Henri IV (1re partie)

Henri IV (1re partie)2013-10-12T08:03:31+00:00
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NOTICE
SUR LA PREMIÈRE PARTIE
DE HENRI IV

Les commentateurs donnent à ces deux pièces le titre de comédies; et en effet, bien que le sujet appartienne à la tragédie, l’intention en est comique. Dans les tragédies de Shakspeare, le comique naît quelquefois spontanément de la situation des personnages introduits pour le service de l’action tragique: ici non-seulement une partie de l’action roule absolument sur des personnages de comédie; mais encore la plupart de ceux que leur rang, les intérêts dont ils s’occupent et les dangers auxquels ils s’exposent pourraient élever à la dignité de personnages tragiques, sont présentés sous l’aspect qui appartient à la comédie, par le côté faible ou bizarre de leur nature. L’impétuosité presque puérile du bouillant Hotspur, la brutale originalité de son bon sens, cette humeur d’un soldat contre tout ce qui veut retenir un instant ses pensées hors du cercle des intérêts auxquels il a dévoué sa vie, donnent lieu à des scènes extrêmement piquantes. Le Gallois Glendower, glorieux, fanfaron, charlatan en même temps que brave, qui tient tête à Hotspur tant que celui-ci le menace ou le contrarie, mais qui cède et se retire aussitôt qu’une plaisanterie vient alarmer son amour-propre par la crainte du ridicule, est une conception vraiment comique. Il n’y a pas jusqu’aux trois ou quatre paroles que prononce Douglas qui n’aient aussi leur nuance de fanfaronnade. Aucun de ces trois courages ne s’exprime de même; mais tout cède à celui de Hotspur, auquel la teinte comique qu’a reçue son caractère n’ôte rien de l’intérêt qu’il inspire. On s’attache à lui comme à l’Alceste du Misanthrope, à un grand caractère victime d’une qualité que l’impétuosité de son humeur et la préoccupation de ses propres idées ont tourné en défaut. On voit le brave Hotspur acceptant l’entreprise qu’on lui propose avant de la connaître, certain du succès dès qu’il est frappé de l’idée de l’action; on le voit perdant successivement tous les appuis sur lesquels il avait compté, abandonné ou trahi par ceux qui l’ont entraîné dans le danger, et comme poussé par une sorte de fatalité vers l’abîme qu’il n’aperçoit qu’au moment où il n’est plus temps de reculer, et où il tombe en ne regrettant que sa gloire. C’est là sans doute une catastrophe tragique, et le fond de la première pièce, qui a pour sujet le premier pas de Henri V vers la gloire, en exigeait une de ce genre; mais la peinture des égarements de la jeunesse du prince n’en forme pas moins la partie la plus importante de l’ouvrage, dont le caractère principal est Falstaff.

Falstaff est l’un des personnages les plus célèbres de la comédie anglaise, et peut-être aucun théâtre n’en offre-t-il un plus gai. Ce serait un spectacle assez triste que celui des emportements d’une jeunesse aussi désordonnée que celle de Henri V, dans des moeurs aussi rudes que celles de son temps, si, au milieu de cette grossière débauche, des habitudes et des prétentions d’un genre plus relevé ne venaient former un contraste et jouer un rôle d’autant plus amusant qu’il est déplacé. Il eût été fort moral, sans doute, de faire porter, sur le prince qui s’avilit, le ridicule de cette inconvenance; mais quand Shakspeare n’eût pas été le poëte de la cour d’Angleterre, ni la vraisemblance ni l’art ne lui permettaient de dégrader un personnage tel que Henri V; il a soin, au contraire, de lui conserver partout la hauteur de son caractère et la supériorité de sa position; et Falstaff, destiné à nous amuser, n’est admis dans la pièce que pour le divertissement du prince.

Fait pour être un homme de bonne compagnie, Falstaff n’a pas encore renoncé à toutes ses prétentions en ce genre: il n’a point adopté la grossièreté des situations où le rabaissent ses vices; il leur a tout livré, excepté son amour-propre; il ne s’est point fait un mérite de sa crapule, il n’a point mis sa vanité dans les exploits d’un bandit: les manières et les qualités d’un gentilhomme, c’est encore à cela qu’il tiendrait s’il pouvait tenir à quelque chose; c’est à cela qu’il prétendrait s’il lui était permis d’avoir, ou possible de soutenir une prétention. Du moins veut-il se donner le plaisir de les affecter toutes, dût ce plaisir lui valoir un affront; sans y croire, sans espérer qu’on le croie, il faut à tout prix qu’il réjouisse ses oreilles de l’éloge de sa bravoure, presque de ses vertus. C’est là une de ses faiblesses, comme le goût du vin d’Espagne est une tentation à laquelle il ne lui est pas plus possible de résister, et la naïveté avec laquelle il cède, les embarras où elle le met, l’espèce d’imprudence hypocrite qui l’aide à s’en tirer, en l’ont un personnage extraordinairement plaisant. Les jeux de mots, bien que fréquents dans cette pièce, y sont beaucoup moins nombreux que dans quelques autres drames d’un genre plus sérieux, et ils y sont infiniment mieux placés. Le mélange de subtilité, que Shakspeare devait à l’esprit de son temps, n’empêche pas que dans cette pièce, ainsi que dans celles où reparaît Falstaff, la gaieté ne soit peut-être plus franche et plus naturelle que dans aucun autre ouvrage du théâtre anglais.

La première partie de Henri IV parut, selon Malone, en 1597. Chalmers et Drake croient qu’elle fut écrite en 1596; mais leur opinion, à cet égard, ne s’appuie sur aucun témoignage sérieux. Ce qu’il y a de bien positif, c’est que cette pièce fut écrite avant 1598, car Meres la cite dans cette même année parmi les oeuvres de Shakspeare.

HENRI IV

TRAGÉDIE

PREMIÈRE PARTIE.

 

PERSONNAGES

LE ROI HENRI IV.
HENRI, prince de Galles,   } fils du
JEAN, prince de Lancastre, } roi.
LE COMTE DE WESTMORELAND,  } partisans
SIR WALTER BLOUNT,         } du roi.
THOMAS PERCY, comte de Worcester.
HENRI PERCY, comte de Northumberland.
HENRI PERCY, surnommé HOTSPUR, son fils.
EDMOND MORTIMER, comte de la Marche.
SCROOP, archevêque d'York.
ARCHIBALD, comte de Douglas.
OWEN GLENDOWER.
SIR RICHARD VERNON.
SIR JEAN FALSTAFF.
POINS.
GADSHILL.
PETO
BARDOLPHE.
LADY PERCY, femme de Hotspur, soeur de Mortimer.
LADY MORTIMER, fille de Glendower, et femme de Mortimer.
QUICKLY, hôtesse d'une taverne à East-Cheap.

Lords, officiers, shérif, cabaretier, garçon de chambre, garçons de cabaret, deux voituriers, voyageurs, suite.

La scène est en Angleterre.

ACTE PREMIER

 

SCÈNE I

Un appartement dans le palais.

Entrent LE ROI HENRI, WESTMORELAND, SIR WALTER BLOUNT et d’autres.

 

LE ROI.–Ébranlés et épuisés par les soucis comme nous le sommes, tâchons de trouver un moment où la paix effrayée puisse reprendre haleine, et nous annoncer d’une voix entrecoupée les nouvelles luttes que nous devons aller soutenir sur de lointains rivages… Les abords 1 de cette terre altérée ne verront plus ses lèvres teintes du sang de ses propres enfants. La terre ne sillonnera plus son sein de tranchées, n’écrasera plus ses fleurs sous les pieds ferrés de coursiers ennemis. Ces yeux irrités qui naguère comme les météores d’un ciel orageux, tous d’une même nature, tous formés de la même substance, se venaient rencontrer dans le choc des partis livrés à la guerre intestine et dans la mêlée furieuse des massacres civils formeront maintenant des rangs unis et bien ordonnés, ils se dirigeront tous vers un même but, et ne combattront plus leurs connaissances, leurs parents, leurs alliés. Le tranchant de la guerre ne viendra plus comme un couteau mal rengainé couper son propre maître. Maintenant donc, mes amis, soldat du Christ, enrôlé sous sa croix sainte, pour laquelle nous nous sommes tous engagés à combattre, nous allons conduire jusqu’à son sépulcre une armée d’Anglais dont les bras furent formés dans le sein de leur mère pour aller poursuivre les païens sur les plaines saintes que foulèrent ses pieds divins, cloués, il y a quatorze cents ans, pour notre avantage, sur le bois amer de la croix. Mais ce projet existe depuis un an, et je n’ai pas besoin de vous le dire: cela sera, donc ce n’est pas encore aujourd’hui que nous nous rassemblons pour le départ. Maintenant, Westmoreland, mon cher cousin, rendez-moi compte de ce qui fut arrêté hier au soir dans notre conseil, pour hâter une expédition si chère.

Note 1: (retour)

No more the thirsty entrance of this soil

Shall daub her lips with her own children’s blood.

Les commentateurs, à qui cette phrase a paru trop difficile à expliquer, ont supposé quelque corruption dans le texte et ont substitué le mot Erinnys au mot entrance, qu’on trouve dans les premières éditions. La correction ne paraît pas heureuse. Shakspeare, dans ses pièces tirées de l’histoire moderne, use rarement des images de l’ancienne mythologie, et celle-ci ne serait nullement en rapport avec le genre de poésie employé dans le reste du discours. Le motentrance, au contraire, par une de ces extensions si familières à Shakspeare, et si naturelles dans une langue qui n’est point fixée, peut très-bien avoir été employé dans son sens naturel d’entréeabordsavenue, et dans le sens debouche; il est même probable que c’est cet avantage de présenter une double idée qui l’aura fait choisir au poëte. Les abords de l’Angleterre en étaient naturellement la partie la plus ensanglantée, soit par les invasions maritimes, soit par les incursions des Écossais et des Gallois qui se mêlaient presque toujours à ses troubles civils; et la bouche altérée de la terre teignant ses lèvres, etc., est une métaphore suivie à la manière de Shakspeare, dont la grammaire est beaucoup plus vague que l’imagination. Les commentateurs ont presque toujours le tort de vouloir l’expliquer par la grammaire.

WESTMORELAND.–Mon souverain, on discutait avec ardeur les moyens de l’exécuter promptement, et hier au soir seulement on avait arrêté plusieurs des dépenses qu’elle exige, lorsqu’à travers ces débats survint tout à coup un courrier de Galles, chargé de fâcheuses nouvelles. La pire de toutes c’est que le noble Mortimer, qui conduisait les gens du comte d’Hereford contre les troupes irrégulières et sauvages de Glendower, est tombé entre les mains féroces de ce Gallois. Mille de ses soldats ont été massacrés; et les Galloises ont exercé sur leurs cadavres de telles horreurs, leur ont fait subir des mutilations si brutales, si infâmes, qu’on ne peut les redire ou les indiquer.

LE ROI.–Les nouvelles de ce combat auraient, à ce qu’il paraît, empêché de donner suite à l’affaire de la terre sainte.

WESTMORELAND.–Oui, mon gracieux seigneur, cette nouvelle jointe avec d’autres; car il est venu du Nord, des nouvelles plus pénibles et plus fâcheuses encore: et les voici. Le jour de l’exaltation de la Sainte-Croix, le vaillant Hotspur, ce jeune Henri Percy, et le brave Archambald, cet Écossais tout plein de valeur et de renommée, se sont livrés à Holmedon un sérieux et sanglant combat. Les nouvelles ne nous en sont parvenues que par le bruit de leur mousqueterie, et accompagnées seulement de conjectures; car celui qui nous les a apportées est monté à cheval au moment où la lutte devenait le plus opiniâtre, totalement incertain sur l’issue qu’elle pourrait avoir.

LE ROI.–Un ami plein d’affection et d’habile fidélité, sir Walter Blount, arrive ici descendant de cheval et couvert des différentes espèces de poussières qu’il a traversées depuis Holmedon jusqu’à cette résidence; et il nous a apporté des nouvelles agréables et douces. Le comte de Douglas est défait. Sir Walter a vu dans les plaines d’Holmedon dix mille de ces hardis Écossais et vingt-deux chevaliers baignés dans leur sang. Au nombre des prisonniers d’Hotspur sont Mordake, comte de Fife, et fils aîné du vaincu Douglas 2, les comtes d’Athol, de Murray, d’Angus et de Menteith. Ne sont-ce pas là d’honorables dépouilles, une riche conquête? Eh, cousin, qu’en dites-vous?

Note 2: (retour) Mordake, comte de Fife, n’était pas fils de Douglas, mais d’Archambald, duc d’Albanie et régent du royaume d’Écosse; mais Shakspeare qui suivait sans y regarder de plus près, la version d’Hollinshed, avait été trompé par l’omission d’une virgule dans le texte du chroniqueur, à l’endroit où il fait emmener les prisonniers faits par Hotspur à la bataille d’Holmedon; Mordake earl of Fife, son to the governor Archambald earl Douglas. C’est l’omission de cette virgule après Archambald qui a fait l’erreur de Shakspeare.

WESTMORELAND.–Oui, certes, c’est une victoire dont pourrait se vanter un prince.

LE ROI.–Eh! vraiment c’est en ceci que tu m’affliges, et que tu me fais faire le péché d’envie contre Northumberland quand je le vois père d’un fils si désirable; d’un fils, le sujet éternel des discours de la louange, la tige la plus élancée du bocage, le favori, l’orgueil de la fortune caressante, tandis que moi spectateur de sa gloire, je vois la débauche et le déshonneur souiller le front de mon jeune Henri. O plût au ciel qu’on pût prouver que quelque fée se glissant dans la nuit, a tiré pour les échanger nos enfants de leurs langes, et qu’elle a nommé le mien Percy, et le sien Plantagenet! Alors j’aurais son Henri et il aurait le mien.–Mais bannissons-le de ma pensée.–Que dites-vous, cousin, de l’orgueil de ce jeune Percy? Les prisonniers qu’il a faits dans cette rencontre, il prétend se les approprier, et il me fait dire que je n’en aurai pas d’autres que Mordake, comte de Fife.

WESTMORELAND.–Ce sont là les leçons de son oncle; j’y reconnais Worcester, toujours malveillant pour vous dans toutes les occasions. C’est lui qui l’engage à se rengorger ainsi et à lever sa jeune crête contre la dignité de votre couronne.

LE ROI.–Mais je l’ai envoyé chercher pour m’en rendre raison, et c’est ce qui nous oblige à laisser quelque temps de côté nos saints projets sur Jérusalem. Cousin, mercredi prochain nous tiendrons notre conseil à Windsor: instruisez-en les lords, mais vous, revenez promptement vers nous; car il reste plus de choses à dire et à faire, que la colère ne me permet en ce moment de vous l’expliquer.

WESTMORELAND.–Je vais, mon prince, exécuter vos ordres.

 

SCÈNE II

Un autre appartement dans le palais.

Entrent HENRI, prince de Galles, ET FALSTAFF.

 

FALSTAFF.–Dis donc, Hal 3, quelle heure est-il, mon garçon?

HENRI.–Tu as l’esprit si fort épaissi à force de t’enivrer de vieux vin d’Espagne 4, de te déboutonner après souper, et de dormir sur les bancs des tavernes l’après-dîner, que tu ne sais plus demander ce que tu as véritablement envie de savoir. Que diable as-tu affaire à l’heure qu’il est? A moins que les heures ne fussent des verres de vin d’Espagne, les minutes autant de chapons, à moins que nous n’eussions pour horloges la voix des appareilleuses, pour cadrans les enseignes de tabagies, et que le bien-faisant soleil lui-même ne fût une belle et lascive courtisane en taffetas couleur de feu, je ne vois pas de motif à cette inutilité de venir demander l’heure qu’il est.

Note 3: (retour) Hal. Diminutif de Henri.

Note 4: (retour) Sack. C’est un grand sujet de discussion que de savoir ce qu’était le sack du temps de Shakspeare, car il n’était pas du temps de Falstaff d’un usage aussi commun que l’a supposé le poëte. Il paraît constant que lesack était un vin d’Espagne; l’usage d’y mettre du sucre donne lieu de croire que c’était un vin sec, comme le mot sack pourrait aussi le faire croire. C’était, selon toute apparence, du vin de Xérès ou de Pacaret; quelques-uns pensent que le sack était un vin brûlé et sucré, une espèce de ratafia. Le sack des Anglais aujourd’hui est le vin des Canaries; on l’appelait alors sweet sack.

FALSTAFF.–Ma foi, Hal, vous entrez dans mon sens; car nous autres coupeurs de bourses, nous nous laissons conduire par la lune et les sept étoiles, et non par Phoebus, ce chevalier errant, blond 5. Et je t’en prie, mon cher lustig, dis-moi un peu, quand une fois tu seras roi…–Dieu conserve ta grâce (majesté, j’aurais dû dire, car de grâces tu n’en auras jamais)!…

HENRI.–Comment! pas du tout?

FALSTAFF.–Non, par ma foi, pas seulement autant qu’on en peut avoir à dire après un oeuf ou du beurre 6.

Note 5: (retour) That wandering knight so fair. Paroles tirées probablement de quelque ancienne ballade sur les aventures du Chevalier du Soleil.

Note 6: (retour) Not so much as will serve to be prologue to an egg and butter. Le nom de grâces se donne également en Angleterre au benedicite qui précède le repas et aux prières qui se disent à la fin. Shakspeare le prend ici dans le premier sens; il a fallu, pour conserver le jeu de mots, y substituer le dernier.

HENRI.–Eh bien! enfin donc? Au fait, au fait.

FALSTAFF.–Vraiment je veux donc te dire, mon cher lustig, quand tu seras roi, tu ne dois pas souffrir que nous autres gardes du corps de la nuit, soyons traités de voleurs qui attaquent la beauté du jour. Qu’on nous appelle, à la bonne heure, forestiers de Diane, gentilshommes des ténèbres, les mignons de la lune, et qu’on dise de nous que nous nous gouvernons bien, puisque nous sommes comme la mer, gouvernés par notre noble maîtresse la lune, sous la protection de laquelle nous exerçons… le vol.

HENRI.–Tu as raison, et ce que tu dis est vrai sous tous les rapports: car notre fortune à nous autres gens de la lune, a son flux et reflux comme la mer; de même que la mer, nous sommes gouvernés par la lune; et pour preuve, une bourse résolument enlevée le lundi soir sera dissolument vidée le mardi matin, gagnée en jurant, la bourse ou la vie, dépensée en criant, apporte bouteille. En cet instant, marée basse comme le pied de l’échelle, nous serons d’un moment à l’autre à flot aussi haut que le bras de la potence.

FALSTAFF.–Pardieu, tu dis bien vrai, mon garçon.–Et n’est-ce pas que mon hôtesse de la taverne est une agréable créature?

HENRI.–Douce comme le miel d’Hybla, mon vieux garnement 7. Et n’est-il pas vrai aussi qu’un pourpoint de buffle est une agréable robe de chambre pour prison 8?

Note 7: (retour) My old lad of the castle. Expression souvent employée par les anciens auteurs, et qui s’était probablement appliquée d’abord aux satellites du seigneur châtelain: elle fait ici allusion au premier nom de Falstaff, qui du moins à ce qu’il paraît, s’était d’abord appelé Oldcastle. Sir John Oldcastle avait été mis à mort sous Henri V, comme partisan des opinions de Wycleff, et soit hasard, soit haine religieuse, son nom était devenu sur le théâtre celui d’un personnage burlesque, d’un caractère tout opposé à celui qui fait les martyrs, et très-différent en effet, à ce qu’il paraît, de celui du véritable Oldcastle; c’est sous ce travestissement, et comme associé aux désordres de Henri, que paraît sir John Oldcastle dans une vieille pièce intitulée les fameuses victoires d’Henri V, contenant la bataille d’Agincourt; et toujours est-il certain que les écrivains jésuites avaient pris texte de cette tradition théâtrale pour charger de vices la mémoire du sectateur de Wycleff. Quoi qu’il en soit, Shakspeare, à ce qu’il paraîtrait, s’empara, selon son usage, du personnage déjà en possession du théâtre, et lui conserva d’abord son premier nom, ainsi qu’il a conservé ceux de Ned et de Gadshill, autres compagnons de Henri dans la vieille pièce de la bataille d’Agincourt. Mais ensuite, soit par respect pour la mémoire d’une victime du catholicisme, soit par égard pour la famille d’Oldcastle, Elisabeth demanda un changement de nom, et le vieux camarade du prince de Galles prit alors celui de Falstaff, en conservant tous les attributs d’Oldcastle, comme le gros ventre, la gourmandise, etc.

Note 8: (retour) Is not a buff jerkin a most sweet robe of durance. Il est difficile d’entendre le sens de cette plaisanterie, comme de toutes celles qui portent sur des usages familiers au temps où l’auteur écrivait, mais impossibles à retrouver plus tard. Durance signifie généralement duréesouffrance, et plus spécialement prison: il paraît aussi que le mot durance avait été donné à certaines étoffes; le jeu de mots est clair entre ces deux derniers sens du motdurance; mais il n’est pas aussi aisé de comprendre le rôle que joue dans la plaisanterie du prince le pourpoint de buffle, qui est cependant ce qui choque le plus Falstaff. Le pourpoint de buffle était l’habit des officiers du shérif: est-ce une manière de les désigner et de les rappeler à Falstaff, que ses méfaits exposent sans cesse à leur poursuite? C’était aussi l’habit militaire de la chevalerie. Est-ce une manière de désigner les chevaliers? sir John l’était.

FALSTAFF.–Quoi, quoi? Mauvais plaisant, fou que tu es! qu’as-tu donc à me pincer, à m’épiloguer de cette manière? que diable ai-je affaire à ton pourpoint de buffle?

HENRI.–Et que diable ai-je affaire, moi, avec ton hôtesse de la taverne?

FALSTAFF.–Eh! mais tu l’as bien fait venir compter avec toi plus et plus d’une fois.

HENRI.–Et t’ai-je jamais fait venir toi, pour payer ta part?

FALSTAFF.–Non: oh! je te rendrai justice: tu as toujours tout payé là.

HENRI.–Là et ailleurs aussi, tant que mes fonds pouvaient s’étendre; et quand ils m’ont manqué, j’ai usé de mon crédit.

FALSTAFF.–Oh! pour cela oui, et si bien usé, que, s’il n’était pas si clair que tu es l’héritier présomptif….–Mais dis-moi donc, je t’en prie, mon cher enfant, verra-t-on encore en Angleterre des gibets sur pied, quand tu seras roi? Et cette grotesque figure, la mère la Loi, avec son frein rouillé, pourra-t-elle toujours jouer de mauvais tours aux gens de coeur? Je t’en prie, quand tu seras roi, ne pends point les voleurs.

HENRI.–Non, ce sera toi.

FALSTAFF.–Moi, oh! bravo. Pardieu je serai un excellent juge.

HENRI.–Et voilà comme tu juges déjà mal; car je veux dire que c’est toi qui auras l’emploi de pendre les voleurs, et que tu deviendras ainsi un merveilleux bourreau.

FALSTAFF.–Fort bien, Hal, fort bien: je puis vous dire qu’en quelque façon ce métier-là s’accorderait avec mon humeur tout aussi bien que celui de faire ma cour.

HENRI.–Pour être revêtu de quelque emploi.

FALSTAFF.–Certainement pour être vêtu 9. Le bourreau a une garde-robe qui n’est pas mince.–Je suis aussi triste qu’un vieux matou, ou qu’un ours emmuselé.

HENRI.–Ou qu’un lion décrépit, ou bien que le luth d’un amant.

FALSTAFF.–Oui, ou le bourdonnement d’une musette du comté de Lincoln.

HENRI.–Pourquoi pas comme un lièvre, ou comme les vapeurs de Moorditch 10?

FALSTAFF.–Tu as toujours les comparaisons les plus désagréables, et tu es le comparatif en personne le plus maudit… aimable jeune prince!…–Mais, Hal, je t’en prie, ne me tourmente plus davantage de ces folies. Je voudrais de tout mon coeur que nous fussions toi et moi là où l’on achète une provision de bonne renommée. Un vieux lord du conseil m’a diablement bourré l’autre jour dans la rue à votre sujet, mon cher monsieur, mais je n’y ai pas fait attention; et cependant il parlait fort sagement, mais je n’y ai pas pris garde, et pourtant il parlait sagement, et dans la rue encore.

HENRI.–Tu as bien fait: car la sagesse crie dans les rues, et personne n’y prend garde 11.

Note 9: (retour) Le Prince. For obtaining of suits? Fals. Yea, for obtaining of suits.Jeu de mots sur le mot suits, qui signifie une requête et un vêtement complet.

Note 10: (retour) The melancholy of moor-ditch. Moor-ditch était un fossé bourbeux qui environnait une partie des murs de Londres, et dont les exhalaisons occasionnaient, à ce qu’il paraît, une maladie appelée the melancholy of moor-ditch.

Note 11: (retour) Paroles de l’Écriture.

FALSTAFF.–Oh! tu as de damnables applications; en vérité, tu serais capable de corrompre un saint.–Tu m’as fait bien du tort, Hal! Dieu te le pardonne; mais avant de te connaître, Hal, je ne savais rien de rien; et aujourd’hui, pour dire la vérité, je ne vaux rien de mieux que ce qu’il y a de pis. Il faut que je quitte cette vie-là, et je la quitterai; si je ne le fais pas, dis que je suis un misérable. Il n’y a pas un fils de roi dans la chrétienté pour qui je veuille me faire damner.

HENRI.–Jack, où irons-nous demain escamoter une bourse?

FALSTAFF.–Où tu voudras, mon garçon; je suis de la partie. Si je n’y vas pas, appelle-moi un misérable, et fais moi quelque affront.

HENRI.–Je vois que tu t’amendes bien. Tu passes de la prière au guet-apens.

(Poins paraît dans le fond du théâtre.)

FALSTAFF.–Que veux-tu, Hal, c’est ma vocation, mon ami; et ce n’est pas péché pour un homme que de suivre sa vocation.–Poins! Nous allons savoir tout à l’heure si Gadshill a lié une partie. Oh! si les hommes étaient sauvés selon leur mérite, quel trou dans l’enfer serait assez chaud pour lui? C’est peut-être le plus universel coquin qui ait jamais crié arrête à un honnête homme.

HENRI.–Bonjour, Ned 12.

Note 12: (retour) Ned, diminutif d’Edward.

POINS.–Bonjour, cher Hal.–Que dit M. Remords? que dit sir Jean-vin-sucré? Jack, comment le diable et toi vous arrangez-vous au sujet de ton âme, après la lui avoir vendue, le vendredi saint dernier, pour un verre de vin de Madère et une cuisse de chapon froid?

HENRI.–Sir Jean ne s’en dédit pas; il tiendra son marché avec le diable, car de sa vie encore il n’a fait mentir de proverbes. Il donnera au diable ce qui lui appartient.

POINS.–Eh bien, te voilà donc damné pour tenir ta parole au diable?

HENRI.–Il l’aurait été aussi pour avoir friponné le diable.

POINS.–Mais, mes enfants, mes enfants, c’est demain qu’il faut se rendre dès quatre heures du matin chez Gadshill. Il y a des pèlerins qui s’en vont à Cantorbéry, chargés de riches offrandes, et des marchands qui chevauchent vers Londres avec des bourses bien grasses. J’ai des masques pour vous tous, et vous avez vos chevaux; Gadshill couche ce soir à Rochester; j’ai commandé le souper pour cette nuit à Eastcheap. Il n’y a pas plus de danger là qu’à dormir dans vos lits. Si vous voulez venir, je vous garnis vos bourses de couronnes jusqu’au bord: si vous ne voulez pas, restez à la maison, et allez vous faire pendre.

FALSTAFF.–Ecoute, Edouard; si je reste ici et n’y vais point, je vous ferai tous pendre pour y avoir été.

POINS.–En vérité, Côtelettes.

FALSTAFF.–Veux-tu en être, Hal?

HENRI.–Qui! moi, voler! Moi, aller faire le brigand? Non pas moi, sur ma foi!

FALSTAFF.–Tiens, tu n’as en toi rien d’un honnête homme, d’un homme de coeur, d’un bon camarade; tu n’es pas sorti du sang royal; tiens, si tu n’oses pas tenir pour dix schellings 13.

Note 13: (retour) Thou camest not of the blood royal, if thou darest not stand for ten shillings. Jeu de mots sur royal ou reale, qui signifiait aussi une monnaie de la valeur de dix schellings.

HENRI.–A la bonne heure, je ferai donc, une fois dans ma vie, un coup de tête.

FALSTAFF.–Voilà ce qui s’appelle parler.

HENRI.–Eh bien, arrive ce qui voudra, je garde la maison.

FALSTAFF.–Sur mon Dieu, s’il en est ainsi, je conspire quand tu seras roi.

HENRI.–Je ne m’en soucie guère.

POINS.–Sir John, je t’en prie, laisse-nous seuls un moment le prince et moi; je lui donnerai de si bonnes raisons pour cette expédition, qu’il y viendra.

FALSTAFF.–A la bonne heure: puisses-tu avoir l’esprit de persuasion, et lui l’intelligence du profit! afin que ce que tu diras puisse le toucher, et que ce qu’il entendra, il puisse le croire, et afin que le prince véritable puisse (par récréation) devenir un faux voleur; car les pauvres abus de ce siècle ont bien besoin de protection. Adieu, vous me retrouverez à Eastcheap.

HENRI.–Adieu, printemps passé; adieu, été de la Toussaint.

(Falstaff sort.)

POINS.–Allons, mon bon, doux et gracieux seigneur, montez à cheval demain avec nous. J’ai une farce à jouer que je ne saurais arranger tout seul. Falstaff, Bardolph, Peto et Gadshill dévaliseront ces hommes que nous sommes à guetter. Ni vous, ni moi, n’y serons; et quand ils auront leur butin, si entre vous et moi nous ne les volons pas à notre tour, je veux que vous m’abattiez la tête de dessus les épaules.

HENRI.–Mais comment ferons-nous pour nous séparer d’eux au moment du départ?

POINS.–Quoi! nous ne partirons qu’avant ou après eux, et nous leur fixerons un rendez-vous, auquel nous serons les maîtres de manquer. Alors ils s’aventureront tout seuls à faire cet exploit, et ils ne l’auront pas plutôt accompli, que nous tomberons sur eux.

HENRI.–Oui, mais il est probable qu’ils nous reconnaîtront à nos chevaux, à nos habits, enfin à toutes sortes d’indices.

POINS.–Bah! d’abord ils ne verront pas nos chevaux, je les attacherai dans le bois; nous changerons de masques dès que nous les aurons quittés; et de plus, mon cher, j’ai pour l’occasion, des fourreaux de bougran dont nous couvrirons nos vêtements qu’en effet ils connaissent.

HENRI.–Mais j’ai peur aussi qu’ils ne soient trop forte partie pour nous.

POINS.–Oh! pour cela, il y en a deux dont je réponds comme des plus fieffés poltrons qui aient jamais tourné le dos; et pour le troisième, s’il se bat plus longtemps que de raison, je renonce au métier des armes.–Le bon de cette plaisanterie sera d’entendre après les inconcevables mensonges que nous débitera ce gros coquin, lorsque nous nous retrouverons à souper: comme quoi il s’est battu avec une trentaine au moins, quelles parades il a faites, quels coups il a allongés, quels dangers il a courus; notre divertissement sera de le mettre en défaut.

HENRI.–En bien, j’irai avec toi; va nous préparer tout ce qui est nécessaire, et puis retrouve-toi ce soir à Eastcheap; j’y souperai, adieu.

POINS.–Adieu, mon prince.

(Il sort.)

HENRI.–Je vous connais tous; et veux bien pour un temps favoriser les caprices déréglés de votre oisiveté. En cela je continuerai à imiter le soleil qui permet quelquefois aux nuages impurs et contagieux de dérober sa beauté à l’univers, afin que lorsqu’il lui plaira de redevenir lui-même, le monde, après en avoir été privé, le voie avec plus d’admiration reparaître tout à coup à travers les noires et hideuses vapeurs qui avaient paru le suffoquer. Si l’année entière se passait en jours de congé, les jeux seraient bientôt aussi ennuyeux que le travail. Mais quand ils ne viennent que de temps à autre, ils reviennent toujours désirés; rien ne plaît que ce qui n’arrive pas communément. Ainsi quand je rejetterai ces habitudes déréglées, et que je payerai la dette que je n’ai jamais reconnue, autant mes promesses auront été au-dessous de ma conduite, autant je tromperai l’attente des hommes; et telle qu’un métal brillant sur un fond obscur, ma réforme, dont l’éclat sera rehaussé par mes fautes, paraîtra plus méritoire, et attirera plus de regards que le mérite qu’aucune tache ne fait ressortir. Ainsi je veux faillir de manière à me servir habilement de mes fautes, lorsque ensuite je regagnerai le temps perdu au moment où on y comptera le moins.

(Il sort.)

 

SCÈNE III

Autre appartement du palais.

Entrent LE ROI HENRI, NORTHUMBERLAND, WORCESTER, HOTSPUR, SIR W. BLOUNT et autres personnages.

 

LE ROI.–Mon sang a été trop calme et trop froid, de ne pas bouillir à cet indigne affront: c’est ainsi que vous avez pensé, et en conséquence vous foulez ma patience aux pieds. Mais soyez bien sûrs que désormais je serai ce que je suis par mon rang puissant et redoutable, plutôt que de me livrer à mon caractère, qui a été jusqu’ici coulant comme l’huile, doux comme un jeune duvet, et m’a fait perdre ainsi mes titres au respect que les âmes orgueilleuses ne rendent jamais qu’aux orgueilleux.

WORCESTER.–Notre maison, mon souverain, n’a guère mérité qu’on déployât sur elle la verge du pouvoir, de ce même pouvoir que nos propres mains ont aidé à devenir si imposant.

NORTHUMBERLAND.–Seigneur…

LE ROI.–Worcester, va-t’en: car je vois dans tes yeux l’audace de la désobéissance.–Oh! monsieur! votre maintien est trop arrogant, trop impérieux, et la majesté royale ne se laisserait pas plus longtemps insulter par le froncement de sourcils d’un serviteur. Vous avez toute liberté de vous retirer: quand nous aurons besoin de vos services et de vos conseils, nous vous ferons appeler. (Worcester sort.A Northumberland.) Vous vouliez parler.

NORTHUMBERLAND.–Oui, mon bon seigneur: ces prisonniers, demandés au nom de Votre Altesse, et que Henri Percy a faits ici près de Holmedon, n’ont pas été, à ce qu’il assure, refusés d’une manière aussi positive qu’on l’a rapporté à Votre Majesté. C’est donc à l’envie, ou bien à une méprise, qu’on doit attribuer cette faute, et non pas à mon fils.

HOTSPUR.–Mon souverain, je n’ai point refusé de prisonniers; mais je me rappelle que, le combat fini, au moment où je me sentais desséché par les fureurs de l’action et l’excès de la fatigue; lorsque, faible et hors d’haleine, je m’appuyais sur mon épée, il vint à moi un certain lord, propre, élégamment paré, frais comme un marié, et le menton nouvellement fauché, offrant l’aspect d’un champ de chaume après la moisson; il était parfumé comme une lingère. Entre son pouce et l’index, il tenait une petite boite de senteur que de temps en temps il portait et ôtait à son nez, qui en reniflait d’humeur, quand je m’approchai de lui 14. Et en même temps il ne cessait de sourire et de babiller; et comme les soldats passaient près de lui, emportant les corps morts, il les traitait d’impertinents coquins et de mal-appris, de venir apporter ainsi un sale et vilain cadavre entre le vent et sa grandeur. Il me questionna en termes arrangés et d’un ton de jolie femme: entre autres choses, il me demanda mes prisonniers au nom de Votre Majesté. Moi, dans ce moment, tout irrité, avec mes blessures refroidies, de me sentir ainsi harcelé par un perroquet, dans mon ressentiment et mon impatience, je lui répondis, sans y faire attention, je ne sais pas quoi… qu’il les aurait ou qu’il ne les aurait pas: car il me mettait en fureur quand il venait si sautillant, sentant si bon, me parler dans le langage d’une femme de chambre de cour, de canons, de tambours et de blessures; me dire, Dieu sait à quel propos, qu’il n’y avait rien au monde de si admirable que le spermaceti pour des contusions internes… et que c’était grand’pitié qu’on allât déterrer, dans les entrailles de la terre innocente, ce traître de salpêtre qui a détruit lâchement plus d’un bon et robuste compagnon, et que sans ces détestables armes à feu il aurait été guerrier comme les autres. C’est, je vous le dis, mon prince, à ce plat bavardage, aux propos décousus qu’il me tenait, que je répondis indirectement; et je vous en conjure, que son rapport ne soit pas regardé ici comme d’assez de valeur pour m’accuser, et venir se mettre entre mon attachement et votre haute Majesté.

Note 14: (retour) Who there with angry, When I next came there Took it in snuff.Take in snuff répond à ce que nous appelons se sentir monter la moutarde au nez. Hotspur joue ici sur l’expression, et prétend que le nez du lord qui respirait cette odeur, took it in snuff, le prenait en guise de tabac; ce qui veut dire aussi: le prenait avec colère, angry.

BLOUNT.–En considérant les circonstances, mon bon seigneur, tout ce qu’Henri Percy aura dit à un pareil personnage, en pareil lieu, et dans un pareil moment, peut bien, avec tout ce qu’on vous a rapporté, périr dans un juste oubli, sans jamais être relevé pour lui nuire, ou fonder aucun motif d’accusation; ce qu’il a dit alors, il le désavoue maintenant.

LE ROI.–Mais cependant il refuse encore ses prisonniers, à moins que l’on n’accepte ses réserves, ses conditions, qui sont que nous payerons sur-le-champ, à nos frais, la rançon de son beau-frère, de l’extravagant Mortimer 15, qui, sur mon âme, a volontairement livré la vie des soldats qu’il a menés au combat contre cet indigne magicien et damné Glendower 16 dont la fille, à ce que nous apprenons, vient tout récemment d’épouser le comte des Marches 17. Ainsi nous viderons nos coffres pour racheter un traître et le remettre dans le pays; nous irons solder la trahison, et traiter avec la peur quand elle s’est perdue et livrée elle-même! Non, qu’il périsse de faim sur les montagnes stériles! Jamais je ne regarderai comme mon ami l’homme dont la voix me demandera de dépenser un penny pour délivrer et faire rentrer dans mes États le rebelle Mortimer.

Note 15: (retour) Edmond Mortimer, comte des Marches, n’était pas le beau-frère, mais le neveu d’Hotspur, par la femme de celui-ci, soeur de Roger Mortimer, père d’Edmond. Dans la première scène du troisième acte Mortimer, en parlant de lady Percy, femme d’Hotspur, l’appelle sa tante.

Note 16: (retour) Owen Glendower, ou Glindour Dew, du lieu de sa naissance (Glindourure, sur les bords de la Dee), était fils d’un gentilhomme du pays de Galles; il avait d’abord étudié à Londres pour suivre la carrière du barreau; mais n’ayant pu obtenir justice de lord Ruthwen, qui lui retenait les terres provenant de l’héritage de son père, il résolut de se la faire par les armes, ravagea les propriétés du lord, emmena ses bestiaux, tua ses vassaux, et finit par le faire prisonnier lui-même. Il parvint à une telle puissance qu’il se fit en 1402 couronner prince de Galles. Il fut mêlé à tous les troubles qui désolèrent le règne de Henri IV; et, après des succès divers, mais qui le laissaient toujours sur pied et toujours redoutable, il fut enfin totalement défait et réduit à vivre dans les bois et dans les cavernes; il y mourut de misère en 1420. Il était regardé comme magicien.

Note 17: (retour) Hollinshed et les autres chroniqueurs ont parlé de ce prétendu mariage.

HOTSPUR.–Le rebelle Mortimer! C’est par les hasards seuls de la guerre, mon souverain, qu’il est tombé entre les mains de l’ennemi, et il suffit d’une seule langue pour faire parler en témoignage de cette vérité toutes ses blessures comme autant de bouches. Ces blessures qu’il a reçues en brave, lorsque sur les bords de la douce Severn, seul contre seul, fer contre fer, il a passé la meilleure partie d’une heure à faire échange de courage avec le puissant Glendower. Trois fois ils ont repris haleine, et trois fois, d’un mutuel accord, ils ont bu les eaux de la rapide Severn, qui, effrayée alors de leurs sanguinaires regards, a fui pleine de crainte à travers ses roseaux tremblants, et a caché sa tête ondoyante dans les profondeurs de son lit tout ensanglanté par ces valeureux combattants. Jamais une politique basse et corrompue ne colora ses oeuvres de blessures si mortelles, et jamais le noble Mortimer n’eût pu en recevoir un si grand nombre, le tout volontairement. Qu’on ne le flétrisse donc pas du nom de rebelle.

LE ROI.–Tu le montres ce qu’il n’est pas, Percy, tu le montres ce qu’il n’est pas: jamais il ne s’est mesuré avec Glendower. Je te dis, moi, qu’il aurait aussi volontiers risqué de se trouver tête à tête avec le diable, qu’en face d’Owen Glendower. N’as-tu pas honte?–Mais, jeune homme, que désormais je ne vous entende plus dire un mot de Mortimer. Envoyez-moi vos prisonniers par la voie la plus prompte, ou vous aurez de mes nouvelles d’une manière qui pourra vous déplaire.–Milord Northumberland, vous pouvez partir avec votre fils.–Envoyez-nous vos prisonniers, ou vous en entendrez parler.

(Sortent le roi, Blount et la suite.)

HOTSPUR.–Et quand le diable voudrait rugir ici pour les avoir, je ne les enverrai pas.–Je veux le suivre à l’instant, et le lui dire; je veux soulager mon coeur, fût-ce au péril de ma tête.

NORTHUMBERLAND.–Quoi, tout ivre de colère?–Arrêtez et attendez un moment. Voici votre oncle.

(Entre Worcester.)

HOTSPUR.–Ne plus parler de Mortimer! mordieu! j’en parlerai. Et que mon âme n’ait jamais miséricorde si je ne me joins pas à lui! Oui, j’épuiserai en sa faveur toutes ces veines, je répandrai tout mon sang le plus précieux goutte à goutte sur la poussière, ou j’élèverai Mortimer, qu’on foule aux pieds, aussi haut que ce roi oublieux, cet ingrat et pervers Bolingbroke.

NORTHUMBERLAND, à Worcester.–Mon frère, le roi a fait perdre la raison à votre neveu.

WORCESTER.–Qui donc a allumé toute cette fureur depuis que je suis sorti?

HOTSPUR.–Il veut réellement avoir tous mes prisonniers, et lorsque je suis venu à lui reparler de la rançon du frère de ma femme, ses joues ont pâli, et il a tourné sur moi un oeil de mort; il tremblait au seul nom de Mortimer.

WORCESTER.–Je ne puis le blâmer. Mortimer n’a-t-il pas été déclaré publiquement par Richard, qui aujourd’hui n’est plus, le plus proche du trône après lui?

NORTHUMBERLAND.–Rien n’est plus vrai; j’ai entendu la déclaration: ce fut lorsque notre malheureux roi (Dieu veuille nous pardonner nos torts envers lui!) partit pour son expédition d’Irlande; il y fut intercepté, et n’en revint que pour être déposé, et bientôt après assassiné.

WORCESTER.–Et à cause de cette mort, la voix générale de l’univers nous diffame et parle de nous avec opprobre.

HOTSPUR.–Mais, doucement, je vous en prie; le roi Richard a donc déclaré mon frère, Edmond Mortimer, l’héritier de la couronne?

NORTHUMBERLAND.–Il l’a déclaré; moi-même je l’ai entendu.

HOTSPUR.–Vraiment, je ne puis blâmer le roi, son cousin, de désirer qu’il meure de faim sur les montagnes stériles. Mais sera-t-il dit que vous, qui avez posé la couronne sur la tête de cet homme ingrat, et qui, pour son profit, portez la tache détestable d’un assassinat payé…. sera-t-il dit que vous subissiez patiemment un déluge de malédictions, en demeurant simplement des agents de meurtre, des instruments secondaires, les cordes, l’échelle, ou plutôt le bourreau….–Oh! pardonner si je descends si bas pour vous montrer en quel rang et en quelle catégorie vous vous placez sous ce roi artificieux.–N’avez-vous pas de honte, qu’on puisse raconter à nos temps, ou étaler un jour dans les chroniques, que des hommes de votre noblesse et de votre puissance se sont engagés tous deux dans une cause injuste (comme, Dieu vous le pardonne! vous l’avez fait tous deux), pour abattre Richard, cette douce et belle rose, et planter à sa place cette épine, ce chardon, ce Bolingbroke? Et pour comble d’opprobre, sera-t-il dit encore que vous aurez été joués, écartés, rejetés par celui pour qui vous vous êtes soumis à toutes ces ignominies? Non, il est temps encore de racheter vos honneurs perdus, et de vous rétablir dans l’estime de l’univers. Vengez-vous des insultants et dédaigneux mépris de ce roi orgueilleux, jour et nuit occupé des moyens de se débarrasser de sa dette envers vous; dût votre mort en être le sanglant payement…. je vous dis donc….

WORCESTER.–C’est assez, cousin, n’en dites pas davantage: à l’instant même je vais vous ouvrir un livre secret, où du rapide coup d’oeil de la colère vous allez lire des projets profonds et dangereux, aussi pleins de périls et d’audace qu’il en faut pour traverser, sur une lance mal assurée, un torrent mugissant à grand bruit.

HOTSPUR.–Si l’on y tombe, bonsoir, il faut périr ou nager.–Étendez le danger du couchant à l’aurore, que l’honneur le traverse du nord au midi, et mettez-les aux prises.–Oh! le sang remue bien davantage à réveiller un lion qu’à lancer un lièvre.

NORTHUMBERLAND.–Voilà que l’idée de quelques grands exploits lui fait perdre toute patience.

HOTSPUR.–Par le ciel, il me semble que ce serait un saut facile que d’aller sur la face pâle de la lune enlever d’un coup la gloire brillante, ou de plonger dans les profondeurs de la mer, là ou jamais la sonde n’a touché le sol, pour y ressaisir par les cheveux la gloire engloutie, en telle sorte que celui qui la retirerait de là pût posséder sans rival tous les honneurs qu’elle accorde; mais ne me parlez pas d’une association de deux demi-visages.

WORCESTER.–Le voilà qui embrasse un monde de fantômes, mais où ne se trouve pas la réalité dont il devrait s’occuper.–Cher cousin, donnez-moi un moment d’audience.

HOTSPUR.–Ah! je vous demande pardon.

WORCESTER.–Ces nobles Écossais qui sont prisonniers….

HOTSPUR.–Je les garderai tous. Par le ciel, il n’aura pas un seul Écossais de ceux-là. Non, lui fallût-il un Écossais pour sauver son âme, il ne l’aura pas. Par mon bras, je les garderai tous.

WORCESTER.–Vous vous jetez de côté et d’autre, et vous ne prêtez pas la moindre attention à mes desseins.–Ces prisonniers, vous les garderez.

HOTSPUR.–Oui, je les garderai, cela est positif.–Il a dit qu’il ne rachèterait pas Mortimer! Il a défendu à ma langue de nommer Mortimer! Mais je l’attraperai au moment où il sera endormi, et dans son oreille je crierai tout à coup: Mortimer! Quoi! j’aurai un oiseau qui sera instruit à ne dire que Mortimer, et je le lui donnerai, pour tenir sa colère toujours en mouvement.

WORCESTER.–Écoutez donc, cousin; un mot.

HOTSPUR.–Je fais ici le serment solennel de n’avoir d’autre étude que de chercher les moyens de vexer et de tourmenter sans cesse ce Bolingbroke. Et ce ferrailleur de tavernes, son prince de Galles…. n’était que j’ai dans l’idée que son père ne l’aime pas et serait bien aise qu’il lui arrivât quelque malheur, je voudrais qu’il s’empoisonnât avec un pot de bière.

WORCESTER.–Adieu, cousin; je vous parlerai lorsque vous serez mieux disposé à m’écouter.

NORTHUMBERLAND.–Eh quoi, quelle mouche te pique et quel fou impatient es-tu donc de t’emporter ainsi dans des colères de femme, sans pouvoir prêter l’oreille à d’autres voix que la tienne?

HOTSPUR.–Tenez, voyez-vous, je suis fustigé, fouetté de verges, déchiré d’épines, piqué des fourmis quand j’entends parler de ce vil politique, de ce Bolingbroke. Du temps de Richard…. Comment appelez-vous cet endroit?… que le diable l’emporte!…. C’est dans le comté de Glocester…. là, au château du duc, de son imbécile d’oncle, son oncle d’York…. ce fut là que je fléchis pour la première fois le genou devant ce roi des sourires, ce Bolingbroke, au moment où vous reveniez avec lui de Ravenspurg.

NORTHUMBERLAND.–C’était au château de Berkley.

HOTSPUR.–Oui, c’est là même!…. Eh bien, quelle quantité de politesses sucrées me fit alors ce chien couchant! voyez,…. quand sa fortune, encore au berceau, aurait grandi. Et…. mon aimable Henri Percy…. et, cher cousin… Oh! que le diable emporte de pareils fourbes!–Dieu veuille me pardonner! Bon oncle, dites votre affaire, j’ai fini.

WORCESTER.–Non, si vous n’avez pas fini, continuez; nous attendrons votre loisir.

HOTSPUR.–J’ai fini, sur ma parole.

WORCESTER.–Allons, revenons encore une fois à vos prisonniers écossais. Rendez-leur la liberté sur-le-champ et sans rançon, et que le fils de Douglas soit votre seul agent pour lever une armée en Écosse. Ce qui, à raison de diverses causes que je vous expliquerai par cet écrit, sera, soyez-en certain, aisément accompli. (A Northumberland.) Vous, milord, tandis que votre fils sera employé, comme je viens de le dire, en Écosse, vous vous insinuerez adroitement dans le coeur de ce noble prélat, le meilleur de nos amis, l’archevêque.

NORTHUMBERLAND.–D’York, n’est-ce pas?

WORCESTER.–Lui-même, lui qui supporte avec peine la mort que son frère le lord Scroop a subie à Bristol. Je ne parle pas ici par conjectures; je ne dis pas ce que je pense qui pourrait être, mais ce que je sais qui est médité, conçu, déjà réduit en plan, et n’attend que les premiers regards de l’occasion propre à le faire éclore.

HOTSPUR.–Je pressens le tout. Sur ma vie, cela réussira.

NORTHUMBERLAND.–Toujours tu lâches la meute avant que la chasse soit ouverte.

HOTSPUR.–Quoi? Il n’est pas possible que ce plan ne soit excellent. Et ensuite l’armée d’Écosse et d’York!…. Ah! elles se joindront à Mortimer.

WORCESTER.–C’est ce qui arrivera.

HOTSPUR.–Sur ma foi, c’est un projet merveilleusement imaginé.

WORCESTER.–Et nous n’avons pas peu de raisons de nous hâter. Il s’agit de sauver nos têtes en nous mettant à la tête d’une armée 18; car nous aurions beau nous conduire aussi modestement que nous pourrions, le roi se croira toujours notre débiteur, et pensera que nous nous jugeons mal récompensés, jusqu’à ce qu’il ait trouvé moyen de nous payer complétement; et voyez déjà comme il commence à nous retrancher toute marque d’amitié.

Note 18: (retour) To save our heads by raising of a head:
Head, armée, corps de troupes.

HOTSPUR.–C’est un fait, c’est un fait. Nous serons vengés de lui.

WORCESTER.–Cousin, adieu.–N’avancez dans cette entreprise qu’autant que mes lettres vous indiqueront la route que vous avez à suivre. Quand l’occasion sera mûre, et elle va l’être incessamment, je me rendrai secrètement près de Glendower et du lord Mortimer; c’est là que vous et Douglas et toutes nos forces, d’après mes mesures, se trouveront à la fois heureusement réunies; et alors nos bras vigoureux seront chargés de nos fortunes, maintenant incertaines entre nos mains.

NORTHUMBERLAND.–Adieu, mon bon frère. Nous réussirons, j’en ai la confiance.

HOTSPUR.–Adieu, mon oncle. Oh! que les heures puissent amener promptement l’instant où les champs de bataille, les coups, les gémissements, applaudiront à nos jeux!

FIN DU PREMIER ACTE.

ACTE DEUXIÈME

 

SCÈNE I

Rochester.–Une cour d’auberge.

Entre UN VOITURIER avec une lanterne à la main.

 

PREMIER VOITURIER.–Holà! ho! s’il n’est pas quatre heures du matin, je veux que le diable m’emporte. Le chariot paraît déjà au-dessus de la cheminée neuve, et notre cheval n’est pas encore chargé. Allons, garçon!

LE VALET D’ÉCURIE, derrière le théâtre.–On y va, on y va.

PREMIER VOITURIER.–Oh! je t’en prie, Thomas, bats-moi bien la selle de Cut, et mets un peu de bourre dans les pointes; car la pauvre rosse est écorchée sur les épaules que cela passe la permission.

(Entre un autre voiturier.)

SECOND VOITURIER.–Les pois et les fèves sont humides ici comme le diable, et voilà le moyen tout juste de donner des tranchées à ces pauvres rosses. Cette maison-ci est toute sens dessus dessous depuis que Robin le palefrenier est mort.

PREMIER VOITURIER.–Le pauvre garçon n’a pas eu un moment de joie depuis que les avoines ont augmenté de prix; ça lui a donné le coup de la mort.

SECOND VOITURIER.–Je crois que cette auberge-ci est pour les puces la plus infâme qu’il y ait sur la route de Londres. J’en suis piqueté comme une tanche.

PREMIER VOITURIER.–Comme une tanche? Par la messe, je ne crois pas que roi dans la chrétienté puisse être mieux mordu que je ne l’ai été depuis le premier chant du coq.

SECOND VOITURIER.–Je le crois bien, ils ne vous donnent jamais de pot; cela fait qu’on lâche l’eau dans la cheminée, et les puces s’engendrent dans vos chambres par fourmilières.

PREMIER VOITURIER.–Allons, garçon, allons donc, dépêche, et puisses-tu être pendu, allons donc!

SECOND VOITURIER.–J’ai un jambon et deux balles de gingembre à rendre à Londres aussi loin que Charing-Cross.

PREMIER VOITURIER.–Ventrebleu! j’ai là des dindons, dans mon panier, qui meurent presque de faim. Holà, garçon! que la peste te crève! N’as-tu donc pas des yeux dans la tête? Es-tu sourd? Que je sois un coquin, s’il n’est pas vrai que j’aurais autant de plaisir à te fendre la caboche qu’à boire un verre de vin. Viens donc te faire pendre; n’as-tu pas de conscience?

(Entre Gadshill.)

GADSHILL.–Bonjour, voiturier. Quelle heure est-il?

PREMIER VOITURIER.–Je crois qu’il est deux heures.

GADSHILL.–Je t’en prie, prête-moi ta lanterne pour aller voir mon cheval dans l’écurie.

PREMIER VOITURIER.–Doucement, je vous en prie; nous savons, ma foi, un tour qui en vaut deux comme celui-là.

GADSHILL, au second voiturier.–Je t’en prie, prête-moi la tienne.

SECOND VOITURIER.–Ha! et quand cela, dis-moi donc! Prête-moi ta lanterne, dit-il; par ma foi, je te verrai bien pendre auparavant.

GADSHILL.–Voituriers, à quelle heure comptez-vous arriver à Londres?

SECOND VOITURIER.–Assez tôt pour nous coucher à la chandelle, je t’assure. Allons, voisin Mugs, il nous faut aller réveiller ces messieurs; ils viendront de compagnie; car ils sont bien chargés.

(Les voituriers s’en vont.)

GADSHILL.–Hé! holà, garçon!

LE GARÇON, derrière le théâtre.–Prêt à la main, dit le filou.

GADSHILL.–C’est comme qui dirait: Prêt à la main, dit le garçon, car tu ne diffères pas plus, d’un coupeur de bourses que celui qui dirige ne diffère de celui qui travaille. C’est toi qui arranges le complot.

LE GARÇON.–Bonjour, monsieur Gadshill; c’est toujours ce que je vous ai dit hier au soir. Nous avons ici un certain franc tenancier des bruyères de Kent, qui a apporté avec lui trois cents marcs d’or. Je l’ai entendu moi-même le dire à souper à une personne de sa compagnie, à une espèce d’inspecteur qui a aussi beaucoup de bagage; Dieu sait ce que c’est. Ils sont déjà levés et demandent des oeufs et du beurre; ils vont partir tout à l’heure.

GADSHILL.–Mon garçon, s’ils ne rencontrent pas les clercs de Saint-Nicolas 19, je te donne ce cou que voilà.

LE GARÇON.–Non; je n’en veux point: garde-le, je t’en prie, pour le bourreau, car je sais que tu honores saint Nicolas aussi sincèrement qu’un coquin le peut faire.

GADSHILL.–Que viens-tu me chanter avec ton bourreau? Si jamais je suis pendu, nous serons une grosse paire de pendus; car si on me pend, le vieux sir Jean sera pendu avec moi, et tu sais bien qu’il n’est pas étique.–Bah! il y a encore d’autres Troyens 20 qui, pour le seul plaisir de se divertir, veulent bien se prêter à faire honneur à la profession: des gens qui, si on venait à mettre le nez dans nos affaires, se chargeraient, pour leur propre réputation, de tout arranger. Ce n’est pas avec de la canaille de voleurs à pied, de ces estafiers à vous arrêter pour six sous, et ces crânes à moustaches, la trogne rougie de bière, que je suis associé; mais c’est avec de la noblesse, des gens tranquilles, des bourgmestres, de grands propriétaires, gens qui peuvent soutenir la gageure, plus prêts à frapper qu’à parler, plus prêts à parler qu’à boire, plus prêts à boire qu’à prier; et cependant je mens, car ils ne font autre chose que de prier leur sainte, qui est la bourse du public; la prier? non, c’est plutôt la piller, car ils sont toujours à lui courir sus pour en garnir leurs bottes 21. Nous volons comme dans un château, tête levée; nous savons la recette de la poudre de fougère; nous marchons invisibles 22.

Note 19: (retour) Saint Nicholas’ clerks, les clercs ou les chevaliers de Saint-Nicolas était le nom que se donnaient les voleurs; Nicolas, ou Old Nick était, en termes d’argot, le nom du diable.

Note 20: (retour) TroyensCorinthiens, noms d’argot pour les libertins.

Note 21: (retour) Make her their boots (font d’elle leur butin). Le jeu de mots roule sur boots, butin, et boots, bottes: il a fallu, pour le conserver, s’écarter un peu du sens littéral.

Note 22: (retour) Gadshill, sur la route de Kent, était un lieu renommé pour la quantité de vols qui s’y commettaient. Shakspeare en a donné le nom à celui de ses personnages qui paraît être en possession d’exploiter le poste.

LE GARÇON.–Quoi! c’est la bourse du public qui garnit leurs bottes? les garantiront-elles mieux de l’eau dans les mauvais chemins?

GADSHILL.–Oui, oui, car la justice s’est chargée de les cirer.

LE GARÇON.–Sur ma foi, je crois que c’est plutôt à la nuit que vous êtes redevables de marcher invisibles, qu’à la poudre de fougère.

GADSHILL.–Donne-moi la main; tiens, tu auras part à notre butin comme je suis un homme, vrai.

LE GARÇON.–Oh! non, promettez-la-moi plutôt comme vous êtes un fourbe de voleur.

GADSHILL.–Laisse donc, est-ce que homo n’est pas le vrai nom de tous les hommes. Dis au valet de faire sortir mon cheval de l’écurie; adieu, maroufle crotté.

(Ils sortent.)

 

SCÈNE II

Le grand chemin près de Gadshill.

Entrent LE PRINCE HENRI avec POINS, BARDOLPH ET PETO à quelque distance.

 

POINS.–Allons, cachez-moi, cachez-moi. Je viens d’emmener le cheval de Falstaff, et il est là de colère à crever comme un velours gommé.

HENRI.–Serre-toi contre moi.

(Entre Falstaff.)

FALSTAFF.–Poins! Poins! Que le diable emporte Poins!

HENRI.–Paix, maudit sac à lard: quel vacarme fais-tu donc là?

FALSTAFF.–Hal, où est Poins?

HENRI.–Il est monté jusqu’au haut de la colline; je vais te l’aller chercher.

(Il feint d’y aller.)

FALSTAFF.–Il faut que je sois maudit pour toujours voler en compagnie de ce filou-là. Le scélérat a emmené mon cheval et l’a attaché je ne sais où. Si j’avance seulement sur mes jambes de quatre pieds carrés je vais perdre haleine. Allons, je ne doute plus que malgré tout je ne meure de ma belle mort, si j’échappe la corde pour avoir tué ce fripon-là. Il y a vingt-deux ans que je jure tous les jours et à toutes les heures, de renoncer à sa compagnie, et cependant je suis ensorcelé à ne pouvoir le quitter; oui, je veux être pendu, si le scélérat ne m’a pas donné quelques drogues qui me forcent à l’aimer, cela ne peut être autrement, j’aurai pris quelque drogue. Poins! Hal!–Peste soit de vous deux.–Bardolph! Peto!–Je mourrai plutôt de faim que de faire un pas de plus pour voler. S’il n’est pas vrai que j’aimerais autant devenir honnête homme et quitter ces drôles-là, que de boire un verre de vin, je veux être le plus fieffé maraud qui ait jamais mâché avec une dent. Huit toises de chemin raboteux sont autant pour moi que soixante et dix milles; et ces scélérats au coeur de pierre le savent bien! C’est une malédiction quand les voleurs ne savent pas se garder fidélité les uns aux autres. (On siffle, il répond.) La peste vous crève tous tant que vous êtes; donnez-moi mon cheval et allez vous faire pendre.

HENRI.–Tais-toi, grosse bedaine; couche-toi là, colle ton oreille à la terre et écoute si tu n’entends pas le trot de quelques voyageurs qui s’approchent.

FALSTAFF.–Avez-vous ici des leviers pour me relever quand je serai par terre? Ventrebleu! je ne charrierais pas une autre fois ma pauvre viande si loin à pied pour tout l’or qui est dans le trésor de ton père. Que diable prétends-tu en me tenant de la sorte le bec dans l’eau?

HENRI.–Tu ne sais pas ce que tu dis; on ne te tient pas le bec dans l’eau, mais le pied à terre 23.

FALSTAFF.–Je t’en prie, mon bon prince Hal, aide-moi à ravoir mon cheval, mon cher fils de roi.

HENRI.–Laissez-moi donc tranquille, maraud. Suis-je votre palefrenier?

FALSTAFF.–Va-t’en te pendre, toi, avec ta jarretière d’héritier présomptif 24. Va, si je suis pris, je te chargerai pour la peine.–Si je ne fais pas faire sur vous tous des ballades qu’on chantera sur les airs du coin, je veux qu’un verre de vin d’Espagne me serve de poison. Quand on pousse la plaisanterie si loin, et à pied encore, je la déteste.

Note 23: (retour)FALSTAFF. What a plague mean ye, to colt me thus?

LE PRINCE. Thou liest, thou art not colted, thou art uncolted. To colt signifie berner, jouer; to uncolt, désarçonner. Il a fallu s’écarter du sens pour en conserver un à la plaisanterie du prince, qui n’existe en anglais que par le jeu de mots.

Note 24: (retour) Il peut se pendre avec ses jarretières, expression proverbiale en anglais, pour désigner un coquin.

(Entre Gadshill.)

GADSHILL.–Arrête là.

FALSTAFF.–Aussi fais-je, dont bien me fâche.

POINS.–Oh! c’est notre chien d’arrêt; je reconnais sa voix.

(Entre Bardolph.)

BARDOLPH.–Quelles nouvelles?

GADSHILL.–Enveloppez-vous, enveloppez-vous; vite, mettez vos masques: voilà l’argent du roi qui descend la montagne et qui va au trésor royal.

FALSTAFF.–Tu en as menti, maraud; il va à la taverne du roi.

GADSHILL.–Il y en a assez pour nous remonter tous tant que nous sommes.

FALSTAFF.–A la potence.

HENRI.–Vous quatre, vous les attaquerez dans la petite ruelle. Ned, Poins et moi, nous allons nous placer plus bas; s’ils vous échappent, alors ils tomberont dans nos mains.

PETO.–Mais combien sont-ils?

GADSHILL.–Environ huit ou dix.

FALSTAFF.–Morbleu! ne sera-ce pas eux qui nous voleront?

HENRI.–Quoi! si poltron que cela, sir Jean de la Panse?

FALSTAFF.–A la vérité, je ne suis pas Jean de Gaunt 25, votre grand-père; mais je ne suis pas poltron non plus, Hal.

Note 25: (retour) John of gaunt: on se rappelle que gaunt veut dire maigre.

HENRI.–On le verra à l’épreuve.

POINS.–Ami Jack, ton cheval est derrière la haie; quand tu le voudras, tu le trouveras là; adieu, et tiens ferme.

FALSTAFF.–A présent, je n’ai plus le coeur de le tuer, quand je devrais être pendu.

HENRI.–Ned, où sont nos déguisements?

POINS.–Ici tout près: écartons-nous.

FALSTAFF.–Maintenant, mes maîtres, c’est au plus heureux à se faire sa part: chacun à sa besogne.

(Entrent les voyageurs.)

LES VOYAGEURS.–Allons, voisin; le garçon conduira nos chevaux en descendant la colline, et nous irons à pied quelque temps pour nous dégourdir les jambes.

LES VOLEURS.–Arrête!

LES VOYAGEURS.–Jésus, ayez pitié de nous!

FALSTAFF.–Frappez, jetez-les sur le carreau, coupez la gorge à ces coquins-là. Ah! infâmes fils de chenilles, maudits mangeurs de jambons! Ils nous détestent, mes enfants; terrassez-les; dépouillez-les de leur toison.

LES VOYAGEURS.–Oh! nous sommes ruinés, perdus sans ressource, nous et tout ce que nous avons.

FALSTAFF.–Le diable soit de vous, gros coquins; vous, ruinés! non, gros balourds. Je voudrais bien que tout votre argent fût ici. Allons, pièces de lard, marchons. Comment, drôles, ne faut-il pas que les jeunes gens vivent? Vous êtes grands jurés, n’est-ce pas? Nous allons vous faire jurer, sur ma foi.

(Sortent Falstaff et autres, chassant les voyageurs devant eux.)

(Rentrent le prince Henri et Poins.)

HENRI.–Ce sont les voleurs qui ont lié les honnêtes gens: à présent, si nous pouvions à nous deux voler les voleurs et nous en aller ensuite joyeusement à Londres, il y aurait matière à se divertir pour une semaine, de quoi rire un mois, et plaisanter à tout jamais.

POINS.–Tenez-vous coi, je les entends venir.

(Rentrent les voleurs.)

FALSTAFF.–Allons, mes maîtres, faisons le partage, et puis remontons à cheval avant qu’il soit jour.–Si le prince et Poins ne sont pas deux fieffés poltrons, il n’y a pas de justice dans le monde. Non, il n’y a pas plus de coeur dans ce Poins que dans un canard sauvage.

HENRI, accourant sur eux.–Votre argent!

POINS.–Scélérats!

(Tandis qu’ils sont à partager, le prince et Poins fondent sur eux. Falstaff, après un coup ou deux, se sauve ainsi que tous les autres, laissant tout leur butin derrière eux.)

HENRI.–Nous n’avons pas eu grand’peine à l’avoir. Allons, gai, à cheval; les voleurs sont dispersés et si saisis de frayeur, qu’ils n’osent pas même se rapprocher l’un de l’autre; chacun prend son camarade pour un officier de justice. Allons, partons, cher Ned. Falstaff sue à mourir, et en marchant il engraisse ce mauvais sol. Si cela n’était pas si plaisant, j’aurais pitié de lui.

POINS.–Comme il hurlait, le coquin.

(Ils sortent.)

 

SCÈNE III

Warkworth. Un appartement du château.

HOTSPUR entre lisant une lettre.

 

HOTSPUR, lisant.–Quant à moi, milord, je serais bien satisfait de m’y trouver, par l’affection que je porte à votre maison.–Il serait satisfait? Quoi?… Et pourquoi n’y est-il donc pas? par l’affection qu’il porte à notre maison. Il montre bien en ceci qu’il aime mieux sa grange que notre maison.–Voyons, continuons. L’entreprise que vous tentez est dangereuse. Vraiment, cela est certain; mais il est dangereux aussi de prendre froid, de dormir, de boire; mais je vous dis, mon imbécile lord, que dans cette épine, le danger, nous cueillerons cette fleur, la sûreté.–L’entreprise que vous tentez est dangereuse; les amis que vous avez nommés ne sont pas sûrs; les circonstances même ne sont pas favorables, et tout l’ensemble de votre projet n’est pas assez fortement conçu pour contre-balancer la force d’un si puissant adversaire. C’est là votre réponse? c’est là votre réponse? eh bien! je vous réplique, moi, que vous êtes un poltron comme une mauvaise biche, et que vous mentez. Quel imbécile est-ce là? Par le ciel! notre projet est le projet le mieux conçu qui ait jamais été formé. Nos amis sont fidèles et constants. C’est un projet admirable! Ce sont de bons amis, et dont on peut tout attendre: un excellent projet et de bons amis!–Quel coquin au coeur glacé est-ce donc là! Comment, lorsque monseigneur d’York approuve le projet et toute la conduite de l’entreprise?–Mordieu, si ce gredin-là était maintenant sous ma main, je lui casserais la tête avec l’éventail de sa femme.–Mon père n’en est-il pas, mon oncle et moi? Edmond Mortimer, monseigneur d’York et Owen Glendower? N’y a-t-il pas encore les Douglas? N’ai-je pas leurs lettres à tous où ils me promettent de me joindre armés le neuf du mois prochain? Et quelques-uns d’eux n’y sont-ils pas déjà rendus d’avance? Qu’est-ce que c’est donc que ce gredin de païen-là, ce renégat? Oui, vous allez voir que, dans la sincérité de sa poltronnerie et la lâcheté de son coeur, il ira trouver le roi et lui découvrir tous nos desseins. Oh! que ne puis-je me partager et m’assommer de coups pour avoir imaginé de proposer à ce plat de lait écrémé une si honorable entreprise! Qu’il aille se faire pendre; il peut tout déclarer au roi s’il lui plaît: nous sommes préparés. Je partirai cette nuit. (Entre lady Percy.) Eh bien, Kate 26, il faut que je vous quitte dans deux heures.

Note 26: (retour) La femme d’Hotspur s’appelait non pas Catherine, mais Elisabeth, dont Bett est le diminutif. On pourrait penser qu’à cause de Queen Bett, Shakspeare n’aurait pas voulu exposer ce nom aux familiarités un peu brutales de Hotspur, si Hollinshed qu’il suit constamment ne donnait à lady Percy le nom d’Éléonore.

LADY PERCY.–O mon cher lord, pourquoi demeurez-vous ainsi seul? Par quelle offense ai-je mérité d’être, depuis quinze jours, une épouse bannie de la couche de mon Henri? Dis-moi, mon bien-aimé, quelle est la cause qui t’ôte l’appétit, les plaisirs et ton précieux sommeil? Pourquoi tiens-tu tes yeux attachés à la terre? Pourquoi tressailles-tu si souvent lorsque tu es assis seul? Pourquoi la fraîcheur de ton teint s’est-elle flétrie? Pourquoi abandonnes-tu ce qui m’appartient et les droits que j’ai sur toi, à la rêverie aux yeux ternes et à la détestable mélancolie? Pendant tes légers sommeils je veillais auprès de toi, et je t’entendais murmurer des projets de guerre terrible, prononcer des termes de manége à ton coursier bondissant, lui crier: Courage! au champ de bataille! et tu parlais de sorties et de retraites, de tranchées, de tentes, de palissades, de forts, de parapets, de canons, de coulevrines, de rançon de prisonniers, de soldats tués et de tout ce qui appartient à un combat opiniâtre; et ton esprit avait tellement guerroyé au dedans de toi et t’avait si fort agité dans ton sommeil, que j’ai vu sur ton front des gouttes de sueur semblables aux bulles d’eau qui s’élèvent sur un ruisseau dont l’eau vient d’être troublée; d’étranges mouvements se sont fait apercevoir sur ton visage, comme d’un homme qui retient son souffle dans une grande et soudaine précipitation. Oh! ce sont là des présages de malheur. Mon époux est occupé de quelque important projet; et il faut que je le sache… ou bien il ne m’aime pas.

HOTSPUR.–Hé, holà! Guillaume est-il parti avec le paquet?

(Entre un domestique.)

LE DOMESTIQUE.–Oui, milord, il y a plus d’une heure.

HOTSPUR.–Butler a-t-il amené ces chevaux de chez le shérif?

LE DOMESTIQUE.–Il vient d’en amener un il n’y a qu’un moment.

HOTSPUR.–Quel cheval? Un cheval rouan, épi mûr, n’est-ce pas?

LE DOMESTIQUE.–C’est cela même, milord.

HOTSPUR.–Ce cheval sera mon trône. C’est bon, et je vais y monter tout à l’heure.–O espérance 27!–Dis à Butler de le conduire dans le parc.

Note 27: (retour) Esperance ou Esperanza était la devise de la famille Percy. C’est à présent, et depuis assez longtemps: Espérance en Dieu, en français. On aperçoit encore sur la grande porte du château d’Ainwick, appartenant aux ducs de Northumberland, ces mots aussi en français: Espérance me conforte.

(Le domestique.)

LADY PERCY.–Mais écoutez-moi, milord.

HOTSPUR.–Que dis-tu, ma femme?

LADY PERCY.–Qui vous entraîne loin de moi?

HOTSPUR.–Mon cheval, cher amour, mon cheval.

LADY PERCY.–Allons, finissez, singe à la tête folle. Une belette n’est pas si capricieuse que vous. Sur mon honneur, je saurai ce qui vous occupe, Henri, je le saurai. Je crains que mon frère Mortimer ne se mette en mouvement pour soutenir ses droits, et qu’il n’ait envoyé vers vous pour vous demander d’appuyer son entreprise; mais si vous allez….

HOTSPUR.–Si loin à pied, je serai las, ma chère. LADY PERCY.–Allons, allons, perroquet 28, répondez sans détour à la question que je vous fais. Je te casserai le petit doigt, Henri, si tu ne me dis pas les choses comme elles sont.

HOTSPUR.–Lâchez-moi, lâchez-moi; trêve de badinage: l’amour?…. Je ne t’aime point; je ne pense pas à toi, Kate. Ce n’est point ici un monde où l’on puisse s’amuser à la poupée, et jouer des lèvres. Il faut que nous ayons le nez sanglant et la tête fracassée, et que nous rendions la pareille 29.–De par le diable, mon cheval!–Eh bien! que dis-tu, Kate? que me veux-tu?

Note 28: (retour) Paroquito, perroquet.

Note 29: (retour) We must have bloody noses, and cracked crowns and pass them current too.Jeu de mots sur crown, crâne, et crown, monnaie, and pass them current too (et que nous les passions dans le commerce).

LADY PERCY.–Vous ne m’aimez pas? est-ce bien vrai que vous ne m’aimez pas? Eh bien! ne m’aimez point; car si vous ne m’aimez point, je ne m’aimerai plus moi-même. Quoi, vous ne m’aimez pas? Ah! dites-moi, parlez-vous sérieusement, ou non?

HOTSPUR.–Allons, veux-tu me voir monter à cheval? Lorsque je serai assis sur la selle, je te jurerai que je t’aime infiniment…. Mais écoutez, Kate, je ne prétends pas que désormais vous me questionniez sur le lieu où je vais, ni que vous raisonniez là-dessus. Je vais où il faut que j’aille, et pour finir, il faut que je vous quitte ce soir, ma douce Kate. Je sais que vous êtes une femme sensée, mais enfin pas plus que ne peut l’être la femme de Henri Percy. Vous êtes constante, mais cependant vous êtes une femme: quant au secret, je ne crois pas qu’il y en ait une plus discrète, car je suis parfaitement convaincu que tu ne révéleras pas ce que tu ne sais pas; et voilà jusqu’où ira ma confiance en toi, ma douce Kate.

LADY PERCY.–Comment, jusque-là?

HOTSPUR.–Pas un pouce plus loin. Mais écoutez-moi, Kate: où je vais, vous irez aussi. Je pars aujourd’hui, et vous demain; êtes-vous satisfaite, Kate?

LADY PERCY.–Il le faut bien, par force.

 

SCÈNE IV

East cheap. Une chambre dans la taverne de la Tête-de-Sanglier.

Entrent LE PRINCE HENRI ET POINS.

 

HENRI.–Ned, je t’en prie, sors de cette sale chambre, et viens m’aider à rire un peu.

POINS.–Où étais-tu donc, Hal?

HENRI.–Avec trois ou quatre lourdauds, au milieu de soixante ou quatre-vingts tonneaux. Je me suis encanaillé à fond. Me voilà, mon cher confrère, à vendre et à dépendre d’un trio de garçons de cave, et je peux les appeler tous par leurs noms de baptême, comme Tom, Dick, François; ils jurent déjà sur leur paradis que, quoique je ne sois encore que le prince de Galles, je suis cependant le roi de la courtoisie; ils me disent tout platement que je ne fais pas le gros dos comme Falstaff, mais que je suis un vrai Corinthien, une bonne pâte d’homme, un bon enfant; et que, quand je serai roi d’Angleterre, j’aurai à mes ordres tous les bons garçons d’Eastcheap. Ils appellent boire dur, se teindre en écarlate, et quand vous prenez haleine en buvant, ils crient, hem! et vous recommandent de vider tout. Enfin, j’ai si bien profité en un quart d’heure de temps, que me voilà en état, pour la vie, de boire avec le premier chaudronnier, et dans son argot. Tiens, Ned, je t’assure que tu as perdu beaucoup de gloire à ne t’être pas trouvé avec moi dans cette rencontre-là. Mais, mon doux ami Ned, et pour adoucir encore plus ton nom de Ned, je te fais présent de ce sou de sucre que vient de me taper dans la main un sous-garçon, un drôle qui n’a jamais de sa vie su dire d’autre anglais que huit schellings et six sous, et fort à votre service, monsieur, en y ajoutant le cri en fausset: On y va, on y va, monsieur; marquez une pinte de muscat 30 dans la demi-lune 31, ou quelque autre chose de semblable. A présent, Ned, pour tuer le temps, en attendant que Falstaff arrive, va te poster dans quelque chambre voisine, tandis que je questionnerai mon benêt de garçon de cave pour savoir dans quel dessein il m’a donné ce sucre; et toi, ne cesse point d’appelerFrançois, afin qu’il ne puisse rien trouver autre chose à me dire que: On y va, on y va. Mets-toi là un peu de côté, je te dirai comment il faut faire.

Note 30: (retour) Bastard. Il paraît que le bastard était une espèce de muscat.

Note 31: (retour) On the half moon. Nom d’une des salles de l’auberge, la demi-lune, la grenade.

POINS.–François!

HENRI.–En perfection.

POINS.–François!

(Poins sort.)

(Entre François.)

FRANÇOIS.–On y va, monsieur, on y va.–Ralph, aie l’oeil dans la grenade.

HENRI.–Écoute ici, François.

FRANÇOIS.–Milord….

HENRI.–Combien as-tu encore de temps à servir, François?

FRANÇOIS.–Par ma foi, cinq ans, et encore autant à….

POINS, derrière le théâtre.–François!

FRANÇOIS.–On y va, monsieur, on y va.

HENRI.–Cinq ans! par Notre-Dame, c’est être engagé pour longtemps à faire tinter les pots.–Mais, François, aurais-tu bien le courage de lâcher le pied à ton engagement, de lui montrer les talons et de te sauver?

FRANÇOIS.–Oh! Dieu! milord, je ferai serment sur tous les livres d’Angleterre que j’aurais bien le coeur de….

POINS, derrière le théâtre.–François!

FRANÇOIS.–On y va, monsieur, on y va.

HENRI.–Quel âge as-tu, François?

FRANÇOIS.–Attendez…. à la Saint-Michel qui vient, j’aurai….

POINS, derrière le théâtre.–François!

FRANÇOIS.–On y va, monsieur.–Je vous en prie, milord, attendez-moi un petit moment.

HENRI.–Oui, mais écoute donc, François; ce sucre que tu m’as donné, il y en avait pour un sou, n’est-ce pas?

FRANÇOIS.–Oh Dieu! milord, je voudrais qu’il y en eût eu pour deux.

HENRI.–Je te donnerai pour cela mille guinées: demande-les-moi quand tu voudras, et tu les auras.

POINS, derrière le théâtre.–François!

FRANÇOIS.–On y va: tout à l’heure.

HENRI.–Tout à l’heure, François? Non pas, François, mais demain, François: ou bien, François, jeudi prochain, ou, François, quand tu voudras; mais, François….

FRANÇOIS.–Milord?

HENRI.–Veux-tu voler ce pourpoint de cuir à boutons de cristal, cheveux en rond, agate au doigt, bas bruns, jarretières de flanelle, voix douce, panse d’Espagnol 32?

Note 32: (retour) C’est, à ce qu’il paraît, la description du costume du maître de la taverne. Le prince cherche à troubler l’imagination de François, de sorte qu’entre les étranges propositions qu’il lui fait, et les étranges discours qu’il lui tient, celui-ci ne sache où donner de la tête.

FRANÇOIS.–Oh Dieu, milord, que voulez-vous donc dire?

HENRI.–Eh bien donc, votre bâtard brun est votre boisson ordinaire; car voyez-vous, François, votre veste de toile blanche se salira. En Barbarie, l’ami, cela ne saurait revenir à tant.

FRANÇOIS.–Quoi, monsieur?

POINS, derrière le théâtre.–François!

HENRI.–Veux-tu courir, maraud. N’entends-tu pas comme on t’appelle? (Dans ce moment ils l’appellent tous deux de toutes leurs forces.) François! François!

(Le garçon demeure dans une immobilité stupide, ne sachant de quel côté aller d’abord.)

(Entre le cabaretier.)

LE CABARETIER.–Comment, tu ne te remues pas plus que cela, et tu t’entends appeler de la sorte? Va voir là dedans ce que l’on demande. (François sort.) Milord, le vieux sir Jean est à la porte avec une demi-douzaine d’autres: les laisserai-je entrer?

HENRI.–Faites-les attendre un moment, et puis vous leur ouvrirez la porte. (Le cabaretier sort.) Poins!

POINS, entrant.–On y va, on y va.

HENRI.–Ami, Falstaff et les autres voleurs sont à la porte. Serons-nous bien gais?

POINS.–Gais comme pinsons, mon enfant. Mais, dites-moi donc, à quel bon tour vous a servi votre plaisanterie du garçon de cave? qu’est-il sorti de là, je vous prie?

HENRI.–Que je suis à présent propre à toutes les farces qui aient jamais fait figure de farce depuis les vieux jours du bonhomme Adam, jusqu’à la naissance de celui que nous commençons à l’heure présente de minuit. (François rentre avec du vin.) Quelle heure est-il, François?

FRANÇOIS.–On y va, monsieur, on y va.

HENRI.–Que ce drôle-là possède moins de mots qu’un perroquet, et qu’il soit cependant fils d’une femme! Toute sa science se borne à monter et descendre, et son éloquence à la somme totale d’un écot. Je ne suis pas encore du caractère de Percy, chaud éperon 33 du Nord, lui qui vous tue quelque six ou sept douzaines d’Écossais à un déjeuner, ensuite se lave les mains, et dit à sa femme: «Oh! que je hais cette vie oisive! J’ai besoin de m’occuper.–Oh! mon cher Henri, dit-elle, combien en as-tu tué aujourd’hui?–Donnez à boire à mon cheval rouan moucheté,» dit-il. Et puis répond une heure après: «Environ quatorze, une bagatelle, une bagatelle.» Je t’en prie, fais venir Falstaff; je ferai Percy, et ce damné paquet de lard fera la dame de Mortimer, sa femme, Rivo 34, dit l’ivrogne. L’entendez-vous? Faites entrer ces larges côtes, faites entrer ce pain de suif.

Note 33: (retour) The Hot-spur of the North. Il a bien fallu traduire ici le nom d’Hotspur pour conserver un sens à la phrase.

Note 34: (retour) Rivo était, à ce qu’il paraît, le cri des buveurs pour s’exciter.

(Entrent Falstaff, Gadshill, Bardolph et Peto.)

POINS.–Sois le bienvenu, Jack; où as-tu donc été?

FALSTAFF.–Malédiction sur tous les poltrons; oui, et vengeance avec; oui, par ma foi, et amen! Donne-moi un verre d’Espagne, garçon.–Plutôt que de continuer de mener cette vie-là, je vais me mettre à remmailler des bas, à les raccommoder et aussi à les ressemeler. Malédiction sur tous les poltrons! Donne-moi un verre d’Espagne, drôle. N’y a-t-il plus de vertu sur terre?

(Il boit.)

HENRI.–N’as-tu jamais vu Titan caresser de ses rayons un pain de beurre, autre Titan au coeur tendre qui se fondait d’amour aux douceurs du soleil 35? Si tu l’as vu, eh bien, regarde-moi cette pièce.

FALSTAFF.–Misérable! il y a de la chaux aussi dans ce vin… Il n’y a que de la coquinerie à trouver dans un mauvais sujet: et malgré cela, un poltron est pire cent fois qu’un verre de vin d’Espagne frelaté. Infâme poltron!–Va ton chemin, vieux sir Jean, meurs quand tu voudras; si le courage, le vrai courage n’est pas perdu sur la face de la terre, je veux être un hareng saur. Il n’y a pas en Angleterre trois honnêtes gens ayant échappé à la potence, et l’un de ces trois est gros et se fait vieux: Dieu veuille avoir pitié de nous! Le monde est corrompu, je vous dis. Oui, je voudrais être tisserand 36, je saurais chanter des psaumes et toutes sortes de chansons. Malédiction sur tous les poltrons, c’est là que j’en reviens toujours.

Note 35: (retour) At the sweet tale of the sun. Les premières éditions portent sun. Les commentateurs ne croyant pouvoir expliquer la phrase de cette manière y ont substitué son, ce qui me paraît infiniment moins clair, bien qu’ils aient cherché à expliquer leur correction par les souvenirs de l’histoire de Phaéton. Ce second Titan (nom que Shakspeare donne communément au soleil) est selon toute apparence le pain de beurre dont la figure ronde et jaune, et peut-être ornée d’une empreinte de soleil, explique parfaitement les plaisanteries du prince. On a donc suivi l’ancien texte sun, au lieu de suivre celui qu’y ont substitué les nouveaux éditeurs.

Note 36: (retour) Les tisserands avaient l’habitude de chanter en travaillant. On verra Hotspur faire une pareille allusion aux tailleurs, connus pour avoir la même habitude.

HENRI.–Hé, sac à laine, que marmottez-vous là entre vos dents?

FALSTAFF.–Cela un fils de roi! Si je ne te chasse pas hors de ton royaume avec une épée de bois, et si je ne mène pas tous tes sujets devant toi comme un troupeau d’oies sauvages, je ne veux plus porter de barbe au menton. Vous, prince de Galles?

HENRI.–Comment, vieille boule 37, de quoi s’agit-il donc?

Note 37: (retour) Whoreson, roundman.

FALSTAFF.–N’êtes-vous pas un poltron? Répondez-moi à cela, et Poins aussi que voilà.

POINS.–Mordieu, grosse bedaine, si vous m’appelez encore poltron, je te poignarde.

FALSTAFF.–Moi, t’appeler poltron? Je te verrais damner plutôt que de t’appeler poltron; mais je donnerais bien mille guinées pour savoir courir aussi bien que toi. Vous avez les épaules assez droites, aussi ne vous embarrassez-vous guère si on vous voit le dos: est-ce là ce que vous appelez épauler vos amis? Que le diable emporte de pareils épauleurs! Parlez-moi de gens qui me feront face.–Un verre de vin: que je sois un coquin si j’ai bu d’aujourd’hui.

HENRI.–Misérable! tes lèvres sont encore humides du dernier verre que tu as avalé.

FALSTAFF.–C’est tout un. Malédiction sur tous les poltrons, je ne dis que cela.

HENRI.–De quoi s’agit-il donc?

FALSTAFF.–De quoi s’agit-il! Quatre de nous qui sommes ici avons pris ce matin mille guinées.

HENRI.–Où sont-elles, Jack, où sont-elles?

FALSTAFF.–Où elles sont? reprises sur nous, voilà ce qu’elles sont. Il nous en est tombé une centaine sur le corps à nous quatre malheureux.

HENRI.–Comment, une centaine, mon cher?

FALSTAFF.–Je veux être un coquin si je n’ai pas ferraillé à bras raccourci pendant deux heures d’horloge contre une douzaine. C’est un miracle que j’en sois réchappé; j’ai reçu huit coups d’épée au travers de mon pourpoint, quatre dans mes chausses; mon bouclier est percé d’outre en outre, mon épée hachée comme une scie, ecce signum. Je n’ai jamais mieux fait depuis que j’ai âge d’homme; cela n’a servi de rien. Malédiction sur tous les poltrons!–Demandez-leur plutôt. S’ils vous disent plus ou moins que la vérité, ce sont des traîtres, des enfants de ténèbres.

HENRI.–Parlez, messieurs; comment cela s’est-il passé?

GADSHILL.–Nous quatre sommes tombés sur une douzaine ou environ.

FALSTAFF.–Seize au moins, milord.

GADSHILL.–Et les avons garrottés.

PETO.–Non, non, ils n’ont pas été garrottés.

FALSTAFF.–Que dis-tu, maraud? Ils ont été tous garrottés sans exception d’un seul, ou je suis un Juif, un Juif hébreu.

GADSHILL.–Comme nous étions à partager, six ou sept nouveaux-venus nous sont tombés sur le corps.

FALSTAFF.–Et alors ils ont détaché les autres qui sont venus encore.

HENRI.–Comment, est-ce que vous vous êtes battus tous?

FALSTAFF.–Tous? Je ne sais ce que vous entendez par tous; mais si je ne me suis pas battu avec une cinquantaine, je ne suis qu’une botte de radis! S’il n’y en avait pas cinquante-deux ou cinquante-trois sur le pauvre vieux Jack, je ne suis pas une créature à deux pieds.

POINS.–Je prie le ciel que vous n’en ayez pas tué quelques-uns.

FALSTAFF.–Oh! cette prière vient trop tard. J’en ai poivré deux; oui, je suis sûr d’en avoir bien payé deux, deux coquins en habits de bougran. Je te dis la chose comme elle est, Hal; si je te mens, crache-moi au visage, appelle-moi cheval. Tu connais bien ma vieille manière de me mettre en garde? Je me tenais de là, et la pointe de mon épée comme cela: quatre coquins en bougran fondent sur moi.

HENRI.–Comment quatre? Tu ne disais que deux tout à l’heure.

FALSTAFF.–Quatre, Hal. J’ai toujours dit quatre.

POINS.–Oui, oui, il a dit quatre.

FALSTAFF.–Ces quatre-là se sont présentés de front, et ils fonçaient principalement sur moi; je ne m’en suis pas embarrassé d’abord. Je vous ai rassemblé leurs sept pointes dans mon bouclier, comme cela.

HENRI.–Sept! Comment, il n’y en avait que quatre tout à l’heure.

FALSTAFF.–En bougran, vous dis-je.

POINS.–Oui, quatre en habit de bougran.

FALSTAFF.–Sept, vous dis-je, par cette épée, ou je suis un coquin.

HENRI.–Je t’en prie, laisse-le aller son train, nous en aurons encore davantage tout à l’heure.

FALSTAFF.–M’entends-tu, Hal?

HENRI.–Oh! que oui, je comprends bien aussi, Jack.

FALSTAFF.–N’y manque pas, car cela vaut la peine d’être écouté. Ces neuf en bougran, comme je te le disais donc.

HENRI.–En voilà déjà deux de plus.

FALSTAFF.–Quand ils virent leurs pointes raccourcies de cette façon….

POINS.–Ils se trouvèrent alors des courtes-pointes 38.

Note 38: (retour)FALSTAFF. Their points being broken…

POINS. Down fell their hose.

Points signifie également pointe d’épée et aiguillettes. Ainsi le sens littéral de la plaisanterie est:

FALSTAFF. Leurs pointes (aiguillettes) étant brisées…

POINS. Leurs chausses tombèrent à terre.

Il a fallu trouver quelque jeu de mots à substituer à celui-là, impossible à faire passer en français.

FALSTAFF.–Ils commencèrent à reculer; mais je les suivis de près et vous les accostai corps à corps, et en un clin d’oeil, je fis le compte à sept des onze.

HENRI.–O prodige! onze hommes en bougran sortis de deux!

FALSTAFF.–Mais le diable a voulu que trois maudits coquins en vert de Kendal 39 soient venus me prendre par derrière; ils ont foncé sur moi, car il faisait si noir, Henri, que tu n’aurais pas pu voir ta main.

Note 39: (retour) Kendal est une ville du comté de Westmoreland, où l’on fabrique une grande quantité d’étoffes pour vêtements. Le vert de Kendal était la couleur que choisissaient d’ordinaire les brigands, espérant ainsi être moins aperçus à travers les feuilles. Le fameux Robin Hood et ses gens portèrent du vert de Kendal tant qu’ils vécurent dans les bois.

HENRI.–Ces menteries sont comme le père qui les engendre, aussi grosses qu’une montagne, bien visibles, bien palpables. Quoi, triple sans cervelle, tête à perruque, bâtard, sale et gras magasin de suif.

FALSTAFF.–Comment, es-tu fou? es-tu fou? Est-ce que la vérité n’est pas la vérité?

HENRI.–Quoi! comment est-il possible que tu aies distingué que ces hommes étaient en vert de Kendal, puisqu’il faisait si noir que tu ne pouvais pas voir la main? Allons, rends-nous raison de cela; qu’as-tu à dire?

POINS.–Allons, il faut nous expliquer cela, Jack, il faut nous dire vos raisons.

FALSTAFF.–Comment? de force! Non; me donnassiez-vous l’estrapade, ou toutes les tortures du monde, je ne vous le dirais pas par force. Vous donner une raison par force? Quand les raisons seraient aussi communes que des mûres de haies, on ne me ferait pas donner à un homme une raison par force, à moi!

HENRI.–Je ne veux pas avoir plus longtemps son péché sur la conscience. Cet effronté poltron, bon seulement à écraser les lits, à éreinter les chevaux; cette énorme montagne de chair…

FALSTAFF.–Laisse-nous tranquilles, figure étique, peau d’anguille, langue de boeuf séchée, longue perche, morue sèche: oh! que n’ai-je assez d’haleine pour nombrer tout ce qui te ressemble! toi, aune de tailleur, fourreau d’épée, étui d’arc, sonde de commis de barrière…

HENRI.–Allons, courage, reprends haleine, et puis recommence de plus belle; et quand tu seras bien épuisé en basses comparaisons, laisse-moi te dire seulement ces deux mots….

POINS.–Écoute bien, Jack.

HENRI.–Nous deux, nous vous avons vus vous quatre tomber sur quatre, les garrotter et vous emparer de ce qu’ils avaient. Or, remarquez bien à présent comment un récit tout simple va vous confondre. Alors nous deux que voilà, sommes tombés sur vous quatre, et d’un seul mot nous vous avons, à votre barbe, enlevé votre prise, et nous l’avons, qui plus est, et nous sommes en état de vous la faire voir dans la maison; et vous, Falstaff, en criant miséricorde, vous avez sauvé votre bedaine, et très-lestement, et très-adroitement, toujours courant, toujours hurlant, aussi bien que je l’aie jamais entendu faire à un jeune taureau.–Ne faut-il pas que tu sois un grand misérable, pour avoir tailladé ton épée exprès comme tu l’as fait, et puis nous venir conter que c’était en te battant? Quel subterfuge, quel stratagème, quelle échappatoire peux-tu trouver à présent, pour te dérober à ta honte visible et manifeste?

POINS.–Allons, dis-nous donc, Jack, quelle invention nouvelle te tirera de là?

FALSTAFF.–Pardieu, je vous ai reconnus comme celui qui vous a faits. Eh! voyons donc un peu, mes maîtres, ne vouliez-vous pas que j’allasse tuer l’héritier présomptif? Était-ce à moi à tenir tête à mon prince légitime? Vraiment, vous savez bien que je suis brave comme Hercule. Mais voyez l’instinct, le lion ne toucherait pas au prince légitime 40. L’instinct est une belle chose; j’ai été poltron par instinct: je n’en aurai que meilleure opinion de moi et de toi tant que je vivrai; de moi, comme d’un lion courageux, et de toi, comme du prince légitime. Mais après tout, mes enfants, je suis pardieu bien aise que vous ayez l’argent. Hôtesse, jetez les portes, veillez cette nuit, vous prierez demain. Pour vous, gaillards, bons garçons, bons enfants, coeurs d’or, que tous les titres qui reviennent aux bons compagnons vous soient donnés. Eh bien! nous divertirons-nous bien ce soir? Ferons-nous une comédie impromptu?

Note 40: (retour) Opinion consacrée dans plusieurs ballades.

HENRI.–Va comme il est dit: le sujet sera, sauve qui peut.

FALSTAFF.–Ah! ne parlons plus de cela, Hal, par amitié pour moi.

(Entre l’hôtesse.)

L’HOTESSE.–Milord le prince.

HENRI.–Eh bien, milady l’hôtesse, qu’as-tu à me dire?

L’HOTESSE.–Vraiment, milord, il y a à la porte un noble de la cour qui demande à vous parler; il dit qu’il vient de la part de votre père.

HENRI.–Donnez-lui ce qu’il faut pour en faire un homme royal, et renvoyez-le à ma mère 41.

Note 41: (retour) La royale valait 10 schellings; la noble, 6 schellings 8 deniers. Royal et real se prononçant à peu près de même, Henri veut qu’on ajoute au noble ce qu’il faut pour en faire un royal ou real man (un homme réel), et qu’on l’envoie à sa mère.

FALSTAFF.–Quelle espèce d’homme est-ce?

L’HOTESSE.–C’est un vieillard.

FALSTAFF.–Que fait la gravité d’un vieillard hors de son lit à minuit? Irai-je lui donner sa réponse?

HENRI.–Oh! oui, je t’en prie; va, Jack.

FALSTAFF.–Eh bien, ma foi, je m’en vais lui donner son paquet.

(Il sort.)

HENRI.–Oh çà! mes braves, par Notre-Dame, vous vous êtes bien battus; et vous aussi, Peto, et vous aussi, Bardolph. Vous êtes aussi des lions, vous vous êtes sauvés par instinct; vous ne voudriez pas mettre la main sur le prince légitime. Oh! non, fi donc!

BARDOLPH.–Ma foi, je me suis sauvé, moi, quand j’ai vu les autres se sauver.

HENRI–Oh çà! dites-moi à présent, sans plaisanterie, comment se fait-il que l’épée de Falstaff soit si ébréchée?

PETO.–Pardieu, il l’a ébréchée avec son poignard, et a dit que sur son honneur il n’y avait plus de bonne foi en Angleterre, s’il ne parvenait pas à vous persuader que cela s’était fait dans le combat; et il nous a engagés à faire comme lui.

BARDOLPH.–Oui, comme encore de nous frotter le nez avec de l’herbe tranchante, pour le faire saigner et en barbouiller nos habits, et jurer que c’était du sang d’honnêtes gens. Je puis bien dire que j’ai fait ce que je n’avais pas fait depuis sept ans; car je rougis d’entendre parler seulement de ses monstrueuses inventions.

HENRI.–Oh! misérable, tu dérobas un verre de vin d’Espagne il y a dix-huit ans et tu fus pris sur le fait, et depuis ce temps-là tu as toujours rougi ex tempore. Tu avais pour toi le fer et la flamme, et cependant tu t’es sauvé! Dis-moi quel était ton instinct pour cela?

BARDOLPH.–Milord, voyez-vous ces météores? apercevez-vous ces feux?

HENRI.–Oui.

BARDOLPH.–Que croyez-vous que cela annonce?

HENRI.–Un foie chaud et une froide bourse.

BARDOLPH.–Rage et fureur, milord, à le bien prendre.

HENRI.–Non, si on te prend bien, la corde. (Rentre Falstaff.) Voilà notre maigre Jack qui revient; voilà notre squelette décharné. Eh bien, ma douce créature rembourrée de coton, combien y a-t-il que tu n’as vu ton genou?

FALSTAFF.–Mon genou? À ton âge, Henri, je n’avais pas la taille aussi grosse que la serre d’un aigle. Je me serais glissé dans la bague d’un alderman. Ah! ne me parlez pas de vivre dans les soupirs et les chagrins; cela vous gonfle un homme comme un ballon.–Il y a de maudites nouvelles par le monde: sir Jean Bracy venait ici de la part de votre père; il faut que vous vous rendiez à la cour dès le matin. Ce maudit fou du Nord, Percy, et cet autre Gallois qui a donné la bastonnade à Amaimon et a fait cocu Lucifer, qui a forcé le diable de se jurer son vassal sur la croix d’une pique galloise, comment le nommez-vous?

POINS.–Oh! Glendower.

FALSTAFF.–Oui, Owen, Owen; c’est lui-même et son gendre Mortimer, et le vieux Northumberland, et cet Écossais, le plus leste de tous les Écossais, Douglas, qui monte au galop de son cheval une montagne en ligne perpendiculaire.

HENRI.–Celui qui en courant à toute bride tue un moineau au vol d’un coup de pistolet.

FALSTAFF.–Précisément, vous l’avez touché.

HENRI.–Mieux qu’il n’a jamais touché le moineau.

FALSTAFF.–Tenez, ce drôle-là a du sang dans les veines, il ne se sauvera pas.

HENRI.–Et quel autre drôle es-tu donc, toi, de le louer si fort pour savoir bien courir?

FALSTAFF.–À cheval, coucou; mais à pied, il ne bougera jamais d’un seul pas.

HENRI.–Si fait, Jack, par instinct.

FALSTAFF.–Ah! j’en conviens, par instinct. Eh bien, il est donc là aussi avec un certain Mordake, et encore un millier de bonnets bleus. Worcester s’est sauvé secrètement cette nuit. La barbe de ton père a blanchi de toutes ces nouvelles-là. On peut acheter des terres à présent à aussi bon marché que du maquereau moisi.

HENRI.–Ainsi donc, si le mois de juin est chaud, et que cette bouffée de guerre se prolonge, il est probable que nous aurons les filles 42, comme les clous de fer à cheval, au cent.

Note 42: (retour) Maiden heaas.

FALSTAFF.–Par la messe! mon garçon, tu dis vrai; il y a apparence que le commerce ira bien pour nous de ce côté-là! Mais dis-moi donc, Hal, n’as-tu pas horriblement peur? À toi qui es l’héritier présomptif, aurait-on pu te trouver dans le monde trois autres ennemis de la sorte de ce démon de Douglas, ce salpêtre de Percy, et ce satan de Glendower? N’as-tu pas horriblement peur? N’as-tu pas le frisson dans le sang?

HENRI.–Pas un brin, sur ma foi. Il me faudrait pour cela un peu de ton instinct.

FALSTAFF.–Oh! tu seras horriblement grondé demain, quand tu te présenteras devant ton père. Allons, par amitié pour moi, prépare une réponse.

HENRI.–Voyons, mets-toi à la place de mon père, et examine-moi sur les particularités de ma vie.

FALSTAFF.–Veux-tu? Volontiers. Cette chaise sera mon trône, ce poignard mon sceptre, et ce coussin ma couronne.

HENRI.–On prendrait ton trône pour un escabeau, ton sceptre d’or pour un poignard de plomb, et ta précieuse et riche couronne pour la triste tonsure d’une tête chauve.

FALSTAFF.–C’est bien; mais pour peu qu’il te reste une étincelle de la grâce, tu vas être ému.–Donnez-moi un verre de vin d’Espagne, afin que cela me fasse paraître les yeux rouges, et qu’on puisse croire que j’ai pleuré; car il faut que je parle en homme transporté de douleur, et je veux le faire sur le ton du roi Cambyse.

HENRI.–Fort bien! Voilà ma révérence.

FALSTAFF.–Et voici mon discours.–Écartez-vous, seigneurs.

L’HOTESSE.–Voilà une excellente scène, en vérité!

FALSTAFF, à l’hôtesse.–Ne pleurez pas, charmante reine; car c’est en vain que coulent vos larmes.

L’HOTESSE.–Oh! voyez donc ce père, comme il soutient bien son rôle!

FALSTAFF.–Pour l’amour de Dieu, lords, emmenez ma triste épouse, car les pleurs obstruent les écluses de ses yeux.

L’HOTESSE.–Oh! à merveille! Il fait aussi bien qu’aucune de ces canailles d’acteurs que j’aie jamais vus.

FALSTAFF.–Paix là, bonne dame Pinte; paix, chauffe-cervelle.–Henri, je m’étonne non-seulement de la manière dont tu passes ton temps, mais encore de la compagnie que tu fréquentes; car bien que la camomille pousse d’autant plus vite qu’elle est plus foulée aux pieds, cependant la jeunesse est d’autant plus vite usée que plus on la gaspille. Je te crus mon fils en partie sur la parole de ta mère, et en partie d’après ma propre opinion; mais surtout un maudit trait que tu as dans les yeux, et ta sotte manière de laisser tomber la lèvre inférieure, m’en sont une bonne garantie. Si donc tu es mon fils, voilà le point. Pourquoi, étant mon fils, te fais-tu ainsi montrer au doigt? Le brillant soleil des cieux 43 doit-il faire l’école buissonnière, et aller se nourrir de mûres sauvages? Ce n’est pas là une question à faire. Un fils d’Angleterre doit-il devenir un filou, un coupeur de bourses? Voilà la question.–Il y a une chose, Henri, dont tu as souvent entendu parler, et que beaucoup de gens de notre pays connaissent sous le nom de poix; cette poix, suivant le rapport des anciens auteurs, est une chose qui se lie: il en est de même de la compagnie que tu fréquentes. Car, Henri, dans ce moment je ne parle pas dans le vin, mais dans les pleurs; ni dans la joie, mais dans la colère; ni en paroles seulement, mais par mes gémissements; et cependant tu as un homme de bien que j’ai souvent remarqué dans ta compagnie, mais je ne sais pas son nom.

Note 43: (retour) The blessed sun of heaven.Il y a probablement là un jeu de mots entre sun (soleil) et son (fils).

HENRI.–Quelle sorte d’homme est-ce, sous le bon plaisir de Votre Majesté?

FALSTAFF.–C’est un homme de bonne mine, ma foi, et de corpulence, qui a l’air gai, l’oeil gracieux et un port des plus nobles. Je crois qu’il peut avoir quelque cinquante ans, ou, par Notre-Dame, tirant vers soixante…. Je me le rappelle maintenant; son nom est Falstaff. Si cet homme était un débauché, il me tromperait bien, car, Henri, je vois la vertu dans ses yeux. Si donc l’arbre peut se connaître par le fruit, comme le fruit par l’arbre, alors je le déclare hautement, il y a de la vertu dans ce Falstaff; conserve-le et bannis tout le reste. Or, dis-moi à présent, méchant vaurien, dis-moi, qu’es-tu devenu depuis un mois?

HENRI.–Est-ce là parler en roi?–Prends ma place; je vais faire le rôle de mon père.

FALSTAFF.–Quoi! me déposséder?–Si tu le fais la moitié aussi gravement, aussi majestueusement, en paroles et en matière, pends-moi par les talons comme un lapin écorché.

HENRI.–A la bonne heure: je me mets là.

FALSTAFF.–Et moi ici. Jugez, messieurs.

HENRI.–Oh çà! Henri, d’où venez-vous?

FALSTAFF.–Mon noble seigneur, d’Eastcheap.

HENRI.–Les plaintes que j’entends faire de toi sont bien graves.

FALSTAFF.–Ventrebleu! seigneur, elles sont fausses.–Oh! je vous en ferai voir long pour un jeune prince.

HENRI.–Quoi! tu jures, enfant pervers? A dater de ce jour, ne lève jamais les yeux sur moi; je te retire avec colère mes bonnes grâces. Il y a un démon qui te hante sous la figure d’un gros vieux corps d’homme, une espèce de tonneau est ton compagnon. Pourquoi fais-tu ta société de ce magasin d’humeurs, de ce coffre à mangeaille, de cette créature animale, de cette loupe d’hydropisie, de cette énorme tonne de vin d’Espagne, de cette valise de tripes, de ce boeuf gras 44 rôti le pudding dans le ventre, de ce doyen du vice, de cette iniquité en cheveux gris, de ce père pendard, de cette vieille frivolité? A quoi est-il bon? à goûter le vin d’Espagne et à le boire. Que le voit-on faire avec grâce et propreté? rien autre chose que couper un chapon et le manger. Quelle science a-t-il? pas d’autre que la ruse. En quoi rusé? en coquinerie seulement. En quoi coquin? en tout. En quoi honnête? en rien.

Note 44: (retour) Manningtree ox. Manningtree, dans le comté d’Essex, est célèbre par la richesse de ses pâturages. Il y avait, à ce qu’il paraît, des occasions où le boeuf de Manningtree jouait le rôle de notre boeuf gras.

FALSTAFF.–Je voudrais que Votre Altesse n’allât pas plus vite que je ne peux la suivre. Que veut-elle dire en ceci?

HENRI.–Ce scélérat abominable, corrupteur de jeunesse, ce Falstaff, ce vieux satan à barbe grise.

FALSTAFF.–Seigneur, je connais l’homme.

HENRI.–Je le sais bien que tu le connais.

FALSTAFF.–Mais de dire que je connais plus de mal en lui qu’en moi-même, ce serait dire plus que je ne sais. Qu’il soit vieux (et je l’en plains bien), ses cheveux blancs en font foi; mais qu’il soit (sauf votre révérence) un suborneur de filles, c’est ce que je nie absolument. Si le vin d’Espagne sucré est une offense, Dieu veuille avoir pitié des pécheurs! Si c’est un crime d’être vieux et gai, je connais plus d’un vieux cabaretier de damné. Si pour être gras l’on est haïssable, alors les vaches maigres de Pharaon sont dignes d’être aimées. Non, mon bon seigneur, bannis Peto, bannis Bardolph, bannis Poins; mais pour l’aimable Jack Falstaff, le bon Jack Falstaff, l’honnête Jack Falstaff, le vaillant Jack Falstaff, et d’autant plus vaillant qu’il est le vieux Jack Falstaff, ne le bannis point de la société de ton Henri, non, ne le bannis point de la société de ton Henri. Si tu bannis le gros Jack, autant bannir le reste de l’univers.

HENRI.–Je le bannis; je le veux.

(On frappe. Sortent l’hôtesse, François et Bardolph.)

(Bardolph rentre en courant.)

BARDOLPH.–Oh! milord, milord, le shérif est à la porte avec la plus monstrueuse garde…

FALSTAFF.–Va-t’en, drôle!–Achevez la pièce; j’ai bien des choses à dire en faveur de ce Falstaff.

(L’hôtesse rentre précipitamment.)

L’HOTESSE.–O Jésus! mon prince, mon prince!

FALSTAFF.–Allons, allons, le diable monté à cheval sur un chalumeau? De quoi s’agit-il?

L’HOTESSE.–Le shérif et toute la garde sont à la porte; ils viennent pour faire la visite de la maison. Les laisserai-je entrer?

FALSTAFF.–Entends-tu, Hal? Ne prends donc pas une bonne pièce d’or pour une fausse. Tu es foncièrement fou, sans qu’il y paraisse.

HENRI.–Et toi, naturellement poltron, sans instinct.

FALSTAFF.–Je renie votre major 45.–Si vous voulez renier aussi le shérif, soit, sinon laissez-le entrer. Si je ne fais pas autant qu’un autre homme à la charrette, la peste soit de mon éducation; et j’espère bien aussi, au moyen de la corde, être aussi vite étranglé qu’un autre.

Note 45: (retour) I deny your major.Jeu de mots entre major, majeur, et mayor, le principal officier de toute corporation, dont le shérif n’est que le second.

HENRI.–Va te cacher derrière la tapisserie.–Vous autres, montez là-haut. A présent, mes maîtres, un visage honnête et une bonne conscience.

FALSTAFF.–J’ai vu le temps que j’avais l’un et l’autre; mais ce temps-là est passé: c’est pourquoi je vais me cacher.

(Tous sortent excepté Henri et Poins.)

HENRI.–Faites entrer le shérif. (Entrent le shérif et un voiturier.) Eh bien, monsieur le shérif, que me voulez-vous?

LE SHÉRIF.–D’abord, monseigneur, veuillez me pardonner. La clameur publique et toutes les apparences accusent quelques hommes qui sont dans cette maison.

HENRI.–Quels hommes?

LE SHÉRIF.–Il y en a un bien connu, mon gracieux seigneur, un homme gros et gras.

LE VOITURIER.–Oh! gras comme beurre.

HENRI.–L’homme que vous désignez, je vous assure, n’est point ici; car, moi qui vous parle, je lui ai donné une commission à faire à l’heure qu’il est. Mais, shérif, je te donne ma parole que d’ici à demain l’heure du dîner, je l’enverrai pour te répondre, à toi ou à qui il appartiendra, sur tout ce dont il pourra être accusé. Ainsi, permettez que je vous prie à présent de vous retirer.

LE SHÉRIF.–C’est ce que je vais faire, mon prince. Voilà deux honnêtes gens qui dans ce vol ont perdu trois cents marcs.

HENRI.–Cela peut être. S’il a volé ces hommes-là, il en sera responsable. Ainsi, adieu.

LE SHÉRIF.–Bonsoir, mon noble seigneur.

HENRI.–Je crois que c’est bonjour, n’est-ce pas?

LE SHÉRIF.–En effet, mon prince, je crois qu’il peut être deux heures du matin.

(Le shérif et le voiturier s’en vont.)

HENRI.–Ce graisseux coquin est aussi connu que le dôme de Saint-Paul: appelez-le.

POINS.–Falstaff!–Il dort profondément derrière la tapisserie et ronfle comme un cheval.

HENRI.–Écoutez avec quel effort il tire sa respiration.–Fouillez dans ses poches!–(Poins fouille dans ses poches.) Eh bien, qu’as-tu trouvé?

POINS.–Rien que des papiers, milord.

HENRI.–Voyons un peu ce que c’est. Lis-les.

POINS.–

        Item, un chapon.                              2 sh.   2d.
        Item, sauce                                   0       4
        Item, vin d'Espagne.                          5       8
        Item, anchois et vin d'Espagne après souper   5       8
        Item, pain, un demi-penny                     0       1

HENRI.–O l’infâme! rien qu’un demi-penny de pain pour cette odieuse quantité de vin d’Espagne! Garde soigneusement le reste; nous lirons cela plus à loisir: laissons-le là dormir jusqu’au jour. J’irai à la cour dans la matinée.–Il nous faudra tous partir pour la guerre, et j’aurai soin de te procurer quelque poste honorable. Quant à ce gros maraud, je le ferai placer dans l’infanterie, une marche d’un quart de mille le tuera. Je ferai rendre l’argent volé avec usure.–Viens me trouver de bonne heure dans la matinée. Et sur ce, bonjour, Poins.

POINS.–Bonjour, mon bon seigneur.

(Ils partent.)

FIN DU DEUXIÈME ACTE.

ACTE TROISIÈME

 

SCÈNE I

A Bangor.–La maison de l’archidiacre.

Entrent HOTSPUR, WORCESTER, MORTIMER ET GLENDOWER.

 

MORTIMER.–Ces promesses sont belles: nos partisans sont sûrs, et notre début présente les plus belles espérances.

HOTSPUR.–Lord Mortimer,–et vous, cousin Glendower, voulez-vous que nous nous asseyions?–et vous aussi, mon oncle Worcester.–Malédiction! j’ai oublié la carte.

GLENDOWER.–Non: la voici. Assieds-toi, cousin Percy, assieds-toi, mon bon cousin Hotspur: toutes les fois que Lancaster parle de vous sous ce nom, son visage pâlit; et poussant un soupir, il vous souhaite le ciel.

HOTSPUR.–Et à vous l’enfer, toutes les fois qu’il entend prononcer le nom d’Owen Glendower.

GLENDOWER.–Je ne peux l’en blâmer: lors de ma naissance, le front du firmament se remplit de figures enflammées et de signaux brûlants, et à l’instant où je vins au monde, les immenses fondements de la terre tremblèrent comme un poltron.

HOTSPUR.–Eh bon! ne fussiez-vous jamais né, la chatte de votre mère eût-elle simplement fait ses chats, le globe n’en aurait pas moins tremblé dans ce moment-là.

GLENDOWER.–Je vous dis que la terre trembla quand je naquis.

HOTSPUR.–Et je dis, moi, que si vous supposez que ce soit de peur de vous, la terre et moi nous ne nous ressemblons guère.

GLENDOWER.–Le ciel était tout en feu, et la terre a tremblé.

HOTSPUR.–Eh bien, la terre aura tremblé de voir le ciel en feu, et non pas de terreur de votre naissance. Souvent la nature malade lance d’étranges éruptions; souvent la terre en travail est pressée et tourmentée d’une sorte de colique causée par les vents désordonnés que renferment ses entrailles. En s’efforçant de sortir, ils secouent cette vieille bonne dame de terre, et jettent à bas les clochers et les tours couvertes de mousse. Sans doute qu’à votre naissance notre grand’mère la terre, souffrant de cette incommodité, se sera agitée de douleur.

GLENDOWER.–Cousin, il est bien des hommes de qui je ne souffre pas ces sortes de contradictions.–Permettez-moi de vous répéter encore qu’à ma naissance le front des cieux s’est couvert de figures enflammées, que les chèvres sont descendues des montagnes, et que les grands troupeaux ont épouvanté les plaines de leurs étranges clameurs. Tous ces signes m’ont annoncé comme un être extraordinaire, et tous les événements de ma vie démontrent que je ne suis pas dans la classe des hommes vulgaires. Quel homme parmi les vivants, de tous ceux qu’enferme la mer qui gronde autour des rivages, de l’Angleterre, de l’Ecosse et des terres de Galles, peut se vanter de m’avoir jamais appelé son élève, ou de m’avoir enseigné à lire? Trouvez-moi un simple fils de femme qui puisse me suivre dans les pénibles sentiers de la science, ou m’accompagner dans la recherche de ses profonds secrets?

HOTSPUR.–Je crois bien qu’il n’est point d’homme qui parle mieux le gallois.–Je vais dîner.

MORTIMER.–Finissez, cousin Percy; vous le rendrez fou.

GLENDOWER.–Je puis appeler les esprits du fond de l’abîme.

HOTSPUR.–Et moi aussi je le peux, et il n’y a pas un homme qui ne le puisse; mais viendront-ils quand vous les appellerez?

GLENDOWER.–Et je puis vous apprendre, cousin, à commander au diable.

HOTSPUR.–Et moi, cousin, je puis vous apprendre à faire honte au diable en disant la vérité; dites la vérité, et vous ferez honte au diable 46. Si vous avez le pouvoir de l’évoquer, faites-le venir ici, et je jure bien que j’aurai le pouvoir, moi, de le faire enfuir de honte. Oh! tant que vous vivrez, dites la vérité, et vous ferez honte au diable.

MORTIMER.–Allons, allons, finissons tous ces inutiles bavardages.

GLENDOWER.–Trois fois Henri Bolingbroke a levé une armée pour m’attaquer, et trois fois je vous l’ai renvoyé des rives de la Wye et de la sablonneuse Severn sans avoir pu porter une seule botte 47, et battu des orages.

Note 46: (retour) Tell truth and shame the devil. Proverbe.

Note 47: (retour) Have I sent him Bootless home, and weather beaten back Home without boots!Jeu de mots entre boot, butin, et boot, botte.

HOTSPUR.–Sans bottes et par le mauvais temps encore! Comment diable aura-t-il fait pour ne pas gagner la fièvre?

GLENDOWER.–Allons, voici la carte. Ferons-nous par tiers, comme nous en sommes convenus, le partage de nos droits?

MORTIMER.–L’archidiacre a déjà tracé avec une parfaite égalité les limites des trois parts. L’Angleterre, depuis la Trent et la Severn jusqu’ici, au sud et à l’est, m’est assignée pour mon lot. Toute la partie de l’ouest, et le pays de Galles au delà des rives de la Severn et toutes les terres fertiles comprises entre ces limites, sont à Owen Glendower. Et à vous, cher cousin, tout le reste vers le nord, à partir de la Trent. Déjà nos trois traités de partage sont dressés. Après les avoir mutuellement scellés, opération qui peut être terminée ce soir, demain, cousin Percy, vous, et moi et le bon Worcester, nous partirons ensemble pour aller rejoindre votre père, et les troupes écossaises, au rendez-vous qui nous est donné à Shrewsbury. Mon père Glendower n’est pas prêt encore, et nous n’aurons pas besoin de son secours d’ici à quatorze jours.–(A Glendower.) Dans cet intervalle, vous aurez eu le temps de rassembler vos vassaux, vos amis et les gentilshommes de votre voisinage.

GLENDOWER.–Je vous aurai rejoints avant ce temps, milords, et vos dames viendront sous mon escorte. Il faut en ce moment leur échapper adroitement et sans leur dire adieu; car il y aurait un déluge de répandu quand vos femmes et vous auriez à vous dire adieu.

HOTSPUR.–Il me semble que ma portion au nord, depuis Burton jusqu’ici, n’égale pas les vôtres en étendue. Voyez comme cette rivière vient par ici me faire un crochet dans mes terres et m’en couper les meilleures, une énorme demi-lune, un angle prodigieux. Je veux que le courant soit coupé en cet endroit. Les ondes claires et argentées de la Trent couleront ici dans un nouveau canal uni et droit; elle ne serpentera plus dans ce profond détour, pour me venir voler un si riche coin de terre.

GLENDOWER.–Elle ne serpentera plus? Elle serpentera, il le faut bien. Vous voyez que c’est là son cours.

MORTIMER.–Oui, mais remarquez donc comme elle continue et revient sur moi de l’autre côté pour vous élargir de même, me retranchant sur ce point là tout autant qu’elle vous ôte sur l’autre.

WORCESTER.–Sans doute, mais vous pouvez, sans qu’il en coûte fort cher, couper ici la rivière; et en regagnant du côté du nord cette pointe de terre, la faire ainsi couler tout droit et sans détours.

HOTSPUR.–Je veux qu’il en soit ainsi; cela ne coûtera pas cher.

GLENDOWER.–Et moi, je ne veux pas qu’on change son cours.

HOTSPUR.–Vous ne le voulez pas?

GLENDOWER.–Non, et vous ne le ferez pas.

HOTSPUR.–Qui me dira non?

GLENDOWER.–Qui? ce sera moi.

HOTSPUR.–Tâchez donc que je ne l’entende pas. Parlez gallois.

GLENDOWER.–Je sais parler anglais, milord, et tout aussi bien que vous; car j’ai été élevé à la cour d’Angleterre, et très-jeune encore j’ai arrangé pour la harpe, et très-agréablement, une quantité de chansons anglaises, et j’ai su ajouter à la langue d’utiles ornements, mérite qu’on n’a jamais remarqué en vous.

HOTSPUR.–Vraiment, je m’en félicite de tout mon coeur. J’aimerais mieux être chat et crier miaou, que d’être un de vos ouvriers en vers de ballades. J’aimerais mieux entendre grincer un chandelier de cuivre ou une roue mal graissée gratter son essieu; cela m’agacerait moins les dents, beaucoup moins que tous ces diminutifs de poésie: elles ressemblent à l’allure forcée d’un poulain qu’on dresse.

GLENDOWER.–Allons, on vous changera le cours de la Trent.

HOTSPUR.–Oh! je ne m’en embarrasse guère. J’en donnerai, quand on voudra, trois fois autant à l’ami de qui j’aurai à me louer; mais en fait de marché, voilà comme je suis, je chicanerais sur la neuvième partie d’un cheveu. Les articles sont-ils dressés? Partons-nous?

GLENDOWER.–La lune est belle; vous pouvez partir la nuit. Je vais presser le rédacteur pendant ce temps, et vous, préparez vos femmes à votre départ.–Je crains que ma fille n’en perde la raison, tant elle aime passionnément son cher Mortimer!

(Il sort.)

MORTIMER.–Fi, cousin Percy! pouvez-vous contrarier ainsi mon père.

HOTSPUR.–Je ne peux m’en empêcher. Il me met quelquefois en colère, quand il vient me parler de la taupe et de la fourmi, de l’enchanteur Merlin et de ses prophéties, et d’un dragon, et d’un poisson sans nageoires, d’un grillon aux ailes rognées, d’un corbeau dans la mue, d’un lion couchant, d’un chat dansant, et de tout ce ramas de folies qui me mettent hors de sens, je vous le dis de bonne foi. La nuit dernière il m’a tenu au moins neuf heures entières à faire l’énumération des noms des diables qu’il a pour laquais. Je lui disais: Hom, et fort bien, continuez; mais je n’en ai pas écouté un mot. Oh! il est aussi ennuyeux qu’un cheval éreinté, ou une femme qui gronde; pis qu’une maison où il fume.–Oui, j’aimerais mieux vivre de fromage et d’ail, dans un moulin bien loin, que de faire bonne chère dans quelque maison de plaisance que ce fût de toute la chrétienté, s’il fallait l’avoir là à me parler.

MORTIMER.–Croyez-moi, c’est un digne gentilhomme, extrêmement instruit, et qui possède de singuliers secrets; vaillant comme un lion, merveilleusement affable, et aussi généreux que les mines de l’Inde. Voulez-vous que je vous dise, cousin? il fait le plus grand cas de votre caractère, et il fait même violence à sa nature pour fléchir lorsque vous contrariez ses idées; oui, je vous le proteste. Je vous garantis qu’il n’est pas d’homme sous le ciel qui eût pu le provoquer comme vous avez fait, sans s’exposer au châtiment et au danger. Mais ne recommencez pas souvent, je vous en supplie.

WORCESTER.–En vérité, milord, vous vous obstinez beaucoup trop à la contradiction; depuis que vous êtes arrivé, vous en avez assez fait pour pousser sa patience à bout. Il faut absolument, milord, que vous appreniez à vous corriger de ce défaut. Quelquefois il annonce de la grandeur, du courage, du feu, et voilà le plus grand éloge qu’on en puisse faire. Mais souvent il décèle une opiniâtreté furieuse, un défaut d’éducation, un manque d’empire sur soi-même, de l’orgueil, de la hauteur, de la présomption et du dédain; et le moindre de ces vices, dès qu’un gentilhomme en est possédé, lui fait perdre les coeurs; et laisse derrière soi une souillure qui ternit l’éclat de ses autres qualités, et leur dérobe les louanges qu’elles méritent.

HOTSPUR.–Fort bien, me voici à l’école; Que vos bonnes manières vous fassent prospérer!–Je vois venir nos femmes, faisons nos adieux.

(Rentrent Glendower avec lady Mortimer, et lady Percy.)

MORTIMER.–Voilà ce qui me dépite et m’impatiente à mourir. Ma femme ne sait pas dire un mot d’anglais, ni moi un moi de gallois.

GLENDOWER.–Ma fille pleure, elle ne veut point se séparer de vous; elle veut aussi se faire soldat et aller à la guerre.

MORTIMER.–Mon bon père, dites-lui qu’elle et ma tante Percy nous suivront de près sous votre escorte.

(Glendower parle à sa fille en gallois, et elle lui répond dans le même langage.)

GLENDOWER.–Elle se désespère. C’est une petite créature entêtée et volontaire, sur qui la persuasion ne peut rien.

(Lady Mortimer parle à son époux en gallois.)

MORTIMER.–J’entends tes regards: pour ce joli gallois qui tombe de ces yeux gonflés de larmes, j’y suis parfaitement habile; et si la honte ne me retenait pas, je te répondrais dans le même langage, (Lady Mortimer parle.) Oui, je comprends tes baisers et toi les miens, et c’est un dialogue tout en sentiment.–Mais je te promets, ma bien-aimée, de ne pas perdre un instant jusqu’à ce que j’aie appris ta langue; car dans ta bouche le gallois a autant de douceur que les airs les mieux composés chantés par une belle reine, sous un berceau d’été, avec les plus ravissantes modulations et l’accompagnement de son luth.

GLENDOWER.–Si vous vous attendrissez, elle perdra la raison.

(Lady Mortimer parle encore.)

MORTIMER.–Oh! je suis parfaitement ignorant de ceci.

GLENDOWER.–Elle vous invite à vous coucher sur les joncs voluptueux, et à reposer votre tête chérie sur ses genoux; elle vous chantera l’air que vous aimez, et fera régner sur vos paupières le dieu du sommeil qui charmera vos sens par un doux assoupissement, et vous fera passer de la veille au sommeil par un aussi doux changement que celui qui sépare le jour de la nuit, une heure avant que le céleste attelage commence à l’orient sa course dorée.

MORTIMER.–Je veux bien de tout mon coeur m’asseoir et l’entendre chanter. Pendant ce temps-là, à ce que je présume, notre traité sera rédigé.

GLENDOWER.–Allons, asseyez-vous. Les musiciens qui vont jouer des instruments volent dans les airs à mille lieues de vous, et cependant ils vont à l’instant être en ces lieux: asseyez-vous et soyez attentifs.

HOTSPUR.–Viens, Kate: tu sais aussi admirablement te coucher. Allons, vite, vite, que je puisse reposer ma tête sur tes genoux.

LADY PERCY.–Laisse-moi tranquille, oison sans cervelle.

(Glendower prononce quelques mots en gallois, et l’on entend des instruments.)

HOTSPUR.–Oh! je commence à m’apercevoir que le diable entend le gallois; cela ne m’étonne pas, il est si capricieux. Par Notre-Dame, il est bon musicien!

LADY PERCY.–Vous devriez être musicien des pieds à la tête, car vous n’êtes gouverné que par vos caprices. Allons, tenez-vous tranquille, mauvais sujet, et écoutez cette lady chanter en gallois.

HOTSPUR.–J’aimerais beaucoup mieux entendre Lady, ma chienne, hurler en irlandais.

LADY PERCY.–Veux-tu avoir la tête cassée?

HOTSPUR.–Non.

LADY PERCY.–Tiens-toi donc tranquille.

HOTSPUR.–Ni l’un ni l’autre: je suis comme les femmes.

LADY PERCY.–Va, Dieu te conduise.

HOTSPUR.–Au lit de la Galloise?

LADY PERCY.–Que dis-tu là?

HOTSPUR.–Paix! Elle chante. (Lady Mortimer chante une chanson galloise.) Allons, Kate, je veux que vous me chantiez aussi votre chanson.

LADY PERCY.–Non, par ma foi.

HOTSPUR.–Non, par ma foi! Mon coeur, vous jurez comme la femme d’un confiseur. Non, par ma foi, et aussi vrai que je vis, et comme je veux que Dieu me pardonne, et aussi sûr qu’il fait jour; vos serments sont d’une étoffe si mince, si légère! On dirait que vous n’êtes jamais sortie des faubourgs de Londres. Jure-moi, Kate, en lady, comme tu en es une, avec un bon serment qui emplisse la bouche; et laisse-moi ton par ma foi et ces protestations de pain d’épice aux garnitures de velours 48 et aux citadins endimanchés. Allons, chante.

Note 48: (retour) Velvet guards. Les femmes des gros bourgeois de la Cité portaient, dans leurs jours de parure, des robes garnies de bandes de velours.

LADY PERCY.–Je ne veux pas chanter.

HOTSPUR.–C’est pourtant le plus court chemin pour devenir tailleur, ou siffleur de rouges-gorges. Si nos articles sont copiés, je veux partir d’ici avant deux heures; amis, venez quand vous voudrez.

(Il sort.)

GLENDOWER.–Allons, allons, lord Mortimer; vous êtes aussi lent que l’impétueux Percy est impatient de partir. Pendant tout ceci, on achève de mettre les articles au net: nous n’avons plus qu’à les sceller, et ensuite, à cheval sans délai.

MORTIMER.–De tout mon coeur.

(Ils sortent.)

 

SCÈNE II

Londres.–Un appartement du palais.

Entrent LE ROI HENRI, LE PRINCE DE GALLES et des Lords.

 

LE ROI.–Milords, veuillez vous retirer; nous avons, le prince de Galles et moi, à causer ensemble: mais ne vous éloignez pas; dans un moment nous aurons besoin de vous. (Les lords sortent.) Je ne sais pas si Dieu, pour quelque offense que j’aurai commise, a, dans ses secrets jugements, arrêté qu’il ferait sortir de mon propre sang l’instrument de sa vengeance et le châtiment qu’il me destine; mais tu me fais croire, par la manière dont tu vis, que tu es spécialement marqué pour être le ministre de son ardente colère, et la verge dont il punira mes égarements. Autrement, réponds-moi, se ferait-il que des penchants si déréglés, des goûts si abjects, une conduite si déplorable, si nulle, si licencieuse, des passions si basses, de si misérables plaisirs, une société aussi grossière que celle dans laquelle tu es entré et comme enraciné, puissent s’associer à la noblesse de ton sang, et te paraître dignes du coeur d’un prince?

HENRI.–Avec le bon plaisir de Votre Majesté, je voudrais pouvoir me justifier de toutes mes fautes aussi complétement que je suis certain de me laver d’un grand nombre d’autres dont on m’a chargé. Du moins, laissez-moi vous demander en compensation de tant de récits mensongers, que l’oreille du pouvoir est forcée d’entendre de la bouche de ces parasites souriants, de ces vils marchands de nouvelles, laissez-moi vous demander qu’une soumission sincère m’obtienne le pardon des véritables irrégularités où s’est à tort laissé égarer ma jeunesse.

LE ROI.–Dieu te pardonne!–Mais laisse-moi encore, Henri, m’étonner de tes inclinations qui prennent un vol tout à fait opposé à celui de tes ancêtres. Tu as honteusement perdu ta place au conseil, et c’est ton jeune frère qui la remplit aujourd’hui; tu as aliéné de toi les coeurs de presque toute la cour et de tous les princes de mon sang; tu as détruit l’attente et les espérances que l’on avait fondées sur toi, et il n’est pas d’homme qui, dans son âme, ne prédise ta chute. Si j’avais été aussi prodigue de ma présence, que je me fusse si fréquemment prostitué aux regards des hommes, et usé à si vil prix dans les sociétés vulgaires, l’opinion publique qui m’a conduit au trône serait restée fidèle à celui qui en était possesseur, et m’aurait laissé dans un exil sans honneur, confondu parmi la foule, sans distinction et sans éclat. Mais, parce que je me montrais rarement, je ne pouvais faire un pas que, semblable à une comète, je n’excitasse l’admiration, que les pères ne dissent à leurs enfants; C’est lui; d’autres demandaient: Où est-il? lequel est Bolingbroke? Et alors j’enlevais au ciel tous les hommages, me parant d’une telle modestie que j’arrachais à tous les coeurs le serment de fidélité, à toutes les bouches des cris et des acclamations, en la présence du roi couronné lui-même. Ainsi j’ai conservé la fraîcheur et la nouveauté de ma personne; comme une robe pontificale, ma présence a toujours excité l’admiration. Aussi l’apparition de ma grandeur, rare, mais somptueuse, prenait l’apparence d’une fête que sa rareté rendait solennelle. Le roi, toujours en l’air, courait de droite et de gauche autour de mauvais bouffons, d’une bande d’esprits légers comme de la paille, promptement allumés et promptement consumés. Il jouait ainsi la dignité, et compromettait la grandeur royale avec de sots baladins, laissant profaner son auguste nom par leurs sarcasmes, livrant sa personne, au détriment de sa renommée, en butte aux railleries d’une troupe d’enfants moqueurs, et servant de plastron aux quolibets du premier venu de ces ridicules imberbes. On le voyait en société avec le peuple des rues. Il s’était vendu à la popularité, et chaque jour en proie aux regards de la multitude, il les rassasia du miel de sa présence, et commença à changer en dégoût le charme des choses douces, dont il suffit d’user un peu plus qu’un peu pour en avoir beaucoup trop. Aussi lorsqu’il avait l’occasion de se montrer, de même que le coucou au mois de juin, on l’entendait, on ne le regardait plus, on le voyait avec des yeux qui, fatigués et blasés par un spectacle continuel, ne lui accordaient aucun de ces regards attentifs et pleins de surprise qu’attire, semblable au soleil, la majesté suprême lorsqu’elle brille rarement aux yeux de ses admirateurs. Au contraire les paupières appesanties se baissaient à sa vue, fermées par le sommeil, et lui présentaient cet aspect nébuleux qu’offrent les peuples à l’objet de leur inimitié; tant ils étaient gorgés, rassasiés, surchargés de sa présence! Et tu es, Henri, précisément dans le même cas. Tu as perdu par cette communication banale le privilége de ton rang élevé; tous les yeux sont las de ta présence trop prodiguée…. excepté les miens, qui ont désiré de te voir encore, et se sentent malgré moi, à ta vue, obscurcis par les larmes d’une folle tendresse.

HENRI.–Mon trois fois gracieux seigneur, je serai dorénavant plus semblable à moi-même.

LE ROI.–Par l’univers, tel tu es en ce jour, tel était Richard lorsque, revenant de France, je débarquai à Ravensburg, et tel que j’étais alors, tel est aujourd’hui Percy. Et par mon sceptre, par le salut de mon âme, Percy a dans le pays un pouvoir plus respectable que toi, l’ombre du successeur au trône. Car, sans droit à la couronne, sans la moindre apparence de droit, il remplit nos campagnes de guerriers armés. Il affronte la gueule menaçante du lion, et quoiqu’il ne doive pas plus aux années que toi, il conduit aux combats sanglants et aux coups meurtriers de vieux lords et de vénérables prélats. Quel honneur immortel ne s’est-il pas acquis contre le fameux Douglas dont les hauts faits, les rapides incursions, et la grande renommée dans les armes, enlèvent à tous les guerriers la première place, et le titre suprême de premier capitaine du siècle dans tous les royaumes qui reconnaissent le Christ? Eh bien! trois fois cet Hotspur, ce Mars au maillot, ce héros encore enfant, a battu le grand Douglas et fait échouer ses entreprises; il l’a fait une fois prisonnier, lui a rendu la liberté et s’en est fait un ami pour emboucher aujourd’hui la trompe retentissante du défi et ébranler la paix et la sûreté de notre trône. Que dis-tu de cela? Percy, Northumberland, monseigneur l’archevêque d’York, Douglas, Mortimer, s’unissent contre nous, et déjà sont en armes…. Mais pourquoi t’informé-je de ces nouvelles? pourquoi, Henri, te parlé-je de mes ennemis à toi qui es mon plus proche comme mon plus cher 49ennemi?–Il n’est pas impossible que, subjugué par la crainte, entraîné par la bassesse de tes inclinations, ou par une suite de mécontentements, tu ne combattes bientôt contre moi à la solde de Percy, rampant à ses pieds, le saluant lorsqu’il fronce le sourcil, et pour montrer à quel point tu es dégénéré.

Note 49: (retour) Dearest; c’est ici à la fois et le plus aimé et celui qui coûte le plus cher.

HENRI.–Ne le croyez pas; vous ne verrez rien de semblable; et que le ciel pardonne à ceux qui m’ont fait perdre à ce point l’estime de Votre Majesté! C’est par la tête de Percy que je veux tout racheter; et à la fin de quelque glorieuse journée, j’oserai vous dire que je suis votre fils, lorsque je me présenterai à vous, entièrement couvert d’une sanglante parure, et le visage caché sous un masque de sang. Ce sang une fois lavé, avec lui s’effacera ma honte, et ce jour sera le jour même, en quelque temps qu’il arrive, où ce jeune fils de la gloire et de la renommée, ce vaillant Hotspur, ce chevalier loué de tous, et votre Henri, auquel on ne songe pas, viendront à se mesurer ensemble. Les honneurs qui reposent sur son casque vont tous devenir le but de mes efforts; plût au ciel qu’ils fussent en grand nombre, et sur ma tête toutes mes hontes redoublées! Un temps viendra où je forcerai ce jouvenceau du nord à changer ses glorieuses actions contre mes indignités. Mon bon seigneur, Percy n’est que mon facteur; il amasse pour moi des faits glorieux, et je lui en ferai rendre un compte si rigoureux, qu’il faudra qu’il me cède tous ses honneurs jusqu’au dernier; oui, jusqu’au plus léger des mérites qui auront honoré sa vie, ou j’en arracherai le compte de son coeur. Voilà ce que je promets ici sur le nom de Dieu; et, s’il permet que je l’exécute, je conjure Votre Majesté que cet exploit serve à expier ma jeunesse et à guérir les cruelles blessures de mon intempérance. Si je n’y parviens pas, la vie en finissant rompt tous les engagements, et je mourrai cent mille fois avant de violer la moindre parcelle de ce serment.

LE ROI.–Dans ce serment est renfermée la mort de cent mille rebelles. Tu auras de l’emploi dans cette guerre et un commandement en chef (Entre Blount.) Qu’est-ce donc, brave Blount? tes regards annoncent un homme bien pressé.

BLOUNT.–Comme les affaires dont je viens vous parler. Le lord Mortimer d’Écosse 50 fait savoir que Douglas et les rebelles d’Angleterre se sont joints le onze de ce mois à Shrewsbury. S’ils se tiennent mutuellement toutes leurs promesses, ils formeront le parti le plus puissant et le plus formidable qui ait jamais attaqué un État.

Note 50: (retour) Il n’y avait point de lord Mortimer d’Écosse, mais un comte des Marches d’Ecosse, comme lord Mortimer était comte des Marches d’Angleterre; c’est ce qui a fait confusion pour Shakspeare.

LE ROI.–Le comte de Westmoreland s’est mis en marche aujourd’hui: mon fils, le lord Jean de Lancastre, est avec lui; car cet avis date déjà de cinq jours. Tu partiras, Henri, mercredi prochain. Jeudi nous nous mettrons en campagne; notre rendez-vous est Bridgenorth; vous, Henri, vous marcherez par la province de Glocester, et, à ce compte, tout bien calculé, toutes nos troupes doivent être réunies à Bridgenorth dans douze jours environ. Nous avons bien des affaires sur les bras: séparons nous. La supériorité d’un ennemi se nourrit et profite du moindre délai.

 

SCÈNE III

Une chambre dans la taverne de la Tête-de-Sanglier.

Entrent FALSTAFF ET BARDOLPH.

 

FALSTAFF.–Bardolph, ne suis-je pas indignement maigri depuis cette dernière affaire? Ne trouves-tu pas que je suis déchu, que je viens à rien? Vois, la peau me pend de tous côtés comme la robe de chambre d’une vieille lady. Je suis flétri, ridé, comme une vieille poire de messire-jean. Allons, il faut faire pénitence et cela tout à l’heure, pendant qu’il me reste encore un peu de force; car bientôt je n’aurai plus de coeur, et alors la force me manquera pour me repentir. Si je n’ai pas oublié comment est fait le dedans d’une église, je veux être sec comme un grain de moutarde et maigre comme le cheval d’un brasseur. Oui, le dedans d’une église.–La compagnie, la mauvaise compagnie a fait ma Perte.

BARDOLPH.–Sir Jean, vous êtes si chagrin que vous ne pouvez vivre longtemps.

FALSTAFF.–Eh! voilà ce que c’est: allons, chante-moi quelque chanson bien grasse, égaye-moi. Je vivais aussi vertueusement qu’il le faut à un galant homme; j’étais en vérité assez vertueux: je jurais peu, je ne jouais pas aux dés plus de sept fois par semaine; je n’allais pas en mauvais lieux plus d’une fois dans le quart… d’heure: je rendais l’argent que j’empruntais….. oui, trois où quatre fois cela m’est arrivé; je vivais bien et j’étais bien réglé; et à présent je vis sans règle et hors de toute mesure.

BARDOLPH.–Vraiment, vous êtes si gras, sir Jean, que vous ne pouvez pas manquer d’être hors de toute mesure, hors de toute mesure raisonnable, sir Jean.

FALSTAFF.–Corrige ta figure et je corrigerai ma vie. C’est toi qui es notre amiral; tu portes la lanterne de poupe, mais c’est dans ton nez; tu es le chevalier de la lampe ardente.

BARDOLPH.–Eh quoi, sir Jean, ma figure ne vous fait aucun mal.

FALSTAFF.–Non, par ma foi, j’en fais aussi bon usage que bien des gens font d’une tête de mort, ou d’un mémento mori. Je ne vois jamais ta face que je ne pense tout de suite au feu d’enfer, et au mauvais riche qui vivait dans la pourpre; car il est là dans sa robe qui brûle, qui brûle; si tu étais en aucune façon adonné à la vertu, je jurerais par ta figure; mon serment serait par ce feu: mais tu es tout à fait abandonné, et n’était le feu que tu as dans la figure, tu serais absolument un enfant de ténèbres. Quand tu courus au haut de Gadshill, au milieu de la nuit, pour attraper mon cheval, si je ne t’ai pas pris pour un ignis fatuus, ou une boule de feu follet, je conviendrai que l’argent n’est plus bon à rien. Oh! tu es une illumination perpétuelle, un éternel feu de joie; tu m’as épargné plus de mille marcs en torches et en flambeaux lorsque nous roulions ensemble, la nuit, de taverne en taverne; mais aussi pour le vin d’Espagne que tu m’as bu, je me serais fourni le luminaire, et aussi bon que peut le vendre le meilleur épicier de l’Europe. Il y a plus de trente-deux ans que j’entretiens le feu de ta salamandre; daigne le ciel m’en récompenser!

BARDOLPH.–Parbleu! je voudrais que vous eussiez ma figure dans le ventre.

FALSTAFF.–Miséricorde! Je serais bien sûr d’avoir le feu aux entrailles. (Entre l’hôtesse.) Eh bien, ma poule, ma chère caquet-bon-bec, avez-vous su qui est-ce qui a vidé mes poches?

L’HOTESSE.–Comment, sir Jean! à quoi pensez-vous, sir Jean? Est-ce que vous croyez que j’ai des filous dans ma maison? j’ai cherché, je me suis informée et mon mari aussi, de tous nos gens, hommes, garçons, domestiques, les uns après les autres: jamais de la vie il ne s’est encore perdu un poil dans ma maison.

FALSTAFF.–Vous mentez, l’hôtesse; car Bardolph y a été rasé et y a perdu beaucoup de poils; et moi je ferai serment que mes poches y ont été vidées; allez, allez. Vous êtes une vraie femelle, allez…..

L’HOTESSE.–Qui moi! attends, attends, on ne m’a encore jamais appelée ainsi chez moi.

FALSTAFF.–Allez, allez, je vous connais bien.

L’HOTESSE.–Non, sir Jean; vous ne me connaissez pas, sir Jean. Je vous connais bien, moi, sir Jean: vous me devez de l’argent, sir Jean; et aujourd’hui vous me cherchez querelle pour m’en frustrer. C’est moi qui vous ai acheté une douzaine de chemises pour mettre à votre dos.

FALSTAFF.–De la toile à canevas, d’abominable toile à canevas; j’en ai fait présent à des boulangères, et elles en ont fait des tamis.

L’HOTESSE.–Là, comme je suis une honnête femme, c’était une toile de Hollande à huit schellings l’aune. Mais vous me devez encore de l’argent outre cela, sir Jean, pour votre pension d’ordinaire; les boissons de surplus, et, d’argent prêté, vingt-quatre guinées.

FALSTAFF.–En voilà un qui a eu sa bonne part; qu’il vous paye.

L’HOTESSE.–Lui? Hélas! il est pauvre, il n’a rien.

FALSTAFF.–Comment! pauvre? Voyez sa figure. Qu’appelez-vous donc riche? Il n’a qu’à monnayer son nez ou ses joues.–Je ne payerai pas un denier. Est-ce que vous me prenez pour un nigaud? Comment, je ne serai pas libre de prendre mes aises dans mon auberge, sans être exposé à avoir mes poches dévalisées? J’ai perdu un cachet en bague de mon grand-père, qui vaut quarante marcs.

L’HOTESSE.–Oh! Jésus! j’ai entendu le prince lui dire, je ne sais combien de fois, que cette bague n’était que du cuivre.

FALSTAFF.–Comment? Le prince est un drôle et un écornifleur, que je sanglerais comme un chien, s’il était ici, et qu’il osât dire cela. (Entrent le prince Henri et Poins au pas de marche; Falstaff va à leur rencontre, jouant du fifre sur son bâton.) Eh bien, mon garçon? Est-ce que le vent souffle par là, tout de bon? Faut-il que nous marchions tous?

BARDOLPH.–Oui, deux à deux, à la façon de Newgate.

L’HOTESSE.–Milord, je vous en prie, écoutez-moi.

HENRI.–Qu’est-ce que tu dis, madame Quickly? Comment se porte ton mari? Je l’aime bien, c’est un brave homme.

L’HOTESSE.–Mon bon prince, écoutez-moi.

FALSTAFF.–Je t’en prie, laisse-la et écoute-moi.

HENRI.–Qu’est-ce que tu dis, Jack?

FALSTAFF.–La nuit dernière je me suis endormi derrière la tapisserie, et on m’a vidé mes poches. Cette maison est devenue un mauvais lieu, on y vole dans les poches.

HENRI.–Qu’as-tu perdu, Jack?

FALSTAFF.–Tu m’en croiras si tu veux, Hal, j’ai perdu trois ou quatre obligations de quarante guinées chacune, et un cachet en bague de mon grand-père.

HENRI.–Quelque drogue, de la somme de huit pence.

L’HOTESSE.–C’est ce que je lui disais, milord, et j’ai ajouté que j’avais entendu Votre Grâce le dire plus d’une fois. Et, milord, il parle de vous comme un mal embouché qu’il est; il a dit qu’il vous cinglerait de coups.

HENRI.–Comment? il n’a pas dit cela.

L’HOTESSE.–Je n’ai ni foi, ni vérité, et je ne suis pas femme s’il ne l’a pas dit.

FALSTAFF.–Il n’y a pas plus de foi en toi que dans un pruneau cuit 51, pas plus de vérité que dans un renard en peinture; et quant à ta qualité de femme, Marianne la pucelle 52 serait auprès de toi propre à faire la femme d’un alderman. Va, chose, va.

L’HOTESSE.–Quelle chose? dis, quelle chose?

FALSTAFF.–Quelle chose! Mais une chose sur laquelle on peut dire grand merci 53.

Note 51: (retour) Un plat de pruneaux cuits était le mets d’usage, et presque l’enseigne d’un mauvais lieu.

Note 52: (retour) Maid Marian. Ce fut, selon les anciennes ballades, le nom que prit Mathilde, fille de lord Fitzwater, pour suivre dans les bois son amant, le comte d’Huntington qui, proscrit et poursuivi, s’y était réfugié, et y vécut longtemps de brigandage sous le nom de Robin Hood. Maid Marian était le personnage obligé d’une danse de bateleurs qui s’exécutait particulièrement le 1er mai. Elle y était représentée par un homme habillé en femme; c’est sur cette circonstance que porte la plaisanterie de Falstaff.

Note 53: (retour) A thing to thank God on.Une chose dont il faut remercier Dieu, c’est-à-dire, selon nos locutions, une chose qui nous vient de Dieu et grâce, sans qu’il en coûte rien; et aussi une chose qui sert à remercier Dieu dessus. La plaisanterie ne se pouvait rendre qu’à peu près.

L’HOTESSE.–Je ne suis pas une chose sur laquelle on puisse dire grand merci, je suis bien aise de te le dire; je suis la femme d’un honnête homme; et, sauf la chevalerie, tu es un drôle de m’appeler comme cela.

FALSTAFF.–Et toi, sauf la qualité de femme, tu es un animal brute de dire autrement.

L’HOTESSE.–Dis donc, quel animal, drôle, dis donc?

FALSTAFF.–Quel animal? Pardieu! une loutre.

HENRI.–Une loutre, sir Jean? pourquoi une loutre?

FALSTAFF.–Pourquoi? parce qu’elle n’est ni chair ni poisson, on ne sait comment ni par où la prendre.

L’HOTESSE.–Tu es un menteur quand tu dis cela; tu sais bien, et il n’y a pas un homme au monde qui ne sache bien par où me prendre, entends-tu, drôle?

HENRI.–Tu as raison, hôtesse, et c’est là une insigne calomnie.

L’HOTESSE.–Il en fait autant de vous, monseigneur; il disait l’autre jour que vous lui deviez mille guinées.

HENRI.–Comment, coquin, est-ce que je te dois mille guinées?

FALSTAFF.–Mille guinées? Hal, un million. L’amitié vaut un million, et tu me dois ton amitié.

L’HOTESSE.–Il a fait plus, monseigneur; il vous a traité de drôle, et il a dit qu’il vous cinglerait de coups.

FALSTAFF.–L’ai-je dit, Bardolph?

BARDOLPH.–En vérité, sir Jean, vous l’avez dit.

FALSTAFF.–Oui, s’il disait que ma bague était de cuivre.

HENRI.–Je dis qu’elle est de cuivre; oses-tu tenir ta parole à présent?

FALSTAFF.–Mon Dieu! Hal, tu sais bien que comme homme je n’ai pas peur de toi; mais comme prince, je te crains autant que je craindrais le rugissement du lionceau.

HENRI.–Et pourquoi pas comme le lion même?

FALSTAFF.–C’est le roi en personne qu’on doit craindre comme le lion. Et crois-tu, en conscience, que je te craigne comme je craindrais ton père? Ma foi, si cela est vrai, je veux que ma ceinture casse.

HENRI.–Oh! si cela arrivait, comme ton ventre tomberait sur tes genoux! Mais, maraud, il n’y a pas dans ta maudite panse la moindre place pour la foi, la vérité, l’honneur; elle n’est remplie que de tripes et de boyaux. Accuser une honnête femme d’avoir vidé tes poches! Mais toi, fils de catin, impudent, boursouflé coquin, s’il y a autre chose dans tes poches que des cartes de cabaret, des memento de mauvais lieux, et la valeur d’un malheureux sou de sucre candi pour t’allonger l’haleine; et s’il te peut revenir autre chose à empocher que des injures, je suis un misérable: et cependant, monsieur tiendra tête, il ne souffrira pas qu’on lui manque. N’as-tu pas de honte?

FALSTAFF.–Écoute, Hal, tu sais bien que dans l’état d’innocence Adam a failli: et que peut donc faire le pauvre Jack Falstaff dans ce siècle corrompu? Tu vois bien qu’il y a plus de chair chez moi que dans un autre, par conséquent plus de fragilité.–Enfin vous avouez donc que vous avez retourné mes poches?

HENRI.–L’histoire le dit.

FALSTAFF.–Hôtesse, je te pardonne: va préparer le déjeuner; aime ton mari, veille sur tes domestiques, et chéris tes hôtes; tu me trouveras traitable autant que de raison; tu le vois, je suis apaisé.–Allons, paix!–Je t’en prie, décampe. (L’hôtesse sort.) A présent, Hal, revenons aux nouvelles de la cour… Et l’affaire du vol, mon enfant, qu’est-ce que cela est devenu?

HENRI.–Oh! mon cher Roastbeef, il faut que je te serve encore de bon ange. L’argent est rendu.

FALSTAFF.–Oh! mais je n’aime point du tout cette restitution; c’est faire double travail.

HENRI.–Je suis bien avec mon père, je puis faire tout ce que je veux.

FALSTAFF.–Vole-moi donc le trésor royal; c’est la première chose à faire, et sans te donner la peine de te laver les mains.

BARDOLPH.–Faites cela, milord.

HENRI.–Je t’ai procuré à toi, Jack, une place dans l’infanterie.

FALSTAFF.–J’aurais mieux aimé que ce fût dans la cavalerie.–Où trouverai-je quelqu’un qui ait la main bonne pour voler? il me faudrait absolument un bon voleur de vingt à vingt-deux ans: je suis diablement dégarni de tout. Enfin, n’importe; Dieu soit loué, ces rebelles ne s’en prennent qu’aux honnêtes gens; je les en estime et honore.

HENRI.–Bardolph!

BARDOLPH–Prince!

HENRI.–Va-t’en porter cette lettre au lord Jean de Lancastre, mon frère Jean; celle-ci, à milord de Westmoreland. Allons, Poins, à cheval; car nous avons encore, toi et moi, trente milles à faire avant dîner. Jack, viens me trouver demain au temple, à deux heures après dîner: là tu sauras quelle est ta place, et tu recevras tes instructions et de l’argent. La terre brûle, Percy est au faîte de sa gloire; il faut qu’eux ou nous descendions de beaucoup.

(Sortent le prince, Poins et Bardolph.)

FALSTAFF.–Courtes paroles, braves gens.–Hôtesse, mon déjeuner, allons. Oh! que cette taverne n’est-elle le tambour de ma compagnie!

(Il sort.)

FIN DU TROISIÈME ACTE.

ACTE QUATRIÈME

 

SCÈNE I

Le camp des rebelles près de Shrewsbury.

Entrent HOTSPUR, WORCESTER, DOUGLAS.

 

HOTSPUR.–Très-bien parlé, mon noble Écossais. Si la vérité dans ce siècle poli n’était pas prise pour la flatterie, on pourrait dire de Douglas qu’il n’est point de notre temps un guerrier dont le nom parcoure aussi généralement l’univers. Par le ciel, il m’est impossible de flatter: je dédaigne le doucereux langage des courtisans; mais il n’est point d’homme qui occupe une plus belle place que vous dans mon coeur et mon amitié. Oui, sommez-moi de ma parole, éprouvez-moi, milord.

DOUGLAS.–Tu es roi de l’honneur.–Il n’est point sur la terre d’homme si puissant que je ne sois prêt à lui tenir tête.

HOTSPUR.–N’y manquez pas, tout sera au mieux.–(Entre un messager.) Quelles lettres as-tu là?–(A Douglas.) Je ne sais que vous remercier.

LE MESSAGER.–Ces lettres viennent de votre père.

HOTSPUR.–Des lettres de lui! Pourquoi ne vient-il pas lui-même?

LE MESSAGER.–Il ne peut venir, milord; il est dangereusement malade.

HOTSPUR.–Morbleu! comment a-t-il le loisir d’être malade, au moment de se battre?–Qui conduit ses troupes? Sous le commandement de qui nous arrivent-elles?

LE MESSAGER.–Ses lettres pourront vous le dire, milord, et non pas moi.

WORCESTER.–Je te prie, dis-moi, garde-t-il le lit?

LE MESSAGER.–Il le gardait depuis quatre jours quand je suis parti; et au moment où je l’ai quitté, ses médecins craignaient beaucoup pour sa vie.

WORCESTER.–J’aurais voulu voir nos affaires dans un état sûr et solide avant que la maladie vînt le visiter. Jamais sa santé ne fut d’un plus grand prix qu’aujourd’hui.

HOTSPUR.–Malade en ce moment! en ce moment au lit! Cette maladie attaque la partie vitale de notre entreprise; elle est contagieuse pour nous, et même pour notre camp.–Il me mande ici: «Qu’une maladie interne…. que ses amis ne peuvent être rassemblés sitôt par la voie des messages; et qu’il n’a pas cru prudent de livrer de si loin à d’autres âmes que la sienne un secret si important et si dangereux.» Cependant il nous donne un conseil hardi: c’est qu’avec le petit nombre de troupes que nous avons réunies nous marchions en avant, afin de sonder les dispositions de la fortune pour nous: «car, écrit-il, il n’est plus temps de se décourager, attendu que le roi est sûrement instruit de tous nos desseins.» Qu’en dites-vous?

WORCESTER.–La maladie de votre père nous mutile tout à fait.

HOTSPUR.–C’est une des plus dangereuses. C’est un membre de moins…. et cependant, tout bien examiné, non. Le tort que nous fait son absence nous paraît plus considérable qu’il ne le sera en effet. Serait-il à propos de risquer sur un coup de dé la somme réunie de toutes nos forces? de placer une si riche fortune sur les chances périlleuses d’une heure incertaine? Cela ne vaudrait rien, car dans cette heure unique nous attaquerions le fond et l’essentiel de nos espérances, le dernier terme de nos ressources et de notre fortune.

DOUGLAS.–Il est certain que cela ne pourrait être autrement, au lieu qu’à présent il nous reste une sorte de survivance agréable sur l’avenir. Nous pouvons dépenser hardiment dans l’espérance des ressources futures; cela nous donne le point d’appui d’une retraite.

HOTSPUR.–Oui, un rendez-vous, un asile où nous réfugier, s’il arrive que le diable et le malheur regardent de travers cette première fleur 54 de nos affaires.

Note 54: (retour) The maidenhead.

WORCESTER.–Cependant j’aurais voulu que votre père pût se rendre ici. La nature et l’apparence de notre entreprise ne souffrent point de division. Il y a des gens qui, ignorant la cause de son absence, y verront le désaveu de notre conduite, et croiront que c’est sa prudence et sa fidélité au roi qui ont retenu le comte et l’ont empêché de se joindre à nous. Et jugez combien une pareille idée peut changer le cours d’une faction timide, et faire douter de notre cause; car vous n’ignorez pas que nous devons soutenir les apparences de notre force hors de la portée d’un examen trop rigoureux, et boucher tous les jours la plus légère ouverture par laquelle l’oeil de la raison pourrait nous épier. Cette absence de votre père ouvre le rideau qui dévoile aux ignorants un genre de craintes auxquelles ils n’avaient pas songé.

HOTSPUR.–Vous allez trop loin. Voici plutôt comment je considérerais son absence. Elle rehausse l’opinion qu’on a de nous, et, présentant notre entreprise sous un aspect plus audacieux, lui donne un lustre qu’elle n’aurait pas si le comte était avec nous; car lorsque, seuls et sans secours, on nous verra former un parti assez puissant pour tenir tête à tout le royaume, on devra penser qu’avec son aide nous sommes en état de le bouleverser complètement.–Tout est bien encore; nous avons tous nos membres sains et entiers.

DOUGLAS.–Autant que nous pouvons le souhaiter. On n’entend point prononcer en Écosse un tel mot que le mot de crainte.

(Entre sir Richard Vernon.)

HOTSPUR.–Mon cousin Vernon? Vous êtes le bienvenu, sur mon âme!

VERNON.–Plût au ciel, milord, que mes nouvelles méritassent d’être aussi bien accueillies. Le comte de Westmoreland, fort de sept mille hommes, se dirige vers ces lieux: le prince Jean est avec lui.

HOTSPUR.–Je ne vois point de mal à cela. Qu’y a-t-il de plus?

VERNON.–De plus, j’ai appris que le roi en personne marche, ou se dispose à marcher très-promptement contre nous avec des préparatifs et des forces redoutables.

HOTSPUR.–Il sera bien reçu aussi. Où est son fils, le prince de Galles, cet étourdi au pied léger, et ses camarades qui ont jeté de côté le monde et ses affaires, en lui disant de passer son chemin?

VERNON.–Tous équipés, tous en armes, tous plumes en l’air comme des autruches battant l’air de leurs ailes, comme des aigles qui viennent de se baigner; tout brillants de leurs armures dorées comme des images de saints; pleins de vie comme le mois de mai, et resplendissants comme le soleil au milieu de l’été; gais comme de jeunes chevreaux, bouillants comme de jeunes taureaux. J’ai vu le jeune Henri, la visière levée, les cuisses couvertes de ses cuissards, armé en vrai guerrier, s’élever de la terre comme Mercure sur ses ailes, et ferme sur sa selle, voltigeant avec autant d’aisance qu’un ange qui serait descendu des nuages pour manier et manéger un fougueux Pégase, et charmer les hommes par la noblesse de son équitation.

HOTSPUR.–Assez, assez; ces éloges sont pis que le soleil de mars pour donner la fièvre. Qu’ils viennent, qu’ils arrivent parés pour le sacrifice, et nous les offrirons tout fumants et tout sanglants à la vierge aux yeux enflammés qui préside à la guerre fumante. Mars vêtu de fer s’assiéra sur son autel, dans le sang jusqu’aux oreilles. Je suis sur les charbons tant que je sais cette riche conquête si près, et encore pas à nous.–Allons, laissez-moi prendre mon cheval, qui va me porter comme la foudre contre le sein du prince de Galles. Nous nous rencontrerons Henri contre Henri, et son cheval contre le mien, pour ne jamais nous séparer que l’un des deux ne tombe mort. Oh! que Glendower n’est-il arrivé!

VERNON.–J’ai encore d’autres nouvelles. J’ai appris, en traversant le comté de Worcester, qu’il ne pouvait se rendre ici avec son corps de troupes, comme il l’a promis, le quatorzième jour.

DOUGLAS.–Voilà la plus fâcheuse de toutes les nouvelles que j’aie entendues.

WORCESTER.–Oui, sur ma foi, elle a un son qui glace le coeur.

HOTSPUR.–A combien peut monter toute l’armée du roi?

VERNON.–A trente mille hommes.

HOTSPUR.–Fussent-ils quarante mille, sans mon père et Glendower, les troupes que nous avons peuvent suffire pour cette grande journée. Allons, hâtons-nous d’en faire la revue. Le jour fatal est proche: mourons tous s’il le faut, et mourons gaiement.

DOUGLAS.–Ne parlez pas de mourir: je suis d’ici à six mois préservé de toute crainte de la mort et de ses coups.

 

SCÈNE II.

Un grand chemin près de Coventry.

Entrent FALSTAFF ET BARDOLPH.

 

FALSTAFF.–Bardolph, va-t’en toujours devant à Coventry; emplis-moi une bouteille de vin d’Espagne: nos soldats traverseront la ville, et nous gagnerons Suttoncolfied ce soir.

BARDOLPH.–Voulez-vous me donner de l’argent, mon capitaine?

FALSTAFF.–Va toujours, va toujours.

BARDOLPH.–Cette bouteille vaut un angelot.

FALSTAFF.–Si elle te vaut cela, prends-le pour ta peine; si elle t’en fait vingt, prends tout. Je suis là pour répondre de la manière dont tu auras battu monnaie. Ordonne à mon lieutenant Peto de me joindre à la sortie de la ville.

BARDOLPH.–Je n’y manquerai pas, capitaine; adieu.

(Il sort.)

FALSTAFF.–Si mes soldats ne me font pas rougir de honte, je veux n’être qu’un hareng sec. J’ai diablement abusé de la presse du roi. J’ai pris, en échange de cent cinquante soldats, trois cent et quelques guinées. Je ne presse que de bons bourgeois, des fils de propriétaires; je m’enquiers de tous les jeunes garçons fiancés, de ceux qui ont déjà eu deux bans de publiés; je me suis procuré toute une partie de poltrons aux pieds chauds, qui aimeraient mieux entendre le diable qu’un coup de tambour, gens qui ont plus de peur du bruit d’une coulevrine qu’un daim ou un canard sauvage déjà blessés. Je ne presse que de ces mangeurs de rôties beurrées qui n’ont de coeur au ventre que pas plus gros qu’une tête d’épingle; et ils ont racheté leur congé: de sorte qu’à présent toute ma troupe consiste en porte-étendards, caporaux, lieutenants, gens d’armes, misérables aussi déguenillés qu’on nous représente Lazare sur la toile quand des chiens gloutons lui léchaient ses plaies; d’autres qui n’ont jamais servi; quelques-uns réformés comme incapables de servir; des cadets de cadets, des garçons de cabaret qui se sont sauvés de chez leurs maîtres, des aubergistes banqueroutiers: tous ces cancres d’un monde tranquille et d’une longue paix, cent fois plus piteusement accoutrés qu’un vieux étendard délabré. Voilà les hommes que j’ai pour remplacer ceux qui ont acheté leur congé; si bien que l’on s’imaginerait que j’ai là cent cinquante enfants prodigues en haillons arrivant de garder les pourceaux et de vivre de restes et de pelures. Un écervelé que j’ai rencontré en chemin, m’a dit que je venais de rafler toutes les potences et de presser tous les cimetières; on n’a jamais vu de pareils épouvantails. Je ne traverserai pas Coventry avec eux; voilà ce qu’il y a de bien sûr. Par-dessus le marché, ces gredins-là marchent les jambes écartées, comme s’ils y avaient des fers; et en effet, j’ai tiré la plupart d’entre eux des prisons. Il n’y a qu’une chemise et demie dans toute ma compagnie; et la demi-chemise encore est faite de deux serviettes bâties ensemble et jetées sur les épaules comme le pourpoint d’un héraut, sans manches; et la chemise entière, pour dire la vérité, a été volée à mon hôte de Saint-Albans, ou à l’aubergiste au nez rouge de Daintry. Mais cela n’y fait rien, ils trouveront bientôt du linge en suffisance sur les haies.

(Entrent le prince Henri et Westmoreland.)

HENRI.–Eh bien, Jack le boursouflé? eh bien, mon gros matelas? Holà, matelas de chair.

FALSTAFF.–Comment, c’est toi, Hal; c’est toi, drôle de corps; que diable fais-tu donc dans la province de Warwick?–Mon cher milord Westmoreland, je vous demande pardon, mais je vous croyais déjà à Shrewsbury.

WESTMORELAND.–Ma foi, sir Jean, il serait plus que temps que j’y fusse, et vous aussi; mais mes troupes y sont déjà arrivées; je vous assure que le roi nous y attend: il faut que nous partions tous ce soir.

FALSTAFF.–Bah! n’ayez pas peur de moi: je suis aussi vigilant qu’un chat qui veut voler de la crème.

HENRI.–Voler de la crème? je le crois, car à force d’en voler tu t’es fait de beurre. Mais dis donc, Jack, à qui sont ces gens qui viennent là-bas?

FALSTAFF.–A moi, Hal, à moi.

HENRI.–De ma vie je n’ai vu de si pitoyables coquins.

FALSTAFF.–Bah, bah! ils sont assez bons pour être jetés à bas. Chair à poudre! chair à poudre! Cela remplira une fosse tout aussi bien que de meilleurs soldats! Mon cher, ce sont des hommes mortels, des hommes mortels.

WESTMORELAND.–Oui; mais, sir Jean, il me semble qu’ils sont cruellement pauvres et décharnés, l’air par trop mendiants.

FALSTAFF.–Ma foi, quant à leur pauvreté…. je ne sais pas où ils l’ont prise; et pour leur maigreur…. je suis bien sûr qu’ils n’ont pas pris cela de moi.

HENRI.–Non, j’en ferais bien serment; à moins qu’on n’appelle maigreur trois doigts de lard sur les côtes. Mais, mon garçon, dépêche-toi; Percy est déjà en campagne.

FALSTAFF.–Comment, est-ce que le roi est déjà campé?

WESTMORELAND.–Oui, sir Jean, je crains que nous ne nous soyons arrêtés trop longtemps.

FALSTAFF.–Eh bien! la fin d’une bataille, et le commencement d’un repas, c’est ce qu’il faut à un soldat de mauvaise volonté, et à un convive de bon appétit.

 

SCÈNE III

Le camp des rebelles près de Shrewsbury.

Entrent HOTSPUR, WORCESTER, DOUGLAS ET VERNON.

 

HOTSPUR.–Nous lui livrerons combat ce soir.

WORCESTER.–Cela ne se peut pas.

DOUGLAS.–Alors vous lui abandonnez l’avantage?

VERNON.–Pas du tout.

HOTSPUR.–Comment pouvez-vous dire cela? N’attend-il pas un renfort?

VERNON.–Et nous aussi.

HOTSPUR.–Le sien est sûr, et le nôtre est douteux.

WORCESTER.–Cher cousin, écoutez la prudence. N’attaquons pas ce soir.

VERNON.–Ne le faites pas, milord.

DOUGLAS.–Votre conseil n’est pas bon: c’est la peur et le défaut de coeur qui vous font parler.

VERNON.–Ne m’insultez pas, Douglas. Sur ma vie (et je le soutiendrai aux dépens de ma vie) si une fois mon honneur bien entendu m’ordonne de marcher en avant, j’écoute aussi peu les conseils de la lâche peur que vous, milord, ou quelque autre Écossais qui soit au monde: on verra demain dans la bataille qui de nous a peur.

DOUGLAS.–Oui, ou plutôt ce soir.

VERNON.–Comme il vous plaira.

HOTSPUR.–Ce soir, dis-je.

VERNON.–Allons: cela n’est pas possible. Je suis très-étonné que des chefs aussi expérimentés que vous ne prévoient pas combien d’obstacles nous forcent à retarder notre expédition. Ce détachement de cavalerie de mon cousin Vernon n’est pas encore arrivé: celui de votre oncle Worcester n’est arrivé que d’aujourd’hui, et en ce moment toute leur fierté, tout leur feu est assoupi; leur courage est dompté et abattu par l’excès de la fatigue, et il n’y a pas un de ces chevaux qui vaille la moitié de ce qu’il vaut ordinairement.

HOTSPUR.–La cavalerie de l’ennemi est aussi pour la plupart fatiguée de la route et tout abattue. La meilleure partie de la nôtre est fraîche et reposée.

WORCESTER.–L’armée du roi est plus nombreuse que la nôtre: au nom de Dieu, cousin, attendons que nos renforts soient arrivés.

(Les trompettes sonnent un pourparler.)

(Entre sir Walter Blount.)

BLOUNT.–Je viens chargé d’offres gracieuses de la part du roi, si vous voulez m’entendre avec les égards dûs à mon message.

HOTSPUR.–Soyez le bienvenu, sir Walter Blount. Et plût au ciel que vous fussiez de notre parti! Il est quelques-uns de nous qui vous aiment tendrement, et ceux-là mêmes s’affligent de votre grand mérite et de votre bonne renommée, voyant que vous n’êtes pas des nôtres et que vous paraissez devant nous comme ennemi.

BLOUNT.–Et que le ciel me préserve d’être autre chose, tant et si longtemps que, sortis des bornes du devoir et des règles de la fidélité, vous marcherez révoltés contre la majesté sacrée de votre roi! Mais faisons notre message.–Le roi m’envoie savoir la nature de vos griefs; pour quelle cause, au sein de la paix publique, vous entamez témérairement les hostilités, donnant à son royaume soumis l’exemple d’une criminelle audace. Si le roi a méconnu en quelque chose votre mérite et vos services, qu’il confesse être nombreux, il vous somme d’articuler vos plaintes, et sans aucun retard vos voeux seront satisfaits avec usure, et vous recevrez un pardon absolu pour vous et pour ceux que vos suggestions ont égarés.

HOTSPUR.–Le roi a bien de la bonté: et nous savons de reste que le roi sait fort bien en quel temps il faut promettre et en quel temps il faut payer. Mon père, mon oncle et moi, nous lui avons donné cette couronne qu’il porte. Sa suite n’était pas en tout composée de vingt-six personnes; pauvre en considération parmi les hommes, malheureux, abaissé, il n’était rien qu’un proscrit oublié, se glissant furtivement dans sa patrie, lorsque mon père l’accueillit sur le rivage et l’entendit protester avec serment, à la face du ciel, qu’il ne revenait que pour être duc de Lancastre, pour réclamer la remise de son héritage, et pour faire sa paix qu’il sollicitait avec les larmes de l’innocence et les expressions de l’attachement. Mon père, touché de compassion et par bonté de coeur, lui promit son assistance et lui a tenu parole. Alors, dès que les lords et les barons du royaume surent que Northumberland lui prêtait son appui, grands et petits vinrent le trouver tête nue et genou en terre; ils l’abordèrent en foule dans les bourgs, les cités, les villages; ils le suivaient sur les ponts, se plaçaient sur son passage dans les sentiers, venaient lui offrir leurs dons, lui prêtaient leurs serments, lui donnaient leurs héritiers, le suivaient comme des pages attachés à ses pas, en troupes brillantes et dorées: et aussitôt (tant la grandeur se connaît promptement elle-même!) il fait un pas plus haut que le degré où il avait juré à mon père de s’arrêter, lorsqu’il se sentait le sang appauvri sur les rivages stériles de Ravenspurg; il prend sur lui de réformer certains édits, certains décrets à la vérité trop rigoureux et trop onéreux à la communauté; il crie contre les abus; il feint de gémir sur les maux de sa patrie, et à la faveur de ce masque, de ce beau semblant de justice, il gagne les coeurs de tous ceux qu’il voulait surprendre. Il va plus loin: il fait sauter les têtes de tous les favoris que le roi absent avait laissés pour le remplacer dans le royaume, tandis qu’il était occupé en personne aux guerres d’Irlande.

BLOUNT.–Eh mais, je ne suis pas venu pour entendre tout cela.

HOTSPUR.–Je viens au fait.–Peu de temps après, il déposa le roi, et puis bientôt il lui ôta la vie; et immédiatement après chargea l’État d’impôts universels. Bien pis encore, il a souffert que son parent, le comte des Marches (qui, si chaque homme était à sa place et dans ses droits, serait son roi légitime) demeurât prisonnier dans la province de Galles, pour y être oublié sans rançon. Il m’a disgracié, moi, au milieu de mes heureuses victoires; il a cherché par ses artifices à me faire tomber dans le piége; il a exclu mon oncle du conseil; il a congédié avec fureur mon père de sa cour; il a violé serment sur serment, commis injustice sur injustice. A la fin, en nous repoussant, il nous a contraints de chercher notre sûreté dans la force de cette armée, et aussi d’examiner un peu son titre que nous trouvons trop équivoque pour durer longtemps.

BLOUNT.–Rendrai-je cette réponse au roi?

HOTSPUR.–Non pas de cette manière, sir Walter; nous allons nous consulter pendant quelque temps. Retournez auprès du roi; qu’il engage quelque garantie qui assure le retour, et demain matin de bonne heure, mon oncle lui portera nos intentions: j’ai dit; adieu.

BLOUNT.–Je désire que vous acceptiez les offres de sa clémence et de son amitié.

HOTSPUR.–Il se peut que nous les acceptions.

BLOUNT.–Dieu veuille qu’il en soit ainsi.

(Ils sortent.)

 

SCÈNE IV

York.–Un appartement dans la maison de l’archevêque.

Entrent L’ARCHEVÊQUE D’YORK ET UN GENTILHOMME.

 

L’ARCHEVÊQUE D’YORK.–Faites diligence, mon bon sir Michel: prenez des ailes pour porter rapidement cette lettre scellée de mon cachet au lord Maréchal, celle-ci à mon cousin Scroop, et toutes les autres aux personnes auxquelles elles sont adressées. Si vous saviez combien leur contenu est important, vous vous hâteriez.

LE GENTILHOMME.–Mon bon seigneur, je devine ce qu’elles renferment.

L’ARCHEVÊQUE D’YORK.–C’est assez probable. Demain, mon cher sir Michel, est un jour où la fortune de dix mille hommes doit être mise à l’épreuve; car demain, mon cher, à Shrewsbury, ainsi que j’en ai reçu la nouvelle certaine, le roi, à la tête d’une armée nombreuse et promptement formée, doit se rencontrer avec le lord Henri; et je crains, sir Michel, que par suite de la maladie de Northumberland, dont le corps de troupes était le plus considérable, et aussi à cause de l’absence d’Owen Glendower, sur lequel ils comptaient comme sur un appui vigoureux, et qui ne s’y est pas rendu, arrêté par des prédictions, je crains que l’armée de Percy ne soit trop faible pour soutenir déjà un combat avec le roi.

LE GENTILHOMME.–Eh quoi! mon bon seigneur, vous n’avez rien à craindre. Il a avec lui le lord Douglas et le lord Mortimer.

L’ARCHEVÊQUE D’YORK.–Non, Mortimer n’y est pas.

LE GENTILHOMME.–Mais du moins il y a Mordake, Vernon, lord Henry Percy et milord Worcester, et une troupe de braves guerriers et de nobles gentilshommes.

L’ARCHEVÊQUE D’YORK.–Cela est vrai; mais de son côté le roi a rassemblé la plus belle élite de tout le royaume.–Le prince de Galles, le lord Jean de Lancastre, le noble Westmoreland, et le belliqueux Blount, et beaucoup d’autres braves rivaux, et une foule de guerriers de nom et distingués dans les armes.

LE GENTILHOMME.–Ne doutez pas, milord, qu’ils ne trouvent à qui parler.

L’ARCHEVÊQUE D’YORK.–Je l’espère, et cependant il est impossible de n’avoir pas des craintes: et pour prévenir les plus grands malheurs, sir Michel, faites diligence; car si lord Percy ne réussit pas, le roi, avant de licencier son armée, se propose de nous visiter.–Il a été instruit de notre confédération, et la prudence veut qu’on prenne ses mesures pour se fortifier contre ses desseins. Ainsi hâtez-vous. Il faut que j’aille encore écrire à d’autres amis.–Adieu, sir Michel.

(Ils sortent de différents côtés.)

FIN DU QUATRIÈME ACTE.

ACTE CINQUIÈME

 

SCÈNE I

Le camp du roi près de Shrewsbury.

Entrent LE ROI HENRI, LE PRINCE HENRI, LE PRINCE JEAN DE LANCASTRE, SIR WALTER BLOUNT ET SIR JEAN FALSTAFF.

 

LE ROI.–Comme le soleil commence à se montrer sanglant au-dessus de cette montagne boisée! Le jour pâlit en le voyant si troublé.

HENRI.–Le vent du midi faisant fonction de trompette nous annonce ses desseins, et par de sourds mugissements à travers les feuillages prédit la tempête et un jour orageux.

LE ROI.–Qu’ils sympathisent donc avec les vaincus; rien ne paraît sombre aux vainqueurs. (Entrent Worcester et Vernon.) C’est vous, milord Worcester? Il ne convient guère que nous nous rencontrions ici en de pareils termes. Vous avez trompé notre confiance; vous nous avez forcés de dépouiller les commodes vêtements de la paix, pour froisser d’un dur acier nos membres vieillis. Cela n’est pas bien, milord, cela n’est pas bien. Que répondez-vous? Voulez-vous dénouer le noeud féroce d’une guerre abhorrée de tous, et rentrer dans cette sphère d’obéissance où vous brilliez d’un éclat pur et naturel? Voulez-vous cesser de ressembler à un météore exhalé dans les airs, prodige terrible et présage des calamités annoncées aux temps à venir?

WORCESTER.–Écoutez-moi, mon souverain.— Pour ce qui me regarde, je serais sans doute satisfait de couler les restes pesants de ma vie à travers des heures paisibles; car je vous proteste que je n’ai point cherché le jour de cette rupture.

LE ROI.–Vous ne l’avez pas cherché? comment donc est-il arrivé?

FALSTAFF.–La révolte s’est rencontrée sur son chemin, et voilà comme il l’a trouvée.

HENRI.–Tais-toi, pudding; tais-toi.

WORCESTER.–Il a plu à Votre Majesté de détourner de moi et de toute notre maison les regards de sa faveur; et cependant je dois vous faire ressouvenir, milord, que nous fûmes les premiers et les plus chers de vos amis. Je brisai le bâton de mon office pour vous, sous le règne de Richard, je voyageai jour et nuit pour vous rencontrer sur votre route et vous baiser la main, dans un temps, où, à en juger par votre situation et par l’opinion publique, vous n’étiez ni aussi puissant ni aussi fortuné que moi. C’est moi, mon frère et son fils, qui vous avons ramené dans votre patrie, affrontant hardiment tous les périls de l’événement. Vous nous jurâtes alors, et vous nous avez fait ce serment à Doncaster, que vous ne méditiez aucun dessein contre l’État; que vous ne revendiquiez rien de plus que les droits qui vous étaient récemment échus; la résidence de Gaunt, le duché de Lancastre. Sur la foi de ce serment, nous avons juré de vous venir en aide. Mais en peu de temps, la pluie de la fortune inonda votre tête, et le flot de la puissance se précipita vers vous, en partie par notre secours, en partie par l’absence du roi et les injustices de sa folle jeunesse, en partie par les outrages que vous paraissiez avoir essuyés, et enfin grâce aux vents contraires qui retinrent si longtemps Richard dans sa malheureuse guerre d’Irlande, que toute l’Angleterre l’a réputé mort.–Tellement qu’à la faveur de cette nuée d’heureux avantages, vous fûtes bientôt en situation de vous faire prier de saisir dans votre main le sceptre de l’autorité souveraine; vous oubliâtes le serment que vous nous aviez fait à Doncaster. Élevé par nos soins, vous nous avez traités comme cet oiseau ingrat, le coucou, traite le passereau; vous avez envahi notre nid. Votre grandeur, par les aliments que nous lui avions fournis, a acquis une telle dimension que notre amour n’osait plus s’offrir à votre vue, dans la crainte de nous exposer à être engloutis. Nous avons été forcés, par l’intérêt de notre sûreté, à fuir, d’une aile légère, loin de votre présence, et à lever ces troupes, qui nous suivent, et à la tête desquelles nous ne marchons contre vous qu’armés des motifs, que vous nous avez vous-même fournis par vos mauvais traitements, par une conduite menaçante, et par la violation de la foi et de tous les serments que vous avez faits au début de votre entreprise.

LE ROI.–Oui, ce sont là les griefs que vous avez rédigés par articles, que vous avez proclamés aux croix des marchés, lus dans les églises, pour parer le manteau de la révolte de quelques belles couleurs, propres à séduire les yeux des esprits inquiets et volages, et de ceux qui, mécontents de leur misère, écoutent la bouche béante et en remuant les épaules les nouvelles de toute innovation turbulente. Jamais révolte n’a manqué de ces enluminures pour en revêtir sa cause, ni de cette canaille factieuse, affamée de trouble et de ces désordres où tout se mêle et se confond.

HENRI.–Plus d’une âme dans nos deux armées payera cher cette rencontre, si une fois elles en viennent aux mains. Dites à votre neveu que le prince de Galles se joint à l’univers pour louer Henry Percy. Sur mes espérances, je ne crois pas (sauf cette dernière entreprise) qu’il existe un plus valeureux gentilhomme, un brave plus actif, un jeune homme plus fier, plus entreprenant et plus intrépide, plus capable d’honorer notre temps par des faits glorieux. Quant à moi, je l’avouerai à ma honte, jusqu’à présent j’ai mal observé les lois de la chevalerie; et j’entends dire qu’il pense ainsi de moi: cependant en présence de Sa Majesté mon père, je déclare consentir à ce qu’il prenne sur moi l’avantage que lui donnent son grand renom et l’estime en laquelle il est, et pour épargner le sang des deux côtés, je veux tenter la fortune avec lui dans un combat singulier.

LE ROI.–Et nous, prince de Galles, nous osons te laisser courir ce risque, malgré la foule des motifs qui s’y opposent.–Non, cher Worcester, non. Nous aimons notre peuple; nous aimons ceux même qui se sont égarés dans le parti de votre cousin; et s’ils veulent accepter l’offre de leur pardon, eux, lui et vous, et tous tant que vous êtes, redeviendrez mes amis, et je serai le vôtre. Dites le ainsi à votre cousin et rapportez-moi sa réponse et ses intentions.–Mais s’il s’obstine à ne pas céder, le châtiment et une sévère correction marchent sur nos pas, et feront leur office.–Allez, ne nous fatiguez point en ce moment d’une réponse. Voilà quelles sont nos offres; que votre décision soit prudente.

(Sortent Worcester et Vernon.)

HENRI.–Elles ne seront pas acceptées, sur ma vie. Le Douglas et Hotspur ensemble se croiraient en état de faire tête à l’univers entier armé contre eux.

LE ROI.–Eh bien, que chaque chef aille à son poste: car sur leur réponse, nous les attaquons: et que Dieu nous seconde, comme notre cause est juste!

(Sortent le roi, Blount et le prince Jean.)

FALSTAFF.–Hal, si dans la bataille tu me vois tombé par terre, enjambe comme cela par-dessus mon corps, c’est un acte d’amitié.

HENRI.–Il n’y a qu’un colosse qui puisse te donner cette marque d’amitié.–Allons, dis tes prières et bonsoir.

FALSTAFF.–Je voudrais que ce fût l’heure d’aller se mettre au lit, Hal, et tout serait bien.

HENRI.–Quoi, ne dois-tu pas à Dieu une mort?

(Il sort.)

FALSTAFF.–Elle n’est pas due encore: je serais bien fâché de la payer avant le terme. Qu’ai-je besoin d’être si pressé d’aller au-devant de qui ne m’appelle pas? Allons, n’importe, c’est l’honneur qui me pousse pour aller en avant.–Oui; fort bien, mais si l’honneur va en chemin me pousser à terre, qu’en sera-t-il? L’honneur peut-il me remettre une jambe? non. Un bras? non. M’ôter la douleur d’une blessure? non. L’honneur n’entend donc rien en chirurgie? non. Qu’est-ce que c’est que l’honneur? un mot. Et qu’est-ce que ce mot, l’honneur? ce qu’est l’honneur: du vent. Un joli appoint vraiment! et à qui profite-t-il? Celui qui mourut mercredi, le sent-il? non. L’entend-il? non. L’honneur est donc une chose insensible? oui, pour les morts. Mais ne saurait-il vivre avec les vivants? non. Pourquoi? c’est que la médisance ne le souffrira jamais. A ce compte, je ne veux point d’honneur, l’honneur est un pur écusson funèbre: et ainsi finit mon catéchisme.

(Il sort.)

 

SCÈNE II

Le camp de Hotspur.

Entrent WORCESTER, VERNON.

 

WORCESTER.–Oh! non: il ne faut pas, sir Richard, que mon neveu sache les généreuses offres du roi.

VERNON.–Il vaudrait mieux qu’il en fût instruit.

WORCESTER.–S’il les connaît, nous sommes tous perdus. Il n’est pas possible, non, il ne se peut pas que le roi tienne sa parole de nous aimer. Nous lui serons toujours suspects; et il trouvera dans d’autres fautes l’occasion de nous punir de cette révolte. Le soupçon tiendra cent yeux ouverts sur nous; car on se fie à la trahison comme au renard qui a beau être apprivoisé, caressé, bien enfermé, et qui conserve toujours les penchants sauvages de sa race. Quel que soit notre maintien, triste ou joyeux, on prendra note de nos regards pour les interpréter à mal; et nous vivrons comme le boeuf dans l’étable, d’autant plus près de notre mort que nous serons mieux traités. Pour mon neveu, on pourra peut-être oublier sa faute. Il a pour lui l’excuse de la jeunesse, de l’ardeur du sang, et le privilége du nom qu’il a adopté; cet éperon brûlant 55 conduit par une cervelle de lièvre et une humeur capricieuse. Toutes ses fautes reposent sur ma tête, et sur celle de son père. Nous l’avons élevé: s’il a de mauvaises qualités, c’est de nous qu’il les a prises; et comme étant la source de tout, nous payerons pour tous. Ainsi, cher cousin, que Henri ne sache pas, à quelque prix que ce soit, les offres du roi.

Note 55: (retour) A hare brained Hotspur, govern’d by a spleen.

VERNON.–Dites-lui ce que vous voudrez, je le confirmerai. Voici votre cousin.

(Entrent Hotspur et Douglas suivis d’officiers et soldats.)

HOTSPUR, à ses officiers.–Mon oncle est de retour?–Renvoyez milord Westmoreland.–Quelles nouvelles, mon oncle?

WORCESTER.–Le roi va vous livrer bataille à l’heure même.

DOUGLAS.–Envoyez-lui un défi par le lord Westmoreland.

HOTSPUR.–Lord Douglas, allez le charger de ce message.

DOUGLAS.–Oui, j’y vais et de grand coeur.

(Il sort.)

WORCESTER.–Le roi n’a pas l’air de vouloir faire grâce.

HOTSPUR.–L’auriez-vous demandée? Dieu nous en préserve!

WORCESTER.–Je lui ai parlé avec douceur de nos griefs, du serment qu’il a violé, et pour raccommoder les choses il jure aujourd’hui qu’on lui manque de foi, et ses armes hautaines nous feront, dit-il, porter le châtiment de ce nom odieux.

(Rentre Douglas.)

DOUGLAS.–Aux armes! messieurs, aux armes! Car je viens de lancer un audacieux défi à la face du roi Henri. Westmoreland, qui était en otage, va le lui porter, et il ne peut manquer de nous l’amener promptement.

WORCESTER.–Le prince de Galles s’est avancé devant le roi, et il vous a défié, mon neveu, à un combat singulier.

HOTSPUR.–Oh! plût à Dieu que la querelle reposât sur nos deux têtes, qu’Henri Monmouth et moi nous fussions les seuls à perdre le souffle aujourd’hui.–dites-moi, dites-moi: de quel air m’a-t-il provoqué? y entrait-il du mépris?

VERNON.–Non, sur mon âme. Je n’ai de ma vie entendu prononcer un défi avec plus de modestie, si ce n’est lorsqu’un frère appelle son frère à jouter avec lui et à s’essayer aux armes. Il vous a rendu tous les égards qu’on peut rendre à un homme; il a d’une voix généreuse fait éclater vos mérites et parlé de vos exploits comme le ferait une chronique, vous élevant toujours au-dessus de son éloge, et dédaignant l’éloge comparé à ce qui vous est dû; et ce qui est digne d’un prince, il a parlé de lui-même en rougissant; et il s’est reproché sa jeunesse indolente, avec tant de grâce, qu’il semblait exercer en ce moment le double emploi d’enseigner et d’apprendre. Là il s’est arrêté. Mais qu’il me soit permis d’annoncer à l’univers que, s’il survit aux dangers de cette journée, l’Angleterre n’a jamais possédé d’espérance si belle, si mal reconnue à travers les étourderies de la jeunesse.

HOTSPUR.–Cousin, je crois vraiment que tu t’es amouraché de ses folies: jamais je n’ai entendu parler d’un prince qu’on ait laissé en liberté faire autant d’extravagances.–Mais qu’il soit ce qu’il voudra, avant la nuit, je l’étreindrai si fort dans les bras d’un soldat qu’il tremblera sous mes caresses.–Aux armes! aux armes! hâtons-nous.–Compagnons, soldats, amis, représentez-vous par vous-mêmes ce que vous avez à faire aujourd’hui, mieux que je ne pourrais essayer de vous l’apprendre pour enflammer votre courage, moi qui possède si peu le don de la parole.

(Entre un messager.)

LE MESSAGER.–Milord, voici des lettres pour vous.

HOTSPUR.–Je n’ai pas le temps de les lire à présent.–Messieurs, la vie est bien courte; si courte qu’elle soit, passée sans honneur elle serait trop longue, dût-elle, marchant sur l’aiguille du cadran, finir toujours en arrivant au terme de l’heure. Si nous vivons, nous vivrons pour marcher sur la tête des rois: si nous mourons, il est beau de mourir quand des princes meurent avec nous! et quand à nos consciences, les armes sont légitimes, quand la cause qui les fait prendre est juste.

(Entre un autre messager.)

LE MESSAGER.–Préparez-vous, milord; le roi s’avance à grands pas.

HOTSPUR.–Je le remercie de venir interrompre ma harangue; car je ne suis pas fort pour le discours. Seulement ce mot: que chacun fasse de son mieux. Moi, je tire ici une épée dont je veux teindre le fer dans le meilleur sang que pourront me faire rencontrer les hasards de ce jour périlleux. Maintenant, espérance! Percy! et marchons. Faites retentir tous vos bruyants instruments de guerre, et au son de cette musique embrassons-nous tous; car je gagerais le ciel contre la terre qu’il y en aura quelques-uns de nous qui ne se feront plus une pareille amitié.

(Les trompettes sonnent; ils s’embrassent et sortent.)

 

SCÈNE III

Une plaine près de Shrewsbury.

Troupes qui passent et repassent, escarmouches, signal de la
bataille. Ensuite paraissent
 DOUGLAS ET BLOUNT.

 

BLOUNT.–Quel est ton nom, à toi, qui croises ainsi mes pas dans la mêlée? Quel honneur cherches-tu à remporter sur moi?

DOUGLAS.–Apprends que mon nom est Douglas; et tu me vois sans relâche attaché à tes pas parce qu’on m’a dit que tu étais roi.

BLOUNT.–On t’a dit la vérité.

DOUGLAS.–Le lord Stafford a payé cher aujourd’hui ta ressemblance. Car à ta place, roi Henri, il a péri par cette épée. Il t’en arrivera autant si tu ne te rends pas mon prisonnier.

BLOUNT.–Je ne suis pas né de ceux qui se rendent, présomptueux Écossais, et tu trouveras un roi qui vengera la mort de Stafford.

(Ils combattent. Blount est tué.)

(Entre Hotspur.)

HOTSPUR.–O Douglas! si tu avais ainsi combattu près d’Holmedon, je n’aurais jamais triomphé d’un Écossais.

DOUGLAS.–Tout est fini: la victoire est à nous. Là gît le roi sans vie.

HOTSPUR.–Où?

DOUGLAS.–Ici.

HOTSPUR.–Cet homme, Douglas? Non; je connais bien ses traits. C’était un brave chevalier: son nom était Blount, complètement équipé comme le roi lui-même.

DOUGLAS, à Blount.–Tu n’emmènes avec ton âme qu’un imbécile, où qu’elle aille. C’est acheter trop cher un titre emprunté. Pourquoi m’as-tu dit que tu étais le roi?

HOTSPUR.–Le roi a plusieurs guerriers qui marchent revêtus de ses habits.

DOUGLAS.–Eh bien, par mon épée! je tuerai tous ses habits; je ferai main-basse sur toute sa garde-robe, pièce à pièce, jusqu’à ce que je rencontre le roi.

HOTSPUR.–Allons; poursuivons; nos soldats se battent bien.

(Ils sortent.)

(Autres alarmes; Entre Falstaff.)

FALSTAFF.–Je savais bien à Londres comment échapper sans débourser 56, mais ici j’ai toujours peur qu’on ne me fasse payer, malgré moi; on ne tient pas de compte ouvert ici; quand on vous le donne c’est sur la caboche. Doucement…. Qui es-tu? sir Walter Blount.–Allons, vous aurez de l’honneur, et qu’on me dise que ce n’est pas là une sottise.–Je coule comme du plomb fondu, et je pèse de même. Dieu veuille me conduire hors d’ici sans mes autres charges de plomb 57; je n’ai pas besoin qu’on ajoute un poids à celui de mes boyaux. J’ai conduit mes pauvres diables en lieu où ils ont été poivrés; des trois cent cinquante, je n’en ai plus que trois en vie, et bons pour le reste de leurs jours à demander l’aumône à la porte d’une ville.–Mais qui vient à moi?

Note 56: (retour) Though I could ‘scape shot-free at London, I fear the shot here. Shot signifie coup de feu, et le compte de l’hôte. Il a fallu s’écarter du sens littéral pour faire passer cette plaisanterie en français.

Note 57: (retour) God keep lead out of me. Jeu de mots sur lead, conduire, et lead, plomb.

(Entre le prince Henri.)

HENRI.–Quoi! tu restes là à rien faire ici? Prête-moi ton épée. Plusieurs nobles sont là étendus roides et immobiles sous les pieds des chevaux de notre insolent ennemi, et leur mort n’est pas encore vengée. Je t’en prie, prête-moi ton épée.

FALSTAFF.–O Hal! je t’en prie, donne-moi le temps de respirer.–Grégoire le Turc 58 n’a jamais accompli des faits d’armes pareils à ceux que j’ai exécutés aujourd’hui. J’ai donné à Percy son compte. Il est en sûreté.

HENRI.–Très en sûreté, effectivement, et tout vivant pour te tuer. Je te prie, prête-moi ton épée.

FALSTAFF.–Non, de par Dieu, Hal, si Percy est en vie, tu n’auras pas mon épée: mais prends mon pistolet si tu veux.

HENRI.–Donne-le-moi; quoi, est-il dans son étui?

FALSTAFF.–Oui, Hal, il brûle, il brûle: voilà de quoi mettre une ville en feu 59.

Note 58: (retour) Grégoire VII.

Note 59: (retour) There’s that will sack a city. On n’a pu conserver le jeu de mots.

HENRI, tirant une bouteille de vin d’Espagne.–Comment, est-ce là le temps de s’amuser à plaisanter?

(Il lui jette la bouteille à la tête et sort.)

FALSTAFF.–Si Percy est en vie, je le transperce.–S’il se trouve dans mon chemin, s’entend: car autrement si je vas me placer de bon gré sur le sien, je veux bien qu’il me mette en carbonnade. Je n’aime point du tout cet honneur grimaçant que s’est acquis là sir Walter. Donnez-moi une vie: si je puis la conserver, je n’y manquerai pas; sinon, l’honneur vient sans qu’on y pense, et tout finit là.

 

SCÈNE IV

Une autre partie du champ de bataille. Alarmes. Mouvements de
combattants qui entrent et sortent.

Entrent LE ROI, LE PRINCE HENRI, LE PRINCE JEAN ET WESTMORELAND.

 

LE ROI.–Je t’en prie, Henri, retire-toi, tu perds trop de sang.–Lord Jean de Lancastre, allez avec lui.

LANCASTRE.–Non pas, monseigneur, jusqu’à ce que je perde aussi mon sang.

HENRI.–Je supplie Votre Majesté de continuer à tenir le champ de bataille, de peur que votre retraite ne décourage vos amis.

LE ROI.–C’est ce que je vais faire.–Milord de Westmoreland, conduisez le prince à sa tente.

HENRI.–Me conduire, milord? Je n’ai pas besoin de votre secours; et Dieu empêche qu’une misérable égratignure chasse le prince de Galles d’un pareil champ de bataille, où l’on foule aux pieds tant de nobles baignés dans leur sang, et où les armes des rebelles triomphent dans le carnage.

LANCASTRE.–Nous parlons trop.–Venez, cousin Westmoreland; c’est de ce côté qu’est notre devoir; au nom de Dieu, venez.

(Le prince Jean et Westmoreland sortent.)

HENRI.–Par le ciel! tu m’as trompé, Lancastre; je ne te croyais pas doué d’un si grand courage: auparavant je t’aimais comme un frère; mais à présent tu m’es précieux comme mon âme.

LE ROI.–Je l’ai vu de son épée tenir Percy en respect, avec une vigueur de contenance, telle que je ne l’avais pas encore rencontrée dans un si jeune guerrier.

HENRI.–Oh! cet enfant-là nous donne du coeur à tous.

(Il sort.)

(Entre Douglas.)

DOUGLAS.–Encore un autre roi! Ils repoussent comme les têtes de l’hydre.–Je suis Douglas, fatal à tous ceux qui portent sur eux les couleurs que je te vois.–Qui es-tu, toi qui contrefais ici la personne d’un roi?

LE ROI.–Le roi lui-même; et affligé jusqu’au fond du coeur, Douglas, de ce que tu as, jusqu’à présent, trouvé tant de fois son ombre et non pas lui-même. J’ai deux jeunes fils qui cherchent Percy et toi sur le champ de bataille; mais puisque le hasard t’amène si heureusement à moi, nous nous essayerons ensemble; songe à te défendre.

DOUGLAS.–Je crains que tu ne sois encore une contrefaçon, et cependant, je l’avoue, tu te conduis en roi: mais tu es à moi, sois-en sûr, qui que tu sois; et voici qui va te soumettre.

(Ils combattent. Le roi est en danger lorsque le prince Henri arrive.)

HENRI.–Lève ta tête, vil Écossais, ou tu m’as l’air de ne la relever jamais. Les âmes du vaillant Sherley, du Stafford, de Blount, animent mon bras; c’est le prince de Galles qui te menace, et qui ne promet jamais que ce qu’il compte payer. (Ils combattent. Douglas prend la fuite.) Allons, seigneur! Comment se trouve Votre Majesté? Sir Nicolas Gawsey a envoyé demander du secours, et Clifton aussi. Je vais joindre Clifton sans délai.

LE ROI.–Arrête et respire un moment. Tu viens de regagner mon estime que tu avais perdue: tu as montré que tu faisais quelque cas de ma vie, en me tirant si loyalement de péril.

HENRI.–O ciel! ils m’ont aussi fait trop d’injure, ceux qui ont jamais pu dire que j’aspirais à votre mort. S’il en eût été ainsi, je pouvais ne pas détourner de vous le bras arrogant de Douglas; il aurait tranché votre vie aussi promptement qu’auraient pu le faire tous les poisons du monde, et il eût sauvé à votre fils la peine d’une perfidie.

LE ROI.–Va soutenir Clifton; moi, je vais au secours de sir Nicolas Gawsey.

(Le roi sort.)

(Entre Hotspur.)

HOTSPUR.–Si je ne me trompe pas, tu es Henri Monmouth.

HENRI.–Tu me parles comme si je voulais renier mon nom.

HOTSPUR.–Le mien est Henry Percy.

HENRI.–Eh bien, je vois donc un vaillant rebelle de ce nom-là. Je suis le prince de Galles; et n’espère pas, Percy, partager plus longtemps aucune gloire avec moi. Deux astres ne peuvent se mouvoir dans la même sphère; et une seule Angleterre ne peut subir à la fois le double règne de Henri Percy et du prince de Galles.

HOTSPUR.–C’est aussi ce qui ne lui arrivera pas; car l’heure est venue d’en finir d’un de nous deux; et plût au ciel que ton nom fût dans les armes aussi grand que le mien!

HENRI.–Je le rendrai plus grand avant que nous nous séparions. Tous ces honneurs qui fleurissent sur ton panache, je vais les moissonner et en faire une guirlande pour ceindre mon front.

HOTSPUR.–Je ne puis endurer plus longtemps tes vanteries.

(Ils combattent.)

(Entre Falstaff.)

FALSTAFF.–Bravo, Hal! donne ferme, Hal!… Oh! vous ne trouverez pas ici un jeu d’enfant; je puis vous en répondre.

(Entre Douglas; il se bat avec Falstaff qui tombe comme s’il était mort. Douglas sort. Hotspur est blessé et tombe.)

HOTSPUR.–O Henri! tu m’as ravi ma jeunesse: mais j’endure plus volontiers la perte d’une vie fragile que ces titres glorieux que tu as conquis sur moi: ils blessent ma pensée plus douloureusement que ton épée n’a blessé, mon corps.–Mais après tout, la pensée est esclave de la vie, et la vie est le jouet du temps, et le temps lui-même, dont l’empire s’étend sur l’univers, doit un jour s’arrêter. Oh! Je pourrais prédire dans l’avenir…. si la pesante et froide main de la mort ne glaçait déjà ma langue.–Non, Percy, tu n’es que poussière, et une pâture pour….

(Il meurt.)

HENRI.–Pour les vers, brave Percy! Adieu, noble coeur! Ambition mal tissue, comme te voilà resserrée! Quand ce corps renfermait une âme, un royaume n’était pas assez vaste pour elle: maintenant, deux pas de la terre la plus vile sont un espace suffisant.–Cette terre qui te porte mort ne porte point en vie un aussi intrépide gentilhomme que toi.–Si tu étais-encore sensible aux éloges, je ne te montrerais pas une si tendre affection.–Que ma main officieuse voile ta face mutilée! Je me saurai même bon gré, en ta considération, de te rendre ces devoirs d’une amitié généreuse. Adieu, emporte avec toi ton éloge dans les cieux: que ton ignominie dorme avec toi dans ta tombe, mais ne soit point rappelée dans ton épitaphe. (Il aperçoit Falstaff étendu par terre.) Quoi, c’est toi, mon vieux camarade! Cette énorme masse de chair n’a-t-elle donc pu garder un peu de vie? Pauvre Jack, adieu donc. J’aurais même su me passer d’un homme valant mieux que toi.–Ta perte me laisserait un large vide, si j’étais fort amoureux de folies.–La mort n’a pas frappé aujourd’hui de chair si grasse, quoiqu’elle en ait immolé de beaucoup plus chères 60 dans cette sanglante mêlée. Je veux te faire ouvrir tantôt: en attendant, reste ici dans le sang à côté du noble Percy.

Note 60: (retour) Death has not struck so fat a deer to day, though many dearer.Jeu de mots entre deer, daim, et dear, cher. Il a fallu, pour le conserver, substituer chair à daim.

(Il sort.)

FALSTAFF, se levant lentement.–M’ouvrir! Oh! si tu me fais ouvrir aujourd’hui, je vous permets aussi de me saler et de me manger demain. Sangbleu! il était grand temps de contrefaire le mort, ou ce colérique ferrailleur d’Écossais m’aurait acquitté de tout, écot et impôts. Contrefaire? J’en ai menti; je n’ai rien contrefait: c’est mourir qui est contrefaire; car il ne fait plus que contrefaire l’homme, celui qui n’a plus la vie d’un homme. Mais contrefaire le mort, lorsque par ce moyen-là on vit, ce n’est point contrefaire. C’est bien la véritable et la parfaite image de la vie. La meilleure portion de la valeur, c’est la prudence; et c’est par cette portion précieuse que j’ai sauvé ma vie.–Morbleu, je suis encore effrayé de ce salpêtre de Percy, tout mort qu’il est.–Mais s’il n’était aussi qu’une mort contrefait, et qu’il allât se relever, j’aurais peur que ce ne fût une meilleure contrefaçon que la mienne; je veux donc assurer son affaire. Oui, et puis je jurerai que je l’ai tué. Quoi! n’aurait-il pas pu se relever aussi bien que moi? Il n’y a que des yeux qui pussent me démentir, et personne ne me voit…. C’est pourquoi, mon ami (il donne un coup d’épée à Percy), encore cette blessure de plus dans la cuisse, et vous allez venir avec moi.

(Il charge Hotspur sur son dos.)

(Rentrent le prince Henri et le prince Jean de Lancastre.)

HENRI.–Allons, mon frère, tu as bravement étrenné ton épée vierge encore.

LANCASTRE.–Mais doucement: qui voyons-nous là? Ne m’avez-vous pas dit que ce gros corps était mort?

HENRI.–Oui, je vous l’ai dit, et je l’ai vu mort, sans respiration, et sanglant sur la poussière.–Es-tu vivant ou n’es-tu qu’une illusion qui se joue de nos yeux? Je te prie, parle-nous. Nous n’en croirons pas nos yeux sans le témoignage de nos oreilles.–Tu n’es pas ce que tu parais.

FALSTAFF.–Non, cela est certain. Je ne suis pas un homme double, mais si je ne suis pas Jean Falstaff, je ne suis qu’un Jean. (Jetant le corps de Percy à terre.) Voilà Percy: si votre père veut me donner quelque récompense honorable, à la bonne heure: sinon, qu’il tue lui-même le premier Percy qui viendra l’attaquer. Je m’attends à être fait duc ou comte; c’est ce dont je puis vous assurer.

HENRI.–Comment? C’est moi-même qui ai tué Percy; et toi, je t’ai vu mort.

FALSTAFF.–Toi? mon Dieu, mon Dieu, comme ce monde est adonné au mensonge.–Je conviens avec vous que j’étais par terre, et sans haleine, et lui aussi. Mais nous nous sommes relevés tous deux au même instant, et nous nous sommes battus pendant une grande heure, sonnée à l’horloge de Shrewsbury. Si l’on veut m’en croire, à la bonne heure; sinon, le péché en demeurera à la charge de ceux qui devraient récompenser la valeur; je veux mourir si ce n’est pas moi qui lui ai porté cette blessure que vous lui voyez à la cuisse. Si l’homme était encore en vie et qu’il osât me démentir, je lui ferais avaler un pied de mon épée.

LANCASTRE.–C’est bien là le conte le plus étrange que j’aie jamais entendu.

HENRI.–C’est que c’est bien, mon frère, le plus étrange compagnon…. Allons, porte avec honneur ton fardeau sur ton dos. Pour moi, si un mensonge peut t’être bon à quelque chose, je te promets de le dorer des plus belles paroles que je puisse trouver.(On sonne la retraite.) Les trompettes sonnent la retraite: la journée est à nous. Venez, mon frère: allons jusqu’au bout du champ de bataille et voyons lesquels de nos amis sont morts, et lesquels survivent.

(Sortent le prince Henri et le prince Jean.)

FALSTAFF.–Je vais les suivre, comme on dit, pour la récompense; que celui qui me récompensera soit récompensé du ciel!–Si je deviens plus grand, je deviendrai moindre, car je me purgerai. Je quitterai le vin d’Espagne, et je vivrai proprement et honnêtement comme un noble doit vivre.

(Il sort emportant le corps d’Hotspur.)

 

SCÈNE V

Une autre partie du champ de bataille.

Les trompettes sonnent. Entrent LE ROI HENRI, LE PRINCE HENRI,
LE PRINCE JEAN, WESTMORELAND et d’autres, avec WORCESTER ET VERNON, prisonniers.

 

LE ROI.–C’est ainsi que la révolte trouve toujours son châtiment! Malveillant Worcester! ne vous avons-nous pas offert à tous votre grâce, votre pardon, dans des termes pleins d’amitié? devais-tu tourner nos offres en sens contraire, et abuser de la mission dont t’avait chargé ton neveu! trois chevaliers de notre armée que cette journée a vus périr, un noble comte et bien d’autres encore seraient en vie à cette heure, si, comme le dirait un chrétien, tu avais loyalement travaillé à rétablir entre nos armées une haute concorde.

WORCESTER.–Ce que j’ai fait, ma propre sûreté m’a forcé de le faire; et je supporterai patiemment mon sort, puisqu’il m’accable sans que je puisse l’éviter.

LE ROI.–Conduisez Worcester à la mort, et Vernon aussi. Quant aux autres coupables, nous y réfléchirons. (Les gardes emmènent Worcester et Vernon.) Quel est l’état du champ de bataille?

HENRI.–Quand l’illustre Écossais, le lord Douglas, a vu que la fortune du combat l’abandonnait entièrement, le noble Percy mort et toutes ses troupes atteintes de la peur, il a fui avec le reste de son armée, et, tombant du haut d’une colline, il s’est tellement fracassé, que ceux qui le poursuivaient l’ont pris. Douglas est dans ma tente; et je conjure Votre Majesté de me permettre de disposer de lui.

LE ROI.–De tout mon coeur.

HENRI.–Ce sera donc vous, mon frère Jean de Lancastre, qui remplirez cet honorable office de générosité. Allez trouvez Douglas, et rendez-lui la faculté d’aller où il lui plaira, libre et sans rançon. Sa valeur, qui s’est signalée aujourd’hui sur nos casques, nous apprend comment se doivent encourager de si hauts faits, même au sein de nos ennemis.

LE ROI.–Voici ce qui nous reste à faire.–C’est de diviser notre armée. Vous, mon fils Jean, et vous, cousin Westmoreland, vous marcherez vers York avec la plus grande diligence, pour aller à la rencontre de Northumberland et du prélat Scroop, qui, suivant ce que nous apprenons, sont en armes, et dans une grande activité. Moi et vous, mon fils Henri, nous marcherons vers la province de Galles, pour combattre Glendower et le comte des Marches.–Encore une défaite pareille à cette journée, et la rébellion perdra toute sa force dans ce royaume. Et puisque l’affaire va si bien, ne prenons point de repos que nous n’ayons reconquis tout ce qui nous appartient.

(Ils sortent.)

FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.