Les joyeuses Bourgeoises de Windsor

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COMÉDIE

NOTICE
SUR
LES JOYEUSES BOURGEOISES
DE WINDSOR

Selon une tradition généralement reçue, la comédie des Joyeuses Bourgeoises de Windsor fut composée par l’ordre d’Élisabeth, qui, charmée du personnage de Falstaff, voulut le revoir encore une fois. Shakspeare avait promis de faire mourir Falstaff dans Henri V1 mais sans doute, après l’y avoir fait reparaître encore, embarrassé par la difficulté d’établir les nouveaux rapports de Falstaff avec Henri devenu roi, il se contenta d’annoncer au commencement de la pièce la maladie et la mort de Falstaff, sans la présenter de nouveau aux yeux du public. Élisabeth trouva que ce n’était pas là tenir parole, et exigea un nouvel acte de la vie du gros chevalier. Aussi paraît-il que les Joyeuses Bourgeoises ont été composées après Henri V, quoique dans l’ordre historique il faille nécessairement les placer avant. Quelques commentateurs ont même cru, contre l’opinion de Johnson, que cette pièce devait se placer entre les deux parties de Henri IV; mais il y a, ce semble, en faveur de l’opinion de Johnson qui la range entre Henri IV et Henri V, une raison déterminante, c’est que dans l’autre supposition l’unité, sinon de caractère, du moins d’impression et d’effet, serait entièrement rompue.

Note 1: (retour) Voyez l’épilogue de la deuxième partie d’Henri IV.

Les deux parties de Henri IV ont été faites d’un seul jet, ou du moins sans s’écarter d’un même cours d’idées; non-seulement le Falstaff de la seconde partie est bien le même homme que le Falstaff de la première, mais il est présenté sous le même aspect; si dans cette seconde partie, Falstaff n’est pas tout à fait aussi amusant parce qu’il a fait fortune, parce que son esprit n’est plus employé à le tirer sans cesse des embarras ridicules où le jettent ses prétentions si peu d’accord avec ses goûts et ses habitudes, c’est cependant avec le même genre de goûts et de prétentions qu’il est ramené sur la scène; c’est son crédit sur l’esprit de Henri qu’il fait valoir auprès du juge Shallow, comme il se targuait, au milieu de de ses affidés, de la liberté dont il usait avec le prince; et l’affront public qui lui sert de punition à la fin de la seconde partie de Henri IV n’est que la suite et le complément des affronts particuliers que Henri V, encore prince de Galles, s’est amusé à lui faire subir durant le cours des deux pièces. En un mot, l’action commencée entre Falstaff et le prince dans la première partie, est suivie sans interruption jusqu’à la fin de la seconde, et terminée alors comme elle devait nécessairement finir, comme il avait été annoncé qu’elle finirait.

Les Joyeuses Bourgeoises de Windsor offrent une action toute différente, présentent Falstaff dans une autre situation, sous un autre point de vue. C’est bien le même homme, il serait impossible de le méconnaître; mais encore vieilli, encore plus enfoncé dans ses goûts matériels, uniquement occupé de satisfaire aux besoins de sa gloutonnerie. Doll Tear-Sheet abusait encore au moins son imagination; avec elle il se croyait libertin; ici il n’y songe même plus; c’est à se procurer de l’argent qu’il veut faire servir l’insolence de sa galanterie; c’est sur les moyens d’obtenir cette argent que le trompe encore sa vanité. Élisabeth avait demandé à Shakspeare, dit-on, un Falstaff amoureux; mais Shakspeare, qui connaissait mieux qu’Élisabeth les personnages dont il avait conçu l’idée, sentit qu’un pareil genre de ridicule ne convenait pas à un pareil caractère, et qu’il fallait punir Falstaff par des endroits plus sensibles. La vanité même n’y suffirait pas; Falstaff sait prendre son parti de toutes les hontes; au point où il en est arrivé, il ne cherche même plus à les dissimuler. La vivacité avec laquelle il décrit à M. Brook ses souffrances dans le panier au linge sale n’est plus celle de Falstaff racontant ses exploits contre les voleurs de Gadshill, et se tirant ensuite si plaisamment d’affaire lorsqu’il est pris en mensonge. Le besoin de se vanter n’est plus un de ses premiers besoins; il lui faut de l’argent, avant tout de l’argent, et il ne sera convenablement châtié que par des inconvénients aussi réels que les avantages qu’il se promet. Ainsi le panier de linge sale, les coups de bâton de M. Ford, sont parfaitement adaptés au genre de prétentions qui attirent à Falstaff une correction pareille; mais bien qu’une telle aventure puisse, sans aucune difficulté, s’adapter au Falstaff des deux Henri IV, elle l’a pris dans une autre portion de sa vie et de son caractère; et si on l’introduisait entre les deux parties de l’action qui se continue dans les deux Henri IV, elle refroidirait l’imagination du spectateur, au point de détruire entièrement l’effet de la seconde.

Bien que cette raison paraisse suffisante, on en pourrait trouver plusieurs autres pour justifier l’opinion de Johnson. Ce n’est cependant pas dans la chronologie qu’il faudrait les chercher. Ce serait une oeuvre impraticable que de prétendre accorder ensemble les diverses données chronologiques que, souvent dans la même pièce, il plaît à Shakspeare d’établir; et il est aussi impossible de trouver chronologiquement la place des Joyeuses Bourgeoises de Windsor entre Henri IV et Henri V, qu’entre les deux parties de Henri IV. Mais, dans cette dernière supposition, l’entrevue entre Shallow et Falstaff dans la seconde partie de Henri IV, le plaisir qu’éprouve Shallow à revoir Falstaff après une si longue séparation, la considération qu’il professe pour lui, et qui va jusqu’à lui prêter mille livres sterling, deviennent des invraisemblances choquantes: ce n’est pas après la comédie des Joyeuses Bourgeoises de Windsor, que Shallow peut être attrapé par Falstaff. Nym, qu’on retrouve dans Henri V, n’est point compté dans la seconde partie de Henri IV, au nombre des gens de Falstaff. Il serait assez difficile, dans les deux suppositions, de se rendre compte du personnage de Quickly, si l’on ne supposait que c’est une autre Quickly un nom que Shakspeare a trouvé bon de rendre commun à toutes les entremetteuses. Celle de Henri IV est mariée; son nom n’est donc point un nom de fille; la Quickly des Joyeuses Bourgeoises ne l’est pas.

Au reste, il serait superflu de chercher à établir d’une manière bien solide l’ordre historique de ces trois pièces; Shakspeare lui-même n’y a pas songé. On peut croire cependant que, dans l’incertitude qu’il a laissée à cet égard, il a voulu du moins qu’il ne fût pas tout à fait impossible de faire de ses Joyeuses Bourgeoises de Windsor la suite des Henri IV. Pressé à ce qu’il paraît par les ordres d’Élisabeth, il n’avait d’abord donné de cette comédie qu’une espèce d’ébauche qui fut cependant représentée pendant assez longtemps, telle qu’on la trouve dans les premières éditions de ses oeuvres, et qu’il n’a remise que plusieurs années après sous la forme où nous la voyons maintenant. Dans cette première pièce, Falstaff, au moment où il est dans la forêt, effrayé des bruits qui se font entendre de tous côtés, se demande si ce n’est pas ce libertin de prince de Galles qui vole les daims de son père. Cette supposition a été supprimée dans la comédie mise sous la seconde forme, lorsque le poëte voulut tâcher apparemment d’indiquer un ordre de faits un peu plus vraisemblable. Dans cette même pièce comme nous l’avons à présent, Page reproche à Fenton d’avoir été de la société du prince de Galles et de Poins. Du moins n’en est-il plus, et l’on peut supposer que le nom de Wild-Prince demeure encore pour désigner ce qu’a été le prince de Galles et ce que n’est plus Henri V. Quoi qu’il en soit, si la comédie des Joyeuses Bourgeoises offre un genre de comique moins relevé que la première partie deHenri IV, elle n’en est pas moins une des productions les plus divertissantes de cette gaieté d’esprit dont Shakspeare a fait preuve dans plusieurs de ses comédies.

Plusieurs nouvelles peuvent se disputer l’honneur d’avoir fourni à Shakspeare le fond de l’aventure sur laquelle repose l’intrigue des Joyeuses Bourgeoises de Windsor. C’est probablement aux mêmes sources que Molière aura emprunté celle de sonÉcole des Femmes; ce qui appartient à Shakspeare, c’est d’avoir fait servir la même intrigue à punir à la fois le mari jaloux et l’amoureux insolent. Il a ainsi donné à sa pièce, sauf la liberté de quelques expressions, une couleur beaucoup plus morale que celle des récits où il a pu puiser, et où le mari finit toujours par être dupe, et l’amant heureux.

Cette comédie paraît avoir été composée en 1604.

LES
JOYEUSES BOURGEOISES
DE WINDSOR

COMÉDIE

PERSONNAGES

SIR JOHN FALSTAFF.

FENTON.

SHALLOW, juge de paix de campagne.

SLENDER, cousin de Shallow.

M. FORD.   }deux propriétaires, habitants

M. PAGE.   } de Windsor.

WILLIAM PAGE, jeune garçon, fils de M. Page.

SIR HUGH EVANS, curé gallois2.

LE DOCTEUR CAIUS, médecin français.

L’HÔTE DE LA JARRETIÈRE.

BARDOLPH,    }

PISTOL,           } suivants de Falstaff.

NYM.                }

ROBIN, page de Falstaff.

SIMPLE, domestique de Slender.

RUGBY, domestique du docteur Caius.

MISTRISS FORD.

MISTRISS PAGE.

MISTRISS ANNE PAGE, sa fille, amoureuse de Fenton.

MISTRISS QUICKLY, servante du docteur Caius.

Domestiques de Page, de Ford, etc.

La scène est à Windsor et dans les environs.

Note 2: (retour) Il paraît que le titre de sir fut longtemps donné aux membres du clergé inférieur.

ACTE PREMIER

 

SCÈNE I

A Windsor, devant la maison de Page.

Entrent LE JUGE SHALLOW, SLENDER et sir HUGH EVANS.

 

SHALLOW.–Tenez, sir Hugh, ne cherchez pas à m’en dissuader. Je veux porter cela à la chambre étoilée. Fût-il vingt fois sir John Falstaff, il ne se jouera pas de Robert Shallow, écuyer.

SLENDER.–Écuyer du comté de Glocester, juge de paix et coram.

SHALLOW.–Oui, cousin Slender, et aussi Cust-alorum3.

Note 3: (retour) Cust-alorum, abréviation de custos rotulorum, garde des registres.

SLENDER.–Oui, des ratolorum! gentilhomme de naissance, monsieur le curé, qui signe armigero dans tous les actes, billets, quittances, citations, obligations: armigero partout.

SHALLOW.–Oui, c’est ainsi que nous signons et avons toujours signé sans interruption ces trois cents dernières années.

SLENDER.–Tous ses successeurs l’ont fait avant lui et tous ses ancêtres le peuvent faire après lui, ils peuvent vous montrer, sur leur casaque, la douzaine de loups de mer4 blancs.

SHALLOW.–C’est une vieille casaque.

EVANS.–Il peut très-bien se trouver sur une vieille casaque une douzaine de lous-lous blancs5. Cela va parfaitement ensemble, c’est un animal familier à l’homme, un emblème d’affection.

SHALLOW.–Le loup de mer est un poisson frais6; ce qui fait le sel de la chose, c’est que la casaque est vieille.

Note 4: (retour) White luce (brochets). Il a fallu changer le brochet en loup de mer, pour conserver quelque chose du jeu de mots que fait ensuite Evans entre luce (brochet), et louse (pou). Loulou est un mot populaire et enfantin pour désigner cette espèce de vermine.

Note 5: (retour) Le Gallois Evans parle un jargon qu’il nous a paru difficile de rendre en français. Ce genre de plaisanterie, souvent fatigant dans l’original, est à peu près impossible à faire passer dans une autre langue.

Note 6: (retour) The luce is fresh fish; the salt fish is an old coat. Les commentateurs n’ont pu rendre raison du sens de cette phrase, en effet difficile à expliquer. Il paraît probable que poisson frais (fresh fish) était une expression vulgaire pour désigner une noblesse nouvelle, et que Shallow veut dire que ce qui indique l’ancienneté de sa maison, et ce qui en fait un poisson salé (salt fish), c’est l’ancienneté de la casaque.

SLENDER.–Je puis écarteler, cousin?

SHALLOW.–Vous le pouvez sans doute en vous mariant.

EVANS.–Il gâtera tout7, s’il écartèle.

Note 7: (retour)It is marring indeed, if he quarter it. Shallow lui a dit qu’il pouvait écarteler en se mariant (marrying). Evans lui répond qu’en effet écarteler (quarter) est le moyen de tout gâter (marring). Ce jeu de mots était impossible à rendre; il a même été nécessaire de changer la réplique d’Evans. If he has a quarter of your coat, there is but three skirts for yourself. «S’il a un quart de votre casaque, vous n’en aurez que trois quarts.»

Quarter signifie également quart, quartier et écarteler.

SHALLOW.–Pas du tout.

EVANS.–Par Notre-Dame, s’il écartèle votre casaque il la mettra en pièces; vous n’en aurez plus que les morceaux. Mais cela ne fait rien; passons; ce n’est pas là le point dont il s’agit.–Si le chevalier Falstaff a commis quelque malhonnêteté envers vous, je suis un membre de l’Eglise: et je m’emploierai de grand coeur à faire entre vous quelques raccommodements et arrangements.

SHALLOW.–Non, le conseil en entendra parler: il y a rébellion.

EVANS.–Il n’est pas nécessaire que le conseil entende parler d’une rébellion: il n’y a pas de crainte de Dieu dans une rébellion. Le conseil, voyez-vous, aimera mieux entendre parler de la crainte de Dieu, que d’une rébellion. Comprenez-vous? Prenez avis de cela.

SHALLOW.–Ah! sur ma vie, si j’étais encore jeune, ceci se terminerait à la pointe de l’épée.

EVANS.–Il vaut mieux que vos amis soient l’épée et terminent l’affaire, et puis j’ai aussi dans ma cervelle un projet qui pourrait être d’une bonne prudence.–Il y a une certaine Anne Page qui est la fille de M. George Page, et qui est une assez jolie fleur de virginité.

SLENDER.–Mistriss Anne Page? Elle a les cheveux bruns et parle doucement comme une femme.

EVANS.–C’est cela précisément; c’est tout ce que vous pouvez désirer de mieux; et son grand-père (Dieu veuille l’appeler à la résurrection bienheureuse!) lui a donné, à son lit de mort, sept cents bonnes livres en or et argent, pour en jouir sitôt qu’elle aura pris ses dix-sept ans. Ce serait un bon mouvement si vous laissiez là vos bisbilles pour demander un mariage entre M. Abraham et mistriss Anne Page.

SLENDER.–Son grand-père lui a laissé sept cents livres?

EVANS.–Oui, et son père est bon pour lui donner une meilleure somme.

SHALLOW.–Je connais la jeune demoiselle; elle a d’heureux dons de la nature.

EVANS.–Sept cents livres avec les espérances, ce sont d’heureux dons que cela.

SHALLOW.–Eh bien! voyons de ce pas l’honnête M. Page.–Falstaff est-il dans la maison?

EVANS.–Vous dirai-je un mensonge? Je méprise un menteur comme je méprise un homme faux, ou comme je méprise un homme qui n’est pas vrai. Le chevalier, sir John, est dans la maison, et, je vous prie, laissez-vous conduire par ceux qui vous veulent du bien. Je vais frapper à la porte pour demander M. Page. (Il frappe.) Holà! holà! que Dieu bénisse votre logis!

(Entre Page.)

PAGE.–Qui est là?

EVANS.–Une bénédiction de Dieu, et votre ami, et le juge Shallow, et voici le jeune monsieur Slender qui pourra, par hasard, vous conter une autre histoire, si la chose était de votre goût.

PAGE.–Je suis fort aise de voir Vos Seigneuries en bonne santé. Monsieur Shallow, je vous remercie de votre gibier.

SHALLOW.–Monsieur Page, je suis bien aise de vous voir. Grand bien vous fasse. J’aurais voulu que le gibier fût meilleur. Il avait été tué contre le droit.–Comment se porte la bonne mistriss Page? et je vous aime toujours de tout mon coeur, là, de tout mon coeur.

PAGE.–Monsieur, je vous remercie.

SHALLOW.–Monsieur, je vous remercie: que vous le veuillez où non, je vous remercie.

PAGE.–Je suis bien aise de vous voir, mon bon monsieur Slender.

SLENDER.–Comment se porte votre lévrier fauve, monsieur? J’entends dire qu’il a été dépassé à Cotsale.

PAGE.–On n’a pas pu décider la chose, monsieur.

SLENDER.–Vous n’en conviendrez pas, vous n’en conviendrez pas.

SHALLOW.–Non, il n’en conviendra pas.–C’est votre faute, c’est votre faute.–C’est un beau chien.

PAGE.–Non, monsieur, c’est un roquet.

SHALLOW.–Monsieur, c’est un bon chien et un beau chien; on ne peut pas dire plus, il est bon et beau. Sir John Falstaff est-il ici?

PAGE.–Oui, monsieur; il est à la maison, et je souhaiterais pouvoir interposer mes bons offices entre vous.

EVANS.–C’est parler comme un chrétien doit parler.

SHALLOW.–Il m’a offensé, monsieur Page.

PAGE.–Monsieur, il en convient en quelque sorte.

SHALLOW.–Pour être avouée, la chose n’est pas réparée; cela n’est-il pas vrai, monsieur Page? il m’a offensé; oui offensé, sur ma foi: en un mot, il m’a fait une offense.–Croyez-moi: Robert Shallow, écuyer, dit qu’il est offensé.

(Entrent sir John Falstaff, Bardolph, Nym, Pistol.)

PAGE.–Voilà sir John.

FALSTAFF.–Eh bien! monsieur Shallow, vous voulez donc porter plainte au roi contre moi?

SHALLOW.–Chevalier, vous avez battu mes gens, tué mon daim et enfoncé la porte de ma réserve.

FALSTAFF.–Mais je n’ai pas baisé la fille de votre garde.

SHALLOW.–Ce n’est pas de cela qu’il s’agit.–Vous aurez à en répondre.

FALSTAFF.–Je vais répondre sur-le-champ: j’ai fait tout cela. Voilà ma réponse.

SHALLOW.–Le conseil connaîtra de l’affaire.

FALSTAFF.–Il vaudrait mieux pour vous que personne8 n’en connût rien; on se moquera de vous.

EVANS.–Pauca verba, sir John, et de bonnes choses.

FALSTAFF.–De bonnes chausses? de bons-bas9?–Slender, je vous ai fracassé la tête: quelle affaire avez-vous avec moi?

SLENDER.–Vraiment je l’ai dans ma tête, mon affaire contre vous, et contre vos coquins de filous, Bardolph, Nym et Pistol. Ils m’ont conduit à la taverne, m’ont enivré, et puis m’ont pris tout ce que j’avais dans mes poches.

BARDOLPH.–Comment! fromage de Banbury?

SLENDER.–Bien, bien il ne s’agit pas de cela.

PISTOL.–Comment, Méphistophélès10?

SLENDER.–A la bonne heure, mais il ne s’agit pas de cela.

NYM.–Une balafre. Je dis: pauca, pauca. Une balafre, voilà la chose11.

Note 8: (retour) ‘Twere better for you, if it were known in counsel. «Il vaudrait mieux pour vous que cela ne fût connu qu’en secret (counsel).» Falstaff joue ici sur le mot de council (conseil), dont s’est servi Shallow.

Note 9: (retour) Evans a dit, avec sa mauvaise prononciation: Good worts pour good words (de bonnes paroles). Falstaff répond: Good wortsgood cabbageCabbage signifie chou, et worts est un vieux mot ayant la même signification. On a cherché à rendre ce jeu de mots par un équivalent.

Note 10: (retour) Nom d’un diable au service de Faust.

Note 11: (retour) That is my humour. Il paraît que le mot humour était une expression à la mode dont on faisait un grand abus du temps de Shakspeare. Il le met à tout propos, et hors de propos, dans la bouche de Nym. On n’a vu que le mot chose qui pût le remplacer convenablement dans toutes les occasions.

SLENDER.–Oh! où est Simple, mon valet? Le savez-vous, mon cousin?

EVANS.–Paix, je vous prie.–A présent, entendons-nous: il y a, comme je l’entends, les trois arbitres dans cette affaire, il y a M. Page, videlicet M. Page; et il y a moi, videlicet moi; finalement et dernièrement enfin, le troisième est l’hôte de laJarretière.

PAGE.–Nous trois, pour connaître de l’affaire, et rédiger l’accommodement entre eux.

EVANS.–Parfaitement, j’écrirai un précis de l’affaire sur mes tablettes. Et nous travaillerons ensuite sur la chose avec une aussi grande prudence que nous le pourrons.

FALSTAFF.–Pistol?

PISTOL.–Il écoute de ses oreilles.

EVANS.–Par le diable et sa grand’mère, quelle phrase est-ce là? Il écoute de son oreille! C’est là de l’affectation.

FALSTAFF.–Pistol, avez-vous pris la bourse de monsieur Slender?

SLENDER.–Oui, par ces gants, il l’a prise, ou bien que je ne rentre jamais dans ma grande chambre! Et il m’a pris sept groats en pièces de six pence, et six carolus de laiton, et deux petits palets du roi Edouard, que j’avais achetés deux schellings et deux pence chaque, de Jacob le meunier. Oui, par ces gants.

FALSTAFF.–Pistol, cela est-il vrai?

EVANS.–Non, c’est faux, si c’est une bourse filoutée.

PISTOL, à Evans.–Sauvage de montagnard que tu es! (A Falstaff.)–Sir John, mon maître, je demande le combat contre cette lame de fer-blanc. Je dis que tu en as menti ici par la bouche; je dis que tu en as menti, figure de neige et d’écume, tu en as menti.

SLENDER.–Par ces gants, alors, c’est donc cet autre.

(Montrant Nym.)

NYM.–Prenez garde, monsieur, finissez vos plaisanteries. Je ne tomberai pas tout seul dans le fossé, si vous vous accrochez à moi! Voilà tout ce que j’ai à vous dire.

SLENDER.–Par ce chapeau, c’est donc celui-là, avec sa figure rouge. Quoique je ne puisse pas me souvenir de ce que j’ai fait, quand une fois, vous m’avez eu enivré, je ne suis pourtant pas tout à fait un âne, voyez-vous.

FALSTAFF, à Bardolph.–Que répondez vous, Jean et l’Ecarlate12?

Note 12: (retour) Scarlet and John. Noms de deux des compagnons de Robin Hood.

BARDOLPH.–Qui, moi, monsieur? Je dis que ce galant homme s’est enivré jusqu’à perdre ses cinq sentiments de nature.

EVANS.–Il faut dire les cinq sens. Ah! par Dieu, ce que c’est que l’ignorance!

BARDOLPH.–Et qu’étant ivre, monsieur, il aura été, comme on dit, mis dedans; et qu’ainsi, fin finale, il aura passé le pas.

SLENDER.–Oui, vous parliez aussi latin ce soir-là. Mais c’est égal, après ce qui m’est arrivé, je ne veux plus m’enivrer jamais de ma vie, si ce n’est en honnête, civile, et sainte compagnie. Si je m’enivre, ce sera avec ceux qui ont la crainte de Dieu, et non pas avec des coquins d’ivrognes.

EVANS.–Comme Dieu me jugera, c’est là une intention vertueuse!

FALSTAFF.–Vous avez entendu, messieurs, qu’on a tout nié. Vous l’avez entendu.

(Mistriss Anne Page entre dans la salle, apportant du vin. Mistriss Page et mistriss Ford la suivent.)

PAGE.–Non, ma fille: remportez ce vin, nous boirons là dedans.

(Anne Page sort.)

SLENDER.–O ciel! c’est mistriss Anne Page!

PAGE.–Ha! vous voilà, mistriss Ford.

FALSTAFF.–Par ma foi, mistriss Ford, vous êtes la très-bien arrivée. Permettez, chère madame…

(Il l’embrasse.)

PAGE.–Ma femme, souhaitez la bienvenue à ces messieurs. Venez, messieurs, vous mangerez votre part d’un pâté chaud de gibier. Allons, j’espère que nous noierons toutes vos querelles dans le verre.

(Tous sortent excepté Shallow, Evans et Slender.)

SLENDER.–Je donnerais quarante schellings pour avoir ici mon livre de sonnets et de chansons. (Entre Simple.) Comment, Simple? D’où venez-vous? Il faut donc que je me serve moi-même, n’est-ce pas?–Vous n’aurez pas non plus le livre d’énigmes sur vous? L’avez-vous?

SIMPLE.–Le livre d’énigmes! Comment, ne l’avez-vous pas prêté à Alix Short cake, à la fête de la Toussaint dernière, quinze jours avant la Saint-Michel?

SHALLOW.–Venez, mon cousin; avancez, mon cousin. Nous vous attendons. J’ai à vous dire ceci, mon cousin. Il y a comme qui dirait une proposition, une sorte de proposition faite d’une manière éloignée par sir Hugh, que voilà. Me comprenez-vous?

SLENDER.–Oui, oui; vous me trouverez raisonnable: si la chose l’est, je ferai ce que demande la raison.

SHALLOW.–Oui, mais songez à me comprendre.

SLENDER.–C’est ce que je fais, monsieur.

EVANS.–Prêtez l’oreille à ses avertissements, monsieur Slender. Je vous expliquerai la chose, si vous êtes capable de cela.

SLENDER.–Non, je veux agir comme mon cousin Shallow me le dira. Je vous prie, excusez-moi: il est juge de paix du canton, quoique je ne sois qu’un simple particulier.

EVANS.–Mais ce n’est pas là la question: la question est concernant votre mariage.

SHALLOW.–Oui, c’est là le point, mon cher.

EVANS.–Vous marier13, c’est là le point, et avec mistriss Anne Page.

Note 13: (retour) Marry is it. Evans joue ici sur le mot marry qui signifie marier et vraiment.

SLENDER.–Eh bien! s’il en est ainsi, je veux bien l’épouser, sous toutes conditions raisonnables.

EVANS.–Mais pouvez-vous aimer cette femme? Apprenez-nous cela de votre bouche ou de vos lèvres; car divers philosophes soutiennent que les lèvres sont une portion de la bouche: en conséquence, parlez clair et net. Êtes-vous porté de bonne volonté pour cette fille?

SHALLOW.–Cousin Abraham Slender, pourrez-vous l’aimer?

SLENDER.–Je l’espère, monsieur; j’agirai comme il convient à un homme qui veut agir par raison.

EVANS.–Eh! non. Par les bienheureuses âmes d’en haut, vous devez répondre de ce qui est possible. Pouvez-vous tourner vos désirs vers elle.

SHALLOW.–C’est ce qu’il faut nous dire: si elle a une bonne dot, voulez-vous l’épouser?

SLENDER.–Je ferais bien plus encore à votre recommandation, mon cousin, toute raison gardée.

SHALLOW.–Eh! non. Concevez-moi donc, comprenez-moi, cher cousin; ce que je fais, c’est pour vous faire plaisir: vous sentez-vous capable d’aimer cette jeune fille?

SLENDER.–Je l’épouserai, monsieur, à votre recommandation. Si l’amour n’est pas grand au commencement, le ciel pourra bien le faire décroître sur une plus longue connaissance, quand nous serons mariés et que nous aurons plus d’occasions de nous connaître l’un l’autre. J’espère que la familiarité engendrera le mépris. Mais, si vous me dites, épousez-la, je l’épouserai; c’est à quoi je suis très-dissolu, et très-dissolument.

EVANS.–C’est répondre très-sagement, excepté la faute qui est dans le mot dissolu; dans notre sens, c’est résolu qu’il veut dire. Son intention est bonne.

SHALLOW.–Oui, je crois que mon neveu avait bonne intention.

SLENDER.–Oui, ou je veux bien être pendu, là!

(Rentre Anne Page.)

SHALLOW.–Voici la belle mistriss Anne. Je voudrais rajeunir pour l’amour de vous, mistriss Anne.

ANNE.–Le dîner est sur la table; mon père désire l’honneur de votre compagnie.

SHALLOW.–Je suis à lui, belle mistriss Anne.

EVANS.–La volonté de Dieu soit bénie! Je ne veux pas être absent au bénédicité.

(Sortent Shallow et Evans.)

ANNE.–Vous plaît-il d’entrer, monsieur?

SLENDER.–Non, je vous remercie, en vérité, de bon coeur: je suis fort bien.

ANNE.–Le dîner vous attend, monsieur.

SLENDER.–Je ne suis point un affamé: en vérité je vous remercie. (A Simple.) Allez, mon ami; car, après tout, vous êtes mon domestique; allez servir mon cousin Shallow. (Simple sort.) Un juge de paix peut avoir quelquefois besoin du valet de son ami, voyez-vous. Je n’ai encore que trois valets et un petit garçon, jusqu’à ce que ma mère soit morte: mais qu’est-ce que ça fait? en attendant je vis encore comme un pauvre gentilhomme.

ANNE.–Je ne rentrerai point sans vous, monsieur; on ne s’assiéra point à table que vous ne soyez venu.

SLENDER.–Sur mon honneur, je ne mangerai pas. Je vous remercie tout autant que si je mangeais.

ANNE.–Je vous prie, monsieur, entrez.

SLENDER.–J’aimerais mieux me promener par ici. Je vous remercie.–J’ai eu le menton meurtri l’autre jour en tirant des armes avec un maître d’escrime. Nous avons fait trois passades pour un plat de pruneaux cuits: depuis ce temps je ne puis supporter l’odeur de la viande chaude.–Pourquoi vos chiens aboient-ils ainsi? Avez-vous des ours dans la ville?

ANNE.–Je pense qu’il y en a, monsieur, je l’ai entendu dire.

SLENDER.–J’aime fort ce divertissement, voyez-vous; mais je suis aussi prompt à me fâcher que qui que ce soit en Angleterre.–Vous avez peur quand vous voyez un ours en liberté, n’est-ce pas?

ANNE.–Oui, en vérité, monsieur.

SLENDER.–Oh! actuellement c’est pour moi boire et manger. J’ai vu Sackerson en liberté vingt fois, et je l’ai pris, par sa chaîne. Mais, je vous réponds, les femmes criaient et glapissaient que cela ne peut pas s’imaginer: mais les femmes, à la vérité, ne peuvent pas les souffrir; ce sont de grosses vilaines bêtes.

(Rentre Page.)

PAGE.–Venez, cher monsieur Slender, venez; nous vous attendons.

SLENDER.–Je ne veux rien manger: je vous rends grâces, monsieur.

PAGE.–De par tous les saints, vous ne ferez pas votre volonté: allons, venez, venez.

(Le poussant pour le faire avancer.)

SLENDER.–Non, je vous prie; montrez-moi le chemin.

PAGE.–Passez donc, monsieur.

SLENDER.–C’est vous, mistriss Anne, qui passerez la première.

ANNE.–Non pas, monsieur; je vous prie, passez.

SLENDER.–Vraiment, je ne passerai pas le premier; non, vraiment, là, je ne vous ferai pas cette impolitesse.

ANNE.–Je vous en prie, monsieur.

SLENDER.–J’aime mieux être incivil qu’importun. C’est vous-même qui vous faites impolitesse, là, vraiment.

(Ils sortent.)

 

SCÈNE II

Au même endroit.

Entrent sir HUGH EVANS et SIMPLE.

 

EVANS.–Allez droit devant vous, et enquérez-vous du chemin qui mène au logis du docteur Caius. Il y a là une dame Quickly qui est chez lui comme une manière de nourrice, ou de bonne, ou de cuisinière, ou de blanchisseuse, ou de laveuse et de repasseuse.

SIMPLE.–C’est bon, monsieur.

EVANS.–Non pas; il y a encore quelque chose de mieux. Donnez-lui cette lettre; c’est une femme qui est fort de la connaissance de mistriss Anne Page. Cette lettre est pour lui demander et la prier de solliciter la demande de votre maître auprès de mistriss Anne. Allez tout de suite, je vous prie. Je vais achever de dîner; on va apporter du fromage et des pommes.

(Ils sortent)

 

SCÈNE III

Une chambre dans l’hôtellerie de la Jarretière.

Entrent FALSTAFF, L’HÔTE, BARDOLPH, NYM, PISTOL et ROBIN.

 

FALSTAFF.–Mon hôte de la Jarretière?

L’HÔTE.–Que dit mon gros gaillard? Parle savamment et sagement.

FALSTAFF.–Franchement, mon hôte, il faut que je réforme quelques-uns de mes gens.

L’HÔTE.–Congédie, mon gros Hercule: chasse-les allons, qu’ils détalent. Tirez, tirez.

FALSTAFF.–Je vis céans, à raison de dix livres par semaine.

L’HÔTE.–Tu es un empereur, un César, un Kaiser, un casseur14, comme tu voudras. Je prendrai Bardolph à mes gages: il percera mes tonneaux, il tirera le vin. Dis-je bien, mon gros Hector?

Note 14: (retour) CæsarKeisarPheezarKeisar est la prononciation allemande pour César, et Pheezar peut venir de pheeze (peigner, étriller); mais il fallait un mot qui présentât quelque sorte de consonance avec Keisar.

FALSTAFF.–Faites cela, mon cher hôte.

L’HÔTE.–J’ai dit: il peut me suivre. (A Bardolph.) Je veux te voir travailler la bière, et frelater le vin. Je n’ai qu’une parole: suis-moi.

(L’hôte sort.)

FALSTAFF.–Bardolph, suis-le. C’est un excellent métier que celui de garçon de cave. Un vieux manteau fait un justaucorps neuf; un domestique usé fait un garçon de cave tout frais. Va; adieu.

BARDOLPH.–C’est la vie que j’ai toujours désirée. Je ferai fortune.

PISTOL.–O vil individu de Bohémien, tu vas donc tourner le robinet?

NYM.–Son père était ivre quand il l’a fait. La chose n’est-elle pas bien imaginée?–Il n’a point l’humeur héroïque. Voilà la chose.

FALSTAFF.–Je me réjouis d’être ainsi défait de ce briquet: ses larcins étaient trop clairs: il volait comme on chante quand on ne sait pas la musique, sans garder aucune mesure.

NYM.–La chose est de savoir profiter, pour voler, du plus petit repos.

PISTOL.–Les gens sensés disent, subtiliser. Fi donc, voler! la peste soit du mot.

FALSTAFF.–C’est bien, mes enfants; mais je suis tout à fait percé par les talons.

PISTOL.–En ce cas, gare les engelures.

FALSTAFF.–Il n’y a pas de remède. Il faut que j’accroche de côté ou d’autre, que je ruse.

PISTOL.–Les petits des corbeaux doivent avoir leur pâture.

FALSTAFF.–Qui de vous connaît Ford, de cette ville?

PISTOL.–Je connais l’individu; il est bien calé.

FALSTAFF.–Mes bons garçons, il faut que je vous apprenne où j’en suis.

PISTOL.–A deux aunes de tour et plus.

FALSTAFF.–Trêve de plaisanterie pour le moment, Pistol. Je suis gros, si vous voulez, de deux aunes de tour; mais je n’ai pas gros15 à dépenser: je m’occupe de faire ressource. En deux mots, j’ai le projet de faire l’amour à la femme de Ford. J’entrevois des dispositions de sa part: elle discourt, elle découpe à table, elle décoche des oeillades engageantes. Je puis traduire le sens de son style familier: et toute l’expression de sa conduite, rendue en bon anglais, est, je suis à sir John Falstaff.

Note 15: (retour) Indeed I am in the waist two yards about; but I am now about no waste. On voit dans la seconde partie de Henri IV le même jeu de mots entre waist (taille) et waste (dépense).

PISTOL.–Il l’a bien étudiée; il traduit le langage de sa pudeur en bon anglais.

NYM.–L’ancre est jetée bien avant. Me passerez-vous la chose?

FALSTAFF.–Le bruit du pays, c’est qu’elle tient les cordons de la bourse de son mari: elle a une légion de séraphins.

PISTOL.–Et autant de diables à ses trousses. Allons, je dis: garçon, cours sus.

NYM.–La chose devient engageante. Cela est très-bon: faites-moi la chose des séraphins.

FALSTAFF.–Voici une lettre que je lui ai bel et bien écrite; et puis, une autre pour la femme de Page, qui vient aussi tout à l’heure de me faire les yeux doux, et de me parcourir de l’air d’une femme qui s’y entend. Les rayons de ses yeux venaient reluire, tantôt sur ma jambe, et tantôt sur mon ventre majestueux.

PISTOL.–Comme le soleil brille sur le fumier.

NYM.–La chose est bonne.

FALSTAFF.–Oh! elle a fait la revue de mes dons extérieurs avec une telle expression d’avidité, que l’ardeur de ses regards me grillait comme un miroir brûlant. Voici de même une lettre pour elle. Elle tient aussi la bourse: c’est une vraie Guyane, toute or et libéralité. Je veux être à toutes deux leur receveur; et elles seront toutes deux mes payeuses16: elles seront mes Indes orientales et occidentales, et j’entretiendrai commerce dans les deux pays. Toi, va, remets cette lettre à madame Page; et toi, celle-ci à madame Ford. Nous prospérerons, enfants, nous prospérerons.

Note 16: (retour) I will be cheater to them both, and they shall be exchequers to me. Jeu de mots entre cheater (trompeur) et escheator (officier de l’Echiquier).

PISTOL.–Deviendrai-je un Mercure, un Pandarus de Troie, moi qui porte une épée à mon côté? Quand cela sera, que Lucifer emporte tout!

NYM.–Je ne veux point de la bassesse de la chose, reprenez votre chose de lettre. Je veux tenir une conduite de réputation.

FALSTAFF, à Robin.–Tenez, mon garçon, portez promptement ces lettres; cinglez, comme ma chaloupe, vers ces rivage dorés. (Aux deux autres.) Vous, coquins, hors d’ici; courez, disparaissez comme des flocons de neige. Allez, travaillez hors d’ici, tournez-moi vos talons. Cherchez un gîte, et faites-moi vos paquets. Falstaff veut prendre l’humeur du siècle, faire fortune comme un Français: coquins que vous êtes! moi; moi seul avec mon page galonné.

(Sortent Falstaff et Robin.)

PISTOL.–Puissent les vautours te serrer les boyaux! Avec une bouteille et des dés pipés, j’attraperai de tous côtés le riche et le pauvre. Je veux avoir des testons en poche, tandis que toi, tu manqueras de tout, vil Turc phrygien.

NYM.–J’ai dans ma tête des opérations qui feront la chose d’une vengeance.

PISTOL.–Veux-tu te venger?

NYM.–Oui, par le firmament et son étoile!

PISTOL.–Avec la langue ou le fer?

NYM.–Moi! avec les deux choses.–Je veux découvrir à Page la chose de cet amour-là.

PISTOL.–Et moi pareillement, je prétends aussi raconter à Ford comment Falstaff, ce vil garnement, veut tâter de sa colombe, saisir son or, et souiller sa couche chérie.

NYM.–Je ne laisserai point refroidir ma chose: J’exciterai la colère de Page à employer le poison. Je lui donnerai la jaunisse; ce changement de couleur a des effets dangereux. Voilà la vraie chose.

PISTOL.–Tu es le Mars des mécontents: je te seconde; marche en avant.

(Ils sortent.)

 

SCÈNE IV

Une pièce de la maison du docteur Caius.

Entrent mistriss QUICKLY, SIMPLE et RUGBY.

 

QUICKLY.–M’entends-tu, Jean Rugby? Jean Rugby! Je te prie, monte au grenier, et regarde si tu ne vois pas revenir mon maître, M. le docteur Caius. S’il rentre et qu’il rencontre quelqu’un au logis, nous allons entendre, comme à l’ordinaire, insulter à la patience de Dieu et à l’anglais du roi.

RUGBY.–Je vais guetter.

(Rugby sort.)

QUICKLY.–Va, et je te promets que, pour la peine, nous mangerons ce soir une bonne petite collation à la dernière lueur du charbon de terre. C’est un brave garçon, serviable, complaisant autant que le puisse être un domestique dans une maison; et qui, je vous en réponds, ne fait point de rapports, n’engendre point de querelle. Son plus grand défaut est d’être adonné à la prière: de ce côté-là il est un peu entêté; mais chacun a son défaut. Laissons cela.–Pierre Simple est votre nom, dites-vous?

SIMPLE.–Oui, faute d’un meilleur.

QUICKLY.–Et monsieur Slender est le nom de votre maître?

SIMPLE.–Oui vraiment.

QUICKLY.–Ne porte-t-il pas une grande barbe, ronde comme le couteau d’un gantier?

SIMPLE.–Non vraiment: il a un tout petit visage, avec une petite barbe jaune; une barbe de la couleur de Caïn.

QUICKLY.–Un homme qui va tout doux, n’est-ce pas?

SIMPLE.–Oui vraiment; mais qui sait se démener de ses mains aussi bien que qui que ce soit que vous puissiez rencontrer d’ici où il est. Il s’est battu avec un garde-chasse.

QUICKLY.–Que dites-vous? Oh! je le connais bien: ne porte-t-il pas la tête en l’air comme cela, et ne se tient-il pas tout roide en marchant?

SIMPLE.–Oui vraiment, il est tout comme cela.

QUICKLY.–Allons, allons, que Dieu n’envoie pas de plus mauvais lot à Anne Page. Dites à M. le curé Evans que je ferai de mon mieux pour votre maître. Anne est une bonne fille, et je souhaite….

(Rentre Rugby.)

RUGBY.–Sauvez-vous: hélas! voilà mon maître, qui vient!

QUICKLY.–Nous serons tous exterminés. Courez à cette porte, bon jeune homme; entrez dans le cabinet. (Elle enferme Simple dans le cabinet.) Il ne s’arrêtera pas longtemps.–Hé! Jean Rugby! holà! Jean! où es-tu donc, Jean? Viens; viens. Va, Jean; informe-toi de notre maître: je crains qu’il ne soit malade puisqu’il ne rentre point. (Elle chante.) La, re, la, la rela, etc.

(Le docteur Caius rentre.)

CAIUS.–Qu’est-ce que vous chantez là17? Je n’aime point les bagatelles. Allez, je vous prie, chercher dans mon cabinet une boîte verte, un coffre vert, vert.

Note 17: (retour) De même que dans le rôle d’Evans, on a supprimé dans celui du docteur Caius, le jargon que lui avait attribué Shakspeare, et qui était celui d’un Français estropiant l’anglais. Du reste, cela ne se trouve guère ainsi que dans la première scène. Shakspeare se préoccupait peu de l’uniformité des détails.

QUICKLY.–J’entends bien; vous allez l’avoir.–Heureusement qu’il n’est pas entré pour la chercher lui-même. S’il avait trouvé le jeune homme! Les cornes lui seraient venues à la tête.

CAIUS.–Ouf! ouf! ma foi il fait fort chaud. Je m’en vais à la cour.–La grande affaire.

QUICKLY.–Est-ce ceci, monsieur?

CAIUS.–Oui, mettez-le dans ma poche, dépêchez vitement. Où est le coquin Rugby?

QUICKLY.–Eh! Jean Rugby, Jean?

RUGBY.–Me voilà, monsieur.

CAIUS.–Vous êtes Jean Rugby; c’est pour vous dire que vous êtes un Jean, Rugby. Allons, prenez votre rapière, et venez derrière mes talons à la cour.

RUGBY.–C’est tout prêt, monsieur; là contre la porte.

CAIUS.–Sur ma foi, je tarde trop longtemps. Qu’ai-je oublié? Ah! ce sont quelques simples dans mon cabinet, je ne voudrais pas les avoir laissés pour un royaume.

QUICKLY.–Ah! merci de moi! il va trouver le jeune homme, et devenir furieux.

CAIUS.–O diable! diable! qu’est-ce qu’il y a dans mon cabinet. Trahison! larron!–Rugby, ma grande épée.

(Poussant dehors Simple.)

QUICKLY.–Mon bon maître, soyez tranquille?

CAIUS.–Et pourquoi serai-je tranquille!

QUICKLY.–Le jeune garçon est un honnête homme.

CAIUS.–Que fait-il, cet honnête homme, dans mon cabinet? Je ne veux point d’honnête homme dans mon cabinet.

QUICKLY.–Je vous conjure, ne soyez pas si flegmatique, écoutez l’affaire telle qu’elle est. Il m’est venu en commission de la part du pasteur Evans.

CAIUS.–Bon.

SIMPLE.–Oui, en conscience, pour la prier de…

QUICKLY, à Simple.–Paix, je vous en prie.

CAIUS, à Quickly.–Tenez votre langue, vous. (A Simple.) Vous, dites-moi la chose.

SIMPLE.–Pour prier cette honnête dame, votre servante, de dire quelques bonnes paroles à mistriss Anne Page en faveur de mon maître, qui la recherche en vue de mariage.

QUICKLY.–Voilà tout cependant: en vérité voilà tout; mais je n’ai pas besoin moi d’aller mettre mes doigts au feu.

CAIUS.–Sir Hugh Evans vous a envoyé? Baillez-moi une feuille de papier, Rugby. (A Simple.) Vous, attendez un moment.

(Il écrit.)

QUICKLY, bas à Simple.–C’est un grand bonheur qu’il soit si calme. Si ceci l’avait jeté dans ses grandes furies, vous auriez vu un train et une mélancolie!–Mais malgré tout cela, mon garçon, je ferai tout ce que je pourrai pour votre maître, car le fin mot de tout cela, c’est que le docteur français, mon maître…. je peux bien l’appeler mon maître, voyez-vous, car je garde sa maison, je lave tout le linge, je brasse la bière, je fais le pain, je récure, je prépare le manger et le boire, enfin je fais tout moi-même.

SIMPLE.–C’est une forte charge que d’avoir comme cela quelqu’un sur les bras.

QUICKLY.–Qu’en pensez-vous? Ah! je crois bien, vraiment, que c’est une charge! Et se lever matin, et se coucher tard!–Néanmoins je vous le dirai à l’oreille; mais ne soufflez pas un mot de ceci, mon maître est lui-même amoureux de mistriss Anne; mais, nonobstant cela, je connais le coeur d’Anne. Il n’est ni chez vous ni chez nous.

CAIUS, à Simple.–Vous, faquin, remettez ce billet à sir Hugh: palsambleu! c’est un cartel; je lui couperai la gorge dans le parc, et j’apprendrai à ce faquin de prêtre de se mêler des choses. Vous ferez bien de vous en aller: il n’est pas bon que vous restiez. Palsambleu! je lui couperai toutes ses deux oreilles18. Palsambleu! je ne lui laisserai pas un os qu’il puisse jeter à son chien.

Note 18: (retour) All his two stones.

(Simple sort.)

QUICKLY.–Hélas! il ne parle que pour son ami.

CAIUS.–Peu m’importe pour qui.–Ne m’avez-vous pas promis que j’aurais Anne Page pour moi? Palsambleu! je tuerai ce Jean de prêtre, et j’ai choisi notre hôte de la Jarretière pour mesurer nos épées. Palsambleu! je veux avoir Anne Page pour moi.

QUICKLY.–Monsieur, la jeune fille vous aime, et tout ira bien. Il faut laisser jaser le monde. Eh! vraiment…

CAIUS.–Rugby, venez à la cour avec moi. Palsambleu, si je n’ai pas Anne Page, je vous mettrai à la porte.–Marchez sur mes talons, Rugby.

(Caius sort avec Rugby.)

QUICKLY.–Ce que vous aurez, c’est la tête d’un fou. Non; je connais la pensée d’Anne sur ceci. Il n’y a pas une femme à Windsor gui connaisse mieux la pensée d’Anne que moi, et qui ait plus d’empire sur son esprit que moi. Dieu merci.

FENTON, derrière le théâtre.–Y a-t-il quelqu’un ici? Holà?

QUICKLY.–Qui peut venir ici, je me demande? Approchez de la maison, je vous prie.

(Entre Fenton.)

FENTON.–Eh bien! ma bonne femme, qu’y a-t-il? Comment te portes-tu?

QUICKLY.–Très-bien quand Votre Seigneurie a la bonté de me le demander.

FENTON.–Quelles nouvelles? Comment se porte la jolie mistriss Anne?

QUICKLY.–Oui, par ma foi, monsieur, elle est jolie, et honnête, et douce, et de vos amies; je puis bien vous le dire, Dieu merci!

FENTON.–Penses-tu que je puisse réussir? Ne perdrai-je pas mes peines?

QUICKLY.–Véritablement, monsieur, tout est dans les mains d’en-haut: mais pourtant, monsieur Fenton, je jurerais sur l’Évangile qu’elle vous aime. Votre Seigneurie n’a-t-elle pas une petite verrue au-dessus de l’oeil?

FENTON.–Oui, vraiment, j’en ai une; mais que s’ensuit-il?

QUICKLY.–Ah! c’est un bon conte, monsieur Fenton… Anne est une si drôle de fille!–Mais, je le proteste, la plus honnête fille qui jamais ait mangé pain. Nous avons jasé hier une heure entière sur cette verrue.–Je ne rirai jamais que dans la société de cette jeune fille. Mais, à vous dire vrai, elle est trop portée à la mélancolie, à la rêverie; rien que pour vous au moins, suffit, poursuivez.

FENTON.–Fort bien.–Je la verrai aujourd’hui. Tiens, voilà de l’argent pour toi. Parle pour moi; et si tu la vois avant moi, fais-lui mes compliments.

QUICKLY.–Si je le ferai? Oui, par ma foi, nous lui parlerons; et au premier moment où nous reprendrons notre confidence, j’en dirai davantage à Votre Seigneurie sur la verrue, et aussi sur les autres amoureux.

FENTON.–Bon, adieu; je suis pressé en ce moment.

QUICKLY.–Ma révérence à Votre Seigneurie. (Fenton sort.) C’est sans mentir, un honnête gentilhomme; mais Anne ne l’aime point. Je sais les sentiments d’Anne mieux que personne.–Allons, rentrons.–Qu’est-ce que j’ai oublié?

(Elle sort.)

FIN DU PREMIER ACTE.

ACTE DEUXIÈME

 

SCÈNE I

Devant la maison de Page.

Entre mistriss PAGE tenant une lettre.

 

MISTRISS PAGE.–Quoi! dans les jours brillants de ma beauté, j’aurais échappé aux lettres d’amour, et aujourd’hui je m’y trouverais exposée. Voyons. (Elle lit.) «Ne me demandez point raison de l’amour que je sens pour vous; car, quoique l’amour puisse appeler la raison pour son directeur, il ne la prend jamais pour son conseil. Vous n’êtes pas jeune, je ne le suis pas non plus. Voilà que la sympathie commence. Vous êtes gaie, je le suis aussi. Ha! ha! nouveau degré de sympathie entre nous. Vous aimez le vin d’Espagne, j’en fais autant. Pourriez-vous souhaiter plus de sympathie? Qu’il te suffise, mistriss Page, du moins si l’amour d’un soldat peut te suffire, que je t’aime. Je ne dirai point: Aie pitié de moi, ce n’est pas le style d’un soldat; mais je dis:Aime-moi.–Signé,

«Ton dévoué chevalier

Tout prêt pour toi à guerroyer

De tout son pouvoir;

Le jour, la nuit,

Ou à quelque lumière que ce soit,
«John Falstaff.»

Quel vilain juif, Hérode! O monde, monde pervers! Un homme presque tout brisé de vieillesse, vouloir se donner encore pour un jeune galant! Quel diantre d’imprudence cet ivrogne de Flamand a-t-il donc pu saisir dans ma conduite, pour oser ainsi s’attaquer à moi? Quoi! il ne s’est pas trouvé trois fois en ma compagnie. Qu’ai-je donc pu lui dire?–J’eus soin de contenir ma gaieté, Dieu me pardonne.–En vérité, je veux présenter un bill au prochain parlement, pour la répression des hommes.–Comment me vengerai-je de lui? car je prétends me venger, aussi vrai que son ventre est fait tout entier de puddings.

(Entre mistriss Ford.)

MISTRISS FORD.–Mistriss Page, vous pouvez m’en croire, j’allais chez vous.

MISTRISS PAGE.–Et, ma parole, je venais aussi chez vous.–Vous avez bien mauvais visage.

MISTRISS FORD.–Oh! c’est ce que je ne croirai jamais. Je puis montrer la preuve du contraire.

MISTRISS PAGE.–A la bonne heure; mais moi du moins je vous vois ainsi.

MISTRISS FORD.–Soit, je le veux bien. Je vous dis pourtant qu’on pourrait vous montrer la preuve du contraire. O mistriss Page, conseillez-moi.

MISTRISS PAGE.–De quoi s’agit-il, voisine?

MISTRISS FORD.–O voisine, sans une petite bagatelle de scrupule, je pourrais parvenir à un poste d’honneur.

MISTRISS PAGE.–Envoyez pendre la bagatelle, voisine, et prenez l’honneur. Qu’est-ce que c’est?–Moquez-vous des bagatelles. Que voulez-vous dire?

MISTRISS FORD.–Si je voulais aller en enfer seulement pour une toute petite éternité, ou quelque chose de pareil, je pourrais tout à l’heure avoir l’ordre de la chevalerie.

MISTRISS PAGE.–Toi! tu badines.–Sir Alice Ford! tu serais un chevalier bâtard, ma chère, tu ne tiendrais pas de place, je t’en réponds, sur le livre de la chevalerie.

MISTRISS FORD.–Nous brûlons le jour!–Lisez ceci, lisez. Voyez comment je pourrais être titrée.–Me voilà décidée à mal parler des gros hommes, tant que j’aurai des yeux capables de distinguer les hommes sur l’apparence: et cependant celui-ci ne jurait point; il louait la modestie dans les femmes; il s’élevait si sagement et de si bon goût contre ce qui n’était pas convenable, que j’aurais juré que ses sentiments s’accordaient avec ses discours; mais ils n’ont aucun rapport et ne vont pas du tout ensemble; c’est comme le centième psaume sur l’air des jupons verts. Quelle tempête, je vous en prie, a jeté sur notre terre de Windsor cette baleine, le ventre plein de tant de tonnes d’huile? Comment en tirerai-je vengeance? Je pense que le meilleur parti serait de l’amuser d’espérances, jusqu’à ce que le feu maudit de la luxure l’ait fondu dans sa graisse.–Avez-vous jamais rien entendu de semblable?

MISTRISS PAGE.–Lettre pour lettre, si ce n’est que le nom de Page diffère du nom de Ford. Pour te consoler pleinement de cet injurieux mystère, voici la soeur jumelle de ta lettre; mais la tienne peut prendre l’héritage, car je proteste que la mienne n’y prétend rien.–Je répondrais qu’il a un millier de ces lettres tout écrites, avec un blanc pour les noms. Et quant aux noms, cela va assurément à plus de mille, et nous n’avons que la seconde édition. Il les fera imprimer sans doute, car il est fort indifférent sur le choix, puisqu’il veut nous mettre toutes les deux sous presse. J’aimerais mieux être une Titane, et avoir sur le corps le mont Pélion…. Allez, je vous trouverai vingt tourterelles libertines avant de trouver un homme chaste.

MISTRISS FORD.–En effet, c’est en tout la même lettre, la même main, les mêmes mots. Que pense-t-il donc de nous?

MISTRISS PAGE.–Je n’en sais rien. Ceci me donne presque envie de chercher querelle à ma vertu. Voilà que je vais en agir avec moi comme avec une nouvelle connaissance. Sûrement, s’il n’avait reconnu en moi quelque faible que je n’y connais pas, il ne serait jamais venu à l’abordage avec cette insolence.

MISTRISS FORD.–A l’abordage, dites-vous? oh! je réponds bien qu’il ne passera pas le pont.

MISTRISS PAGE.–Et moi de même. S’il arrive jusqu’aux écoutilles, je renonce à tenir la mer. Vengeons-nous de lui, assignons-lui chacune un rendez-vous; feignons d’encourager sa poursuite; promenons-le finement d’amorces en amorces, jusqu’à ce que ses chevaux restent en gage chez notre hôte de la Jarretière.

MISTRISS FORD.–Oh! je suis de moitié avec vous dans toutes les méchancetés qui ne compromettront pas la délicatesse de notre honneur. Oh! si mon mari voyait cette lettre, elle fournirait un aliment éternel à sa jalousie.

MISTRISS PAGE.–Regardez, le voilà qui vient, et mon bon mari avec lui. Celui-ci est aussi loin de la jalousie, que je suis loin de lui en donner sujet: et, je l’espère, la distance est immense.

MISTRISS FORD.–Vous êtes la plus heureuse des deux.

MISTRISS PAGE.–Allons comploter ensemble contre notre gras chevalier.–Retirons-nous de côté.

(Elles se retirent de côté.)

(Entrent Ford, Pistol, Page, Nym.)

FORD.–Non, j’espère qu’il n’en est rien.

PISTOL.–L’espoir, dans certaines affaires, n’est autre chose qu’un chien écourté19. Sir John convoite ta femme.

Note 19: (retour) Curtail dog. On croyait que couper la queue à un chien était le moyen de lui ôter le courage. Ainsi, les paysans n’ayant pas droit de chasse étaient obligés de couper la queue à leurs chiens.

FORD.–Eh! mon cher monsieur, ma femme n’est plus jeune.

PISTOL.–Il attaque de côté et d’autre, riche et pauvre, et la jeune et la vieille, l’une en même temps que l’autre, il veut manger à ton écuelle. Ford, sois sur tes gardes.

FORD.–Il aimerait ma femme?

PISTOL.–Du foie le plus chaud.–Préviens-le, ou tu vas te trouver fait comme sir Actéon aux pieds de corne. Oh! l’odieux nom!

FORD.–Quel nom, monsieur?

PISTOL.–Le nom de corne. Adieu, prends garde, tiens l’oeil ouvert; car les voleurs cheminent de nuit: prends tes précautions avant que l’été arrive; car alors les coucous commenceront à chanter.–Venez, sir caporal Nym.–Croyez-le, Page, il vous parle raison.

(Pistol sort.)

FORD.–J’aurai de la patience. J’approfondirai ceci.

NYM.–Et c’est la vérité. Je n’ai pas la chose de mentir. Il m’a offensé dans des choses. Il voulait que je portasse sa chose de lettre, mais j’ai une épée, et elle me coupera des vivres dans ma nécessité.–Il aime votre femme: c’est le court et le long de la chose. Je me nomme le caporal Nym; je parle et je soutiens ce que j’avance: ceci est la vérité; je me nomme Nym, et Falstaff aime votre femme. Adieu; je n’ai pas la chose de vivre de pain et de fromage, voilà la chose. Adieu.

(Nym sort.)

PAGE.–Voilà la chose, dit-il. Ce gaillard-là a un grand talent pour mettre les choses à rebours du bon sens.

FORD.–Je prétends trouver Falstaff.

PAGE.–Je n’ai jamais vu un drôle si compassé et si affecté.

FORD.–Si je découvre quelque chose, nous verrons.

PAGE.–Je ne croirais pas un tel hâbleur20, quand le curé de la ville me serait caution de sa sincérité.

FORD.–Celui-ci m’a tout l’air d’un honnête homme et d’un homme de sens. Nous verrons.

PAGE, à sa femme.–Ah! te voilà, Meg21?

Note 20: (retour) Cataian, voyageur revenant du Cataï. C’était le nom qu’on donnait aux menteurs.

Note 21: (retour) Diminutif de Marguerite.

MISTRISS PAGE.–Où allez-vous, George?–Écoutez.

MISTRISS FORD, à son mari.–Qu’est-ce, mon cher Frank? Pourquoi êtes-vous mélancolique?

FORD.–Moi mélancolique! Je ne suis point mélancolique.–Retournez au logis; allez.

MISTRISS FORD.–Oh! sûrement, vous avez en ce moment quelques lubies en tête.–Venez-vous, mistriss Page?

MISTRISS PAGE.–Je vous suis.–Vous reviendrez dîner, George? (Bas à mistriss Ford.) Tenez, voyez-vous cette femme qui vient là? ce sera notre messagère auprès de ce misérable chevalier.

(Entre mistriss Quickly.)

MISTRISS FORD, à mistriss Page.–Sur ma parole, j’y songeais; elle est toute propre à cela.

MISTRISS PAGE.–Vous allez voir ma fille Anne?

QUICKLY.–Oui ma foi; et comment se porte, je vous prie, la chère mistriss Anne?

MISTRISS PAGE.–Entrez avec nous, vous la verrez. Nous avons à causer avec vous.

(Mistriss Page, mistriss Ford et Quickly sortent.)

PAGE.–Qu’est-ce qu’il y a, monsieur Ford?

FORD.–Vous avez entendu ce que m’a dit cet homme? Ne l’avez-vous pas entendu?

PAGE.–Et vous, vous avez entendu ce que m’a dit son compagnon?

FORD.–Les croyez-vous sincères?

PAGE.–Qu’ils aillent se faire pendre, ces gredins-là. Je ne pense pas que le chevalier ait aucune idée de ce genre: c’est une paire de valets qu’il a chassés et qui viennent l’accuser d’un dessein sur nos femmes. Ce n’est pas autre chose que des coureurs de grands chemins, maintenant qu’ils manquent de service.

FORD.–Ils étaient à ses gages?

PAGE.–Eh! sans doute.

FORD.–Je n’en aime pas mieux l’avis qu’ils nous donnent. Sir John loge à la Jarretière?

PAGE.–Oui, il y loge. S’il est vrai qu’il en veuille à ma femme, je la lâche sur lui de tout mon coeur, et s’il en obtient autre chose que de mauvais compliments, je le prends sur mon front.

FORD.–Je ne doute point de la vertu de ma femme; cependant, je ne les laisserais pas volontiers tous les deux ensemble. On peut être trop confiant: je ne veux rien prendre sur mon front; je ne me tranquillise pas si aisément.

PAGE.–Tenez, voilà notre hôte de la Jarretière qui vient en parlant bien haut: il faut qu’il ait du vin dans la tête, ou de l’argent dans la bourse, pour porter une face si joyeuse.–Bonjours notre hôte.

(Entrent l’hôte et Shallow.)

L’HÔTE.–Eh! qu’est-ce que c’est donc, mon gros? Un gentilhomme comme toi? un justicier?

SHALLOW.–Je vous suis, mon hôte, je vous suis.–Vingt fois bonsoir, cher monsieur Page. Monsieur Page, voulez-vous venir avec nous? Nous allons bien nous divertir.

L’HÔTE.–Dis-lui ce que c’est, cavalier de justice, dis-le-lui, mon gros.

SHALLOW.–Un combat à mort, monsieur, un duel entre sir Hugh, le prêtre gallois, et Caius, le médecin français.

FORD.–Notre cher hôte de la Jarretière, j’ai un mot à vous dire.

L’HÔTE.–Que me veux-tu, mon gros?

(Ils se mettent à l’écart.)

SHALLOW, à Page.–Voulez-vous venir avec nous voir cela? Mon joyeux hôte a été chargé de mesurer leurs épées; et il a, je crois, assigné pour rendez-vous, des lieux tout opposés: car on dit, je vous en réponds, que le prêtre ne plaisante pas. Écoutez-moi, je vais vous conter toute l’attrape.

L’HÔTE, à Ford.–N’as-tu pas quelque prise de corps contre mon chevalier, mon hôte du bel air.

FORD.–Non, en vérité: mais je vous donnerai un pot de vin d’Espagne brûlé, si vous m’introduisez auprès de lui, en lui disant que je m’appelle Brook. Il s’agit d’une plaisanterie.

L’HÔTE.–La main, mon gros. Tu auras tes entrées et tes sorties: dis-je bien? et ton nom sera Brook.–C’est un joyeux chevalier.–Venez-vous? Allons, chers coeurs.

SHALLOW.–Je viens avec vous, mon hôte.

PAGE.–J’ai ouï dire que le Français maniait bien l’épée.

SHALLOW.–Bon, bon, nous savons quelque chose de mieux que cela, monsieur. Aujourd’hui vous faites grand bruit de vos intervalles, de vos passes, de vos estocades, et je ne sais quoi. Le coeur, monsieur Page, le coeur, tout est là. J’ai vu le temps où, avec ma longue épée; vous quatre, grands gaillards que vous êtes, je vous aurais tous fait filer comme des rats.

L’HÔTE.–Venez, enfants, venez. Partons-nous?

PAGE.–Nous sommes à vous.–J’aimerais mieux les entendre se chamailler que les voir se battre.

(Page, Shallow et l’hôte sortent.)

FORD.–Si Page veut se confier comme un imbécile, et se repose si tranquillement sur sa fragile moitié, je ne sais pas, moi, me mettre si facilement l’esprit en repos. Elle l’a vu hier chez Page; et ce qu’ils y ont fait, je n’en sais rien. Allons, je veux pénétrer au fond de tout ceci; mon déguisement me servira à sonder Falstaff. Si je la trouve fidèle, je n’aurai pas perdu ma peine; si elle ne l’est pas, ce sera encore de la peine bien employée.

(Il sort.)

 

SCÈNE II

L’hôtellerie de la Jarretière.

Entrent FALSTAFF et PISTOL.

 

FALSTAFF.–Je ne te prêterai pas un penny.

PISTOL.–Eh bien! je ferai donc de la terre une huître que j’ouvrirai avec mon épée.–Je vous rembourserais par mon service.

FALSTAFF.–Pas un penny. J’ai trouvé bon, monsieur, de vous prêter mon crédit pour emprunter sur gages. J’ai tourmenté mes bons amis, afin d’obtenir trois répits pour vous et votre camarade Nym, sans quoi vous eussiez tous deux regardé à travers une grille, comme une paire de singes. Je suis damné en enfer pour avoir juré à des gentilshommes de mes amis que vous étiez de bons soldats et des gens de coeur; et lorsque mistriss Bridget perdit le manche de son éventail22, je protestai sur mon honneur que tu ne l’avais pas.

Note 22: (retour) Les éventails d’alors étaient un paquet de plumes qu’on faisait tenir dans un manche d’or, d’argent ou d’ivoire travaillé.

PISTOL.–N’as-tu pas partagé avec moi? N’as-tu pas eu quinze pence?

FALSTAFF.–Es-tu fou, coquin, es-tu fou de penser que je veuille exposer mon âme gratis? En un mot, cesse de te pendre après moi; je ne suis pas fait pour être ta potence.–Va, il ne te faut rien autre chose qu’un couteau court, et un peu de foule: va vivre dans ton domaine de Pickt-hatch23: va.–Vous ne voulez pas porter une lettre pour moi, faquin?–Vous, vous tenez à votre honneur! vous, abîme de bassesse! Quoi! c’est tout ce que je puis faire que de conserver l’exacte délicatesse de mon honneur, moi, moi, moi-même: quelquefois laissant de côté la crainte du ciel, et mettant mon honneur à couvert sous la nécessité, je suis tenté de ruser, de friponner, de filouter; et vous, coquin, vous prétendrez retrancher vos haillons, votre oeil de chat de montagne, vos propos de taverne et vos impudents jurements, sous l’abri de votre honneur! Vous ne voulez pas faire ce que je vous dis, vous?

Note 23: (retour) Pickt-hatch paraît être le nom donné en argot à quelque quartier connu pour les vols et la quantité de mauvais lieux qu’il renfermait.

PISTOL.–Je me radoucis. Que peut-on demander de plus à un homme?

(Entre Robin.)

ROBIN.–Monsieur, il y a là une femme qui voudrait vous parler.

FALSTAFF.–Qu’elle approche.

(Entre Quickly.)

QUICKLY.–Je donne le bonjour à Votre Seigneurie.

FALSTAFF.–Bonjour, ma bonne femme.

QUICKLY.–Plaise à Votre Seigneurie, ce nom ne m’appartient pas.

FALSTAFF.–Ma bonne fille, donc.

QUICKLY.–J’en puis jurer, comme l’était ma mère quand je suis venue au monde.

FALSTAFF.–J’en crois ton serment. Que me veux-tu?

QUICKLY.–Pourrai-je accorder à Votre Seigneurie un mot ou deux?

FALSTAFF.–Deux mille, ma belle, et je t’accorderai audience.

QUICKLY.–Il y a, monsieur, une mistriss Ford.–Je vous prie, venez un peu plus de ce côté.–Moi, je demeure avec le docteur Caius.

FALSTAFF.–Bon, poursuis; mistriss Ford, dites-vous?

QUICKLY.–Votre Seigneurie dit la vérité. Je prie Votre Seigneurie, un peu plus de ce côté.

FALSTAFF.–Je te réponds que personne n’entend.–Ce sont là mes gens, ce sont là mes gens.

QUICKLY.–Sont-ce vos gens? Que Dieu les bénisse et en fasse ses serviteurs!

FALSTAFF.–Bon: mistriss Ford!–Quelles nouvelles de sa part?

QUICKLY.–Vraiment, monsieur, c’est une bonne créature! Jésus! Jésus! Votre Seigneurie est un peu folâtre: c’est bien; je prie Dieu qu’il vous pardonne, et à nous tous!

FALSTAFF.–Mistriss Ford…–Eh bien! Mistriss Ford…

QUICKLY.–Tenez, voici le court et le long de l’affaire. Vous l’avez mise en train de telle sorte, que c’est une chose surprenante. Le plus huppé de tous les courtisans qu’il y a quand la cour est à Windsor n’aurait jamais pu la mettre en train comme cela; et cependant nous avons eu céans des chevaliers et des lords, et des gentilshommes avec leurs carrosses. Oui, je vous le garantis, carrosses après carrosses, lettres sur lettres, présents sur présents, et qui sentaient si bon! c’était tout musc, et je vous en réponds, tout frétillants d’or et de soie, et avec des termes si élégants et des vins sucrés des meilleurs et des plus fins: il y avait, je vous assure, de quoi gagner le coeur de quelque femme que ce fût. Eh bien, je vous réponds qu’ils n’obtinrent pas d’elle un seul coup d’oeil. Moi-même on m’a donné, ce matin, vingt angelots; mais je défie tous les angelots, et de toutes les couleurs, comme on dit, de réussir autrement que par les voies honnêtes.–Et je vous assure que le plus fier d’eux tous n’en a pas pu obtenir seulement de goûter au même verre. Pourtant il y avait des comtes; bien plus, des gardes du roi24. Eh bien, je vous réponds que pour elle c’est tout un.

Note 24: (retour) Pensioners. Les pensionnaires étaient des jeunes gens des premières familles d’Angleterre, qui formaient au roi une espèce de garde.

FALSTAFF.–Mais que me dit-elle, à moi? Abrégez. Au fait, mon cher Mercure femelle.

QUICKLY.–Vraiment elle a reçu votre lettre, dont elle vous remercie mille fois, et elle vous donne notification que son mari sera absent entre dix et onze.

FALSTAFF.–Dix et onze?

QUICKLY.–Oui, d’honneur: alors vous pourrez venir, et voir, dit-elle, le portrait que vous savez.–Monsieur Ford, son mari, sera dehors. Hélas! cette douce femme passe bien mal son temps avec lui: cet homme est une vraie jalousie. La pauvre créature, elle mène une triste vie avec lui!

FALSTAFF.–Dix et onze! Femme, dites-lui bien des choses de ma part; Je n’y manquerai pas.

QUICKLY.–Bon, c’est bien dit. Mais j’ai encore une autre commission pour Votre Seigneurie. Madame Page vous fait bien ses compliments de tout son coeur; et je vous le dirai à l’oreille, c’est une femme modeste et très-vertueuse; une dame, voyez-vous, qui ne vous manquera pas plus à sa prière du soir et du matin qu’aucune autre de Windsor, sans dire de mal des autres. Elle m’a chargé de dire à Votre Seigneurie que son mari s’absente rarement du logis; mais elle espère qu’elle pourra trouver un moment. Jamais je n’ai vu femme raffoler d’un homme à ce point. Sûrement vous avez un charme. Avouez, là, de bonne foi.

FALSTAFF.–Non, je t’assure. Sauf l’attraction de mes avantages personnels, je n’ai point d’autres charmes.

QUICKLY.–Votre coeur en soit béni!

FALSTAFF.–Mais dis-moi une chose, je t’en prie. La femme de Ford et la femme de Page se sont-elles fait confidence de leur amour pour moi?

QUICKLY.–Ce serait vraiment une belle plaisanterie! Elles n’ont pas si peu de bon sens, j’espère: le beau tour, ma foi! Mais madame Page souhaiterait que vous lui cédassiez à quelque prix que ce soit votre petit page. Son mari est singulièrement entiché du petit page; et, pour dire vrai, monsieur Page est un honnête mari: il n’y a pas une femme à Windsor qui mène une vie plus heureuse que madame Page! Elle fait ce qu’elle veut, dit ce qu’elle veut, reçoit tout, paye tout, se couche quand il lui plaît; tout se fait comme elle veut: mais elle le mérite vraiment; car, s’il y a une aimable femme à Windsor, c’est bien elle. Il faut que vous lui envoyiez votre page; je n’y sais point de remède.

FALSTAFF.–Eh bien, je le lui enverrai.

QUICKLY.–Faites donc. Vous voyez bien qu’il pourra aller et venir entre vous deux; et, à tout événement, donnez-vous un mot d’ordre, afin de pouvoir connaître les sentiments l’un de l’autre, sans que le jeune garçon ait besoin d’y rien comprendre; car il n’est pas bon que des enfants aient le mal devant les yeux. Les vieilles gens, comme on dit, ont de la discrétion; ils connaissent le monde.

FALSTAFF.–Adieu; fais mes compliments à toutes deux. Voici ma bourse, et je reste encore ton débiteur.–Petit, va avec cette femme.–Ces nouvelles me tournent la tête.

(Sortent Quickly et Robin.)

PISTOL.–Cette coquine-là est une messagère de Cupidon: forçons de voiles, donnons-lui la chasse; préparez-vous au combat; feu! J’en fais ma prise, ou que l’Océan les engloutisse tous.

(Pistol sort.)

FALSTAFF.–Tu fais donc de ces tours, vieux Falstaff? Suis ton chemin.–Je tirerai parti de ton vieux corps, plus que je n’ai encore fait. Ainsi elles courent après toi; et après avoir dépensé tant d’argent, tu vas en gagner. Je te remercie, bon vieux corps. Laissons dire à l’envie qu’il est construit grossièrement; s’il l’est agréablement, qu’importe?

(Entre Bardolph.)

BARDOLPH.–Sir John, il y a là en bas un monsieur Brook qui désire vous parler et faire connaissance avec vous, et il a envoyé à Votre Seigneurie du vin d’Espagne pour le coup du matin.

FALSTAFF.–Brook est son nom?

BARDOLPH.–Oui, chevalier.

FALSTAFF.–Qu’il monte. De pareils brocs sont bien venus chez moi, lorsqu’il en coule une pareille liqueur. –Ah! ah! mistriss Ford et mistriss Page, je vous tiens toutes deux. Allons. Via!

(Bardolph sort.)

(Rentrent Bardolph avec Ford déguisé.)

FORD.–Dieu vous garde, monsieur.

FALSTAFF.–Et vous aussi, monsieur. Souhaitez-vous me parler?

FORD.–Excusez, si j’ose m’introduire ainsi chez vous sans cérémonie.

FALSTAFF.–Vous êtes le bienvenu. Que désirez-vous? Laisse-nous, garçon.

(Bardolph sort.)

FORD.–Monsieur, vous voyez un homme qui a dépensé beaucoup d’argent. Je m’appelle Brook.

FALSTAFF.–Cher monsieur Brook, je désire faire avec vous plus ample connaissance.

FORD.–Mon bon sir John, je recherche la vôtre: non que mon dessein soit de vous être à charge; car vous saurez que je me crois plus que vous en situation de prêter de l’argent: c’est ce qui m’a en quelque sorte encouragé à m’introduire d’une manière si peu convenable; car on dit que, quand l’argent va devant, toutes les portes s’ouvrent.

FALSTAFF.–L’argent est un bon soldat, il pousse en avant.

FORD.–Vraiment oui, j’ai ici un sac d’argent qui me gêne. Si vous voulez m’aider à le porter, sir John, prenez le tout ou la moitié pour me soulager du fardeau.

FALSTAFF.–Je ne sais pas, monsieur, à quel titre je puis mériter d’être votre porteur.

FORD.–Je vous le dirai, monsieur, si vous avez la bonté de m’écouter.

FALSTAFF.–Parlez, cher monsieur Brook; je serai enchanté de vous rendre service.

FORD.–J’entends dire que vous êtes un homme lettré, monsieur.–Je serai court, et vous m’êtes connu depuis longtemps, quoique malgré mon désir je n’aie jamais trouvé l’occasion de me faire connaître de vous. Ce que je vais vous découvrir m’oblige d’exposer au jour mes propres imperfections: mais, mon bon sir John, en jetant un oeil sur mes faiblesses quand vous m’entendrez les découvrir, tournez l’autre sur le registre des vôtres; alors j’échapperai peut-être plus facilement au reproche, car personne ne sait mieux que vous combien il est naturel de pécher comme je le fais.

FALSTAFF.–Très bien. Poursuivez.

FORD.–Il y a dans cette ville une dame dont le mari se nomme Ford.

FALSTAFF.–Bien, monsieur.

FORD.–Je l’aime depuis longtemps, et j’ai, je vous le jure, beaucoup dépensé pour elle. Je la suivais avec toute l’assiduité de l’amour, saisissant tous les moyens de la rencontrer, ménageant avec soin la plus petite occasion seulement de l’apercevoir. Non content des présents que j’achetais sans cesse pour elle, j’ai donné beaucoup autour d’elle pour savoir quels seraient les dons qui lui plairaient. Bref, je l’ai poursuivie comme l’amour me poursuivait, c’est-à-dire d’une aile vigilante. Mais quelque récompense que j’aie pu mériter, soit par mes intentions, soit par mes efforts, je n’en ai reçu assurément aucune, à moins que l’expérience ne soit un trésor; celui-là je l’ai acquis à grands frais, ce qui m’a instruit à dire que:

L’amour, comme notre ombre, fuit

L’amour réel qui le poursuit;

Poursuivant toujours qui le fuit,

Et fuyant qui le poursuit.

FALSTAFF.–N’avez-vous jamais tiré d’elle de promesse de vous satisfaire?

FORD.–Jamais.

FALSTAFF.–L’avez-vous sollicitée à cet effet?

FORD.–Jamais.

FALSTAFF.–De quelle nature était donc votre amour?

FORD.–Il ressemblait à une belle maison bâtie sur le terrain d’un autre. Ainsi, pour m’être trompé de place, j’ai perdu mon édifice.

FALSTAFF.–Mais à quel propos me faites-vous cette confidence?

FORD.–Quand je vous l’aurai appris, vous saurez tout, sir John. On dit que, bien qu’elle paraisse si sévère envers moi, en quelques autres occasions elle pousse si loin la gaieté, qu’on en tire des conséquences fâcheuses pour elle. Voici donc, sir John, le fond de mon projet. Vous êtes un homme de qualité, parlant admirablement bien, admis dans les grandes sociétés, recommandable par votre place et par votre personne, généralement cité pour vos exploits guerriers, vos manières de cour et vos profondes connaissances.

FALSTAFF.–Ah! monsieur….

FORD.–Vous pouvez m’en croire, et d’ailleurs vous le savez bien. Voilà de l’argent; dépensez, dépensez-le; dépensez plus, dépensez tout ce que je possède; et prêtez-moi seulement, en échange, autant de votre temps qu’il en faut pour faire jouer les batteries de l’amour contre la vertu de la femme de ce Ford: employez toutes vos ruses de galanterie; forcez-la de se rendre à vous. Si quelqu’un peut la vaincre, c’est vous plus que tout autre.

FALSTAFF.–Conviendrait-il à l’ardeur de votre passion que je gagnasse ce que vous voudriez posséder? Il me semble que vous choisissez des remèdes bien étranges.

FORD.–Oh! concevez mon but. Elle s’appuie avec tant d’assurance sur la solidité de sa vertu, que la folie de mon coeur n’ose se découvrir à elle. Elle me paraît trop brillante pour que je puisse lever les yeux sur elle. Mais si j’arrivais devant elle avec quelques preuves de fait en main, mes désirs auraient un exemple alors, et un titre pour se faire valoir: je pourrais alors la forcer dans ses retranchements d’honneur, de réputation, de foi conjugale, et mille autres défenses, qui me présentent maintenant une résistance beaucoup trop imposante. Que dites-vous de ceci, sir John?

FALSTAFF.–Monsieur Brook, je commence d’abord par user sans façon de votre argent; ensuite mettez votre main dans la mienne: enfin, comme je suis gentilhomme, vous aurez, si cela vous plaît, la femme de Ford.

FORD.–Oh, mon cher monsieur!

FALSTAFF.–Monsieur Brook, vous l’aurez, vous dis-je.

FORD.–Ne vous faites pas faute d’argent, sir John, vous n’en manquerez pas.

FALSTAFF.–Ne vous faites pas faute de mistriss Ford, monsieur Brook, vous ne la manquerez pas. Je puis vous le confier: j’ai un rendez-vous avec elle, qu’elle-même a provoqué. Son assistante ou son entremetteuse sortait justement quand vous êtes entré; je vous dis que je serai chez elle entre dix et onze. C’est à cette heure-là que son maudit jaloux, son mari, doit être absent. Revenez me trouver ce soir, vous verrez comme j’avance les affaires.

FORD.–Je suis bien heureux d’avoir fait votre connaissance! Avez-vous jamais vu Ford, monsieur?

FALSTAFF.–Qu’il aille se faire pendre, ce pauvre faquin de cocu! Je ne le connais pas: pourtant je lui fais tort en l’appelant pauvre. On dit que ce jaloux de bec cornu a des monceaux d’or; c’est ce qui fait pour moi la beauté de sa femme. Je veux l’avoir comme une clef du coffre de ce coquin de cornard. Ce sera ma ferme.

FORD.–Je voudrais, monsieur, que le mari vous fût connu, pour que vous puissiez au besoin éviter sa rencontre.

FALSTAFF.–Qu’il aille se faire pendre, ce manant de mangeur de croûtes25. Je veux lui faire une peur à ne savoir où donner de la tête. Je vous le tiendrai en respect avec ma canne suspendue comme un météore sur les cornes du cocu. Tu verras, maître Brook, comme je gouvernerai le paysan; et pour toi, tu auras soin de sa femme.–Reviens me trouver de bonne heure ce soir. Ford est un gredin, et j’y ajouterai quelque chose de plus; je te le donne, maître Brook, pour un gredin et un cocu. Reviens me trouver ce soir.

Note 25: (retour) Salt butter, beurre salé, expression de mépris dont on se sert pour désigner ceux qui manquent des commodités de la vie.

(Falstaff sort.)

FORD.–Damné pendard de débauché! le coeur me crève de colère. Qu’on vienne me dire encore que cette jalousie est absurde!–Ma femme lui a envoyé un message; l’heure est fixée; l’accord est fait. Qui l’aurait pu penser? Voyez si ce n’est pas l’enfer que d’avoir une femme perfide! Mon lit sera déshonoré, mes coffres mis au pillage, mon honneur en pièces; et ce n’est pas le tout que de subir ces infâmes outrages, il me faut accepter d’abominables noms, et cela de la part de celui qui me fait l’affront! Quels titres! quels noms! Appelez-moi Amaimon; cela peut se soutenir; Lucifer, c’est bien; Barbason, à la bonne heure; et pourtant ce sont les qualifications du diable, des noms de démons: mais cocu! cocu complaisant! Le diable même n’a pas un nom semblable.–Page est un âne, un âne fieffé; il veut se fier à sa femme, il ne veut pas être jaloux! J’aimerais mieux confier mon beurre à un Flamand, mon fromage au prêtre gallois Hugh, mon flacon d’eau-de-vie à un Irlandais, ma haquenée à un filou pour s’aller promener, que ma femme à sa propre garde. Tantôt elle complote, tantôt elle projette, tantôt elle manigance; et ce qu’elles ont mis dans leur tête, il faut qu’elles l’exécutent; elles crèveront plutôt que de ne pas l’exécuter. Le ciel soit loué de m’avoir fait jaloux!–C’est à onze heures.–Je le préviendrai; je surprendrai ma femme; je me vengerai de Falstaff, et me rirai de Page.–Allons, allons, plutôt trois heures trop tôt qu’une minute trop tard.–Cocu! cocu! oh! fi, fi, fi!

(Il sort.)

 

SCÈNE III

Dans le parc de Windsor

Entrent CAIUS et RUGBY.

 

CAIUS.–Jack Rugby!

RUGBY.–Monsieur?

CAIUS.–Quelle heure est-il, Jack?

RUGBY.–Il est plus que l’heure, monsieur, à laquelle sir Hugh avait promis de venir.

CAIUS.–Palsambleu! il a sauvé son âme en ne venant pas. Il a bien prié dans sa Bible puisqu’il ne vient pas. Palsambleu! Jack Rugby, il est mort s’il vient.

RUGBY.–Il est prudent, monsieur; il savait que Votre Seigneurie le tuerait, s’il venait.

CAIUS.–Palsambleu! un hareng n’est pas si bien mort qu’il le sera, quand je l’aurai tué. Rugby, prenez votre rapière: je veux vous dire comment je le tuerai.

RUGBY.–Hélas! je ne sais pas tirer des armes, monsieur.

CAIUS.–Faquin! prenez votre rapière.

RUGBY.–Restez coi; voici du monde.

(Entrent l’hôte, Shallow, Slender et Page.)

L’HÔTE.–Dieu te soit en aide, gros docteur!

SHALLOW.–Dieu vous garde, monsieur le docteur Caius!

PAGE.–Vous voilà, mon bon monsieur le docteur!

SLENDER.–Je vous donne le bonjour, monsieur.

CAIUS.–Pour quelle raison êtes-vous venus ici un, deux, trois, quatre?

L’HÔTE.–Pour te voir te battre, te voir parer, riposter, te voir ici, te voir là, te voir pousser tes bottes d’estoc, de taille, puis ta seconde, ta flanconnade. Est-il mort, mon Éthiopien? est-il mort, mon Francisco? Que dit mon Esculape, mon Galien, mon coeur de sureau? Est-il mort, gros flairant? Est-il mort?

CAIUS.–Palsambleu! c’est un poltron que ce prêtre, s’il en est un dans le monde; il n’ose pas montrer son nez.

L’HÔTE.–Tu es un roi castillan, mon urinal, un Hector de Grèce, mon garçon!

CAIUS.–Je vous prie, soyez tous témoins que je l’ai attendu seul, cinq ou six, deux, trois heures, et qu’il ne vient pas.

SHALLOW.–C’est qu’il se montre le plus sage, messire docteur. Il est le médecin des âmes, et vous le médecin des corps: si vous alliez combattre tous deux, vous agiriez contre l’esprit de vos professions. N’est-il pas vrai, monsieur Page?

PAGE.–Monsieur Shallow, vous avez été vous-même un fameux bretteur, quoique vous soyez maintenant un homme de paix.

SHALLOW.–Mille-z-yeux, monsieur Page, tout vieux que je suis aujourd’hui, et officier de paix, je ne puis voir une épée nue que les doigts ne me démangent. Nous avons beau devenir juges et docteurs, et ecclésiastiques, monsieur Page, il nous reste toujours quelque arrière-goût de notre jeunesse. Nous sommes les enfants des femmes, monsieur Page.

PAGE.–C’est une vérité, monsieur Shallow.

SHALLOW.–Cela se retrouve toujours, monsieur Page. Monsieur le docteur Caius, je viens pour vous ramener chez vous: je suis juge de paix. Vous vous êtes montré un sage médecin; et monsieur Evans s’est montré un sage et paisible ecclésiastique. Il faut que je vous ramène, et que vous m’accompagniez, monsieur le docteur.

L’HÔTE, s’avançant gravement.–Sous le bon plaisir de la justice…. Un mot d’avis, monsieur de Papier-mâché26.

Note 26: (retour) Muck water. On n’est pas bien d’accord sur le sens de cette expression; mais il est clair, par la suite du dialogue, que c’est un terme de mépris. On a cru pouvoir rendre en français par papier mâché.

CAIUS.–Papier mâché! Que veut dire ce mot?

L’HÔTE.–Papier mâché, dans notre langue, veut dire bravoure, mon gros.

CAIUS.–Palsambleu! j’ai plus de papier mâché dans ma personne que l’Anglais. Ce diable de mâtin de prêtre, je lui couperai ses oreilles!

L’HÔTE.–Il te chantera pouille solidement, mon gros.

CAIUS.–Chante pouille! Qu’est-ce que cela veut dire?

L’HÔTE.–Cela veut dire qu’il te demandera pardon.

CAIUS.–Palsambleu! voyez-vous; il me chantera pouille. Je veux, moi, qu’il en soit ainsi.

L’HÔTE.–Je l’y obligerai, ou qu’il s’aille promener.

CAIUS.–Je vous remercie bien de cela.

L’HÔTE.–Et de plus, mon gros…. mais, un moment. (A part aux autres.) Vous, monsieur mon convive, et monsieur Page, et vous aussi, cavalier Slender, allez tous à Frogmore, en passant par la ville.

PAGE.–Sir Hugh y est, n’est-ce pas?

L’HÔTE.–Il est là. Voyez de quelle humeur il sera; et moi je viens à travers champs, et vous amène ce docteur. Est-ce bien comme cela?

SHALLOW.–Nous y allons. (Tous à Caius.) Adieu, mon bon monsieur le docteur.

(Page, Shallow et Slender sortent.)

CAIUS.–Palsambleu! je veux tuer le prêtre; car il veut parler à Anne Page, le faquin.

L’HÔTE.–Qu’il meure: mais d’abord rengaine ton impatience. Jette de l’eau froide sur ta colère, et viens à Frogmore par le chemin des champs. Je te mènerai à une ferme où mistriss Anne est invitée à un repas, et là, tu lui feras la cour. Dis-je-bien, mon galant?

CAIUS.–Palsambleu! je vous remercie de cela. Palsambleu! je vous aime. Je vous procurerai les bonnes pratiques, tous les comtes, les chevaliers, les lords, les gentilshommes mes patients.

L’HÔTE.–Comme de ma part je serai ton antagoniste auprès de miss Anne. Dis-je bien?

CAIUS.–Palsambleu! c’est bien dit: fort bien.

L’HÔTE.–Venez donc.

CAIUS.–Marchez sur mes talons, Jack Rugby.

(Ils sortent.)

FIN DU DEUXIÈME ACTE.

ACTE TROISIÈME

 

SCÈNE I

Dans la campagne, près de Frogmore.

Entrent SIR HUGH EVANS et SIMPLE.

 

EVANS.–Bon serviteur de monsieur Slender, de votre nom, ami Simple, dites-moi, je vous prie, dans quels endroits avez-vous cherché le sieur Caius, qui se qualifie docteur en médecine?

SIMPLE.–Vraiment, monsieur, du côté de Londres, du côté du parc, de tous côtés; du côté du vieux Windsor, partout, en vérité, excepté du côté de la ville.

EVANS.–Je vous prie ardemment de regarder aussi de ce côté-là.

SIMPLE.–J’y vais, monsieur.

(Simple sort.)

EVANS.–Bénédiction sur mon âme! Je suis plein de colère et tout mon esprit est tremblant. Je serai bien content s’il m’a attrapé. Comme j’ai de la mélancolie! Je lui briserais la tête avec sa fiole d’urines, si je trouvais une bonne occasion pour la chose.–Bénédiction sur mon âme.

(Il chante.)

Au bord des profondes rivières dont la chute

Est accompagnée des mélodieux madrigaux
Que chantent les oiseaux,

Nous ferons des lits de roses

Et mille siéges odoriférants,

Au bord des…

Miséricorde! J’ai bien plus envie de pleurer.

(Il chante.)

Les oiseaux chantaient leurs mélodieux madrigaux,

Tandis que j’étais assis près de Babylone,

Et qu’un millier de siéges odoriférants,

Au bord des…

SIMPLE.–Le voici, sir Hugh; il vient par ici.

EVANS.–Il est le bienvenu.

(Il chante.)

Au bord des rivières dont la chute…

Dieu fasse prospérer le bon droit! Quelles armes porte-t-il?

SIMPLE.–Il n’a pas d’armes, monsieur; voilà aussi mon maître et monsieur Shallow qui viennent du côté de Frogmore avec un autre monsieur. Ils sont sur la descente par ici.

EVANS.–Je vous prie donnez-moi ma robe, ou plutôt gardez-la entre vos bras.

(Page, Shallow et Slender entrant, et feignant d’être surpris de trouver Evans dans ce costume,
dont ils prétendent ignorer les raisons).

SHALLOW.–Eh! qui vous savait ici, monsieur le curé? Bien le bonjour, sir Hugh. Surprenez un joueur sans ses dés, et un docteur sans ses livres, vous crierez miracle.

SLENDER.–Ah! douce Anne Page!

PAGE.–Le ciel vous tienne en santé, cher sir Hugh!

EVANS.–Que Dieu dans sa miséricorde vous donne à tous sa bénédiction.

SHALLOW.–Quoi! la science et l’épée? Les étudiez-vous toutes deux, monsieur le curé?

PAGE.–Et toujours jeune, sir Hugh? Comment, en simple pourpoint, dans ce jour humide et nébuleux?

EVANS.–Il y a des causes et des raisons pour cela.

PAGE.–Nous sommes venus vous chercher, monsieur le curé, pour faire une bonne oeuvre.

EVANS.–Fort bien: quelle bonne oeuvre?

PAGE.–Nous avons laissé là-bas un très-respectable personnage qui, ayant reçu sans doute une insulte de quelqu’un, oublie toute patience et toute gravité à un point que vous ne sauriez imaginer.

SHALLOW.–J’ai vécu quatre-vingts ans27 et plus, mais je n’ai jamais vu un homme de son état, de sa gravité et de sa science, oublier ainsi tout ce qu’il se doit à lui-même.

Note 27: (retour) Four score. L’action de la pièce est, selon toute apparence, placée dans le printemps de 1414. Shallow, étant à Saint-Clément, a été maltraité par Jean de Gaunt, comme nous l’apprend Falstaff dans la seconde partie de Henri IV. Jean de Gaunt était né en 1339. On peut supposer à Shallow cinq ans de plus que lui, ce qui le fait naître en 1334, et lui donne quatre-vingts ans en 1414.

EVANS.–Quel est-il?

PAGE.–Je crois que vous le connaissez: c’est monsieur le docteur Caius, notre célèbre médecin français.

EVANS.–Par la volonté de Dieu et la colère de mon âme, j’aimerais mieux vous entendre parler d’un plat de potage.

PAGE.–Pourquoi?

EVANS.–Il n’en sait pas plus sur Hippocrate ou Galien… et de plus c’est un crétin. Je vous le donne pour le crétin le plus poltron que vous puissiez désirer de connaître.

PAGE.–Je parie que c’est lui qui devait se battre avec le docteur.

SLENDER.–Ah! douce Anne Page!

(Entrent Caius, l’hôte et Rugby.)

SHALLOW.–En effet, ses armes l’indiquent. Retenez-les tous deux.–Voilà le docteur Caius.

PAGE.–Allons, mon bon monsieur le curé, rengainez votre épée.

SHALLOW.–Et vous la vôtre, mon bon monsieur le docteur.

L’HÔTE.–Désarmons-les, puis laissons-les disputer ensemble. Qu’ils conservent leurs membres, et estropient notre anglais!

CAIUS, bas à son ennemi.–Je vous prie, laissez-moi vous dire un mot à l’oreille. Pourquoi n’êtes-vous pas venu me trouver?

EVANS, bas.–Je vous prie, ayez patience. (Haut.) Nous prendrons notre temps.

CAIUS.–Palsambleu! vous êtes un poltron de Jean le chien, un Jean le singe.

EVANS, bas.–Je vous prie, ne donnons pas ici de quoi rire à ces messieurs. (Haut.) Je vous fendrai votre tête de poltron avec votre urinal, pour vous apprendre à manquer au rendez-vous que vous donnez.

CAIUS.–Comment, diable, Jack Rugby, mon hôte de la Jarretière, ne l’ai-je pas attendu pour le tuer, ne l’ai-je pas attendu sur la place que j’ai indiquée?

EVANS.–Comme j’ai une âme chrétienne, voici incontestablement la place indiquée. J’en prends pour jugement mon hôte de la Jarretière.

L’HÔTE.–Paix, tous deux, Gallois et Gaulois, docteur des Gaules, et prêtre de Galles, médecin de l’âme et médecin du corps.

CAIUS.–Ah! voilà qui est très-vraiment bon! excellent!

L’HÔTE.–Paix, vous dis-je; écoutez votre hôte de la Jarretière. Suis-je politique? Suis-je subtil? Suis-je un Machiavel? Perdrai-je mon docteur? Non, il me donne des potions et des consultations. Perdrai-je mon curé, mon prêtre, mon sir Hugh? non, il me donne la parole et les paraboles. Donne-moi ta main, docteur terrestre; bon.–Donne-moi, ta main docteur céleste; bon.–Enfants de l’art, je vous ai trompés tous deux: je vous ai adressés à deux places différentes. Vos coeurs sont fiers, votre peau est sauve: qu’une bouteille de vin des Canaries soit la fin de tout ceci; venez, mettez leurs épées en gage: suivez-moi, enfant de paix; venez, venez, venez.

SLENDER.–O douce Anne Page!

(Shallow, Slender, Page et l’hôte sortent.)

CAIUS.–Ah! je vois ce que c’est. Vous faites des sots de nous deux. Ah! ah!

EVANS.–C’est bon, il a fait de nous deux ses joujoux. Je désire que nous soyons bons amis, et que nous mettions un peu ensemble nos deux cervelles pour une vengeance de ce teigneux, de ce calleux de craqueur, l’hôte de la Jarretière.

CAIUS.–Palsambleu! de tout mon coeur. Il m’a promis de me mener là où est Anne Page. Palsambleu, il s’est trop moqué de moi.

EVANS.–Je lui fendrai sa caboche. Venez, je vous prie.

(Ils sortent.)

 

SCÈNE II

La grande rue de Windsor.

Entrent MISTRISS PAGE et ROBIN.

 

MISTRISS PAGE.–Allons, marchez devant, mon petit gaillard: vous aviez le poste de suivant, mais vous voilà devenu guide. Qu’aimez-vous mieux de me montrer le chemin, ou de regarder les talons de votre maître?

ROBIN.–J’aime mieux, ma foi, vous servir comme un homme, que de le suivre comme un nain.

MISTRISS PAGE.–Oh! vous êtes un petit flatteur: je le vois, vous ferez un courtisan.

(Entre Ford.)

FORD.–Heureuse rencontre, mistriss Page! Où allez-vous?

MISTRISS PAGE.–Eh! vraiment, monsieur, chez votre femme. Est-elle au logis?

FORD.–Oui, et si désoeuvrée qu’elle pourrait vous servir de pendant pour le besoin de société.–Je pense que si vos maris étaient morts, vous vous marieriez toutes les deux.

MISTRISS PAGE.–Soyez-en sûr, à deux autres maris.

FORD.–Où avez-vous fait l’emplette de ce joli poulet?

MISTRISS PAGE.–Je ne peux pas me rappeler le maudit nom de celui qui l’a donné à mon mari. Comment s’appelle votre chevalier, petit?

ROBIN.–Sir John Falstaff.

FORD.–Sir John Falstaff!

MISTRISS PAGE.–Lui-même, lui-même; je ne puis jamais retrouver son nom. Mon bon mari et lui se sont épris d’une telle amitié… Ainsi, votre femme est chez elle?

FORD.–Oui, je vous le dis, elle y est.

MISTRISS PAGE.–Excusez, monsieur, je suis malade quand je ne la vois pas.

(Mistriss Page et Robin sortent.)

(Ford s’avance sous la halle.)

FORD.–Page a-t-il bien sa tête? A-t-il ses yeux? A-t-il ombre de bon sens? Sûrement tout cela dort, rien de tout cela ne lui sert plus. Quoi! ce petit garçon porterait une lettre à vingt milles, aussi facilement qu’un canon donne dans le but à deux cents pas. Il vous fait les arrangements de sa femme, fournit à sa folie des tentations et des occasions.–La voilà qui va chez la mienne, et le valet de Falstaff avec elle. Il n’est pas difficile de deviner l’approche d’un pareil orage.–Le valet de Falstaff avec elle!–O les bons complots!–Tout est arrangé: et voilà nos femmes révoltées qui se damnent de compagnie.–C’est bien, je te surprendrai! Je donne ensuite la torture à ma femme; je déchire le voile modeste de l’hypocrite mistriss Page; j’affiche Page lui-même pour un Actéon tranquille et volontaire; et, témoins des effets de ma colère, tous mes voisins crieront: C’est bien fait! (L’horloge sonne.) L’horloge me donne le signal, et l’assurance du fait justifie mes perquisitions. Quand j’aurai trouvé Falstaff, on m’en louera plus qu’on ne m’en raillera; et aussi sûr que la terre est solide, Falstaff est chez moi.–Allons.

(Entrent Page, Shallow, Slender, l’hôte, sir Hugh Evans, Caius et Rugby.)

SHALLOW.–Bien charmés de vous rencontrer, mon sieur Ford.

FORD.–Fort bien; bonne compagnie, sur ma foi. J’ai bonne chère au logis, et, je vous prie, venez tous dîner avec moi.

SHALLOW.–Quant à moi, il faut que vous m’en dispensiez, monsieur Ford.

SLENDER.–Il faut bien que vous m’excusiez aussi. Nous sommes convenus de dîner avec mistriss Anne, et je n’y manquerais pas pour plus d’argent que je ne le puis dire.

SHALLOW.–Nous sollicitons un mariage entre mistriss Anne Page et mon cousin Slender, et nous devons avoir réponse aujourd’hui.

SLENDER.–J’espère que vous êtes pour moi, père Page.

PAGE.–Tout à fait, monsieur Slender; je me déclare en votre faveur.–Mais ma femme, monsieur le docteur Caius, est entièrement pour vous.

CAIUS.–Oui, palsambleu! et la jeune fille m’aime: ma gouvernante Quickly m’a dit tout cela.

L’HÔTE.–Hé! que dites-vous du jeune M. Fenton; il danse, il pirouette, il est tout brillant de jeunesse, fait des vers, parle en beaux termes, est parfumé de toutes les odeurs d’avril et de mai. Allez, c’est lui qui l’aura; ses boutons ont fleuri28. C’est lui qui l’aura.

Note 28: (retour) C’était la coutume parmi les jeunes paysans, lorsqu’ils étaient amoureux, de porter dans leur poche des boutons d’une certaine plante appelée, en raison de cet usage, boutons des jeunes gens (batchelor’s buttons). Selon que les boutons s’ouvraient ou se flétrissaient, ils jugeaient du succès de leur amour.

PAGE.–Jamais de mon aveu, je vous le promets. Ce jeune homme n’a rien: il a été de la société de notre libertin prince et de Poins: il est d’une sphère trop élevée, il en sait trop. Non, il ne se servira pas de mes doigts pour remettre ensemble les débris de sa fortune. S’il prend ma fille, qu’il la prenne sans dot. Mon argent attend mon consentement, et mon consentement n’est pas pour lui.

FORD.–Que du moins quelques-uns de vous viennent dîner avec moi. Sans compter la bonne chère, vous vous amuserez. Je veux vous faire voir un monstre: vous serez des nôtres, monsieur Page; vous en serez, cher docteur; et vous aussi, sir Hugh.

SHALLOW.–Adieu donc; bien du plaisir.–Nous en ferons notre cour plus à notre aise chez monsieur Page.

(Shallow et Slender sortent.)

CAIUS.–Jean Rugby, retournez au logis; je reviendrai bientôt.

(Rugby sort.)

L’HÔTE.–Adieu, chers coeurs; je vais trouver mon honnête chevalier Falstaff, et boire avec lui du vin de Canarie.

(L’hôte sort.)

FORD, à part.–Je crois que je vais d’abord là-dedans lui servir d’une bouteille qui le fera danser.–Venez-vous, mes chers messieurs?

EVANS.–Nous venons avec vous voir le monstre.

(Ils sortent.)

 

SCÈNE III

Une pièce dans la maison de Ford.

Entrent MISTRISS FORD et MISTRISS PAGE.

 

MISTRISS FORD.–Ici, Jean; ici, Robert.

MISTRISS PAGE.–Vite, vite, et le panier de lessive?

MISTRISS FORD.–Je vous en réponds. Robin! allons donc.

(Entrent des domestiques avec un panier.)

MISTRISS PAGE.–Venez, venez, venez donc.

MISTRISS FORD.–Posez-le là.

MISTRISS PAGE.–Donnez vos ordres à vos gens: le temps nous presse.

MISTRISS FORD.–Rappelez-vous bien ce que je vous ai prescrit, Jean, et vous, Robert. Tenez-vous prêts là, à la porte dans la brasserie; et, quand vous m’entendrez vous appeler précipitamment, venez sur-le-champ: vous chargerez sans hésiter, sans délai, ce panier sur vos épaules: cela fait, portez-le en toute hâte au lavoir, là, dans le pré de Datchet, portez-le et videz-le dans le fossé boueux près du bord de la Tamise.

MISTRISS PAGE.–Vous exécuterez ceci de point en point?

MISTRISS FORD.–Je le leur ai dit et redit; ils savent leur leçon par coeur.–Sortez, pour revenir dès que vous m’entendrez vous appeler.

(Les domestiques sortent.)

MISTRISS PAGE.–Ah! voilà le petit Robin.

(Robin entre.)

MISTRISS PAGE.–Eh bien! mon petit espion, quelles nouvelles en poche?

ROBIN.–Sir John, mon maître, est à la porte de derrière. Mistriss Ford, il désire votre compagnie.

MISTRISS PAGE.–Regardez-moi, petit patelin: nous avez-vous été fidèle?

ROBIN.–Oui, je le jure: mon maître ignore que vous soyez ici. Il m’a menacé même d’une éternelle liberté, si je vous contais les nouvelles; car, m’a-t-il dit, il me chasserait pour toujours.

MISTRISS PAGE.–Tu es un bon enfant. Ta discrétion t’habillera: cela te vaudra des chausses et un pourpoint; mais je vais me cacher.

MISTRISS FORD.–Allez.–Toi, va dire à ton maître que je suis seule. Mistriss Page, souvenez-vous de votre rôle.

(Robin sort.)

MISTRISS PAGE.–Je te le promets. Si j’y manque, sifflez-moi.

(Mistriss Page sort.)

MISTRISS FORD.–Allez, allez.–Nous corrigerons ces humeurs malsaines, cette grosse citrouille mouillée.–Il faut lui apprendre à distinguer les tourterelles des geais.

(Falstaff entre.)

FALSTAFF.–T’ai-je obtenu, mon céleste bijou29? Je mourrais maintenant sans regret. N’ai-je pas assez vécu? C’est ici le terme de mon ambition. O bienheureux moment!

Note 29: (retour) Citation d’Astrophel et Stella de Sidney.

MISTRISS FORD.–O mon cher sir John!

FALSTAFF.–Mistriss Ford, je ne sais point mentir, je ne sais point flatter. O mistriss Ford! je vais pêcher par un souhait qui m’échappe: je voudrais que votre mari fût mort! Je te le dis devant le seigneur des seigneurs, je te ferais milady.

MISTRISS FORD.–Moi votre lady, sir John! Hélas! je serais une pauvre lady.

FALSTAFF.–Que la cour de France m’en présente une égale à toi! Je vois d’ici ton oeil égaler l’éclat du diamant: tu as deux sourcils arqués précisément de la forme qu’il faut pour soutenir la coiffure en portrait, la coiffure à voiles, toute espèce de coiffure en point de Venise.

MISTRISS FORD.–Un simple mouchoir, sir John: c’est la seule coiffure qui aille à mon visage et pas trop bien encore.

FALSTAFF.–Tu es une traîtresse de parler ainsi. Tu ferais une femme de cour accomplie, et tu poses le pied avec une fermeté qui te donnerait une démarche parfaite dans un panier à demi-cercles! Je vois bien ce que tu serais, sans la fortune ennemie. La nature est ton amie; allons, il faut bien que tu en conviennes.

MISTRISS FORD.–Croyez-moi, il n’y a en moi rien de ce que vous dites.

FALSTAFF.–Et qu’est-ce donc qui m’a forcé à t’aimer? laisse-moi te persuader qu’il y a en toi quelque chose d’extraordinaire. Tiens, je ne sais pas mentir ni dire que tu es ceci, comme ces chrysalides sucrées qui vous viennent semblables à des femmes, sous un habit d’homme, sentant comme la boutique d’un droguiste dans le temps des herbes fraîches. Non, je ne le puis pas: mais je t’aime, je n’aime que toi, et tu le mérites.

MISTRISS FORD.–Ah! ne me trahissez pas, sir John! Je crains que vous n’aimiez mistriss Page.

FALSTAFF.–Vous pourriez tout aussi bien dire, que j’aime à me promener devant la porte d’un créancier, qui m’est plus odieuse que la gueule d’un four à chaux.

MISTRISS FORD.–En ce cas, le ciel sait combien je vous aime; et vous l’éprouverez un jour.

FALSTAFF.–Persévère dans ces bons sentiments, je les mériterai.

MISTRISS FORD.–Et moi, je vous dis, vous les méritez, sans quoi je ne les aurais pas.

ROBIN, derrière le théâtre.–Mistriss Ford! mistriss Ford!–voilà mistriss Page, toute rouge, toute essoufflée, les yeux tout troublés, qui voudrait vous parler à l’instant.

FALSTAFF.–Il ne faut pas qu’elle me voie: je vais me cacher derrière la tapisserie.

MISTRISS FORD.–Oui, de grâce: cette femme est la médisance même. (Falstaff se cache. Entrent mistriss Page et Robin.) De quoi s’agit-il? qu’est-ce que c’est?

MISTRISS PAGE.–O mistriss Ford, qu’avez-vous fait? Vous êtes déshonorée, vous êtes perdue, perdue pour jamais!

MISTRISS FORD.–De quoi s’agit-il, chère mistriss Page?

MISTRISS PAGE.–O ciel, est-il possible, mistriss Ford!… ayant un si honnête homme de mari, lui donner un pareil sujet de soupçon!

MISTRISS FORD.–Quel sujet de soupçon?

MISTRISS PAGE.–Quel sujet de soupçon!–Rentrez en vous-même.–Que vous m’avez trompée!

MISTRISS FORD.–Comment? Hélas! de quoi s’agit-il?

MISTRISS PAGE.–Votre mari va paraître, femme, avec toute la justice de Windsor, pour chercher un gentilhomme, qui est, dit-il, en ce moment chez lui, de votre consentement, pour profiter criminellement de son absence. Vous êtes perdue!

MISTRISS FORD, à part.–Parlez plus haut.–(Haut.) J’espère que cela n’est pas.

MISTRISS PAGE.–Plaise au ciel qu’il ne soit pas vrai que vous ayez un homme ici! Du moins est-il certain que votre mari arrive suivi de la moitié de la ville pour le chercher. Je suis venue devant pour vous avertir: si vous vous sentez innocente, oh! j’en suis charmée. Mais si vous avez en effet un ami chez vous, qu’il sorte, qu’il sorte au plus tôt.–Ne restez point interdite; rappelez vos sens, défendez votre réputation, ou dites adieu pour la vie à toute espèce de bonheur.

MISTRISS FORD.–Que ferai-je? ma chère amie; il y a un gentilhomme dans la maison, et je crains bien moins ma honte que le danger qui le menace. Je donnerais mille livres pour qu’il fût hors de la maison.

MISTRISS PAGE.–Eh! par mon honneur, laissez là vos je donnerais, je donnerais; voilà votre mari qui arrive.–Savez-vous quelque moyen de le faire évader?–Vous ne pouvez le cacher dans la maison.–Comme vous m’avez trompée!–Mais j’aperçois un panier.–S’il est d’une taille raisonnable, il peut s’y fourrer. Nous pouvons le couvrir de linge sale, comme si c’était pour l’envoyer blanchir. C’est précisément le moment de la lessive, envoyez-le par vos gens au pré Datchet.

MISTRISS FORD.–Il est trop gros pour y entrer. Que deviendrai-je?

(Falstaff rentre.)

FALSTAFF.–Laissez-moi voir; laissez-moi voir: oh! laissez-moi voir.–J’y tiendrai, j’y tiendrai.–Suivez le conseil de votre amie.–J’y tiendrai.

MISTRISS PAGE.–Et quoi? sir John Falstaff! chevalier, est-ce là votre lettre?

FALSTAFF.–Je t’aime, je n’aime que toi, aide-moi à sortir d’ici, laisse-moi me fourrer là dedans…. Jamais…

(Il entre, s’entasse dans le panier qu’on achève de couvrir de linge sale.)

MISTRISS PAGE.–Robin, aidez-nous à couvrir votre maître. Appelez vos gens, mistriss Ford.–Ah! perfide chevalier!

MISTRISS FORD.–Eh! Jean! Robert, Jean! (Robin sort. Les deux domestiques entrent.) Tenez, emportez ces hardes: passez une perche dans les deux anses; mon Dieu, que vous êtes lents! Portez-les à la blanchisseuse dans le pré Datchet: vite, allez.

(Entrent Ford, Page, Caius, sir Hugh Evans.)

FORD.–Approchez, je vous prie. Si j’ai soupçonné sans cause, vous aurez droit de vous moquer de moi: ne m’épargnez pas dans ce cas les plaisanteries; je les mérite. Arrêtez; où portez-vous ceci?

ROBERT.–Vraiment, à la rivière.

MISTRISS FORD.–Eh! qu’avez-vous besoin de savoir où ils le portent? Sont-ce là vos affaires? Il vaudrait mieux que vous vinssiez vous mêler de la lessive!

FORD.–C’est pour laver. Si je pouvais me laver aussi de cette corne de cerf30. Cerf, cerf, cerf, je vous le dis, véritable cerf, je vous en réponds, et cerf de la saison encore. (Les valets sortent emportant le panier.) Messieurs, j’ai rêvé cette nuit; je vous dirai mon rêve. Commençons par chercher mes clefs; les voilà. Montez, parcourez, visitez mes chambres, furetez partout; notre renard est pris, j’en suis garant: laissez-moi fermer d’abord cette issue, et maintenant fouillez le terrier.

Note 30: (retour) Buck! I wish I could wash myself of the Buck! Ford joue sur le mot buck qui signifie également lessive, lessiver et daim. Le jeu de mots a été impossible à rendre littéralement.

PAGE.–Cher monsieur Ford, calmez-vous; c’est trop vous faire injure à vous-même.

FORD.–Soit, monsieur Page, soit. Montons, messieurs; vous allez avoir du plaisir. Suivez-moi, messieurs.

EVANS.–Ce sont là des visions, et des jalousies bien fantastiques.

CAIUS.–Palsambleu! ce n’est pas la mode en France: on ne voit point de jaloux en France.

PAGE.–Suivons-le, messieurs, puisqu’il le veut: voyons le résultat de ses recherches.

(Evans, Page et Caius sortent.)

MISTRISS PAGE.–L’aventure n’est-elle pas doublement réjouissante?

MISTRISS FORD.–Je ne sais pas de mon mari ou de sir John, lequel des deux je suis le plus contente d’avoir attrapé.

MISTRISS PAGE.–Dans quelles transes il devait être, quand monsieur Ford a demandé ce qu’il y avait dans le panier?

MISTRISS FORD.–J’ai peur qu’il n’ait besoin d’être lavé aussi. Nous lui aurons rendu service en l’envoyant au bain.

MISTRISS PAGE.–Qu’il s’aille faire pendre ce débauché coquin; je voudrais voir tous ceux de son espèce dans des angoisses pareilles.

MISTRISS FORD.–Il faut que mon mari ait eu quelque raison particulière de soupçonner que sir John était ici. Je ne l’ai jamais vu si brutal dans sa jalousie.

MISTRISS PAGE.–Je trouverai moyen de le savoir; mais il faut nous divertir encore aux dépens de Falstaff. Sa fièvre de libertinage ne cédera pas à cette seule médecine.

MISTRISS FORD.–Nous lui enverrons cette sotte carogne de mistriss Quickly, pour nous excuser de ce qu’on l’aura jeté à l’eau, et lui donner une nouvelle espérance qui lui attirera une nouvelle correction.

MISTRISS PAGE.–C’est bien pensé. Donnons-lui rendez-vous demain à huit heures pour venir recevoir un dédommagement.

(Rentrent Ford, Page, Caius et sir Hugh Evans.)

FORD.–Il est introuvable.–Peut-être le fat s’est-il vanté de choses qui passaient son pouvoir.

MISTRISS PAGE.–Entendez-vous?

MISTRISS FORD.–Oui, oui, paix. Vous en usez bien avec moi, monsieur Ford, n’est-il pas vrai?

FORD.–Oui, oui, madame.

MISTRISS FORD.–Que le ciel rende vos actions meilleures que vos pensées!

FORD.–Amen.

MISTRISS PAGE.–Monsieur Ford, vous vous faites un grand tort.

FORD.–Bien, bien, c’est à moi à supporter cela.

EVANS.–S’il y a quelqu’un dans la maison, dans les chambres, dans les coffres et dans les armoires, que le ciel me pardonne mes péchés au jour du grand jugement.

CAIUS.–Palsambleu! je dis de même, il n’y a pas une âme ici.

PAGE.–Eh! fi! monsieur Ford, n’avez-vous pas de honte! Quel esprit, quel démon vous a suggéré ces idées? Je ne voudrais pas avoir une pareille maladie pour tous les trésors du château de Windsor.

FORD.–C’est ma faute, monsieur Page; j’en subis la peine.

EVANS.–Vous souffrez d’une mauvaise conscience. Votre femme est une aussi honnête femme qu’on la puisse choisir entre cinq mille, et je dis encore entre cinq cents.

CAIUS.–Palsambleu! je vois bien que c’est une honnête femme.

FORD.–A la bonne heure. Messieurs, je vous ai promis à dîner. Venez, en attendant, vous promener dans le parc; je vous en prie, pardonnez-moi. Je vous conterai pourquoi j’ai fait tout cela.–Allons, ma femme, allons, mistriss Page, pardonnez-moi, je vous en prie. Je vous en prie du fond du coeur, pardonnez-moi.

PAGE.–Allons, messieurs, entrons. Mais, par ma foi, nous le ferons enrager; et moi, je vous invite à venir déjeuner demain matin chez moi, et après cela à la chasse à l’oiseau. J’ai un faucon admirable pour le bois. Est-ce chose dite?

FORD.–Tout à fait.

EVANS.–S’il y en a un, je serai le second de la compagnie.

CAIUS.–S’il y en a un ou deux, je serai le troisième31.

Note 31: (retour) Turd (excrément) pour third (troisième).

FORD.–Monsieur Page, venez, je vous en prie.

(Ils sortent. Evans et Caius demeurent seuls.)

EVANS.–Et vous, je vous prie, souvenez-vous demain de ce pouilleux de coquin d’hôte.

CAIUS.–C’est bon, oui de tout mon coeur.

EVANS.–Ce pouilleux de coquin avec ses tours et ses moqueries.

(Ils sortent.)

 

SCÈNE IV

Une pièce dans la maison de Page.

Entrent FENTON et MISTRISS ANNE PAGE.

 

FENTON.–Je vois que je ne puis pas gagner l’amitié de ton père. Cesse donc de me renvoyer à lui, chère Nan.

ANNE.–Hélas! comment donc faire?

FENTON.–Aie le courage d’agir par toi-même. Il m’objecte ma trop grande naissance; il prétend que je cherche seulement à réparer au moyen de ses richesses le désordre mis dans ma fortune. Il me cherche encore d’autres querelles. Il me reproche les sociétés désordonnées où j’ai vécu; il me soutient qu’il est impossible que je t’aime autrement que comme un héritage.

ANNE.–Peut-être qu’il dit vrai.

FENTON.–Non; j’en jure devant le ciel sur tout mon bonheur à venir. Il est vrai, je l’avouerai, la fortune de ton père fut le premier motif qui m’engagea à t’offrir mes soins; mais, en cherchant à te plaire, je te trouvai d’un bien plus grand prix que l’or monnoyé, ou les sommes pressées dans des sacs; et ce n’est plus qu’à la fortune de te posséder que j’aspire maintenant.

ANNE.–Mon cher monsieur Fenton, ne vous lassez pas pourtant de rechercher la bienveillance de mon père: monsieur Fenton, recherchez-la toujours. Si l’empressement et les plus humbles prières ne peuvent rien, eh bien, alors, écoutez un mot….

(Ils se retirent pour causer à l’écart.)

(Entrent Shallow, Slender et Quickly.)

SHALLOW.–Dame Quickly, rompez leur colloque: mon parent désire parler pour son compte.

SLENDER.–Allons, il faut que je fasse ici mon coup. En avant, il ne s’agit que d’oser.

SHALLOW.–Ne vous effrayez pas, neveu.

SLENDER.–Oh! elle ne m’effraye pas; je ne m’inquiète pas de cela, si ce n’est que j’ai peur.

QUICKLY.–Ecoutez donc, monsieur Slender voudrait vous dire deux mots.

ANNE.–Je suis à lui dans l’instant. C’est celui que choisit mon père. (A part.) Quelle foule de défauts disgracieux et ridicules sont embellis par trois cents livres de rente!

QUICKLY.–Et comment se porte le cher monsieur Fenton? Un mot, je vous prie.

SHALLOW.–Elle vient. Ferme, cousin. O mon garçon! tu avais un père….

SLENDER.–J’avais un père, mistriss Anne. Mon oncle peut vous dire de bons tours de lui.–Mon cher oncle, je vous conjure, racontez à mistriss Anne l’histoire des deux oies que mon père vola dans une basse-cour.

SHALLOW.–Mistriss Anne, mon neveu vous aime.

SLENDER.–Oui, je vous aime autant que j’aime aucune autre femme du comté de Glocester.

SHALLOW.–Il vous entretiendra conformément à votre qualité.

SLENDER.–Je vous en réponds. Robe longue ou robe courte32, personne, dans le rang d’écuyer, ne m’en revaudra.

Note 32: (retour) Come curt and long tail, viennent courte et longue queue. C’est-à-dire, viennent des gens obligés de couper la queue à leur chien, et de ceux qui ont le droit de la lui laisser longue: ce qui était une des marques distinctives des différentes classes.

SHALLOW.–Il vous donnera cent cinquante livres de douaire.

ANNE.–Mon bon monsieur Shallow, laissez-le faire sa cour lui-même.

SHALLOW.–Vraiment, je vous en remercie; je vous remercie de cet encouragement. Cousin, elle vous appelle: je vous laisse.

ANNE.–Eh bien! monsieur Slender?

SLENDER.–Eh bien! mistriss Anne?

ANNE.–Expliquez vos volontés.

SLENDER.–Mes volontés, c’est là un vilain discours à entendre, vraiment: la plaisanterie est bonne. Grâce au ciel, je n’ai pas encore songé à les mettre par écrit, mes volontés; je ne suis pas si malade, grâce au ciel.

ANNE.–Je demande seulement, monsieur Slender, ce que vous me voulez?

SLENDER.–Quant à moi, en mon particulier, je ne vous veux rien, ou peu de chose. Votre père et mon oncle ont fait quelques arrangements; si cela réussit, à la bonne heure, sinon, au chanceux la chance. Ils peuvent vous dire mieux que moi comment les choses vont. Tenez, demandez à votre père: le voilà qui vient.

(Entrent Page et mistriss Page.)

PAGE.–Eh bien! cher Slender! Aime-le, ma fille Anne.–Comment, qu’est-ce que c’est? Que fait ici M. Fenton? C’est m’offenser, monsieur, que d’obséder ainsi ma maison. Je vous ai dit, ce me semble, que j’avais disposé de ma fille.

FENTON.–Monsieur Page, ne vous fâchez pas.

MISTRISS PAGE.–Mon bon monsieur Fenton, cessez d’importuner ma fille.

PAGE.–Elle n’est point faite pour vous.

FENTON.–Monsieur, voudrez-vous m’écouter?

PAGE.–Non, mon cher monsieur Fenton.–Entrons, monsieur Shallow; mon fils Slender, entrons.–Instruit comme vous l’êtes de mes vues, vous me manquez, monsieur Fenton.

(Page, Shallow et Slender sortent.)

QUICKLY, à Fenton.–Parlez à mistriss Page.

FENTON.–Chère mistriss Page, aimant votre fille d’une façon aussi honorable que je le fais, je crois devoir soutenir mes prétentions sans reculer, malgré les obstacles, les rebuts et les procédés désobligeants. Accordez-moi votre appui.

ANNE.–Ma bonne mère, ne me mariez pas à cet imbécile.

MISTRISS PAGE.–Ce n’est pas mon intention: je vous cherche un meilleur époux.

QUICKLY.–C’est le docteur, mon maître.

ANNE.–Hélas! j’aimerais mieux être enterrée vivante, ou assommée à coups de navets33.

Note 33: (retour) Bow’d to death with turnips.

MISTRISS PAGE.–Allons, ne vous chagrinez pas. Monsieur Fenton, je ne serai ni votre amie, ni votre ennemie. Je saurai de ma fille si elle vous aime, et ce que j’apprendrai à cet égard déterminera mes sentiments. Jusque-là, adieu, monsieur: il faut que Nancy rentre; son père se fâcherait.

(Mistriss Page et Anne sortent.)

FENTON.–Adieu, ma chère madame; adieu, Nan.

QUICKLY.–C’est mon ouvrage.–Comment, ai-je dit, voudriez-vous sacrifier votre enfant à un imbécile ou à unmédecin? Voyez-vous, monsieur Fenton?–C’est mon ouvrage.

FENTON.–Je te remercie, et je te prie, ce soir, de trouver le moment de donner cette bague à ma chère Nan: voilà pour ta peine.

(Il sort.)

QUICKLY.–Va, que le ciel t’envoie le bonheur! Quel bon coeur il a! Une femme passerait à travers l’eau et le feu pour servir un si bon coeur. Mais pourtant je voudrais que mon maître obtint mistriss Anne, ou je voudrais que M. Slender l’obtint; ou, en vérité, je voudrais que ce fût M. Fenton. Je ferai mon possible pour tous les trois; car je l’ai promis, et je tiendrai ma parole; mais spécieusement34 à M. Fenton.–Mais nos dames m’ont donné une autre commission pour le chevalier sir John Falstaff. Quelle bête je suis de m’amuser ici.

(Elle sort.)

Note 34: (retour) Elle veut dire spécialement.

 

SCÈNE V

Une chambre dans l’hôtellerie de la Jarretière.

Entrent FALSTAFF et BARDOLPH.

 

FALSTAFF.–Bardolph, holà!

BARDOLPH.–Me voilà, monsieur.

FALSTAFF.–Va me chercher une pinte de vin d’Espagne, et mets une rôtie dedans. (Bardolph sort.) Ai-je vécu si longtemps pour être emporté dans un panier comme un tas de viande de rebut, et pour être jeté dans la Tamise? Bien, bien, si jamais je m’expose à pareil tour, je veux bien qu’on prenne ma cervelle pour la fricasser au beurre, et la donner au premier chien pour ses étrennes. Les coquins m’ont renversé dans le canal avec aussi peu de remords que s’ils avaient noyé une portée de quinze petits chiens encore aveugles; et on peut juger à ma taille que je plonge avec quelque vélocité. Le fond touchât-t-il aux enfers, j’y arriverais. Heureusement que la rivière se trouvait basse et remplie de sable en cet endroit. J’aurais été noyé: une mort que j’abhorre, car l’eau fait enfler un homme; et voyez quelle figure j’aurais quand je serais enflé, une vraie montagne de chair morte.

(Rentre Bardolph avec le vin.)

BARDOLPH.–Mistriss Quickly est là, monsieur, qui veut vous parler.

FALSTAFF.–Allons, mettons d’abord un peu de vin d’Espagne dans l’eau de la Tamise. Mon ventre est aussi glacé que si j’avais avalé des pelotes de neige en guise de pilules pour me rafraîchir les reins. Appelle-la.

BARDOLPH.–Entrez, la femme.

(Entre Quickly.)

QUICKLY.–Avec votre permission.–Je vous demande pardon. Je donne le bonjour à Votre Seigneurie.

FALSTAFF.–Ote-moi tous ces calices; prépare-moi un pot de vin d’Espagne avec du sucre.

BARDOLPH.–Et des oeufs, monsieur?

FALSTAFF.–Non, simple, naturel. Je ne veux point de germe de poulet dans mon breuvage.–(Bardolph sort.) Eh bien!

QUICKLY.–Vraiment, monsieur, je viens trouver Votre Seigneurie de la part de mistriss Ford.

FALSTAFF.–Mistriss Ford! J’en ai assez de l’eau de son coquemar35: on m’a mis dedans; j’en ai le ventre Plein.

Note 35: (retour) I have ford enough. Falstaff joue ici sur le mot ford, qui signifie un cours d’eau peu profond. Il a fallu rendre cette plaisanterie par une autre.

QUICKLY.–Hélas, mon Dieu! La pauvre femme, ce n’est pas sa faute; il faut s’en prendre à ses gens: ils se sont mépris sur ses ordres.

FALSTAFF.–Moi aussi, je me suis mépris quand je me suis fié à la folle promesse d’une femme.

QUICKLY.–Ah! monsieur, elle s’en désole, que le coeur vous en saignerait si vous la voyiez.–Son mari va ce matin chasser à l’oiseau; elle vous conjure de venir une seconde fois chez elle entre huit et neuf. Elle m’a chargé de vous le faire savoir promptement; elle vous dédommagera de votre aventure, je vous en réponds.

FALSTAFF.–Eh bien! je consens à l’aller visiter. Dites-lui de réfléchir sur ce que vaut un homme. Qu’elle considère sa propre fragilité, et qu’elle apprécie mon mérite.

QUICKLY.–C’est ce que je lui dirai.

FALSTAFF.–N’y manquez pas. Entre huit et neuf, dites-vous?

QUICKLY.–Huit et neuf, monsieur.

FALSTAFF.–Bon, retournez: elle peut compter sur moi.

QUICKLY.–Que la paix soit avec vous, monsieur.

(Elle sort.)

FALSTAFF.–Je m’étonne de ne point voir paraître monsieur Brook; il m’avait fait prier de l’attendre chez moi; j’aime fort son argent. Ah! le voici.

(Entre Ford.)

FORD.–Dieu vous garde, monsieur.

FALSTAFF.–Eh bien! monsieur Brook, vous venez sans doute pour savoir ce qui s’est passé entre moi et la femme de Ford.

FORD.–C’est en effet l’objet qui m’amène, sir John.

FALSTAFF.–Monsieur Brook, je ne veux pas vous tromper; je me suis rendu chez elle à l’heure marquée.

FORD.–Eh bien! monsieur, comment avez-vous été traité?

FALSTAFF.–Très désagréablement, monsieur Brook.

FORD.–Comment donc? Aurait-elle changé de sentiment?

FALSTAFF.–Non, monsieur Brook, mais son pauvre cornu de mari, monsieur Brook, que la jalousie tient dans de continuelles alarmes, nous est arrivé pendant l’entrevue, au moment où finissaient les embrassades, baisers, protestations, c’est-à-dire le prologue de notre comédie. Il amenait après lui une bande de ses amis que, dans son mal, il avait ameutés et excités à venir faire dans la maison la recherche de l’amant de sa femme.

FORD.–Quoi! tandis que vous étiez là?

FALSTAFF.–Tandis que j’étais là.

FORD.–Et Ford vous a cherché sans pouvoir vous trouver?

FALSTAFF.–Écoutez donc. Par une bonne fortune, arrive à point nommé une mistriss Page: celle-ci nous donne avis de l’approche de Ford: la femme de Ford ayant la tête perdue, elles m’ont fait sortir dans un panier de lessive.

FORD.–Dans un panier de lessive?

FALSTAFF.–Oui, pardieu, dans un panier de lessive; elle m’ont pressé, à m’étouffer, sous un tas de chemises, de jupes sales, de chaussons, de bas sales, de serviettes grasses: ce qui faisait bien, monsieur Brook, le plus puant composé d’infâmes odeurs qui ait jamais affligé l’odorat.

FORD.–Mais restâtes-vous longtemps dans cette situation?

FALSTAFF.–Vous allez entendre, monsieur Brook, tout ce que j’ai souffert pour mettre cette femme à mal en votre considération! Quand je fus ainsi empilé dans le panier, deux coquins de valets de Ford arrivèrent; sur l’ordre que leur donna leur maîtresse de me porter au pré de Datchet, en qualité de linge sale, ils me prirent sur leurs épaules, et rencontrèrent à la porte leur coquin de jaloux de maître qui leur demanda une ou deux fois ce qu’ils avaient dans leur panier. Je frissonnais de peur que cet enragé de lunatique ne voulût y regarder; mais le destin qui a décrété qu’il serait cocu retint sa main: c’est bien; il entra pour faire sa recherche, et moi je sortis paquet de linge. Mais observez la suite, monsieur Brook: je souffris les angoisses de trois morts différentes; d’abord la frayeur inconcevable de me voir découvert par ce vilain jaloux de bélier à deux jambes; ensuite, d’être plié, comme le serait une bonne lame d’Espagne, dans la circonférence d’un baril, la pointe contre la garde, les talons contre la tête; enfin, d’être renfermé, comme un corps en dissolution, dans des linges puants qui fermentaient dans leur propre graisse. Pensez à cela un homme de mon acabit; pensez à cela, moi qui crains le chaud comme beurre, un homme continuellement fondant et en eau; c’est un miracle que je n’aie pas étouffé. Puis au plus haut degré de ce bain, quand j’étais à moitié cuit dans la graisse, comme un ragoût hollandais, être jeté dans la Tamise, et refroidi dans le courant comme un fer à cheval rougi au feu! Pensez à cela, être jeté là tout brûlant! pensez à cela, monsieur Brook.

FORD.–En bonne vérité, monsieur, je suis désolé que vous ayez souffert tout cela pour l’amour de moi. Voilà mes espérances perdues; vous ne ferez plus aucune tentative auprès d’elle.

FALSTAFF.–Monsieur Brook, plutôt que d’y renoncer ainsi, je consens d’être jeté dans l’Etna comme je l’ai été dans la Tamise. Le mari va ce matin chasser à l’oiseau; et elle m’a fait donner un second rendez-vous. On m’attend de huit à neuf, monsieur Brook.

FORD.–Il est déjà huit heures passées, monsieur.

FALSTAFF.–En vérité? Je pars donc pour mon rendez-vous. Revenez tantôt à votre loisir; vous apprendrez comment je mène les choses, et pour couronner l’oeuvre, elle sera à vous. Adieu, adieu, vous l’aurez, monsieur Brook. Monsieur Brook, vous ferez Ford cocu.

(Il sort.)

FORD.–Hé! comment? est-ce une vision? est-ce un songe? Éveillez-vous, monsieur Ford, éveillez-vous; éveillez-vous, monsieur Ford: voilà un trou de fait dans votre plus bel habit, monsieur Ford. Voilà ce que c’est que le mariage: voilà ce que c’est que d’avoir du linge et des paniers de lessive. Bien; j’afficherai ce que je suis; je prendrai le débauché: il est dans ma maison; il ne peut m’échapper, et c’est, je crois, impossible qu’il le puisse. Il ne peut couler dans une bourse, ou se glisser dans la boîte au poivre; mais, de peur que le diable qui le conduit ne lui prête son secours, je veux fouiller les endroits où il est impossible qu’il se trouve. Puisque je ne puis éviter d’être ce que je suis, la certitude d’être ce que je ne voudrais pas ne me rendra pas résigné. Si j’ai des cornes assez pour en enrager, eh bien! à la bonne heure, je me montrerai enragé36.

(Il sort.)

Note 36: (retour) If I have horns to make one mad, I will be hornmad. Le sens d’hornmad n’est pas bien déterminé. On ne sait si c’est fou de jalousie, ou fou par l’influence de la lune. Horns, croissant: le jeu de mots ne pouvait se rendre en français.

FIN DU TROISIÈME ACTE.

ACTE QUATRIÈME

 

SCÈNE I

 

La rue.

Entrent MISTRISS PAGE, MISTRISS QUICKLY et WILLIAM.

 

MISTRISS PAGE.–Le crois-tu déjà chez mistriss Ford?

QUICKLY.–Sûrement, il y est déjà, ou tout près d’arriver: mais ma foi, il est fièrement en colère de ce qu’on l’a jeté dans l’eau. Mistriss Ford vous prie de venir sur-le-champ.

MISTRISS PAGE.–Je serai chez elle dans un moment: je ne veux que conduire mon petit bonhomme à l’école. Voici son maître.–Je vois que c’est aujourd’hui jour de congé. (Evans entre.) Comment, sir Hugh, est-ce que vous n’avez pas de classe aujourd’hui?

EVANS.–Non; monsieur Slender veut qu’on laisse les enfants jouer.

QUICKLY.–Que son coeur en soit béni!

MISTRISS PAGE.–Sir Hugh, mon mari dit que mon fils ne profite pas du tout dans ses études. Je vous en prie, faites-lui quelques questions sur son rudiment.

EVANS.–Ici, William; levez la tête, allons.

MISTRISS PAGE.–Venez ici, mon enfant; levez la tête, répondez à votre maître. N’ayez pas peur.

EVANS.–William, combien de nombres dans les noms?

WILLIAM.–Deux.

QUICKLY.–Vraiment, j’aurais cru que les noms étaient impairs, car on dit: pair ou non37.

EVANS.–Finissez voire babil. Qu’est-ce que c’est blanc38, William?

Note 37: (retour) Od’s nouns. Les méprises de Quickly provenant ou des défauts de prononciation d’Evans, ou de certaines consonnances entre les mots latins et quelques mots anglais d’un sens différent, ne peuvent se rendre littéralement.

Note 38: (retour) Albus. C’est sur le mot pulcher qu’Evans interroge William. Quickly entend polcats (putois) et s’écrie qu’il y a des choses plus belles que les putois.

WILLIAM.–Albus.

QUICKLY.–Arbuste? Qui est-ce qui a jamais vu un arbuste blanc?

EVANS.–Vous êtes la femme la plus simple; taisez-vous, je vous prie. Qu’est-ce que c’est lapis, William?

WILLIAM.–Une pierre.

EVANS.–Et qu’est-ce que c’est une pierre, William?

WILLIAM.–Un caillou.

EVANS.–Non, c’est lapis. Je vous prie, mettez cela dans votre cervelle.

WILLIAM.–Lapis.

EVANS.–C’est bon, William. William, qui prête les articles?

WILLIAM.–Les articles sont empruntés du pronom, et on les décline ainsi: Singulariter, nominativo: Hic, hæc, hoc.

EVANS.–Nominativo, hic, hæc, hoc. Je vous en prie, faites attention. Genitivo, hujus. Bien! qu’est-ce que c’est que l’accusatif?

WILLIAM.–Accusativo, hunc.

EVANS.–Je vous en prie, rappelez-vous, enfant. Accusativo, hunc, hanc, hoc.

QUICKLY.–Hein, quand, coq. C’est du latin pour la basse-cour, sur ma parole39.

Note 39: (retour) «Hein, quand, coq.» Evans, dans le texte, au lieu de hunc, hanc, hoc, prononce hing, hang, hog, et Quickly dit que hang hog (pendez le cochon) est en latin pour faire du lard (latin for bacon).

EVANS.–Cessez vos bavardages, la femme. Qu’est-ce que c’est que le cas vocatif, William?

WILLIAM.–O! Vocativo, O!

EVANS.–Souvenez-vous bien, William, le vocatif est caret40.

Note 40: (retour) Evans prend pour le vocatif lui-même, le mot caret, mis à quelques mots; afin d’avertir que le vocatif manque.

QUICKLY.–Au moins est-ce quelque chose de bon qu’une carotte.

EVANS.–Finissez donc, la femme.

MISTRISS PAGE.–Paix donc.

EVANS.–Qu’est-ce que c’est que le cas génitif au pluriel, William?

WILLIAM.–Le cas génitif?

EVANS.–Oui.

WILLIAM.–Génitif, horum, harum, horum.

QUICKLY.–Qu’allez-vous lui parler du cas où se trouve Jenny41 la coquine? enfant, ne parlez jamais de cette créature-là.

Note 41: (retour) La colère de Quickly porte ici sur le mot horum qu’elle confond avec whore, et sur les mots hic et hoc qu’elle prend pour les verbes anglais to hick et to hock. Il a fallu, pour être intelligible, avoir recours à d’autres consonnances.

EVANS.–N’avez-vous pas de honte, la femme?

QUICKLY.–Non. Vous avez tort d’apprendre ces choses-là à cet enfant. A quoi bon lui aller dire que c’est là le hic, lui parler de tous les cancans, et puis lui raconter des histoires de coquines; tenez, cela est vilain à vous.

EVANS.–As-tu la cervelle dérangée, la femme? N’as-tu donc pas l’intelligence des cas, des nombres, des genres? Tu es une aussi bête créature de chrétienne que je le puisse désirer.

MISTRISS PAGE.–Je t’en prie, tais-toi.

EVANS.–A présent, William, dites-moi quelques déclinaisons de vos pronoms.

WILLIAM.–Ma foi, je les ai oubliées.

EVANS.–Ki, ke, cod. Si vous oubliez vos kies, vos koes, vos cods, vous aurez le fouet. A présent, vous pouvez aller jouer. Allez.

MISTRISS PAGE.–Il est plus avancé que je ne croyais.

EVANS.–Il a la mémoire prompte. Adieu, mistriss Page.

MISTRISS PAGE.–Adieu, mon bon sir Hugh. (Sir Hugh sort.) Allez à la maison, petit garçon; nous, nous n’avons pas de temps à perdre.

(Ils sortent.)

 

SCÈNE II

Une pièce dans la maison de Ford.

Entrent MISTRISS FORD et FALSTAFF.

 

FALSTAFF.–Mistriss Ford, votre chagrin a fait évanouir le mien. Je vois que votre amour pour moi connaît les égards qui me sont dus, et je promets de m’acquitter envers vous avec scrupule; non-seulement, mistriss Ford, en ce qui concerne le simple devoir de l’amour, mais dans tous ses alentours, circonstances et dépendances. Mais êtes-vous tranquille sur votre mari aujourd’hui?

MISTRISS FORD.–Il est à la chasse à l’oiseau, tendre sir John.

(Mistriss Page derrière le théâtre.)

MISTRISS PAGE.–Holà, commère Ford, holà!

MISTRISS FORD.–Passez dans la chambre, sir John.

(Entre mistriss Page.)

MISTRISS PAGE.–Bonjour, ma belle. Dites-moi, qui avez-vous au logis?

MISTRISS FORD.–Quoi? personne que mes gens.

MISTRISS PAGE.–Bien sûr?

MISTRISS FORD.–Non en vérité. (Bas). Parlez plus haut.

MISTRISS PAGE.–Vraiment; allons, je suis bien contente que vous n’ayez personne ici.

MISTRISS FORD.–Pourquoi?

MISTRISS PAGE.–Pourquoi, voisine! Votre mari est retombé dans ses premières folies. Il faut l’entendre là-bas, avec mon mari, comme il prend la chose à coeur, comme il déclame contre tous les gens mariés, comme il maudit toutes les filles d’Ève, de quelque couleur qu’elles puissent être: il faut le voir se frapper le front en criant: Percez, paraissez; en telle sorte que je n’ai jamais vu de frénésie au monde que je ne sois tentée de prendre pour de la douceur, de la modération, de la patience, auprès de la maladie qui le travaille maintenant. Je vous félicite bien de n’avoir pas au logis le gros chevalier.

MISTRISS FORD.–Comment? Parle-t-il de lui?

MISTRISS PAGE.–Il ne parle que de lui, et déclare avec serment que, tandis qu’il le cherchait hier, on l’emportait dans un panier: il proteste à mon mari qu’il est encore ici aujourd’hui: il lui a fait quitter la chasse, ainsi qu’au reste de la société, pour essayer encore une fois de leur prouver la justice de ses soupçons. Mais je suis bien aise que le chevalier ne soit pas ici, il verra sa sottise.

MISTRISS FORD.–Est-il encore loin, mistriss Page?

MISTRISS PAGE.–Tout près, au bout de la rue: il va arriver dans l’instant.

MISTRISS FORD.–Je suis perdue, le chevalier est ici.

MISTRISS PAGE.–Eh bien! vous êtes perdue, sans ressource, et pour le chevalier, c’est un homme mort. Quelle femme êtes-vous donc? Faites-le sortir, faites-le sortir. Un peu de bonté vaut encore mieux qu’un meurtre.

MISTRISS FORD.–Et par où sortira-t-il? Où pourrons-nous le cacher. Le mettrons-nous encore dans le panier?

(Rentre Falstaff.)

FALSTAFF.–Non, je ne veux plus me mettre dans le panier; ne puis-je m’évader avant qu’il arrive?

MISTRISS PAGE.–Hélas! trois frères de monsieur Ford, armés de pistolets, gardent la porte, afin que rien ne sorte: sans cela, vous auriez pu vous échapper, avant qu’il vint.–Mais que faites-vous là?

FALSTAFF.–Que ferai-je?–Je vais me fourrer dans la cheminée.

MISTRISS FORD.–C’est là qu’ils viennent tous en rentrant décharger leurs fusils de chasse. Descendez dans le four.

FALSTAFF.–Où est-il?

MISTRISS FORD.–Il vous y chercherait encore, sur ma vie. La maison n’a pas une armoire, un coffre, une cassette, un trou, un puits, une voûte dont il ne tienne un état par écrit pour s’en souvenir dans l’occasion; et il fait la revue d’après sa note. Il n’y a pas moyen de vous cacher dans la maison.

FALSTAFF.–Il faut donc en sortir?

MISTRISS PAGE.–Si vous sortez sous votre propre figure, vous êtes mort.–A moins que vous ne sortiez déguisé…

MISTRISS FORD.–Comment pourrons-nous le déguiser?

MISTRISS PAGE.–Hélas! en vérité, je n’en sais rien. Il n’y a pas de robe de femme assez large pour lui, sans quoi avec un chapeau de femme, un masque et une coiffe, il pourrait n’être pas reconnu.

FALSTAFF.–Mes chères amies, imaginez quelque chose, tout ce qu’il vous plaira plutôt que de laisser arriver un malheur.

MISTRISS FORD.–La tante de ma servante, la grosse femme de Brentford, a laissé une robe là-haut MISTRISS PAGE.–Sur ma parole, c’est là notre affaire. Elle est aussi grosse que lui. Vous avez aussi son chapeau de frise et son masque.–Montez vite là-haut, sir John.

MISTRISS FORD.–Allez, allez, cher sir John, tandis que madame Page et moi vous chercherons quelque coiffe à votre tête.

MISTRISS PAGE.–Vite, vite, je vous aurai bientôt accommodé. Passez toujours la robe.

(Falstaff sort.)

MISTRISS FORD.–Je voudrais bien que mon mari le rencontrât sous cette mascarade. Il ne peut souffrir la vieille femme de Brentford, il prétend qu’elle est sorcière, il lui a défendu la maison, et l’a menacée de la battre.

MISTRISS PAGE.–Que le ciel puisse le conduire sous la canne de ton mari, et qu’ensuite le diable conduise la canne!

MISTRISS FORD.–Mais mon mari vient-il sérieusement?

MISTRISS PAGE.–Oui, très sérieusement. Il parle même du panier. Il faut, je ne sais comment, qu’il en ait appris quelque chose.

MISTRISS FORD.–C’est ce que nous allons savoir. Je vais faire emporter de nouveau le panier par mes gens, de manière qu’il le rencontre à la porte comme la dernière fois.

MISTRISS PAGE.–C’est bon, mais il va être ici dans l’instant. Songeons à la toilette de la sorcière de Brentford.

MISTRISS FORD.–Laissez-moi d’abord donner mes ordres à mes gens pour le panier. Montez, je vais vous porter une coiffe.

MISTRISS PAGE.–Puisse-t-il être pendu, le vilain débauché! nous ne saurions le maltraiter assez. Nous laisserons dans ce que nous allons faire une preuve que les femmes peuvent en même temps être joyeuses et vertueuses. Nous n’agissons pas, nous autres qu’on voit toujours rire et plaisanter. Le vieux proverbe a dit vrai: C’est le cochon paisible qui mange tout ce qu’il trouve42.

Note 42: (retour) Still swine eat all the draff.

(Elle sort.)

(Entrent les domestiques.)

MISTRISS FORD.–Allez, vous autres, reprendre le panier sur vos épaules; votre maître est presque à la porte: s’il vous ordonne de le mettre à terre, obéissez-lui.–Allons, dépêchez.

(Elle sort.)

PREMIER DOMESTIQUE.–Viens, toi, soulevons notre charge.

SECOND DOMESTIQUE.–Prions Dieu qu’il ne soit pas rempli encore d’un chevalier!

PREMIER DOMESTIQUE.–J’espère que non. J’aimerais autant porter le même volume en plomb.

(Entrent Ford, Page, Shallow, Caius et Evans.)

FORD.–D’accord, monsieur Page. Mais si la chose est prouvée, avez-vous quelque secret pour faire que je ne sois pas un sot?–A bas le panier, marauds!–Qu’on appelle ma femme!–Allons; jeune galant du panier, sortez.–O suppôts d’infamie que vous êtes!–Il y a une fédération, une ligue, une cabale, une conspiration contre moi; mais le diable en aura la honte. Holà! ma femme, sortez, paraissez, paraissez; paraissez donc quand je vous appelle; venez nous montrer quelles honnêtes hardes vous envoyez au blanchissage.

PAGE.–Eh! mais vraiment, ceci passe les bornes, monsieur Ford: on ne peut pas vous laisser en liberté plus longtemps, il faudra vous enfermer.

EVANS.–C’est de la folie; il est aussi fou qu’un chien enragé.

(Entre mistriss Ford.)

SHALLOW.–Cela n’est pas bien, monsieur Ford; en vérité, cela n’est pas bien.

FORD.–C’est précisément ce que je dis, monsieur. Avancez ici, mistriss Ford, mistriss Ford, l’honnête femme, l’honnête femme, l’épouse modeste, la vertueuse créature qui a un sot jaloux de mari, avancez. Je vous soupçonne à tort, mistriss, n’est-il pas vrai?

MISTRISS FORD.–Le ciel me soit témoin que vous êtes injuste, si vous me soupçonnez de rien de malhonnête.

FORD.–Très-bien dit, front d’airain: soutenez ce ton. Allons, drôle, sortez.

(Il jette les hardes hors du panier.)

PAGE.–Cela est trop fort.

MISTRISS FORD.–N’avez-vous pas de honte? Laissez là ces hardes.

FORD.–Je vous démasquerai.

EVANS.–Cela est déraisonnable. Quoi vous voulez chercher querelle au linge de votre femme! Allons, laissez, laissez.

FORD.–Videz le panier, vous dis-je.

MISTRISS FORD.–Comment, monsieur, comment?

FORD.–Monsieur Page, comme il fait jour, un homme a été emporté hier de ma maison dans ce panier. Pourquoi ne peut-il pas s’y trouver encore aujourd’hui? j’ai la certitude qu’il est dans la maison. Mes avis sont sûrs, ma jalousie est fondée en raison. Otez-moi tout ce linge.

MISTRISS FORD.–Si vous trouvez là un homme à tuer il faut qu’il soit de l’espèce des mouches.

PAGE.–Il n’y a point là d’homme.

SHALLOW.— Par ma fidélité, cela n’est pas bien, monsieur Ford, vous vous faites tort.

EVANS.–Monsieur Ford, mettez-vous en prière, et ne suivez pas les inclinations de votre coeur. C’est jalousie que tout cela.

FORD.–A la bonne heure. Celui que je cherche n’est pas là.

PAGE.–Ni ailleurs que dans votre cervelle.

FORD.–Aidez-moi à fouiller partout cette seule fois. Si je ne trouve rien, vous êtes dispensés d’excuser ma folie: faites de moi le sujet de vos plaisanteries de table, qu’on dise de moi: jaloux comme Ford qui cherchait le galant de sa femme dans une coquille de noix. Mais veuillez me satisfaire encore une fois; une dernière fois cherchez avec moi.

MISTRISS FORD.–Eh! madame Page, descendez, ainsi que la vieille femme: mon mari veut monter dans la chambre.

FORD.–La vieille femme? Quelle vieille femme?

MISTRISS FORD.–La vieille de Brentford, la tante de ma servante.

FORD.–Qui, cette sorcière, cette malheureuse, cette impudente coquine? Ne lui ai-je pas interdit ma maison? C’est-à-dire, qu’elle vient ici rendre quelque message. Nous autres simples mortels, nous ne pouvons pas savoir tout ce qui passe par la main d’une diseuse de bonne aventure. Elle se sert de charmes, de caractères, de figures et autres menteries de cette espèce. Cela est hors de notre portée; nous n’y connaissons rien. Descendez, sorcière que vous êtes, vieille bohémienne; descendez, quand je vous le dis.

MISTRISS FORD.–Non, mon bon cher mari. Mes bons messieurs, empêchez-le de frapper la vieille femme.

(Entre Falstaff habillé en femme, conduit par mistriss Page.)

MISTRISS PAGE.–Venez, mère Babil43, venez; donnez-moi la main.

Note 43: (retour) Mother prat. To prate signifie babiller; il a fallu traduire le nom pour donner quelque sens à la réplique de Ford.

FORD.–Ah! je lui en donnerai du babil. Hors de chez moi, sorcière. (Il le bat.) Vieux graillon, coquine, drôlesse, salope que vous êtes. Ah! je vous conjurerai, moi, je vous dirai la bonne aventure.

(Falstaff sort.)

MISTRISS PAGE.–N’avez-vous pas de honte? Je crois, en vérité que vous avez tué cette pauvre femme.

MISTRISS FORD.–Vraiment, cela pourrait bien être.–Cela vous fera honneur.

FORD.–Je voudrais qu’elle fût pendue, la sorcière.

EVANS.–A vrai dire, je crois bien que la femme est une sorcière. Je n’aime pas qu’une femme ait une grande barbe, et j’ai vu une grande barbe sous son masque.

FORD.–Messieurs, voulez-vous me suivre? Je vous en conjure; suivez-moi; vous serez témoins du résultat de mes soupçons. Si je ne fais pas lever une pièce, ne me croyez plus quand j’aboierai.

PAGE.–Allons, prêtons-nous encore à sa fantaisie. Venez, messieurs.

(Page, Ford, Shallow et Evans sortent.)

MISTRISS PAGE.–Je vous réponds qu’il a été pitoyablement arrangé.

MISTRISS FORD.–Dites donc impitoyablement.

MISTRISS PAGE.–J’opine pour que le bâton soit béni et suspendu sur l’autel: il a servi à une action méritoire.

MISTRISS FORD.–Pensez-vous qu’autorisées comme nous le sommes par notre dignité de femmes et le témoignage d’une bonne conscience, nous puissions pousser plus loin notre vengeance?

MISTRISS PAGE.–Je crois bien que l’esprit de libertinage doit avoir reçu son compte, et qu’à moins de s’être engagé au diable par dits et dédits44, il ne songera plus à attenter à notre honneur.

Note 44: (retour) In fee simple, with fine and recovery.

MISTRISS FORD.–Dirons-nous à nos maris les tours que nous lui avons joués?

MISTRISS PAGE.–Certainement, ne fût-ce que pour ôter de l’esprit du vôtre les fantaisies qu’il y a mises. S’ils jugent dans leur sagesse que ce pauvre gros mauvais sujet de chevalier ne soit pas encore assez puni, nous continuerons d’être les ministres de la vengeance.

MISTRISS FORD.–Je vous garantis qu’ils voudront lui en faire publiquement la honte. Quant à moi, je pense que la raillerie ne serait pas complète si on ne la terminait par un affront public.

MISTRISS PAGE.–Allons donc tout de suite mettre les fers au feu, et ne laissons rien refroidir.

(Elles sortent.)

 

SCÈNE III

Une pièce dans l’hôtellerie de la Jarretière.

Entrent L’HÔTE et BARDOLPH.

 

BARDOLPH.–Monsieur, les Allemands vous demandent trois chevaux. Leur duc, en personne, arrive demain à la cour, et ils vont au-devant de lui.

L’HÔTE.–Qu’est-ce? Quel est ce duc qui voyage si secrètement? Je n’ai pas entendu dire qu’il vînt à la cour. Fais-moi parler avec ces étrangers. Ils parlent anglais?

BARDOLPH.–Oui, monsieur, je vais vous les envoyer.

L’HÔTE.–Ils auront mes chevaux, mais ils les payeront; je les épicerai. Ils disposent de ma maison depuis huit jours, et j’ai délogé pour eux mes autres hôtes. Il faut qu’ils payent, je les arrangerai. Allons, viens.

(Ils sortent.)

 

SCÈNE IV

Une pièce dans la maison de Ford.

Entrent PAGE, FORD, MISTRISS PAGE, MISTRISS FORD et SIR HUGH EVANS.

 

EVANS.–C’est bien là la plus belle invention féminine que j’aie jamais rencontrée.

PAGE.–Et il vous a fait remettre ces deux lettres en même temps?

MISTRISS PAGE.–Dans le même quart d’heure.

FORD.–Pardonne-moi, ma femme. Désormais fais ce que tu voudras; je soupçonnerai plutôt le soleil d’être froid, que toi d’être légère. Tu as fait rentrer dans une âme hérétique une inébranlable foi en ta vertu.

PAGE.–C’est bien, c’est bien, en voilà assez. Ne soyez pas aussi extrême dans la réparation que vous l’avez été dans l’offense; mais occupons-nous de notre projet. Il faut donc, pour en avoir publiquement le plaisir, que nos femmes donnent encore un rendez-vous à ce gros vieux coquin, et là nous le surprendrons et l’accablerons de ridicule.

FORD.–Je ne vois point pour cela de meilleure idée que la leur.

PAGE.–Quoi! de lui faire dire qu’elles l’attendent à minuit dans le parc? Allons donc, il ne s’y fiera jamais.

EVANS.–Vous dites qu’il a été jeté dans la rivière, et qu’il a été rudement battu sous la robe de la vieille femme? Il doit, ce me semble, avoir des terreurs qui l’empêcheront de venir. Sa chair, je pense, est mortifiée: il n’aura plus de désirs.

PAGE.–Je le pense de même.

MISTRISS FORD.–Imaginez seulement ce qu’on peut faire de lui quand il y sera, et nous nous chargeons d’imaginer à nous deux les moyens de l’y amener.

MISTRISS PAGE.–Il y a un vieux conte sur Herne le chasseur, autrefois garde de la forêt de Windsor, et qui, tant que dure l’hiver, revient toutes les nuits à minuit précis tourner autour d’un chêne avec un grand bois de cerf sur la tête. Dans son passage, il flétrit l’arbre, ensorcelle le bétail, change en sang le lait des vaches, et porte une chaîne qu’il secoue avec un bruit effroyable. Vous avez entendu parler de cet esprit, et vous savez que nos crédules et superstitieux ancêtres y ajoutaient foi, et qu’ils ont transmis à notre âge, comme une vérité, le conte de Herne le chasseur.

PAGE.–Comment, nous ne manquons point de gens encore qui n’oseraient, dans la nuit, passer auprès du chêne de Herne. Mais qu’en voulez-vous faire?

MISTRISS FORD.–Eh! vraiment, c’est la base de notre projet. Il faut que Falstaff vienne nous trouver au pied du chêne, déguisé sous la figure de Herne, avec de grandes cornes énormes sur la tête.

PAGE.–Soit: admettons qu’il y vienne. Et sous ce déguisement, qu’en ferez-vous? Quel est votre plan?

MISTRISS PAGE.–Nous y avons songé, et le voici. Nous déguiserons Nan Page, ma fille, et mon petit garçon, ainsi que trois ou quatre enfants de leur taille, en farfadets, en fées, en lutins, avec des habillements blancs et verts, des couronnes de bougies allumées sur leurs têtes, et des sonnettes dans leurs mains. On les cacherait dans quelque fossé des environs, et au moment où nous aborderions Falstaff elle et moi, ils en sortiraient tout à coup en faisant entendre des chants bizarres. A leur vue, nous fuirions toutes deux remplies de frayeur; ils l’entoureraient, et, selon l’usage des fées, se mettraient à pincer l’impur chevalier, lui demandant comment, à l’heure de leurs ébats magiques, il ose, sous cette figure profane; pénétrer dans leurs asiles sacrés.

MISTRISS FORD.–Et jusqu’à ce qu’il ait avoué la vérité, nos génies supposés le pinceraient d’importance, et le brûleraient avec leurs bougies.

MISTRISS PAGE.–Quand il aura tout avoué, nous paraîtrons tous; nous désencornerons l’esprit, et le ramènerons à Windsor en nous moquant de lui.

FORD.–Si nos jeunes gens ne sont pas très-bien instruits, ils ne joueront jamais leur rôle.

EVANS.–J’enseignerai aux enfants à se conduire, et je veux aussi, comme un de ces babouins, brûler le chevalier avec mon flambeau.

FORD.–Cela sera excellent. Je me charge d’acheter les masques.

MISTRISS PAGE.–Ma Nan sera la reine des fées. Je la déguiserai joliment avec une robe blanche.

PAGE.–Je vais aller acheter l’étoffe (à part), et dire en secret à Slender d’enlever ma Nan, pour l’aller épouser à Eton. (Haut.) Allons, envoyez à l’instant chez Falstaff.

FORD.–Et moi j’y retournerai sous mon nom de Brook, afin qu’il me dise ses projets. Je suis persuadé qu’il viendra.

MISTRESS PAGE.–Sans nul doute. Allez vous occuper de nous fournir tout le déguisement de nos lutins avec les accessoires.

EVANS.–Dépêchons-nous, ce sera un plaisir admirable, et une très-vertueuse fourberie.

(Ford, Page et Evans sortent.)

MISTRISS PAGE.–Mistriss Ford, chargez-vous d’envoyer Quickly à sir John, pour savoir ce qu’il pense. (Mistriss Ford sort.) Pour moi, je vais chez le docteur; il a mon agrément. Je ne consentirai pas à ce qu’un autre que lui devienne le mari de Nan Page. Slender a de bons biens, mais c’est un idiot. Mon mari le préfère à tous, mais le docteur a des écus et de bons amis à la cour. Il aura ma fille; c’est lui qui l’aura, dussent mille autres meilleurs que lui venir la demander.

(Elle sort.)

 

SCÈNE V

Une pièce dans l’hôtellerie de la Jarretière.

Entrent L’HÔTE et SIMPLE.

 

L’HÔTE.–Que cherches-tu ici, butor, lourde caboche? Qu’est-ce? Dis, parle, réponds, vite, prompt, preste et leste.

SIMPLE.–Vraiment, monsieur l’hôte, je souhaiterais parler à sir John Falstaff, de la part de M. Slender.

L’HÔTE.–Voilà sa chambre, sa maison, son château, son lit de maître et son lit volant45. Sur la muraille est peinte tout fraîchement et tout nouvellement l’histoire de l’Enfant prodigue. Allez, frappez, appelez; il vous parlera comme un anthropophaginien46. Frappez, vous dit-on.

Note 45: (retour) Running bed. Il y avait alors dans toutes les chambres à coucher un lit fixe (standing bed), où couchait le maître, et une espèce de coffre ou lit placé sous le premier, qu’on tirait le soir (running bed) et où couchait le domestique.

Note 46: (retour) Anthropophaginian. L’hôte s’amuse presque toujours à embarrasser ceux de ses interlocuteurs qui n’ont pas une grande intelligence de la langue, par des mots bizarres ou employés à contre-sens.

SIMPLE.–Une vieille femme, une grosse femme est montée dans sa chambre. Je prendrai la liberté, monsieur, de demeurer jusqu’à ce qu’elle descende: pour dire le vrai, c’est à elle que je viens parler.

L’HÔTE.–Ah! une grosse femme! Elle pourrait voler le chevalier. Je vais l’appeler.–Eh! mon gros chevalier, gros sir John, parle-nous du creux de tes poumons militaires. Es-tu là? C’est ton hôte, ton Ephésien47 qui t’appelle.

Note 47: (retour) Ephesian. Cette expression est employée dans la première partie de Henri IV: «des Ephésiens de la vieille Église.» Elle doit signifier fidèle, loyal.

FALSTAFF, d’en haut.–Qu’est-ce que c’est, mon hôte?

L’HÔTE.–Voilà un Tartare bohémien qui attend que ta grosse femme descende: laisse-la descendre, mon gros, laisse-la descendre. Mes appartements sont honnêtes. Fi! des tête-à-tête! fi!

(Entre Falstaff.)

FALSTAFF.–Mon hôte, j’avais tout à l’heure chez moi une grosse vieille femme; mais elle est partie.

SIMPLE.–Je vous en prie, monsieur, n’était-ce pas la devineresse de Brentford?

FALSTAFF.–Eh! oui, coquille de moule, c’était elle. Que lui voulez-vous?

SIMPLE.–Mon maître, monsieur, mon maître Slender, m’a envoyé après elle quand il l’a vue passer dans la rue, pour savoir si un certain monsieur Nym, qui lui a volé une chaîne, a la chaîne ou non.

FALSTAFF.–J’ai parlé de cela à la vieille femme.

SIMPLE.–Et que dit-elle, monsieur, je vous prie?

FALSTAFF.–Ma foi, elle dit que l’homme qui a volé la chaîne de M. Slender est précisément celui-là même qui la lui a dérobée.

SIMPLE.–J’aurais voulu pouvoir parler à la femme en personne. J’avais d’autres choses à lui demander encore de sa part.

FALSTAFF.–Quelles choses? Dites-les-nous.

L’HÔTE.–Oui, allons, sur-le-champ.

SIMPLE.–Je ne peux pas les dissimuler.

FALSTAFF.–Dissimule-les, ou tu es mort.

SIMPLE.–Eh bien, monsieur, ce n’est pas autre chose que concernant mistriss Anne Page, pour savoir si c’est la destinée de mon maître de l’avoir, ou non.

FALSTAFF.–Oui, oui, c’est sa destinée.

SIMPLE.–Quoi, monsieur?

FALSTAFF.–De l’avoir ou non. Allez, rapportez-lui que la vieille femme me l’a dit ainsi.

SIMPLE.–Puis-je prendre la liberté de le lui dire ainsi, monsieur?

FALSTAFF.–Oui, mon garçon48, prenez cette grande Liberté.

Note 48: (retour) Master tike. Maître tique. Il est impossible de rendre et même de comprendre le sens de ce sobriquet.

SIMPLE.–Je remercie Votre Seigneurie. Je réjouirai mon maître par ces bonnes nouvelles.

(Simple sort.)

L’HÔTE.–Tu es un savant, tu es un savant, sir John. Avais-tu réellement une devineresse chez toi?

FALSTAFF.–Oui, j’en avais une, mon hôte, une qui m’a appris plus de choses que je n’en avais su dans toute ma vie, et je n’ai rien payé pour cela: c’est moi qu’on a payé pour apprendre.

(Entre Bardolph.)

BARDOLPH.–Hélas! merci de nous, monsieur; nous sommes volés, volés, en conscience.

L’HÔTE.–Où sont mes chevaux? Rends-moi bon compte de mes chevaux, coquin.

BARDOLPH.–Partis avec les filous. Aussitôt que nous avons dépassé Éton, j’étais en croupe derrière l’un d’eux; ils me prennent et me jettent dans un fossé plein de boue: tous trois piquent, et les voilà partis comme trois diables allemands, trois docteurs Faust.

L’HÔTE.–Ils ont été à la rencontre de leur duc, coquin; ne dis point qu’ils ont pris la fuite: les Allemands sont d’honnêtes gens.

(Entre sir Hugh Evans.)

EVANS.–Où est notre hôte?

L’HÔTE.–De quoi s’agit-il, monsieur?

EVANS.–Tenez l’oeil à vos écots. Un de mes amis qui vient de se rendre à la ville, m’a dit qu’il y avait trois Allemands49 qui ont volé à tous les hôtes de Readings, de Maidenhead et de Colebrook, leurs chevaux et leur argent. Je vous en informe par bonne volonté, voyez-vous. Vous êtes prudent, vous êtes rempli de sarcasmes et de plaisanteries pour rire: il ne convient pas que vous soyez dupé. Adieu.

(Il sort.)

Note 49: (retour) Couzin germans, hat have cozened. Jeu de mots intraduisible sur cosen (filouter), cosener germans (filous allemands et l’expression française de cousins germains.

(Entre Caius.)

CAIUS.–Où est mon hôte de la Jarretière?

L’HÔTE.–Le voici, monsieur le docteur, dans la perplexité, et dans un dilemme fort obscur.

CAIUS.–Je ne sais pas ce que c’est; mais on me dit que vous faites de grands préparatifs pour un duc de Germanie. Sur ma foi, on ne sait pas à la cour qu’il vienne un duc comme cela. Je vous dis ceci par bonne volonté. Adieu.

Il sort.)

L’HÔTE.–Au secours! haro! Cours, traître!–Assistez-moi, chevalier. Je suis ruiné. Cours vite. Crie haro, crie. Traître, je suis ruiné.

(L’hôte et Bardolph sortent.)

FALSTAFF, seul.–Je voudrais que le monde entier fût dupé, puisque je l’ai été, moi, et de plus battu. Si l’on venait à savoir à la cour comment j’ai été métamorphosé, et comment dans cette métamorphose j’ai été baigné et bâtonné, ils me feraient fondre ma graisse goutte à goutte pour en huiler les bottes des pêcheurs. Je réponds qu’ils m’assommeraient de leurs bons mots, jusqu’à ce que je fusse aplati comme une poire tapée. Je n’ai jamais prospéré depuis le jour où je trichai à la prime.–Oui, si j’avais l’haleine assez longue pour dire mes prières, je ferais pénitence.

(Entre Quickly.)

FALSTAFF.–Ah! vous voilà? De quelle part venez-vous?

QUICKLY.–De la part de toutes deux, ma foi.

FALSTAFF.–Que le diable prenne l’une, et sa femme l’autre: elles seront toutes deux bien pourvues. J’ai plus souffert pour l’amour d’elles, que la malheureuse inconstance du coeur de l’homme ne me permet de supporter.

QUICKLY.–Et n’ont-elles rien souffert? Si fait, je vous en réponds. L’une d’elles surtout, mistriss Ford, la bonne âme, est bleue et noire de coups, à ce qu’on ne lui voie pas une place blanche sur tout le corps.

FALSTAFF.–Que me parles-tu de bleu et de noir? J’en ai, moi, de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel à force d’avoir été battu. J’ai risqué même d’être appréhendé au corps pour la sorcière de Brentford. Sans l’adresse admirable avec laquelle j’ai su prendre tout à fait les manières d’une simple vieille, ce gredin de constable me faisait mettre aux ceps comme sorcière, aux ceps de la canaille.

QUICKLY.–Permettez, sir John, que je vous parle dans votre chambre; vous apprendrez comment vont les affaires, et je vous réponds que vous n’en serez pas mécontent: voici une lettre qui vous en dira quelque chose. Pauvres gens, que de peines pour vous ménager une rencontre! Sûrement l’un de vous ne sert pas bien le ciel, puisque vous êtes si traversés.

FALSTAFF.–Montez dans ma chambre.

(Ils sortent.)

 

SCÈNE VI

Une autre pièce dans l’hôtellerie de la Jarretière.

Entrent FENTON et L’HÔTE.

 

L’HÔTE.–Ne me parlez point, monsieur Fenton: j’ai trop de chagrin; je veux tout laisser là.

FENTON.–Écoute-moi seulement; seconde mon dessein: foi de gentilhomme, je te donnerai cent livres en or au delà de ce que tu as perdu.

L’HÔTE.–Je vous écoute, monsieur Fenton, et du moins je vous promets le secret.

FENTON.–Je vous ai parlé plusieurs fois de mon tendre amour pour la belle Anne Page, qui a répondu à mon affection, en ce qui dépend d’elle, autant que je le puis désirer. J’ai là une lettre d’elle dont le contenu vous étonnera. Les détails de la plaisanterie dont elle me fait part s’y trouvent tellement mêlés avec ce qui me concerne, que je ne puis vous montrer chaque chose séparément et sans vous mettre au fait de tout. Le gros Falstaff doit y jouer un grand rôle. Vous verrez là (lui montrant la lettre) tout le plan de la scène; écoutez-moi donc bien, mon cher hôte.–Ma douce Nan doit se rendre vers minuit au chêne de Herne, pour y représenter la reine des fées. Pour quel objet, vous le verrez ici. Son père lui a recommandé, tandis que chacun serait vivement occupé de son rôle, de s’esquiver sous son déguisement avec Slender, et de se rendre avec lui à Éton, pour l’y épouser immédiatement; elle a feint de consentir.–En même temps sa mère, toujours opposée à ce mariage, et fidèle à son protégé Caius, a de même donné le mot au docteur pour l’enlever tandis que chacun songerait à son affaire, et la conduire au doyenné, où un prêtre l’attend pour la marier sur l’heure; et Anne, soumise en apparence aux projets de sa mère, a aussi donné sa promesse au docteur. Maintenant, écoutez le reste: le père compte que sa fille sera habillée tout en blanc; et que Slender, dans le moment favorable, la reconnaissant à ce vêtement, la prendra par la main, la priera de le suivre, et qu’elle s’en ira avec lui; la mère de son côté, pour la mieux désigner au docteur, car ils seront tous déguisés et masqués, compte la vêtir d’une manière singulière, avec une robe verte flottante, des rubans pendants et des ornements brillants autour de sa tête. Quand le docteur verra l’occasion propice, il doit lui pincer la main, et à ce signal la jeune fille a promis qu’elle le suivrait.

L’HÔTE.–Et qui compte-t-elle tromper, son père ou sa mère?

FENTON–Tous les deux, bon hôte, pour venir avec moi. Ce que je vous demande, c’est d’engager le vicaire à m’attendre dans l’église entre minuit et une heure pour unir nos coeurs dans le lien d’un légitime mariage.

L’HÔTE.–C’est bien; arrangez votre affaire; je vais trouver le vicaire; amenez la jeune fille, vous ne manquerez pas de prêtre.

FENTON.–Je t’en aurai une éternelle obligation, sans compter la récompense que tu recevras sur-le-champ.

(Ils sortent.)

FIN DU QUATRIÈME ACTE

ACTE CINQUIÈME

 

SCÈNE I

Une pièce dans l’hôtellerie de la Jarretière.

Entrent FALSTAFF ET MISTRISS QUICKLY.

 

FALSTAFF.–Trêve de bavardage, je t’en prie. Adieu; je m’y rendrai. Voici la troisième tentative; le nombre impair me portera bonheur, j’espère. Allons, va-t’en. On dit qu’il y a dans les nombres impairs une vertu divine, soit qu’ils s’appliquent à la naissance, à la fortune ou à la mort. Adieu.

QUICKLY.–Je vous aurai une chaîne, et je vais faire de mon mieux pour vous procurer une paire de cornes.

FALSTAFF.–Adieu, vous dis-je: le temps se perd, allez, levez la tête, et rengorgez-vous. (Sort mistriss Quickly. Entre Ford.) Ah! vous voilà, monsieur Brook; monsieur Brook, les choses s’éclairciront ce soir, ou jamais. Trouvez-vous vers minuit dans le parc, auprès du chêne de Herne; vous y verrez des merveilles.

FORD.–Mais n’êtes-vous pas allé hier, monsieur, au rendez-vous qu’on vous avait donné?

FALSTAFF.–J’y allai comme vous me voyez, monsieur Brook, en pauvre vieil homme, mais j’en revins en pauvre vieille femme; son mari, le coquin de Ford, a dans le corps le plus fameux enragé démon de jalousie, monsieur Brook, qui se soit jamais avisé de gouverner un fou de son espèce. Je vous dirai qu’il m’a cruellement battu sous ma figure de vieille femme; sous ma figure d’homme je ne craindrais pas Goliath, une aune de tisserand en main: je sais comme un autre que la vie n’est qu’une navette50. Je suis pressé, venez avec moi; je vous conterai tout cela, monsieur Brook. Depuis le temps où je plumais la poule, négligeais mes leçons et fouettais le sabot, je n’avais pas su ce que c’est que d’être battu jusqu’aujourd’hui. Suivez-moi, je vous dirai d’étranges choses de ce coquin de Ford. J’en serai vengé cette nuit et je vous livrerai sa femme. Votre expédition est réglée; j’ai la Ford dans mes mains. Venez, d’étranges affaires se préparent, monsieur Brook, venez.

(Ils sortent.)

Note 50: (retour) Life is a shuttle. Allusion à des paroles de l’Écriture.

 

SCÈNE II

Le parc de Windsor.

Entrent PAGE, SHALLOW ET SLENDER.

 

PAGE.–Venez, venez. Il faut nous tapir dans ces fossés du château, jusqu’à ce que les flambeaux de nos lutins nous donnent le signal. Mon fils Slender, songez à ma fille.

SLENDER.–Oui vraiment, j’ai parlé avec elle, et nous sommes convenus d’un mot du guet pour nous reconnaître l’un l’autre. J’irai à elle; elle sera en blanc; je dirai chut, elle répondra budget; et, voyez-vous, par là nous nous reconnaîtrons l’un l’autre.

SHALLOW.–Voilà qui est bien; mais qu’avez-vous besoin de votre chut; ou de son budget? Le blanc l’annoncera et la désignera de reste. Dix heures ont sonné.

PAGE.–La nuit est noire. Des follets, des lumières y figureront au mieux. Que le ciel protège notre divertissement! Personne ici ne songe à mal que le diable, et nous le reconnaîtrons à ses cornes.–Allons, suivez-moi.

(Ils sortent.)

 

SCÈNE III

La grande rue de Windsor.

Entrent MISTRISS PAGE, FORD ET le DOCTEUR CAIUS.

 

MISTRISS PAGE.–Monsieur le docteur, ma fille est en vert. Dès que vous trouverez votre moment, prenez son bras, menez-la au doyenné, et hâtez la cérémonie. Entrez toujours dans le parc: il faut que nous deux nous nous y rendions ensemble.

CAIUS.–Je sais ce que je dois faire. Adieu.

MISTRISS PAGE.–Bon succès, docteur. (Il sort.) Mon mari se réjouira moins du tour qu’on prépare à Falstaff, qu’il ne se fâchera du mariage de Nancy avec le docteur. Mais n’importe. Mieux vaut une petite gronderie qu’un grand crève-coeur.

MISTRISS FORD.–Où est Jean avec sa troupe de lutins? et Hugh, notre diable gallois?

MISTRISS PAGE.–Ils sont tous accroupis dans une ravine voisine du chêne de Herne, avec des lumières cachées. Au moment où Falstaff viendra nous joindre, il les feront tous à la fois briller au milieu de la nuit.

MISTRISS FORD.–Il est impossible qu’il ne soit pas effrayé.

MISTRISS PAGE.–S’il n’est pas effrayé, au moins sera-t-il honni; et s’il s’effraye, il sera mieux honni encore.

MISTRISS FORD.–Nous le conduisons joliment dans le piége.

MISTRISS PAGE.–Pour punir de tels libertins et leurs vilains désirs, un piége n’est pas une trahison.

MISTRISS FORD.–L’heure approche. Au chêne, au chêne.

(Elles sortent.)

 

SCÈNE IV

Le parc de Windsor.

Entrent EVANS ET des FÉES.

 

EVANS.–Trottez, trottez, petites fées: venez, et souvenez-vous bien de vos rôles. De la hardiesse, je vous prie. Suivez-moi dans le ravin; et quand je vous dirai le mot du guet, faites ce que je vous ai dit. Allons, allons, trottez, trottez.

(Ils sortent.)

 

SCÈNE V

Une autre partie du parc.

Entre FALSTAFF déguisé avec un bois de cerf sur la tête.

 

FALSTAFF.–L’horloge de Windsor a sonné minuit; l’heure s’avance.–Dieux au sang amoureux, assistez-moi maintenant. Souviens-toi, Jupiter, que tu devins taureau pour ton Europe: l’amour s’assit entre tes cornes. O puissance de l’amour qui, dans quelques occasions, fait d’une bête un homme, et dans quelques autres fait de l’homme une bête! tu devins cygne aussi, Jupiter, pour l’amour de Léda. Oh! tout-puissant amour! combien le dieu alors se rapprochait de la nature d’une oie! Le premier péché te changea en bétail; péché de bête! oh! Jupiter! et le second te transforme en volaille, penses-y, Jupiter; péché de volage51.–Quand les dieux sont si lascifs, que feront les pauvres humains? Quant à moi, je suis cerf de Windsor, et, je puis le dire, le plus gras de la forêt! Jupin, rafraîchis et calme mon automne, ou ne trouve pas mauvais que je dépense l’excès de mon embonpoint52. Qui vient ici? Est-ce ma biche?

Note 51: (retour) A foul fault, dit Falstaff, jouant sur le mot fowl (oiseau) et le mot foul (coupable, odieux). Il a fallu chercher quelque espèce d’équivalent à cette plaisanterie.

Note 52: (retour) Send me a cool rut-time, Jove, or who can blame me to piss my tallow?

(Entrent mistriss Ford et mistriss Page.)

MISTRESS FORD.–Sir John, est-ce vous, mon cerf, mon vigoureux cerf53?

Note 53: (retour) My male deer. Le jeu de mots sur deer (daim) et dear (cher) s’est déjà rencontré plusieurs fois: il a été impossible de le rendre ici même par un équivalent.

FALSTAFF.–Oui, ma biche aux poils noirs54. Que maintenant le ciel fasse pleuvoir des patates55, fasse résonner sa foudre sur l’air des Vertes manches, m’envoie une grêle d’épices, une neige de panicots, qu’une tempête de stimulants vienne m’assaillir! Voilà mon asile.

(Il l’embrasse.)

Note 54: (retour) Black scut.

Note 55: (retour) Potatoes. Les patates, lorsqu’on les introduisit en Angleterre, y passaient pour un stimulant. Probablement l’air des Vertes manches rappelait à Falstaff quelque idée gaillarde, et, au lieu d’épices, il demande une grêle de kissing comfits; ce qu’il a fallu rendre autrement pour être intelligible en français. Pour les kissing comfits, voyez les notes de Roméo et Juliette.

MISTRESS FORD–Mistriss Page est venue avec moi, mon cher coeur.

FALSTAFF.–Partagez-moi comme un chevreuil offert à deux juges; prenez chacune un quartier. Je garde pour moi mes côtes; mes épaules seront pour le garde du bois56. Quant à mes cornes, je les lègue à vos maris. Ha! ha! suis-je l’homme du bois? Sais-je imiter Herne le chasseur?–Allons, Cupidon se montre enfin garçon de conscience; il fait restitution.–Comme il est vrai que je suis un esprit loyal, soyez les bienvenues.

Note 56: (retour) The fellow of this walk. Dans les règles de la vénerie, les épaules de la bête revenaient de droit au garde du bois.

(Bruit derrière le théâtre.)

MISTRISS PAGE.–Hélas! quel bruit est-ce là?

MISTRESS FORD.–Le ciel nous pardonne nos péchés!

FALSTAFF.–Qu’est-ce que cela peut-être?

MISTRISS FORD ET MISTRESS PAGE.–Fuyons, fuyons.

(Elles se sauvent en courant.)

FALSTAFF.–Je pense que le diable ne veut pas me voir damné, de peur que l’huile contenue dans ma personne ne mette le feu à l’enfer; autrement il ne me traverserait pas ainsi.

(Entrent sir Hugh Evans en satyre, mistriss Quickly et Pistol. Anne Page en reine des fées, accompagnée de son frère et de plusieurs autres jeunes garçons déguisés en fées avec des bougies allumées sur la tête.)

QUICKLY.–Esprits noirs, gris, verts et blancs qui vous réjouissez au clair de la lune et sous les ombres de la nuit; enfants sans père57, entre les mains de qui repose l’immuable destinée, rendez-vous à votre devoir et remplissez vos fonctions. Lutin crieur, faites l’appel des Fées.

Note 57: (retour) You orphan-heirs of fixed destiny. Les commentateurs sont demeurés dans l’embarras sur le sens de ce passage qui ne paraît cependant pas très-difficile à saisir. Dans les superstitions relatives aux fées, lutins et esprits follets, etc., on attribue à ces êtres mystérieux tous les effets de ce que nous appelons hasard, tout événement qui n’est pas le résultat d’une prédétermination connue. Ainsi, confondant poétiquement l’agent avec son action, Shakspeare a pu prendre les fées, les lutins, etc., pour les hasards eux-mêmes, et, dans ce sens, les appeler orphans, orphelins, enfants sans père. Ensuite heir, dans la langue de Shakspeare, signifie pour le moins aussi souvent possesseur qu’héritier. Il n’est pas douteux que le double sens du mot, joint surtout à celui d’orphans (héritiers orphelins), n’ait ici séduit Shakspeare qui ne résiste jamais à ce genre de séduction; mais il paraît également clair que, par heirs of fixed destiny, il a entendu ceux entre les mains de qui réside, est déposée l’immuable destinée; et, peut-être ici, le vague de l’expression convient-il assez bien au genre d’idées qu’avait à rendre le poëte.

PISTOL.–Esprits, écoutez vos noms; silence, atomes aériens. Cri, cri, élance-toi aux cheminées de Windsor, et là où le feu ne sera pas couvert, le foyer point balayé, pince les servantes jusqu’à les rendre violettes comme des mûres. Notre rayonnante reine hait les malpropres et la malpropreté.

FALSTAFF, bas, tremblant.–Ce sont des lutins! quiconque leur parle est mort. Je vais fermer les yeux et me coucher à terre; leurs oeuvres sont interdites à l’oeil de l’homme.

EVANS.–Où est Bède? Allez, et quand vous trouverez une jeune fille qui, avant de se coucher, ait dit trois fois ses prières, réjouissez son imagination, et donnez-lui le profond sommeil de l’insouciante enfance; mais pour celles qui dorment sans songer à leurs péchés, pincez-leur les bras, les jambes, le dos, les épaules, les côtés et le menton.

QUICKLY.–A l’ouvrage, à l’ouvrage; esprits, parcourez le château de Windsor, en dedans et en dehors. Fées, répandez les dons du bonheur dans chacune de ses salles sacrées; que jusqu’au jour du jugement il demeure entier autant que magnifique, digne de son possesseur, et son possesseur digne de lui. Nettoyez avec le parfum du baume et des fleurs les plus précieuses les siéges destinés aux différentes dignités de l’ordre, les statues ornées, les cottes d’armes, et les écussons à jamais sanctifiés par les plus loyales armoiries. Et pendant la nuit, fées des prairies, ayez soin, en chantant, de former un cercle semblable à celui de la Jarretière. Que l’endroit qui en portera l’empreinte devienne d’un vert plus frais et plus fertile que celui d’aucune des prairies qu’on ait jamais pu voir. Honni soit qui mal y pense y sera écrit par vous, en touffes de couleur d’émeraude, en fleurs incarnates bleues et blanches, semblables aux saphirs, aux perles et à la riche broderie qui s’attache au-dessous du genou fléchissant de cette brillante chevalerie. Les fées écrivent en caractères de fleurs. Allez, dispersez-vous, mais n’oublions pas la danse d’usage que nous devons former autour du chêne de Herne jusqu’à ce que l’horloge ait sonné une heure.

EVANS.–Je vous prie, prenons-nous les mains dans l’ordre accoutumé; vingt vers luisants nous serviront de lanternes pour conduire notre danse autour de l’arbre. Mais arrêtez, je sens un homme de la moyenne terre.

FALSTAFF.–Que les cieux me défendent de ce lutin gallois! il me changerait en un morceau de fromage.

EVANS.–Vil insecte, tu as été rejeté dès ta naissance.

QUICKLY.–Que le feu d’épreuve touche le bout de son doigt; s’il est chaste, la flamme retournera en arrière et il n’en sentira aucune douleur; mais s’il tressaille, sa chair renferme un coeur corrompu.

PISTOL.–A l’épreuve, venez!

EVANS.–Venez voir si son bois prendra feu.

(Ils le brûlent avec leurs flambeaux.)

FALSTAFF.–Oh! oh! oh!

QUICKLY.–Corrompu, corrompu, souillé de mauvais désirs! Fées, entourez-le; que vos chants lui reprochent sa honte; et, en tournant, pincez-le en cadence.

EVANS.–Cela est juste; il est plein de vices et d’iniquités.

(Chant.)

Honte aux coupables désirs,

Honte à l’impureté et à la luxure:

La luxure est un feu

Allumé dans le sang par l’incontinence des désirs du coeur;

Ses flammes s’élèvent insolemment,

Excitées par la pensée, et aspirent toujours plus haut.

Pincez-le, fées, toutes ensemble;

Pincez-le pour punir son infamie;

Pincez-le, brûlez-le, tournez autour de lui,

Jusqu’à ce que vos flambeaux, la lumière des étoiles

Et le clair de lune aient cessé de briller.

(Durant ce chant, les fées pincent Falstaff. Le docteur Caius arrive d’un côté et enlève une des fées habillée de vert; Slender vient par une autre route, enlève une des fées vêtue de blanc; puis Fenton survient et s’échappe avec Anne Page. Un bruit de chasse se fait entendre derrière le théâtre;
toutes les fées s’enfuient. Falstaff arrache ses cornes et se relève.)

(Entrent Page et Ford, mistriss Page et mistriss Ford. Ils se saisissent de Falstaff.)

PAGE.–Non, ne fuyez pas ainsi.–Je crois que nous vous avons attrapé pour le coup: n’avez-vous donc pas pour vous échapper d’autre déguisement que celui de Herne le chasseur?

MISTRISS PAGE.–Allons, je vous prie, venez: ne poussons pas plus loin la plaisanterie. Eh bien, mon cher sir John, que dites-vous maintenant des femmes de Windsor? Et vous, mon mari, voyez: cette belle paire de cornes ne convient-elle pas mieux à la forêt qu’à la ville?

FORD.–Eh bien, mon cher monsieur, qui de nous deux est le sot?… Monsieur Brook, Falstaff est un gredin, gredin de cocu. Voilà ses cornes, monsieur Brook; et de toutes les jouissances qu’il s’était promises sur ce qui appartient à Ford, il n’a eu que celle de son panier de lessive, de sa canne, et de vingt livres sterling qu’il faudra rendre à M. Brook. Ses chevaux sont saisis pour gage, monsieur Brook.

MISTRISS FORD.–Sir John, le malheur nous en veut; nous n’avons jamais pu parvenir à nous trouver ensemble. Allons, je ne vous prendrai plus pour mon amant; mais je vous tiendrai toujours pour cher58.

Note 58: (retour) My deer. Toujours le même jeu de mots entre deer et dear. On a tâché d’y substituer celui de cher et chair, une traduction parfaitement fidèle étant impossible.

FALSTAFF.–Je commence à voir qu’on a fait de moi un âne.

MISTRISS FORD.–Oui; et aussi un boeuf gras: les preuves subsistent.

FALSTAFF.–Ce ne sont donc pas des fées? J’ai eu deux ou trois fois l’idée que ce n’étaient pas des fées; et cependant les remords de ma conscience, le saisissement soudain de toutes mes facultés, m’ont aveuglé sur la grossièreté du piége, et m’ont fait croire dur comme fer, contre toute rime et toute raison, que c’étaient des fées. Voyez donc comme l’esprit peut faire de nous un sot, quand il est employé à mal.

EVANS.–Sir John Falstaff, servez Dieu, renoncez à vos mauvais désirs, et les fées ne vous pinceront plus.

FORD.–Bien dit, Hugh l’esprit!

EVANS.–Et vous, renoncez à vos jalousies, je vous en prie.

FORD.–Jamais il ne m’arrivera de me défier de ma femme, que lorsque tu seras en état de lui faire ta cour en bon anglais.

FALSTAFF.–Me suis-je donc desséché, brûlé le cerveau au soleil, au point qu’il ne m’en reste pas assez pour échapper à une grossière déception? Un bouc gallois m’aura fait danser à sa guise, et pourra me coiffer d’un bonnet de fou de son pays? Il serait grand temps qu’on m’étranglât avec une boule de fromage grillé.

EVANS.–Le fromage n’est pas bon avec le beurre; et votre ventre est tout beurre.

FALSTAFF. Fromage et beurre! Ai-je assez vécu pour recevoir la leçon d’un gaillard qui vous met l’anglais en capilotade? En voilà plus qu’il ne faut pour décréditer par tout le royaume la débauche et les courses nocturnes.

MISTRISS PAGE.–Eh quoi, sir John, pensez-vous que quand même nous aurions banni la vertu de nos coeurs, par la tête et par les épaules, et que nous aurions voulu nous damner sans scrupule, le diable eût jamais pu nous rendre amoureuses de vous?

FORD.–D’un vrai pudding, d’un ballot d’étoupes.

MISTRISS PAGE.–D’un essoufflé!

PAGE.–Vieux, glacé, flétri, et d’une bedaine intolérable.

FORD.–D’une langue de Satan!

PAGE.–Pauvre comme Job!

FORD.–Et aussi méchant que sa femme.

EVANS.–Et adonné aux fornications, aux tavernes, au vin d’Espagne, et à la bouteille, et aux liqueurs, et à la boisson, et aux jurements, et aux impudences, et aux ci et aux çà.

FALSTAFF.–Fort bien, je suis le sujet de votre éloquence: vous avez le pion sur moi; je suis confondu; je ne suis pas même en état de répondre à ce blanc-bec de Gallois, et l’ignorance même me foule aux pieds. Traitez-moi comme il vous plaira.

FORD.–Vraiment, mon cher, nous allons vous conduire à Windsor, à un monsieur Brook à qui vous avez filouté de l’argent, et dont vous aviez consenti à vous faire l’entremetteur: je pense que la restitution de cet argent vous sera une douleur beaucoup plus amère que tout ce que vous avez déjà enduré.

MISTRISS FORD.–Non, mon mari, laissez-lui cet argent en réparation; abandonnez-lui cette somme, et comme cela nous serons tous amis.

FORD.–Allons, soit; voilà ma main: tout est pardonné.

PAGE.–Allons, gai chevalier; tu feras collation ce soir chez moi, où tu riras aux dépens de ma femme, comme elle rit maintenant aux tiens: dis-lui que monsieur Slender vient d’épouser sa fille.

MISTRISS PAGE, à part.–Les docteurs en doutent: s’il est vrai qu’Anne Page soit ma fille, elle est actuellement la femme du docteur Caius.

(Entre Slender.)

SLENDER.–Oh! oh! oh! père Page.

PAGE.–Qu’est-ce que c’est, mon fils, qu’est-ce que c’est? est-ce fini?

SLENDER.–Oui, fini….. Je le donne au plus habile homme du comté de Glocester, pour y connaître quelque chose, ou je veux être pendu, là, voyez-vous.

PAGE.–Et de quoi s’agit-il donc, mon fils?

SLENDER.–J’arrive là-bas à Éton pour épouser mademoiselle Anne Page; et elle s’est trouvée être un grand nigaud de garçon: si ce n’avait pas été dans l’église, je l’aurais étrillé, ou il m’aurait étrillé. Si je n’avais pas cru que c’était Anne Page, que je ne bouge jamais de la place; et c’est un postillon du maître de poste!

PAGE.–Sur ma vie, vous vous êtes donc trompé?

SLENDER.–Eh! qu’avez-vous besoin de me le dire? Je le sais bien, morbleu! puisque j’ai pris un garçon pour une fille. Si je m’étais trouvé l’avoir épousé à cause de la figure qu’il avait dans sa robe de femme, j’aurais été bien avancé.

PAGE.–C’est la faute de votre bêtise. Ne vous avais-je pas dit comment vous reconnaîtriez ma fille à la couleur de ses habits?

SLENDER.–Je me suis adressé à celle qui était en blanc; je lui ai dit chut, et elle m’a répondu budget, comme nous en étions convenus, mistriss Anne et moi; et cependant ce n’était pas mistriss Anne, mais un postillon de la poste.

EVANS.–Jésus! monsieur Slender, n’y voyez-vous donc pas assez clair pour ne pas épouser un garçon.

PAGE.–Oh! je suis cruellement vexé. Que faire?

MISTRISS PAGE.–Cher George, ne vous fâchez pas: je savais votre dessein; en conséquence, j’ai fait habiller ma fille en vert, et, pour dire la vérité, elle est maintenant avec le docteur au doyenné, où on les marie.

(Entre Caius.)

CAIUS.–Où est mistriss Anne Page? palsambleu! je suis attrapé; j’ai épousé un garçon, un paysan; ce n’est point Anne Page. Palsambleu! je suis attrapé.

MISTRISS PAGE.–Quoi! n’avez-vous pas pris celle qui était en vert?

CAIUS.–Oui, palsambleu! et c’est un garçon. Palsambleu! je vais soulever tout Windsor.

(Il sort.)

FORD.–C’est étrange! Qui donc aura emmené la véritable Anne Page?

PAGE.–Le coeur ne me dit rien de bon. Voici monsieur Fenton. (Entrent Fenton et mistriss Anne Page.) Que venez-vous faire ici, monsieur Fenton?

ANNE.–Pardon, mon bon père; ma bonne mère, pardon.

PAGE.–Quoi? mademoiselle, comment arrive-t-il que vous ne soyez pas avec monsieur Slender?

MISTRISS PAGE.–Par quel hasard n’êtes-vous pas avec monsieur le docteur, jeune fille?

FENTON.–Vous la troublez: écoutez-moi, vous allez savoir toute la vérité. Chacun de vous la mariait honteusement, sans qu’il y eût aucun amour mutuel. La vérité est qu’elle et moi depuis longtemps engagés l’un à l’autre, nous le sommes maintenant d’une manière si solide, que rien ne peut nous séparer. La faute qu’elle a commise est vertu; et cette fraude ne doit point être traitée ni de supercherie criminelle, ni de désobéissance, ni de manque de respect, puisque par là votre fille évite des jours de malheur et de malédiction que lui aurait fait passer un mariage forcé.

FORD.–Allons, ne restez pas interdits, il n’y a pas de remède: en amour, c’est le ciel qui choisit les conditions; l’argent achète des terres, le sort livre les femmes.

FALSTAFF.–Je suis bien aise de voir qu’en ne voulant que tirer sur moi seul, quelques-uns de vos traits sont retombés sur vous.

PAGE.–Allons, en effet, quel remède?–Fenton, le ciel t’accorde le bonheur! il faut bien accepter ce qu’on ne peut éviter.

FALSTAFF.–Quand les chiens de nuit courent, toutes espèces de bêtes sont prises.

EVANS.–Je danserai et je mangerai des dragées à vos noces.

MISTRISS PAGE.–Allons, je me rends aussi.–Monsieur Fenton que le ciel vous accorde de longs et longs jours de bonheur! Bon mari, allons tous au logis rire, devant un bon feu de campagne, de cette joyeuse histoire; et sir John comme les autres.

FORD.–Ainsi soit-il.–Sir John, vous tiendrez votre parole à monsieur Brook: il passera la nuit avec mistriss Ford.

(Tous sortent.)

FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.