui ce que dit Timon: Par pitié pour notre jeunesse et pour nos vieillards, je ne puis m’empêcher de lui dire que je ne m’en inquiète point…. Qu’il fasse tout au pire. —Moquez-vous de leurs glaives tant que vous aurez des gorges à couper. Quant à moi, il n’est point de poignard dans le camp le plus désordonné que je ne préfère à la gorge la plus respectable d’Athènes. Je vous abandonne donc à la garde des dieux justes, comme des voleurs à leurs geôliers.

FLAVIUS.—Ne vous arrêtez pas plus longtemps; tout est inutile.

TIMON.—Tenez, j’étais occupé à écrire mon épitaphe: on la verra demain. Je commence à me rétablir de cette longue maladie de la vie et de la santé; je retrouve tout dans le néant. Allez, vivez; qu’Alcibiade soit votre fléau et vous le sien, et vivez ainsi longtemps!

PREMIER SÉNATEUR.—Nous parlons en vain.

TIMON.—Cependant j’aime ma patrie, et je ne suis point homme à me réjouir du malheur public, comme on en fait courir, le bruit.

PREMIER SÉNATEUR.—C’est bien parlé.

TIMON.—Recommandez-moi à mes chers compatriotes.

PREMIER SÉNATEUR.—Voilà des paroles dignes de passer par vos lèvres.

SECOND SÉNATEUR.—Elles entrent dans nos oreilles comme des grands triomphateurs sous les portes où retentissent les applaudissements.

TIMON.—Recommandez-moi à eux; dites-leur que, pour les consoler de leurs peines, de la crainte de leurs ennemis, de leurs maux, de leurs pertes, de leurs chagrins d’amour, et de toutes les autres souffrances qui peuvent assaillir le frêle vaisseau de la nature dans le voyage incertain de la vie, je veux leur montrer quelque amitié, je veux leur apprendre à prévenir la fureur du sauvage Alcibiade.

SECOND SÉNATEUR.—Ceci me plaît assez, il reviendra.

TIMON.—J’ai ici, dans mon enclos, un arbre que je veux abattre pour mon usage, et je ne tarderai pas à le couper. Dites à mes amis, à tous les habitants d’Athènes, d’après l’ordre des rangs, aux grands et aux petits, que si quelqu’un veut terminer son affliction, il se hâte de venir ici avant que mon arbre ait senti la coignée, et qu’il se pende; je vous prie, faites ma commission.

FLAVIUS.—Ne l’importunez pas davantage, vous le verrez toujours le même.

TIMON.—Ne revenez plus me voir; dites seulement aux Athéniens que Timon a bâti sa demeure éternelle sur les grèves de l’onde arrière, et qu’une fois le jour la vague turbulente viendra la couvrir de sa bouillante écume. Venez ici, et que la pierre de mon tombeau soit votre oracle. Lèvres, prononcez des paroles amères, et que ma voix cesse; que la peste contagieuse réforme ce qui va mal; que les hommes ne travaillent qu’à creuser leurs tombeaux, et que la mort soit leur gain!—Soleil, cache tes rayons, le règne de Timon est passé!

(Il se retire.)

PREMIER SÉNATEUR.—Sa haine est devenue inséparable de sa nature.

SECOND SÉNATEUR.—Toute notre espérance en lui est morte; retournons, et tentons les moyens qui nous restent dans notre grand péril.

PREMIER SÉNATEUR.—Il demande des pieds agiles.

(Ils sortent.)

SCÈNE III.

 

Le théâtre représente les murs d’Athènes.

Entrent DEUX SÉNATEURS ET UN MESSAGER.

PREMIER SÉNATEUR, au messager.—Tu as bien pris de la peine pour le savoir; son armée est-elle aussi nombreuse que tu le disais?

LE MESSAGER.—Ce que je vous ai dit n’est rien encore; la rapidité de ses mouvements promet qu’il va bientôt être ici.

SECOND SÉNATEUR.—Nous courons un grand péril si on n’amène pas Timon.

LE MESSAGER.—J’ai trouvé en chemin un courrier, un de mes anciens amis, quoique servant un parti différent; cependant nous avons cédé au penchant de notre vieille liaison, et nous avons causé comme des amis. Il allait de la part d’Alcibiade à la caverne de Timon, chargé de lettres pour le prier de prêter main-forte à la guerre contre notre ville entreprise en partie à cause de lui.

(Arrivent les sénateurs qui avaient été députés à Timon.)

SECOND SÉNATEUR.—Voici nos frères.

TROISIÈME SÉNATEUR.—Ne parlez plus de Timon, n’attendez rien de lui.—Déjà les tambours des ennemis se font entendre, et leur marche redoutable obscurcit les airs de poussière. Rentrons et préparons-nous: je crains bien que nous ne tombions dans le piège de nos ennemis.

(Ils sortent.)

SCÈNE IV

 

Les bois; on voit la caverne de Timon et un tombeau grossier.

UN SOLDAT cherchant Timon.

D’après toutes les descriptions, ce doit être ici l’endroit.—Y a-t-il quelqu’un ici? Holà! Parlez.—Personne ne répond.—Que veut dire ceci?—Ah! Timon est mort. Il a terminé sa carrière; quelque bête sauvage a élevé ce tertre. Point d’homme vivant ici.—Sûrement il est mort, et voilà son tombeau. Je ne puis pas lire ce qu’il y a sur la pierre.—Je vais enlever cette inscription sur la cire; notre général connaît tous les caractères. C’est un vieil interprète, quoique jeune d’années. Il a mis à l’heure qu’il est le siège devant l’orgueilleuse Athènes, dont la ruine est son ambition.

(Il sort.)

SCÈNE V

 

Les remparts d’Athènes.

ALCIBIADE paraît à la tête de ses troupes; on entend les
instruments de guerre
.

ALCIBIADE.—Que la trompette annonce à cette ville efféminée et lâche notre terrible approche. (Un pourparler; les sénateurs paraissent sur les murs, Alcibiade leur adresse la parole.) Jusqu’à présent vous avez toujours continué; vous avez rempli vos jours d’abus d’autorité, prenant votre volonté pour mesure des lois. Jusqu’à présent, moi et ceux qui dormaient à l’ombre de votre pouvoir, nous avons erré les bras croisés, et nous avons exhalé en vain nos souffrances. Enfin le moment est venu où nos genoux27 craquent sous le poids et crient d’eux-mêmes: C’est assez. La vengeance, hors d’haleine, ira s’asseoir et respirer sur vos grands sièges de repos, et l’insolence poussive perdra la parole de crainte et d’horreur.

Note 27: (retour) Image empruntée aux habitudes du chameau, qui se relève dès qu’il sent que le fardeau dont on le charge est trop lourd.

PREMIER SÉNATEUR.—Jeune et noble guerrier, quand tes premiers griefs n’étaient qu’imaginaires, avant que tu eusses la force en main et que tu pusses nous inspirer de la crainte, nous avons envoyé vers toi pour calmer ta fureur, et réparer notre ingratitude par des marques d’amour qui devaient en effacer le souvenir.

SECOND SÉNATEUR.—Nous avons tenté aussi de réveiller, dans le coeur transformé de Timon, l’amour de notre ville, par un humble message et des promesses. Nous n’avons pas tous été cruels, nous ne méritons pas tous d’être frappés par le glaive de la guerre.

PREMIER SÉNATEUR.—Nos murs n’ont point été élevés par les mains de ceux qui t’ont offensé; et ton injure n’est pas si grave qu’il faille détruire ces tours superbes, ces trophées et ces académies, pour venger des torts particuliers.

SECOND SÉNATEUR.—Les auteurs de ton exil ne vivent plus; la honte d’avoir si fort manqué de prudence a brisé leurs coeurs. Noble Alcibiade, entre dans notre cité tes enseignes déployées; et si la soif de la vengeance t’acharne sur une pâture que la nature abhorre, prends sur les habitants la dîme de la mort, et que les malheureux marqués par le sort des dés périssent.

PREMIER SÉNATEUR.—Tous ne t’ont pas offensé; il n’est pas juste de tirer vengeance sur ceux qui restent à la place de ceux qui ne sont plus: le crime n’est pas héréditaire comme un champ. Ainsi, cher concitoyen, fais entrer tes troupes, mais laisse ta colère hors des remparts; épargne Athènes, ton berceau; épargne tes parents qui, dans l’emportement de ta colère, périraient avec ceux qui t’ont offensé. Entre comme le berger dans le parc, et choisis les brebis infectées; mais n’égorge pas tout le troupeau.

SECOND SÉNATEUR.—Quel que soit ton but, tu le gagneras plutôt par ton sourire que tu n’y arriveras à coups d’épée.

PREMIER SÉNATEUR.—Frappe seulement du pied nos portes fortifiées; elles vont s’ouvrir. Envoie ton noble coeur devant tes pas pour dire que tu entres au nom de l’amitié.

SECOND SÉNATEUR.—Jette ton gant ou quelque autre gage de ta foi, qui nous assure que tu n’as pris les armes que pour te faire rendre justice, et non pour nous renverser; ton armée entière établira ses quartiers dans la ville, jusqu’au moment où nous aurons rempli tes désirs.

ALCIBIADE.—Tenez, voilà mon gant, descendez; ouvrez vos portes sans être attaqués; vous me livrerez les ennemis de Timon et les miens. Ceux que vous me désignerez pour le châtiment périront seuls, et, pour dissiper vos frayeurs, en vous déclarant mes nobles sentiments, pas un de mes soldats ne quittera son poste et n’outragera le cours régulier de la justice dans l’enceinte de la ville, sous peine d’en répondre à toute la sévérité de vos lois publiques.

LES DEUX SÉNATEURS.—Voilà de nobles paroles.

ALCIBIADE.—Descendez, et tenez votre promesse.

(Les sénateurs descendent et ouvrent les portes.)
(Entre un soldat.)

LE SOLDAT.—Mon noble général, Timon est mort; il est enterré sur le bord même de la mer. J’ai trouvé sur son tombeau cette inscription que je vous apporte moulée sur la cire, qui sert d’interprète à ma pauvre ignorance.

ALCIBIADE lisant l’épitaphe:

«Ci-gît un corps malheureux, séparé d’une âme malheureuse. Ne cherche pas à savoir mon nom… Que la peste vous dévore tous, misérables humains qui restez après moi! Ci-gît Timon, qui de son vivant détesta tous les hommes vivants. Passe et maudis à ton gré, mais passe et n’arrête point ici tes pas.»

Ces mots, Timon, expriment bien tes derniers sentiments. Si tu avais en horreur les regrets des humains, le flux qui coule de notre cerveau, et ces gouttes d’eau que la nature avare laisse tomber de nos yeux, une sublime idée t’inspira de faire pleurer à jamais le grand Neptune sur ton humble tombe, pour des fautes pardonnées: le noble Timon est mort; nous nous occuperons plus tard de sa mémoire.—Conduisez-moi dans votre ville, j’y vais porter l’olive avec l’épée. La guerre enfantera la paix: la paix contiendra la guerre; l’une et l’autre se soigneront réciproquement comme deux médecins. Que les tambours battent.

(Ils sortent,)

FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.

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