Mesure pour mesure

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COMÉDIE

 

NOTICE
SUR MESURE POUR MESURE

Cette pièce démontre que le génie créateur de Shakspeare pouvait féconder le germe le plus stérile. Une ancienne pièce dramatique, d’un certain Georges Whestone, intitulée Promas et Cassandra, composition pitoyable, est devenue une de ses meilleures comédies. Peut-être n’a-t-il même pas fait l’honneur à Whestone de profiter de son travail; car une nouvelle de Geraldi Cinthio contient à peu près tous les événements de Mesure pour mesure et Shakspeare n’avait besoin que d’une idée première pour construire sa fable et la mettre en action. Dans la nouvelle de Cinthio, et dans la pièce de Whestone, le juge prévaricateur vient à bout de ses desseins sur la soeur qui demande la grâce de son frère. Condamné par le prince à être puni de mort, après avoir épousé la jeune fille qu’il a outragée, il obtient sa grâce par les prières de celle qui oublie sa vengeance dès que le coupable est devenu son époux.

L’épisode de Marianne a été heureusement inventé par Shakspeare pour mieux récompenser la chaste Isabelle. Un critique moderne ne voit qu’une froide vertu dans la conduite de cette jeune novice: il l’eût préférée plus touchée du sort de son frère, et prête à faire le sacrifice d’elle-même. La scène touchante où Isabelle implore Angelo, son hésitation quand il s’agit de sauver son frère aux dépens de son honneur suffisent pour l’absoudre du reproche d’indifférence. Il ne faut pas oublier qu’élevée dans un cloître elle doit avoir horreur de tout ce qui pouvait souiller son corps qu’elle est accoutumée à considérer comme un vase d’élection; d’ailleurs une vertu absolue a aussi sa noblesse, et si elle est moins dramatique que la passion, elle amène ici cette scène si vraie où Claudio, après avoir écouté avec résignation le sermon du moine et se croyant détaché de la vie, retrouve, à la moindre lueur d’espoir, cet instinct inséparable de l’humanité qui nous fait embrasser avec ardeur tout ce qui peut reculer l’instant de la mort. Par quel heureux contraste Shakspeare a placé à côté de Claudio ce Bernardino, abruti par l’intempérance, auquel même il ne reste plus cet instinct conservateur de l’existence!

Le prince, qui veut être la Providence mystérieuse de ses sujets, est un de ces rôles qui produisent toujours de l’effet au théâtre. Il soutient avec un art infini son déguisement, et il est remarquable que Shakspeare, poëte d’une cour protestante, ait prêté tant de noblesse et de dignité au costume monastique. C’est une remarque qui n’a pas échappé à Schlegel au sujet du vénérable religieux que nous avons déjà vu dans la comédie de Beaucoup de bruit pour rien. Mais le philosophe se trahit sous le capuchon qui le cache dans l’exhortation sur la vie et le néant adressée par le duc à Claudio. Cette tirade contient quelques boutades de misanthropie qui ont sans doute été mises à profit par l’auteur des Nuits.

En général, le défaut de cette pièce est de ne pas exciter de sympathie bien vive pour aucun des personnages. Les caractères odieux n’ont pas une couleur très-prononcée, quand on les compare à tant d’autres créations profondes de Shakspeare. Mais l’intrigue occupe constamment la curiosité, on doit y admirer une foule de pensées poétiquement exprimées, et plusieurs scènes excellentes. L’unité d’action et de lieu y est assez bien conservée.

Mesure pour mesure, selon Malone, fut composée en 1603.

MESURE POUR MESURE

COMÉDIE

PERSONNAGES

VINCENTIO, duc de Vienne.

ANGELO, ministre d’État en l’absence du duc.

ESCALUS, vieux seigneur, collègue d’Angelo dans l’administration.

CLAUDIO, jeune seigneur.

LUCIO, jeune homme étourdi et libertin.

DEUX GENTILSHOMMES.

VARRIUS1, courtisan de la suite du duc.

LE PRÉVÔT DE LA PRISON.

THOMAS,}

PIERRE,  } religieux franciscains.

UN JUGE.

LE COUDE2, officier de police.

L’ÉCUME3, jeune fou.

UN PAYSAN BOUFFON, domestique de madame Overdone.

ABHORSON, bourreau.

BERNARDINO, prisonnier débauché.

ISABELLE, soeur de Claudio.

MARIANNE, fiancée à Angelo.

JULIETTE, maîtresse de Claudio.

FRANCESCA, religieuse.

MADAME OVERDONE, entremetteuse.

Des Seigneurs, des Gentilshommes, des Gardes, des Officiers, etc.

Note 1: (retour)Varrius pouvait être omis, on lui adresse bien la parole, mais c’est un personnage muet.

Note 2: (retour)Elbow.

Note 3: (retour)Froth.

 

La scène est à Vienne.

ACTE PREMIER

 

SCÈNE I

Appartement du palais du duc.

LE DUC, ESCALUS, SEIGNEURS et suite.

 

LE DUC.—Escalus!

ESCALUS.—Seigneur!

LE DUC.—Vouloir vous expliquer les principes de l’administration paraîtrait en moi une affectation vaine et discours inutiles, puisque je sais que vos propres connaissances dans l’art de gouverner surpassent tous les conseils et les instructions que pourrait vous donner mon expérience. Il ne me reste donc qu’un mot à vous dire: votre capacité égalant votre vertu, laissez-les agir ensemble et de concert4. Le caractère de notre population, les lois de notre cité, les formes de la justice sont des matières que vous possédez à fond, autant qu’aucun homme instruit par l’art et la pratique que nous nous rappelions. Voilà notre commission, dont nous ne voudrions pas vous voir vous écarter.—(A un domestique.) Allez dire à Angelo de se rendre ici.—Quelle opinion avez-vous de sa capacité pour nous remplacer? Car vous savez que nous l’avons choisi avec un soin particulier pour nous représenter dans notre absence, que nous l’avons armé de toute la puissance de notre autorité, revêtu de tout l’empire de notre amour, et que nous lui avons transmis enfin par sa commission tous les organes de notre pouvoir. Qu’en pensez-vous?

Note 4: (retour)Les commentateurs ont trouvé ici une lacune qu’ils n’ont pu remplir.

ESCALUS.—S’il est dans Vienne un homme digne d’être revêtu d’un si grand honneur, et de si hautes fonctions, c’est le seigneur Angelo.

(Entre Angelo.)

LE DUC.—Le voilà qui vient.

ANGELO.—Toujours soumis aux volontés de Votre Altesse, je viens savoir vos ordres.

LE DUC.—Angelo, votre vie présente un certain caractère où l’oeil observateur peut lire à fond toute votre histoire. Votre personne et vos talents ne sont pas tellement votre propriété que vous puissiez vous consacrer entièrement à vos vertus, et les consacrer à votre avantage personnel. Le ciel se sert de nous comme nous nous servons des torches: ce n’est pas pour elles-mêmes que nous les allumons; et si nos vertus restaient ensevelies dans notre sein, ce serait comme si nous ne les avions pas. La nature ne forme les âmes grandes que pour de grands desseins; jamais elle ne communique une parcelle de ses dons que comme une déesse intéressée qui retient pour elle l’honneur d’un créancier, en exigeant l’intérêt et la reconnaissance. Mais j’adresse mes réflexions à un homme qui peut trouver en lui-même toutes les instructions que ma place m’obligerait de lui donner. Tenez donc, Angelo. Pendant notre absence, soyez en tout comme nous-même. La vie et la mort dans Vienne reposent sur vos lèvres et dans votre coeur. Le respectable Escalus, quoique le premier nommé, est votre subordonné. Prenez votre commission.

ANGELO.—Mon noble duc, attendez que le métal dont je suis fait ait subi une plus longue épreuve avant d’y imprimer une si noble et si auguste image.

LE DUC.—Ne cherchez point de prétextes: ce n’est qu’après un choix bien mûr et bien réfléchi que nous vous avons nommé: ainsi, acceptez les honneurs que je vous confère. Les motifs qui pressent notre départ sont si impérieux qu’ils se placent au-dessus de toute autre considération, et ne me laissent pas le temps de parler sur des objets importants. Nous vous écrirons, suivant l’occasion et nos affaires, comment nous nous trouverons; et nous comptons bien être au courant de ce qui vous arrivera ici. Adieu; je vous laisse tous deux avec confiance au soin de remplir les devoirs de vos fonctions.

ANGELO.—Mais du moins, accordez-nous, seigneur, la permission de vous accompagner jusqu’à une certaine distance.

LE DUC.—Je suis trop pressé pour vous le permettre; et, sur mon honneur, vous n’avez pas besoin d’avoir de scrupule: ma puissance est la mesure de la vôtre; vous pouvez renforcer ou adoucir la rigueur des lois, selon que votre conscience le trouvera bon. Donnez-moi la main. Je veux partir secrètement: j’aime mon peuple; mais je n’aime pas à me donner en spectacle à ses yeux. Quoique ses applaudissements soient flatteurs, je n’ai point de goût pour le bruit et les saluts retentissants de la multitude; et je ne crois pas que le prince qui les recherche agisse avec prudence et… Encore une fois, adieu.

ANGELO.—Que le ciel assure l’exécution de vos desseins!

ESCALUS.—Qu’il conduise vos pas, et vous ramène heureux!

LE DUC.—Je vous remercie, adieu.

(Le duc sort.)

ESCALUS, à Angelo.—Je vous prie, monsieur, de m’accorder une heure de libre entretien avec vous; il m’importe beaucoup d’approfondir tous les devoirs de ma place: j’ai reçu des pouvoirs, mais je ne suis pas encore bien au fait de leur étendue et de leur nature.

ANGELO.—Je suis dans le même cas.—Retirons-nous ensemble, et nous ne tarderons pas à nous satisfaire sur ce point.

ESCALUS.—J’accompagne Votre Seigneurie.

(Ils sortent.)

 

SCÈNE II

Une rue de Vienne.

LUCIO et DEUX GENTILSHOMMES.

 

LUCIO.—Si notre duc et les autres ducs n’entrent pas en accommodement avec le roi de Hongrie, eh bien alors! tous les ducs vont tomber sur le roi.

PREMIER GENTILHOMME.—Le ciel veuille nous accorder la paix, mais non pas celle du roi de Hongrie!

SECOND GENTILHOMME.—Amen!

LUCIO.—Vous imitez là ce dévot pirate qui se mit en mer avec les dix commandements, mais qui en effaça un de la table.

SECOND GENTILHOMME.—Tu ne voleras point?

LUCIO.—Oui: il effaça celui-là.

PREMIER GENTILHOMME.—Aussi était-ce là un commandement qui commandait au capitaine et à ses compagnons de renoncer à leurs fonctions: car ils ne s’embarquaient que pour voler. Il n’y a pas parmi nous tous un soldat qui, dans l’action de grâces avant le repas, goûte beaucoup la prière qui demande la paix.

SECOND GENTILHOMME.—Jamais je n’ai entendu aucun soldat la désapprouver.

LUCIO.—Je vous crois; car vous ne vous êtes jamais trouvé, je pense, là où on disait les grâces.

SECOND GENTILHOMME.—Non, dites-vous? au moins une douzaine de fois.

PREMIER GENTILHOMME.—Quoi donc? en vers?

LUCIO.—Dans tous les rhythmes et dans toutes les langues?

PREMIER GENTILHOMME.—Je le pense, et dans toutes les religions?

LUCIO.—Oui. Pourquoi pas? Les grâces sont les grâces en dépit de toute controverse; par exemple, vous êtes un mauvais sujet en dépit de toute grâce.

PREMIER GENTILHOMME.—Dans ce cas il n’y a eu qu’un coup de ciseaux entre nous.

LUCIO.—Je l’accorde, comme entre le velours et la lisière; vous êtes la lisière.

PREMIER GENTILHOMME.—Et vous le velours; un excellent velours, une pièce de première qualité. J’aimerais autant servir de lisière à une serge anglaise, que d’être râpé comme vous l’êtes pour un velours français5. Est-ce que je parle sensiblement maintenant?

Note 5: (retour)Équivoque entre le mot pil’d, terme qui désigne la qualité du velours, et pill’d, qui signifie épilé, chauve.

LUCIO.—Je crois que oui; et vous sentez péniblement vos discours. J’apprendrai d’après vos aveux à boire à votre santé; mais ma vie durant j’oublierai de boire après vous.

PREMIER GENTILHOMME.—Je crois que je me suis fait tort, n’est-ce pas?

SECOND GENTILHOMME.—Certainement, que tu sois pincé ou non.

LUCIO.—Ah! voilà, voilà madame la Douceur qui vient. J’ai acheté chez elle des maladies jusqu’à la somme de….

SECOND GENTILHOMME.—Combien, je vous prie?

PREMIER GENTILHOMME.—Devinez.

SECOND GENTILHOMME.—Jusqu’à trois mille dollars par an.6

Note 6: (retour)Dollars et dolours, équivoque qui revient souvent dans Shakspeare.

PREMIER GENTILHOMME.—Et plus.

LUCIO.—Une couronne française de plus.7

Note 7: (retour)Il feint de prendre le mot couronne de France, c’est-à-dire un écu, pour la couronne de Vénus.

PREMIER GENTILHOMME.—Vous me croyez toujours des maladies; mais vous vous trompez: je suis sain.

LUCIO.—Ce mot-là ne veut pas dire être en santé pour vous; mais vous êtes sain comme un tronc d’arbre creux, vos os sont creux. L’impiété a fait de vous sa proie.

(Entre madame Overdone.)

PREMIER GENTILHOMME.—Holà! quelle est celle de vos hanches qui a la plus forte sciatique?

MADAME OVERDONE.—Bien, bien, on vient d’arrêter et de mettre en prison quelqu’un qui vaut cinq mille hommes comme vous.

PREMIER GENTILHOMME.—Qui est-ce, je vous prie?

MADAME OVERDONE.—Hé! c’est Claudio, le seigneur Claudio.

LUCIO.—Claudio en prison? Cela n’est pas.

MADAME OVERDONE.—Et moi je sais que cela est; je l’ai vu arrêter; je l’ai vu emmener; et il y a bien plus encore: c’est que d’ici à trois jours il doit avoir la tête tranchée.

LUCIO.—Mais, après tout ce badinage, je ne voudrais pas que cela fût vrai: en êtes-vous bien sûre?

MADAME OVERDONE.—Je n’en suis que trop sûre; et cela, c’est pour avoir donné un enfant à mademoiselle Juliette.

LUCIO.—Croyez-moi, cela pourrait bien être. Il m’avait promis de venir me joindre il y a deux heures, et il a toujours été exact à sa parole.

SECOND GENTILHOMME.—D’ailleurs, vous savez que cela se rapproche assez de la conversation que nous avons eue sur pareil sujet.

PREMIER GENTILHOMME.—Et surtout cela s’accorde avec l’ordonnance qu’on a publiée.

LUCIO.—Partons: allons savoir la vérité du fait.

(Ils sortent.)

MADAME OVERDONE, seule.—Ainsi, grâce à la guerre, à la sueur, au gibet, à la misère, je me trouve sans chalands. (Entre le bouffon.) Eh bien, quelles nouvelles?

LE BOUFFON—Là-bas, on emmène un homme en prison.

MADAME OVERDONE.—Oui; et qu’a-t-il fait?

LE BOUFFON.—Une femme.

MADAME OVERDONE.—Mais quel est son délit?

LE BOUFFON.—D’avoir été pêcher des truites dans la rivière d’autrui.

MADAME OVERDONE.—Quoi! Y a-t-il une fille grosse de son fait?

LE BOUFFON.—Non: mais il y a une fille qu’il a rendue femme. Vous n’avez pas entendu parler de l’ordonnance: n’est-ce pas?

MADAME OVERDONE.—Quelle ordonnance, mon ami?

LE BOUFFON.—Que toutes les maisons des faubourgs de Vienne seront jetées bas.

MADAME OVERDONE.—Et que deviendront celles de la cité?

LE BOUFFON.—Elles resteront pour graine: elles seraient tombées aussi, si un sage bourgeois n’avait plaidé en leur faveur.

MADAME OVERDONE.—Mais toutes nos maisons de refuge dans les faubourgs seront-elles abattues?

LE BOUFFON.—Jusqu’aux fondements, madame.

MADAME OVERDONE.—Voilà vraiment un changement dans l’État! Que deviendrai-je?

LE BOUFFON.—Allons, ne craignez rien; les bons procureurs ne manquent pas de clients. Quoique vous changiez de place, vous n’avez pas besoin pour cela de changer d’état; je serai toujours votre valet. Allons, du courage; on prendra pitié de vous; vous qui avez presque usé et perdu vos yeux au service, on vous prendra en considération.

MADAME OVERDONE.—Qu’avons-nous à faire ici? Thomas, retirons-nous.

LE BOUFFON.—Voici le seigneur Claudio conduit en prison par le prévôt, et voici madame Juliette.

(Ils sortent.)

 

SCÈNE III

Entrent LE PRÉVÔT, CLAUDIO, JULIETTE et des OFFICIERS DE JUSTICE,
puis LUCIO et les DEUX GENTILSHOMMES.

 

CLAUDIO, au prévôt.—Ami, pourquoi me donnes-tu ainsi en spectacle au public? Conduis-moi à la prison où je dois être enfermé.

LE PRÉVÔT.—Je ne le fais pas par mauvaise disposition pour vous, mais sur un ordre spécial du seigneur Angelo.

CLAUDIO.—Ainsi, ce demi-dieu de la terre, l’autorité, peut nous faire payer notre délit au poids8: tels sont les décrets du ciel! Elle frappe qui elle veut, épargne qui elle veut; et elle est toujours juste.

Note 8: (retour)Métaphore tirée de l’usage de payer l’argent au poids, méthode plus sûre que celle de la numération des espèces.

LUCIO.—Quoi donc, Claudio! D’où vient cette contrainte?

CLAUDIO.—De trop de liberté, mon Lucio, de trop de liberté; comme l’intempérance est la mère du jeûne, de même une liberté dont on fait un usage immodéré se change en contrainte. Comme les rats avalent avidement le poison qui les tue, nos penchants poursuivent le mal dont ils sont altérés, et en buvant nous mourons.

LUCIO.—Si je pouvais parler aussi sagement que toi dans les fers, j’enverrais chercher certains de mes créanciers; et cependant j’aime encore mieux être un faquin en liberté, qu’un philosophe en prison. Quel est ton crime, Claudio?

CLAUDIO.—Ce serait le commettre encore que d’en parler.

LUCIO.—Quoi, est-ce un meurtre?

CLAUDIO.—Non.

LUCIO.—Une débauche?

CLAUDIO.—Si tu veux.

LE PRÉVÔT.—Allons! monsieur, il faut marcher.

CLAUDIO.—Encore un mot, mon ami.—(Il prend Lucio à part.) Lucio, un mot à l’oreille.

LUCIO.—Cent, s’ils peuvent te faire quelque bien.—Est-ce qu’on regarde de si près à la débauche?

CLAUDIO.—Voici ma position. D’après un contrat sérieux, j’ai acquis la possession du lit de Juliette. Vous la connaissez; elle est parfaitement ma femme, si ce n’est qu’il nous manque de l’avoir déclaré par les cérémonies extérieures. Nous n’en sommes point venus là, uniquement dans la vue de conserver une dot, qui reste dans le coffre de ses parents, auxquels nous avons cru devoir cacher notre amour, jusqu’à ce que le temps les réconcilie avec nous. Mais le malheur veut que le secret de notre union mutuelle se lise en caractères trop visibles sur la personne de Juliette.

LUCIO.—Un enfant, peut-être?

CLAUDIO.—Hélas! oui, malheureusement; et le nouveau ministre qui remplace le duc… je ne sais si c’est la faute et l’éclat de la nouveauté, ou si le corps de l’État ressemble à un cheval monté par le gouverneur, qui, nouvellement en selle, et pour lui faire sentir son empire, lui fait sentir tout d’abord l’éperon; ou si la tyrannie est attachée à la dignité, ou bien à l’homme qui l’exerce… Je m’y perds… Mais ce nouveau gouverneur vient de réveiller toutes les vieilles lois pénales qui étaient restées suspendues à la muraille comme une armure rouillée, depuis si longtemps que le zodiaque avait dix-neuf fois fait son tour, sans qu’aucune d’elles eût été mise en exécution; et aujourd’hui, pour se faire un nom, il vient appliquer contre moi ces décrets assoupis et si longtemps négligés: sûrement c’est pour faire parler de lui.

LUCIO.—Je garantirais que oui; et ta tête tient si peu sur tes épaules, qu’une laitière amoureuse pourrait la faire tomber d’un soupir. Envoie après le duc, et appelles-en à lui.

CLAUDIO—Je l’ai déjà fait; mais on ne peut le trouver.—Je t’en conjure, Lucio, rends-moi un service: aujourd’hui ma soeur doit entrer au couvent, et y commencer son noviciat. Fais-lui connaître le danger de ma position; implore-la en mon nom; prie-la d’employer des amis auprès du rigide ministre; dis-lui d’aller elle-même sonder son coeur. Je fonde là-dessus de grandes espérances; car il est à son âge un langage muet et touchant qui est fait pour émouvoir les hommes: en outre, elle a un talent heureux quand elle veut employer les raisonnements et la parole, et elle sait persuader.

LUCIO.—Je prie le ciel qu’elle y réussisse, autant pour le salut des autres coupables de ton espèce qui, sans cela, auraient à subir des peines rigoureuses, que pour te conserver la vie, que je serais bien fâché que tu perdisses si follement à un jeu de tic tac. Je vais la trouver.

CLAUDIO.—Je te remercie, bon ami Lucio.

LUCIO.—D’ici à deux heures…

CLAUDIO.—Allons, prévôt, marchons.

(Ils sortent.)

 

SCÈNE IV

Un monastère.

Entrent LE DUC et LE MOINE THOMAS.

 

LE DUC.—Non, vénérable religieux, écartez cette idée; ne croyez point que le faible trait de l’amour puisse percer un sein bien armé. Le motif qui m’engage à vous demander un asile secret a un but plus grave et plus sérieux que les projets et les entreprises de la bouillante jeunesse.

LE MOINE.—Votre Altesse peut-elle s’expliquer?

LE DUC.—Mon saint père, nul ne sait mieux que vous combien j’aimai toujours la vie retirée, et combien peu je me soucie de fréquenter les assemblées que hantent la jeunesse, le luxe et la folle élégance. J’ai confié au soigneur Angelo, homme d’une vertu rigide, et de moeurs austères, mon pouvoir absolu et mon autorité dans Vienne, et il me croit voyageant en Pologne; car j’ai eu soin de faire répandre ce bruit dans le peuple, et c’est ce qu’on croit. A présent, mon père, vous allez me demander pourquoi j’en agis ainsi?

LE MOINE.—Volontiers, seigneur.

LE DUC.—Nous avons des statuts rigoureux et des lois rigides (freins et mors nécessaires pour des coursiers fougueux), que nous avons laissé dormir depuis dix-neuf ans, comme un vieux lion dans sa caverne, qui ne va plus chercher sa proie. Comme un faisceau de verges menaçantes qu’un père indulgent a formé uniquement pour effrayer par leur vue ses enfants, et non pour s’en servir, ces verges deviennent à la fin un objet de moquerie plutôt que de crainte, il en est de même maintenant de nos décrets; morts pour le châtiment, ils sont morts eux-mêmes; la licence tire la justice par le nez; l’enfant bat sa nourrice, et tout ordre est renversé.

LE MOINE—Il dépendait de Votre Altesse de dégager la justice de ses liens, quand vous le trouveriez bon; et elle aurait paru plus redoutable en vous que dans le seigneur Angelo.

LE DUC.—J’ai craint qu’elle ne le fût trop. Puisque c’est par ma faute que j’ai donné à mon peuple tant de liberté, ce serait en moi une tyrannie de frapper, et de les punir cruellement pour des transgressions que j’ai ordonnées moi-même; car c’est ordonner les crimes que de leur laisser un libre cours, sans faire craindre le châtiment. Voilà pourquoi, mon père, j’ai chargé Angelo de cet emploi: il peut, à l’abri de mon nom, frapper l’abus au coeur, sans que mon caractère, qui ne sera point exposé à la vue, soit compromis. C’est pour suivre son administration, que je veux, sous l’habit d’un de vos frères, observer à la fois et le ministre et le peuple. Ainsi, je vous prie de me fournir un habit de votre ordre, et de m’enseigner comment je dois me conduire pour avoir tout l’air d’un vrai religieux. Je vous donnerai, à loisir, d’autres raisons de ma conduite: à présent, écoutez seulement celle-ci.—Angelo est austère; il est en garde contre l’envie: à peine avoue-t-il que son sang circule, ou qu’il aime mieux le pain que la pierre: nous allons voir par la suite, si le pouvoir vient à changer son caractère, ce que sont nos hommes à belles apparences.

(Ils sortent.)

 

SCÈNE V

Un couvent de femmes.

ISABELLE, FRANCESCA, ensuite LUCIO.

 

ISABELLE.—Et sont-ce là tous vos priviléges à vous autres religieuses?

FRANCESCA.—Ne sont-ils pas assez étendus?

ISABELLE.—Oui, sans contredit, et ce que j’en dis n’est pas que j’en désire davantage: au contraire, je souhaiterais qu’une règle plus étroite assujettît la communauté des soeurs de Sainte-Claire.

LUCIO, au dehors.—Holà, quelqu’un! la paix soit en ces lieux!

ISABELLE.—Qui est-ce qui appelle?

FRANCESCA.—C’est la voix d’un homme. Chère Isabelle, tournez la clef, et sachez ce qu’il veut; vous le pouvez, et moi non; vous n’avez pas encore prononcé vos voeux; lorsque vous l’aurez fait, il ne vous sera plus permis de parler à un homme qu’en présence de la supérieure; alors, si vous lui parlez, vous ne devez pas lui montrer votre visage; ou si vous montrez votre visage, vous ne pouvez pas parler.—On appelle encore; je vous prie, répondez-lui.

(Francesca sort.)

ISABELLE.—Paix et félicité! Qui est-ce qui appelle?

LUCIO.—Salut, vierge, si vous l’êtes, comme ces joues l’annoncent assez. Pouvez-vous me rendre le service de me faire parler à Isabelle, novice dans ce monastère, et l’aimable soeur de son malheureux frère Claudio?

ISABELLE.—Pourquoi dites-vous son malheureux frere? Permettez-moi cette question, d’autant plus que je dois vous déclarer à présent que je suis cette Isabelle, et sa soeur.

LUCIO.—Aimable et belle novice, votre frère vous dit mille tendresses; il est en prison.

ISABELLE.—O malheureuse! Eh! pourquoi?

LUCIO.—Pour une action qui lui vaudrait de ma part, si je pouvais être son juge, des remerciements pour punition: il a fait un enfant à sa bonne amie.

ISABELLE.—Monsieur, ne vous jouez pas de moi!

LUCIO.—C’est la vérité.—Je ne voudrais pas (quoique ce soit mon péché familier d’imiter le vanneau avec les jeunes filles, et de badiner, la langue loin du coeur9) prendre cette licence avec les vierges. Je vous regarde comme un objet consacré au ciel et sanctifié, comme un esprit immortel par votre renoncement au monde, et auquel il faut parler avec sincérité comme à une sainte.

Note 9: (retour)La langue loin du coeur, c’est-à-dire quand le vanneau s’éloigne en criant de son nid pour tromper l’oiseleur.

ISABELLE.—Vous blasphémez le bien en vous moquant ainsi de moi.

LUCIO.—Ne le croyez pas. Brièveté et vérité, voici le fait: votre frère et son amante se sont embrassés; et comme il est naturel que ceux qui mangent se remplissent, que la saison des fleurs conduise la semence d’une jachère dépouillée à la maturité de la moisson, de même son sein annonce son heureuse culture et son industrie.

ISABELLE.—Y a-t-il quelque fille enceinte de lui? ma cousine Juliette?

LUCIO.—Est-ce qu’elle est votre cousine?

ISABELLE.—Par adoption; comme les jeunes écolières changent leurs noms par amitié.

LUCIO.—C’est elle.

ISABELLE.—Oh! qu’il l’épouse!

LUCIO.—Voilà le point. Le duc est sorti de cette ville d’une étrange manière, et il a tenu plusieurs gentilshommes, et moi entre autres, dans l’espérance d’avoir part à l’administration: mais nous apprenons par ceux qui connaissent le coeur du gouvernement, que les bruits qu’il a fait répandre étaient à une distance infinie de ses vrais desseins. A sa place, et revêtu de toute son autorité, le seigneur Angelo gouverne l’État; un homme dont le sang est de l’eau de neige; un homme qui ne sent jamais le poignant aiguillon ni les mouvements des sens, mais qui émousse et dompte les penchants de la nature par les travaux de l’esprit, l’étude et le jeûne.—Pour intimider l’abus et la licence qui ont longtemps rôdé imprudemment auprès de l’affreuse loi, comme des souris près d’un lion, il a déterré un édit dont les rigoureuses dispositions condamnent la vie de votre frère; Angelo l’a fait emprisonner en vertu de cette loi; et il suit littéralement toute la rigueur du statut pour faire de Claudio un exemple. Toute espérance est perdue, à moins que vous n’ayez le pouvoir, par vos prières, de fléchir Angelo; et c’est là l’affaire que je suis chargé de traiter entre vous et votre malheureux frère.

ISABELLE.—En veut-il donc à sa vie?

LUCIO.—Il a déjà prononcé sa sentence; et, à ce que j’entends dire, le prévôt a reçu l’ordre pour son exécution.

ISABELLE.—Hélas! quelles pauvres facultés puis-je avoir pour lui faire du bien?

LUCIO.—Essayez votre pouvoir.

ISABELLE.—Mon pouvoir! hélas! je doute…

LUCIO.—Nos doutes sont des traîtres, qui nous font souvent perdre le bien que nous aurions pu gagner, parce que nous craignons de le tenter. Allez trouver le seigneur Angelo, et qu’il apprenne par vous que quand une jeune fille demande, les hommes donnent comme les dieux; mais que si elle pleure et s’agenouille, tout ce qu’elle demande est aussi certainement à elle qu’à ceux mêmes qui le possèdent.

ISABELLE.—Je verrai ce que je pourrai faire.

LUCIO.—Mais, promptement.

ISABELLE.—Je vais m’en occuper sur-le-champ; et je ne prendrai que le temps de donner connaissance de cette affaire à notre mère. Je vous rends d’humbles actions de grâce: recommandez-moi à mon frère; ce soir, de bonne heure, j’enverrai l’instruire de mon succès.

LUCIO.—Je prends congé de vous.

ISABELLE.—Mon bon seigneur, adieu.

(Ils se séparent.)

FIN DU PREMIER ACTE.

ACTE DEUXIÈME

 

SCÈNE I

Un appartement dans la maison d’Angelo.

Entrent ANGELO, ESCALUS, UN JUGE, LE PRÉVÔT10, OFFICIERS et suite.

Note 10: (retour)Le prévôt est ici une espèce de geôlier.

 

ANGELO.—Il ne faut pas que nous fassions de la loi un épouvantail pour effrayer les oiseaux de proie, jusqu’à ce qu’en voyant son immobilité, familiarisés par l’habitude, ils osent venir se percher sur l’objet même de leur terreur.

ESCALUS.—Vous avez raison; mais cependant n’aiguisons le glaive de la loi que pour blesser légèrement, plutôt que pour frapper des coups mortels. Hélas! ce gentilhomme que je voudrais sauver avait un bien noble père. Daignez considérer, vous que je crois de la vertu la plus stricte, que dans l’effervescence de vos propres affections, si l’occasion avait concouru avec le lieu, et le lieu avec le désir, et qu’il n’eût fallu, pour obtenir l’objet de vos voeux, que laisser agir la fougue téméraire de votre sang, il est bien douteux que vous n’eussiez pu quelquefois dans votre vie tomber dans la faute même pour laquelle vous le condamnez aujourd’hui, et attirer sur vous la loi.

ANGELO.—Autre chose est d’être tenté, Escalus, autre chose de succomber. Je ne disconviens pas qu’un jury qui condamne un prisonnier à perdre la vie ne puisse, dans les douze jurés qui le composent, renfermer un ou deux voleurs plus coupables que l’homme dont ils font le procès; mais la justice saisit le crime là où il se montre à elle. Qu’importe aux lois que des voleurs jugent des voleurs! Il est tout simple de nous baisser pour ramasser le joyau que nous voyons; mais nous foulons aux pieds le trésor que nous ne voyons pas, sans jamais y songer. Vous ne devez pas tant excuser sa faute, par la raison que j’aurais pu en commettre de semblables; dites plutôt que, lorsque moi qui le condamne, je tomberai dans la même offense, mon jugement doit être à l’instant mon arrêt de mort, et que nulle partialité ne peut intervenir. Seigneur, il faut qu’il périsse.

ESCALUS.—Que ce soit comme le voudra votre sagesse.

ANGELO.—Où est le prévôt?

LE PRÉVÔT.—Ici, s’il plaît à Votre Honneur.

ANGELO.—Que Claudio soit exécuté demain matin sur les neuf heures; amenez-lui son confesseur; qu’il se prépare à la mort, car il est au terme de son pèlerinage.

(Le prévôt sort.)

ESCALUS.—Allons, que le ciel lui pardonne! et qu’il nous pardonne aussi à tous! Quelques-uns prospèrent par le crime, d’autres succombent par la vertu. Il en est qui ont tous les vices, et qui ne répondent d’aucun11; d’autres sont condamnés pour une faute unique.

Note 11: (retour)Brakes of vice. Les commentateurs ont donné mille explications de ces mots, que nous traduisons en leur laissant le sens le plus naturel, bois de vices, repaire de vices, multitude de vices.

(Entrent le Coude, l’Écume, le Bouffon, officiers de justice.)

LE COUDE.—Allons, amenez-les: si ce sont des gens de bien dans un État que ceux qui ne font autre chose que de commettre des abus dans les maisons de prostitution, je ne connais plus de lois; qu’on les amène.

ANGELO.—Eh bien! monsieur, quel est votre nom? et de quoi s’agit-il?

LE COUDE.—Sous le bon plaisir de votre Grandeur, je suis un pauvre constable du duc, et mon nom est Coude. Je tiens à la justice, monsieur, et j’amène ici devant Votre Grandeur deux insignes bienfaiteurs.

ANGELO.—Bienfaiteurs? Eh bien! quels bienfaiteurs sont ces gens-là? Ne sont-ce pas des malfaiteurs?

LE COUDE.—Sous le bon plaisir de Votre Grandeur, je ne sais pas bien ce qu’ils sont: mais ce sont de vrais coquins, j’en suis sûr, exempts de toutes les profanations mondaines qui sont du devoir de tout bon chrétien.

ESCALUS.—Voilà qui coule de source; voilà un officier bien sensé.

ANGELO.—Poursuivez: de quelle espèce sont ces deux hommes? Coude est votre nom? Eh bien! que ne parlez-vous, Coude?

LE BOUFFON.—Il ne le peut pas, seigneur; il a un trou au coude.

ANGELO, au Bouffon.—Qui êtes-vous?

LE COUDE.—Lui, seigneur? un garçon de taverne, seigneur; un meuble de mauvais lieu au service d’une femme de mauvaises moeurs, dont la maison, monsieur, a été, comme on dit, démolie dans les faubourgs; et aujourd’hui, elle tient une maison de bains, qui, je crois, est aussi une fort mauvaise maison.

ESCALUS.—Comment savez-vous cela?

LE COUDE.—Ma femme, monsieur, que je déteste, devant le ciel et devant Votre Grandeur…

ESCALUS.—Comment? votre femme?

LE COUDE.—Oui, monsieur, qui, j’en remercie le ciel, est une honnête femme…

ESCALUS.—Et c’est pour cela que vous la détestez?

LE COUDE.—Je dis, monsieur, que je me détesterai moi-même, aussi bien qu’elle, si cette maison n’est pas une maison de prostitution, je veux regretter sa vie; car c’est une vilaine maison.

ESCALUS.—Comment savez-vous cela, constable?

LE COUDE.—Hé! monsieur, par ma femme, qui, si elle avait été adonnée au vice cardinal12, aurait pu être accusée en fornication, en adultère et en toutes sortes d’impuretés dans cette maison.

Note 12: (retour)Cardinal est ici pour charnel.

ESCALUS.—Par les intrigues de cette femme?

LE COUDE.—Oui, monsieur, par madame Overdone; mais comme elle lui a craché au visage, c’est elle qui l’a provoquée.

LE BOUFFON.—Monsieur, sous le bon plaisir de Votre Grandeur, cela n’est pas.

LE COUDE.—Prouve-le devant ces coquins qui sont ici; prouve-le, honnête homme.

ESCALUS, à Angelo.—Entendez-vous comme il dit un mot pour l’autre?

LE BOUFFON.—Monsieur, elle est devenue grosse, et avait envie, sous votre respect, de pruneaux cuits; nous n’en avions que deux, monsieur, dans la maison, qui étaient dans ce temps-là comme dans un plat de fruits, un plat d’environ trois sous; Vos Grandeurs ont vu de ces plats-là; ce ne sont pas des plats de Chine, mais de fort bons plats.

ESCALUS.—Continue, continue: peu importe le plat.

LE BOUFFON.—Non, monsieur, pas d’une tête d’épingle: vous avez raison, monsieur; mais au fait. Comme je disais, cette dame Coude étant, comme je dis, enceinte, et ayant un fort gros ventre, a eu envie, comme j’ai dit, de pruneaux; il n’y en avait que deux, comme j’ai dit, dans le plat; maître l’Écume que voilà, cet homme-là même, ayant mangé le reste, comme j’ai dit, et comme je dis, payé fort honnêtement: car, comme vous savez, maître l’Écume, je ne pourrais vous rendre les trois sous.

L’ÉCUME.—Non, vraiment.

LE BOUFFON.—Fort bien: comme vous étiez donc, si vous vous en souvenez, à casser les noyaux des susdits pruneaux.

L’ÉCUME.—Oui, c’est vrai, j’étais là.

LE BOUFFON.—Allons, fort bien: comme je vous disais donc, si vous vous le rappelez, que tels et tels étaient incurables de la maladie que vous savez, à moins qu’ils n’observassent un bon régime, comme je vous disais.

L’ÉCUME.—Tout cela est vrai.

LE BOUFFON.—Eh bien! fort bien, alors…

ESCALUS.—Allons, vous êtes un sot ennuyeux: au but. Qu’a-t-on fait à la femme de ce Coude, dont il ait sujet de se plaindre? Venez tout de suite à ce qu’on lui a fait.

LE BOUFFON.—Votre Grandeur ne peut en venir là encore.

ESCALUS.—Ce n’est pas mon intention, non plus.

LE BOUFFON.—Mais, monsieur, vous y viendrez, avec la permission de Votre Grandeur: et, je vous en supplie, considérez maître l’Écume, que voilà ici, monsieur. Un homme de quatre-vingts livres de revenu par an, dont le père est mort à la Toussaint.—N’était-ce pas à la Toussaint, maître l’Écume?

L’ÉCUME.—Le soir de la Toussaint.

LE BOUFFON.—Fort bien: j’espère que ce sont là des vérités. Lui, monsieur, étant assis, comme je dis, sur un tabouret.—C’était à la Grappe-de-Raisin, où vous aimez à vous asseoir, n’est-il pas vrai?

L’ÉCUME.—Oui, je l’aime, parce que c’est une chambre ouverte et bonne pour l’hiver.

LE BOUFFON.—Allons, fort bien. J’espère que ce sont là des vérités.

ANGELO, à Escalus.—Ce récit durera toute une nuit de Russie, quand les nuits sont les plus longues. Je vais vous quitter et vous laisser entendre leur affaire, avec l’espérance que vous trouverez matière à les faire tous fouetter.

ESCALUS.—Je m’y attends. Salut, seigneur. (Angelo sort.)—Allons, l’ami, continuez: qu’a-t-on fait à la femme de Coude, encore une fois?

LE BOUFFON.—Une fois, monsieur? Il n’y a rien eu qu’on lui ait fait une fois.

LE COUDE.—Je vous en conjure, monsieur: demandez-lui ce que cet homme a fait à ma femme.

LE BOUFFON.—Je vous en conjure, monsieur, demandez-le-moi.

ESCALUS.—Eh bien! qu’est-ce que cet homme lui a fait.

LE BOUFFON.—Je vous en conjure, monsieur, considérez bien le visage de cet homme-là.—Mon bon l’Écume, regardez sa Grandeur: c’est pour de bonnes vues. Votre Grandeur remarque-t-elle son visage?

ESCALUS.—Oui, fort bien.

LE BOUFFON.—Non, je vous prie, remarquez-le bien.

ESCALUS.—Eh bien! c’est ce que je fais.

LE BOUFFON.—Votre Grandeur voit-elle quelque chose de mal dans sa figure?

ESCALUS.—Mais non.

LE BOUFFON.—Je veux supposer13 sur le livre sacré, que sa figure est ce qu’il a de pis en lui.—Eh bien! si la figure est la pire chose qu’il y ait en lui, comment maître l’Écume aurait-il pu faire aucun mal à la femme du constable? Je voudrais bien le savoir de Votre Grandeur.

ESCALUS.—Il a raison: constable, que répondez-vous à cela?

LE COUDE.—Premièrement, s’il vous plaît, la maison est une maison respectée; ensuite, cet homme est un drôle respecté, et sa maîtresse est une femme respectée14.

Note 13: (retour)Supposer pour déposer.

Note 14: (retour)Pour suspectée.

LE BOUFFON.—Par cette main, monsieur, sa femme est une personne plus respectée qu’aucun de nous tous.

LE COUDE.—Maraud, tu mens; tu mens, méchant valet; le temps est encore à venir qu’elle ait jamais été respectée par homme, femme, ou enfant.

LE BOUFFON.—Monsieur, elle a été respectée avec lui, avant qu’il l’eut épousée.

ESCALUS.—Lequel est le plus sage ici, la Justice ou l’Iniquité15?—Cela est-il vrai?

LE COUDE, au bouffon.—O scélérat, vaurien, méchant Hannibal16! Moi, j’ai été respecté avec elle avant que je fusse marié avec elle? Si jamais j’ai été respecté avec elle, ou elle avec moi, que Votre Honneur ne me croie pas le pauvre officier du duc. Prouve cela, scélérat Hannibal, ou j’aurai contre toi mon action de batterie.

Note 15: (retour)Personnages des Moralités. La Justice est ici pour le constable et l’Iniquité pour le fou.

Note 16: (retour)Cannibale.

ESCALUS.—S’il vous donnait un soufflet, vous pourriez aussi avoir votre action en diffamation.

LE COUDE.—Oh! je remercie bien Votre Grandeur pour cet avis-là. Qu’est-ce que Votre Grandeur désire que je fasse de ce méchant coquin?

ESCALUS.—Mais, officier, puisqu’il y a en lui quelques iniquités que tu voudrais découvrir, si tu le pouvais, laisse-le continuer comme à l’ordinaire, jusqu’à ce que tu saches ce qu’elles sont.

LE COUDE.—Oh! vraiment j’en remercie Votre Grandeur.—Tu vois bien, coquin, ce qui t’arrive maintenant: tu vas continuer, coquin, tu vas continuer.

ESCALUS, à l’Écume.—Où êtes-vous né, mon ami?

L’ÉCUME.—Ici, à Vienne, monsieur.

ESCALUS.—Est-il vrai que vous ayez quatre-vingts livres de rente?

L’ÉCUME.—Oui, si c’est votre bon plaisir, monsieur.

ESCALUS.—Bon. (Au bouffon.) De quel métier êtes-vous, monsieur?

LE BOUFFON.—Garçon de taverne, le garçon d’une pauvre veuve.

ESCALUS.—Le nom de votre maîtresse?

LE BOUFFON.—Madame Overdone.

ESCALUS.—A-t-elle eu plus d’un mari?

LE BOUFFON.—Neuf, monsieur: Overdone17 pour le dernier.

Note 17: (retour)Overdone by the last, «épuisée par le dernier.» Overdone fait ici calembour.

ESCALUS.—Neuf!—Approchez-vous de moi, maître l’Écume. Maître l’Écume, je ne voudrais pas que vous fissiez connaissance avec des garçons de taverne; ils vous soutireront, maître l’Écume, et vous les ferez pendre: allez-vous-en, et que je n’entende plus parler de vous.

L’ÉCUME.—Je remercie Votre Grandeur; quant à moi, jamais je ne vais dans aucune chambre de taverne, que je n’y sois attiré par quelqu’un.

ESCALUS.—Allons, plus de cela, maître l’Écume; adieu. (L’Écume sort.) Venez ça, monsieur le garçon de taverne; quel est votre nom, monsieur le garçon de taverne?

LE BOUFFON.—Pompée.

ESCALUS.—Et quoi encore?

LE BOUFFON.—Haut-de-chausses, monsieur.

ESCALUS.—Oui, et en bonne foi, votre haut-de-chausses18 est ce qu’il y a de plus grand en vous; en sorte que, dans le sens le plus brutal, vous êtes Pompée le Grand. Pompée, vous êtes en partie un entremetteur, Pompée, de quelque manière que vous coloriez la chose, sous le nom de garçon de taverne, ne dis-je pas vrai? Allons, avouez-moi la vérité; vous vous en trouverez bien.

Note 18: (retour)Bum. Nous avons mis ici le contenant pour le contenu.

LE BOUFFON.—Franchement, monsieur, je suis un pauvre diable qui voudrait vivre.

ESCALUS.—Comment voudriez-vous vivre, Pompée? En étant un agent d’infamie… Que pensez-vous du métier, Pompée? Est-ce là un métier permis?

LE BOUFFON.—Si la loi veut le permettre, monsieur.

ESCALUS.—Mais la loi ne le permettra pas, Pompée, et il ne sera pas permis à Vienne.

LE BOUFFON.—Votre Grandeur est-elle dans l’intention de mutiler toute la jeunesse de la ville?

ESCALUS.—Non, Pompée.

LE BOUFFON.—Eh bien! monsieur, suivant ma petite opinion, elle ira donc toujours là. Si Votre Grandeur veut mettre le bon ordre parmi les prostituées et les vauriens, vous n’aurez plus rien à craindre des entremetteurs.

ESCALUS.—Il y a de jolies ordonnances qui commencent à s’exécuter, je peux vous en assurer; il n’y va que d’être pendu et décapité.

LE BOUFFON.—Si vous pendez et décapitez tous ceux qui commettent ce péché, seulement pendant dix ans, vous serez bien aise de donner la commission de trouver des têtes. Si cette loi s’exécute dans Vienne pendant dix ans, je veux louer la plus belle maison de la ville pour trois sous par fenêtre. Si vous vivez assez pour voir cela, dites: Pompée me l’avait bien dit.

ESCALUS.—Grand merci, bon Pompée; et, en récompense de votre prophétie, écoutez-moi bien:—je vous donnerai un avis: que je ne vous revoie pas devant moi pour aucune plainte quelconque; et qu’on ne vienne pas me dire que vous demeurez encore là où vous êtes: si je vous y retrouve, Pompée19, je vous chasserai à grands coups jusqu’à votre tente, et je serai un rude César pour vous.—Pour vous parler net, Pompée, je vous ferai fouetter; ainsi, pour cette fois, Pompée, portez-vous bien.

Note 19: (retour)Pompée est un nom souvent donné aux chiens.

LE BOUFFON.—Je remercie Votre Grandeur de son bon conseil; mais je le suivrai, selon que la chair et la fortune en décideront.—Me fouetter? Non, non: que le charretier fouette sa rosse; un coeur vaillant n’est point chassé de son métier à coups de fouet.

(Il sort.)

ESCALUS.—Approchez, maître Coude; venez, maître constable: combien y a-t-il de temps que vous êtes dans cet emploi de constable?

LE COUDE.—Sept ans et demi, monsieur.

ESCALUS.—Je pensais bien, par votre habileté à l’exercer, qu’il y avait quelque temps que vous l’occupiez. Ne dites-vous pas sept ans entiers?

LE COUDE.—Et demi, monsieur.

ESCALUS.—Hélas! il vous a coûté bien des peines. On vous fait tort de vous en charger si souvent; est-ce qu’il n’y a pas dans votre garde des hommes en état de vous suppléer?

LE COUDE.—En bonne foi, monsieur, il y en a bien peu qui aient quelque talent pour cette espèce d’emploi: on les choisit; mais ils me choisissent après pour les remplacer: je le fais pour quelques pièces d’argent, et je vais toujours pour tous les autres.

ESCALUS.—Écoutez-moi: apportez-moi les noms d’environ six ou sept des plus capables de votre paroisse.

LE COUDE.—A la maison de Votre Grandeur, monsieur?

ESCALUS.—Oui, chez moi. Adieu. (Coude sort.)—(Au juge de paix.) Quelle heure croyez-vous qu’il soit?

LE JUGE.—Onze heures, monsieur.

ESCALUS.—Je vous prie de venir dîner avec moi.

LE JUGE.—Je vous remercie humblement.

ESCALUS.—Je suis bien affligé de la mort de Claudio; mais il n’y a point de remède.

LE JUGE.—Le seigneur Angelo est sévère.

ESCALUS.—C’est une nécessité; la clémence cesse d’être clémence quand elle se montre trop souvent. Le pardon est toujours le père d’un second crime; mais cependant… malheureux Claudio!—Il n’y a point de remède.—Venez, monsieur.

(Ils sortent.)

 

SCÈNE II

Un autre appartement dans la maison d’Angelo.

Entrent LE PRÉVÔT ET UN VALET.

 

LE VALET.—Il est occupé à entendre une affaire; il va venir tout de suite. Je vais vous annoncer.

LE PRÉVÔT.—Je vous en prie, faites-le. (Le valet sort.) Je viens savoir ses ordres: peut-être se laissera-t-il fléchir. Hélas! son délit est comme un crime en songe. Tous les âges, toutes les sectes, sont atteints de ce vice, et il faut, lui, qu’il meure pour cela!

(Entre Angelo.)

ANGELO.—Eh bien! quel sujet vous amène, prévôt?

LE PRÉVÔT.—Votre bon plaisir est-il que Claudio meure demain?

ANGELO.—Ne vous ai-je pas dit qu’oui? N’avez-vous pas l’ordre? Pourquoi venez-vous me le demander une seconde fois?

LE PRÉVÔT.—J’ai craint d’agir trop précipitamment. Sous votre bon plaisir, j’ai vu quelquefois qu’après l’exécution, la justice s’est repentie de son arrêt.

ANGELO.—Allez, cela me regarde; faites votre devoir, ou cédez votre place, on peut fort bien se passer de vous.

LE PRÉVÔT.—Je demande pardon à Votre Honneur.—Que fera-t-on, monsieur, de la gémissante Juliette? Elle est bien près de son terme.

ANGELO.—Conduisez-la dans quelque lieu plus convenable, et cela sans délai.

(Le valet revient.)

LE VALET.—Voici la soeur de l’homme condamné, qui demande à être introduite près de vous.

ANGELO.—A-t-il une soeur?

LE PRÉVÔT.—Oui, seigneur: une jeune fille très-vertueuse, et qui est prête à entrer dans une communauté, si elle n’y est pas déjà.

ANGELO.—Allons, qu’on la fasse entrer. (Le valet sort.)—(Au prévôt.) Voyez à ce que la fornicatrice soit transférée ailleurs: qu’on lui fournisse le nécessaire, mais sans superflu: je donnerai des ordres pour cela.

(Entrent Lucio et Isabelle.)

LE PRÉVÔT, faisant mine de se retirer.—Que Dieu sauve Votre Honneur.

ANGELO.—Restez encore un moment.—(A Isabelle.) Vous êtes la bienvenue: que désirez-vous?

ISABELLE.—Vous voyez devant vous une malheureuse suppliante. Qu’il plaise seulement à Votre Honneur de m’entendre.

ANGELO.—Voyons, quelle est votre requête?

ISABELLE.—Il est un vice que j’abhorre plus que tous les autres, et que je voudrais voir surtout frappé par la justice; je ne voudrais pas le défendre, mais il le faut; je ne voudrais pas le défendre, mais je suis en guerre avec moi entre ce que je voudrais et ce que je ne voudrais pas.

ANGELO.—Voyons, le sujet?

ISABELLE.—J’ai un frère qui est condamné à mourir, je vous conjure de condamner sa faute, et non pas mon frère.

LE PRÉVÔT.—Le ciel veuille te donner des grâces émouvantes!

ANGELO.—Condamner le crime et non le criminel! Mais tout crime est condamné, même avant qu’il soit commis. Mes fonctions se réduiraient à zéro, si je trouvais les fautes dont la peine est marquée dans le code, pour laisser échapper les coupables.

ISABELLE,—O loi juste, mais cruelle! Alors, j’avais un frère!—Que le ciel garde Votre Honneur!

LUCIO, à Isabelle.—N’y renoncez pas ainsi: revenez vers lui: priez-le; jetez-vous à ses genoux; attachez-vous à sa robe: vous êtes trop froide, vous ne lui demanderiez qu’une épingle que vous ne pourriez pas le faire avec plus d’indifférence: avancez vers lui, vous dis-je.

ISABELLE se rapproche.—Faut-il donc qu’il meure?

ANGELO.—Jeune fille, il n’y a point de remède.

ISABELLE.—Il y en a: je pense que vous pourriez lui pardonner, et que ni le ciel ni les hommes ne se plaindraient de ce pardon.

ANGELO.—Je ne veux pas le faire.

ISABELLE.—Mais, le pourriez-vous si vous le vouliez?

ANGELO.—Voyez-vous, ce que je ne veux pas faire, je ne le peux pas.

ISABELLE.—Mais pourriez-vous le faire sans nuire à personne au monde, si votre coeur était touché de la même pitié que le mien ressent pour lui?

ANGELO.—Son arrêt est prononcé; il est trop tard.

LUCIO, bas à Isabelle.—Vous êtes trop froide.

ISABELLE.—Trop tard! non: moi qui prononce une parole, je peux la révoquer. Croyez-bien une chose, c’est que de toute la pompe qui appartient aux grands, ni la couronne du monarque, ni le glaive du ministre, ni le bâton du maréchal, ni la robe du juge, rien ne leur sied aussi bien que la clémence. S’il eût été à votre place, et que vous eussiez été à la sienne, vous auriez fait un faux pas comme lui; mais lui n’aurait pas été aussi impitoyable que vous.

ANGELO.—Je vous prie, retirez-vous.

ISABELLE.—Je voudrais que le ciel m’eût donné votre pouvoir, et que vous fussiez Isabelle. En serait-il de même alors? non. Je vous dirais ce que c’est que d’être juge, et ce que c’est d’être prisonnier.

LUCIO, à part.—Bien; parlez de lui, c’est la corde sensible.

ANGELO.—Votre frère est condamné par la loi; vous perdez vos paroles.

ISABELLE.—Hélas! hélas! toutes les âmes qui ont existé ont été condamnées, et le Dieu qui eût pu se venger avec le plus de justice a trouvé un remède pour les sauver. Que seriez-vous si celui qui est le suprême arbitre des jugements vous jugeait seulement comme vous êtes? Oh! pensez à cela, et alors la clémence respirera entre vos lèvres, et vous serez un homme nouveau.

ANGELO.—Cessez vos plaintes, belle jeune fille; c’est la loi, et non pas moi, qui condamne votre frère: il serait mon parent, mon frère ou mon fils, qu’il en serait de même pour lui; il faut qu’il meure demain.

ISABELLE.—Demain! oh! cela est bien prompt! Épargnez-le, épargnez-le; il n’est pas préparé à la mort; même pour la cuisine nous tuons le gibier dans sa saison: servirons-nous le ciel avec moins d’égard que nous ne nous traitons nous-mêmes, grossières créatures? Mon bon, mon bon seigneur, réfléchissez-y: qui est-ce qui est mort pour cette faute? Il y a beaucoup de gens qui l’ont commise.

LUCIO.—Courage; bien dit.

ANGELO.—La loi, pour être endormie, n’était pas morte. Cette foule de gens n’auraient pas osé commettre ce délit, si le premier qui a enfreint la loi avait répondu de son action; maintenant la loi est éveillée, elle observe ce qui se passe, et, telle qu’un devin, elle regarde dans un cristal qui fait voir quels crimes futurs déjà existants, ou nouvellement conçus, grâce à la tolérance, se préparaient à éclore et à naître, et vont être étouffés, arrêtés dans leurs progrès, et finir là où ils existent.

ISABELLE.—Et cependant prouvez quelque pitié.

ANGELO.—Je la prouve surtout en prouvant la justice, car alors j’ai pitié d’hommes que je ne connais pas, et qu’un crime pardonné aujourd’hui empoisonnerait dans la suite; je fais justice à un homme qui, payant pour une action criminelle, ne vivra plus pour en commettre une seconde. N’insistez plus: votre frère mourra demain; il faut vous résigner.

ISABELLE.—Ainsi, il faut que vous soyez le premier qui prononciez cette sentence, et lui le premier qui la subisse: oh! il est beau d’avoir la force d’un géant; mais c’est une tyrannie d’en user comme un géant.

LUCIO.—Bien dit.

ISABELLE.—Si les grands de la terre pouvaient tonner comme Jupiter, jamais Jupiter ne serait en paix; le plus pauvre petit officier occuperait sans cesse son ciel à tonner; on n’entendrait que le tonnerre.—Ciel miséricordieux! toi, tu fendras plutôt des traits sulfureux de ta foudre le chêne noueux et rebelle à la cognée, que le doux myrte; mais l’homme, l’homme orgueilleux, revêtu d’une autorité d’un moment, lui qui connaît le moins ce dont il est le plus sûr, son existence fragile comme le verre, il se plaît comme un singe en fureur à des actions si extravagantes à la face du ciel, qu’il fait pleurer les anges, qui, s’ils étaient sujets aux mêmes caprices que nous, riraient à en devenir mortels.

LUCIO.—Oh! serrez-le de près, serrez-le de près, jeune fille, il s’adoucira. Il se rend déjà; je m’en aperçois.

LE PRÉVÔT.—Prions le ciel qu’elle vienne à bout de le fléchir!

ISABELLE.—Nous ne pouvons nous peser dans la balance avec notre frère; les grands ont le privilége de badiner avec les saints; c’est en eux saillie d’esprit; chez leurs inférieurs, c’est une odieuse profanation.

LUCIO.—Vous êtes dans le bon chemin, jeune fille; appuyez.

ISABELLE.—Ce qui n’est qu’un mot d’humeur chez le général devient, dans la bouche du soldat, un vrai blasphème.

LUCIO.—Où a-t-elle appris tout cela?—Encore.

ANGELO.—Pourquoi m’appliquez-vous ces adages?

ISABELLE.—Parce que l’autorité, quoique sujette à errer comme les autres, porte avec elle une espèce de remède qui couvre le mal d’une cicatrice. Descendez dans votre sein; frappez à la porte de votre coeur, et demandez-lui quelle faute il se connaît qui ressemble à celle de mon frère. S’il avoue un penchant naturel au crime dont il est coupable, qu’il ne fasse donc pas retentir dans votre bouche un arrêt de mort contre mon frère.

ANGELO, à part.—Elle parle, et avec tant de bon sens que mon bon sens éclot en même temps. (A Isabelle.) Adieu.

ISABELLE.—Cher seigneur, revenez.

ANGELO.—Je me consulterai.—Revenez demain.

ISABELLE.—Écoutez par quels moyens je veux vous corrompre: mon bon seigneur, revenez.

ANGELO.—Que dites-vous, me corrompre?

ISABELLE.—Oui, par des dons que le ciel partagera avec vous.

LUCIO.—Autrement vous auriez tout gâté.

ISABELLE.—Ce n’est pas avec de vains sequins d’or éprouvé, ni avec des pierres dont le taux est riche ou pauvre, selon la valeur que leur attache la fantaisie; mais avec de fidèles prières qui s’élèveront vers le ciel, et y entreront avant le lever du soleil; avec les prières des âmes préservées de la corruption du monde, des vierges qui jeûnent, et dont le coeur n’est consacré à rien de terrestre.

ANGELO.—Allons, revenez me voir demain.

LUCIO, à part, à Isabelle.—Retirez-vous, tout va bien: sortez.

ISABELLE.—Que le ciel veille sur la sûreté de Votre Honneur20!

Note 20: (retour)Isabelle emploie le mot honour pour dire Votre Seigneurie, et le juge ramène ce mot à son premier sens.

ANGELO, à part.—Ainsi soit-il; car je prends le chemin de la tentation dont les prières préservent.

ISABELLE.—A quelle heure viendrai-je demain retrouver Votre Seigneurie?

ANGELO.—Quand vous voudrez, avant midi.

ISABELLE.—Le ciel préserve Votre Honneur!

(Elle sort avec Lucio.)

ANGELO.—De toi, et même de ta vertu!—Que veut dire ceci? Que veut dire ceci? Est-ce sa faute ou la mienne? De la tentatrice ou de celui qui est tenté, lequel pèche le plus? Ah! ce n’est pas elle; et ce n’est pas elle qui me tente; c’est moi qui, exposé au soleil près de la violette, fais comme la charogne plutôt que comme la fleur, et me corromps sous la vertueuse influence de la saison. Se peut-il que la modestie soit plus dangereuse à nos sens que la femme légère? Tandis que nous n’avons que trop de terrain perdu, irons-nous raser le sanctuaire pour y établir nos vices? Oh! fi! fi donc! Que fais-tu, ou qui es-tu, Angelo? Veux-tu la convoiter criminellement pour ces mêmes avantages qui la rendent vertueuse? Ah! que son frère vive! Les voleurs sont autorisés au brigandage, lorsque leurs juges eux-mêmes volent. Quoi! est-ce que je l’aime parce que je désire l’entendre parler encore, et me repaître de la vue de ses yeux? A quoi rêvais-je donc? O ennemi rusé qui, pour attraper un saint, amorce ton hameçon avec des saints! La plus dangereuse des tentations est celle qui nous pousse au crime par les attraits de la vertu: jamais la prostituée avec ses deux forces réunies, l’art et la nature, n’a pu émouvoir une fois mes sens; mais cette fille vertueuse me subjugue tout entier. Jusqu’à ce moment, quand je voyais les autres aimer, je souriais, et m’étonnais de leur folie.

(Il sort.)

 

SCÈNE III

Une prison.

LE DUC en habit de religieux, LE PRÉVÔT.

 

LE DUC.—Salut, prévôt, car je crois que c’est ce que vous êtes.

LE PRÉVÔT.—Oui, je suis le prévôt: que désirez-vous, bon religieux?

LE DUC.—Contraint par ma charité, et par mon saint ordre, je viens visiter les âmes affligées renfermées dans cette prison: accordez-moi le droit ordinaire de me les laisser voir, et de m’informer de la nature de leurs crimes, afin que je puisse leur administrer en conséquence mes secours spirituels.

LE PRÉVÔT.—Je ferais davantage s’il en était besoin.

(Entre Juliette.)

Tenez, voici une de mes dames, une jeune fille, qui, tombant dans les feux de sa jeunesse, a brûlé sa réputation: elle est enceinte, et le père de son enfant est condamné à mort; un jeune homme plus propre à commettre un second délit semblable qu’à mourir pour le premier.

LE DUC.—Quand doit-il mourir?

LE PRÉVÔT.—A ce que je crois, demain. (A Juliette.) J’ai pourvu à vos besoins: attendez un moment, et l’on vous conduira.

LE DUC, à Juliette.—Vous repentez-vous, belle enfant, du péché que vous portez?

JULIETTE.—Oui, et j’en porte la honte avec patience.

LE DUC.—Je vous enseignerai les moyens d’examiner votre conscience, et d’éprouver si votre pénitence est solide, ou si elle n’est que superficielle.

JULIETTE.—Je l’apprendrai bien, volontiers.

LE DUC.—Aimez-vous l’homme qui vous a fait ce tort?

JULIETTE.—Oui, autant que j’aime la femme qui lui a fait tort.

LE DUC.—Ainsi, il paraît que c’est d’un consentement mutuel que votre crime a été commis?

JULIETTE.—Oui, d’un consentement mutuel.

LE DUC.—Votre péché a donc été plus grand que le sien?

JULIETTE.—Je le confesse, et je m’en repens, mon père.

LE DUC.—Cela est bien juste, ma fille; mais prenez garde que vous ne vous repentiez que parce que le péché vous a causé cette honte: cette douleur n’est jamais que pour nous-mêmes, et non pour le ciel; elle montre que si nous n’offensons pas le ciel, ce n’est point par amour, mais uniquement par crainte.

JULIETTE.—Je me repens de ma faute, parce que c’est un péché, et j’en accepte la honte avec joie.

LE DUC.—Persévérez là-dedans. Votre complice, à ce que j’entends dire, doit mourir demain; je vais le visiter et lui donner mes conseils. Que la grâce du ciel vous accompagne!—Benedicite.

(Il sort en priant.)

JULIETTE.—Il doit mourir demain! ô injuste loi, qui me laisse une vie dont toute la consolation est d’éprouver à chaque instant toutes les horreurs de la mort!

LE PRÉVÔT.—C’est bien dommage qu’il en soit là!

(Ils sortent.)

 

SCÈNE IV

(Appartement dans la maison d’Angelo.)

Entre ANGELO.

 

ANGELO.—Quand je veux méditer et prier, mes pensées et mes prières s’égarent d’objet en objet: le ciel a de moi de vaines paroles, tandis que mon imagination, sans écouter ma langue, est attachée sur Isabelle. Le ciel est sur mes lèvres, comme si je ne faisais qu’en retourner le nom dans ma bouche; et dans mon coeur croît la fatale passion qui le remplit. L’État, dont j’étudiais les affaires, est comme un bon livre qui, à force d’être relu souvent, n’inspire plus que l’aversion et l’ennui; oui, je me sens capable (que personne ne m’entende!) de changer ce grave ministère dont je suis fier pour une plume légère, vain jouet de l’air. O dignité! ô pompe extérieure! qu’il t’arrive souvent d’extorquer le respect des sots par tes vêtements et ton enveloppe, et d’enchaîner les âmes plus sages à tes fausses apparences;—chair, tu n’es que chair! Inscrivez, bon ange, sur la corne du diable, ce ne sera plus le cimier du diable.

(Entre un valet.)

ANGELO.—Hé bien! qui est là?

LE VALET,—Une certaine Isabelle, une soeur, qui demande à vous parler.

ANGELO.—Montre-lui le chemin. (Le valet sort.)—(Seul.) O ciel! pourquoi tout mon sang se reflue ainsi vers mon coeur, le rendant inutile à lui-même, et privant tous mes autres organes du ressort qui leur est nécessaire? Ainsi la foule insensée se presse autour d’un homme qui s’évanouit; ils viennent tous pour le secourir, et interceptent ainsi l’air qui le ranimerait; ainsi les sujets d’un monarque bien-aimé oublient leur rôle, et poussés par une respectueuse affection, se pressent en sa présence là où leur amour mal instruit va nécessairement paraître une injure.

(Entre Isabelle.)

ANGELO.—Eh bien! belle jeune fille?

ISABELLE.—Je suis venue savoir votre bon plaisir.

ANGELO.—J’aimerais bien mieux que vous pussiez le deviner, que de me demander de vous l’apprendre.—Votre frère ne peut vivre.

ISABELLE.—En est-il ainsi? Que le ciel conserve Votre Honneur! (Elle va pour se retirer).

ANGELO.—Et cependant il peut vivre encore un temps, et il se pourrait qu’il vécût aussi longtemps que vous, ou moi… Pourtant, il faut qu’il meure.

ISABELLE.—Sur votre arrêt?

ANGELO.—Oui…

ISABELLE.—Quand? je vous en conjure, afin que, dans le répit qui lui est accordé, plus long ou plus court, il puisse être préparé à sauver son âme.

ANGELO.—Oh! malheur à ces vices honteux! il vaudrait autant pardonner à celui qui vole à la nature un homme déjà formé, qu’à l’insolente volupté de ceux qui jettent l’image du Créateur dans des moules prohibés par le ciel: il n’est pas plus coupable de trancher perfidement une vie légitimement formée, que de jeter du métal dans des vaisseaux défendus pour créer une vie illégitime.

ISABELLE.—Telles sont les lois du ciel, mais non celles de la terre.

ANGELO.—Dites-vous cela? En ce cas, je vais bientôt vous embarrasser. Lequel aimeriez-vous mieux, ou que la plus juste des lois ôtât en ce moment la vie à votre frère, ou, pour racheter sa vie, de livrer votre corps à la douce impureté, comme celle qu’il a déshonorée?

ISABELLE.—Seigneur, croyez-moi, j’aimerais mieux sacrifier mon corps que mon âme.

ANGELO.—Je ne parle point de votre âme; les péchés que la nécessité nous force de commettre, ne servent qu’à faire nombre, sans nous charger davantage.

ISABELLE.—Comment dites-vous?

ANGELO.—Non, je ne puis pas garantir cela; car je pourrais donner des raisons contre ce que je viens de dire. Répondez-moi à ceci:—moi, qui suis la voix de la loi écrite, je prononce contre votre frère un arrêt de mort: n’y aurait-il point de la charité dans un péché qui sauverait la vie de ce frère?

ISABELLE.—Ah! daignez le faire: j’en prends le péril sur mon âme; ce ne serait point un péché, mais un acte de charité.

ANGELO.—Si vous vouliez le faire vous-même au péril de votre âme, le poids du péché et de la charité serait le même.

ISABELLE.—Oh! si demander la vie de mon frère est un péché, ciel, fais-m’en porter tout le poids! et si c’est en vous un péché que de céder à ma sollicitation, tous les matins je prierai le ciel que cette faute soit ajoutée aux miennes et que vous n’ayez à en répondre en rien.

ANGELO.—Non. Écoutez-moi: votre idée ne suit pas le sens de la mienne; ou vous êtes ignorante, ou vous affectez de l’être par ruse, et ce n’est pas bien.

ISABELLE.—Que je sois ignorante et pleine de défauts en tout, pourvu du moins que je sache que je ne vaux pas mieux.

ANGELO.—Ainsi la sagesse cherche à briller davantage, en s’accusant elle-même: comme les masques noirs proclament la beauté qu’ils cachent, dix fois plus haut que ne pourrait le faire la beauté à découvert.—Mais écoutez-moi bien; pour être bien compris, je vais parler plus nettement: votre frère doit mourir.

ISABELLE.—Oui.

ANGELO.—Et son délit est tel qu’il doit subir la peine imposée par la loi.

ISABELLE.—Cela est vrai.

ANGELO.—Supposez qu’il n’y ait point d’autre moyen de sauver sa vie (bien que je ne consente pas à ce moyen, ni à aucun autre; c’est uniquement par forme de conversation), si ce n’est celui-ci, que vous, sa soeur, inspirant des désirs à quelque homme, dont le crédit auprès du juge, ou sa propre dignité, pourrait délivrer votre frère des entraves de la toute-puissante loi, supposez, dis-je, qu’il n’y eût point d’autre moyen humain de le sauver, mais qu’il fallût, ou livrer les trésors de votre corps à cet homme que nous supposons, ou laisser souffrir le coupable, que feriez-vous?

ISABELLE.—Je ferais pour mon pauvre frère tout ce que je ferais pour moi-même: je veux dire, que si j’étais condamnée à la mort, je porterais les marques douloureuses du fouet, comme des rubis, et je me déshabillerais pour aller à la mort, comme vers un lit que j’aurais désiré à en devenir malade, plutôt que de céder mon corps au déshonneur.

ANGELO.—En ce cas, votre frère mourrait?

ISABELLE.—Et ce serait le parti le plus doux; il vaudrait mieux qu’un frère mourût une fois, que si une soeur, pour racheter sa vie, mourait éternellement.

ANGELO.—Et ne seriez-vous pas alors aussi cruelle que la sentence contre laquelle vous vous êtes tant récriée?

ISABELLE.—L’ignominie pour rançon et un libre pardon ne sont pas de la même famille: une miséricorde légitime ne ressemble en rien à un rachat honteux.

ANGELO.—Vous paraissiez tout à l’heure voir dans la loi un tyran, et vous cherchiez à prouver que la faute de votre frère était plutôt une folie qu’un vice.

ISABELLE.—Ah! pardonnez-moi, seigneur; il advient souvent que, pour obtenir ce que nous souhaitons, nous ne disons pas tout ce que nous pensons; j’excuse un peu le vice que j’abhorre en faveur de l’homme que j’aime tendrement.

ANGELO.—Nous sommes tous fragiles.

ISABELLE.—Que mon frère meure s’il n’est point feudataire d’une servitude commune, mais seul héritier et possesseur de la faiblesse.

ANGELO.—Et les femmes sont fragiles aussi.

ISABELLE.—Oui, comme la glace où elles se mirent, et qui se brise aussi facilement qu’elle réfléchit leur visage. Les femmes! que le ciel leur vienne en aide! Les hommes dérogent de leur origine en profitant de leur faiblesse. Oui, appelez-nous dix fois fragiles: car nous sommes aussi tendres que l’est notre constitution, et susceptibles de fausses impressions.

ANGELO.—Je le pense comme vous; et, d’après ce témoignage rendu à votre propre sexe, permettez que je m’explique avec plus de hardiesse; puisque je suppose que nous ne sommes pas faits pour avoir une force à l’épreuve de toutes les fautes. Je vous prends par vos propres paroles: soyez ce que vous êtes, c’est-à-dire une femme. Si vous êtes plus, vous n’êtes plus une femme; si vous en êtes une (comme l’annoncent visiblement toutes les garanties extérieures), montrez-le en ce moment, en revêtant ce costume qui vous est destiné.

ISABELLE.—Je ne sais qu’un langage: mon bon seigneur, je vous en supplie, parlez-moi comme vous faisiez d’abord.

ANGELO.—Comprenez-moi nettement… je vous aime.

ISABELLE.—Mon frère aimait Juliette, et vous me dites qu’il faut qu’il meure pour cela.

ANGELO.—Il ne mourra point, Isabelle, si vous m’accordez votre amour.

ISABELLE.—Je sais que votre vertu a le privilége de feindre une apparence de vice pour surprendre les autres.

ANGELO.—Croyez-moi, sur mon honneur: mes paroles expriment ma pensée.

ISABELLE.—Ah! c’est bien peu d’honneur pour qu’on y croie beaucoup. Pernicieuse pensée! Hypocrisie, hypocrisie!—Je te dénoncerai tout haut, Angelo; prends-y bien garde: signe-moi tout à l’heure le pardon de mon frère, ou je vais, à gorge déployée, publier devant l’univers quel homme tu es.

ANGELO.—Qui te croira, Isabelle? Mon nom sans tache, l’austérité de ma vie, mon témoignage contre toi, et mon rang dans l’État, auront tant de prépondérance sur ton accusation, que tu seras étouffée sous ton propre rapport, et taxée de calomnie. J’ai commencé, et maintenant je lâche la bride à ma passion: donne ton consentement à mes violents désirs; écarte tout scrupule, et ces rougeurs fatigantes qui repoussent ce qu’elles convoitent. Rachète ton frère, en livrant ton corps à mon bon plaisir; autrement, non-seulement il mourra de mort, mais ta cruauté prolongera sa mort par de longs tourments. Donne-moi ta réponse demain, ou, j’en jure par la passion qui me domine à présent, je me montrerai un tyran à son égard. Quant à tes menaces, dis ce que tu voudras; mes mensonges auront plus de crédit que tes vérités.

(Il sort.)

ISABELLE seule.—A qui irai-je porter mes plaintes? Si je redisais ceci, qui me croirait? O bouches funestes, qui portent une seule et même langue pour condamner et pour absoudre; forçant la loi à se plier à leur volonté, attachant le juste et l’injuste à leur passion, pour la suivre là où elle va. Je vais aller trouver mon frère; quoiqu’il ait succombé par l’ardeur du sang, cependant il possède une âme si pleine d’honneur que, quand il aurait vingt têtes à placer sur vingt billots sanglants, il les donnerait toutes, plutôt que de permettre que sa soeur livrât son corps à une si détestable profanation. Allons, Isabelle, vis chaste; et toi, mon frère, meurs. Notre chasteté est plus précieuse qu’un frère. Je vais pourtant l’instruire de la proposition d’Angelo, et le préparer à la mort pour le bien de son âme.

(Elle sort.)

FIN DU SECOND ACTE.

ACTE TROISIÈME

 

SCÈNE I

La prison.

LE DUC, CLAUDIO, LE PRÉVÔT.

 

LE DUC.—Ainsi, vous espérez donc obtenir votre grâce du seigneur Angelo?

CLAUDIO.—Les malheureux n’ont d’autre remède que l’espérance: j’ai l’espérance de vivre, et je suis prêt à mourir.

LE DUC.—Soyez déterminé à la mort, et soit la vie, soit la mort, vous en paraîtront plus douces. Raisonnez ainsi avec la vie: si je te perds, je perds une chose qui n’est estimée que des insensés. Tu n’es qu’un souffle, soumis à toutes les influences de l’atmosphère, affligeant à toute heure le corps que tu habites; tu n’es que le jouet de la mort; tu travailles à l’éviter par la fuite et tu cours te précipiter dans ses bras. Homme! tu n’as rien de noble; car tous les avantages que tu possèdes sont nourris de tout ce qu’il y a de plus bas21: tu n’as en toi nul courage; car tu crains jusqu’au faible dard fourchu22 d’un pauvre ver: ton meilleur repos c’est le sommeil; aussi tu le recherches souvent, et pourtant tu crains sottement la mort, qui n’est rien de plus23! Tu n’es jamais toi-même tu n’existes que par des milliers de graines sorties de la poussière: tu n’es pas heureux; car ce que tu n’as pas, tu cherches sans cesse à l’obtenir; et ce que tu possèdes tu l’oublies: tu n’es jamais fixé, car ta nature suit les étranges caprices de la lune. Si tu es riche, tu es pauvre: semblable à l’âne dont l’échine courbe sous les lingots, tu ne portes tes pesantes richesses que pendant une journée de marche, et la mort vient te décharger. Tu n’as point d’ami; le fruit de tes propres entrailles, qui te nomme son père, la substance émanée de tes reins, maudit la goutte, les dartres et le catarrhe qui ne t’achèvent pas assez vite à son gré: tu n’as ni jeunesse ni vieillesse, mais seulement pour ainsi dire un sommeil de l’après-dînée, dont les rêves participent de l’un et de l’autre. Ton heureuse jeunesse s’assimile à la vieillesse, et demande l’aumône aux vieillards paralytiques; lorsque tu es vieux et riche, tu n’as plus ni chaleur, ni affections, ni membres, ni beauté, pour jouir agréablement de tes trésors. Qu’y a-t-il encore dans ce qu’on appelle la vie? Il y a encore dans cette vie mille morts cachées: et nous craignons la mort qui met un terme à toutes ces chances!

Note 21: (retour)Toutes les délicatesses de la table remontent au fumier.

Note 22: (retour)Opinion fausse du vulgaire sur la forme et le venin de la langue du serpent.

Note 23: (retour)Habes somnum imaginem mortis, eamque quotidiè induis, et dubitas an sensus in morte nullus sit cùm in ejus simulacro videas esse nullum sensum. (CICÉRON.)

CLAUDIO.—Je vous remercie humblement. Je vois que demander à vivre c’est chercher à mourir, et qu’en cherchant la mort on trouve la vie: qu’elle vienne donc!

(Entre Isabelle.)

ISABELLE.—Y a-t-il quelqu’un? La paix soit dans ces lieux, et la grâce céleste, et une bonne compagnie!

LE PRÉVÔT.—Qui est là? Entrez: ce souhait seul mérite un bon accueil.

LE DUC.—Cher Claudio, avant peu je reviendrai vous voir.

CLAUDIO.—Je vous remercie, saint religieux.

ISABELLE, au prévôt.—J’ai un mot ou deux à dire à Claudio: voilà ce que j’ai à faire.

LE PRÉVÔT.—Et vous êtes la bienvenue.—(A Claudio.) Tenez, seigneur, voilà votre soeur.

LE DUC.—Prévôt, un mot, s’il vous plaît.

LE PRÉVÔT.—Autant qu’il vous plaira.

LE DUC.—Amenez-les pour causer dans un endroit où je puisse être caché et les entendre.

(Le duc sort avec le prévôt, et assiste,
invisible, à la suite de cette scène.)

CLAUDIO.—Eh bien! ma soeur, quelle consolation m’apportes-tu?

ISABELLE.—Comme sont toutes les consolations, fort bonne en vérité. Le seigneur Angelo, ayant des affaires dans le ciel, te choisit pour les y porter comme son ambassadeur, et pour y être son résident éternel. Ainsi, hâte-toi de faire tous tes préparatifs; tu pars demain.

CLAUDIO.—N’y a-t-il donc point de remède?

ISABELLE.—Point d’autre que celui de fendre un coeur en deux pour sauver une tête.

CLAUDIO.—Mais, y a-t-il quelque remède?

ISABELLE.—Oui, mon frère, tu peux vivre; il est dans le coeur de ton juge une miséricorde infernale: si tu veux l’implorer, elle sauvera ta vie; mais elle t’enchaînera jusqu’à la mort.

CLAUDIO.—Une prison perpétuelle?

ISABELLE.—Oui, précisément, une prison perpétuelle: tu resterais attaché à un point fixe, quand tu aurais tout l’espace de l’univers à ta disposition.

CLAUDIO.—Mais de quelle nature?…

ISABELLE.—D’une nature, si tu y consentais jamais, à dépouiller de son écorce l’arbre de ton honneur, et à te laisser nu.

CLAUDIO.—Fais-moi connaître ce moyen.

ISABELLE.—Oh! je te crains, Claudio, je tremble que tu ne veuilles conserver une vie maladive, et que tu n’attaches plus de prix à six ou sept hivers de plus, qu’à un honneur éternel. Oses-tu mourir? Le sentiment de la mort est surtout dans la crainte, et le malheureux insecte que nous foulons aux pieds éprouve des angoisses corporelles aussi cruelles qu’un géant en ressent pour mourir.

CLAUDIO.—Peux-tu me faire cet outrage? Me crois-tu si faible que je sois incapable d’une résolution courageuse? S’il faut que je meure, j’irai au-devant de la mort, comme au-devant d’une fiancée, et je la serrerai dans mes bras.

ISABELLE.—C’est mon frère qui vient de parler; cette voix est sortie du tombeau de mon père.—Oui, tu dois mourir: tu es trop généreux pour conserver une vie au prix de viles sollicitations. Ce ministre, avec un air de sainteté, dont la grave parole et le visage composé atterrent la jeunesse, et font trembler la folie, comme le faucon la perdrix; eh bien! c’est un démon; si l’on retirait toute la fange qui le remplit, il nous paraîtrait un abîme aussi profond que l’enfer.

CLAUDIO.—Le seigneur Angelo?

ISABELLE.—Oh! il porte la trompeuse livrée de l’enfer, qui se plaît à revêtir un corps de réprouvé d’ornements majestueux.—Croiras-tu, Claudio, que si je lui livrais ma virginité, tu pourrais être sauvé?

CLAUDIO.—O ciel! cela n’est pas possible.

ISABELLE.—Oui, au prix de ce crime détestable, il te donnerait la liberté de l’offenser encore. Cette nuit même est le moment où je devrais faire ce que j’ai horreur de nommer; autrement tu meurs demain.

CLAUDIO.—Tu ne le feras pas.

ISABELLE.—Oh! si ce n’était que ma vie, je la jetterais, pour te sauver, avec autant d’indifférence qu’une épingle.

CLAUDIO.—Merci, chère Isabelle.

ISABELLE.—Tiens-toi prêt, Claudio, à mourir demain.

CLAUDIO.—Oui.—Mais quoi! a-t-il donc en lui des passions qui puissent lui faire ainsi mordre la loi au nez?… Quand il voudrait la violer?… sûrement ce n’est pas un péché, ou, des sept péchés capitaux, celui-là est le moindre.

ISABELLE.—Quel est le moindre?

CLAUDIO.—Si c’était un péché damnable, lui qui est si sage voudrait-il, pour le plaisir d’un moment, s’exposer à une peine éternelle? O Isabelle!

ISABELLE.—Que dit mon frère?

CLAUDIO.—Que la mort est une chose terrible.

ISABELLE.—Et une vie sans honneur, une chose haïssable.

CLAUDIO.—Oui; mais mourir, et aller on ne sait où; être gisant dans une froide tombe, et y pourrir; perdre cette chaleur vitale et douée de sentiment, pour devenir une argile pétrie; tandis que l’âme accoutumée ici-bas à la jouissance se baignera dans les flots brûlants, ou habitera dans les régions d’une glace épaisse,—emprisonnée dans les vents invisibles, pour être emportée violemment et sans relâche par les ouragans autour de ce globe suspendu dans l’espace, ou pour subir un sort plus affreux que le plus affreux de ceux que la pensée errante et incertaine imagine avec un cri d’épouvante; oh! cela est trop horrible. La vie de ce monde la plus pénible et la plus odieuse que la vieillesse, ou la misère, ou la douleur, ou la prison puissent imposer à la nature, est encore un paradis auprès de tout ce que nous appréhendons de la mort.

ISABELLE.—Hélas! hélas!

CLAUDIO.—Chère soeur, que je vive! Le péché que tu commets pour sauver la vie d’un frère est tellement excusé par la nature qu’il devient vertu.

ISABELLE.—O brute sauvage! ô lâche sans foi! ô malheureux sans honneur! veux-tu donc vivre par mon crime? N’est-ce pas une espèce d’inceste que de recevoir la vie du déshonneur de ta propre soeur? Que dois-je penser? Que le ciel m’en préserve! Je croirais que ma mère s’est jouée de mon père; car un rejeton si sauvage et si dégénéré n’est jamais sorti de son sang. Reçois mon refus: meurs, péris! Il ne faudrait que me baisser pour te racheter de ta destinée, que je te la laisserais subir: je ferais mille prières pour demander ta mort, et je ne dirais pas un mot pour te sauver.

CLAUDIO.—Ah! écoute-moi, Isabelle.

(Le duc rentre.)

ISABELLE.—Oh! fi! fi! fi donc! oh! c’est une honte! Ta faute n’est pas accidentelle, c’est une habitude: la pitié qui serait émue pour toi se prostituerait: il vaut mieux que tu meures au plus tôt!

CLAUDIO.—Ah! daigne m’écouter, Isabelle.

LE DUC.—Accordez-moi un mot, jeune soeur, un seul mot.

ISABELLE.—Que me voulez-vous?

LE DUC.—Si vous pouviez disposer de quelques moments de loisir, je désirerais avoir tout à l’heure avec vous un instant d’entretien, et la complaisance que je vous demande vous sera aussi utile.

ISABELLE.—Je n’ai pas de loisir superflu: le temps que je passerai ici sera volé à mes autres affaires; mais je veux bien vous écouter un moment.

LE DUC, à part, à Claudio.—Mon fils, j’ai entendu tout ce qui s’est passé entre vous et votre soeur. Jamais Angelo n’a eu le projet de la séduire; il n’a voulu que faire l’épreuve de sa vertu, pour exercer son jugement sur la nature des caractères; elle, qui a dans son âme le véritable honneur, lui a fait ce noble refus qu’il a été fort aise de recevoir. Je suis le confesseur d’Angelo, et je suis instruit de la vérité de ce que je vous dis: ainsi préparez-vous à la mort: ne vous reposez point avec satisfaction sur de vaines espérances qui vous trompent: il vous faut mourir demain; à genoux donc et préparez-vous.

CLAUDIO.—Laissez-moi demander pardon à ma soeur. Je suis si dégoûté de la vie, que je veux prier qu’on m’en débarrasse.

LE DUC.—Restez-en là. Adieu.

(Claudio sort.)

(Le prévôt rentre.)

LE DUC.—Prévôt, un mot.

LE PRÉVÔT.—Que demandez-vous, mon père?

LE DUC.—Que maintenant que vous voilà, vous vous en alliez: laissez-moi un instant avec cette jeune fille: mes intentions, d’accord avec mon habit, vous sont garants qu’elle ne court aucun risque dans ma compagnie.

LE PRÉVÔT.—A la bonne heure.

(Le prévôt sort.)

LE DUC.—La main qui vous a fait belle vous a aussi fait vertueuse: la beauté qui fait bon marché de sa vertu, se flétrit bientôt en cessant d’être honnête: mais la pudeur, qui est l’âme de votre personne, conservera à jamais votre beauté. Le hasard a amené à ma connaissance l’attaque qu’Angelo vous a faite; et sans les exemples que nous avons de la fragilité de l’homme, je m’étonnerais beaucoup d’Angelo. Comment vous y prendriez-vous pour satisfaire ce ministre et pour sauver votre frère?

ISABELLE.—Je vais, dans ce moment même, résoudre ces doutes: j’aimerais mieux que mon frère subît la mort à laquelle le condamne la loi, que d’être mère d’un fils illégitime. Mais hélas! combien le bon duc est trompé par Angelo! Si jamais il revient et que je puisse lui parler, ou je perdrai mes paroles ou je démasquerai son ministre.

LE DUC.—Cela ne sera pas mal fait: cependant, au point où en sont encore les choses, il éludera votre accusation. Il n’a fait que vous éprouver: ainsi, prêtez bien l’oreille à mes avis: l’envie que j’ai de faire le bien m’offre un remède. Je me persuade à moi-même que vous pouvez, sans blesser l’honnêteté, rendre un service important à une dame malheureuse qui en est digne, conserver sans tache votre aimable personne, et plaire infiniment au duc absent, si jamais il revient et qu’il soit instruit de cette affaire.

ISABELLE.—Découvrez-moi votre pensée; je me sens le courage de faire tout ce qui ne me paraîtra pas mal dans la sincérité de mon âme.

LE DUC.—La vertu est pleine d’intrépidité, et la pureté ne connaît pas la crainte. N’avez-vous pas ouï parler de Marianne, la soeur de Frédéric, ce guerrier fameux qui a fait naufrage?

ISABELLE.—J’ai entendu nommer cette dame, et l’on parle bien d’elle.

LE DUC.—Eh bien! cet Angelo devait l’épouser; il lui avait été fiancé avec serment. Dans l’intervalle du contrat à la célébration du mariage, son frère Frédéric a fait naufrage sur la mer, et le vaisseau qui a péri portait la dot de sa soeur. Mais remarquez quel malheur cet accident a produit pour cette pauvre dame; elle perd du même coup un brave et illustre frère, qui avait toujours eu pour elle la plus grande tendresse, et avec lui le nerf de sa fortune, sa dot de mariage; et par suite de ces pertes, le mari qui lui était fiancé, cet hypocrite d’Angelo.

ISABELLE.—Est-il possible? Quoi! Angelo l’a ainsi délaissée?

LE DUC.—Il l’a laissée dans les larmes; il n’en a pas essuyé une seule par ses consolations; il a avalé ses serments d’un seul coup, prétendant avoir fait sur elle des découvertes contre son honneur; en un mot, il l’a abandonnée à ses gémissements, qu’elle pousse encore actuellement pour l’amour de lui; et lui, de marbre pour ses pleurs, il en est arrosé, mais non pas amolli.

ISABELLE.—Quel mérite aurait donc la mort d’enlever cette pauvre fille du monde! Quelle corruption dans la vie, de laisser vivre ce perfide!—Mais, quel avantage peut-elle tirer de tout ceci?

LE DUC.—C’est une rupture qu’il vous est aisé de renouer; et en la guérissant vous sauvez non-seulement votre frère, mais vous vous gardez du déshonneur.

ISABELLE.—Montrez-moi comment, mon bon père.

LE DUC.—Cette jeune fille que je viens de vous nommer conserve toujours dans son coeur sa première inclination, et l’injuste et cruel procédé d’Angelo, qui selon toute raison aurait dû éteindre son amour, n’a fait, comme un obstacle dans le courant, que le rendre plus violent et plus impétueux. Retournez vers Angelo; répondez à sa proposition avec une obéissance qui le satisfasse; accordez-vous avec lui dans toutes ses demandes à ce sujet, et ne réservez pour vous que ces conditions: d’abord que vous ne resterez pas longtemps avec lui; ensuite qu’il choisisse l’heure de la nuit et du plus profond silence, et un lieu convenable: ceci convenu, voici le reste: nous conseillons à cette fille outragée de se servir de votre rendez-vous et d’aller le trouver à votre place. Si le secret de leur entrevue vient à se dévoiler dans la suite, cette découverte pourra le déterminer à la récompenser; et par là, votre frère est sauvé, votre honneur reste intact, la malheureuse Marianne trouve son avantage, et ce ministre corrompu est votre dupe. Je me charge d’instruire la jeune fille, et de la préparer à son entreprise. Si vous avez soin de conduire ceci, le double avantage qui en résultera absoudra cette ruse de tout reproche. Qu’en pensez-vous?

ISABELLE.—L’idée m’en satisfait déjà, et j’ai confiance qu’elle pourra conduire à une heureuse issue.

LE DUC.—Le succès dépend beaucoup de votre adresse: hâtez-vous d’aller trouver Angelo; s’il vous demande de partager son lit cette nuit, promettez-lui de le satisfaire. Je vais à l’instant à Saint-Luc: c’est là que dans une ferme solitaire demeure la triste Marianne; venez m’y trouver, et terminez promptement avec Angelo, afin de ne pas tarder à me rejoindre.

ISABELLE.—Je vous rends grâce de ces consolations. Adieu, bon père.

(Ils sortent de différents côtés.)

 

SCÈNE II

Une rue devant la prison.

Entrent LE DUC, toujours en habit de religieux, LE COUDE,
LE BOUFFON, ET DES OFFICIERS DE JUSTICE.

 

LE COUDE.—Allons, s’il n’y a pas de remède, et qu’il faille absolument que vous vendiez et achetiez les hommes et les femmes comme des bestiaux, il faudra donc que tout le monde s’abreuve de bâtard rouge et blanc24.

Note 24: (retour)Espèce de vin doux. Expression amphibologique pour dire qu’on n’aura plus qu’une famille de bâtards.

LE DUC.—O ciel! Quelle est cette espèce?

LE BOUFFON.—Il n’y a jamais eu de joie dans le monde, depuis que, de deux usuriers, le plus joyeux a été ruiné; et le pire des deux a reçu, par ordre de la loi, une robe fourrée pour le tenir chaud, et fourrée de peaux de renard et d’agneau, pour signifier que la fraude, étant plus riche que l’innocence, sert pour les parements.

LE COUDE.—Allez votre chemin, monsieur.—Dieu vous garde, bon Père-Frère.

LE DUC.—Et vous aussi, bon Frère-Père. Quelle offense cet homme vous a-t-il faite?

LE COUDE.—Vraiment, mon père, il a offensé la loi; et voyez-vous, monsieur, nous le croyons aussi un voleur, monsieur; car nous avons trouvé sur lui, monsieur, un étrange rossignol, que nous avons envoyé au ministre.

LE DUC, au bouffon.—Fi, misérable entremetteur; méchant entremetteur! Le mal que tu fais faire est donc ta ressource pour vivre. Réfléchis seulement à ce que c’est que de remplir son estomac, ou de couvrir son dos par le moyen de ces vices honteux. Dis-toi à toi-même: c’est du fruit de leurs abominables et brutales accointances, que je bois, que je mange, que je m’habille, et que je subsiste. Peux-tu donc croire que ta vie est une vie dépendant comme elle fait de ces saletés? Va t’amender, va t’amender.

LE BOUFFON.—Il est vrai que cette vie sent mauvais, à quelques égards, monsieur; mais pourtant, monsieur, je vous prouverai…

LE DUC.—Ah! si le diable t’a donné des preuves pour commettre le péché, tu prouveras que tu es à lui.—Officier, conduisez-le en prison. La correction et l’instruction auront toutes deux à faire, avant que cette brute en profite.

LE COUDE.—Il faut qu’il comparaisse devant le ministre. Monsieur, le ministre lui a déjà donné une leçon: le ministre ne peut supporter un suppôt de débauche. S’il faut qu’il soit un marchand de prostitution, et qu’il paraisse en sa présence, il vaudrait autant qu’il fût à un mille de lui à ses affaires.

LE DUC.—Plût au ciel que nous fussions tous ce que quelques-uns voudraient paraître, aussi exempts de nos vices, que certains vices sont dépouillés d’apparences trompeuses!

(Entre Lucio.)

LE COUDE, au duc.—Son cou sera comme votre ceinture, avec une corde, monsieur.

LE BOUFFON.—Je cherche de l’appui: je demande à grands cris une caution: voici un honnête homme, et un ami à moi.

LUCIO.—Hé bien, noble Pompée? Quoi! aux talons de César? Es-tu mené en triomphe? Quoi! n’y a-t-il donc plus de statues de Pygmalion, nouvellement devenues femmes, qu’on puisse se procurer, pour mettre la main dans la poche, et l’en retirer fermée? Que réponds-tu? Ha! Que dis-tu de ce ton, de cette manière, de cette méthode? Hé! ta réponse n’a-t-elle pas été noyée dans la dernière pluie? Hé bien! que dis-tu, pauvre diable? Le monde va-t-il comme il allait, mon garçon? Quelle est la mode à présent? Est-ce d’être triste et laconique? Ou comment, enfin? Quel est le genre?

LE DUC.—Toujours, toujours le même, et pis encore.

LUCIO.—Comment se porte ma chère mignonne, ta maîtresse? Fait-elle toujours le commerce… hem?

LE BOUFFON.—D’honneur, monsieur, elle a mangé tout son boeuf, et elle est elle-même dans l’étuve.

LUCIO.—Hé! c’est fort bien: cela est bien juste: cela doit être. Toujours votre fraîche débauchée et votre vieille saupoudrée!… C’est une suite inévitable: cela doit être. Vas-tu en prison, Pompée?

LE BOUFFON.—Oui, ma foi, monsieur.

LUCIO.—Hé bien! cela n’est pas mal à propos, Pompée. Adieu. Va, dis que je t’y ai envoyé. Est-ce pour dettes, Pompée? ou pourquoi?

LE COUDE.—Pour être un être, un entremetteur, monsieur, pour être un entremetteur.

LUCIO.—Allons, emprisonnez-le: si la prison est le partage d’un entremetteur, c’est son droit assurément, eh bien! cela est juste. Oui, il n’y a pas à en douter, c’est un entremetteur, et de vieille date encore; il est né entremetteur. Adieu, bon Pompée: recommande-moi à la prison, Pompée. Tu vas devenir un bon mari, Pompée: tu garderas la maison.

LE BOUFFON.—J’espère, monsieur, que votre bonne seigneurie sera ma caution.

LUCIO.—Non, certes, je n’en ferai rien, Pompée: ce n’est pas la mode. Je prierai, Pompée, qu’on resserre tes entraves: si tu ne le prends pas en patience, hé bien! tant pis pour toi. Adieu, brave Pompée.—Dieu vous garde, religieux!

LE DUC.—Et vous aussi.

LUCIO.—Brigitte se peint-elle toujours, Pompée? Hem!

LE COUDE, au bouffon.—Allez votre chemin, monsieur; allons.

LE BOUFFON, à Lucio.—Alors vous ne voulez pas être ma caution, monsieur?

LUCIO.—Ni maintenant, ni alors, Pompée.—(Au duc.)—Quelles nouvelles dans le monde, bon frère? Quelles nouvelles?

LE COUDE, au bouffon.—Allons, marchez; avançons, monsieur.

LUCIO.—Va au chenil, Pompée, va.—(Le Coude, le bouffon et les officiers sortent.) Quelles nouvelles du duc, frère?

LE DUC.—Je n’en sais point: pouvez-vous m’en apprendre?

LUCIO.—Il y en a qui disent qu’il est avec l’empereur de Russie; d’autres qu’il est à Rome; mais devinez-vous où il est?

LE DUC.—Je n’en sais absolument rien. Mais où qu’il soit, je lui souhaite du bien.

LUCIO.—C’est une folie, un caprice bien bizarre à lui, de s’évader ainsi de ses États, et d’usurper aux mendiants un métier pour lequel il n’était pas né. Le seigneur Angelo fait bien le duc en son absence; il va même un peu loin.

LE DUC.—Il fait très-bien.

LUCIO.—Un peu plus d’indulgence pour le libertinage ne lui ferait aucun tort à lui: il est un peu trop sévère sur cet article, frère.

LE DUC.—C’est un vice trop répandu; et il n’y a que la sévérité qui puisse le guérir.

LUCIO.—Oui, en vérité; ce vice est d’une nombreuse famille; il est fort bien allié, mais il est impossible de l’extirper complétement, frère, à moins qu’on ne défende de boire et de manger. On dit que cet Angelo n’a pas été fait par un homme et une femme, suivant les voies ordinaires de la création, cela est-il vrai? Le croyez-vous?

LE DUC.—Hé! comment donc aurait-il été fait?

LUCIO.—Quelques-uns prétendent qu’il naquit du frai d’une syrène. D’autres qu’il a été engendré entre deux morues.—Mais ce qu’il y a de bien sûr, c’est que quand il lâche de l’eau, son urine est de la vraie glace; pour cela, je sais que cela est, et il n’est qu’un automate impuissant cela est bien certain.

LE DUC.—Vous êtes plaisant, monsieur, et vous avez la parole facile.

LUCIO.—Quelle barbarie est-ce de sa part que d’ôter la vie à un homme pour la révolte de la chair? Est-ce que le duc qui est absent aurait fait cela? Avant qu’il eût fait pendre un homme pour avoir engendré cent bâtards, il aurait payé les mois de nourrice de mille; il se sentait un peu de ce penchant; il connaissait le service, et cela lui enseignait l’indulgence.

LE DUC.—Jamais je n’ai ouï dire que le duc, qui est absent, ait été très-coupable sur l’article des femmes; ses inclinations n’allaient pas de ce côté-là.

LUCIO.—Oh! monsieur, vous vous trompez.

LE DUC.—Cela n’est pas possible.

LUCIO.—Qui? Le duc? Demandez à votre vieille de cinquante ans; l’usage du duc était de mettre un ducat dans sa bruyante écuelle25. Le duc avait des caprices; il aimait à s’enivrer aussi; je puis vous apprendre cela.

Note 25: (retour)Les mendiants, il y a deux ou trois siècles, portaient une écuelle à couvercle mobile qu’ils agitaient pour avertir qu’elle était vide.

LE DUC.—Vous lui faites injure, très-certainement.

LUCIO.—Monsieur, j’étais son intime; le duc était un homme réservé, et je crois que je sais la cause de sa retraite.

LE DUC.—Quelle peut en être la raison, je vous prie?

LUCIO.—Non: excusez-moi.—C’est un secret qui doit rester enfermé entre les dents et les lèvres; mais je peux vous laisser comprendre ceci. Le plus grand nombre des sujets tenait le duc pour sage.

LE DUC.—Sage? eh mais! il n’y a pas de doute qu’il ne le fût.

LUCIO.—C’est un homme très-superficiel, ignorant et étourdi.

LE DUC.—C’est de votre part ou envie, ou folie, ou erreur; le cours même de sa vie, et les affaires qu’il a gouvernées, doivent nécessairement lui assurer une meilleure renommée.—Qu’on le juge seulement sur ce que déposent de lui ses actions, et il paraîtra aux plus envieux un homme instruit, un homme d’État et un militaire; ainsi vous parlez en homme mal informé; ou, si vous êtes bien instruit, c’est donc votre méchanceté qui vous aveugle.

LUCIO.—Monsieur, je le connais bien, et je l’aime.

LE DUC.—L’amitié parle avec plus de connaissance, et la connaissance avec plus d’amitié.

LUCIO.—Allons, monsieur, je sais ce que je sais.

LE DUC.—J’ai bien de la peine à le croire, puisque vous ne savez pas ce que vous dites. Mais si jamais le duc revient (comme nous le demandons au ciel), faites-moi le plaisir de répondre devant lui. Si c’est la vérité qui vous a fait parler, vous aurez le courage de soutenir ce que vous avez dit; je suis obligé de vous citer devant lui; et, je vous prie, votre nom?

LUCIO.—Monsieur, mon nom est Lucio, bien connu du duc.

LE DUC.—Il vous connaîtra mieux, monsieur, si je vis pour lui parler de vous.

LUCIO.—Je ne vous crains pas.

LE DUC.—Oh! vous espérez que le duc ne reparaîtra jamais, ou me croyez un adversaire trop peu dangereux; mais, moi, je vous dis que je peux vous faire un peu de mal; vous vous rétracterez sur tout ceci.

LUCIO.—Je serai pendu auparavant; vous vous trompez sur mon compte, frère. Mais ne parlons plus de cela. Pouvez-vous me dire si Claudio doit mourir ou non?

LE DUC.—Pourquoi mourrait-il, monsieur?

LUCIO.—Eh! pour avoir rempli une bouteille avec un entonnoir. Je voudrais que le duc dont nous parlons fût revenu. Ce ministre eunuque dépeuplera les provinces à force de continence. Il ne faut pas que les moineaux bâtissent leur nid sous les toits de sa maison, parce qu’ils sont débauchés. Le duc punirait du moins en secret des crimes secrets; jamais il ne les produirait au grand jour. Que je voudrais qu’il fût de retour! En vérité, Claudio est condamné pour avoir détroussé un jupon. Adieu, bon père; je vous en prie, priez pour moi. Le duc, je vous le répète, mangerait du mouton les vendredis: il a passé l’âge maintenant, et cependant je vous dis qu’il vous caresserait encore une mendiante, quand elle sentirait le pain bis et l’ail. Dites que c’est moi qui vous l’ai dit. Adieu. (Il sort.)

LE DUC.—Il n’est puissance ni grandeur parmi les mortels qui puissent échapper à la censure: la calomnie, qui blesse par derrière, frappe la vertu la plus pure. Quel monarque assez puissant pour enchaîner le fiel d’une langue médisante?—Mais qui vient ici?

(Entrent Escalus, le prévôt, madame Overdone, et des officiers de justice.)

ESCALUS.—Allons, emmenez-la en prison.

MADAME OVERDONE.—Mon cher seigneur, soyez bon pour moi; vous passez pour être un homme plein de miséricorde, mon bon seigneur!

ESCALUS.—Double et triple avertissement, et toujours coupable du même délit! Il y a de quoi forcer la miséricorde à jurer, à agir en tyran.

LE PRÉVÔT.—Une entremetteuse qui pratique depuis onze ans, sous le bon plaisir de votre honneur.

MADAME OVERDONE.—Seigneur, c’est la délation d’un certain Lucio contre moi: madame Catherine Keepdown était grosse de lui dans le temps du duc; il lui a promis le mariage; son enfant aura un an et trois mois dès que viendra la Saint-Jacques et la Saint-Philippe. Je l’ai nourri moi-même, et voyez comme il a l’indignité de me nuire.

ESCALUS.—Cet homme est un franc libertin.—Qu’on le fasse comparaître devant nous.—Conduisez-la en prison: allez, plus de paroles. (Les officiers emmènent madame Overdone.) Prévôt, mon frère Angelo ne veut pas changer son arrêt; il faut que Claudio meure demain; ayez soin de lui procurer des théologiens, et tout ce que conseille la charité, pour le préparer à son sort. Si mon frère agissait d’après ma pitié, Claudio n’en serait pas là.

LE PRÉVÔT.—Sauf votre bon plaisir ce religieux l’a visité, et lui a donné ses avis pour le préparer à la mort.

ESCALUS.—Bonsoir, bon père.

LE DUC.—Que le bonheur et la vertu vous accompagnent toujours.

ESCALUS.—D’où êtes-vous?

LE DUC.—Je ne suis pas de ce pays, quoique le hasard en ait fait le lieu de ma résidence pour un certain temps. Je suis un frère d’un excellent ordre, tout récemment envoyé par le saint-siége, et chargé par sa Sainteté d’une affaire particulière.

ESCALUS.—Quelles nouvelles dit-on dans le monde?

LE DUC.—Aucune, si ce n’est qu’il y a une si grande maladie sur la vertu, qu’elle ne finira que par sa dissolution; la nouveauté est ce que tout le monde recherche, et il y a autant de danger à vieillir dans une même façon de vivre qu’il y a de vertu à être constant dans une entreprise. Il survit à peine assez de bonne foi entre les hommes pour rendre les sociétés sûres; mais il y a assez de sécurité pour faire maudire les associations. C’est sur cette énigme que roule à peu près toute la sagesse du monde. Ces nouvelles sont assez vieilles, et cependant ce sont encore les nouvelles de chaque jour.—Je vous prie, monsieur, quel était le caractère du duc?

ESCALUS.—Un homme qui s’appliquait plus qu’à tout autre soin à se connaître lui-même.

LE DUC.—A quels plaisirs était-il adonné?

ESCALUS.—Il avait plus de plaisir de voir les autres en joie qu’il n’en trouvait lui-même à tout ce qui cherchait à le réjouir. Un homme de toute tempérance! Mais laissons-le à ses aventures, en priant le ciel qu’elles soient heureuses; et faites-moi le plaisir de m’apprendre comment vous trouvez Claudio préparé. On m’a fait entendre que vous l’aviez visité.

LE DUC.—Il déclare qu’il n’a point à se plaindre de son juge, qu’il ne l’accuse point d’injustice, et qu’il se soumet avec une humble résignation à l’arrêt de la justice. Cependant il s’était forgé, par une inspiration de la faiblesse, plusieurs espérances trompeuses de vivre; je suis venu à bout avec le temps de lui en faire sentir la vanité, et maintenant il est résigné à mourir.

ESCALUS.—Vous vous êtes acquitté de vos voeux envers le ciel, et envers le prisonnier de la dette de votre ministère. J’ai sollicité pour ce pauvre gentilhomme jusqu’à l’extrême limite de la discrétion; mais j’ai trouvé mon collègue de justice si sévère, qu’il m’a forcé de lui dire qu’il était en effet la justice elle-même26.

Note 26: (retour)Summum jus, summa injuria.

LE DUC.—Si sa propre conduite répond à la rigueur de ses jugements, il n’y a rien à lui reprocher; mais s’il lui arrive de succomber, il s’est condamné lui-même.

ESCALUS.—Je vais visiter le prisonnier. Adieu.

LE DUC.—La paix soit avec vous! (Escalus sort avec le prévôt de la prison.) Celui qui veut tenir le glaive du ciel, doit être aussi saint que sévère; se sentir lui-même un modèle; posséder la force de résister et la vertu d’avancer, ne punissant plus ou moins les autres que d’après le poids de ses propres fautes. Honte à celui dont le glaive cruel tue pour des fautes où l’entraîne son propre penchant! Six fois honte à Angelo qui veut déraciner mes vices et laisser croître les siens! O quelles noirceurs l’homme peut cacher en lui-même, quoiqu’il paraisse un ange à l’extérieur! Comme l’hypocrite vivant dans le crime, abusant tout le monde, attire à lui, avec de fragiles fils d’araignée, des choses substantielles et de poids! Il faut que j’oppose la ruse au vice. Ce soir, Angelo recevra dans son lit son ancienne fiancée qu’il méprise; c’est ainsi qu’un trompeur sera pris par son propre déguisement, ne recevra que tromperies pour prix des siennes, et sera forcé de remplir un ancien contrat27.

Note 27: (retour)Cette tirade est en vers rimés.

FIN DU TROISIÈME ACTE.

ACTE QUATRIÈME

 

SCÈNE I

Appartement dans la ferme où habite Marianne.

MARIANNE assise, UN JEUNE GARÇON chantant.

 

CHANSON.

Écarte, oh! écarte ces lèvres

Ces lèvres si douces et si parjures;

Et ces yeux brillants comme le point du jour,

Flambeaux qui égarent l’aurore.

Mais rends-moi mes baisers,

Rends-les-moi

Ces sceaux d’amour, scellés en vain,

Scellés en vain.

MARIANNE.—Interromps tes chants, et hâte-toi de te retirer. Voici venir un homme de consolation dont les avis ont souvent calmé les murmures de ma douleur. (L’enfant sort; le duc entre.) Je vous demande pardon, monsieur, et je voudrais bien que vous ne m’eussiez pas trouvée si en train de musique. Excusez-moi, et croyez-m’en, ces chants adoucissaient mes chagrins; mais ils sont loin de m’inspirer de la joie.

LE DUC.—C’est bien, quoique la musique ait souvent la puissance de faire du mal un bien, et d’exciter le bien au mal.—Je vous prie, dites-moi: quelqu’un est-il venu me demander aujourd’hui? A peu près à cette heure-ci, j’ai promis de me trouver ici.

MARIANNE.—Personne n’est venu vous demander; je suis restée ici tout le jour.

(Entre Isabelle.)

LE DUC, à Marianne.—Je vous crois sans hésiter. L’heure est venue; c’est justement à présent. Je vous demanderai de vous absenter un peu. Il se pourrait bien que je vous rappelasse bientôt pour quelque chose qui vous sera avantageux.

MARIANNE.—Je vous suis toujours dévouée.

(Elle sort.)

LE DUC.—Nous nous rencontrons fort à propos, et vous êtes la bienvenue. Quelles nouvelles de ce digne ministre?

ISABELLE.—Il a un jardin entouré d’un mur de briques, dont le côté du couchant est flanqué d’un vignoble; à ce vignoble est une porte en planches qu’ouvre cette grosse clef; cette autre ouvre une petite porte, qui, du vignoble, conduit au jardin; c’est là que je lui ai promis d’aller le trouver au milieu de la nuit.

LE DUC.—Mais, en savez-vous assez pour trouver votre chemin?

ISABELLE.—J’ai pris avec soin tous les renseignements nécessaires, et par deux fois il m’a montré le chemin avec un soin coupable, en me parlant à l’oreille et par des gestes significatifs.

LE DUC.—N’y a-t-il point d’autres gages convenus entre vous qu’il faille observer?

ISABELLE.—Non, point d’autres: seulement un rendez-vous dans les ténèbres; et je lui ai bien fait entendre que mon tête-à-tête avec lui ne pouvait être que bien court; car je lui ai déclaré que je serais accompagnée d’un domestique, qui m’attendrait, et qui était persuadé que je venais pour les affaires de mon frère.

LE DUC.—Tout est bien arrangé; je n’ai pas encore dit un mot de tout cela à Marianne.—(Il l’appelle.) Êtes-vous là? Venez. (Rentre Marianne.) Je vous en prie, faites connaissance avec cette jeune personne; elle vient pour vous faire du bien.

ISABELLE.—Je le désire pour elle.

LE DUC, à Marianne.—Êtes-vous persuadée que je m’intéresse à vous?

MARIANNE.—Bon religieux, je le sais, et j’en ai reçu des preuves.

LE DUC.—Prenez-donc votre compagne par la main; elle a une confidence à vous faire. J’attendrai votre loisir; mais hâtez-vous: l’humide nuit s’approche.

MARIANNE, à Isabelle.—Voulez-vous faire un tour de promenade à l’écart?

(Elles sortent toutes deux.)

LE DUC seul.—O dignité! O grandeur! Des millions d’yeux perfides sont attachés sur toi! Des volumes de rapports, composés de récits faux et contradictoires, courent le monde sur tes actions! Mille esprits inquiets te prennent pour l’objet de leurs rêves insensés, et te tourmentent dans leur imagination! (Marianne et Isabelle rentrent.) Soyez les bienvenues. Hé bien, êtes-vous d’accord?

ISABELLE.—Elle se chargera de l’entreprise, mon père, si vous le lui conseillez.

LE DUC.—Non-seulement je le lui conseille, mais je le lui demande.

ISABELLE, à Marianne.—Vous n’avez que très-peu de choses à lui dire; quand vous le quitterez, dites-lui simplement, à voix basse: A présent, souvenez-vous de mon frère.

MARIANNE.—Reposez-vous sur moi.

LE DUC.—Et vous, ma chère fille, n’ayez aucun scrupule; il est votre mari par un contrat; il n’y a aucun péché à vous réunir ainsi; et la justice de vos droits sur lui absout cette tromperie. Allons, partons: notre blé sera bientôt à moissonner, et nous avons encore la terre à ensemencer.

(Ils sortent.)

 

SCÈNE II

Salle de la prison.

Entrent LE PRÉVÔT ET LE BOUFFON.

 

LE PRÉVÔT.—Viens ici, coquin.—Peux-tu trancher la tête d’un homme?

LE BOUFFON.—Si l’homme est garçon, je le peux, monsieur; mais si c’est un homme marié, il est le chef28 de sa femme, et je ne pourrais jamais trancher le chef d’une femme.

Note 28: (retour)Head, tête, chef.

LE PRÉVÔT.—Allons, laissez là vos équivoques, et faites-moi une réponse directe. Demain matin, Claudio et Bernardino doivent être exécutés. Nous avons ici, dans notre prison, l’exécuteur ordinaire, qui a besoin d’un aide dans son office. Si vous voulez prendre sur vous de le seconder, cela vous rachètera de vos fers; sinon, vous ferez tout votre temps de prison et vous n’en sortirez qu’après avoir été impitoyablement fouetté; car vous avez été un entremetteur affiché.

LE BOUFFON.—Monsieur, j’ai été, de temps immémorial, un entremetteur illégitime: mais, pourtant, je serai satisfait de devenir un bourreau légitime. Je serais bien aise de recevoir quelques instructions de mon collègue.

LE PRÉVÔT.—Holà, Abhorson! Où est Abhorson? Êtes-vous là?

(Entre Abhorson.)

ABHORSON.—Appelez-vous, monsieur?

LE PRÉVÔT.—Maraud, voici un homme qui vous aidera dans votre exécution de demain: si vous le jugez à propos, arrangez-vous avec lui à l’année, et qu’il loge ici dans la prison; sinon, servez-vous de lui dans la circonstance présente, et renvoyez-le; il ne peut pas faire le renchéri avec vous: il a été entremetteur.

ABHORSON.—Un entremetteur, monsieur! Fi donc! il discréditera nos mystères.

LE PRÉVÔT.—Allez, vous vous valez bien; une plume ferait pencher la balance entre vous deux.

(Il sort.)

LE BOUFFON.—Je vous prie, monsieur, par votre bonne grâce (car sûrement vous avez bonne grâce, si ce n’est que vous avez une mine de pendaison), est-ce que vous appelez, monsieur, votre occupation un mystère?

ABHORSON.—Oui, monsieur, un mystère.

LE BOUFFON.—La peinture, monsieur, à ce que j’ai ouï dire, est un mystère, et vos filles prostituées, monsieur, étant des parties de mon ministère, l’usage de la peinture prouve que mon occupation est un mystère; mais quel mystère peut-il y avoir à pendre? c’est ce que, dussé-je être pendu, je ne peux m’imaginer.

ABHORSON.—Monsieur, c’est un mystère.

LE BOUFFON.—La preuve?

ABHORSON.—La dépouille de tout honnête homme convient au voleur: si elle paraît trop petite au voleur, l’honnête homme la croit assez grande pour lui; et, si elle est trop grande pour un voleur, le voleur pourtant la croit assez petite pour lui: car la dépouille de tout honnête homme va au voleur.

(Le prévôt rentre.)

LE PRÉVÔT.—Êtes-vous arrangés?

LE BOUFFON.—Monsieur, je veux bien le servir; car je trouve que votre bourreau fait un métier plus pénitent que votre entremetteur.

LE PRÉVÔT, au bourreau.—Vous, coquin, préparez le billot et votre hache, pour demain quatre heures.

ABHORSON, au bouffon.—Allons, entremetteur, je vais t’instruire dans mon métier; suis-moi.

LE BOUFFON.—J’ai bonne envie d’apprendre, monsieur, et j’espère que si vous avez occasion de m’employer à votre service, vous me trouverez adroit; car, en bonne foi, monsieur, je vous dois, pour prix de vos bontés, de vous bien servir. (Il sort.)

LE PRÉVÔT.—Faites venir ici Bernardino et Claudio; l’un a toute ma pitié; je n’en ai pas un grain pour l’autre qui est un assassin… fût-il mon frère. (Entre Claudio.) Voyez, Claudio: voici l’ordre pour votre mort. Il est à présent minuit sonné; et demain, à huit heures du matin, vous serez fait immortel. Où est Bernardino?

CLAUDIO.—Plongé dans un sommeil aussi profond que l’innocente fatigue quand elle dort dans les membres roidis du voyageur, et il ne veut pas s’éveiller.

LE PRÉVÔT.—Quel moyen de lui faire du bien?—Allons, allez-vous préparer.—Mais écoutons; quel est ce bruit? (On frappe aux portes.) Que le ciel vous donne ses consolations. (Claudio sort.)—Tout à l’heure.—J’espère que c’est quelque grâce, ou quelque sursis pour l’aimable Claudio. (Entre le duc.) Salut, bon père.

LE DUC.—Que les meilleurs anges de la nuit vous environnent, honnête prévôt! Qui est venu ici dernièrement?

LE PRÉVÔT.—Personne, depuis l’heure du couvre-feu.

LE DUC.—Isabelle n’est pas venue?

LE PRÉVÔT.—Non.

LE DUC.—Alors, elles vont venir sous peu.

LE PRÉVÔT.—Quelle consolation y a-t-il pour Claudio?

LE DUC.—On en espère un peu.

LE PRÉVÔT.—Ce ministre est bien dur.

LE DUC.—Non pas, non pas: sa vie marche parallèlement avec la ligne de son exacte justice; par une sainte abstinence, il dompte en lui-même le penchant vicieux, qu’il emploie tout son pouvoir à corriger dans les autres. S’il était souillé du vice qu’il châtie, il serait alors un tyran; mais, étant ce qu’il est, il n’est que juste.—(On frappe.) Les voilà venues. (Le prévôt sort.)—C’est un prévôt bien humain; il est bien rare de trouver dans un geôlier endurci un ami des hommes.—Eh bien, quel est ce bruit? L’esprit qui offense de ces terribles coups l’insensible poterne est possédé d’une bien grande hâte.

LE PRÉVÔT rentre parlant à quelqu’un à la porte.—Il faut qu’il reste là, jusqu’à ce que l’officier se lève pour le faire entrer: on vient de l’appeler.

LE DUC.—N’avez-vous point encore de contre-ordre pour Claudio? faut-il qu’il meure demain?

LE PRÉVÔT.—Aucun, monsieur, aucun.

LE DUC.—Prévôt, le point du jour est bien près; eh bien, vous aurez des nouvelles avant le matin.

LE PRÉVÔT.—Heureusement, vous savez quelque chose, et cependant je crois qu’il ne viendra pas de contre-ordre; nous n’avons point d’exemple pareil. D’ailleurs, le seigneur Angelo, sur le siége même de son tribunal, a déclaré le contraire au public.

(Entre un messager.)

LE DUC.—C’est le valet de Sa Seigneurie.

LE PRÉVÔT.—Et voilà la grâce de Claudio.

LE MESSAGER.—Mon maître vous envoie ces ordres; et il m’a de plus chargé de vous dire que vous ayez à ne pas vous écarter le moins du monde de ce qu’il vous prescrit, ni pour le temps, ni pour l’objet, ni pour toute autre circonstance. Bonjour; car à ce que je présume il est presque jour.

LE PRÉVÔT.—J’obéirai à ses ordres.

(Le messager sort.)

LE DUC, à part.—C’est la grâce de Claudio, achetée par le crime même, pour lequel on devrait punir celui qui en accorde le pardon. Le crime se propage rapidement quand il naît dans le sein de l’autorité: quand le vice fait grâce, le pardon s’étend si loin, que pour l’amour de la faute, le coupable trouve des amis.—Eh bien, prévôt, quelles nouvelles?

LE PRÉVÔT.—Je vous l’ai bien dit: le seigneur Angelo, probablement, me croyant négligent dans mon devoir, me réveille par cette exhortation inaccoutumée, et selon moi fort étrange, car il ne l’avait jamais faite auparavant.

LE DUC.—Lisez, je vous écoute.

LE PRÉVÔT.(Il lit la lettre.)—«Quoique que vous puissiez entendre de contraire, que Claudio soit exécuté à quatre heures, et Bernardino dans l’après-midi; et pour ma plus grande satisfaction, ayez à m’envoyer la tête de Claudio à cinq heures. Que ceci soit ponctuellement exécuté; et sachez que cela importe plus que je ne dois encore vous le dire: ainsi, ne manquez pas à votre devoir; vous en répondrez sur votre tête.»

—Que dites-vous à cela, monsieur?

LE DUC.—Qu’est-ce que c’est que ce Bernardino qui doit être exécuté dans l’après-dînée?

LE PRÉVÔT.—Un Bohémien de naissance, mais qui a été nourri et élevé ici; c’est un prisonnier de neuf ans29.

Note 29: (retour)Il y a neuf ans qu’il est en prison.

LE DUC.—Comment se fait-il que le duc absent ne lui ait pas rendu sa liberté, ou ne l’ait pas fait exécuter? J’ai ouï dire que tel était son usage.

LE PRÉVÔT.—Les amis du prisonnier ont toujours si bien agi qu’ils ont obtenu des sursis pour lui; et dans le fait, jusqu’au temps du ministère actuel du seigneur Angelo, son affaire n’avait pas de preuves certaines.

LE DUC.—Et sont-elles claires à présent?

LE PRÉVÔT.—Très-manifestes, et il ne les nie pas lui-même.

LE DUC.—A-t-il montré dans la prison quelque repentir? Paraît-il touché?

LE PRÉVÔT.—C’est un homme qui n’a pas de la mort une idée plus terrible que d’un sommeil d’ivresse; sans souci, indifférent, et ne s’effrayant ni du passé, ni du présent, ni de l’avenir; insensible à l’idée de mourir, et qui mourra en désespéré.

LE DUC.—Il a besoin de conseils.

LE PRÉVÔT.—Il n’en veut écouter aucun; il a toujours eu la plus grande liberté dans la prison. Vous lui donneriez les moyens de s’en évader, qu’il n’en voudrait rien faire. Il est ivre plusieurs fois par jour, lorsqu’il n’est pas ivre pendant plusieurs jours entiers. Nous l’avons souvent réveillé comme pour le conduire à l’échafaud; nous lui avons montré un ordre contrefait: cela ne l’a pas ému le moins du monde.

LE DUC.—Nous reparlerons de lui tout à l’heure.—Prévôt, l’honnêteté et la fermeté d’âme sont écrites sur votre front: si je n’y lis pas votre vrai caractère, mon ancienne habileté me trompe bien; mais dans la confiance de ma sagacité, je veux m’exposer au risque. Claudio, que vous avez là l’ordre de faire exécuter, n’a pas plus prévariqué contre la loi, qu’Angelo même qui l’a condamné. Pour vous faire entendre clairement ce que je vous avance là, je ne demande que quatre jours de délai; et pour cela, il faut que vous m’accordiez aujourd’hui une complaisance dangereuse.

LE PRÉVÔT.—Eh! laquelle, bon religieux, je vous prie?

LE DUC.—Celle de différer l’exécution.

LE PRÉVÔT.—Hélas! comment puis-je le faire, ayant l’heure fixée, et un ordre exprès, sous peine d’en répondre moi-même, de présenter sa tête à la vue d’Angelo? Je pourrais bien me mettre dans le cas où est Claudio, si je manquais en quoi que ce soit à ces ordres.

LE DUC.—Par le voeu de mon ordre je suis votre caution, si vous voulez suivre mes instructions. Qu’on exécute ce Bernardino ce matin, et qu’on porte sa tête à Angelo.

LE PRÉVÔT.—Angelo les a vus tous deux, et il reconnaîtra les traits.

LE DUC.—Oh! la mort s’entend à déguiser, et vous pouvez l’aider. Rasez la tête et liez la barbe, et dites que le désir du pénitent a été d’être ainsi rasé avant sa mort: vous savez que cela arrive souvent. S’il vous revient autre chose de ceci que des remerciements et votre fortune, je jure, par le saint que je révère pour patron, que je vous défendrai moi-même au péril de ma vie.

LE PRÉVÔT.—Pardonnez, bon père; mais cela est contre mon serment.

LE DUC.—Est-ce au duc ou au ministre que vous avez fait votre serment?

LE PRÉVÔT.—Au duc et à ses représentants.

LE DUC.—Penserez-vous que vous n’avez commis aucune offense, si le duc certifie la justice de votre conduite?

LE PRÉVÔT.—Mais quelle vraisemblance y a-t-il de cela?

LE DUC.—Non pas seulement de la vraisemblance, mais la certitude. Cependant, puisque je vous vois si timide que ni ma robe, ni mon intégrité, ni mes raisons ne peuvent réussir à vous ébranler, j’irai plus loin que je n’avais l’intention de le faire, pour vous enlever toute crainte. Voyez, monsieur, voici la main et le sceau du duc: vous connaissez son écriture, je n’en doute pas, et le cachet ne vous est pas étranger.

LE PRÉVÔT.—Je les reconnais tous deux.

LE DUC.—Le contenu de cet écrit, c’est l’annonce du retour du duc: vous le lirez tout à l’heure à votre loisir, et vous y verrez qu’avant deux jours il sera ici. C’est une chose qu’Angelo ne sait pas; car il reçoit aujourd’hui même des lettres qui contiennent d’étranges choses: peut-être lui annoncent-elles la mort du duc; peut-être son entrée dans quelque monastère; mais il peut n’être rien de ce qui est écrit ici. Regardez: l’étoile du matin appelle le berger; ne vous confondez point en étonnement sur la manière dont ces choses peuvent se faire; toutes les difficultés sont faciles à résoudre quand on les connaît. Appelez votre exécuteur, et qu’il fasse sauter la tête de ce Bernardino; je vais le confesser à l’instant, et le préparer pour un séjour meilleur. Vous restez toujours dans l’étonnement; mais cet écrit achèvera de vous déterminer. Sortons; il est presque tout à fait jour.

(Ils sortent.)

 

SCÈNE III

LE BOUFFON seul.

 

LE BOUFFON seul.—Je suis ici aussi riche en connaissances que je l’étais dans notre maison de profession. On se croirait dans la maison de madame Overdone, tant on retrouve ici de ses anciens chalands. D’abord, il y a le jeune monsieur Rash; il est en prison pour une affaire de papier gris et de vieux gingembre, montant à quatre-vingt-dix-sept livres, dont il a fait cinq marcs argent comptant. Vraiment alors le gingembre n’était pas fort recherché, car toutes les vieilles femmes étaient mortes.—Il y a encore un monsieur Caper, à la requête de monsieur Troispoids, mercier, pour quatre certains habits de satin couleur de pêche, qui vous l’ont réduit maintenant à l’habit d’un mendiant. Nous avons aussi le jeune Dizi, et le jeune monsieur Deep-Vow, et monsieur Copper-Spur, et monsieur Starve-Lackey, homme d’estoc et de taille, et le jeune Drop-Heir, qui a tué le robuste Pudding, et monsieur Fort-Right, le jouteur, et le brave monsieur Shoe-Tie, le grand voyageur, et le féroce Half-Can, qui a poignardé Pots, et, je crois, quarante autres, tous grandes pratiques de notre métier, et qui sont maintenant ici pour l’amour du Seigneur30.

Note 30: (retour)Trait contre les puritains.

(Entre Abhorson.)

ABHORSON.—Maraud, amène Bernardino ici.

LE BOUFFON, appelant.—Monsieur Bernardino! il faut vous lever pour être pendu, monsieur Bernardino!

ABHORSON.—Allons, debout, Bernardino!

BERNARDINO, du dedans.—La peste vous étouffe! qui donc fait ce vacarme ici? Qui êtes-vous?

LE BOUFFON.—Vos amis, monsieur, le bourreau. Il faut que vous ayez la complaisance, monsieur, de vous lever et de vous laisser exécuter.

BERNARDINO, en dedans.—Au diable, coquin! au diable! j’ai sommeil.

ABHORSON.—Dis-lui qu’il faut qu’il s’éveille, et cela promptement.

LE BOUFFON.—Je vous en prie, monsieur Bernardino, restez éveillé jusqu’à ce que vous soyez exécuté, et dormez après.

ABHORSON.—Entre dans son cachot, et fais-l’en sortir.

LE BOUFFON.—Il vient, monsieur, il vient; j’entends craquer sa paille.

(Entre Bernardino.)

ABHORSON, au bouffon.—La hache est-elle sur le billot, drôle?

LE BOUFFON.—Toute prête, monsieur.

BERNARDINO.—Hé bien! qu’est-ce qu’il y a, Abhorson? Quelles nouvelles avez-vous à me dire?

ABHORSON.—Franchement, monsieur, je voudrais que vous vous missiez promptement à vos prières; car, voyez, l’ordre est venu.

BERNARDINO.—Allons, coquin; j’ai passé toute la nuit à boire: je ne suis pas en état…

LE BOUFFON.—Oh! tant mieux, monsieur; car celui qui boit toute la nuit, et qui est pendu de bon matin, n’en dort que mieux tout le jour.

(Entre le duc.)

ABHORSON.—Tenez, voyez-vous, voilà votre père spirituel qui vient. Plaisantons-nous maintenant? Qu’en pensez-vous?

LE DUC, à Bernardino.—Mon ami, excité par ma charité, et apprenant combien vous êtes près de quitter ce monde, je suis venu pour vous exhorter, vous consoler et prier avec vous.

BERNARDINO.—Non pas, moine, j’ai bu dru toute la nuit, et l’on me donnera plus de temps pour me préparer, ou il faudra qu’on me casse la tête à coup de bûche; je ne veux pas consentir à mourir aujourd’hui, cela est sûr.

LE DUC.—Oh! mon ami, il le faut; ainsi, je vous en conjure, jetez vos regards sur le voyage que vous allez faire.

BERNARDINO.—Je jure que nul homme au monde ne viendra à bout de me persuader de mourir aujourd’hui.

LE DUC.—Mais, écoutez-moi…

BERNARDINO.—Pas un mot: si vous avez quelque chose à me dire, venez à mon cachot, car je n’en sors pas de la journée.

(Il s’en va.)

(Entre le prévôt.)

LE DUC.—Également impropre à vivre et à mourir! O coeur de pierre!

LE PRÉVÔT.—Hé bien! mon père, comment trouvez-vous le prisonnier?—(A Abhorson et au bouffon.)—Suivez-le, mes amis: conduisez-le au billot.

LE DUC.—C’est une créature qui n’est pas préparée. Il n’est pas disposé pour mourir, et le faire passer de vie à trépas dans l’état où est son âme, ce serait le damner.

LE PRÉVÔT.—Il est mort ce matin, ici, dans la prison, mon père, un Ragusain, un infâme pirate, d’une fièvre violente: cet homme est de l’âge de Claudio; il a la barbe et les cheveux précisément de la couleur des siens. Si nous laissions-là cet autre réprouvé jusqu’à ce qu’il fût bien disposé, et si on satisfaisait le ministre au moyen de la tête de ce Ragusain, qui est l’homme qui ressemble le plus à Claudio? Qu’en dites-vous?

LE DUC.—Oh! c’est un accident que le ciel a préparé. Dépêchez-la sans délai: l’heure fixée par Angelo est proche, voyez à ce que cela soit fait, et envoyez-lui cette tête suivant ses ordres; tandis que moi, je vais exhorter ce brutal malheureux à se résigner à la mort.

LE PRÉVÔT.—Cela sera fait, mon bon père, dans l’instant même. Mais il faut que Bernardino meure cette après-midi; et comment prolongerons-nous l’existence de Claudio, de façon à me garantir du malheur qui pourrait m’arriver, si l’on s’apercevait qu’il est vivant?

LE DUC.—Faites ceci: Mettez Bernardino et Claudio dans des recoins secrets; avant que le soleil ait été saluer deux fois la génération qui habite sous nos pieds, vous trouverez votre sûreté bien manifeste.

LE PRÉVÔT.—Je me repose en tout sur vous.

LE DUC.—Vite, dépêchez, et envoyez la tête à Angelo. (Le prévôt sort.)—Maintenant je vais écrire une lettre à Angelo; ce sera le prévôt qui la portera.—Le contenu lui attestera que j’approche de mes États, et que, par de graves motifs, je suis tenu de rentrer publiquement; je lui demanderai de venir à ma rencontre à la fontaine sacrée, à une lieue au-dessous de la ville. Et à partir de là nous procéderons avec Angelo, avec une froide gradation et des formes bien combinées, et toutes les pratiques régulières.

(Le prévôt revient.)

LE PRÉVÔT.—Voici la tête: je veux la porter moi-même.

LE DUC.—Cela est à propos: revenez promptement; car je voudrais causer avec vous de certaines choses qui ne doivent être confiées qu’à vous.

LE PRÉVÔT.—Je vais faire toute diligence.

(Il sort.)

ISABELLE, en dedans.—La paix soit ici! holà, quelqu’un!

LE DUC.—C’est la voix d’Isabelle.—Elle vient savoir si la grâce de son frère a déjà été envoyée ici; mais je veux lui laisser ignorer son bonheur, pour lui offrir les consolations du ciel dans son désespoir, au moment où elle les attendra le moins.

(Entre Isabelle.)

ISABELLE.—Ah! avec votre permission…

LE DUC.—Bonjour, belle et aimable fille.

ISABELLE.—D’autant meilleur pour m’être souhaité par un si saint homme. Le ministre a-t-il envoyé le pardon de mon frère?

LE DUC.—Il l’a élargi de ce monde, Isabelle; sa tête est tranchée, et envoyée à Angelo.

ISABELLE.—Non, cela n’est pas.

LE DUC.—Cela est comme je vous le dis: montrez votre sagesse, ma fille, dans votre paisible patience.

ISABELLE.—Oh! je vais le trouver, et lui arracher les yeux.

LE DUC.—Vous ne serez pas admise en sa présence.

ISABELLE.—Infortuné Claudio! Malheureuse Isabelle! Odieux monde! Infernal Angelo!

LE DUC.—Ces imprécations ne lui font aucun mal, et ne vous font pas le moindre bien; abstenez-vous en donc; remettez votre cause au ciel. Faites attention à ce que je vous dis, et vous trouverez que chaque syllabe est l’exacte vérité.—Le duc revient demain matin.—Allons, séchez vos yeux; c’est un père de notre couvent, son confesseur, qui m’apprend cette nouvelle, et il en a déjà porté l’avis à Escalus et à Angelo qui se préparent à venir au-devant de lui aux portes de la ville, pour lui remettre leur autorité. Si vous le pouvez, conduisez votre sagesse dans le bon sentier où je voudrais la voir marcher; et vous obtiendrez le désir de votre coeur sur ce misérable, la faveur du duc, et l’estime générale.

ISABELLE.—Je me laisse gouverner par vos conseils.

LE DUC.—- Allez donc porter cette lettre au frère Pierre, c’est la lettre où il m’avertit du retour du duc; dites-lui, sur ce gage, que je désire sa compagnie ce soir dans la maison de Marianne; je l’instruirai à fond de son affaire et de la vôtre, il vous présentera au duc, il accusera Angelo en face, et le confondra. Quant à moi, pauvre religieux, je suis lié par un voeu sacré, et je serai absent. Allez avec cette lettre, consolez votre coeur, commandez à ces torrents de larmes qui coulent de vos yeux. Ne vous fiez jamais à mon saint ordre, si je vous égare du droit chemin.—Qui vient là?

(Entre Lucio.)

LUCIO.—Bonsoir. Frère, où est le prévôt?

LE DUC.—Il n’est pas dans la prison, monsieur.

LUCIO.—O gentille Isabelle! Mon coeur pâlit de voir tes yeux si rouges; il faut que tu prennes patience; j’ai bien l’air de dîner et de souper dorénavant avec du son et de l’eau; je n’oserai plus, pour sauver ma tête, remplir mon estomac. Un repas un peu succulent me mènerait au même point; mais on dit que le duc sera ici demain matin. Sur ma foi, Isabelle, j’aimais ton frère. Si notre vieux duc de joyeuse humeur et ami des coins obscurs avait été chez lui, Claudio vivrait encore.

(Isabelle sort.)

LE DUC.—Monsieur, le duc a vraiment bien peu d’obligation à vos rapports; mais ce qu’il y a de bon, c’est que sa réputation n’en dépend pas.

LUCIO.—Frère, tu ne connais pas le duc aussi bien que moi; c’est un meilleur chasseur que tu ne l’imagines.

LE DUC.—Allons, vous répondrez un jour de tout ceci. Portez-vous bien.

LUCIO.—Non, reste: je veux t’accompagner; je puis t’accompagner; je puis te raconter de jolies histoires du duc.

LE DUC.—Vous ne m’en avez déjà que trop dit, monsieur, si elles sont vraies; si elles ne le sont pas, jamais vous n’en direz assez.

LUCIO.—J’ai comparu devant lui une fois pour avoir donné un enfant à une fille.

LE DUC.—Avez-vous fait pareille chose?

LUCIO.—Oui, d’honneur, je l’ai fait; mais il a bien fallu jurer que non; autrement ils m’auraient marié au bois pourri.

LE DUC.—Monsieur, votre compagnie est plus agréable qu’honnête: restez en paix.

LUCIO.—Sur ma foi, je vous accompagnerai jusqu’au bout de la rue; si un propos libertin vous offense, nous n’en aurons pas long à dire ensemble. Allons, frère, je suis une espèce de glouteron, je m’attacherai à toi.

(Ils sortent.)

 

SCÈNE IV

Salle dans la maison d’Angelo.

Entrent ESCALUS et ANGELO.

 

ESCALUS.—Chaque lettre qu’il a écrite a désavoué l’autre.

ANGELO.—De la manière la plus contradictoire et la plus bizarre. Ses actions témoignent quelque chose qui tient beaucoup de la folie; prions le ciel que sa sagesse n’en soit pas altérée. Et pourquoi aller au-devant de lui aux portes de la ville, et lui remettre là notre autorité?

ESCALUS.—Je n’en devine pas le motif.

ANGELO.—Et pourquoi veut-il que nous fassions publier, une heure avant son entrée, que si quelqu’un demande réparation de quelque injustice, il ait à présenter sa pétition dans la rue?

ESCALUS.—En cela il se montre judicieux; c’est pour expédier toutes les plaintes, et nous affranchir pour toujours des intrigues, qui, ce jour passé, ne pourront plus être tramées contre nous.

ANGELO.—Fort bien. Je vous en prie, faites-le proclamer; demain, de grand matin, j’irai vous trouver à votre maison. Faites avertir les personnes de distinction qui doivent aller à sa rencontre.

ESCALUS.—Je le ferai, monsieur. Adieu.

(Escalus sort.)

ANGELO.—Bonne nuit! Cette action me bouleverse tout à fait, me rend incapable de penser, et stupide pour toute affaire. Une vierge déflorée! et cela par un personnage important qui appliquait la loi portée contre ce délit! Si ce n’était que sa timide pudeur n’osera proclamer sa virginité perdue, comme elle pourrait parler de moi! mais la raison ne l’excite-t-elle pas à m’accuser?—Non, car mon autorité porte un poids de crédit qu’aucune accusation particulière ne peut toucher sans qu’il écrase celui qui oserait la prononcer…. Il aurait vécu, si ce n’est que sa jeunesse libertine, conservant un ressentiment dangereux, aurait pu quelque jour chercher à se venger d’avoir ainsi reçu une vie déshonorée pour une rançon aussi honteuse; et cependant, plût au ciel qu’il vécût encore! Hélas! quand une fois nous avons perdu la grâce, rien ne va bien: nous voulons, et nous ne voulons pas.

(Il sort.)

 

SCÈNE V31

La plaine, hors de la ville.

LE DUC, revêtu de ses propres habits, et le frère PIERRE.

 

Note 31: (retour)Certaines personnes font de cette scène la première de l’acte V.

LE DUC.—Remettez-moi ces lettres au moment convenable. (Il lui donne des lettres.) Le prévôt est instruit de nos vues et de notre projet: l’affaire une fois commencée, suivez vos instructions, et tendez constamment à notre but particulier, quoique vous ayiez l’air de vous en écarter pour ceci ou pour cela, selon que les circonstances le conseilleront. Partez, allez chez Flavius, et dites-lui où je suis: instruisez-en également Valentin, Rowland et Crassus; et dites leur d’envoyer des trompettes à la porte de la ville. Mais envoyez-moi Flavius le premier.

LE RELIGIEUX.—Vos ordres seront fidèlement remplis.

(Il sort.)

(Entre Varrius.)

LE DUC.—Je vous rends grâces, Varrius; vous avez fait bonne diligence. Venez, nous allons nous promener; il y en a encore d’autres de nos amis qui vont venir ici nous saluer dans un moment, mon cher Varrius.

(Ils sortent.)

 

SCÈNE VI

Une rue près de la porte de la ville.

Entrent ISABELLE ET MARIANNE.

 

ISABELLE.—Parler avec tous ces détours me répugne: je voudrais dire la vérité; mais c’est votre rôle à vous de l’accuser ouvertement. Cependant il me conseille de le faire, et dit que c’est pour cacher un but avantageux.

MARIANNE.—Laissez-vous guider par lui.

ISABELLE.—Il me dit encore que si par hasard il parle contre moi en faveur de l’autre, je ne le trouve pas étrange: c’est un remède, dit-il, qui est amer pour en venir à la douceur.

MARIANNE.—Je voudrais que le frère Pierre…

ISABELLE.—Oh! silence, le religieux est arrivé.

(Entre un religieux.)

LE RELIGIEUX.—Venez, je vous ai trouvé une très-bonne place, où vous serez sûres que le duc ne pourra pas passer sans que vous le voyiez; les trompettes ont déjà retenti deux fois; les plus nobles et les plus notables citoyens ont pris possession des portes, et le duc ne va pas tarder à entrer; ainsi, partons, allons nous-en.

FIN DU QUATRIÈME ACTE.

ACTE CINQUIÈME

 

SCÈNE I

Place publique près de la porte de la ville.

MARIANNE voilée, ISABELLE ET PIERRE dans l’éloignement. Par la porte opposée entrent LE DUC, VARRIUS, DIVERS SEIGNEURS, ANGELO, ESCALUS, LUCIO, LE PRÉVÔT, DES OFFICIERS ET DES CITOYENS.

 

LE DUC.—Mon digne cousin, vous êtes le bienvenu.—Mon ancien et fidèle ami, je suis bien aise de vous voir.

ANGELO.—Un heureux retour à Votre Altesse royale!

LE DUC, à Angelo et Escalus.—Mille actions de grâces sincères à tous les deux: nous avons pris des informations sur votre compte, et nous entendons dire tant de bien de votre justice, que notre coeur ne peut s’empêcher de vous en faire notre remerciement public, comme précurseur d’autres récompenses.

ANGELO.—Vous ne faites qu’augmenter de plus en plus mes obligations.

LE DUC.—Votre mérite parle haut; ce serait lui faire injure que d’en renfermer le témoignage dans le secret de notre connaissance personnelle, lorsqu’il mérite de trouver dans des caractères d’airain une sécurité éternelle contre la dent du temps et les ravages de l’oubli. Donnez-moi votre main, et que mes sujets le voient, afin qu’ils apprennent que mes faveurs visibles voudraient vous annoncer les grâces que mon coeur vous réserve.—Venez, Escalus; vous devez être près de nous de l’autre côté. Vous êtes pour moi deux bons appuis.

(Frère Pierre et Isabelle s’avancent.)

FRÈRE PIERRE, à Isabelle.—Voici le moment; parlez haut et mettez-vous à genoux devant lui.

ISABELLE.—Justice, ô royal duc! abaissez vos regards sur une malheureuse, je voudrais pouvoir dire vierge! Oh! digne prince, ne déshonorez pas vos yeux, en les détournant vers un autre objet, que vous n’ayez entendu ma juste plainte, et que vous ne m’ayez fait justice, justice! justice! justice!

LE DUC.—Racontez vos griefs. En quoi avez-vous été outragée? par qui? abrégez: voici le seigneur Angelo qui vous rendra justice; expliquez-vous à lui.

ISABELLE.—O noble duc! vous m’ordonnez d’aller demander mon salut au démon: entendez-moi vous-même; car ce qu’il faut que je dise doit ou me faire punir si vous ne me croyez pas, ou vous forcer à me donner satisfaction; daignez, ah! daignez m’entendre ici.

ANGELO.—Seigneur, sa raison, je le crains, n’est pas bien saine; elle m’a sollicité pour son frère qui a été exécuté par ordre de la justice.

ISABELLE.—La justice!

ANGELO.—Et elle va se répandre en plaintes amères et étranges.

ISABELLE.—Oui, je vais révéler des choses bien étranges, mais bien vraies. Cet Angelo est un parjure; cela n’est-il pas étrange? Cet Angelo est un assassin; cela n’est-il pas étrange? Cet Angelo est un adultère clandestin, un hypocrite, un ravisseur de vierges; cela n’est-il pas étrange et très-étrange?

LE DUC.—Oh! dix fois étrange.

ISABELLE.—Il n’est pas plus vrai qu’il est Angelo, qu’il n’est certain que tout cela est aussi vrai qu’étrange; car au bout du compte, la vérité est la vérité.

LE DUC, à un de ses officiers.—Qu’on la fasse retirer.—Pauvre malheureuse! C’est la faiblesse de sa raison qui la fait parler ainsi.

ISABELLE.—O mon prince! Je vous en conjure, par la foi que vous avez qu’il est un autre lieu de consolation que ce monde, ne me dédaignez pas en vous persuadant que je suis atteinte de folie; ne jugez pas impossible ce qui n’est qu’invraisemblable: il n’est pas impossible qu’un homme, qui est le plus vil scélérat de la terre, paraisse aussi réservé, aussi grave, aussi parfait que le paraît Angelo; il est même possible qu’Angelo, malgré toutes ses belles apparences, sa réputation, ses titres et ses formes imposantes, soit un archi-scélérat. Croyez-le, illustre prince: s’il est moins que cela, il n’est rien; mais il est plus encore, si je savais trouver des mots pour exprimer toute sa scélératesse.

LE DUC.—Sur mon honneur, si elle est insensée (et je ne puis croire autre chose), sa folie a la plus étrange apparence de bon sens; elle montre autant de liaison dans ses idées, que j’en aie jamais entendu dans la folie.

ISABELLE.—Gracieux duc, ne vous attachez pas à cette idée, ne me croyez pas privée de ma raison parce que je parle sans ordre, et faites servir votre jugement à tirer la vérité des ténèbres où elle semble cachée, où se cache aussi l’imposture qui semble la vérité.

LE DUC.—Sûrement, bien des gens qui ne sont pas fous montrent moins de raison qu’elle.—Que voulez-vous dire?

ISABELLE.—Je suis la soeur d’un certain Claudio, condamné à perdre la tête pour un acte de fornication, et condamné par Angelo. Moi, qui étais en noviciat dans une communauté, j’ai été mandée par mon frère: un nommé Lucio a été son messager.

LUCIO.—C’est moi, sous le bon plaisir de Votre Altesse; j’ai été la trouver de la part de Claudio, et je l’ai priée de tenter sa bonne fortune auprès du seigneur Angelo, pour obtenir le pardon de son pauvre frère.

ISABELLE.—Oui, c’est lui-même en effet.

LE DUC, à Lucio.—On ne vous a pas dit de parler.

LUCIO.—Non, mon bon seigneur; mais on n’a pas demandé non plus de me taire.

LE DUC.—Allons, je vous le demande maintenant; je vous prie, faites attention à ce que je vous dis, et quand vous aurez une affaire personnelle, priez le ciel d’être alors sans reproche.

LUCIO.—Oh! j’en réponds à Votre Altesse.

LE DUC.—Répondez-vous-en à vous-même, prenez-y bien garde.

ISABELLE.—Cet honnête homme a dit quelque chose de mon histoire.

LUCIO.—Rien que de juste.

LE DUC.—Cela peut être juste; mais vous avez tort de parler avant votre tour. (A Isabelle.) Continuez.

ISABELLE.—J’allai trouver ce dangereux et nuisible ministre.

LE DUC.—Voilà qui sent un peu la démence.

ISABELLE.—Pardonnez-moi: la phrase convient au sujet.

LE DUC.—En la rectifiant.—Au fait, continuez.

ISABELLE.—En un mot, et pour laisser de côté un inutile récit, comment j’ai cherché à le persuader; comment j’ai prié; comment je me suis jetée à ses genoux; comment il a réfuté mes raisons; comment je lui ai répliqué (car tout cela a été long), je déclare d’abord avec honte et douleur l’infâme conclusion. Il n’a voulu relâcher mon frère qu’au prix du sacrifice de mon chaste corps à l’intempérance de ses impudiques désirs. Après beaucoup de débats, ma pitié de soeur a fait taire mon honneur, et j’ai cédé; mais le lendemain, dès le matin, après avoir accompli ses desseins, il a envoyé l’ordre de couper la tête à mon pauvre frère.

LE DUC.—Cela est fort vraisemblable!

ISABELLE.—Ah! plût au ciel que cela fût aussi vraisemblable que cela est vrai!

LE DUC.—Par le ciel, malheureuse insensée, tu ne sais ce que tu dis; ou bien il faut que tu aies été subornée contre son honneur par quelque odieux complot.—D’abord, son intégrité est sans tache.—Ensuite, il est hors de toute raison qu’il poursuivît avec tant de sévérité des fautes qui lui seraient personnelles: s’il avait ainsi péché, il aurait pesé ton frère dans sa propre balance, et il ne l’aurait pas fait mourir.—Quelqu’un vous a excitée contre lui. Avouez la vérité, et déclarez par le conseil de qui vous êtes venue ici vous plaindre.

ISABELLE.—Et est-ce là tout? O vous donc, bienheureux ministres du ciel, conservez-moi la patience! Et quand le temps sera mûr, dévoilez le crime qui reste ici caché sous de fausses apparences!—Que le ciel préserve Votre Altesse de tout malheur, lorsque moi, ainsi outragée, je vous quitte sans que vous me croyiez!

LE DUC.—Je sais que vous ne demanderiez pas mieux que de vous en aller.—Un officier!—Conduisez-la en prison.—Quoi! permettrons-nous qu’une accusation aussi flétrissante, aussi scandaleuse, tombe impunément sur un homme qui nous est attaché de si près? Il y a nécessairement ici quelque intrigue.—Qui a su votre dessein et votre démarche?

ISABELLE.—Un homme que je voudrais bien voir ici, le frère Ludovic.

LE DUC.—Votre père spirituel, sans doute;—qui connaît ce Ludovic?

LUCIO.—Seigneur, moi, je le connais; c’est un moine intrigant; je n’aime point cet homme-là: s’il avait été laïque, seigneur, je l’aurais vertement châtié pour certains propos qu’il a tenus contre Votre Altesse, pendant votre absence.

LE DUC.—Des propos contre moi? C’est sans doute un digne religieux! Et d’exciter cette malheureuse femme à venir accuser ici notre substitut!—Qu’on me trouve ce moine.

LUCIO.—Pas plus tard qu’hier au soir, seigneur, le religieux et elle, je les ai vus tous deux dans la prison: un moine impertinent, un vrai misérable!

LE MOINE PIERRE.—Que le ciel bénisse Votre Altesse royale! Je me tenais ici, seigneur, et j’ai entendu qu’on vous en imposait. D’abord, c’est bien à tort que cette femme a accusé votre ministre, qui est aussi innocent de toute impureté ou commerce avec elle, qu’elle l’est elle-même de tout commerce avec un homme encore à naître.

LE DUC.—C’est ce que nous croyons.—Connaissez-vous ce frère Ludovic dont elle parle?

LE MOINE PIERRE.—Je le connais pour un saint homme de Dieu, et qui n’est point un méchant, ni un intrigant du siècle, comme le rapporte ce gentilhomme. Et, sur ma parole, c’est un homme qui n’a jamais, comme il le prétend, mal parlé de Votre Altesse.

LUCIO.—Seigneur, de la manière la plus infâme: croyez-moi.

LE MOINE PIERRE.—Allons, il pourra, avec le temps, se justifier lui-même: mais pour le moment, il est malade, seigneur, d’une fièvre violente; c’est uniquement à sa prière, ayant su qu’on projetait d’accuser ici devant vous le seigneur Angelo, que je suis venu ici, pour déclarer, comme par sa propre bouche, ce qu’il sait être vrai et faux, et ce que lui-même, par son serment et par toutes sortes de preuves, il démontrera, en quelque temps qu’il soit appelé en témoignage. D’abord, quant à cette femme (à la justification de ce digne seigneur, si directement et si publiquement accusé), vous la verrez démentie en face, jusqu’à ce qu’elle l’avoue elle-même.

LE DUC.—Bon père, nous vous écoutons, parlez. Cela ne vous fait-il pas sourire, seigneur Angelo? O ciel! Ce que c’est que la témérité de ces misérables insensés!—Donnez-nous des siéges.—Venez, cousin Angelo: je veux être partial dans cette affaire: soyez vous-même juge dans votre propre cause. (Isabelle est emmenée par les gardes, et Marianne s’avance.) Est-ce là le témoin, frère?—Qu’elle commence par montrer son visage, et qu’après, elle parle.

MARIANNE.—Pardonnez, seigneur: je ne montrerai point mon visage, que mon époux ne me l’ordonne.

LE DUC.—- Comment! êtes-vous mariée?

MARIANNE.—Non, seigneur.

LE DUC.—Êtes-vous fille?

MARIANNE.—Non, seigneur.

LE DUC.—Vous êtes donc veuve?

MARIANNE.—Non plus, seigneur.

LE DUC.—Vous n’êtes donc rien?—Ni fille, ni femme, ni veuve.

LUCIO.—Seigneur, elle pourrait bien être une catin; car il y en a beaucoup parmi elles qui ne sont ni filles, ni femmes, ni veuves.

LE DUC.—Imposez silence à cet homme: je voudrais qu’il eût quelque raison de babiller pour lui-même.

LUCIO.—Allons, seigneur.

MARIANNE.—Seigneur, j’avoue que jamais je n’ai été mariée; et j’avoue encore que je ne suis point fille: j’ai connu mon mari, et cependant mon mari ne sait pas qu’il m’ait jamais connue.

LUCIO.—Il fallait donc qu’il fût ivre, seigneur; cela ne peut être autrement.

LE DUC.—Pour obtenir l’avantage de ton silence, je voudrais que tu le fusses aussi.

LUCIO.—Très-bien, seigneur.

LE DUC.—Ce n’est pas là un témoin pour le seigneur Angelo.

MARIANNE.—Je vais y venir, seigneur. Cette femme qui l’accuse de fornication, intente la même accusation contre mon mari, et elle l’accuse de l’avoir commise, seigneur, dans un moment où je déposerai, moi, que je le tenais dans mes bras avec toutes les preuves de l’amour.

ANGELO.—L’accuse-t-elle de quelque chose de plus que moi?

MARIANNE.—Pas que je sache.

LE DUC.—Non? Vous dites votre époux?

MARIANNE.—Oui, précisément, seigneur; et c’est Angelo qui croit être certain de n’avoir jamais connu ma personne, mais qui sait bien qu’il croit avoir connu celle d’Isabelle.

ANGELO.—Voilà une étrange énigme.—Voyons votre visage.

MARIANNE.—Mon mari me l’ordonne; et je vais me démasquer. (Elle ôte son voile.)—Le voilà ce visage, cruel Angelo, que tu jurais naguère être digne de tes regards: voilà la main qui a été pressée par la tienne avec un contrat appuyé de tes serments: voilà la personne qui a usurpé ton rendez-vous avec Isabelle, et qui a satisfait tes désirs dans la maison de ton jardin, sous le nom supposé d’Isabelle.

LE DUC, à Angelo.—Connaissez-vous cette femme?

LUCIO.—Charnellement, à ce qu’elle dit.

LE DUC, à Lucio.—Taisez-vous, drôle.

LUCIO.—Cela suffit, seigneur.

ANGELO.—Seigneur, je dois convenir que je connais cette femme; et il y a cinq ans qu’il y fut question de mariage entre elle et moi, ce qui fut rompu en partie parce que la dot promise s’est trouvée au-dessous de la convention; mais la principale raison, c’est que sa réputation a été ternie par sa légèreté; et depuis ce temps, depuis cinq ans, jamais je ne lui ai parlé, jamais je ne l’ai vue, ni entendu parler d’elle, sur mon honneur et ma foi.

MARIANNE.—Noble prince, comme il est vrai que la lumière vient du ciel, et que les paroles viennent de la voix, que la raison est dans la vérité, et la vérité dans la vertu, je suis fiancée à cet homme, et sa femme par les liens les plus forts que les paroles puissent former; oui, mon bon seigneur, pas plus tard que la nuit de mardi dernier, dans la maison de son jardin, il m’a connue comme sa femme: au nom de la vérité de ce que je vous déclare, souffrez que je me relève de vos genoux en sûreté, ou autrement laissez-moi m’y attacher à jamais comme une statue de marbre.

ANGELO.—Je n’ai fait jusqu’à ce moment que sourire à ces extravagances; maintenant, mon noble seigneur, donnez-moi la liberté de me faire justice: ma patience est mise ici à l’épreuve; je m’aperçois que ces malheureuses folles ne sont que les instruments de quelque ennemi plus puissant qui les excite contre moi: laissez-moi la liberté, seigneur, de découvrir cette sourde menée.

LE DUC.—De tout mon coeur, et punissez-les absolument à votre gré.—Toi, moine téméraire,—et toi, méchante femme, conjurée avec celle qu’on vient d’emmener, penses-tu que tes serments, quand ils feraient descendre à force de protestations tous les saints du ciel, fussent des témoignages admissibles contre son mérite et sa réputation, qui sont munis du sceau de mon approbation?—Vous, seigneur Escalus, siégez avec mon cousin: prêtez-lui vos obligeants secours, pour découvrir la source de cette diffamation.—Il y a un autre moine qui les a excitées: qu’on l’envoie chercher.

LE MOINE PIERRE.—Plût à Dieu qu’il fût ici, seigneur! car c’est lui en effet qui a poussé ces femmes à intenter cette accusation: votre prévôt connaît le lieu de sa demeure, et il peut vous l’amener.

LE DUC, au prévôt.—Allez, et amenez-le dans l’instant.—Et vous, mon noble cousin, qui me donnez tant de garanties, et à qui il importe d’entendre à fond cette affaire, procédez sur vos injures comme vous le trouverez bon, et infligez le châtiment qu’il vous plaira. Je vais vous quitter pour quelques moments: ne bougez pas de votre siége que vous n’ayez bien résolu la question de ces calomniateurs.

ESCALUS.—Seigneur, nous allons l’examiner à fond.

(Le duc sort.)

ESCALUS, à Lucio.—Seigneur Lucio, n’avez-vous pas dit que vous connaissiez le moine Ludovic pour être un malhonnête personnage?

LUCIO.—Cucullus non facit monachum32. Il n’est honnête en rien que par sa robe, et c’est un homme qui a tenu les plus infâmes propos sur le compte du duc.

Note 32: (retour)«L’habit ne fait pas le moine,» proverbe latin qui revient plusieurs fois dans Shakspeare.

ESCALUS.—Nous vous demanderons de rester ici jusqu’à ce qu’il vienne, pour en témoigner contre lui… Nous allons trouver dans ce moine un insigne vaurien.

LUCIO.—Autant que qui que ce soit dans Vienne, sur ma parole.

ESCALUS.—Qu’on fasse reparaître ici cette Isabelle, je voudrais causer avec elle. (A Angelo.)—Je vous en prie, seigneur, laissez-moi le soin de l’interroger; vous verrez comme je saurai la manier.

LUCIO.—Pas mieux que lui, d’après son propre rapport à elle-même.

ESCALUS.—Que dites-vous?

LUCIO.—Moi, monsieur, je pense que si vous la maniez en particulier, elle avouerait plutôt: peut-être qu’en public elle aura honte.

(Le duc revient en habit de religieux, le prévôt: on amène Isabelle.)

ESCALUS.—Je vais questionner un peu obscurément.

LUCIO.—Voilà le vrai moyen; car les femmes sont légères vers minuit33.

Note 33: (retour)Équivoque entre light (lumière) et light légère. Ce jeu de mots se retrouve constamment dans Shakspeare.

ESCALUS.—Venez çà, madame: voici une dame qui nie tout ce que vous avez dit.

LUCIO.—Seigneur, voici ce misérable dont je vous ai parlé: il vient avec le prévôt.

ESCALUS.—Fort à propos.—Ne lui parlez pas, que nous ne vous y engagions.

LUCIO.—Motus!

ESCALUS.—Avancez, monsieur. Est-ce vous qui avez excité ces femmes à calomnier le seigneur Angelo? Elles ont avoué que vous l’aviez fait.

LE DUC.—Cela est faux.

ESCALUS.—Comment! Savez-vous où vous êtes?

LE DUC.—Respect à la dignité de votre place! Et le démon lui-même est quelquefois honoré à cause de son trône brûlant.—Où est le duc? C’est lui qui doit m’entendre.

ESCALUS.—Le duc réside en nous, et nous vous entendrons: songez à dire la vérité.

LE DUC.—Je parlerai du moins avec hardiesse.—Mais, hélas! pauvres âmes, venez-vous ici demander l’agneau au renard? Adieu la justice que vous demandiez.—Le duc est-il parti? En ce cas, votre cause est perdue.—C’est une injustice au duc de repousser ainsi votre appel public, et de remettre l’examen de votre affaire dans les mains du scélérat même que vous venez accuser.

LUCIO.—C’est ce coquin; c’est bien lui dont je vous ai parlé.

ESCALUS.—Quoi! moine irrévérent et profane, ne te suffit-il pas d’avoir suborné ces femmes pour accuser ce digne homme, sans que ta bouche infâme vienne à ses propres oreilles l’appeler scélérat? Et de là tu passes au duc même, pour le taxer d’injustice? Qu’on l’emmène d’ici: qu’on le conduise à la torture.—Nous te serrerons les articulations l’une après l’autre, jusqu’à ce que nous sachions ton but. Quoi, le duc injuste?

LE DUC.—Ne vous échauffez pas tant. Le duc n’oserait pas plus torturer un de mes doigts, qu’il n’oserait faire souffrir un des siens; je ne suis point son sujet, ni provincial de ce pays-ci. Mes affaires, dans cet État, m’ont mis à portée d’observer les moeurs dans Vienne, et j’y ai vu la corruption bouillir et bouillonner, et déborder de la marmite; j’ai vu des lois pour toutes les fautes; mais les fautes si bien protégées, que les statuts les plus énergiques sont comme le tableau des amendes pendu dans la boutique d’un barbier34,—objet d’autant de risée que d’attention.

Note 34: (retour)Anciennement, dans la boutique des barbiers, il y avait un tableau des règlements et des peines pour empêcher les pratiques de manier les instruments de chirurgie; mais les règlements étaient si ridicules et les barbiers avaient si peu d’autorité, qu’ils étaient un objet de risée.

ESCALUS.—Calomnier l’État! Qu’on l’emmène en prison.

ANGELO.—Seigneur Lucio, que pouvez-vous certifier contre cet homme? Est-ce celui dont vous nous avez parlé?

LUCIO.—C’est lui-même, seigneur.—Venez çà, mon bon vieux à tête chauve. Me connaissez-vous?

LE DUC.—Je vous reconnais, monsieur, au son de votre voix: je vous ai rencontré dans la prison, pendant l’absence du duc.

LUCIO.—Oh! oui-dà? Et vous rappelez-vous ce que vous m’avez dit du duc?

LE DUC.—Très-nettement, monsieur.

LUCIO.—Oui-dà, monsieur? Et le duc était-il un marchand de chair humaine, un imbécile, un lâche, comme vous me l’avez dit alors?

LE DUC—Il faut, monsieur, que vous changiez de personne avec moi, avant que vous mettiez ce propos sur mon compte: car c’est vous-même qui avez dit cela de lui; et bien pis, bien pis.

LUCIO.—O damné coquin! Ne t’ai-je pas tiré par le bout du nez, pour tes propos?

LE DUC.—Je proteste que j’aime le duc comme je m’aime moi-même.

ANGELO.—Entendez-vous comme ce misérable voudrait terminer la chose, après ses injures de haute trahison?

ESCALUS.—Ce n’est pas là un homme à qui l’on doive parler. Qu’on l’entraîne en prison.—Où est le prévôt? Emmenez-le en prison: mettez-le sous les verroux, et qu’il ne parle plus.—Qu’on emmène aussi ces malheureuses avec leur autre complice.

(Le prévôt met la main sur le duc.)

LE DUC.—Arrêtez, monsieur; arrêtez un moment.

ANGELO.—Quoi, il résiste? Prêtez main-forte, Lucio.

LUCIO.—Venez, monsieur, venez, monsieur, venez, monsieur: allons donc! monsieur: comment, tête chauve, vil menteur! Il faut donc vous encapuchonner ainsi, oui-dà? Montrez votre visage de coquin, et que la peste vous saisisse! Montrez-nous votre face de galefretier, et soyez pendu dans une heure. Vous ne voulez pas?

(Lucio arrache le capuchon et le duc paraît.)

LE DUC.—Tu es le premier coquin qui ait jamais fait un duc.—D’abord, prévôt, je me porte pour caution de ces trois honnêtes gens. (A Lucio.) Ne t’échappe pas, toi; le moine et toi vont s’expliquer tout à l’heure.—Qu’on s’empare de lui.

LUCIO.—Cela pourrait finir par pis que le gibet.

LE DUC, à Escalus.—Ce que vous avez dit, je vous le pardonne: asseyez-vous. (Montrant Angelo.) Lui, nous prêtera sa place. (A Angelo.) Monsieur, avec votre permission. (Il s’assied à la place d’Angelo.)—(A Angelo.) Te reste-t-il encore des paroles, de l’adresse ou de l’impudence, qui puissent te servir? Si tu en as, comptes-y, jusqu’à ce qu’on ait entendu mon récit, et ne te défends pas plus longtemps.

ANGELO.—Mon redoutable souverain, je me rendrais plus coupable que ne m’a fait mon crime, si je m’imaginais que je suis impénétrable, lorsque je vois que Votre Altesse, comme une intelligence divine, a pénétré toutes mes intrigues. Ainsi, bon prince, ne siégez pas plus longtemps à ma honte; et que mon procès se borne à mon propre aveu. Votre sentence à l’instant, et la mort après; c’est toute la grâce que j’implore.

LE DUC.—Venez ici, Marianne. (A Angelo.)—Réponds, as-tu engagé ta foi par un contrat à cette femme?

ANGELO.—Oui, seigneur.

LE DUC.—Va, emmène-la, et épouse-la sur-le-champ.—Religieux, accomplissez la cérémonie; et quand elle sera achevée, renvoyez-le-moi ici.—Prévôt, accompagnez-le.

(Angelo, Marianne, le prévôt et le religieux sortent.)

ESCALUS.—Seigneur, je suis plus confondu de son déshonneur, que de la singularité de la cause.

LE DUC.—Venez ici, Isabelle: votre moine est maintenant votre prince; et comme j’étais alors zélé et fidèle pour vos intérêts, ne changeant point de coeur en changeant de vêtement, je reste toujours attaché à votre service.

ISABELLE.—Ah! daignez me pardonner, à moi, votre sujette, d’avoir employé et importuné Votre Altesse qui m’était inconnue.

LE DUC.—Je vous le pardonne, Isabelle; et vous, chère fille, soyez aussi généreuse pour nous. La mort de votre frère, je le sais, vous reste sur le coeur, et vous pourriez vous demander avec étonnement pourquoi je me suis caché pour travailler à sauver sa vie, et pourquoi je n’ai pas dévoilé témérairement ma puissance plutôt que de le laisser périr ainsi. Tendre soeur, c’est la rapidité de son exécution, que je croyais voir venir d’un pas plus lent, qui a renversé mes desseins. Mais, la paix soit avec lui! La vie dont il jouit n’a plus la mort à craindre, et vaut mieux que celle qui n’existe que pour craindre. Faites votre consolation de cette idée, que votre frère est heureux.

ISABELLE.—C’est ce que je fais, seigneur.

(Entrent Angelo, Marianne, le religieux, le prévôt.)

LE DUC.—Quant à ce nouveau marié qui revient vers nous, et dont l’imagination impure a outragé votre honneur, que vous avez si bien défendu, vous devez lui pardonner pour l’amour de Marianne. Mais comme il a condamné votre frère, étant criminel, par une double violation de la chasteté sacrée, et de sa promesse positive de vous accorder la vie de votre frère à cette condition, la clémence même de la loi demande à grands cris, et par sa bouche même: Angelo pour Claudio, mort pour mort. La célérité répond à la célérité, la lenteur suit la lenteur, représailles pour représailles, et mesure pour mesure. Ainsi, Angelo, voilà donc ton crime manifesté; et quand tu voudrais le nier, cela ne te serait d’aucun avantage. Nous te condamnons à périr sur le même billot où Claudio a posé sa tête pour mourir, et avec la même précipitation.—Qu’on l’emmène.

MARIANNE.—O mon très-gracieux seigneur, j’espère que vous ne m’avez point donné un mari pour vous moquer de moi.

LE DUC.—C’est votre mari qui s’est moqué de vous en vous donnant un mari. Pour la sauvegarde de votre honneur, j’ai cru votre mariage nécessaire: autrement, le reproche de votre faiblesse pour lui pouvait flétrir votre vie, et nuire à votre avantage dans l’avenir. Quoique ses biens nous appartiennent par la confiscation, nous vous en faisons don, comme d’un douaire de veuve; ils vous serviront à acquérir un meilleur mari.

MARIANNE.—O mon cher seigneur! je n’en désire point d’autre ni de meilleur que lui.

LE DUC.—Ne le demandez point, ma résolution est définitive.

MARIANNE, se jetant à ses pieds.—Mon bon souverain!…

LE DUC.—Vous perdez vos peines.—Qu’on l’emmène à la mort. (A Lucio.) Maintenant à vous, monsieur.

MARIANNE.—O mon bon seigneur!—Chère Isabelle, charge-toi de mon rôle; prête-moi tes genoux, et je te prêterai toute ma vie à venir pour te rendre service.

LE DUC.—Vous allez contre toute raison, en l’importunant. Si elle s’agenouillait pour me demander la grâce de ce crime, l’ombre de son frère briserait son lit de pierre, et l’entraînerait avec horreur.

MARIANNE.—Isabelle, chère Isabelle! agenouillez-vous seulement à côté de moi: levez vos mains; ne dites rien, je parlerai, moi. On dit que les hommes les plus parfaits sont pétris de défauts, et qu’ils deviennent souvent d’autant meilleurs qu’ils ont été un peu mauvais: mon mari peut être du nombre. Isabelle, ne voulez-vous pas fléchir le genou pour moi?

LE DUC.—Il meurt pour la mort de Claudio.

ISABELLE, à genoux.—Prince très-miséricordieux, daignez voir cet homme condamné comme si mon frère vivait. Je suis disposée à croire qu’une vraie sincérité a gouverné ses actions, jusqu’à ce qu’il m’ait vue; et puisqu’il en est ainsi, qu’il ne meure pas. Mon frère a été justement puni, puisqu’il avait commis l’action pour laquelle il est mort.—Le crime d’Angelo n’a pas atteint sa mauvaise intention, qui doit être enterrée comme une intention qui est morte en route: les pensées ne sont point sujettes à la loi, les intentions ne sont que des pensées.

MARIANNE.—Elles ne sont que cela, seigneur.

LE DUC.—Vos prières sont inutiles: levez-vous, vous dis-je. Je viens de me rappeler encore un autre délit.—Prévôt, comment s’est-il fait que Claudio ait été décapité à une heure qui n’est pas d’usage?

LE PRÉVÔT.—On me l’a commandé ainsi.

LE DUC.—Aviez-vous pour cela un ordre écrit et spécial?

LE PRÉVÔT.—Non, seigneur; je l’ai reçu par un message secret.

LE DUC.—Et pour cela, je vous dépouille de votre office: rendez-moi vos clefs.

LE PRÉVÔT.—Daignez me pardonner, noble seigneur: je croyais bien que c’était une faute: mais je ne le savais pas, cependant après avoir réfléchi davantage je m’en suis repenti; et, pour preuve, c’est qu’il y a un homme dans la prison qui, d’après un ordre secret, devait être exécuté, et que j’ai laissé vivre encore.

LE DUC.—Qui est-ce?

LE PRÉVÔT.—Son nom est Bernardino.

LE DUC—Je voudrais que vous en eussiez agi de même avec Claudio.—Allez: amenez-le ici, que je le voie.

(Le prévôt sort.)

ESCALUS, à Angelo.—Je suis bien affligé qu’un homme aussi éclairé, aussi sensé que vous, seigneur Angelo, soit tombé dans un écart si grossier, d’abord par l’ardeur des sens et ensuite par le défaut de bon jugement.

ANGELO.—Et moi, je suis affligé d’être la cause de tant de chagrins; et un remords si profond pénètre mon coeur repentant, que je désire bien plus la mort que le pardon: je l’ai méritée, et je la demande.

(Le prévôt, amenant Bernardino, Claudio et Juliette.)

LE DUC.—Lequel est ce Bernardino?

LE PRÉVÔT.—Celui-ci, seigneur.

LE DUC.—Il y a un religieux qui m’a parlé de cet homme.—Drôle, on dit que tu as une âme entêtée, qui ne voit rien au delà de ce monde, et que tu règles ta vie en conséquence. Tu es condamné; mais, quant à tes fautes et leur punition en ce monde, je te les remets toutes. Je t’en prie, use de ce pardon pour te préparer à une meilleure vie à venir.—Religieux, conseillez-le; je le laisse entre vos mains. Quel est cet homme si bien enveloppé?

LE PRÉVÔT.—C’est un autre prisonnier que j’ai sauvé, et qui devait périr quand Claudio a perdu la tête, et qui ressemble tant à Claudio, qu’on le prendrait pour lui-même.

LE DUC, à Isabelle.—S’il ressemble à votre frère, je lui pardonne pour l’amour de lui; et vous, Isabelle, pour l’amour de votre charmante personne, donnez-moi votre main, et dites que vous serez à moi; il est mon frère aussi: mais remettons ce soin à un moment plus convenable. A présent, le seigneur Angelo commence à s’apercevoir qu’il est en sûreté; il me semble voir ses yeux briller. Allons, Angelo, votre crime vous traite bien.—Songez à aimer votre femme; son mérite égale le vôtre.—Je trouve dans mon coeur un penchant à la clémence; et cependant il y a là devant nous quelqu’un à qui je ne peux pardonner.—(A Lucio.) Vous, maraud, qui m’avez connu pour un imbécile, un lâche, un homme livré tout entier à la débauche, un âne, un fou, comment ai-je mérité de vous que vous fassiez de moi un semblable panégyrique?

LUCIO.—En vérité, seigneur, je n’ai tenu ces discours que d’après la mode. Si vous voulez me faire pendre pour cela, vous le pouvez: mais j’aimerais mieux qu’il vous plût de me faire fouetter.

LE DUC.—Fouetté d’abord, monsieur, et pendu après.—Prévôt, faites proclamer dans toute la ville que, s’il est quelque femme outragée par ce libertin, comme je lui ai entendu jurer à lui-même qu’il y en a une qui est enceinte de ses oeuvres, qu’elle se présente, et il faudra qu’il l’épouse; les noces finies, qu’on le fouette et qu’on le pende.

LUCIO.—J’en conjure votre altesse, ne me mariez point à une prostituée. Votre Altesse a dit, il n’y a qu’un moment, que j’ai fait de vous un duc: mon bon seigneur, ne m’en récompensez pas, en faisant de moi un homme déshonoré.

LE DUC.—Sur mon honneur, tu l’épouseras. Je te pardonne tes calomnies, et à cette condition je te remets toutes tes autres offenses.—Emmenez-le en prison, et ayez soin que notre bon plaisir en ceci soit exécuté.

LUCIO.—Me marier à une fille publique, seigneur, c’est me condamner à la mort, au fouet et au gibet.

LE DUC.—Calomnier un prince mérite bien cette punition.—Vous, Claudio, songez à réparer l’honneur de celle que vous avez outragée.—Vous, Marianne, soyez heureuse.—Aimez-la, Angelo; je l’ai confessée, et je connais sa vertu.—Je vous remercie, mon bon ami Escalus, de votre grande bonté: j’ai en réserve pour vous d’autres preuves de reconnaissance.—Je vous remercie aussi, prévôt, de vos soins et de votre discrétion: nous vous emploierons dans un poste plus digne de vous.—Pardonnez-lui, Angelo, de vous avoir porté la tête d’un Ragusain, au lieu de celle de Claudio. La faute porte avec elle son pardon. Chère Isabelle, j’ai à vous faire une demande qui intéresse votre bonheur, et si vous voulez y prêter une oreille favorable, ce qui est à moi est à vous, et ce qui est à vous est à moi.—Allons, conduisez-nous à notre palais: là, nous vous révélerons ce qui vous reste à savoir, et dont il convient que vous soyez tous instruits.

(Tous sortent.)

FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.