Por favor, considere doar qualquer quantia para mantermos o site. Please consider donate.
Print Friendly, PDF & Email

TRAGÉDIE

 

NOTICE SUR CYMBELINE

 

Une nouvelle du Décaméron de Boccace et une chronique d’Holinshed sont les deux sources où Shakspeare a puisé cette tragédie. Le roi qui lui donne son nom régnait du temps de César Auguste, selon Holinshed, ce qui n’a pas empêché Shakspeare de peupler Rome d’Italiens modernes, Iachimo, Philario, etc. Malgré cette confusion de temps, de noms et de moeurs; malgré l’invraisemblance de la fable et l’absurdité du plan, Cymbeline est une des tragédies les plus admirées de Shakspeare. Le personnage d’Imogène a fait réellement des passions. Que les critiques comparent, s’ils le veulent, cette pièce à un édifice irrégulier et informe, mais qu’ils conviennent qu’Imogène est une divinité digne d’orner un temple de la plus noble architecture. Quoique Posthumus semble le héros de la pièce, c’est Imogène qui y répand le charme de sa pureté conjugale, de sa douceur céleste, de son dévouement et de sa constance.

Sans artifice, comme l’innocence, elle a peine à croire à l’infidélité de Posthumus; indulgente comme la vertu, elle pardonne à Iachimo ses premières calomnies sans affecter une haine d’ostentation contre le vice. Faussement accusée, elle ne sait se justifier qu’en disant combien elle aime; modeste et timide sous son déguisement, elle apparaît dans la grotte de Bélarius comme l’ange de la grâce, elle est belle dans le désert comme à la cour, et ajoute encore à la beauté du paysage dans lequel Shakspeare a placé les deux jeunes princes.

Les autres caractères de la pièce ne manquent pas de vérité. Posthumus ne serait-il que l’époux adoré d’Imogène, il nous intéresserait; mais il y a en lui le courage et la noblesse des héros. Philario est un de ces serviteurs fidèles que Shakspeare a souvent pris plaisir à représenter, et Iachimo un des plus adroits menteurs que l’Italie ait produits; son effronterie a quelque chose d’amusant; Bélarius, opiniâtre dans son plan de vengeance, offre un de ces caractères fermes qu’on voit avec plaisir transplantés du milieu des montagnes et mis tout à coup en présence d’un courtisan. Ses deux élèves ont déjà l’instinct des grandes âmes; et leur amitié fraternelle est touchante.

La méchanceté de la reine et la crédulité conjugale du roi prêtent aussi à l’analyse et forment un contraste piquant. Cloten, le seul personnage comique de la pièce, peut être jugé de plus d’une manière: on voit en lui la sottise et l’orgueil d’un prince privé d’éducation; mais il semble que Shakspeare ait oublié qu’il nous l’a donné d’abord pour une âme lâche et sans énergie, lorsque, dans le conseil royal, il lui fait adresser à l’ambassadeur romain une réponse pleine de dignité; soit qu’il ait cru que, vis-à-vis de l’étranger, l’honneur national peut enflammer les âmes les plus communes; soit que le poëte ait voulu insinuer que le rôle des princes leur est souvent tracé d’avance dans les grandes occasions.

En général, l’intérêt qu’inspire la tragédie de Cymbeline, est d’une nature douce et mélancolique plutôt que tragique. On s’échappe volontiers de la cour avec Imogène, et l’on se sent disposé à rêver dans l’asile romantique où elle retrouve ses frères sans les connaître.

Des sentiments noblement exprimés, quelques dialogues naturels et des scènes charmantes rachètent les nombreux défauts de cette composition.

Cymbeline est l’une des dix-sept pièces qui ont été publiées pour la première fois dans l’édition in-folio de 1623. Il est impossible de déterminer avec précision le moment où elle fut écrite; mais il paraît probable que ce fut vers 1610 ou 1611. On a en effet de bonnes raisons de croire que la Tempête et le Conte d’hiver furent composés à cette époque, et l’on retrouve, entre ces deux pièces et Cymbeline, des analogies de style, de pensée et d’allure qui semblent indiquer qu’elles sont toutes trois sorties de la même veine d’esprit.

CYMBELINE

TRAGÉDIE

 

PERSONNAGES

CYMBELINE, roi de la Grande-Bretagne.
CLOTEN, fils de la reine, du premier lit.
LEONATUS POSTHUMUS, chevalier, marié secrètement à la princesse Imogène.
BELARIUS, seigneur, exilé par Cymbeline, et déguisé sous le nom de Morgan.
GUIDÉRIUS. }fils de Cymbeline, et
ARVIRAGUS, }crus fils de Bélarius
           }sous les noms de Polydore et
           }de Cadwal.
PHILARIO, ami de Posthumus,}
IACHIMO, ami de Philario,}Italiens
UN FRANÇAIS, ami de Philario.
CAIUS-LUCIUS, général de l'armée romaine.
UN OFFICIER ROMAIN.
PISANIO, attaché au service de Posthumus.
CORNÉLIUS, médecin.
DEUX GENTILSHOMMES.
DEUX GEOLIERS.
DEUX OFFICIERS ANGLAIS.
LA REINE, femme de Cymbeline.
IMOGÈNE, fille de Cymbeline, de son premier mariage.
HÉLÈNE, suivante d'Imogène.
LORDS, LADYS, SÉNATEURS, ROMAINS,
TRIBUNS, APPARITIONS, UN DEVIN,
UN GENTILHOMME HOLLANDAIS, UN
GENTILHOMME ESPAGNOL, MUSICIENS,
OFFICIERS, CAPITAINES, SOLDATS, MESSAGERS.

La scène est tantôt dans la Grande-Bretagne, tantôt en Italie.

ACTE PREMIER

 

SCÈNE I

La Grande-Bretagne.–Jardin derrière le palais de Cymbeline.

Entrent DEUX GENTILSHOMMES.

LE PREMIER GENTILHOMME.–Vous ne rencontrez ici personne qui ne fronce le sourcil. Nos visages n’obéissent pas plus que nos courtisans aux lois du ciel. Tous retracent la tristesse peinte sur le visage du roi.

LE SECOND.–Mais quel est le sujet?…

LE PREMIER.–L’héritière de son royaume, sa fille qu’il destinait au fils unique de sa femme (une veuve qu’il vient d’épouser), s’est donnée à un pauvre, mais digne gentilhomme: elle est mariée;–son époux est banni, elle emprisonnée. Tout présente les dehors de la tristesse; pour le roi, je le crois, il est affligé jusqu’au fond du coeur.

LE SECOND.–Personne autre que le roi?

LE PREMIER.–Celui aussi qui a perdu la princesse; la reine aussi, qui souhaitait le plus cette alliance; mais il n’est pas un des courtisans, quoiqu’ils portent des visages composés sur celui du roi, qui n’ait le coeur joyeux de ce dont ils affectent de paraître mécontents.

LE SECOND.–Et pourquoi cela?

LE PREMIER.–L’homme à qui la princesse échappe est un être trop mauvais pour une mauvaise réputation; mais celui qui la possède (je veux dire celui qui l’a épousée, ah! l’honnête homme! et qu’on bannit pour cela), c’est une créature si accomplie qu’on aurait beau chercher son pareil dans toutes les régions du monde, il manquerait toujours quelque chose à celui qu’on voudrait lui comparer. Je ne pense pas qu’un extérieur aussi beau et une âme aussi noble se trouvent réunis dans un autre homme.

LE SECOND.–Vous le vantez beaucoup.

LE PREMIER.–Je ne le vante, seigneur, que d’après l’étendue de son mérite; je le rapetisse plutôt que je ne le déroule tout entier.

LE SECOND.–Quel est son nom, sa naissance?

LE PREMIER.–Je ne puis remonter jusqu’à sa première origine. Sicilius était le nom de son père, qui s’unit avec honneur à Cassibelan contre les Romains. Mais il reçut ses titres d’honneur de Ténantius, qu’il servit avec gloire et avec un succès admiré, et il obtint le surnom de Léonatus. Il eut, outre le chevalier en question, deux autres fils qui, dans les guerres de ce temps, moururent l’épée à la main. Leur père, vieux alors et aimant ses enfants, en conçut tant de chagrin qu’il quitta la vie: son aimable épouse, alors enceinte du gentilhomme dont nous parlons, mourut en lui donnant le jour. Le roi prit l’enfant sous sa protection, lui donna le nom de Posthumus, l’éleva, et l’attacha à sa chambre: il l’instruisit dans toutes les sciences dont son âge pouvait être susceptible; et il les reçut comme nous recevons l’air aussitôt qu’elles lui furent offertes; dès son printemps, il porta une moisson: il vécut à la cour loué et aimé (chose rare), modèle des jeunes gens, miroir redouté des hommes d’un âge mûr; et pour les vieillards, un enfant qui guidait les radoteurs. Quant à sa maîtresse, pour laquelle il est banni aujourd’hui, ce qu’elle lui a donné proclame le cas qu’elle faisait de sa personne et de ses vertus. On peut lire dans son choix, et juger au vrai quel homme est Posthumus.

LE SECOND.–Je l’honore sur votre seul récit. Mais, dites-moi, je vous prie, la princesse est-elle le seul enfant du roi?

LE PREMIER.–Son seul enfant. Il avait deux fils; et si ce détail vous intéresse, écoutez-moi. Tous deux furent dérobés de leur chambre; l’aîné à l’âge de trois ans, et l’autre encore au maillot; jusqu’à cette heure, pas la moindre conjecture sur ce qu’ils sont devenus.

LE SECOND.–Combien y a-t-il de cela?

LE PREMIER.–Vingt ans environ.

LE SECOND.–Qu’on enlève ainsi les enfants d’un roi! qu’ils fussent si négligemment gardés, et qu’on ait été si lent dans les recherches qu’on n’ait pu retrouver leur trace!

LE PREMIER.–Quelque étrange que cela vous semble, et quoique cette négligence soit vraiment ridicule, le fait est vrai, seigneur.

LE SECOND.–Je vous crois.

LE PREMIER.–Il faut nous taire, voici Posthumus, la reine et la princesse.

(Ils sortent.)

(La reine, Posthumus, Imogène entrent avec leur suite.)

LA REINE.–Non; soyez-en sûre, ma fille, vous ne trouverez jamais en moi, comme on le reproche à la plupart des marâtres, un oeil malveillant pour vous. Vous êtes ma captive; mais votre geôlière vous confiera les clefs qui ferment votre prison. Pour vous, Posthumus, aussitôt que je pourrai fléchir le courroux du roi, on me verra plaider votre cause; mais le feu de la colère est encore en lui; et il serait à propos de vous soumettre à son arrêt, avec toute la patience que votre prudence pourra vous inspirer.

POSTHUMUS.–Si Votre Majesté le trouve bon, je partirai d’ici aujourd’hui.

LA REINE,–Vous connaissez le danger.–Je vais faire un tour dans les jardins, compatissant aux angoisses des amours qu’on traverse, quoique le roi ait ordonné de ne pas vous laisser ensemble.

(Elle sort.)

IMOGÈNE.–O feinte complaisance! Comme ce tyran sait caresser au moment où elle blesse! Mon cher époux, je crains un peu la colère de mon père, mais, soit dit sans blesser mes devoirs sacrés envers lui, je ne redoute rien des effets de sa colère sur moi. Il vous faut partir; et moi je soutiendrai ici à toute heure le trait de ses regards irrités, n’ayant rien qui me console de vivre, si ce n’est la pensée qu’il existe dans le monde un trésor que je puis revoir encore.

POSTHUMUS.–Ma reine! mon amante! Ah! madame, ne pleurez plus; si vous ne voulez m’exposer à me faire soupçonner de plus de faiblesse qu’il ne convient à un homme. Je veux être l’époux le plus fidèle, qui jamais ait engagé sa foi. Ma résidence sera à Rome, chez un nommé Philario, qui fut l’ami de mon père; moi, je ne le connais que par lettres. Écrivez-moi là, ô ma reine! mes yeux en dévoreront les mots que vous enverrez, dût l’encre être de fiel.

(La reine entre.)

LA REINE.–Abrégez, je vous prie. Si le roi survenait, je ne sais pas où s’arrêterait sa colère contre moi. (À part.) Cependant je saurai diriger ici sa promenade; je ne l’offense jamais qu’il ne paye mes offenses pour nous réconcilier; il achète chèrement tous mes torts.

(Elle sort.)

POSTHUMUS.–Quand nous passerions à nous dire adieu tout le temps qui nous reste encore à vivre, la douleur de nous séparer ne ferait qu’augmenter… Adieu.

IMOGÈNE.–Ah! demeure un moment. Quand tu monterais à cheval uniquement pour aller prendre l’air, cet adieu serait encore trop court.–Vois, mon ami, ce diamant était à ma mère; prends-le, mon bien-aimé, mais garde-le jusqu’à ce que tu épouses une autre femme quand Imogène sera morte.

POSTHUMUS.–Quoi! quoi! une autre femme? Dieux bienfaisants, accordez-moi seulement de posséder celle qui est à moi; que les liens de la mort me préviennent dans mes embrassements si j’en cherche une autre. (Il met le diamant à son doigt.) Reste, reste à cette place tant que le sentiment pourra t’y conserver. (A Imogène.) Et vous, la plus tendre, la plus belle, qui, à votre perte infinie, n’avez reçu que moi en échange de vous; je gagne encore sur vous quand il s’agit de ces bagatelles; pour l’amour de moi, portez ceci; c’est une chaîne; je veux la mettre moi-même à ce beau prisonnier d’amour.

(Il lui attache un bracelet.)

IMOGÈNE.–O dieux! quand nous reverrons-nous?

(Entrent Cymbeline et les seigneurs de la cour.)

POSTHUMUS.–Hélas! le roi!…

CYMBELINE.–Vil objet, va-t’en; disparais de ma vue. Si, après cet ordre encore, tu fatigues la cour de ton indigne présence, tu meurs. Fuis, ta vue empoisonne mon sang.

POSTHUMUS.–Que les dieux vous protègent et bénissent les hommes de bien que je laisse à votre cour; je m’en vais.

(Il sort.)

IMOGÈNE.–La mort n’a point d’angoisses plus douloureuses que celles-ci.

CYMBELINE.–Fille déloyale, toi qui devrais rajeunir ma vieillesse, tu accumules un siècle sur ma tête.

IMOGÈNE.–Seigneur, je vous en conjure, ne vous faites point de mal par ces emportements; car je suis insensible à votre courroux: un sentiment plus rare étouffe en moi toute peine, toute crainte.

CYMBELINE.–Au delà de toute grâce! de toute obéissance!

IMOGÈNE.–Au delà de l’espérance! au désespoir!… Dans ce sens, au delà de toute grâce!

CYMBELINE.–Tu pouvais épouser le fils unique de la reine.

IMOGÈNE.–Oh! bienheureuse de ne pas le pouvoir: j’ai choisi un aigle, et j’ai évité un faucon dégénéré.

CYMBELINE.–Tu as choisi un misérable; tu voulais asseoir l’ignominie sur mon trône.

IMOGÈNE.–Dites que j’en ai relevé l’éclat.

CYMBELINE.–O âme vile!

IMOGÈNE.–Seigneur, c’est votre faute si j’ai aimé Posthumus; vous l’avez élevé comme le compagnon de mes jeux: il n’est point de femme dont il ne soit digne; il m’achète plus que je ne vaux, presque de tout le prix que je lui coûte.

CYMBELINE.–Quoi! as-tu perdu la raison?

IMOGÈNE.–Peu s’en faut, seigneur: veuille le ciel me guérir! Oh! que je voudrais être fille d’un paysan, et que Posthumus fût le fils du berger voisin!

(La reine paraît.)

CYMBELINE.–Femme imprudente, je les ai trouvés encore ensemble; vous n’avez pas suivi mes ordres, retirez-vous avec elle, et l’enfermez.

LA REINE, à Cymbeline.–J’implore votre patience. (A Imogène.) Silence, ma chère fille, silence.–Bon souverain, laissez-nous seules, et cherchez dans votre raison quelque consolation pour vous-même.

CYMBELINE.–Qu’elle languisse en perdant chaque jour une goutte de sang, et que vieille avant le temps elle meure de sa folie!

(Il sort.)

LA REINE, à Imogène.–Allons, il faut que vous laissiez passer… (Pisanio entre.) Voici votre serviteur. Eh bien! Pisanio, quelles nouvelles?

PISANIO.–Le prince, votre fils, a tiré l’épée contre mon maître.

LA REINE.–Ah! j’espère qu’il n’y a pas de mal?

PISANIO.–Il aurait pu y en avoir; mais mon maître n’a fait que jouer plutôt que de combattre, et il n’était pas soutenu par la colère; des gentilshommes qui se sont trouvés là les ont séparés.

LA REINE.–J’en suis bien aise.

IMOGÈNE.–Votre fils est l’ami de mon père; il prend son parti! Tirer l’épée sur un proscrit! ô le brave prince!–Je voudrais les voir tous deux dans les déserts de l’Afrique, et moi près d’eux, avec une aiguille, pour en piquer le premier qui reculerait.–Pourquoi avez-vous quitté votre maître?

PISANIO.–Par son ordre. Il n’a pas voulu que je l’accompagne jusqu’au port; il m’a laissé une note des ordres que j’aurai à remplir quand il vous plaira d’accepter mon service.

LA REINE.–Cet homme, jusqu’ici, a été pour vous un serviteur fidèle. J’ose garantir, sur mon honneur, qu’il le sera toujours.

PISANIO.–Je remercie humblement Votre Majesté.

LA REINE, à Imogène.–Je vous prie, promenons-nous un moment ensemble.

(Elles sortent.)

 

SCÈNE II

Une place publique.

Entre CLOTEN, DEUX SEIGNEURS.

 

IMOGÈNE, à Pisanio.–Avant une demi-heure, je vous prie, revenez me parler: du moins vous irez voir mon époux à bord. Pour le moment, laissez-moi.

(La reine et Imogène sortent ensemble, Pisanio sort par un autre côté.)

PREMIER SEIGNEUR.–Je vous conseille, seigneur, de changer de chemise. La chaleur de l’action vous a fait fumer comme la victime d’un sacrifice. Quand un air sort, un air entre; et il n’en est point au dehors qui soit aussi sain que celui qui sort de vous.

CLOTEN.–Si ma chemise était ensanglantée, alors j’en changerais… L’ai-je blessé?

SECOND SEIGNEUR, à part.–Non, d’honneur, pas même sa patience.

PREMIER SEIGNEUR.–Blessé? Ah! s’il ne l’est pas, il faut qu’il ait un corps perméable; c’est un grand chemin pour l’acier s’il n’est pas blessé.

SECOND SEIGNEUR, à part.–Son acier avait des dettes; il est sorti par les derrières de la ville.

CLOTEN.–Le lâche n’osait pas m’attendre.

SECOND SEIGNEUR, à part.–Non, il allait toujours; mais en avant, vers ta face.

PREMIER SEIGNEUR.–Vous attendre? vous avez assez de terres à vous; mais il a ajouté à vos domaines, il vous a cédé du terrain.

SECOND SEIGNEUR, à part.–Autant de pouces de terre que tu as d’océans! Les fats!

CLOTEN.–Que je voudrais qu’on ne se fût pas mis entre nous!

SECOND SEIGNEUR, à part.–Et moi aussi, jusqu’à ce que tu eusses pris par terre la mesure d’un imbécile.

CLOTEN.–Mais comment peut-elle aimer ce misérable, et me rebuter, moi?

SECOND SEIGNEUR, à part.–Oh! si c’est un péché de bien choisir, elle est damnée.

PREMIER SEIGNEUR.–Seigneur, comme je vous l’ai toujours dit, son esprit et sa beauté ne vont pas ensemble: c’est une belle enseigne; mais je n’ai vu en elle qu’un esprit peu lumineux.

SECOND SEIGNEUR, à part.–Elle ne luit pas pour les imbéciles de peur que la réflexion ne lui fasse tort.

CLOTEN.–Venez, je vais dans ma chambre: je voudrais bien qu’il y eût un peu de mal.

SECOND SEIGNEUR, à part.–Je ne fais pas le même voeu, à moins que ce n’eût été la chute d’un âne, ce qui ne serait pas un grand mal.

CLOTEN.–Voulez-vous nous suivre?

PREMIER SEIGNEUR.–J’accompagnerai Votre Altesse.

CLOTEN.–Oui, venez: allons ensemble.

SECOND SEIGNEUR.–Volontiers, prince.

(Ils sortent.)

 

SCÈNE III

L’appartement d’Imogène.

IMOGÈNE, PISANIO.

 

IMOGÈNE.–Je voudrais que tu te tinsses sur le port pour interroger toutes les voiles.–S’il m’écrivait, et que sa lettre ne me parvînt pas, ce serait une aussi grande perte que si c’était des lettres de grâce. Qu’est-ce qu’il t’a dit en dernier lieu?

PISANIO.–Ma reine! ma reine!

IMOGÈNE.–Et alors il agitait son mouchoir.

PISANIO.–Et il le baisait, madame.

IMOGÈNE.–Insensible tissu, tu étais plus heureux que moi!–Et ce fut tout?

PISANIO.–Non, madame; car aussi longtemps qu’il a pu se faire distinguer des autres, à mes yeux ou à mes oreilles, il est resté sur le pont, et me faisant des signes de son gant, de son chapeau, de son mouchoir, il exprimait de son mieux, par les transports et les mouvements de son coeur, combien son âme était lente et le vaisseau prompt à s’éloigner de vous.

IMOGÈNE.–Tu aurais dû le suivre de l’oeil, et ne le quitter que lorsqu’il t’aurait paru petit comme une corneille, ou moins encore.

PISANIO.–C’est ce que j’ai fait, madame.

IMOGÈNE.–J’aurais brisé les fibres de mes yeux seulement pour le voir, jusqu’à ce qu’il fût devenu, par l’éloignement, mince comme mon aiguille. Oui, mes regards l’auraient suivi, jusqu’à ce que de la grosseur d’un moucheron, il se fût tout à fait évanoui dans l’air; et alors j’aurais détourné mes yeux et pleuré…–Mais bon Pisanio, quand recevrons-nous de ses nouvelles?

PISANIO.–Soyez-en sûre, madame, à la première occasion qu’il pourra trouver.

IMOGÈNE.–Je ne lui ai point fait mes adieux. J’avais tant de choses tendres à lui dire! Avant que j’aie pu lui dire comment je songerai à lui à certaines heures; quelles seront mes pensées; avant que j’aie pu lui faire jurer qu’aucune femme d’Italie ne lui ferait trahir mon amour et son honneur; lui recommander de s’unir à moi en prières, à six heures du matin, à midi, à minuit (car alors je suis dans les cieux pour lui); avant que j’aie pu lui donner ce baiser d’adieu, que j’aurais placé entre deux mots charmants; mon père arrive, et, semblable au souffle tyrannique du nord, il fait tomber tous nos boutons et les empêche de pousser.

(Une dame de la reine entre.)

LA DAME.–La reine, madame, désire que Votre Altesse se rende auprès d’elle.

IMOGÈNE, à Pisanio.–Allez exécuter les ordres dont je vous ai chargé, je vais rejoindre la reine.

PISANIO.–Je vous obéirai, madame.

(Ils sortent.)

 

SCÈNE IV

Rome.–Appartement de la maison de Philario.

Entrent PHILARIO, IACHIMO, UN FRANÇAIS, UN HOLLANDAIS ET UN ESPAGNOL.

 

IACHIMO.–Croyez-moi, seigneur; je l’ai vu en Angleterre, sa réputation allait croissant, on s’attendait à lui voir prouver le mérite qu’on lui reconnaît aujourd’hui; mais je pouvais alors le regarder encore sans admiration, quand le catalogue de ses qualités eût été inscrit à son côté et que j’eusse parcouru article par article.

PHILARIO.–Vous parlez d’un temps où il n’était pas encore, comme aujourd’hui, revêtu de tout ce qui en fait un homme accompli, au dedans et au dehors.

LE FRANÇAIS.–Je l’ai vu en France; et nous avions là bien des gens qui pouvaient fixer le soleil d’un oeil aussi ferme que lui.

IACHIMO.–Cette affaire, d’avoir épousé la fille de son roi, le fait valoir, je n’en doute point, fort au delà de son mérite; on l’apprécie d’après la valeur de son amante, bien plus que d’après la sienne.

LE FRANÇAIS.–Et puis son bannissement…

IACHIMO.–Oui, oui; les suffrages de ceux qui, sous la bannière de la princesse, pleurent ce douloureux divorce; tout cela sert merveilleusement à exalter Posthumus. Ne fût-ce que pour prouver le bon jugement d’Imogène, qu’il serait autrement aisé de nier si elle avait pris pour époux un mendiant sans autres qualités. Mais comment arrive-t-il, Philario, qu’il vienne s’établir chez vous? Où votre liaison s’est-elle formée?

PHILARIO.–Son père et moi nous avons fait la guerre ensemble, et je ne dois pas moins que la vie à son père, qui me l’a sauvée plus d’une fois. Voici l’Anglais. (Posthumus paraît.) Qu’il soit traité parmi vous avec les égards que des gentilshommes comme vous doivent à un étranger de sa qualité. Je vous exhorte tous à lier une plus étroite connaissance avec ce cavalier, je vous le recommande comme mon digne ami. Je veux lui donner le temps de montrer son mérite, plutôt que de faire son éloge en sa présence.

LE FRANÇAIS, à Posthumus.–Seigneur, nous nous sommes connus à Orléans.

POSTHUMUS.–Et depuis lors je vous suis resté redevable d’une foule d’attentions dont je resterai toujours votre débiteur tout en m’acquittant sans cesse.

LE FRANÇAIS.–Seigneur, vous estimez trop haut un faible service. Je me félicitai de vous avoir réconcilié avec mon compatriote; c’eût été une pitié que de vous laisser rencontrer avec les intentions meurtrières que vous aviez alors tous deux pour une affaire aussi légère, une bagatelle.

POSTHUMUS.–Permettez, seigneur; j’étais alors un jeune voyageur: j’évitais de m’en rapporter à mes propres lumières, aimant mieux me laisser guider par l’expérience des autres; mais depuis que mon jugement s’est formé, si je puis dire, sans offenser personne, qu’il s’est formé, je ne trouve pas que la querelle fût si frivole.

LE FRANÇAIS.–D’honneur, elle l’était trop pour mériter d’être décidée par le fer, surtout entre deux hommes dont l’un aurait très-probablement immolé l’autre, ou qui seraient restés tous deux sur la place.

IACHIMO.–Pouvons-nous, sans indiscrétion, vous demander quel était le sujet de ce différend?

LE FRANÇAIS.–Sans difficulté, je le pense; la querelle fut publique, et dès lors on peut, sans blesser personne, en faire le récit. C’était à peu près la même thèse qui fut agitée entre nous l’autre soir, lorsque chacun de nous fit l’éloge des dames de son pays. Ce gentilhomme soutenait en ce temps-là, et offrait de le soutenir aux dépens de son sang, que la sienne était plus belle, plus vertueuse, plus spirituelle, plus chaste, plus constante et moins abordable qu’aucune des dames les plus accomplies de France.

IACHIMO.–Cette dame ne vit plus aujourd’hui, ou bien l’opinion qu’en avait ce gentilhomme doit être usée à présent.

POSTHUMUS.–Elle conserve toujours sa vertu, et moi mon opinion.

IACHIMO.–Il ne faut pas que vous lui donniez si fort la préférence sur nos dames d’Italie.

POSTHUMUS.–Quand je serais poussé au point où je le fus en France, je ne rabattrais rien de son prix, quoique je me déclare ici non son ami, mais son adorateur.

IACHIMO.–Aussi belle et aussi vertueuse puisque c’est une espèce de comparaison qui se tient par la main, c’est trop beau et trop bon pour quelque dame de Bretagne que ce soit. Si elle surpassait d’autres femmes que j’ai connues, comme le diamant que vous portez là dépasse en éclat beaucoup de diamants que j’ai vus, je croirais volontiers qu’elle surpasse beaucoup de femmes; mais je n’ai pas vu le plus beau diamant, ni vous la plus belle femme qui soit au monde.

POSTHUMUS.–Je l’ai louée d’après le cas que j’en fais, comme ce diamant.

IACHIMO.–Et combien estimez-vous cette pierre?

POSTHUMUS.–Plus que les trésors du monde entier.

IACHIMO,–Ou votre incomparable maîtresse est morte, ou la voilà au-dessous du prix d’une bagatelle.

POSTHUMUS.–Vous êtes dans l’erreur: l’une peut s’acheter ou se donner, s’il se trouve assez de richesses pour la payer, ou de mérite pour l’obtenir en don. L’autre n’est pas une chose qui se vende, et les dieux seuls peuvent en faire don.

IACHIMO.–Et ce don, les dieux vous l’ont fait?

POSTHUMUS.–Oui, et avec leur secours je le conserverai.

IACHIMO.–Vous pouvez le posséder en titre. Mais, vous le savez, des oiseaux étrangers viennent souvent s’abattre sur nos étangs voisins…. Votre bague aussi, on peut vous la voler: ainsi, de cette paire de trésors inappréciables que vous possédez, l’un est bien fragile, et l’autre est casuel. Un adroit filou et un cavalier accompli pourraient tenter de vous les enlever tous deux.

POSTHUMUS.–Votre Italie n’a point de cavalier assez accompli pour triompher de l’honneur de ma maîtresse, si c’est de la garde ou de la perte de l’honneur que vous prétendez parler, en disant qu’elle est fragile. Je ne doute pas que vous n’ayez des filous en abondance, et pourtant je ne crains rien pour mon anneau.

PHILARIO.–Restons-en là, messieurs.

POSTHUMUS.–Très-volontiers. Ce noble seigneur, et je l’en remercie, ne me traite point en étranger: nous voilà familiers dès l’abord.

IACHIMO.–En cinq entretiens, pas plus longs que le nôtre, je voudrais m’établir dans le coeur de votre belle maîtresse, et voir sa vertu fléchir et prête à céder, si j’avais seulement accès près d’elle et l’occasion de lui faire ma cour.

POSTHUMUS.–Non, non.

IACHIMO.–J’ose parier là-dessus la moitié de ma fortune contre votre diamant, qui, à mon avis, vaut quelque chose de moins. Mais je fais ma gageure plutôt contre votre confiance que contre sa réputation; et de peur que vous vous en offensiez, j’ajoute que j’oserais le tenter avec quelque femme au monde que ce fût!

POSTHUMUS.–Vous êtes étrangement abusé par vos idées téméraires: et je ne doute pas qu’il ne nous arrivât ce que vous méritez dans votre tentative.

IACHIMO.–Et quoi?

POSTHUMUS.–D’être repoussé, quoique votre tentative, comme vous l’appelez, méritât quelque chose de plus, un châtiment peut-être.

PHILARIO.–Messieurs, en voilà assez là-dessus: cette vaine dispute s’est élevée trop tôt; qu’elle meure comme elle est née; je vous prie, faites plus ample connaissance.

IACHIMO.–Je voudrais avoir engagé ma fortune et celle de mon voisin au soutien de ce que j’ai avancé.

POSTHUMUS.–Quelle dame choisiriez-vous pour l’assaillir?

IACHIMO.–La vôtre, que vous croyez si bien affermie dans sa constance. Voulez-vous seulement me recommander à la cour où est votre dame? je gagerai dix mille ducats contre votre diamant, que, sans autres avantages que deux entretiens avec elle, je rapporterai de là cet honneur que vous croyez si bien défendu.

POSTHUMUS.–Je consens à parier de l’or, contre votre or. Pour mon anneau, il m’est aussi cher que mon doigt; il en fait partie.

IACHIMO.–Vous êtes amant, et de là vient votre prudence.–Quand vous auriez acheté le corps d’une femme un million la drachme, vous ne pourriez l’empêcher de se corrompre. Mais, je le vois, vous avez dans l’âme quelques scrupules puisque vous avez peur.

POSTHUMUS.–Tout ceci n’est qu’un jargon d’habitude; vous portez, j’espère, des sentiments plus réfléchis.

IACHIMO.–Je suis maître de mes paroles; et je jure que je veux tenter l’épreuve dont j’ai parlé.

POSTHUMUS.–Vous le voulez?–Je ne fais que prêter mon diamant jusqu’à votre retour.–Qu’on dresse entre nous des conventions. Ma maîtresse surpasse en vertu toute l’étendue de vos indignes pensées. Je vous défie dans cette gageure; voilà ma bague.

PHILARIO.–Je ne souffrirai point qu’elle serve de gage.

IACHIMO.–Par les dieux, c’en est un. Si je ne vous rapporte pas des preuves suffisantes que j’ai joui des plus chers appas de votre maîtresse, mes dix mille ducats sont à vous, et votre diamant aussi; si je la quitte en laissant sans atteinte cet honneur auquel vous vous fiez, elle qui est votre joyau, le joyau que voilà et mon or, tout est à vous; mais il me faut votre recommandation, afin de me procurer un plus libre accès.

POSTHUMUS.–J’accepte ces conditions. Faisons des conventions entre nous. Voici seulement ce dont vous me répondrez. Si vous faites ce voyage pour la séduire, et que vous me démontriez clairement que vous avez triomphé, je ne suis plus votre ennemi, et elle ne mérite pas notre dispute. Mais si elle reste fidèle, et que vous ne puissiez me prouver le contraire, vous me répondrez l’épée à la main, et de votre mauvaise opinion, et de l’attaque que vous aurez livrée à sa pudeur.

IACHIMO.–Votre main; l’accord est fait. Nous allons faire régler tout cela dans les formes, et je pars sur-le-champ pour la Grande-Bretagne, de peur que notre marché ne prît froid et ne se rompît. Je vais chercher mon or et faire inscrire le pari.

POSTHUMUS.–Convenu.

(Posthumus et Iachimo sortent.)

LE FRANÇAIS.–Le pari tiendra-t-il? Croyez-vous?

PHILARIO.–Le seigneur Iachimo ne reculera pas. Je vous prie, suivons-les.

(Ils sortent.)

 

SCÈNE V

Grande-Bretagne.–Appartement dans le palais de Cymbeline.

LA REINE paraît avec ses DAMES ET CORNÉLIUS tenant une fiole.

 

LA REINE, à ses femmes.–Tandis que larosée est encore sur la terre, allez cueillir ces fleurs; hâtez-vous. Qui de vous en a la liste?

UNE DES FEMMES.–Moi, madame.

LA REINE.–Allez. (Les dames sortent.) Maintenant, monsieur le docteur, avez-vous apporté ces drogues?

CORNÉLIUS.–Sous le bon plaisir de Votre Majesté, les voici. (Il présente une petite boîte.) Mais si Votre Majesté me le permet, et j’espère qu’elle ne s’en offensera pas, ma conscience me force à vous demander pour quel usage vous avez exigé de moi ces potions empoisonnées, qui amènent une mort languissante, et sont mortelles quoique lentes.

LA REINE.–Je m’étonne, docteur, que vous me fassiez une pareille question. N’ai-je pas été longtemps votre disciple? Ne m’avez-vous pas enseigné l’art de composer des parfums, de distiller, de conserver les fruits? Si bien que notre grand roi lui-même me fait souvent la cour pour mes confitures? En étant arrivée là, serez-vous étonné, à moins que vous ne me supposiez une âme infernale, que je cherche à perfectionner ma science par de nouvelles expériences? Je veux faire l’essai de ces compositions sur de vils animaux qui ne valent pas la peine d’être pendus; jamais sur aucune créature humaine, afin de connaître leur force, d’opposer des antidotes à leur activité, et par là d’apprendre leurs diverses vertus et leurs effets.

CORNÉLIUS.–Votre Majesté, par ces expériences, ne fera que s’endurcir le coeur; d’ailleurs on ne voit point ces résultats sans dégoût ni sans danger.

LA REINE.–Oh! soyez tranquille.–(Entre Pisanio.) (A part.) Voici un flatteur de valet; c’est sur lui que je ferai mon premier essai; il appartient à son maître, et est l’ennemi de mon fils…. Eh bien! Pisanio? (A Cornélius.) Docteur, votre office auprès de moi est fini pour le moment; allez votre chemin.

CORNÉLIUS, s’éloignant et à part.–Vous m’êtes suspecte, madame; mais vous ne ferez aucun mal.

LA REINE, à Pisanio.–Écoute, un mot.

CORNÉLIUS, à part.–Je n’aime point cette femme…. Elle croit tenir des poisons lents et étranges; je connais bien son âme, je ne confierai pas à une personne aussi perverse des ingrédients d’une nature aussi infernale; ceux qu’elle possède assoupiront et alourdiront un moment les sens; peut-être ses essais commenceront-ils par des chiens et des chats, pour monter ensuite plus haut; mais il n’y a aucun danger dans la mort apparente qu’elle donnera; elle ne fera que suspendre pour un temps les esprits, qui renaîtront plus actifs. Elle est trompée par ces faux effets; et moi, en la trompant ainsi, je n’en suis que plus fidèle.

LA REINE.–Docteur, je n’ai plus besoin de votre présence jusqu’à ce que je vous fasse rappeler.

CORNÉLIUS.–Je prends humblement congé de vous.

(Il se retire.)

LA REINE.–Elle pleure donc toujours, dis-tu? Penses-tu qu’avec le temps ses larmes ne s’arrêteront pas, pour laisser entrer les conseils de la raison là où règne maintenant la folie? Travaille à cela: et quand tu viendras me dire qu’elle aime mon fils, je te dirai à l’instant même que tu es aussi grand que ton maître; plus grand que lui; car sa fortune est gisante et sans voix, et sa renommée est à l’agonie: il ne peut revenir ici, ni demeurer où il est…. En changeant d’existence, il ne fera que changer de misère; et chaque jour en arrivant vient ruiner un jour de sa vie. Quel est ton espoir, en t’appuyant sur une colonne qui penche et qu’il sera impossible de relever?–sur un homme qui n’a pas même assez d’amis pour l’étayer? (La reine laisse tomber une boîte: Pisanio la ramasse.) Tu ne connais pas ce que tu tiens là; reçois-le de moi pour tes services, c’est un élixir de ma composition: il a déjà arraché cinq fois le roi à la mort: je ne connais pas de cordial plus efficace. Non, je te prie, prends-le, comme un gage des faveurs plus grandes que je te destine:–fais sentir à ta maîtresse quelle est sa position; fais-le comme de toi-même: songe quelle chance t’offre la fortune, songe seulement que tu conserves toujours ta maîtresse, et de plus tu gagnes mon fils, qui se souviendra de toi…. J’intéresserai le roi à ton avancement, quoi que tu puisses désirer; et moi-même alors, moi surtout qui t’aurai mis sur la voie de mériter les grâces, je m’engage à récompenser richement ton mérite. Appelle mes femmes: songe à mes paroles. (Pisanio sort.) Un valet fin et fidèle qu’on ne peut ébranler: l’agent de son maître auprès d’elle, et qui lui rappelle sans cesse de conserver sa main et sa foi à son seigneur. Je lui ai fait là un don qui, s’il en fait usage, enlèvera à la belle son émissaire auprès de son doux ami; et elle-même, dans la suite, si elle ne plie pas son humeur, peut être sûre d’en goûter aussi. (Pisanio reparaît avec les dames, qui rapportent des paniers de fleurs.) Fort bien, fort bien: portez dans mon cabinet ces violettes, ces primevères, ces pervenches: adieu, Pisanio; songe à ce que je t’ai dit.

(La reine sort suivie de ses femmes.)

PISANIO seul.–J’y songerai, mais quand je deviendrai infidèle à mon bon maître, je m’étoufferai de mes propres mains: c’est là tout ce que je ferai pour toi.

(Il sort.)

 

SCÈNE VI

Un autre appartement du palais.

IMOGÈNE Seule.

 

IMOGÈNE.–Un père cruel, une belle-mère perfide, un stupide soupirant près d’une femme mariée, dont l’époux est banni: oh! mon époux! le comble et la couronne de tous mes chagrins! et des vexations qui se renouvellent à chaque instant!–Si j’avais été dérobée par des voleurs, comme mes deux frères, je serais heureuse: mais malheureux ceux que leurs désirs élèvent trop haut! Heureux, quelque humble que soit leur état, ceux qui voient accomplir leurs modestes voeux que chaque saison satisfait…. Quel peut être cet homme? Fi donc!

(Iachimo entre précédé par Pisanio.)

PISANIO.–Madame, un noble gentilhomme de Rome vous apporte des lettres de mon maître.

IACHIMO.–Vous changez de couleur, madame? Le noble Léonatus est en sûreté: il salue tendrement Votre Altesse.

(Il lui présente une lettre.)

IMOGÈNE.–Je vous remercie, bon seigneur: vous êtes le très-bienvenu.

IACHIMO, à part.–Tout ce qu’elle laisse voir est parfait: si elle est munie d’une âme aussi rare, c’est ici le phénix de l’Arabie, et j’ai perdu la gageure. Hardiesse, sois mon amie; audace, arme-moi de pied en cap, ou bien, comme le Parthe, je ne combattrai qu’en fuyant, ou plutôt je fuirai sans avoir combattu.

IMOGÈNE, lisant tout haut la lettre.–C’est un cavalier de la plus haute distinction, et auquel de bons offices m’ont infiniment attaché. Traitez-le en conséquence comme vous estimez votre fidèle Léonatus.

Je ne lis que cela tout haut; mais mon coeur est réchauffé jusqu’au fond par le reste de la lettre: il est tout ému de reconnaissance.–Vous êtes le bienvenu, digne seigneur, autant que peuvent l’exprimer mes paroles; et vous l’éprouverez dans tout ce que je pourrai faire pour vous.

IACHIMO.–Je vous rends grâces, belle dame.–Eh quoi! les hommes sont-ils insensés? La nature leur aura donné des yeux pour voir l’arche voûtée des cieux et les richesses de la terre et des mers, pour distinguer les globes enflammés sur nos têtes, et les pierres semées sur les rivages; et avec des organes si précieux, nous ne pourrons pas faire la différence de la laideur et de la beauté!

IMOGÈNE.–D’où vient votre étonnement?

IACHIMO.–Cela ne peut être la faute des yeux: des singes et des guenons placés entre deux créatures semblables bavarderaient de ce côté, et repousseraient l’autre par des grimaces. Ce n’est pas la faute du jugement: l’idiot devant cette beauté saurait faire son choix. Ce n’est pas la passion; car la laideur, mise à côté de cette beauté parfaite, exciterait le désir à vomir à vide au lieu de le pousser à se satisfaire.

IMOGÈNE.–Quelle est donc la cause….?

IACHIMO.–Le vice blasé, ce désir rassasié mais non satisfait (comme un vase plein et qui fuit), dévore d’abord l’agneau, et puis est avide de charogne.

IMOGÈNE.–Quelle est donc, digne seigneur, la cause de votre agitation? Êtes-vous bien?

IACHIMO.–Bien, merci, madame. (A Pisanio.) Ami, je vous prie, ordonnez à mon serviteur de m’attendre là où je l’ai laissé: il est étranger et susceptible.

PISANIO.–J’allais sortir, seigneur, pour lui faire accueil.

(Il sort.)

IMOGÈNE.–La santé de mon seigneur continue-t-elle à être bonne? De grâce, dites-le-moi.

IACHIMO.–Bonne, madame.

IMOGÈNE.–Est-il disposé à la gaieté? J’espère qu’il l’est.

IACHIMO.–Excessivement gai: Rome n’a point d’étranger aussi jovial, aussi folâtre: on l’appelle le joyeux Anglais.

IMOGÈNE.–Lorsqu’il était ici, il était enclin à la mélancolie, et souvent sans savoir pourquoi.

IACHIMO.–Jamais je ne l’ai vu triste. Il y a un Français, son compagnon, un monsieur d’un rang éminent, qui aime fort à ce qu’il paraît une jeune Française restée dans son pays; il pousse de profonds soupirs, comme la flamme d’une fournaise; pendant que le joyeux Anglais (votre époux, veux-je dire) rit aux éclats et s’écrie: «Comment mes côtes y résisteront-elles, lorsqu’on songe que l’homme, qui sait par l’histoire, par tous les récits, par sa propre expérience, ce qu’est la femme et ce qu’il lui est impossible de ne pas être, va languir en livrant ses heures de liberté à un esclavage volontaire!»

IMOGÈNE.–Est-ce que mon époux dit cela?

IACHIMO.–Oui, madame, en riant jusqu’aux larmes. C’est un amusement que de se trouver là, et de le voir se moquer du Français. Mais le ciel sait qu’il est des hommes qui sont bien blâmables.

IMOGÈNE.–Ce n’est pas lui, j’espère?

IACHIMO.–Lui? Non. Cependant il devrait recevoir avec plus de reconnaissance les bontés du ciel envers lui: il y a en lui et en vous,–que je regarde comme son bien au-dessus de toutes les richesses;–oui, il y a pour moi des motifs d’admirer et en même temps de plaindre.

IMOGÈNE.–Et qui plaignez-vous, seigneur?

IACHIMO.–Deux créatures du fond du coeur.

IMOGÈNE.–Suis-je une des deux, seigneur? Vous me regardez; quel ravage discernez-vous en moi qui mérite votre pitié?

IACHIMO.–C’est lamentable! Quoi? Fuir le soleil radieux et se plaire dans un cachot auprès d’une chandelle!

IMOGÈNE.–Je vous prie, seigneur, énoncez plus clairement vos réponses à mes questions? Pourquoi me plaignez-vous?

IACHIMO.–Parce que d’autres, j’allais le dire, jouissent de votre…; mais c’est l’office des dieux d’en tirer vengeance, et ce n’est pas le mien de parler.

IMOGÈNE.–Vous paraissez savoir quelque chose qui me concerne ou qui m’intéresse. Je vous prie, parlez: puisque soupçonner que les choses vont mal fait souvent plus souffrir que la certitude qu’il en est ainsi; les faits certains sont au-dessus des remèdes, ou bien connus à temps on peut y appliquer le remède. Ah! découvrez-moi ce secret qui vous pousse à parler et que vous retenez.

IACHIMO.–Si j’avais cette joue pour y reposer mes lèvres; cette main dont le toucher, le seul toucher devrait forcer un homme au serment de fidélité; si je possédais cet objet qui captive les regards errants de mes yeux et les tient attachés sur lui seul; irais-je souiller ma bouche, comme un réprouvé, sur des lèvres aussi publiques que les degrés qui conduisent au Capitole; presserais-je de mes mains des mains flétries par le travail, et plus encore par des parjures journaliers; si j’allais fixer mes regards sur des yeux, sur des yeux abjects et ternes comme la lueur opaque de ces flambeaux que nourrit un suif fétide, ne serait-il pas bien juste que tous les fléaux de l’enfer punissent une fois une telle trahison?

IMOGÈNE.–Mon seigneur, je le crains, a oublié la Bretagne.

IACHIMO.–Et lui-même. Ce n’est pas mon penchant qui me porte à vous éclairer, à révéler la bassesse de son changement, ce sont vos grâces qui, du fond de ma conscience muette, attirent malgré moi sur mes lèvres cet aveu.

IMOGÈNE.–Je ne veux pas en entendre davantage.

IACHIMO.–O chère âme, votre sort touche mon coeur d’une pitié qui me fait mal. Une princesse aussi belle et née dans la puissance, qui doublerait la grandeur du plus grand roi, être ainsi associée avec de viles créatures louées avec l’argent même que fournissent vos coffres; avec d’infâmes aventurières, qui, pour de l’or, jouent avec tous les maux dont la corruption souille la nature; pestes contagieuses, qui pourraient empoisonner le poison; vengez-vous, ou celle qui vous porta n’était pas reine, et vous dégénérez de votre illustre origine.

IMOGÈNE.–Me venger! et comment me venger? Si ce récit est vrai, car je porte un coeur qui doit craindre de se laisser trop vite abuser par mes deux oreilles; si ce récit est vrai, comment pourrais-je me venger?

IACHIMO.–Quoi! vous ferait-il vivre comme une vestale de Diane entre des draps glacés, tandis qu’il se livre à de capricieuses prostituées, au mépris de votre personne, aux dépens de votre bourse? Vengez-vous. Je me consacre à votre bon plaisir. Amant plus noble que ce déserteur de votre lit, je resterai fidèle à votre tendresse, toujours discret et toujours constant.

IMOGÈNE.–Holà! Pisanio!

IACHIMO.–Souffrez que je jure sur vos lèvres mon dévouement.

IMOGÈNE.–Va-t’en!–J’en veux à mes oreilles de t’avoir écouté si longtemps. Si tu avais de l’honneur, tu m’aurais fait ce récit par vertu, et non pour la fin que tu te proposes, aussi basse qu’étrange! Tu outrages un gentilhomme qui est aussi loin de ta calomnie que tu l’es de l’honneur, et tu tentes de séduire ici une femme qui te méprise comme le démon. Holà! Pisanio!… Le roi mon père sera instruit de ton audace; s’il trouve bon qu’un étranger téméraire marchande à sa cour comme dans une mauvaise maison de Rome, et nous dévoile ses brutales pensées, il a une cour dont il ne se soucie guère, et une fille qu’il estime bien peu. Holà! Pisanio!

IACHIMO.–O heureux Léonatus! je puis bien le dire, la confiance que ta dame a en toi mérite bien la tienne, et ta parfaite vertu mérite bien aussi sa tranquille confiance! Vivez longtemps heureuse, vous la dame du plus digne chevalier dont jamais se soit vanté un pays; vous, sa maîtresse digne seulement du plus noble coeur. Accordez-moi mon pardon; je n’ai parlé ainsi que pour éprouver si votre fidélité était bien enracinée; je vais rendre votre époux ce qu’il est déjà, l’homme le plus aimable et le plus fidèle; il possède la charmante sorcellerie de charmer toutes les sociétés; la moitié du coeur de tous les hommes est à lui.

IMOGÈNE.–Vous réparez vos fautes.

IACHIMO.–Il est assis au milieu des hommes comme un dieu descendu du ciel, il est paré d’une sorte d’honneur qui surpasse sa beauté mortelle; ne soyez pas offensée, auguste princesse, si j’ai osé éprouver quel accueil vous feriez à un faux rapport. Il n’a servi qu’à confirmer honorablement votre bon jugement dans le choix que vous avez fait d’un époux si rare, que vous saviez ne pouvoir faillir. C’est l’amitié que j’ai pour lui qui m’a porté à vous éprouver; mais les dieux vous ont formée différente de toutes les autres femmes, exempte de faiblesse; je vous prie, pardonnez-moi.

IMOGÈNE.–Tout est réparé, seigneur. Disposez de mon pouvoir dans cette cour.

IACHIMO.–Recevez mes humbles actions de grâces.–J’avais presque oublié de faire à Votre Altesse une petite prière, et qui pourtant est importante, car elle intéresse votre époux; plusieurs amis et moi avons part aussi à cette affaire.

IMOGÈNE.–Je vous prie, de quoi s’agit-il?

IACHIMO.–Une douzaine de nos Romains et votre époux (la meilleure plume de notre aile), nous avons tous contribué pour une somme destinée à acheter un présent pour l’empereur; agent des autres, j’en ai fait l’emplette en France. C’est de la vaisselle d’un rare dessin, et des bijoux d’une forme exquise et riche; leur valeur est considérable; étranger comme je suis, je serais désireux de les voir en lieu sûr; vous plairait-il de les prendre sous votre protection?

IMOGÈNE.–Volontiers, et j’engage mon honneur à leur sûreté, puisque mon seigneur y est intéressé; je veux les garder dans ma chambre à coucher.

IACHIMO.–Ils sont renfermés dans un coffre escorté par mes gens. Je prendrai la liberté de vous les envoyer, seulement pour cette nuit. Demain je dois me rembarquer.

IMOGÈNE.–Oh! non, non.

IACHIMO.–Il le faut, daignez me le permettre, ou je manquerais à ma parole en différant mon retour. J’ai traversé les mers en venant de France, pour tenir ma promesse de voir Votre Altesse.

IMOGÈNE.–Je vous remercie de votre peine; mais vous ne partirez pas dès demain?

IACHIMO.–Oh! il le faut, madame. Ainsi, si vous voulez saluer votre époux dans une lettre, je vous supplie, écrivez-la ce soir; j’ai déjà passé le terme marqué pour mon séjour, et le temps presse pour offrir notre présent.

IMOGÈNE.–J’écrirai; envoyez-moi votre coffre, il sera gardé avec soin et fidèlement rendu. Vous êtes le bienvenu.

FIN DU PREMIER ACTE.

ACTE DEUXIÈME

 

SCÈNE I

Une cour devant le palais de Cymbeline.

Entre CLOTEN avec DEUX SEIGNEURS.

 

CLOTEN.–Jamais homme a-t-il autant joué de malheur? Je frise le but1, et puis je me vois rouler au loin! J’avais sur le coup cent livres de pari, et il faudra encore qu’un impertinent faquin vienne m’entreprendre pour avoir juré, comme si je lui empruntais mes serments; et que je ne fusse pas le maître de les prodiguer à mon gré!

Note 1: I kissed the jack, cochonnet, but.

PREMIER SEIGNEUR.–Qu’a-t-il gagné à cela? Vous lui avez cassé la tête avec votre boule.

SECOND SEIGNEUR, à part.–S’il n’eût pas eu plus de cervelle que celui qui lui a cassé la tête, il ne lui en serait pas resté.

CLOTEN.–Lorsqu’un gentilhomme est en humeur de jurer, il n’appartient pas à aucun des spectateurs de venir interrompre2 ses jurements, je crois?

SECOND SEIGNEUR.–Non, seigneur, (à part) ni de leur couper les oreilles3.

CLOTEN.–Ce chien de bâtard!–Moi! lui donner satisfaction? Que n’est-il quelqu’un de mon rang!

SECOND SEIGNEUR, à part.–Il serait au rang des fous4!

Note 2: To curtail his oath, mot à mot, couper la queue à ses jurements, les mutiler.

Note 3: : L’autre répond: Ni de leur couper les oreilles, nor crop the ears of them.

Note 4: Jeu de mots sur rank, rang et rance; le second seigneur répond: Sentir le fou.

CLOTEN.–Rien au monde ne m’impatiente autant. Peste soit de la grandeur! je voudrais n’être pas noble comme je suis. On n’ose pas se battre avec moi, à cause de la reine ma mère: le dernier petit bourgeois s’en donne son soûl de se battre, et moi, il faut que j’aille et vienne comme un coq dont on ne peut trouver le pair.

SECOND SEIGNEUR, à part.–Vous êtes à la fois un coq et un chapon, et vous chantez, coq, avec votre crête.

CLOTEN.–Vous dites?

PREMIER SEIGNEUR.–Qu’il n’est pas convenable que Votre Altesse se mesure avec le premier venu qu’il lui aura plu d’insulter.

CLOTEN.–Non: je sais cela, mais il est convenable que j’offense mes inférieurs.

SECOND SEIGNEUR.–Oui, cela ne convient qu’à Votre Altesse.

CLOTEN.–C’est ce que je dis.

PREMIER SEIGNEUR.–Avez-vous entendu parler d’un étranger qui est arrivé ce soir à la cour?

CLOTEN.–Un étranger! et je n’en sais rien!

SECOND SEIGNEUR, à part.–Ah! tu es toi-même un étrange sot5, et tu n’en sais rien non plus.

Note 5: Jeu de mots sur strange, étrange et étranger.

PREMIER SEIGNEUR.–Oui, il y a un Italien d’arrivé; on le croit un des amis de Léonatus.

CLOTEN.–De Léonatus, ce coquin de banni! Son ami en est un autre, quel qu’il soit.–Qui vous a appris l’arrivée de cet étranger?

PREMIER SEIGNEUR.–Un des pages de Votre Altesse.

CLOTEN.–Me convient-il d’aller le regarder? Le puis-je sans déroger?

SECOND SEIGNEUR.–Vous ne pouvez déroger, seigneur.

CLOTEN.–Cela ne m’est pas aisé, je crois.

SECOND SEIGNEUR, à part.–Vous êtes un imbécile avoué: et tout ce qui vient de vous étant d’un imbécile, ne vous fait pas déroger.

CLOTEN.–Venez, je veux voir cet Italien: ce que j’ai perdu aujourd’hui aux boules, je le regagnerai le soir avec lui. Venez, allons.

SECOND SEIGNEUR.–Je suis Votre Altesse. (Cloten sort avec le premier seigneur.)–Comment une diablesse aussi rusée a-t-elle pu mettre au monde cet âne? Une femme qui renverse tout avec sa tête; et voilà son fils à qui on ne ferait pas comprendre qu’en ôtant deux de vingt, il reste dix-huit.–Hélas! pauvre princesse, divine Imogène! que ne souffres-tu pas, entre un père que gouverne ta marâtre, une mère qui trame à tout moment des complots, et un amant plus odieux pour toi que l’horrible exil de ton cher époux;–plus odieux que cet horrible divorce qu’il désire!–Que le ciel soutienne les remparts de ta chère vertu; qu’il affermisse le temple de ta belle âme, afin que tu puisses un jour résister et posséder et ton époux banni et ce vaste royaume!

(Il sort.)

 

SCÈNE II

Une chambre à coucher, et dans un coin un coffre.

IMOGÈNE, lisant dans son lit, une dame lui tient compagnie.

 

IMOGÈNE.–Qui est là? Est-ce vous, Hélène?

HÉLÈNE.–Que désirez-vous, madame?

IMOGÈNE.–Quelle heure est-il?

HÉLÈNE.–Près de minuit, madame.

IMOGÈNE.–Alors j’ai lu trois heures; mes yeux sont fatigués.–Pliez le feuillet où j’en suis restée, et allez vous mettre au lit. N’emportez point le flambeau, laissez-le brûler: et si vous pouvez vous réveiller à quatre heures, appelez, je vous prie.–Le sommeil me gagne complètement. (Hélène sort.) Dieux, je me mets sous votre garde: protégez-moi, je vous en supplie, contre les fées et les esprits malfaisants de la nuit.

(Imogène s’endort.)

IACHIMO, sortant du coffre.–Les grillons chantent: les sens de l’homme, épuisés par le travail, se réparent dans le repos. Ainsi jadis notre Tarquin foulait doucement les joncs6 avant d’éveiller la chasteté qu’il viola. Cythérée, comme tu es belle dans ton lit! pur lis! plus blanc que les draps! oh! si je pouvais te toucher, te donner un baiser, un seul baiser! Rubis incomparable de ses lèvres, que vous le rendez précieux! C’est son haleine qui embaume ainsi l’appartement: la flamme du flambeau s’incline vers elle, et voudrait pénétrer sous ses paupières pour y voir les lumières qu’elles cachent maintenant sous leur rideau: globes d’un blanc mêlé d’azur, de l’azur même des cieux.–Mais mon projet est d’observer la chambre; je vais tout écrire.–Ici des tableaux.–Là une fenêtre.–Tels sont les ornements de son lit.–Les tapisseries, les personnages sont ainsi, et ainsi est le contenu du livre.–Mais quelques signes naturels observés sur son corps seraient un témoignage plus important que la description de dix mille meubles, et ils enrichiraient mon inventaire. O sommeil, image de la mort, appesantis-toi sur elle, et rends-la insensible comme un monument placé dans une chapelle. (Prenant le bracelet d’Imogène.) Viens à moi, viens: tu es aussi aisé à défaire que le noeud gordien était serré.–Il est à moi, et ce bracelet sera un témoin extérieur aussi fort que la conscience à l’intérieur pour désespérer son époux.–Son sein gauche porte un signe à cinq rayons comme les gouttes de pourpre qui brillent dans le calice d’une primevère7. Voilà une preuve plus forte que toutes celles que peuvent donner les lois. Ces signes cachés le forceront de croire que j’ai crocheté la serrure et ravi le trésor de son honneur. Que me faut-il de plus?–Qu’ai-je besoin d’écrire ce qui est écrit, imprimé dans ma mémoire? (Prenant le livre.)–Elle a lu bien tard l’histoire de Térée; la feuille est pliée à l’endroit où Philomèle se rendit.–J’en ai assez: rentrons dans ce coffre et refermons-en le ressort.–Vite, hâtez-vous, dragons de la nuit: que l’aurore vienne ouvrir l’oeil du corbeau.–Je vis dans la crainte; l’enfer est ici pour moi, quoiqu’un ange céleste y repose. (L’horloge sonne.) Une, deux, trois: il est temps, il est temps.

Note 6: On étendait des joncs sur le parquet des appartements, comme nous y mettons aujourd’hui des tapis.

Note 7: Shakspeare avait observé la nature, mais il ne la peint pas ici exactement: ces gouttes de la primevère sont jaunes et non pourpres.

(Il rentre dans le coffre; la scène se ferme.)

 

SCÈNE III

Une antichambre dans l’appartement d’Imogène.

Entre CLOTEN ET les DEUX SEIGNEURS.

 

PREMIER SEIGNEUR.–Votre Altesse est l’homme le plus patient dans la perte, le joueur le plus froid qui ait jamais retourné un as.

CLOTEN.–Il n’y a pas d’homme que la perte ne rende froid.

PREMIER SEIGNEUR.–Mais tout le monde ne montre pas une patience aussi noble que Votre Altesse: vous êtes très-ardent, très-emporté lorsque vous gagnez.

CLOTEN.–Le gain donne du courage à tout le monde. Ah! si je pouvais gagner cette entêtée d’Imogène, je serais assez riche. Le matin approche, n’est-ce pas?

PREMIER SEIGNEUR.–Il est jour, seigneur.

CLOTEN.–Je voudrais bien voir arriver ces musiciens. On me conseille de lui donner de la musique le matin; on m’a dit que cela pénétrerait. (Les musiciens entrent.) Venez, accordez vos instruments; si vous pouvez la pénétrer avec ce jeu de vos doigts, tant mieux; nous essayerons aussi notre langue; si rien ne réussit, qu’elle reste ce qu’elle est; mais jamais je ne la céderai.–Imaginez d’abord quelque chose de piquant et d’exquis, exécutez ensuite un air d’une merveilleuse douceur, accompagné d’admirables et éloquentes paroles; et puis laissons-la à ses réflexions.

(Les musiciens chantent et s’accompagnent.)

AIR.

Écoute, écoute, l’alouette chante à la porte des cieux.

Et Phébus va se lever

Pour abreuver ses coursiers à cette source qui repose dans le calice des fleurs;

Les marguerites clignotantes

Commencent à entr’ouvrir leurs yeux d’or.

Éveille-toi, ma douce maîtresse,

Avec toutes ces choses jolies;

Lève-toi, lève-toi.

CLOTEN, aux musiciens.–En voilà assez. Laissez-nous.–Si ceci pénètre, je ferai grand cas de votre musique, sinon alors c’est un vice de son oreille que ni les crins de cheval8, ni les boyaux de chat, ni la voix de l’eunuque ne pourront jamais corriger.

(Les musiciens sortent.)

Note 8: Horse hair and cat’s guts, pour dire les crins de l’archet et les cordes des instruments.

(La reine et Cymbeline paraissent.)

SECOND SEIGNEUR.–Voici le roi.

CLOTEN.–Je suis bien aise d’être resté debout si tard; cela fait que je suis levé de grand matin. En bon père, il ne peut qu’approuver l’hommage que je viens de rendre.–Salut à Votre Majesté et à ma noble mère.

CYMBELINE.–Vous assiégez donc la porte de cette fille sévère? Ne paraîtra-t-elle point?

CLOTEN.–J’ai attaqué son coeur par la musique; mais elle ne daigne pas y faire attention.

CYMBELINE.–L’exil de son amant est trop récent; elle ne l’a pas encore oublié; mais le temps effacera les traces de son souvenir, et alors elle est à vous.

LA REINE.–Vous devez bien des remerciements au roi: il ne laisse échapper aucune occasion de vous faire valoir auprès de sa fille. Sachez vous-même mettre de la suite dans vos démarches auprès d’elle: apprenez à saisir l’occasion favorable; que ses refus augmentent vos empressements; que les devoirs que vous lui rendez paraissent une inspiration naturelle; obéissez-lui en toutes choses excepté lorsqu’elle vous ordonne de vous éloigner d’elle: sur ce seul article soyez insensible.

CLOTEN.–Insensible? Pas du tout.

(Un messager entre.)

LE MESSAGER.–Avec votre bon plaisir, seigneur, des ambassadeurs sont arrivés de Rome; l’un d’eux est Caïus-Lucius.

CYMBELINE.–C’est un digne Romain, quoiqu’il vienne cette fois dans des intentions hostiles, mais ce n’est pas sa faute. Je veux le recevoir avec les marques de distinction que je dois à celui qui l’envoie, et, quant à lui, nous devons nous souvenir de ses bontés passées envers nous. Mon fils, lorsque vous aurez dit bonjour à votre princesse, venez nous rejoindre; nous aurons besoin de vous employer auprès de ce Romain.–Venez, madame.

(Cymbeline sort avec la reine, les seigneurs et le messager.)

CLOTEN.–Si elle est levée, je veux lui parler, si elle ne l’est pas, qu’elle dorme et rêve à son aise. (Il frappe.) Holà! peut-on…? Je sais qu’elle est entourée de ses femmes.–Mais, si je leur dorais la main. C’est l’or qui achète l’entrée des portes. Oh! oui; fort souvent il corrompt jusqu’aux gardes de Diane, et leur fait livrer leurs biches dans les mains du braconnier; c’est l’or qui fait périr l’honnête homme et sauve le fripon; quelquefois aussi il fait pendre le fripon et l’honnête homme: que ne peut-il pas faire ou défaire? Je veux me faire un avocat d’une des femmes d’Imogène; car je n’entends pas encore moi-même l’affaire.–Avec votre permission.

(Il frappe encore.)

UNE SUIVANTE.–Qui est là?–Qui frappe?

CLOTEN.–Un gentilhomme.

LA SUIVANTE.–N’est-ce que cela?

CLOTEN.–Et le fils d’une noble dame.

LA SUIVANTE, ouvrant la porte.–Bien des gens, dont les tailleurs coûtent aussi cher que le vôtre, ne pourraient pas se vanter de la même chose.–Que désire Votre Altesse?

CLOTEN.–La personne de votre maîtresse;–est-elle prête?

LA SUIVANTE.–Oui, à garder sa chambre.

CLOTEN.–Cette bourse est à vous: vendez-moi une bonne réputation.

LA SUIVANTE.–Comment, ma bonne réputation? ou s’agit-il de dire ce que je croirai être du bien de vous?–La princesse….

(Entre Imogène.)

CLOTEN.–Bonjour, la plus belle des soeurs, laissez-moi prendre votre douce main.

IMOGÈNE.–Bonjour, seigneur, vous prenez beaucoup trop de peine pour ne recueillir que des refus; les remerciements que vous aurez de moi, c’est de m’entendre dire que je suis très-avare de remerciements et que je n’en ai pas de reste pour vous.

CLOTEN.–Cependant je vous aime, je vous le jure.

IMOGÈNE.–Si vous me le disiez sans me le jurer, cela aurait fait le même effet sur moi; mais si vous vous obstinez à jurer toujours, votre récompense sera toujours de voir que je n’y fais pas la moindre attention.

CLOTEN.–Ce n’est pas là une réponse.

IMOGÈNE.–Je ne vous parlerais pas, si je ne craignais que mon silence ne vous autorisât à dire que je cède. Laissez-moi en paix, je vous prie.–A ne vous rien cacher, je répondrai sans plus de courtoisie à toutes vos plus tendres prévenances. Un homme de votre pénétration devrait apprendre la discrétion quand on la lui enseigne.

CLOTEN.–Quoi! vous laisser dans votre folie? ce serait un péché; je n’en ferai rien.

IMOGÈNE.–Les sots ne sont pas des fous.

CLOTEN.–Me traitez-vous de sot, moi?

IMOGÈNE.–Comme je suis folle, je le fais. Mais soyez patient et je ne serai plus folle; alors nous serons guéris tous les deux.–Je suis fâchée, seigneur, que vous me forciez d’oublier les manières d’une femme bien élevée, en vous prodiguant tant de paroles. Une fois pour toutes, apprenez donc de moi, qui connais bien mon coeur, que je vous déclare, au nom de la vérité, que je ne me soucie pas de vous, et suis si près de manquer de charité que je vous hais (ce dont je m’accuse); j’aurais mieux aimé que vous l’eussiez senti que de me le faire dire.

CLOTEN.–Vous manquez à l’obéissance que vous devez à votre père; car l’engagement dont vous prétendez être liée avec ce misérable élevé par charité, nourri de plats froids et des restes de la cour, n’est pas un engagement; non, ce n’en est pas un. Il peut être permis aux gens de basse extraction (et en est-il de plus basse que la sienne?) d’enchaîner leurs âmes dans les noeuds qu’ils ont tissés eux-mêmes; il n’y a pour toute conséquence que des marmots et la misère. Mais vous êtes privée de cette liberté par l’importance de la couronne, et vous n’avez pas le droit d’en souiller le précieux éclat avec un vil esclave digne de porter la livrée et les vieux habits d’un maître;–avec un valet, et moins encore.

IMOGÈNE.–Profane! fusses-tu le fils de Jupiter, si tu n’étais que ce que tu es d’ailleurs, tu serais trop vil pour être le valet de Posthumus; tu serais assez honoré, et l’envie te trouverait trop heureux, si, pour récompenser tes vertus, on te nommait le valet du bourreau dans son royaume; tu serais haï pour être si bien traité.

CLOTEN.–Que la peste l’étouffe9!

Note 9: The south-fogrot him!

IMOGÈNE.–Il ne peut jamais éprouver de malheur plus affreux que celui d’être seulement nommé par toi.–Le plus grossier vêtement qui ait seulement couvert son corps est plus précieux pour moi que tous les cheveux de ta tête, fussent-ils changés en autant d’hommes te ressemblant.–(Appelant.) Pisanio!

CLOTEN.–Son vêtement! Eh bien! que le diable!…

(Pisanio paraît.)

IMOGÈNE.–Pisanio, allez promptement trouver ma suivante Dorothée.

CLOTEN.–Son vêtement!

IMOGÈNE.–Je suis obsédée par un insensé; sa présence m’effraye et m’irrite encore plus.–Allez, je vous prie, et ordonnez à ma suivante de chercher un bracelet qui, par malheur, a glissé de mon bras. Il vient de votre maître; et que je sois maudite si je voudrais le perdre pour toutes les richesses d’aucun roi de l’Europe. Je crois l’avoir vu ce matin; je suis certaine qu’il était à mon bras la nuit dernière: je l’ai baisé. J’espère qu’il n’est pas allé conter à mon seigneur que je donne des baisers à un autre objet que lui.

PISANIO.–Il ne peut pas être perdu.

IMOGÈNE.–Je l’espère; allez, et cherchez-le.

CLOTEN.–Vous m’avez outragé…–Le plus grossier vêtement!

IMOGÈNE.–Oui, je l’ai dit, seigneur; si vous voulez m’en faire un crime, appelez des témoins.

CLOTEN.–J’en informerai votre père.

IMOGÈNE.–Votre mère aussi, elle est pleine de bonté pour moi, et j’espère qu’elle l’interprétera au pire. Je vous laisse, seigneur, à tout votre mécontentement.

(Elle sort.)

CLOTEN.–Je me vengerai.–Son plus grossier vêtement!–Fort bien.

(Il sort.)

 

SCÈNE IV

Rome.–Appartement de la maison de Philario.

Entrent POSTHUMUS et PHILARIO.

 

POSTHUMUS.–N’ayez aucune crainte, seigneur; je voudrais être sûr de fléchir le roi comme je suis certain que l’honneur d’Imogène restera inviolable.

PHILARIO.–Quels moyens employez-vous pour fléchir le roi?

POSTHUMUS.–Aucun; que de me soumettre aux révolutions des temps; de trembler pendant cet hiver, en souhaitant de voir renaître des jours plus chauds. Cette espérance que trouble la crainte est la stérile reconnaissance dont je paye votre amitié; si elle m’abandonne, il faudra que je meure votre débiteur.

PHILARIO.–Vos vertus et votre société acquittent avec usure tout ce que je puis faire pour vous.–Maintenant votre roi a reçu des nouvelles du grand Auguste; Caïus-Lucius remplira sa commission de point en point, et je pense que Cymbeline payera enfin le tribut avec les arrérages, avant de revoir nos Romains, dont le souvenir est encore tout frais dans la douleur de ses peuples.

POSTHUMUS.–Quoique je ne sois pas homme d’État, et qu’il n’est pas probable que je le devienne jamais, je pense que ceci finira par une guerre. Vous entendrez dire que les légions qui sont aujourd’hui dans les Gaules sont descendues dans notre courageuse Bretagne avant d’apprendre la nouvelle qu’elle ait payé un denier du même tribut. Nos peuples sont mieux disciplinés qu’au temps où César souriait de leur inexpérience, tout en trouvant que leur valeur méritait qu’il fronçât les sourcils. Aujourd’hui la discipline est alliée au courage; ceux qui en feront l’épreuve connaîtront que les Bretons sont un peuple qui se perfectionne dans ce monde.

(Entre Iachimo.)

PHILARIO.–Eh! voilà Iachimo.

POSTHUMUS.–Les cerfs les plus agiles vous ont porté sur terre, et les vents de tous les coins des cieux ont caressé vos voiles pour presser la course de votre vaisseau.

PHILARIO.–Soyez le bienvenu, seigneur.

POSTHUMUS.–J’espère que la brièveté de la réponse qu’on vous a faite est la cause de la célérité de votre retour.

IACHIMO.–Votre épouse est une des plus belles femmes que j’aie jamais vues.

POSTHUMUS.–Et en même temps la plus vertueuse, ou que sa beauté aille briller à une fenêtre pour attirer les coeurs perfides et les tromper elle-même.

IACHIMO.–Voici des lettres pour vous.

POSTHUMUS.–Leur contenu est bon, j’espère?

IACHIMO.–Cela est vraisemblable.

POSTHUMUS.–Lucius est-il arrivé à la cour de Bretagne pendant que vous y étiez.

IACHIMO.–On l’attendait, mais il n’était pas encore arrivé.

POSTHUMUS, après avoir lu la lettre.–Jusqu’ici tout est bien.–Le diamant brille-t-il comme de coutume? Ne le trouvez-vous point trop terne, pour le porter dans vos jours de parure?

IACHIMO.–Si j’ai perdu le pari, je dois en payer la valeur en or.–Je ferais de grand coeur un voyage deux fois plus loin, pour passer encore une nuit aussi délicieusement courte que celle dont j’ai joui en Bretagne; car le diamant est gagné.

POSTHUMUS.–La pierre est trop dure pour céder.

IACHIMO.–Pas du tout, puisque votre épouse est si facile.

POSTHUMUS.–Ne faites point, seigneur, un badinage de votre perte. Vous vous souvenez, j’espère, que nous ne devons plus rester amis.

IACHIMO.–Nous le devons, brave seigneur, si vous tenez nos conventions. Si je ne vous rapportais pas une connaissance approfondie de votre épouse, j’avoue que notre contestation devait aller plus loin; mais je m’annonce ici comme un homme qui a gagné à la fois son honneur et votre bague; et je n’ai fait d’outrage ni à elle ni à vous, n’ayant agi que d’après votre volonté à tous deux.

POSTHUMUS.–Si vous pouvez me prouver que vous êtes entré dans sa couche, ma main et ma bague sont à vous, sinon, après l’indigne opinion que vous avez conçue de sa pure vertu, il vous faudra conquérir mon épée ou moi la vôtre; ou bien que toutes deux restent sans maître, pour le premier qui les trouvera.

IACHIMO.–Mes preuves étant aussi près de l’évidence que je vais vous le faire voir, seigneur, elles doivent d’abord vous persuader; je suis prêt à les confirmer par serment; mais je ne doute pas que vous ne m’en dispensiez quand vous trouverez vous-même que vous n’en avez pas besoin.

POSTHUMUS.–Poursuivez.

IACHIMO.–D’abord, sa chambre à coucher, où j’avoue que je n’ai point dormi en me voyant maître de ce qui méritait bien qu’on veillât; elle est tendue d’une tapisserie soie et argent; c’est l’histoire de la superbe Cléopâtre lorsqu’elle alla trouver son Romain; on voit le Cydnus au-dessus de ses rives enflé d’orgueil ou du poids de mille vaisseaux. Cet ouvrage est à la fois si bien fini et si riche, que le travail et le prix de la matière s’y disputent l’avantage: je me suis demandé comment il pouvait être fait avec une vérité si rare et si parfaite; les personnages semblent vivants.

POSTHUMUS.–Cela est vrai, et vous pouvez l’avoir entendu dire ici par moi ou par quelque autre.

IACHIMO.–D’autres détails vous prouveront ce que je sais.

POSTHUMUS.–Il le faut bien, ou vous êtes déshonoré!

IACHIMO.–La cheminée est au midi de la chambre, le manteau de la cheminée représente la chaste Diane au bain: jamais je ne vis statue si prête à parler, le sculpteur fut une autre nature; dans sa création muette, il l’a surpassée, au mouvement et à la respiration près.

POSTHUMUS.–C’est une chose que vous pouvez encore avoir apprise par quelque récit, car ce morceau est renommé.

IACHIMO.–Le plafond de l’appartement est décoré de chérubins d’or; les chenets, que j’oubliais, sont deux amours d’argent, au regard malin, se tenant sur un pied, et délicatement appuyés sur leurs brandons.

POSTHUMUS.–S’agit-il ici de son honneur? Je veux que vous ayez vu tous ces objets, et j’admire votre mémoire; mais la description de ce que contient sa chambre ne vous fait pas gagner la gageure.

IACHIMO, tirant le bracelet.–Eh bien! pâlissez si vous en êtes capable; je ne veux que vous montrer ce bijou: voyez, et maintenant tout est fini. Il faut qu’il se marie à votre diamant que voilà, et je les garderai l’un et l’autre.

POSTHUMUS.–O Jupiter! laissez-moi le regarder encore une fois. Est-ce bien celui que je lui laissai en partant?

IACHIMO.–Le même, seigneur, et j’en remercie votre épouse. Elle l’ôta de son bras; je la vois encore; la grâce de l’action enchérit sur son présent et me le rendit plus précieux; en me le donnant, elle me dit qu’elle y tenait naguère.

POSTHUMUS.–Peut-être elle l’aura détaché pour me l’envoyer.

IACHIMO.–Vous le mande-t-elle? En parle-t-elle dans sa lettre?

POSTHUMUS.–Oh! non, non: c’est vrai. Prenez aussi cette bague (il lui donne la bague); sa vue me donne la mort. C’est un basilic pour mes yeux! que l’honneur ne se trouve jamais où est la beauté, la vérité où est la vraisemblance, l’amour où se trouve un autre homme! Que les serments des femmes ne les lient pas plus à ceux qui les ont reçus, qu’elles ne tiennent elles-mêmes à leur vertu, qui n’est que néant; ô perfidie au delà de toute mesure!

PHILARIO.–Calmez-vous, seigneur, et reprenez votre diamant, il n’est pas encore gagné. Il est probable qu’elle a perdu ce bracelet; ou qui sait, s’il ne lui a pas été dérobé par quelqu’une de ses suivantes que l’on aura corrompue.

POSTHUMUS.–Vous avez raison, oui, je crois qu’il se l’est procuré ainsi: (à Iachimo) allons, rendez-moi ma bague.–Donnez-moi une preuve plus convaincante, quelque signe que vous ayez vu sur sa personne, car ceci a été volé.

IACHIMO.–Par Jupiter, il a passé de son bras dans mes mains.

POSTHUMUS.–L’entendez-vous? il jure, il jure par Jupiter: c’est vrai.–Allons, gardez le diamant. C’est vrai, je suis sûr qu’elle n’a pu le perdre; ses suivantes ont toutes prêté serment et sont des femmes d’honneur;–elles l’auraient volé, elles! elles se seraient laissé corrompre, et cela par un étranger! Non, elle s’est livrée à lui. (Montrant le bracelet.) Voilà la preuve de son déshonneur, c’est à ce prix qu’elle a acheté le nom de prostituée. (A Iachimo.) Tenez, prenez votre salaire, et que tous les démons de l’enfer se partagent entre elle et vous!

PHILARIO.–Seigneur, modérez-vous; ce n’est point encore là une preuve assez forte pour convaincre un homme bien persuadé de…

POSTHUMUS.–Ne m’en parlez jamais, elle s’est donnée à lui.

IACHIMO.–Si vous voulez un témoignage plus satisfaisant: au-dessous de son sein, qui mérite bien qu’on le presse amoureusement, est un signe tout fier de cette charmante demeure. Sur ma vie, je l’ai baisé; et quoique rassasié de jouir, je sentis soudain renaître mon ardeur. Vous rappelez-vous cette tache qu’elle a sur le sein?

POSTHUMUS.–Oui, et elle sert maintenant à me convaincre d’une autre tache, la plus vaste que puisse contenir l’enfer,–quand elle y serait toute seule…

IACHIMO.–Voulez-vous en entendre davantage?

POSTHUMUS.–Épargnez-moi votre arithmétique; ne comptez point vos triomphes; un seul ou un million, qu’importe.

IACHIMO.–Je vais le jurer.

POSTHUMUS.–Point de serments: si vous le jurez, vous n’avez pas fait ce que vous dites, vous mentez; et je vous tue si vous osez nier que vous m’ayez déshonoré.

IACHIMO.–Je ne nierai rien.

POSTHUMUS.–Oh! que ne l’ai-je ici pour la mettre en pièces! J’irai, et je le ferai en présence de la cour et sous les yeux de son père.–Je ferai quelque chose…

(Il sort.)

PHILARIO.–Il est emporté au delà des bornes de la raison. Vous avez gagné. Suivons-le, pour détourner la fureur dont il est transporté en ce moment contre lui-même.

IACHIMO.–De tout mon coeur.

(Ils sortent.)

 

SCÈNE V

Rome.–Un autre appartement dans la même maison.

POSTHUMUS seul.

 

POSTHUMUS.–L’homme ne pourrait-il trouver un moyen d’être sans que la femme fût de moitié dans l’oeuvre; nous sommes tous bâtards; et ce respectable mortel, que je nommais mon père, était je ne sais où lorsque je fus formé? Un faussaire me fabriqua et fit de moi une pièce fausse. Cependant ma mère semblait la Diane de son temps, comme ma femme est la merveille du sien.–Oh! vengeance, vengeance! Souvent elle mettait un frein à mes légitimes ardeurs; elle implorait ma réserve avec une rougeur si pudique, que sa vue seule eût réchauffé le vieux Saturne. Je la croyais chaste comme la neige qui n’a point encore senti l’atteinte du soleil. Oh! de par tous les diables! ce jaune Iachimo, en une heure! N’est-ce pas? Peut-être en moins de temps, dès l’abord? Peut-être n’a-t-il pas eu la peine de parler; et tel qu’un sanglier allemand parvenu au terme de sa croissance, il n’a fait que crier: Ho! et s’est satisfait. Il n’aura trouvé aucune résistance; pas même celle qu’il attendait pour jouir de ce qu’elle devait garder de toute atteinte. Si je pouvais découvrir en moi ce qui appartient à la femme! car l’homme n’a point en lui de penchant pour le vice qu’il ne vienne de la femme. Est-ce le mensonge? faites-y bien attention, il vient de la femme; quelque flatterie? elle est d’elle; quelque perfidie? c’est encore d’elle; volupté, mauvaises pensées, d’elle, d’elle; vengeance, d’elle; ambition, cupidité, orgueil, dédain, caprices, médisance, inconstance, enfin tous les vices qui ont un nom et que l’enfer connaît, viennent de la femme en tout ou en partie; mais plutôt en tout. Elles ne sont pas même constantes dans un vice; elles en changent sans cesse, quittant toujours un vice, ne fût-il vieux que d’une minute, pour un vice la moitié plus nouveau. Je veux écrire contre elles; je les déteste, je les maudis. Oh! il est plus adroit à une véritable haine de prier le ciel d’accomplir leur volonté; les diables eux-mêmes ne peuvent les mieux tourmenter.

(Il sort.)

FIN DU SECOND ACTE.

ACTE TROISIÈME

 

SCÈNE I

Grande-Bretagne.–Une salle d’apparat dans le palais de Cymbeline.

Entrent CYMBELINE, LA REINE, CLOTEN et les seigneurs de la cour.
CAIUS-LUCIUS et sa suite entrent du côté opposé.

 

CYMBELINE, à Lucius.–Parle maintenant: que demande César Auguste?

LUCIUS.–Lorsque Jules César, dont la mémoire vit encore aux yeux des hommes, et qui servira éternellement de thème aux langues pour raconter, et aux oreilles pour entendre, était dans cette Bretagne, et qu’il la conquit, Cassibelan10, ton oncle, aussi célèbre par les éloges qu’il reçut de César que par les exploits qui les méritèrent, se soumit, lui et ses successeurs, à payer à Rome un tribut annuel de trois mille pièces d’or: ce tribut, tu as dernièrement négligé de le payer.

Note 10: Cassibelan, grand-oncle de Cymbeline, qui était lui-même fils de Tenantius, neveu de ce Cassibelan.

LA REINE.–Et pour anéantir ce prodige, il en sera toujours de même.

CLOTEN.–Il passera bien des Césars avant qu’il revienne un autre Jules. La Bretagne forme à elle seule un monde, et nous ne voulons rien payer pour le droit de porter nos nez au milieu du visage.

LA REINE.–L’occasion que les Romains eurent alors pour nous ravir notre bien, nous l’avons aujourd’hui pour le reprendre. Souvenez-vous, seigneur, des rois vos ancêtres, et de la valeur naturelle aux peuples de notre île, qui flotte comme la face de Neptune, flanquée de rocs inaccessibles, ceinte d’écueils et de mers menaçantes, qui ne porteront jamais les vaisseaux de vos ennemis, mais les engloutiront jusqu’à la cime des mâts. César fit bien ici une espèce de conquête: mais ce n’est pas ici qu’il exécuta sa bravade: Je suis venu, j’ai vu, j’ai vaincu. Il connut pour la première fois la honte; il se vit repoussé de nos côtes et deux fois battu; ses vaisseaux, pauvres novices, jouets de nos terribles mers, ballottés sur leurs flots comme des coquilles d’oeuf, se brisaient de même contre nos rochers. Dans sa joie, le célèbre Cassibelan qui se vit un moment sur le point, ô trompeuse fortune! de s’emparer de l’épée de César, fit briller la ville de Lud11 de feux d’allégresse, et enfla de courage le coeur des Bretons.

Note 11: Londres.

CLOTEN.–Allons, il n’y a plus ici de tribut à payer. Notre royaume est plus puissant qu’il ne l’était alors; et, comme je l’ai dit, il n’y a plus de pareils Césars; d’autres pourront avoir le nez crochu, mais le bras aussi droit, personne.

CYMBELINE.–Mon fils, laissez conclure votre mère.

CLOTEN.–Nous avons chez nous bien des gens qui peuvent serrer aussi fort que Cassibelan: je ne dis pas que je sois de ce nombre, moi: mais j’ai aussi un bras.–Vraiment, un tribut? Et pourquoi payerions-nous un tribut? Si César peut nous cacher le soleil avec une couverture, ou mettre la lune dans sa poche, alors nous lui payerons un tribut pour revoir la lumière: autrement, seigneur, ne parlons plus de tribut, je vous en prie.

CYMBELINE.–Vous devez savoir qu’avant que les injustes Romains eussent extorqué de nous ce tribut, nous étions libres. L’ambition de César, qui s’enflait sans cesse, au point d’embrasser presque les deux flancs de l’univers, nous imposa ce joug sans aucun droit: le secouer est le devoir d’un peuple belliqueux; ce que nous nous vantons d’être. Nous disons donc que nous eûmes pour ancêtres ce Mulmutius qui fonda nos lois: l’épée de César les a trop mutilées. Rendre à ces lois leur vigueur et leur libre cours sera la bonne oeuvre de l’autorité que nous tenons en main, quoique Rome s’en irrite. Oui: Mulmutius fut le premier des Bretons qui ceignit son front d’une couronne d’or, le premier qui se nomma roi.

LUCIUS.–Je suis fâché, Cymbeline, d’avoir à te déclarer pour ennemi César Auguste, qui compte plus de rois à ses ordres que tu n’as d’officiers à ta cour. Au nom de César, je t’annonce la guerre et la ruine: prévois un orage auquel rien ne pourra résister. Après ce défi, je te remercie en mon propre nom.

CYMBELINE.–Tu es le bienvenu, Caïus, ton César m’a fait chevalier; j’ai passé près de lui une grande partie de ma jeunesse; j’ai recueilli près de lui cet honneur qu’il cherche aujourd’hui à me ravir; je suis contraint de le défendre à toute extrémité.–Je suis bien informé que les Pannoniens et les Dalmatiens, pour maintenir leurs franchises, sont maintenant en armes. Si, dans cet exemple, les Bretons ne lisaient pas leur devoir, ils se montreraient insensibles; c’est ce que César ne les trouvera pas.

LUCIUS.–Laissez parler les preuves.

CLOTEN.–Sa Majesté vous souhaite la bienvenue: passez gaiement avec nous un jour ou deux, ou plus encore. Après, si vous revenez nous chercher dans d’autres intentions, vous nous trouverez dans notre ceinture d’eau salée. Si vous nous en chassez, elle est à vous; si vous échouez dans l’entreprise, nos corbeaux en feront meilleure chère à vos dépens, et tout finit là.

LUCIUS.–Comme vous dites, seigneur.

CYMBELINE.–Je connais les volontés de votre maître; lui, les miennes. Il ne me reste plus qu’à vous dire: soyez le bienvenu.

(Ils sortent.)

 

SCÈNE II

Un autre appartement dans le même palais.

PISANIO entre, des lettres à la main.

 

PISANIO.–Quoi! d’adultère? Pourquoi ne me nommes-tu pas le monstre qui l’accuse? O Posthumus! ô mon maître! quel venin étranger s’est glissé dans ton oreille! Quel Italien perfide, le poison à la langue comme à la main12, a triomphé de ta crédulité trop prompte!–Infidèle? Non, elle est victime de sa fidélité; et elle soutient plutôt comme une déesse que comme une épouse des assauts qui triompheraient de mainte vertu. O mon maître! ton âme devant la sienne est maintenant tombée aussi bas que l’était ta fortune. Qui? moi, que je la poignarde! Au nom de l’affection, de la foi que je t’ai jurée, de mon dévouement à tes ordres: Moi! elle! son sang! Si c’est là te rendre un service, que jamais on ne me tienne pour un homme à services. Quel air ai-je donc pour paraître dépouillé d’humanité au degré que supposerait cette action? (Lisant.) Obéis: la lettre que je t’envoie pour elle te fournira l’occasion de le faire par ses ordres. Papier infernal, aussi noir que l’encre qui te couvre, matière insensible, es-tu complice de cet acte, en conservant à l’extérieur ta blancheur virginale?–La voici. (Entre Imogène.) Je ne sais plus ce qui m’est commandé.

Note 12: Déjà les empoisonnements étaient fréquents en Italie.

IMOGÈNE.–Eh bien! Pisanio, quelles nouvelles?

PISANIO.–Madame, voici une lettre de mon maître.

IMOGÈNE.–Qui? ton maître? C’est le mien, Léonatus. Oh! il serait bien savant, l’astronome qui connaîtrait les étoiles comme je connais ses caractères! le livre de l’avenir lui serait ouvert.–Dieux propices, faites que tout ce qui est contenu ici ne respire que l’amour, ne parle que de la santé de mon époux, de son contentement,–non pas pourtant de ce que nous sommes séparés l’un de l’autre; que plutôt cela l’afflige. Il est des chagrins salutaires; celui-là est du nombre; c’est un remède qui fortifie l’amour… Mais, à part cela, qu’il soit content. Bonne cire, permets… soyez bénies, vous abeilles, qui formez ces sceaux des secrets. (Les amants et les hommes liés par des pactes dangereux ne font pas les mêmes voeux.) Tu jettes les faussaires dans les prisons; mais tu scelles aussi les tablettes de l’amour!… De bonnes nouvelles, grands dieux! (Elle lit.)

«La justice et le courroux de votre père, s’il venait à me surprendre dans ses États, ne seront jamais si mortels pour moi que vous ne puissiez, ô la plus chérie des créatures, me ranimer d’un regard de vos yeux. Apprenez que je suis en Cambrie, au havre de Milford; suivez, sur cet avis, la marche que vous inspirera votre amour. Votre bonheur en tout est le voeu de celui qui reste fidèle à ses serments, et dont l’amour va croissant tous les jours.

«LÉONATUS POSTHUMUS.»

Oh! un cheval avec des ailes! L’entends-tu, Pisanio? Il est au havre de Milford. Lis et dis-moi à quelle distance c’est d’ici. Si un homme qui n’est appelé que par de minces affaires peut à l’aise y arriver en une semaine, ne pourrais-je, moi, y voler en un jour! Allons, fidèle Pisanio, toi qui languis ainsi que moi du désir de voir ton maître: oh! laisse-m’en rabattre! tu languis, mais non comme moi; tu languis aussi de le voir, mais plus faiblement… Oh! non, pas comme moi; car mon désir est au dessus, au-dessus… réponds et presse tes paroles: un confident d’amour doit les précipiter, les entasser dans l’oreille.–Combien y a-t-il d’ici à ce bienheureux Milford? et sur la route tu me raconteras par quel bonheur le pays de Galles possède ce port.–Mais avant tout, comment nous dérober de ces lieux? Et puis l’espace de temps qui va s’écouler entre le départ et notre retour, comment l’excuser?… Mais d’abord comment sortir d’ici? pourquoi fait-on naître ou engendre-t-on des excuses? nous en parlerons plus tard. De grâce, réponds: combien de vingtaines de milles pourrons-nous parcourir dans une heure?

PISANIO.–Une vingtaine, madame, entre deux soleils, c’est assez pour vous; (à part) et trop aussi!

IMOGÈNE.–Mais, ami, un malheureux qui irait à son supplice ne s’y traînerait pas si lentement. J’ai ouï parler de ces paris de courses où les chevaux étaient plus légers que le grain de sable qui glisse dans nos horloges; mais ce sont de vains propos.–Va, dis à ma suivante qu’elle feigne une indisposition, qu’elle dise vouloir se rendre auprès de son père; et prépare-moi à l’instant un habit de cheval aussi simple que celui que porterait la ménagère d’un franklin13.

Note 13: Homme libre, propriétaire; ni vilain, ni vassal.

PISANIO.–Madame, vous devriez considérer….

IMOGÈNE.–Je vois la route qui est devant moi, Pisanio; et rien ici, ni là, ni rien de ce qui peut arriver. Tout le reste est enveloppé d’un brouillard que je ne puis pénétrer. Hâtons-nous, je te prie; fais ce que je t’ordonne; nous n’avons plus rien à dire. Il ne s’agit plus que de la route qui mène à Milford.

(Ils sortent.)

 

SCÈNE III

Le pays de Galles.–Contrée montagneuse, avec une caverne.

BÉLARIUS sort de la caverne avec GUIDÉRIUS et ARVIRAGUS.

 

BÉLARIUS.–Un trop beau jour pour qu’on le passe à la maison sous un toit aussi bas que le nôtre. Courbez-vous, jeunes gens! cette porte vous apprend à adorer le ciel et vous fait incliner pour la sainte prière du matin. Les portes des monarques ont des voûtes si élevées, que des géants impies peuvent y passer avec leurs turbans, sans saluer le soleil. Salut, beau ciel! Nous habitons le rocher, mais nous ne sommes pas aussi ingrats envers toi que des gens d’une vie plus recherchée.

GUIDÉRIUS.–Je te salue, ciel!

ARVIRAGUS.–Ciel, je te salue.

BÉLARIUS.–Maintenant, à nos exercices de montagnes; montez cette colline. Vos jambes sont jeunes; moi, je foulerai ces plaines, et lorsque de cette hauteur vous m’apercevrez petit comme un corbeau, remarquez bien que c’est la place qui rapetisse ou qui agrandit. Vous pourrez alors repasser dans votre mémoire tout ce que je vous ai raconté des cours, des princes et des intrigues qui se trament à la guerre; c’est là que le service, quoique rendu, n’est pas service; il ne l’est que lorsqu’il est reconnu tel. C’est en observant ainsi, que nous retirons du profit de toutes les choses que nous voyons. Et souvent, à notre consolation, nous trouverons que l’escarbot, avec ses ailes dans un étui14, vit dans un poste plus sûr que l’aigle aux vastes ailes. Oh! la vie que nous menons ici est plus noble que celle qui se passe à attendre des refus; elle est plus riche que celle qu’on passe à ne rien faire pour un petit enfant15, plus fière que celle de l’homme qui se carre dans un habit de soie qu’il n’a pas payé. Il reçoit le salut de celui qui lui fournit sa parure, et dont le livre n’est pas barré. Ce n’est pas une vie comparable à la nôtre.

Note 14: Coléoptère, dont les ailes sont en effet renfermées dans une espèce d’étui.

Note 15: Les grands seigneurs demandaient la tutelle des grands héritiers, dont ils négligeaient l’éducation et dépensaient les revenus.

GUIDÉRIUS.–Vous parlez d’après votre expérience: nous, pauvres oiseaux sans plumes, nous n’avons encore jamais volé hors de la vue du nid, nous ignorons quel air on respire loin de notre asile. Peut-être que cette vie est la plus heureuse, si la vie tranquille est la plus heureuse; elle vous semble plus douce, à vous qui en avez connu une plus dure; elle convient mieux à la pesanteur de votre âge, mais pour nous c’est une cellule d’ignorance, un voyage dans un lit, la prison d’un débiteur qui n’ose pas faire un pas hors des limites.

ARVIRAGUS.–De quoi pourrons-nous parler, lorsque nous serons vieux comme vous? Lorsque nous entendrons la pluie et les vents battre le triste Décembre, comment, dans cette froide caverne, charmerons-nous, en discourant ensemble, les heures glacées? Nous n’avons rien vu; nous vivons à la façon des animaux; subtils comme le renard pour saisir notre proie, courageux comme le loup pour conquérir ce que nous mangeons, notre valeur se borne à poursuivre ce qui fuit, nous faisons un choeur de notre cage, comme l’oiseau emprisonné, et nous chantons notre captivité avec l’accent de la liberté.

BÉLARIUS.–Comme vous parlez! Ah! si vous connaissiez seulement les usures de la capitale, et que vous en eussiez fait la dure expérience; si vous connaissiez les artifices de la cour, qu’il est aussi difficile de quitter qu’il l’est de s’y maintenir, où l’instant qui vous amène au faîte est celui d’une chute certaine, ou bien la pente est si glissante que la crainte de choir est aussi funeste que la chute même! Si vous connaissiez les fatigues de la guerre, ce pénible métier qui semble chercher seulement le danger au nom de la réputation et de l’honneur, qui expire dans la recherche et reçoit aussi souvent sur son tombeau une épitaphe calomnieuse, qu’un éloge des belles actions; hélas! combien de fois est-on puni d’avoir fait le bien? Et ce qui est pis encore, on est forcé de sourire au blâme. O mes enfants! cette histoire que je vous raconte, le monde peut la lire sur moi-même: mon corps est couvert des marques des épées romaines, et ma réputation prenait rang jadis parmi les noms des plus célèbres capitaines. Cymbeline m’aimait, et dès qu’on parlait d’un guerrier, mon nom ne tardait guère à être cité; j’étais alors comme un arbre dont les rameaux sont courbés sous le poids des fruits; mais dans une nuit, un orage ou un voleur, appelez-le comme vous voudrez, secoua sur la terre mes rameaux pendants, et me dépouilla de mes fruits et même de mes feuilles, pour me laisser exposé nu aux injures de l’air.

GUIDÉRIUS.–Instabilité de la faveur!

BÉLARIUS.–Et ma faute ne fut, comme je vous l’ai dit souvent, que le crime de deux scélérats dont les faux serments prévalurent sur mon honneur sans tache. Ils jurèrent à Cymbeline que j’étais ligué avec les Romains. De là mon bannissement; et, depuis vingt années, ce rocher et ces bois ont été mon univers. J’y ai vécu dans une honnête liberté; j’y ai payé au ciel plus de pieux hommages que dans tout le cours précédent de ma vie.–Mais ce ne sont pas là des discours de chasseurs. Courons gravir ces montagnes; celui qui frappera le premier la proie sera le roi de la fête; il sera servi par les deux autres, et nous ne craindrons aucun de ces poisons qu’on rencontre dans des lieux de plus grande apparence. Je vous rejoindrai dans les vallons. (Guidérius et Arviragus disparaissent.) Combien il est malaisé d’étouffer les étincelles de la nature! Ces enfants ne se doutent pas qu’ils sont les fils du roi, et Cymbeline ne songe guère qu’ils sont vivants. Ils se croient mes enfants, et quoique élevés si simplement dans l’obscurité de cette caverne où il faut se courber pour entrer, déjà leurs pensées atteignent la hauteur de la voûte des palais. Dans les actions les plus simples et les plus vulgaires, la nature leur donne un air princier qui surpasse de bien loin tout l’art des autres hommes. Ce Polydore, l’héritier de Cymbeline et de la Bretagne, que le roi son père nommait Guidérius, ô Jupiter! lorsqu’assis sur mon escabeau à trois pieds je raconte mes exploits à la guerre, toute son âme s’élance vers mon récit; lorsque je dis: «Ainsi tomba mon ennemi; ce fut ainsi que je posai mon pied sur sa gorge,» alors son sang royal colore ses joues, il est en nage, il roidit ses muscles et se met en posture pour représenter l’action que je raconte. Et son jeune frère Cadwal, autrefois Arviragus, dans une attitude semblable, anime, échauffe mon récit, et montre que son imagination va bien plus loin.–Écoutons: ils ont fait lever le gibier. O Cymbeline! le ciel et ma conscience savent que tu m’as injustement banni; en revanche, je t’ai volé ces deux enfants à l’âge de trois et de deux ans, voulant te priver de tes héritiers comme tu m’avais dépouillé de mon héritage. Euriphile, tu fus leur nourrice! ils la prenaient pour leur mère, et chaque jour ils vont honorer son tombeau: et moi, Bélarius, qui me nommes aujourd’hui Morgan, ils me croient leur véritable père.–La chasse est en train.

(Il sort.)

 

SCÈNE IV

Les environs du havre de Milford.

PISANIO et IMOGÈNE

 

IMOGÈNE.–Tu me disais, quand nous sommes descendus de cheval, que nous étions tout près du port. Le désir qu’avait ma mère de me voir pour la première fois n’était pas aussi violent que celui que j’éprouve.–Pisanio! mon ami, où est Posthumus!–A quoi penses-tu pour tressaillir ainsi? Pourquoi ce soupir échappé du fond de ton coeur? Un visage en peinture qui te ressemblerait annoncerait un homme en proie à une perplexité au delà de toute imagination! Donne à ta physionomie une expression moins effrayante, avant que le trouble gagne mes sens plus rassis. Qu’y a-t-il? Pourquoi me présentes-tu cet écrit avec un regard aussi sinistre? S’il m’apporte des nouvelles agréables16, annonce-les moi par un sourire; si elles sont funestes, tu n’as qu’à garder cette expression. (Elle prend la lettre.) L’écriture de mon mari! Cette détestable Italie, décriée par ses poisons, l’aura trompé; sans doute, il est dans quelque fâcheuse extrémité. Homme17, parle; tes paroles peuvent adoucir quelque extrémité qui me tuerait si je la lisais.

Note 16: Summer’s news, nouvelles d’été, nouvelles de beau temps, bonnes nouvelles.

Note 17: Man. Les Espagnols disent aussi hombre, en s’adressant à un inférieur qu’on ne connaît pas; et, dans le style ordinaire. On dit en France: Hé! l’homme!

PISANIO.–Je vous prie, lisez. Et vous allez voir en moi un homme bien malheureux, bien méprisé par le sort!

IMOGÈNE, lisant.–«Ta maîtresse, Pisanio, s’est prostituée dans mon lit. Les preuves en reposent au fond de mon coeur sanglant. Je ne parle pas sur de faibles soupçons; mais d’après des preuves aussi fortes que ma douleur, et aussi certaines que l’espoir de ma vengeance. Cette vengeance, Pisanio, tu dois t’en charger pour moi. Si son manque de foi n’a pas corrompu la tienne, que tes mains lui ôtent la vie. Je t’en fournirai l’occasion au port de Milford. Je lui écris de s’y rendre: arrivés là, si tu crains de frapper et de me donner la preuve certaine que c’est fait, tu es l’agent de son déshonneur, et je te tiens pour aussi déloyal qu’elle.»

PISANIO.–Quel besoin aurais-je de tirer l’épée? Ce papier lui a déjà coupé la gorge; non, c’est la calomnie, dont le tranchant est plus aigu que le poignard; dont la langue a plus de venin que tous les serpents du Nil; sa voix vole sur les vents et va séduire tous les coins du monde. Rois, reines, empires, vierges, matrones, cette vipère empoisonne tout; elle se glisse jusque dans le secret des tombeaux.–Madame, comment vous trouvez-vous?

IMOGÈNE.–Infidèle à sa couche! Qu’est-ce qu’être infidèle?–Est-ce d’y veiller les nuits en songeant à lui? d’y pleurer d’heure en heure? et si le sommeil saisit la nature accablée, l’interrompre aussitôt par un rêve effrayant dont il est l’objet, et me réveiller en pleurant: est-ce là être infidèle à sa couche? est-ce cela?

PISANIO.–Hélas! vertueuse dame!

IMOGÈNE.–Moi, infidèle? Ta conscience,–Iachimo, est témoin… Tu l’accusas d’infidélité, et dès lors tu parus à mes yeux un misérable; aujourd’hui ton visage me semble assez agréable. Quelque geai18 d’Italie, qui a eu le fard pour mère, l’aura trahi; et moi, malheureuse, je suis passée de mode, un vêtement suranné, trop riche pour être suspendu aux murailles, et qu’il vaut mieux découdre, mettre en pièces. Oh! les serments des hommes sont des traîtres qui perdent les femmes! ton inconstance, ô mon époux, va faire croire que toute apparence vertueuse couvre une trahison, qu’elle est étrangère au visage qui l’emprunte, et que c’est un piège tendu aux femmes.

Note 18: Quelque geai, quelque femme parée non par la nature, mais par le fard.

PISANIO.–Ma chère maîtresse, écoutez-moi.

IMOGÈNE.–Jadis, après la trahison d’Énée, tous les hommes fidèles et honnêtes furent crus perfides comme lui; les pleurs du fourbe Sinon décrièrent bien des larmes sincères et privèrent de pitié le véritable malheur. Ainsi, toi, Posthumus, ton exemple fera calomnier tous les hommes vertueux; des amants généreux et fidèles seront tenus pour traîtres et parjures, d’après ton crime.–Viens, Pisanio; sois fidèle, exécute les ordres de ton maître; et quand tu le reverras, raconte-lui un peu mon obéissance. Vois, c’est moi qui tire ton épée moi-même, prends-la, ouvre mon coeur, asile innocent de mon amour. Ne crains rien; il n’y reste plus autre chose que le désespoir; ton maître n’y est plus, lui qui en était le trésor! Fais ce qu’il t’ordonne: frappe… Peut-être serais-tu brave dans une cause plus juste; mais en ce moment tu parais lâche.

PISANIO.–Loin de moi, vil instrument. Tu ne damneras pas ma main.

IMOGÈNE.–Mais il faut que je meure, et si je ne meurs pas de ta main, tu n’obéis pas à ton maître. Il est contre le suicide une défense divine qui intimide mon faible bras.–Viens, voilà mon coeur; il y a quelque chose devant… attends, attends; je ne veux aucune défense, je suis prête, comme le fourreau, à recevoir l’épée. Qu’y a-t-il là? les lettres de Posthumus fidèle toutes changées en parjures. Loin de moi, corruptrices de ma foi, vous ne reposerez plus sur mon coeur. C’est donc ainsi que de pauvres insensées croient de perfides maîtres! Mais si la malheureuse qui est trahie souffre cruellement de la trahison, le traître en est puni par des maux plus grands encore. Et toi, Posthumus, qui as soulevé ma désobéissance contre le roi, et qui m’as fait repousser des princes mes égaux, tu reconnaîtras un jour que ce n’était pas, de ma part, un fait ordinaire, mais un sacrifice rare; et je m’afflige, en songeant combien un jour, lorsque tu seras dégoûté de celle qu’aujourd’hui tu caresses, combien alors mon souvenir tourmentera ta mémoire.–Je t’en conjure, hâte-toi, l’agneau implore le boucher. Où est ton poignard? Tu es trop lent à obéir à ton maître, lorsque je désire la même chose.

PISANIO.–O gracieuse dame! depuis que j’ai reçu l’ordre d’exécuter cette action, je n’ai pas fermé l’oeil.

IMOGÈNE.–Exécute-la, et va te coucher après.

PISANIO.–Je veillerais plutôt jusqu’à en perdre la vue.

IMOGÈNE.–Pourquoi donc t’en charger? Pourquoi m’avoir fait parcourir en vain tant de milles sous un faux prétexte? Le lieu, ma fuite, ton voyage et la fatigue du cheval, tout l’invite; le trouble aussi où mon absence aura jeté toute la cour; je n’y retournerai jamais, mon parti est pris. Pourquoi t’es-tu engagé si avant, pour détendre ton arc lorsque tu es en posture, et que la biche désignée est devant toi?

PISANIO.–Pour gagner le temps d’éluder un si funeste emploi, et, durant cet intervalle, j’ai cherché un expédient. Ma chère maîtresse, écoutez-moi avec patience.

IMOGÈNE.–Parle jusqu’à lasser ta langue; parle: je me suis entendu nommer une prostituée; mon oreille, frappée à faux, ne peut plus recevoir ni blessure plus cruelle, ni baume qui guérisse celle-là. Parle.

PISANIO.–Eh bien, madame, je pensais que vous ne retourneriez point sur vos pas.

IMOGÈNE.–C’était probable, puisque tu m’amenais ici pour me tuer.

PISANIO.–Non, non; mais si j’étais aussi sage qu’honnête, mon expédient tournerait bien.–Il est impossible que mon maître ne soit pas trompé; quelque scélérat, consommé dans son art, vous a fait à tous deux cette maudite injure.

IMOGÈNE.–Quelque courtisane romaine…

PISANIO.–Non, sur ma vie, je lui manderai seulement que vous êtes morte, et je lui en enverrai quelque indice sanglant; car tel est l’ordre qu’il m’a donné; votre absence de la cour confirmera mon récit.

IMOGÈNE.–Mais, honnête Pisanio, que ferai-je pendant ce temps-là? Où habiterai-je? Comment vivrai-je, ou quelle consolation aurai-je dans la vie, après que je serai morte pour mon époux?

PISANIO.–Si vous retournez à la cour…

IMOGÈNE.–Plus de cour, plus de père; je ne veux plus de démêlés avec cet insupportable seigneur, cet être nul, ce Cloten dont la poursuite était pour moi plus effrayante qu’un siège.

PISANIO.–Et si vous renoncez à la cour, vous ne pourrez pas alors rester en Bretagne.

IMOGÈNE.–Où irais-je, alors? Le soleil ne luit-il que sur la Bretagne seule? N’est-ce que dans la Bretagne qu’il y a des jours et des nuits? Dans le grand livre du monde, notre Bretagne paraît en faire partie, sans y être comprise; c’est un nid de cygne sur un grand étang. Crois, je te prie, qu’il existe des hommes hors de la Bretagne.

PISANIO.–Je suis bien aise que vous songiez à quelque autre lieu. Lucius, l’ambassadeur romain, arrive demain au havre de Milford; si vous pouviez conformer votre extérieur à l’état de votre fortune, et cacher sous le déguisement cette grandeur qui ne peut se montrer sans péril, vous marcheriez dans une route agréable où vous pourriez voir bien des choses… Peut-être seriez-vous tout près des lieux où habite Posthumus; ou si vous ne pouviez voir de vos yeux ses actions, assez près du moins pour que la renommée apportât d’heure en heure, à votre oreille, le récit fidèle de toutes ses démarches.

IMOGÈNE.–Oh! pour arriver là, malgré les dangers que peut courir ma modestie, ce n’est pas sa mort, et je hasarderai tout.

PISANIO.–Eh bien! alors, voici mon expédient. Il vous faut oublier que vous êtes une femme, passer du commandement à l’obéissance, dépouiller cette crainte et cette délicatesse, attributs de toutes les femmes, ou qui sont, à vrai dire, la femme elle-même, et affecter un courage badin, être vif à la répartie, impertinent et querelleur comme une belette19; oui, il vous faut oublier aussi ce trésor précieux de vos joues et les exposer… (O coeur barbare! mais hélas! point de remède) aux ardeurs empressées de Titan, qui prodigue à tous ses baisers; il vous faut renoncer à vos atours élégants et étudiés, qui rendaient la grande Junon jalouse.

Note 19: On a vu des belettes devenir domestiques comme les chats, et faire la guerre aux rats et à la vermine.

IMOGÈNE.–Ah! sois bref, je vois ton but, et déjà je me sens presque un homme.

PISANIO.–Commencez d’abord par le paraître. Prévoyant ceci, j’avais préparé un pourpoint, un chapeau, un haut-de-chausses et tout ce qui s’en suit; nous trouverons cela dans mon sac de voyage. Voulez-vous, dans ce travestissement et empruntant de votre mieux tous les dehors d’un jeune homme de votre âge, vous présenter devant le noble Lucius, lui demander de l’emploi, lui dire quels sont vos talents: il les connaîtra bientôt si son oreille est sensible aux charmes de la musique. Je n’en doute point, il vous adoptera avec joie; car il est honorable, et, qui plus est, très-saint. Quant à vos ressources à l’étranger, vous me savez riche; je ne manquerai jamais à vos besoins présents ni à ceux de l’avenir.

IMOGÈNE.–Tu es toute la consolation que les dieux me laissent. De grâce, éloigne-toi, il y aurait encore bien des choses à considérer; mais nous ferons tout ce que le temps nous permettra. Je m’enrôle dans cette entreprise et je la soutiendrai avec le courage d’un prince. Séparons-nous, je te prie.

PISANIO.–Allons, madame, il faut nous faire de courts adieux, de peur, si on remarquait mon absence, que je ne fusse soupçonné d’avoir aidé votre évasion de la cour.–Ma noble maîtresse, prenez cette boîte, je l’ai reçue de la reine, elle renferme un suc précieux; si vous êtes malade en mer ou que vous ayez mal à l’estomac sur terre, une gorgée de cette liqueur dissipera votre indisposition. Cherchez quelque ombrage et allez vous revêtir de vos habits d’homme. Puissent les dieux vous inspirer la meilleure conduite!

IMOGÈNE.–Ainsi soit-il. Je te remercie.

(Ils sortent.)

 

SCÈNE V

Appartement dans le palais de Cymbeline.

Entrent CYMBELINE, LUCIUS, LA REINE, CLOTEN, et les seigneurs de la cour.

 

CYMBELINE.–Je te quitte ici et te fais mon adieu.

LUCIUS.–Noble roi, je te rends grâces; j’ai reçu les ordres de mon empereur; il faut que je parte de ces lieux, et je suis bien fâché d’être obligé de t’annoncer à Rome pour l’ennemi de mon maître.

CYMBELINE.–Mes sujets, seigneur, ne veulent plus endurer son joug, et il serait indigne d’un roi de se montrer moins jaloux qu’eux de sa dignité.

LUCIUS.–Ainsi, seigneur, je vous demande une escorte qui me conduise jusqu’au havre de Milford.–Madame, que toutes les félicités accompagnent Votre Majesté et les siens.

CYMBELINE.–Seigneurs, j’ai fait choix de vous pour cet office. N’omettez aucun des honneurs qui lui sont dus. Adieu, noble Lucius.

LUCIUS.–Votre main, seigneur.

CLOTEN.–Reçois-la comme celle d’un ami; mais à partir de ce moment je la tiens pour celle de ton ennemi.

LUCIUS.–L’événement n’a pas encore nommé le vainqueur, seigneur. Adieu.

CYMBELINE.–Mes bons seigneurs, ne quittez point le brave Lucius qu’il n’ait passé la Severn. Soyez heureux!

(Lucius part.)

LA REINE.–Il s’en va en fronçant le sourcil: mais c’est un honneur pour nous de lui en avoir donné sujet.

CLOTEN.–Tout est au mieux; la guerre est le voeu général de vos vaillants Bretons.

CYMBELINE.–Lucius a déjà mandé à l’empereur ce qui se passe ici. Il nous importe par conséquent que nos chars et notre cavalerie soient promptement sur pied. Les forces qu’il a déjà dans la Gaule seront bientôt rassemblées en corps d’armée, et de là il portera la guerre en Bretagne.

LA REINE.–Ce n’est pas une affaire sur laquelle il faille s’endormir: il faut s’en occuper avec diligence et vigueur.

CYMBELINE.–Comme je m’attendais à ce que les choses se passassent ainsi, je suis en mesure. Mais, ma douce reine, où est notre fille? Elle n’a point paru devant le Romain; elle ne nous a point rendu ses devoirs journaliers. Il y a en elle plus de mauvaise volonté que de tendresse filiale. Je m’en suis aperçu. Faites-la venir devant nous: nous avons supporté trop facilement sa désobéissance.

(Un serviteur sort.)

LA REINE.–Sire, depuis l’exil de Posthumus elle mène une vie très-retirée; il n’y a que le temps qui puisse la guérir. Je conjure Votre Majesté de lui épargner les paroles sévères: c’est une âme si tendre aux reproches, que les paroles sont des coups pour elle, et les coups lui donneraient la mort.

(Le serviteur revient.)

CYMBELINE.–Eh bien! vient-elle? Comment va-t-elle justifier ses mépris?

LE SERVITEUR.–Sauf votre bon plaisir, seigneur: ses appartements sont tous fermés, et on n’a point répondu à tout le bruit que nous avons pu faire.

LA REINE.–Seigneur, la dernière fois que j’ai été la voir, elle m’a prié d’excuser sa profonde retraite, y étant forcée par sa mauvaise santé, et elle m’a prévenue qu’elle suspendrait les devoirs qu’elle était obligée de vous rendre chaque jour. Elle m’avait prié de vous en prévenir; mais les soins de notre cour ont mis ma mémoire dans son tort.

CYMBELINE.–Ses portes fermées, sans qu’on l’ait vue dernièrement! Ciel! accorde-moi que mes craintes soient fausses!

(Il sort.)

LA REINE, à Cloten.–Mon fils, je vous l’ordonne, suivez le roi.

CLOTEN.–Cet homme qui lui est attaché, Pisanio, ce vieux serviteur, je ne l’ai pas vu non plus depuis deux jours.

LA REINE.–Allez, suivez ses traces. (Cloten sort.) Ce Pisanio, si dévoué à Posthumus, tient de moi une drogue… Je prie le ciel que son absence vienne de ce qu’il l’a avalée; car il est persuadé que c’est un élixir précieux.–Mais elle, où est-elle allée? Peut-être le désespoir l’aura saisie; ou bien, entraînée par l’ardeur de son amour elle aura fui vers son cher Posthumus. Sûrement, elle marche à la mort, ou au déshonneur; et je puis faire bon usage pour mes fins de l’une ou de l’autre. Elle écartée, c’est moi qui dispose à mon gré de la couronne de Bretagne. (Cloten rentre.) Eh bien! mon fils?

CLOTEN.–Son évasion est certaine. Allez apaiser le roi: il est en fureur: personne n’ose l’approcher.

LA REINE.–Tant mieux. Puisse cette nuit le priver d’un lendemain!

(Elle sort.)

CLOTEN.–Je l’aime et je la hais.–Elle est belle, et princesse: elle possède toutes les brillantes qualités de la cour: elle en a plus à elle seule qu’aucune dame, que toutes les dames, que toutes les femmes. Elle a de chacune d’elles ce qu’elle a de mieux, et, formée de cet ensemble, elle les surpasse toutes; voilà pourquoi je l’aime: mais d’un autre côté ses dédains pour moi, tandis qu’elle prodigue ses faveurs à ce vil Posthumus, font si grand tort à son jugement que toutes ses rares perfections en sont étouffées: aussi cela me détermine à la haïr, bien plus à me venger d’elle… car les dupes… (Entre Pisanio.) Qui va là? Quoi! tu t’esquives? Approche ici: ah! c’est toi, vil entremetteur: misérable, où est ta maîtresse? Réponds en un mot, ou bien tu vas tout droit voir les démons.

PISANIO.–O mon bon prince!

CLOTEN.–Où est ta maîtresse? Par Jupiter, je ne te le demanderai pas une fois de plus. Discret scélérat, je tirerai ce secret de ton coeur, ou je t’ouvre le coeur pour l’y trouver. Est-elle avec ce Posthumus, duquel on ne pourrait tirer une seule drachme de mérite au milieu d’un grand poids de bassesse?

PISANIO.–Hélas! seigneur! comment serait-elle avec lui? Quand a-t-elle disparu? Posthumus est à Rome.

CLOTEN.–Où est-elle? Allons, approche encore: point de vaines défaites: satisfais-moi sans détour; qu’est-elle devenue?

PISANIO.–O mon digne prince!

CLOTEN.–O mon digne scélérat! découvre-moi où est ta maîtresse. Au fait, en un seul mot.–Plus de digne prince!–Parle, ou ton silence te vaut à l’instant ton arrêt et ta mort.

PISANIO lui présente un écrit.–Eh bien! seigneur, ce papier renferme l’histoire de tout ce que je sais sur son évasion.

CLOTEN.–Voyons-le; je la poursuivrai jusqu’au trône d’Auguste. Donne, ou tu meurs.

PISANIO, à part.–Elle est assez loin: tout ce qu’il apprend par cet écrit peut le faire voyager; mais sans danger pour elle.

CLOTEN, lisant.–Hum!

PISANIO, à part.–Je manderai à mon maître qu’elle est morte. O Imogène! puisses-tu errer en sûreté, et revenir un jour en sûreté!

CLOTEN.–Coquin: cette lettre est-elle véritable?

PISANIO.–Oui, prince, à ce que je crois.

CLOTEN.–C’est l’écriture de Posthumus; je la connais.–Drôle! si tu voulais ne pas être un misérable, mais me servir fidèlement, employer sérieusement ton industrie dans tous les offices dont j’aurais occasion de te charger; j’entends que quelque fourberie que je te commande, tu voulusses l’exécuter à la lettre et loyalement, alors je te croirais un honnête homme, et tu ne manquerais ni de moyens de subsistance, ni de ma protection pour avancer ta fortune.

PISANIO.–Eh bien! mon bon seigneur?

CLOTEN.–Veux-tu me servir? Puisqu’avec tant de constance, tant de patience, tu restes attaché à la stérile fortune de ce misérable Posthumus, tu dois, à plus forte raison, par reconnaissance, t’attacher à la mienne en zélé serviteur. Veux-tu me servir?

PISANIO.–Seigneur, je le veux bien.

CLOTEN.–Donne-moi ta main: voici ma bourse. N’as-tu pas en ta possession quelque habit de ton ancien maître?

PISANIO.–Seigneur, j’ai à mon logement l’habit même qu’il portait lorsqu’il a pris congé de ma dame et maîtresse.

CLOTEN.–Ton premier service, c’est de m’aller chercher cet habit: que ce soit ton premier service; va.

PISANIO.–J’y vais, seigneur. (Il sort.)

CLOTEN.–Te joindre au havre de Milford?–J’ai oublié de lui demander une chose; mais je m’en souviendrai tout à l’heure.–Là même, misérable Posthumus, je veux te tuer.–Je voudrais que cet habit fût déjà venu. Elle disait un jour (l’amertume de ces paroles me soulève le coeur) qu’elle faisait plus de cas de l’habit de Posthumus que de ma noble personne, ornée de toutes mes qualités. Je veux, revêtu de cet habit, abuser d’elle; et d’abord le tuer, lui, sous les yeux de sa belle: elle verra alors ma valeur, et après ces mépris ce sera pour elle un tourment. Lui à terre, après ma harangue d’insulte finie sur son cadavre, lorsque ma passion sera rassasiée, ce que je veux, comme je le dis, accomplir pour la vexer, dans les mêmes habits dont elle faisait tant de cas, alors je la fais revenir à la cour et la fais marcher à pied devant moi. Elle s’égayait à me mépriser, je m’égayerai aussi moi à me venger. (Pisanio revient avec l’habit.) Sont-ce là ces habits?

PISANIO.–Oui, mon noble seigneur.

CLOTEN.–Combien y a-t-il qu’elle est partie pour le havre de Milford?

PISANIO.–A peine peut-elle y être arrivée à présent.

CLOTEN.–Porte ces vêtements dans ma chambre; c’est la seconde chose que je t’ai commandée. La troisième est que tu deviennes volontairement muet sur mes desseins. Songe à m’obéir, et la fortune viendra d’elle-même s’offrir à toi.–C’est à Milford qu’est maintenant ma vengeance! Que n’ai-je des ailes pour l’y atteindre.–Va, sois-moi fidèle.

(Il sort revêtu de l’habit de Posthumus.)

PISANIO.–Tu me commandes ma perte; car t’être fidèle, c’est devenir ce que je ne serai jamais, traître à l’homme le plus fidèle.–Va, cours à Milford, pour n’y pas trouver celle que tu poursuis.–Ciel! verse, verse sur elle tes bénédictions! Que les obstacles traversent l’empressement de cet insensé, et qu’un vain labeur soit son salaire!

(Pisanio sort.)

 

SCÈNE VI

Devant la caverne de Bélarius.

Entre IMOGÈNE en habit d’homme.

 

IMOGÈNE.–Je vois que la vie d’un homme est pénible; je me suis fatiguée, et ces deux nuits la terre m’a servi de lit. Je serais malade si ma résolution ne me soutenait. O Milford! lorsque du sommet de la montagne Pisanio te montrait à moi, tu étais à la portée de ma vue! ô Jupiter! je crois que les murs fuient devant les malheureux; ceux du moins, où ils trouveraient des secours. Deux mendiants m’ont dit que je ne pouvais pas me tromper de chemin. Les pauvres gens, accablés de misère, peuvent-ils mentir sachant que leurs maux sont un châtiment ou une épreuve? Oui, il n’y aurait rien d’étonnant, puisque les riches mêmes disent à peine la vérité. Tromper dans l’abondance est un plus grand crime que de mentir pressé par la misère; et la fausseté chez les rois est bien plus criminelle que chez les mendiants. Mon cher seigneur, et toi aussi tu es du nombre des hommes perfides!…. Maintenant que je songe à toi, ma faim est passée; il y a un moment, j’étais prête à défaillir d’épuisement. Mais que vois-je?–Un sentier mène à cette caverne!–C’est quelque repaire sauvage.–Je ferais mieux de ne pas appeler. Je n’ose appeler.–Pourtant la faim, tant qu’elle n’a pas triomphé de la nature, rend intrépide. La paix et l’abondance engendrent les lâches; la nécessité fut toujours la mère de l’audace. Holà, qui est ici? S’il y a quelque être civilisé, parlez; si vous êtes sauvages, prenez ou rendez-moi la vie. Holà?…. Nulle réponse.–Alors, je vais entrer. Il vaut mieux tirer mon épée; si mon ennemi craint le fer autant que moi, à peine osera-t-il l’envisager. Accorde-moi pareil ennemi, ciel propice!

(Elle entre dans la caverne.)

BÉLARIUS, revenant de la chasse.–C’est toi, Polydore, qui as été le meilleur chasseur, et tu es le roi de la fête. Cadwal et moi nous serons ton cuisinier et ton domestique, c’est ce qui est convenu. L’industrie cesserait bientôt de prodiguer ses sueurs et périrait sans le salaire pour lequel elle travaille. Entrons; notre appétit donnera de la saveur à ces aliments grossiers. La lassitude dort profondément sur les cailloux, tandis que la mollesse inquiète trouve dur un oreiller de duvet. Que la paix habite ici, pauvre logis qui te gardes toi-même!

GUIDÉRIUS.–Je suis excédé de lassitude.

ARVIRAGUS.–Je suis affaibli par la fatigue, mais l’appétit est vigoureux.

GUIDÉRIUS.–Il nous reste dans la caverne de la viande froide; nous nous en repaîtrons en attendant que notre chasse soit cuite.

BÉLARIUS, regardant dans la caverne.–Arrêtez, n’entrez pas…. Si je ne le voyais pas manger nos provisions, je croirais que c’est une fée.

GUIDÉRIUS.–Qu’y a-t-il donc, seigneur?

BÉLARIUS.–Par Jupiter, un ange! ou si ce n’est pas un ange, c’est le modèle des beautés de la terre! Voyez la divinité, sous les traits d’un jeune adolescent.

(Imogène s’avance à l’entrée de la caverne.)

IMOGÈNE, suppliante.–Bons chasseurs, ne me faites point de mal. Avant d’entrer ici, j’ai appelé, et mon intention était de demander ou d’acheter ce que j’ai pris. En vérité, je n’ai rien dérobé, et je n’aurais rien pris, quand j’aurais l’or semé par terre. Voilà de l’argent pour ce que j’ai mangé: j’aurais laissé cet argent sur la table, aussitôt que j’aurais eu fini mon repas, et je serais parti en priant le ciel pour l’hôte qui m’avait nourri.

GUIDÉRIUS.–De l’argent, jeune homme?

ARVIRAGUS.–Que tout l’argent et l’or deviennent de la fange: il ne vaut pas mieux, excepté pour ceux qui adorent des dieux de fange.

IMOGÈNE.–Je le vois, vous êtes fâché. Apprenez que si vous me tuez pour ma faute, je serais mort si je ne l’avais pas commise.

BÉLARIUS.–Où allez-vous?

IMOGÈNE.–Au havre de Milford.

BÉLARIUS.–Quel est votre nom?

IMOGÈNE.–Fidèle, seigneur.–J’ai un parent qui part pour l’Italie: il s’embarque à Milford: j’allais le rejoindre lorsque, épuisé par la faim, je suis tombé dans cette faute.

BÉLARIUS.–Je te prie, beau jeune homme, ne nous crois pas des rustres, et ne juge pas de la bonté de nos âmes sur l’aspect de l’antre où nous vivons. La rencontre est heureuse. Il est presque nuit; tu feras meilleure chère avant ton départ, et nous te remercierons d’être resté pour la partager.–Mes enfants, souhaitez-lui la bienvenue.

GUIDÉRIUS.–Jeune homme, si tu étais une femme, je te ferais la cour sans relâche, jusqu’à ce que je fusse ton époux. Franchement, je dis ce que je ferais.

ARVIRAGUS.–Moi, je suis satisfait de ce qu’il est un homme. Je l’aimerai comme un frère, et, l’accueil que je ferais à mon frère après une longue absence, tu le recevras de moi. Sois le bienvenu. Sois joyeux; car tu rencontres ici des amis.

IMOGÈNE, à part.–Des amis! Ah! si c’étaient mes frères! que le ciel n’a-t-il permis qu’ils fussent les enfants de mon père! alors le prix de ma personne eût été moins grand, et par là plus en rapport avec toi, Posthumus.

BÉLARIUS.–Il souffre de quelque chagrin.

GUIDÉRIUS.–Que je voudrais l’en affranchir!

ARVIRAGUS.–Et moi aussi, quel qu’il fût, et quoi qu’il m’en coûtât de peines et de dangers! Dieux!

BÉLARIUS.–Écoutez-moi, mes enfants.

(Il leur parle à l’oreille et s’éloigne d’eux.)

IMOGÈNE.–Des grands de la cour qui n’auraient pour palais que cette étroite caverne, qui se serviraient eux-mêmes, et qui, renonçant à ces frivoles tributs de l’inconstante multitude, posséderaient la vertu que leur assurerait leur propre conscience, ne pourraient surpasser ces deux jeunes gens. Pardonnez, grands dieux! mais je voudrais changer de sexe, pour vivre ici avec eux, puisque Posthumus est perfide.

BÉLARIUS.–Il en sera ainsi.–Allons apprêter notre gibier.–(Il se rapproche avec eux d’Imogène.) Beau jeune homme, entrons. La conversation fatigue lorsqu’on est à jeun: après le souper, nous te demanderons poliment ton histoire, et tu nous en diras ce qu’il te plaira.

GUIDÉRIUS.–Je te prie, entre avec nous.

ARVIRAGUS.–La nuit est moins bienvenue pour le hibou, et le matin pour l’alouette.

IMOGÈNE.–Je vous rends grâces.

ARVIRAGUS.–Je t’en prie, approche.

(Tous trois entrent dans la caverne.)

 

SCÈNE VII

Rome.

Entrent DEUX SÉNATEURS et des TRIBUNS.

 

PREMIER SÉNATEUR.–Voici la teneur des ordres de l’empereur: Puisque les soldats ordinaires sont maintenant occupés contre les Pannoniens et les Dalmates, et que les légions des Gaules sont trop faibles pour entreprendre la guerre contre les Bretons rebelles, nous devons exciter la noblesse à y prendre part. Il crée Lucius proconsul, et il vous donne à vous, tribuns, ses pleins pouvoirs pour faire cette levée.–Vive César!

LES TRIBUNS.–Lucius est-il général de l’armée?

SECOND SÉNATEUR.–Oui, tribuns. Il est pour le moment en Gaule.

PREMIER SÉNATEUR.–Avec les légions dont je vous parlais et que vos recrues doivent renforcer. Votre commission vous marque le nombre d’hommes et le moment de leur départ.

LES TRIBUNS.–Nous ferons notre devoir.

(Ils sortent.)

FIN DU TROISIÈME ACTE.

ACTE QUATRIÈME

 

SCÈNE I

Forêt près de la caverne.

Entre CLOTEN.

 

CLOTEN.–Me voici tout près des lieux où ils doivent se rejoindre, si Pisanio m’en a donné la carte fidèle. Que ses habits me vont bien! Pourquoi sa maîtresse ne m’irait-elle pas aussi bien, elle fut faite par celui qui a fait le tailleur (révérence parler), et d’autant plus que la femme, dit-on, va bien ou mal par caprice. Il faut que sous ce déguisement j’en fasse l’épreuve.–J’ose me l’avouer tout haut à moi-même (car il n’y a pas de vanité à parler à son miroir, seul dans sa chambre), mon corps est aussi bien dessiné que celui de ce Posthumus: je suis aussi jeune, plus robuste; je ne lui cède point en fortune; j’ai l’avantage sur lui par les circonstances; je le surpasse en naissance; je le vaux bien dans les occasions générales, et je me montre mieux que lui dans les combats particuliers; cependant cette petite entêtée l’aime au mépris de moi!

Ce que c’est que la vie de l’homme! Posthumus, ta tête, qui maintenant s’élève sur tes épaules, dans une heure sera abattue; ta maîtresse violée et tes habits déchirés en pièces sous tes yeux; et, tout cela fait, je la traîne à son père; il pourra d’abord m’en vouloir un peu d’avoir traité si rudement sa fille; mais ma mère régente son humeur; elle saura bien tourner le tout à mon éloge.–Mon cheval est bien attaché.–Allons, sors mon épée et dans un but sanguinaire. Fortune, amène-les sous ma main.–Oui, je reconnais ici la description que Pisanio m’a faite du lieu de leur rendez-vous, et ce misérable n’oserait me tromper.

(Il sort.)

 

SCÈNE II

A l’entrée de la caverne.

BÉLARIUS, GUIDÉRIUS, ARVIRAGUS et IMOGÈNE
sortent de la caverne.

 

BÉLARIUS, à Imogène.–Tu n’es pas bien, demeure ici, dans la caverne; après notre chasse nous viendrons te retrouver.

ARVIRAGUS.–Reste ici, mon frère; ne sommes-nous pas frères?

IMOGÈNE.–L’homme et l’homme devraient l’être; cependant nous voyons que l’argile et l’argile diffèrent en dignité, quoique leur poussière soit la même.–Je suis bien malade.

GUIDÉRIUS.–Allez à la chasse, moi, je veux rester avec lui.

IMOGÈNE.–Je ne suis pas si malade, quoique je ne me sente pas bien; mais je ne suis pas de ces citadins efféminés qui paraissent morts avant même d’être malades. Je vous prie, laissez-moi, allez à vos affaires de tous les jours: interrompre ses habitudes, c’est interrompre tout. Je suis malade, mais votre présence ne me guérirait pas. La société n’est pas une consolation pour ceux qui ne sont pas sociables. Je ne suis pas très-malade, puisque je peux encore en raisonner. Je vous prie, laissez-moi seul ici, je ne priverai de moi que moi-même, et laissez-moi mourir puisqu’on y perdra si peu de chose.

GUIDÉRIUS, à Imogène.–Je t’aime, je te l’ai dit, et le poids et l’étendue de mon amour égalent celui dont j’aime mon père.

BÉLARIUS.–Comment? que dis-tu?

ARVIRAGUS.–Si c’est un péché de le dire, seigneur, je prends sur moi la moitié de la faute de mon bon frère.–Je ne sais pourquoi j’aime ce jeune homme; mais je vous ai ouï dire que la raison n’entrait pour rien dans les raisons de l’amour. Le cercueil serait à la porte, et on me demanderait qui doit mourir, je dirais: Mon père, plutôt que ce jeune homme!

BÉLARIUS, à part.–O noble élan! ô dignité naturelle! inspiration de grandeur! Les lâches sont pères de lâches, et les êtres vulgaires n’engendrent que des fils vulgaires; la nature a de la farine et du son, de la grâce et du rebut; je ne suis point leur père; mais qui est donc celui qu’ils aiment ainsi plus que moi par une espèce de prodige?–Il est neuf heures du matin.

ARVIRAGUS.–Mon frère, adieu.

IMOGÈNE.–Je vous souhaite bonne chasse.

ARVIRAGUS.–Et moi une bonne santé. (A Bélarius.) Allons, seigneur.

IMOGÈNE, à part.–Ce sont là de bonnes créatures! Dieux, que de mensonges j’ai entendus! Nos courtisans disaient que hors de la cour tout était sauvage. Expérience, comme tu démens leurs rapports! La mer, dans son empire, engendre des monstres, et, pour la table, une pauvre rivière tributaire fournit des poissons aussi exquis. Je souffre toujours, je souffre au coeur.–Pisanio, je veux essayer de ta drogue.

BÉLARIUS.–Je n’osais pas le presser; il m’a dit qu’il était bien né, mais tombé dans l’infortune; qu’il était persécuté malhonnêtement, mais honnête.

GUIDÉRIUS.–Il m’a répondu de même, mais il m’a dit que dans la suite je pourrais en apprendre davantage.

BÉLARIUS.–Allons, à la plaine, à la plaine. (A Imogène.)–Nous allons te quitter pour ce moment; rentre et repose-toi.

ARVIRAGUS.–Nous ne serons pas longtemps dehors.

BÉLARIUS.–De grâce, ne sois pas malade, car il faut que tu sois l’économe de notre ménage.

IMOGÈNE.–Malade ou bien portant, je vous reste attaché.

(Imogène rentre dans la caverne.)

BÉLARIUS.–Et tu le seras toujours.–Ce jeune homme, quoique dans le malheur, paraît issu de nobles ancêtres.

ARVIRAGUS.–Comme sa voix est angélique!

GUIDÉRIUS.–Et comme il fait bien la cuisine! Il a élégamment découpé nos racines et assaisonné nos bouillons comme si Junon malade avait réclamé ses soins.

ARVIRAGUS.–Avec quelle noblesse le sourire se mêle à ses soupirs! Comme si le soupir n’était ce qu’il est que par le regret de n’être pas sourire; comme si le sourire raillait le soupir de s’éloigner d’un temple aussi divin pour se mêler aux vents qui sont maudits des matelots.

GUIDÉRIUS.–Je remarque que la douleur et la patience, enracinées en lui, entrelacent leurs racines.

ARVIRAGUS.–Patience, deviens la plus forte, et que la douleur, ce sureau infect, cesse d’enlacer sa racine mourante à celle de la vigne prospère.

BÉLARIUS.–Il est grand jour, allons, partons.–Qui va là?

(Entre Cloten.)

CLOTEN.–Je ne puis découvrir ces fuyards; ce misérable m’a joué.–Je succombe.

BÉLARIUS.–Ces fuyards? Est-ce de nous qu’il parle? Je le reconnais à demi. Oui, c’est Cloten, c’est le fils de la reine. Je crains quelque embûche; je ne l’ai pas revu depuis tant d’années, et pourtant je suis certain que c’est lui: on nous tient pour proscrits, éloignons-nous.

GUIDÉRIUS.–Il est tout seul; vous et mon frère, cherchez à découvrir si quelqu’un l’accompagne; de grâce, allez, et laissez-moi seul avec lui.

(Bélarius et Arviragus sortent.)

CLOTEN.–Arrêtez. Qui êtes-vous, vous qui fuyez? Sans doute quelques vils montagnards: j’ai ouï parler de ces gens-là. (A Guidérius.)–Qui es-tu, esclave?

GUIDÉRIUS.–Je n’ai jamais fait d’acte plus servile que celui de répondre au nom d’esclave sans t’assommer.

CLOTEN.–Tu es un brigand, un infracteur des lois, un misérable… Rends-toi, voleur.

GUIDÉRIUS.–A qui? à toi? Qui es-tu? N’ai-je pas un bras aussi robuste que le tien,–un coeur aussi fier? Ton langage, je l’avoue, est plus arrogant; moi, je ne porte point mon poignard dans ma langue. Parle, qui es-tu donc pour que je doive te céder?

CLOTEN.–Vil insolent, ne me reconnais-tu pas à mes habits?

GUIDÉRIUS.–Non, coquin, ni ton tailleur, qui fut ton grand-père, car il a fait ces habits qui te font ce que tu es, à ce qu’il me semble.

CLOTEN.–Adroit varlet, ce n’est pas mon tailleur qui les a faits.

GUIDÉRIUS.–Va donc remercier l’homme qui t’en a fait don.–Tu m’as l’air de quelque fou; il me répugne de te battre.

CLOTEN.–Insolent voleur, apprends mon nom et tremble.

GUIDÉRIUS.–Quel est ton nom?

CLOTEN.–Cloten, coquin!

GUIDÉRIUS.–Eh bien! que Cloten soit ton nom, double coquin, il ne peut me faire trembler; je serais plus ému si tu étais un crapaud, une vipère ou une araignée.

CLOTEN.–Pour te confondre de terreur et de honte, apprends que je suis le fils de la reine.

GUIDÉRIUS.–J’en suis fâché; tu ne parais pas digne de ta naissance.

CLOTEN.–Tu n’as pas peur?

GUIDÉRIUS.–Je ne crains que ceux que je respecte, les sages; je me ris des fous, je ne les crains pas.

CLOTEN.–Meurs donc…. Quand je t’aurai tué de ma propre main, j’irai poursuivre ceux qui viennent de fuir devant moi, et je planterai vos têtes sur les portes de la cité de Lud. Rends-toi, grossier montagnard.

(Ils s’éloignent en combattant.)

(Bélarius et Arviragus rentrent.)

BÉLARIUS.–Il n’y a personne dans la campagne.

ARVIRAGUS.–Personne au monde; vous vous serez mépris, sûrement.

BÉLARIUS.–Je ne sais; il y a bien des années que je ne l’ai vu, mais le temps n’a rien effacé des traits que son visage avait jadis; les saccades de sa voix et la précipitation de ses paroles…–Je suis certain que c’était Cloten.

ARVIRAGUS.–Nous les avions laissés ici; je souhaite que mon frère vienne à bout de lui; vous dites qu’il est si féroce.

BÉLARIUS.–Je veux dire qu’à peine devenu un homme fait il ne craignait pas des dangers menaçants; car souvent les effets du jugement sont la cause de la peur. Mais voilà ton frère.

(Guidérius paraît de loin tenant la tête de Cloten.)

GUIDÉRIUS.–Ce Cloten était un imbécile, une bourse vide; il n’y avait point d’argent dedans; Hercule lui-même n’aurait pu lui faire sauter la cervelle, il n’en avait point. Et cependant, si j’en avais moins fait, cet imbécile eût porté ma tête comme je porte la sienne.

BÉLARIUS.–Qu’as-tu fait?

GUIDÉRIUS.–Je le sais à merveille, ce que j’ai fait. J’ai coupé la tête à un Cloten, qui se disait fils de la reine, qui m’appelait traître, montagnard, et qui jurait que de sa main il nous saisirait tous et ferait sauter nos têtes de la place où, grâce aux dieux, elles sont encore, pour les planter sur les murs de la cité de Lud.

BÉLARIUS.–Nous sommes tous perdus!

GUIDÉRIUS.–Eh! mais, mon père, qu’avons-nous donc à perdre que ce qu’il jurait de nous ôter, la vie? La loi ne nous protége pas; pourquoi donc aurions-nous la faiblesse de souffrir qu’un insolent morceau de chair nous menace d’être à la fois juge et bourreau, et d’exécuter lui seul tout ce que nous pourrions craindre des lois?–Mais quelle suite avez-vous découvert dans les bois?

BÉLARIUS.–Nous n’avons pas pu apercevoir une âme; mais, en saine raison, il est impossible qu’il n’ait pas quelque escorte. Quoique son caractère ne fût que changement continuel, et toujours du mauvais au pire, cependant la folie, la déraison la plus complète eût pu seule l’amener ici sans suite. Il se pourrait qu’on eût dit à la cour que les hommes qui habitaient ici dans une caverne, et vivaient ici de leur chasse, étaient des proscrits qui pourraient un jour former un parti redoutable; lui, à ce récit, aura pu éclater, car c’est là son caractère, et jurer qu’il viendrait nous chercher. Mais pourtant il n’est pas probable qu’il y soit venu seul, qu’il ait osé l’entreprendre, et qu’on l’ait souffert. Nous avons donc de bonnes raisons de craindre que ce corps n’ait une queue plus dangereuse que sa tête.

ARVIRAGUS.–Que l’événement arrive tel que le prévoient les dieux; quel qu’il soit, mon frère a bien fait.

BÉLARIUS.–Je n’avais pas envie de chasser aujourd’hui, la maladie du jeune Fidèle m’a fait trouver le chemin bien long.

GUIDÉRIUS.–Avec sa propre épée, qu’il brandissait autour de ma gorge, je lui ai enlevé la tête; je vais la jeter dans l’anse qui est derrière notre rocher; qu’elle aille à la mer dire aux poissons qu’elle appartient à Cloten, le fils de la reine. C’est là tout le cas que j’en fais.

(Il sort.)

BÉLARIUS.–Je crains que sa mort ne soit vengée. Polydore, je voudrais que tu n’eusses pas fait ce coup, quoique la valeur t’aille à merveille.

ARVIRAGUS.–Moi, je voudrais l’avoir fait, dût la vengeance tomber sur moi seul!–Polydore, je t’aime en frère, mais je suis jaloux de cet exploit: tu me l’as volé. Je voudrais que toute la vengeance à laquelle la force humaine peut résister fondit sur nous et nous mit à l’épreuve.

BÉLARIUS.–Allons, c’est une chose faite.–Nous ne chasserons plus aujourd’hui: ne cherchons point des dangers là où il n’y a pas de profit. (A Arviragus.)–Je te prie, retourne à notre rocher; Fidèle et toi, vous serez les cuisiniers; moi je vais rester ici et attendre que cet impétueux Polydore revienne, et je l’amène à l’instant pour dîner.

ARVIRAGUS.–Pauvre Fidèle, que nous avons laissé malade, je vais le retrouver avec plaisir! Pour lui rendre ses couleurs, je verserais le sang d’une paroisse de Clotens, et croirais mériter des éloges comme pour un acte de charité.

(Il sort.)

BÉLARIUS.–O déesse, divine nature, comme tu te manifestes dans ces deux fils de roi! Ils sont doux comme les zéphyrs, lorsqu’ils murmurent sous la violette sans même agiter sa tête flexible; mais quand leur sang royal s’allume, ils deviennent aussi fougueux que le plus impétueux des vents, qui saisit par la cime le pin de la montagne et le courbe jusqu’au fond du vallon. C’est un prodige qu’un instinct secret les forme ainsi sans leçons à la royauté, à l’honneur, dont ils n’ont point reçu de préceptes, à la politesse, dont ils n’ont point vu d’exemple, à la valeur, qui croît en eux comme une plante sauvage, et qui a déjà produit une aussi riche moisson que si on l’avait semée. Cependant, je voudrais bien savoir ce que nous présage la présence de Cloten ici, et ce que nous amènera sa mort. (Guidérius rentre.)

GUIDÉRIUS.–Où est mon frère? Je viens de plonger dans le torrent cette lourde tête de Cloten, et de l’envoyer en ambassade à sa mère, comme otage, en attendant le retour de son corps.

(Musique solennelle.)

BÉLARIUS.–Qu’entends-je! mon instrument! Écoutons, Polydore! il résonne… Mais à quelle occasion Cadwal… Écoutons.

GUIDÉRIUS.–Mon frère est-il au logis?

BÉLARIUS.–Il vient de s’y rendre.

GUIDÉRIUS.–Que veut-il dire? Depuis la mort de ma mère bien-aimée, cet instrument n’a pas parlé… Pour ces sons solennels, il faudrait un événement solennel… De quoi s’agit-il? des airs de triomphes pour des riens, et des lamentations pour des caprices! C’est la joie des singes et le chagrin des enfants. Cadwal est-il fou?

 

SCÈNE III

ARVIRAGUS entre soutenant dans ses bras IMOGÈNE qu’il croit morte.

 

BÉLARIUS.–Regarde, le voilà qui vient! et dans ses bras il porte le triste objet de ces accents que nous blâmions tout à l’heure.

ARVIRAGUS.–Il est mort l’oiseau dont nous faisions tant de cas! J’aurais mieux aimé, passant d’un saut de seize ans à soixante, avoir changé mon temps de bondir contre une béquille, que de voir cela.

GUIDÉRIUS.–O le plus beau, le plus doux des lis! penché sur les bras de mon frère, tu n’as pas la moitié des grâces que tu avais, lorsque tu te soutenais toi-même.

BÉLARIUS.–O mélancolie! qui a jamais pu sonder ton abîme? qui a jamais pu jeter la sonde pour trouver la côte où ta barque pesante pourrait aborder? Objet bien-aimé! Jupiter sait quel homme tu aurais pu devenir; mais moi je sais que tu étais un enfant rare, et que tu es mort de mélancolie.–En quel état l’as-tu trouvé?

ARVIRAGUS.–Roide, comme vous le voyez; ce sourire sur les lèvres, comme s’il eût senti en riant non le trait de la mort, mais la piqûre d’un insecte qui chatouillait son sommeil; sa joue droite reposait sur un coussin.

GUIDÉRIUS.–En quel endroit?

ARVIRAGUS.–Par terre, ses bras ainsi entrelacés. J’ai cru qu’il dormait, et j’ai quitté mes souliers ferrés qui retentissaient trop sous mes pas.

GUIDÉRIUS.–En effet, sa mort n’est qu’un sommeil, et sa tombe sera un lit. Les fées viendront la visiter souvent, et jamais les vers n’oseront l’approcher.

ARVIRAGUS.–Tant que l’été durera, tant que je vivrai dans ces lieux, Fidèle, je parerai ton triste tombeau des plus belles fleurs. Jamais tu ne manqueras de primevères, elles ont la douce pâleur de ton visage; ni de la jacinthe, azurée comme tes veines; ni de la feuille de l’églantine, dont le parfum, sans lui faire tort, n’était pas plus doux que ton haleine; le rouge-gorge lui-même, dont le bec charitable fait affront à ces riches héritiers qui laissent leurs pères gisant sans monument, viendrait t’apporter ces fleurs, et lorsqu’il n’y a plus de fleurs, il protégerait tes restes contre le froid par un vêtement de mousse.

GUIDÉRIUS.–Cesse, mon frère, je te prie: et ne joue pas avec ce langage efféminé sur un sujet aussi sérieux. Ensevelissons-le, et ne différons plus, par admiration, d’acquitter une dette légitime.–Allons au tombeau.

ARVIRAGUS.–Dis-moi, où le placerons-nous?

GUIDÉRIUS.–A côté de notre bonne mère Euriphile.

ARVIRAGUS.–Oui, Polydore; et nous, quoique nos voix aient acquis un accent plus mâle, nous chanterons, en le conduisant à la terre, comme pour notre mère: répétons le même air, les mêmes paroles, et ne changeons que le nom d’Euriphile en celui de Fidèle.

GUIDÉRIUS.–Cadwal, je ne puis chanter; je pleurerai, et je répéterai les paroles avec toi; car des chants de douleur, qui ne sont pas d’accord, sont pires que des temples et des prêtres imposteurs.

ARVIRAGUS.–Eh bien! nous ne ferons que les réciter.

BÉLARIUS.–Les grandes douleurs, je le vois, guérissent les petites. Voilà Cloten entièrement oublié. Mes enfants, il était le fils d’une reine, et s’il est venu en ennemi, souvenez-vous qu’il en a été puni. Quoique le faible et le puissant pourrissent ensemble, et ne rendent que la même poussière, cependant le respect, cet ange du monde, établit une distance entre les grands et les petits. Notre ennemi était un prince. Comme ennemi vous lui avez ôté la vie; mais vous devez l’ensevelir comme il convient à un prince.

GUIDÉRIUS, à Bélarius.–Je vous prie, allez chercher son corps. Le corps de Thersite vaut celui d’Ajax, lorsque ni l’un ni l’autre ne sont en vie.

ARVIRAGUS, à Bélarius.–Si vous voulez l’aller chercher, pendant ce temps-là nous réciterons notre hymne. Mon frère, commence. (Bélarius sort.)

GUIDÉRIUS.–Cadwal, il faut que nous placions sa tête vers l’orient: mon père a des raisons pour cela.

ARVIRAGUS.–Il est vrai.

GUIDÉRIUS.–Allons, viens, emportons-le.

ARVIRAGUS.–A présent, commence.

CHANT FUNÈBRE.

GUIDÉRIUS.

Ne crains plus les ardeurs du soleil,

Ni les outrages de l’hiver furieux;

Tu as fini ta tâche dans la vie;

Tu as reçu ton salaire et regagné ta demeure.

Les jeunes garçons et les jeunes filles vêtues d’or

Doivent devenir poussière comme les ramoneurs.

ARVIRAGUS.

Ne crains plus le courroux des grands;

Tu es au delà de la portée du trait des tyrans.

Ne t’inquiète plus de manger ni de te vêtir.

Pour toi, le roseau est égal au chêne,

Et le sceptre, et la science, et la médecine,

Tout doit suivre et rentrer dans la poussière.

GUIDÉRIUS.

Ne crains plus l’éblouissant éclair,

ARVIRAGUS.

Ni le trait de la foudre redoutée.

GUIDÉRIUS.

Ne crains plus la calomnie et la censure téméraire.

ARVIRAGUS.

La joie et les larmes sont finies pour toi.

TOUS DEUX ENSEMBLE.

Tous les jeunes amants, oui, tous les amants

Subiront la même destinée que toi, et rentreront dans la poussière.

GUIDÉRIUS.

Que nul enchanteur ne te fasse de mal.

ARVIRAGUS.

Que nul maléfice ne t’approche dans ton asile.

GUIDÉRIUS.

Que les fantômes non ensevelis te respectent.

ARVIRAGUS.

Que rien de funeste n’approche de toi.

TOUS LES DEUX.

Goûte un paisible repos,

Et que ta tombe soit renommée.

(Bélarius revient, chargé du corps de Cloten.)

GUIDÉRIUS.–Nous avons fini les obsèques de Fidèle: venez, déposez-le.

BÉLARIUS.–Voici quelques fleurs: vers minuit nous en apporterons davantage; les herbes que baigne la froide rosée de la nuit sont plus propres à joncher les tombeaux.–Jetez ces fleurs sur leurs visages.–Vous étiez comme ces fleurs, vous qui êtes maintenant flétris: elles vont se faner comme vous, ces fleurs que nous jetons sur vous. Venez, allons-nous-en; mettons-nous à genoux à l’écart.–La terre qui les donna les a repris. Leurs plaisirs sont passés, et leurs peines aussi.

(Bélarius, Guidérius et Arviragus sortent.)

IMOGÈNE, se réveillant.–Oui, mon ami, je vais au havre de Milford; quel est le chemin?–Je vous remercie.–Par ce détour là-bas?–Je vous prie, y a-t-il loin encore?–Quoi! encore six milles! Que Dieu ait pitié de moi!–J’ai marché toute la nuit.–Allons, je vais me reposer ici et dormir. Mais doucement, point de compagnon de lit… (Elle voit le corps de Cloten.) Dieux et déesses! ces fleurs sont comme les plaisirs du monde; ce cadavre sanglant est le souci qu’ils cachent. J’espère que je rêve. Oui, dans mon sommeil, je m’imaginais être la gardienne d’une caverne, pour faire la cuisine à d’honnêtes créatures. Mais il n’en est rien; ce n’était qu’une ombre, une vaine image formée des vapeurs du cerveau. Nos yeux quelquefois sont, comme notre jugement, bien aveugles!–En vérité, je tremble toujours de peur; ah! s’il reste encore dans le ciel une goutte de pitié aussi petite que la prunelle d’un roitelet, redoutables dieux, une petite part pour moi!–Le songe est encore là; même à présent que je me réveille, il est autour de moi et comme en moi.–Mais je n’imagine point, je sens. Un homme sans tête! les habits de Posthumus! Je reconnais la forme de sa jambe; c’est sa main, son pied de Mercure, ses jarrets de Mars, ses muscles d’Hercule. Mais où est son visage de Jupiter?–Un meurtre dans le ciel!–Quoi! c’en est donc fait!–Pisanio, que toutes les malédictions dont Hécube en délire chargea les Grecs, et les miennes par-dessus le marché, fondent sur ta tête! C’est toi, oui, c’est toi, qui, avec Cloten, ce démon effréné, as égorgé ici mon époux!–Qu’écrire et lire soient désormais une trahison! Le maudit Pisanio avec ses lettres supposées,–le maudit Pisanio,–il a abattu le haut du grand mât de ce vaisseau le plus noble du monde! O Posthumus! Hélas! où est ta tête? où est-elle? Hélas! qu’est-ce donc? Pisanio pouvait aussi bien te percer le coeur et te laisser la tête. Mais, Pisanio, comment as-tu pu?…–Ah! c’est lui avec Cloten. La scélératesse et la cupidité ont commis ce forfait… Oh! le crime est évident, évident! Ce breuvage qu’il me donna, en me le vantant comme un cordial salutaire, n’ai-je pas éprouvé qu’il est meurtrier pour les sens? Cela confirme mes soupçons; oui, c’est l’oeuvre de Pisanio et de Cloten. Oh! laisse, laisse-moi rougir dans ton sang mon pâle visage, afin que nous paraissions plus affreux à ceux qui pourront nous trouver. O mon seigneur, mon seigneur!

(Elle retombe évanouie à côté du corps.)

(Lucius s’avance, entouré d’officiers romains, un devin l’accompagne.)

UN CAPITAINE.–Oui, les légions cantonnées dans les Gaules ont sur tes ordres passé la mer; elles t’attendent ici avec tes vaisseaux au havre de Milford; elles sont ici prêtes à agir.

LUCIUS.–Mais que mande-t-on de Rome?

L’OFFICIER.–Que le sénat a enrôlé la noblesse d’Italie et des frontières, volontaires courageux qui promettent de généreux services; ils viennent sous la conduite du vaillant Iachimo, le frère du prince de Sienne.

LUCIUS.–Quand les attendez-vous?

L’OFFICIER.–Au premier vent favorable.

LUCIUS.–Cette ardeur nous promet de belles espérances; ordonnez la revue des forces que nous avons ici, et chargez les officiers d’y veiller.–Eh bien! seigneur, qu’avez-vous rêvé dernièrement sur l’entreprise de cette guerre?

LE DEVIN.–La nuit dernière, les dieux eux-mêmes m’ont envoyé une vision; j’avais jeûné et prié pour obtenir leurs lumières. J’ai vu l’oiseau de Jupiter, l’aigle romaine, volant de l’orageux midi vers cette partie de l’occident, se perdre dans les rayons du soleil; ce songe, si mes péchés ne troublent pas ma prescience, annonce le succès de l’armée romaine.

LUCIUS.–Ayez souvent de pareils songes, et qu’ils ne soient jamais trompeurs.–Arrêtez; ah! quel est ce tronc sans tête? Les ruines annoncent que l’édifice était beau naguère. Quoi! un page aussi, ou mort, ou assoupi sur ce corps! Mais il est mort plutôt, car la nature a horreur de partager la couche d’un défunt et de dormir près d’un mort. Voyons le visage de ce jeune homme.

L’OFFICIER, qui s’approche et le considère.–Il est vivant, seigneur.

LUCIUS.–Il va donc nous éclairer sur ce cadavre.–Jeune homme, instruis-nous de ton sort; il me semble qu’il est de nature à exciter la curiosité. Quel est ce corps dont tu fais ton oreiller sanglant? Qui est celui qui, autrement que ne le voulait la noble nature, a défiguré ce bel ouvrage? Quel intérêt as-tu dans ce triste désastre? Dis, comment est-il arrivé,–qui est-ce? Toi-même, qui es-tu?

IMOGÈNE.–Je ne suis rien,–ou du moins mieux vaudrait pour moi ne rien être… Celui-ci était mon maître, un digne et vaillant Breton, massacré ici par les montagnards. Hélas! il n’y a plus de pareils maîtres. Je puis errer de l’orient au couchant, implorer du service, essayer de plusieurs maîtres, les trouver bons, les servir fidèlement, et n’en retrouver jamais un pareil.

LUCIUS.–Hélas! bon jeune homme, tes plaintes m’émeuvent autant que la vue de ton maître tout sanglant. Dis-moi son nom, mon ami.

IMOGÈNE.–Richard du Champ. (A part.) Si je fais un mensonge, sans qu’il nuise à personne; j’espère que les dieux qui m’entendent me le pardonneront. (A Lucius.) Vous demandez, seigneur…

LUCIUS.–Ton nom!

IMOGÈNE.–Fidèle.

LUCIUS.–Tu prouves que tu mérites ce nom qui s’accorde bien avec ta fidélité, qui convient également à ton nom. Veux-tu courir ta chance auprès de moi? je ne te dis pas que tu retrouves un aussi bon maître, mais sois sûr de n’être pas moins chéri. Des lettres de l’empereur, qu’il m’enverrait par un consul, ne te recommanderaient pas mieux auprès de moi que ton propre mérite; viens avec moi.

IMOGÈNE.–Je vous suivrai, seigneur. Mais auparavant, si les dieux le permettent, je veux dérober mon maître aux mouches, et le cacher dans la terre aussi avant que pourront creuser ces faibles instruments. Laissez-moi couvrir son tombeau d’herbes et de feuilles sauvages, prononcer sur lui prières sur prières, comme je pourrai les dire… et les répéter deux fois; laissez-moi gémir et pleurer, et après avoir ainsi quitté son service, je vous suivrai, si vous daignez vous charger de moi.

LUCIUS.–Oui, bon jeune homme; et je serai plutôt ton père que ton maître.–Mes amis, cet enfant nous a enseigné les devoirs de l’homme. Cherchons ici le gazon le plus beau et le plus émaillé de marguerites que nous pourrons, et creusons un tombeau avec nos piques et nos pertuisanes; allons, soulevez-le dans vos bras. Jeune homme, c’est toi qui le recommandes à nos soins, il sera enterré comme des soldats le peuvent faire; console-toi, essuie tes pleurs. Il est des chutes qui nous servent à relever plus heureux.

(Ils sortent; Imogène les suit tristement.)

 

SCÈNE IV

Appartement dans le palais de Cymbeline.

CYMBELINE, SEIGNEURS et PISANIO.

 

CYMBELINE.–Retournez, et revenez m’informer de l’état de la reine. Une fièvre allumée par l’absence de son fils, un délire qui met sa vie en danger! Ciel, comme tu me frappes cruellement d’un seul coup! Imogène, ma plus grande consolation, est partie; la reine est dans son lit, dans un état désespéré, et cela au moment où des guerres redoutables me menacent! Son fils, qui me serait à présent si nécessaire, parti aussi! Tant de coups m’accablent, et me laissent sans espoir… (A Pisanio) Mais toi, misérable, qui dois être instruit de l’évasion de ma fille, et qui feins l’ignorance, nous t’arracherons ton secret par de cruelles tortures.

PISANIO.–Seigneur, ma vie est à vous, je l’abandonne humblement à votre bon plaisir: mais, pour ma maîtresse, je ne sais rien du lieu qu’elle habite, ni pourquoi elle est partie, ni quand elle se propose de revenir. Je conjure Votre Majesté de me tenir pour son loyal serviteur.

PREMIER SEIGNEUR.–Mon bon seigneur, le jour même qu’elle disparut, cet homme était ici: j’ose répondre qu’il dit vrai, et qu’il s’acquittera fidèlement de tous les devoirs de l’obéissance. Pour Cloten, on ne manque point d’activité dans sa recherche, et sans doute on parviendra à le découvrir.

CYMBELINE.–Le moment est difficile, je veux bien te laisser en paix pour un temps, mais mes soupçons subsistent.

PREMIER SEIGNEUR.–Sous le bon plaisir de Votre Majesté, les légions romaines, toutes tirées des Gaules, ont abordé sur vos côtes avec un renfort de nobles Romains envoyés par le sénat.

CYMBELINE.–Que j’aurais besoin maintenant des conseils de mon fils et de la reine! Je suis accablé par les affaires.

PREMIER SEIGNEUR.–Mon bon seigneur, les forces que vous avez sur pied sont en état de faire tête à toutes celles dont je vous parle: s’il en vient davantage, vous êtes prêt à leur résister; il ne reste plus qu’à mettre en mouvement toutes ces forces, qui brûlent du désir de marcher.

CYMBELINE.–Je vous remercie… Rentrons, et faisons face aux circonstances qui se présentent. Je ne crains point les coups de l’Italie; mais je déplore les malheurs arrivés ici.–Retirons-nous.

(Ils sortent.)

PISANIO, seul.–Point de lettre de mon maître depuis que je lui ai mandé qu’Imogène avait été immolée; c’est étrange: aucunes nouvelles de ma maîtresse qui m’avait promis de m’en donner souvent; je ne sais pas davantage ce qu’est devenu Cloten: une perplexité générale m’environne. Cependant le ciel agira. Là où je suis perfide, c’est par honnêteté; je suis fidèle en n’étant pas fidèle; la guerre présente fera voir aux yeux du roi même que j’aime mon pays, ou bien j’y périrai. Laissons au temps le soin d’éclaircir tous les autres doutes. La fortune conduit au port certains vaisseaux qui n’ont pas de pilote.

(Il sort.)

 

SCÈNE V

Devant la caverne.

BÉLARIUS, GUIDÉRIUS et ARVIRAGUS paraissent.

 

GUIDÉRIUS.–Le bruit retentit autour de nous.

BÉLARIUS.–Fuyons-le.

ARVIRAGUS.–Quel plaisir, seigneur, trouvons-nous dans la vie, pour l’enfermer loin de l’action et des aventures?

GUIDÉRIUS.–Oui, et d’ailleurs quel est notre espoir en nous cachant? Si nous prenons ce parti, les Romains doivent ou nous tuer comme Bretons, ou nous adopter d’abord comme d’ingrats et lâches déserteurs tout le temps qu’ils auront besoin de nous, et nous égorger après.

BÉLARIUS.–Mes fils, nous monterons plus haut sur les montagnes, et là nous serons en sûreté. Le parti du roi nous est interdit. La mort trop récente de Cloten, la nouveauté de nos visages inconnus qui n’auraient point paru dans la revue des troupes, pourraient nous obliger à rendre compte du lieu où nous avons vécu; on nous arracherait l’aveu de ce que nous avons fait, et on y répondrait par une mort prolongée par la torture.

GUIDÉRIUS.–Ce sont là des craintes, seigneur, qui, dans un temps comme celui-ci, ne sont pas dignes de vous, et qui ne nous satisfont pas.

ARVIRAGUS.–Est-il vraisemblable que les Bretons, lorsqu’ils entendront le hennissement des chevaux romains, qu’ils verront de si près les feux de leur camp, les yeux et les oreilles occupés de soins aussi importants, aillent perdre le temps à nous examiner, pour savoir d’où nous venons?

BÉLARIUS.–Oh! je suis connu de bien des gens dans l’armée. Tant d’années écoulées depuis que je n’avais vu Cloten, si jeune alors, n’ont pas, vous le voyez, effacé ses traits de ma mémoire.–Et d’ailleurs le roi n’a pas mérité mon service ni votre amour. Mon exil vous a privés d’éducation, vous a condamnés à cette vie dure sans nul espoir de jouir des douceurs promises par votre berceau, esclaves dévoués au hâle brûlant des étés, et à l’âpre froidure des hivers.

GUIDÉRIUS.–Plutôt cesser de vivre que de vivre ainsi: de grâce, seigneur, allons à l’armée: mon frère et moi, nous ne sommes pas connus. Et vous, qui maintenant êtes si loin de la pensée des hommes, et si changé par l’âge, il est impossible qu’on vous soupçonne.

ARVIRAGUS.–Par ce soleil qui brille, j’y vais. Quelle honte pour moi de n’avoir jamais vu d’homme mourir! A peine ai-je vu d’autre sang couler que celui des biches timides, ou des daims, ou des chèvres effrénées; jamais je n’ai monté de cheval, qu’un seul, qui n’avait point de fer sous ses pieds, et qui ne connut de cavalier que moi, sans aiguillon pour presser ses flancs. J’ai honte de regarder ce soleil auguste, et de jouir du bienfait de ses rayons en restant si longtemps un malheureux ignoré.

GUIDÉRIUS.–Par le ciel, j’y vais aussi. Seigneur, si vous voulez me bénir et me permettre de vous quitter, je prendrai plus de soin de ma vie; si vous n’y consentez pas, alors que l’épée des Romains fasse tomber sur ma tête le sort qui m’est dû!

ARVIRAGUS.–Je dis de même, amen!

BÉLARIUS.–Puisque vous faites si peu de cas de vos jours, moi, je n’ai point de raison de réserver pour d’autres soucis une vie déjà sur le déclin. Jeunes gens, préparez-vous. Si votre destinée est de mourir dans les guerres de votre patrie, mes enfants, mon lit y est aussi, et je m’étendrai là. Marchez devant, marchez devant: le temps me paraît long. (A part.) Leur sang indigné brûle de se répandre, et de montrer qu’ils sont nés princes.

(Ils sortent.)

FIN DU QUATRIÈME ACTE.

ACTE CINQUIÈME

 

SCÈNE I

Une grande plaine qui sépare le camp des Romains du camp des Bretons.

POSTHUMUS entre, un mouchoir sanglant à la main.

 

POSTHUMUS.–Oui, tissu sanglant, je te conserverai; car c’est moi qui ai souhaité de te voir teint de cette couleur. Vous, époux, si vous suiviez tous mon exemple, combien égorgeraient, pour une petite déviation du bon chemin, des femmes qui valent bien mieux qu’eux? Oh! Pisanio! un bon serviteur n’exécute pas tous les ordres de son maître: il n’est obligé d’obéir qu’à ceux qui sont justes.–Dieux! si vous m’aviez puni de mes fautes, je n’aurais pas vécu pour commander ce crime. Vous eussiez alors conservé la noble Imogène pour qu’elle pût se repentir, et vous m’auriez frappé, moi, malheureux, bien plus digne qu’elle de votre vengeance. Mais, hélas! il est des êtres que vous enlevez d’ici pour de légères faiblesses; c’est par amour et pour leur éviter de nouvelles chutes, tandis que vous permettez à d’autres d’entasser crime sur crime, toujours de plus en plus noirs, et vous les rendez ensuite odieux à eux-mêmes, pour le bien de leurs âmes. Mais Imogène est à vous. Accomplissez vos décrets, et accordez-moi le bonheur de m’y soumettre.–Je suis entraîné dans ce camp au milieu de la noblesse italienne, pour combattre contre le royaume de ma princesse. Bretagne, j’ai tué ta maîtresse, je ne te porterai pas d’autres coups. Écoutez donc avec patience, bons dieux, mon dessein. Je veux me dépouiller de ces habits italiens, et me vêtir comme un paysan anglais: c’est ainsi que je vais combattre contre le parti avec lequel je suis venu. Ainsi je veux mourir pour toi, Imogène, pour toi dont le souvenir, chaque fois que je respire, me rend la vie une mort: ainsi, inconnu, objet de pitié plutôt que de haine, j’affronterai les dangers en face. Je veux montrer aux hommes plus de valeur que mes habits n’en promettront. Dieux! rassemblez en moi toute la force des Léonati pour faire honte aux usages du monde, je veux être le premier à mettre à la mode plus de mérite à l’intérieur et moins à l’extérieur; je veux être le premier à être plus grand par mon courage que par mes vêtements.

(Il sort.)

 

SCÈNE II

Même lieu.

LUCIUS et IACHIMO, d’un côté, s’avancent à la tête de l’armée romaine; l’armée anglaise se présente de l’autre pour leur disputer le passage. POSTHUMUS paraît le dernier, à la suite des Bretons, vêtu comme un pauvre soldat.

(Fanfares guerrières. Les deux armées défilent et s’éloignent. Une escarmouche s’engage. Iachimo et Posthumus reparaissent: celui-ci est vainqueur; il désarme Iachimo et le laisse.)

 

IACHIMO.–Le poids du crime qui pèse sur ma conscience m’ôte le courage. J’ai calomnié une dame, la princesse de ce pays; l’air que j’y respire la venge en m’ôtant les forces: autrement ce vil serf, le rebut de la nature, m’aurait-il vaincu dans mon propre métier? Les honneurs et la chevalerie, quand on les porte comme moi, ne sont plus que des titres d’infamie. Bretagne, si tes nobles l’emportent autant sur ce vilain que lui remporte sur nos grands seigneurs, voici quelle est la différence: à peine sommes-nous des hommes, et vous êtes des dieux.

(Il s’éloigne. La bataille continue, les Bretons fuient, Cymbeline est pris; alors Bélarius, Guidérius, Arviragus accourent pour le délivrer.)

BÉLARIUS, à haute voix.–Halte! halte! Nous avons l’avantage du terrain… Le défilé est gardé: qui nous force à fuir, lâche peur?

GUIDÉRIUS, ARVIRAGUS, ensemble.–Halte! halte! et combattons.

(Posthumus reparaît et seconde les Anglais; ils délivrent Cymbeline et l’emmènent.)

(Rentre Lucius; Imogène et Iachimo le suivent.)

LUCIUS, à Imogène.–Fuis, jeune homme, quitte le champ de bataille, et sauve-toi. Les amis tuent les amis: et le désordre est tel, que la guerre semble avoir un bandeau sur les yeux.

IACHIMO.–C’est un renfort de troupes fraîches.

LUCIUS.–Cette journée a étrangement changé de face: hâtons-nous d’amener du secours, ou cédons.

(Ils sortent.)

 

SCÈNE III

Un autre côté du champ de bataille.

POSTHUMUS entre avec UN SEIGNEUR anglais.

 

LE SEIGNEUR.–Venez-vous de l’endroit où l’on a tenu ferme?

POSTHUMUS.–Oui, j’en viens; mais, vous, à ce qu’il me semble, vous étiez au nombre des fuyards.

LE SEIGNEUR.–Il est vrai.

POSTHUMUS.–On ne peut vous blâmer, seigneur; car tout était perdu si le ciel n’eût combattu pour nous. Le roi lui-même abandonné de ses deux ailes, l’armée rompue, et ne montrant plus de toutes parts que le dos des Bretons, tous fuyant par un étroit défilé; l’ennemi fier de sa victoire, tirant la langue tant il était las de carnage, avait plus d’ouvrage à faire que de bras pour l’accomplir; il frappait les uns à mort, blessait légèrement les autres; le reste tombait uniquement de peur, en sorte que ce passage étroit a été bientôt comblé de morts, tous frappés par derrière; ou de lâches qui cherchaient encore à prolonger leur honte avec la vie.

LE SEIGNEUR.–Où était ce défilé?

POSTHUMUS.–Tout près du champ de bataille, creusé et bordé de murailles de gazon; avantages dont a profité un vieux soldat, un brave homme, j’en réponds, et qui, en rendant ce service à son pays, a bien mérité les longues années qu’annonce sa barbe blanche. Suivi de deux jeunes gens, plus faits en apparence pour des danses rustiques que pour un pareil carnage, avec des visages qu’on eût dit conservés sous le masque, bien plus frais que ceux que la pudeur ou la crainte du hâle tient couverts, il protège le passage en criant aux fuyards: «Les cerfs de notre Bretagne meurent en fuyant, et non pas nos hommes; tombez dans les ténèbres, lâches qui reculez… Arrêtez…, ou nous serons pour vous des Romains qui vous donneront le trépas des bêtes fauves, que vous fuyez comme elles: vous êtes sauvés si vous voulez seulement vous retourner et regarder en face l’ennemi. Arrêtez, arrêtez.» Ces trois hommes, aussi fermes que trois mille;–(ils les valaient en action, car trois combattants de front valent une armée, dans un défilé qui empêche les autres d’agir), avec ce seul mot: Arrêtez, arrêtez; secondés par l’avantage du lieu, plus encore par le charme de leur noble courage, qui était capable de changer les fuseaux en lances, ils ont ramené la couleur sur tous ces pâles visages. Les uns ranimés par la honte, les autres par le courage, et ceux que l’exemple seul avait changés en lâches (oh! c’est à la guerre le crime irrémissible chez les premiers qui commencent), tous se mettent à mesurer des yeux l’espace qu’ils ont parcouru, et à rugir comme des lions sous les piques des chasseurs. De ce moment le vainqueur cesse de poursuivre, et se retire; bientôt après il est en déroute, et soudain une épaisse confusion. Alors les Romains fuient comme des poulets, par le même chemin où ils fondaient d’abord comme des aigles sur leur proie. Ils repassent en esclaves sur les pas qu’ils avaient faits en vainqueurs. En ce moment nos lâches nous servent, comme servent au voyageur les restes de ses provisions à la fin d’un long voyage. Trouvant ouverte la porte de derrière des coeurs sans défense, ô ciel! comme ils blessent encore des hommes déjà morts, ou achèvent les mourants! Quelques-uns même tuent leurs amis entraînés dans le premier flot des fugitifs; de dix hommes qu’auparavant un seul Romain faisait fuir, chacun maintenant immole vingt Romains; et ceux qu’on aurait vus le moment d’auparavant mourir sans résistance sont devenus tout à coup la terreur du champ de bataille.

LE SEIGNEUR.–C’est un étrange hasard. Un étroit défilé! Un vieillard et deux enfants!

POSTHUMUS.–Ne vous en étonnez pas, vous… vous êtes fait pour vous étonner des actions que vous apprenez, bien plus que pour en faire; voulez-vous rimer là-dessus et en faire une plaisanterie, voilà des rimes:

/* Deux enfants, un vieillard quasiment en enfance, Dans un chemin étroit sauvèrent les Anglais. De l’insolent Romain, abattant la puissance… */

LE SEIGNEUR.–Oh! ne vous fâchez pas, l’ami.

POSTHUMUS.–Que voulez-vous dire?

Vous n’osez pas braver votre ennemi,

Et vous voulez de moi faire un ami?

Allons, je sais bien que si vous suivez votre penchant, vous fuirez bientôt aussi mon amitié. Vous m’avez mis en train de rimer.

LE SEIGNEUR.–Vous êtes en colère, adieu.

(Il sort.)

POSTHUMUS.–Et le voilà encore en course!–Est-ce là un noble? Oh! noble lâcheté! Être sur le champ de bataille et me demander, à moi des nouvelles! Combien de ces grands auraient aujourd’hui donné leurs titres pour sauver leurs carcasses! Combien ont confié leur salut à leurs talons, qui pourtant sont morts! Et moi, préservé par mes maux comme par un charme20, je n’ai pu trouver la mort où je l’entendais gémir, ni la sentir là ou elle frappait. Il est bien étrange que ce monstre horrible se cache dans les coupes fraîches, dans les lits de duvet, dans les douces paroles, et qu’il y trouve plus de ministres que parmi nous qui tenons ses poignards à la guerre! Eh bien! je saurai la rencontrer; maintenant, je ne suis plus Anglais, je redeviens un ami des Romains et me range du parti que j’avais suivi d’abord. Je ne veux plus combattre, je me livre au premier lâche qui osera me toucher l’épaule.–Le carnage qu’ont fait ici les Romains a été grand: la vengeance des Bretons doit l’être aussi. Pour moi, ma vie est ma rançon; je suis venu l’offrir à l’un et l’autre parti. Je ne peux plus ni la garder ni la porter plus longtemps: je veux la finir par quelque moyen que ce soit, et mourir pour Imogène.

Note 20: Allusions aux charmes qui rendaient invulnérables dans les combats.]

(Deux officiers bretons paraissent avec des soldats.)

PREMIER OFFICIER.–Le grand Jupiter soit loué! Lucius est pris. On croit que ce vieillard et ses deux enfants étaient des anges.

SECOND OFFICIER.–Il y en avait un quatrième qui, sous un habit grossier, a regardé avec eux l’ennemi en face.

PREMIER OFFICIER.–C’est ce qu’on dit, et l’on ne peut découvrir aucun d’eux.–Arrêtez: qui va là?

POSTHUMUS.–Un Romain… qu’on ne verrait point languissant ici, si d’autres l’avaient secondé.

SECOND OFFICIER.–Saisissez-le; c’est un chien! Il ne retournera pas une seule de leurs jambes à Rome pour dire quels corbeaux les ont becquetées.–Il se vante de son service, comme s’il était un personnage de marque; qu’on le mène devant le roi.

(Cymbeline s’avance, suivi de Bélarius, Guidérius, Arviragus, Pisanio. Des soldats conduisent des prisonniers romains. Les deux officiers présentent Posthumus à Cymbeline qui, d’un signe, donne ordre de le remettre à des geôliers, et sort ainsi que tous les autres21.)

Note 21: C’est le seul exemple de scène muette qu’on trouve dans Shakspeare; peut-être n’est-ce ici qu’une tradition d’acteurs.

 

SCÈNE IV

L’intérieur d’une prison.

POSTHUMUS entre deux GEOLIERS qui le conduisent.

 

PREMIER GEOLIER.–On ne vous volera pas maintenant, car vous avez sur vous des cadenas; ainsi, paissez, selon que vous trouverez ici pâture.

SECOND GEOLIER.–Oui, ou de l’appétit.

(Ils sortent.)

POSTHUMUS.–Captivité, tu es la bienvenue! car tu es, je l’espère, le chemin de la liberté… Je suis même plus heureux que celui qui a la goutte, puisqu’il aimerait mieux gémir éternellement que d’être guéri par la mort, le médecin infaillible! c’est elle qui est la clef qui doit m’ouvrir ces serrures… Oh! ma conscience! tu portes des fers plus pesants que ceux de mes jambes et de mes bras. Vous, dieux pleins de bonté, accordez-moi le repentir, instrument qui pourrait ouvrir ces verrous, et alors je suis libre à jamais.–Mais suffit-il d’être repentant? C’est ainsi que les enfants apaisent leurs pères terrestres, et les dieux ont plus de clémence que les hommes. Pour me repentir, je ne puis être mieux qu’ici dans ces fers que j’ai désirés plutôt que subis par force.–Pour acquitter ma dette, je me dépouille de ma liberté; c’est mon plus grand bien; n’exigez pas de moi au delà de ce que je possède. Je sais que vous êtes plus pitoyables que les misérables hommes, qui souvent ne prennent à leurs débiteurs obérés qu’un tiers de leur bien, un sixième ou un dixième, et les laissent prospérer de nouveau avec la part dont ils leur font remise: ce n’est pas là mon désir. Pour la vie de ma chère Imogène, prenez la mienne. Elle n’est pas aussi précieuse, mais c’est toujours une vie qui porte votre sceau. Les hommes entre eux ne pèsent pas chaque pièce de monnaie. Si les miennes sont légères de poids, acceptez-les pour l’empreinte, vous surtout à qui elles appartiennent. Ainsi, puissances célestes, si vous l’agréez, prenez ma vie; annulez ma dette. O Imogène! je veux te parler dans le silence.

(Il s’endort.)

(Une musique se fait entendre. Songe visible de Posthumus22. Sicilius Léonatus, père de Posthumus, apparaît sous la forme d’un vieillard, vêtu en guerrier. Il tient par la main une matrone âgée, son épouse, mère de Posthumus. La musique reprend; alors paraissent les deux Léonati, frères de Posthumus, portant les blessures dont ils périrent à la guerre; ils font cercle autour de Posthumus endormi.)

Note 22: La vision et la prophétie sont regardées universellement comme une addition étrangère.

SICILIUS.–Cesse, maître du tonnerre, de faire éclater ton courroux sur les insectes mortels.

Querelle Mars ou réprimande Junon, qui compte tes adultères et s’en venge.

Mon malheureux fils n’a-t-il pas toujours fait le bien, lui dont je n’ai jamais vu le visage?

Je quittai la vie lorsqu’il reposait dans le sein de sa mère, attendant le terme de la nature.

Jupiter, si tu es, comme le disent les hommes, le père des orphelins, tu aurais bien dû être le sien, et le défendre contre les maux qui affligent ta terre.

LA MÈRE.–Lucine ne m’a point prêté son secours: elle m’a enlevée au milieu de mes douleurs, et Posthumus, arraché de mes entrailles, est venu en pleurant au milieu de ses ennemis. Objet digne de pitié!

SICILIUS.–La puissante nature l’a si bien formé sur le beau modèle de ses ancêtres que, digne héritier du fameux Sicilius, il a mérité les louanges de l’univers.

UN FRÈRE.–Quand il eut atteint sa maturité, quel autre, dans la Bretagne, eût pu soutenir le parallèle avec lui, et quel autre eût pu se montrer son rival aux yeux d’Imogène, qui savait, mieux que personne, apprécier son mérite?

LA MÈRE.–Pourquoi le sort s’est-il joué de lui, en le mariant, pour l’exiler, le précipiter du siège des Léonatis, et l’arracher des bras de sa chère épouse, de la douce Imogène?

SICILIUS.–Pourquoi as-tu souffert qu’un Iachimo, un misérable d’Italie infectât sa tête et son noble coeur d’une jalousie sans fondement, et que mon fils devînt le jouet des mépris de ce scélérat?

SECOND FRÈRE.–C’est pour cela que nous avons quitté nos paisibles demeures, nos parents et nous, qui, en combattant pour notre patrie, avons péri en braves pour soutenir avec honneur notre fidélité et les droits de Ténantius.

PREMIER FRÈRE.–Posthumus a montré la même bravoure pour Cymbeline. Jupiter, roi des dieux, pourquoi donc as-tu voulu que les récompenses qui étaient dues à ses services se changeassent toutes en douleurs?

SICILIUS.–Ouvre tes fenêtres de cristal, jette un regard sur nous, cesse d’exercer ton injuste pouvoir sur une vaillante race.

LA MÈRE.–Jupiter, puisque notre fils est vertueux, mets un terme à ses infortunes.

SICILIUS.–Du haut de ton palais de marbre, regarde, aide-nous, ou nous, pauvres ombres, nous en appellerons au conseil éclatant des autres dieux contre ta divinité.

SECOND FRÈRE.–Secours-nous, Jupiter, ou nous appellerons de tes décrets, et nous nous soustrairons à ta justice.

(Tout à coup, au milieu du tonnerre et des éclairs, Jupiter descend assis sur son aigle et lançant la foudre. Les ombres tombent à genoux.)

JUPITER.–Faibles esprits des régions souterraines, cessez d’offenser nos oreilles de vos plaintes: silence! Quoi, fantômes, vous osez accuser le dieu du tonnerre, dont la foudre lancée des cieux soumet, vous le savez, la terre révoltée? Pauvres ombres de l’Élysée, quittez ces lieux et retournez goûter le repos sur vos lits de fleurs qui ne se flétrissent jamais, ne vous affligez point des maux qui arrivent aux mortels: ce soin ne vous regarde pas, il nous appartient, vous le savez. J’afflige l’homme que je chéris le plus, je diffère mes bienfaits pour les rendre plus précieux à ses yeux. Soyez tranquilles, notre divine puissance relèvera votre fils abattu, ses joies vont grandir, ses épreuves sont finies.

Notre étoile souveraine a présidé à sa naissance, et c’est dans notre temple qu’il s’est marié; levez-vous et évanouissez-vous. Il sera l’époux de la princesse Imogène; et ses infortunes augmenteront son bonheur. (Il fait un signe de tête et laisse tomber une tablette d’or.) Placez sur son sein ces tablettes où sont renfermés nos décrets et ses destins.

Disparaissez. Cessez les clameurs de votre impatience, si vous ne voulez irriter la mienne.–Aigle, remonte dans mon palais de cristal.

(Jupiter remonte dans les cieux.)

SICILIUS.–Il est descendu avec son tonnerre: son haleine céleste exhalait une odeur sulfureuse. L’aigle sacré s’abaissait, comme s’il voulait se poser sur nous. L’ascension du dieu remplissait l’air d’un parfum plus doux que celui de nos plaines bienheureuses. Son royal oiseau agitait son aile immortelle et fermait son bec, signe que son dieu était satisfait.

TOUS ENSEMBLE.–Nous te rendons grâce, ô Jupiter.

SICILIUS.–Le palais de marbre se ferme: il est entré sous ses voûtes radieuses; retirons-nous, et, pour être heureux, exécutons avec soin ses ordres augustes.

(Posthumus s’éveille.–La vision s’évanouit.)

POSTHUMUS.–Sommeil, tu as été un grand-père pour moi, tu m’as engendré un père, tu m’as créé une mère et deux frères. Mais, ô vains prestiges, ils sont partis! Ils sont évanouis aussitôt après leur naissance, et voilà que je me réveille.–Les pauvres infortunés qui s’appuient sur la faveur des grands rêvent comme j’ai fait: ils s’éveillent et ne trouvent rien.–Mais, hélas! je m’égare: il en est qui, sans rêver à la fortune et sans la mériter, se voient pourtant accablés de ses faveurs: c’est ce qui m’arrive, à moi; je me vois favorisé de ce songe doré sans savoir pourquoi. Quels génies hantent ces lieux?–Un livre, et d’un prix rare! (Il s’en saisit.) Ah! ne sois pas, comme dans notre monde capricieux, un vêtement plus riche que ce qu’il couvre. Ne ressemble pas à nos courtisans et tiens tes promesses. (Il l’ouvre et lit.) «Quand un lionceau, à lui-même inconnu, trouvera, sans la chercher, une créature légère comme l’air et sera reçu dans ses bras; lorsque les rameaux d’un cèdre auguste, coupés et morts pendant plusieurs années, renaîtront pour se réunir au vieux tronc, et pousseront avec vigueur, alors Posthumus trouvera la fin de sa misère, et la Bretagne heureuse fleurira dans la paix et l’abondance.»

C’est encore un rêve ou de ces paroles vaines que prononce la langue de la folie, sans que le cerveau y ait part: c’est l’un ou l’autre, ou ce n’est rien. Des mots vides de sens, et que la raison ne peut deviner.–C’est à quoi ressemble le mouvement de ma vie; conservons ce livre, ne fût-ce que par sympathie.

(Le geôlier entre.)

LE GEOLIER.–Allons, prisonnier, êtes-vous prêt à mourir?

POSTHUMUS.–Trop cuit, plutôt. Il y a longtemps que je suis prêt.

LE GEOLIER.–Un gibet est le mot, mon cher: si vous êtes prêt pour cela, vous êtes cuit à point.

POSTHUMUS.–Si je puis être un bon repas pour les spectateurs, le plat aura payé le coup.

LE GEOLIER.–C’est là un compte qui vous coûte cher, l’ami; mais il y a une consolation, c’est que vous n’aurez plus de dettes à payer, plus d’écots de taverne, et ces lieux, s’ils servent d’abord à vous mettre en joie, vous attristent souvent au départ; vous y entrez faible de besoin, vous en sortez chancelant d’avoir trop bu; vous êtes fâché d’avoir trop payé, et fâché d’avoir trop reçu; la bourse et le cerveau sont tous deux vides; le cerveau trop pesant à force d’être léger, et la bourse trop légère parce qu’on l’a soulagée de son poids. Oh! vous allez être délivré de toutes ces contradictions. La charité d’une corde de deux sous vous acquitte mille dettes en un tour de main. Vous n’aurez plus d’autre livre de compte: c’est une décharge du passé, du présent et de l’avenir, votre tête servira de plume, de registre et de jetons, et votre quittance est au bout.

POSTHUMUS.–Je suis plus joyeux de mourir que tu ne l’es de vivre.

LE GEOLIER.–En effet, seigneur, celui qui dort ne sent pas le mal de dents; mais un homme qui doit dormir de votre sommeil changerait volontiers de place, j’imagine, avec le bourreau chargé de le mettre au lit; il changerait même de place avec son valet. Car, voyez-vous, mon cher, vous ne savez pas le chemin que vous allez prendre.

POSTHUMUS.–Je le sais, oui, je le sais, l’ami.

LE GEOLIER.–Votre mort a donc des yeux dans la tête? je n’en ai jamais vu dans son portrait. Ou quelqu’un qui prétend savoir le chemin doit se charger de vous conduire, ou vous vous vantez de connaître une route que, j’en suis sûr, vous ignorez; ou bien, vous vous hasardez à l’aventure, à vos risques et périls; et ce que vous aurez mis de temps à arriver au terme de votre voyage, je pense bien que vous ne reviendrez pas le dire.

POSTHUMUS.–Je te dis, mon garçon, que pour se guider dans la route que je vais faire, personne ne manque d’yeux que ceux qui les ferment et refusent de s’en servir.

LE GEOLIER.–Quelle plaisanterie! qu’un homme ait l’usage de ses yeux pour voir un chemin qui les aveugle! car je suis sûr que le gibet mène droit à les fermer.

(Entre un messager.)

LE MESSAGER, au geôlier.–Ote-lui ces fers: conduis ton prisonnier devant le roi.

POSTHUMUS.–Tu m’apportes d’heureuses nouvelles: tu m’appelles à la liberté.

LE GEOLIER.–Je serai donc pendu, moi?

POSTHUMUS.–Tu seras plus libre alors que ne l’est un geôlier: il n’est point de fers pour les morts.

(Posthumus et le messager sortent.)

LE GEOLIER.–A moins de trouver un homme qui veuille épouser une potence et engendrer des petits gibets, je n’ai jamais vu un prisonnier avoir plus de penchant pour elle. Cependant, sur mon honneur, j’en ai vu de plus scélérats qui tenaient fort à la vie, tout Romain qu’il est; mais il y en a bien aussi quelques-uns d’eux qui meurent malgré eux; j’en ferais bien de même, si j’étais Romain. Je voudrais que nous n’eussions tous qu’une même idée, et une bonne idée. Oh! ce serait la désolation des geôliers et des gibets: je parle là contre mon intérêt présent; mais mon souhait comporte aussi mon avantage.

 

SCÈNE V

La tente de Cymbeline.

CYMBELINE, BÉLARIUS, GUIDÉRIUS, ARVIRAGUS,
PISANIO, SEIGNEURS anglais, OFFICIERS et SERVITEURS.

 

CYMBELINE.–Restez à mes côtés, vous que les dieux ont fait les sauveurs de mon trône. Mon coeur est affligé que ce soldat obscur, qui a si noblement combattu, ne se trouve point, lui dont les haillons faisaient honte aux armures dorées, et dont la poitrine nue s’avançait au delà des boucliers impénétrables; il sera heureux celui qui pourra le découvrir, si son bonheur dépend de nos bienfaits.

BÉLARIUS.–Jamais je n’ai vu si noble audace dans un homme si pauvre, tant d’illustres exploits accomplis par quelqu’un dont on n’aurait attendu, à le voir, que l’air misérable et la mendicité.

CYMBELINE.–Et l’on n’a de lui aucunes nouvelles?

PISANIO.–On l’a cherché parmi les morts et parmi les vivants, sans trouver de lui aucune trace.

CYMBELINE.–A mon grand chagrin, je reste donc l’héritier de sa récompense. (A Bélarius, Arviragus et Guidérius.) Je veux l’ajouter à la vôtre, vous l’âme, le coeur, la tête de la Bretagne; vous, par qui, je l’avoue, elle vit encore. Voici maintenant le moment de vous demander qui vous êtes; déclarez-le.

BÉLARIUS.–Seigneur, nous sommes nés dans la Cambrie, et nous sommes gentilshommes. Nous vanter d’autre chose, ce serait n’être ni vrai ni modeste, à moins que je n’ajoute encore que nous sommes gens d’honneur.

CYMBELINE.–Fléchissez le genou. Relevez-vous, mes chevaliers de la bataille; je vous nomme les compagnons de notre personne, et je vous revêtirai des dignités qui conviennent à votre rang. (Entrent Cornélius et les dames de la reine.) Ces visages nous annoncent quelque chose.–Pourquoi saluez-vous notre victoire d’un air si triste? A vous voir, on vous prendrait pour des Romains, et non pour être de la cour de Bretagne.

CORNÉLIUS.–Salut, grand roi! je suis forcé d’empoisonner votre bonheur: il faut vous apprendre que la reine est morte.

CYMBELINE.–A qui ce message conviendrait-il moins qu’à un médecin? Mais je réfléchis que si la médecine peut prolonger la vie, la mort saisira pourtant un jour le médecin. Comment a-t-elle fini?

CORNÉLIUS.–Dans les horreurs; elle est morte dans la rage comme elle a vécu. Cruelle au monde, elle a fini par être cruelle à elle-même. Les aveux qu’elle a faits, je vous les rapporterai si vous le voulez; voilà ses femmes, elles peuvent me démentir si je m’écarte de la vérité: les joues humides, elles ont assisté à ses derniers moments.

CYMBELINE.–Je vous prie, parlez.

CORNÉLIUS.–D’abord elle a déclaré qu’elle ne vous aima jamais, qu’elle tenait à la grandeur qui venait de vous, et non à vous, qu’elle n’a épousé que votre royauté, qu’elle était la femme de votre sceptre, mais qu’elle abhorrait votre personne.

CYMBELINE.–Ce secret ne fut connu que d’elle; et si elle ne l’avait pas dit en mourant, je n’en pourrais croire l’aveu de ses lèvres. Poursuivez.

CORNÉLIUS.–Votre fille qu’elle professait d’aimer si sincèrement, elle a déclaré que c’était un scorpion à ses yeux, et qu’elle aurait tranché ses jours par le poison si sa fuite ne l’en avait empêchée.

CYMBELINE.–Oh! démon raffiné! qui peut lire dans le coeur d’une femme? A-t-elle fait encore d’autres aveux?

CORNÉLIUS.–Oui, seigneur, et de plus affreux. Elle a avoué qu’elle vous réservait un poison mortel qui, dès que vous l’auriez pris, aurait à toute minute rongé votre vie, et vous aurait consumé lentement et par degrés. Pendant ce temps elle se proposait, par ses assiduités, par ses pleurs, par ses soins, par ses baisers, de vous subjuguer; et dans un moment favorable, après qu’elle vous aurait disposé par ses ruses, de vous faire adopter son fils pour l’héritier de la couronne: mais voyant son projet anéanti par l’étrange absence de son fils, elle a dans son désespoir oublié toute honte, et révélé, en dépit du ciel et des hommes, tous ses projets, regrettant que les maux qu’elle avait conçus ne se soient pas effectués. Dans cet accès de désespoir, elle est morte.

CYMBELINE.–Vous avez entendu tout ceci, vous, ses femmes?

UNE FEMME.–Oui, seigneur; sauf le bon plaisir de Votre Majesté.

CYMBELINE.–Mes yeux ne furent pas en faute, car elle était belle; ni mes oreilles, qui entendaient ses flatteries; ni mon coeur, qui la croyait ce qu’elle semblait être. C’eût été un vice de se défier d’elle. Et toi cependant, ô ma fille, tu peux bien dire que ce fut une folie à moi, et tu en ressens les effets. Veuille le ciel tout réparer! (Lucius, Iachimo, le devin et autres prisonniers romains avec les gardes. Posthumus suit avec Imogène.) Tu ne viens plus aujourd’hui, Lucius, nous demander de tribut; il vient d’être aboli par les Bretons, à qui il en a coûté, il est vrai, bien des braves. Leurs familles m’ont demandé que les mânes de ces dignes guerriers soient apaisés par le sacrifice de votre vie; vous êtes leurs captifs, et nous avons souscrit à leur demande; ainsi, songez à votre sort.

LUCIUS.–Réfléchissez, seigneur, aux hasards de la guerre. C’est par accident que l’avantage de cette journée vous est resté; si elle eût été à nous, nous n’eussions pas, de sang-froid, menacé du glaive nos prisonniers. Mais, puisque les dieux veulent qu’il n’y ait pour nous d’autre rançon que notre vie, que la mort vienne. Il suffît à un Romain de savoir mourir en Romain. Auguste vit; il verra ce qu’il doit faire. C’est tout ce que j’avais à dire pour ce qui me regarde. Il ne me reste plus qu’une chose à demander, c’est que vous acceptiez une rançon pour mon page qui est né Breton. Jamais il n’y eut de page si prévenant, si soumis, si diligent, si tendre à l’occasion, si fidèle, si adroit, si soigneux. Que ses bonnes qualités servent d’appui à ma demande, que j’espère que Votre Majesté ne pourra refuser. Il n’a fait aucun mal aux Bretons, quoiqu’il fût au service d’un Romain; épargne son sang, seigneur, et verse tout le reste.

(Imogène en ce moment baisse son chaperon.)

CYMBELINE.–Sûrement je l’ai déjà vu; ses traits me sont familiers.–Jeune homme, ta physionomie seule t’a acquis mes bonnes grâces, et tu es à moi; je ne sais ni pourquoi ni comment je suis porté à te dire: vis, mon enfant, et n’en remercie pas ton maître; demande à Cymbeline telle faveur que tu voudras qui puisse dépendre de lui et qui t’intéresse, et tu l’obtiendras; oui, dusses-tu demander la vie du plus illustre des prisonniers.

IMOGÈNE.–Je remercie humblement Votre Majesté.

LUCIUS.–Bon jeune homme, je ne te prie point de demander la vie pour moi, et cependant je sais que tu vas le faire.

IMOGÈNE.–Non, non, hélas! d’autres soins m’occupent; j’aperçois ici un objet dont la vue est aussi cruelle pour moi que la mort; pour votre vie, bon maître, songez vous-même à la sauver.

LUCIUS, surpris.–Cet enfant me dédaigne, il m’abandonne et me rebute! Courte est la joie de ceux qui la fondent sur l’attachement des jeunes filles et des enfants!… Mais d’où vient cette perplexité où je le vois?

CYMBELINE.–Que désires-tu, jeune homme? Tu me plais de plus en plus; réfléchis de plus en plus à ce qu’il te vaut mieux demander.–Connais-tu cet homme sur qui s’attachent tes regards? parle, veux-tu qu’il vive? est-il ton parent, ton ami?

IMOGÈNE.–C’est un Romain; il n’est pas plus mon parent que je ne le suis de Votre Majesté; encore moi, qui suis né votre vassal, je vous tiens de plus près.

CYMBELINE.–Pourquoi donc le regardes-tu ainsi?

IMOGÈNE.–Je vous le dirai, seigneur, en particulier, si vous daignez m’entendre.

CYMBELINE.–Oui, de tout mon coeur; et je te promets toute mon attention. Quel est ton nom?

IMOGÈNE.–Fidèle, seigneur.

CYMBELINE.–Tu es mon enfant, mon page; je veux être ton maître. Viens avec moi, et parle librement.

(Cymbeline et Imogène s’éloignent et s’entretiennent ensemble.)

BÉLARIUS.–Ce jeune homme n’est-il pas revenu du trépas à la vie?

ARVIRAGUS.–Deux grains de sable ne se ressemblent pas davantage. Oui, c’est cet aimable enfant aux joues de rose, qui est mort, et qui s’appelait Fidèle; qu’en pensez-vous?

GUIDÉRIUS.–C’est celui qui était mort, et qui est en vie.

BÉLARIUS.–Chut! chut! considérons encore. Il ne nous remarque pas, attendez: deux créatures peuvent se ressembler; si c’était lui, je suis sûr qu’il nous aurait parlé.

GUIDÉRIUS.–Mais nous l’avons vu mort.

BÉLARIUS.–Silence; observons ce qui va suivre.

PISANIO, à part.–C’est ma maîtresse. Puisqu’elle vit, que le temps roule et m’amène à son gré ou les biens ou les maux.

(Cymbeline et Imogène se rapprochent.)

CYMBELINE.–Viens, place-toi à côté de moi. Fais ta demande à haute voix.–Et vous, avancez. (A Iachimo.) Répondez à ce jeune homme et parlez sans détour: ou, j’en jure par notre grandeur et par notre honneur qui en fait l’éclat, les plus cruelles tortures démêleront la vérité du mensonge.–Interroge-le.

IMOGÈNE.–La grâce que je demande est que ce cavalier puisse m’apprendre de qui il tient cet anneau.

POSTHUMUS, à part.–Que lui importe?

CYMBELINE.–Eh bien! ce diamant qui est à votre doigt, répondez, comment vous est-il venu?

IACHIMO.–Tu veux me torturer, pour me faire dire ce qui une fois dit te mettra à la torture.

CYMBELINE.–Comment, moi?

IACHIMO.–Je suis bien aise qu’on me contraigne de déclarer un secret qui tourmentait mon âme. C’est par une perfidie que je me suis procuré cet anneau. C’est celui de Posthumus, que tu as banni; et ce qui va te faire éprouver peut-être les mêmes remords qui me déchirent, jamais plus noble mortel ne respira entre le ciel et la terre. Seigneur, veux-tu en apprendre davantage?

CYMBELINE.–Oui, tout ce qui a rapport à ceci.

IACHIMO.–Ta fille, ce chef-d’oeuvre accompli, dont le souvenir fait saigner mon coeur et frémir mon âme perfide… Pardonnez, je me sens défaillir!

CYMBELINE.–Ma fille, que dis-tu d’elle? Ranime tes forces: ah! j’aime mieux que tu vives tant qu’il plaira à la nature, que de te voir mourir avant que j’en sache davantage. Fais un effort; allons, parle.

IACHIMO.–Certain jour (malédiction sur l’horloge qui sonna cette heure!), c’était à Rome (malédiction sur la demeure où nous étions réunis!), dans un festin (oh! que nos mets eussent été empoisonnés, du moins ceux que je portai à mes lèvres!), le vertueux Posthumus… que dirai-je? (il était trop vertueux pour se trouver au milieu des méchants, et il était le meilleur parmi les hommes d’une vertu rare) assis avec nous et l’air triste, prêtait l’oreille aux éloges que nous faisions de nos maîtresses d’Italie; nous louions leur beauté de manière à ne plus laisser de louanges pour se vanter, à celui qui pouvait le mieux parler. Nous dépouillions, pour les peindre, les statues de Vénus, de Minerve à la taille fière, formes supérieures aux ébauches de la nature23; nous ajoutions toute une boutique des qualités qui font que l’homme aime la femme, et ce hameçon du mariage, la beauté, qui attache les yeux.

Note 23: Brief nature. La nature trop expéditive dans la création de ses oeuvres.

CYMBELINE.–Je suis sur les charbons; viens au fait.

IACHIMO.–Je n’y viendrai que trop tôt, à moins que tu ne sois pressé de t’affliger.–Ce Posthumus, comme un noble seigneur amoureux et qui a pour amante une princesse, prit la parole, et, sans déprécier celles que nous avions vantées, mais demeurant calme comme la vertu, il commença le portrait de sa maîtresse. Et après ce portrait fait de sa bouche, avec l’âme dont il l’anima, il semblait que tous nos panégyriques avaient pour objets des souillons de cuisine, ou sa description prouvait que nous n’étions que des imbéciles qui ne savaient s’exprimer.

CYMBELINE.–Allons, allons, au but.

IACHIMO.–La chasteté de votre fille… (C’est ici que cela commence), il la vanta comme si Diane même eût eu des singes impudiques, et que votre fille seule fût chaste. A ce propos, moi misérable, je fis l’incrédule à ses louanges, et je pariai avec lui des pièces d’or contre cette bague qu’il portait alors à sa noble main, que je réussirais à obtenir une place dans son lit nuptial, et que je gagnerais cette bague par l’adultère de son épouse avec moi. Lui, en vrai chevalier, qui avait dans l’honneur de sa femme toute la confiance qu’elle méritait en effet, dépose sa bague: il l’eût risquée de même, eût-elle été une escarboucle détachée des roues d’Apollon; il la pouvait risquer en sûreté, eût-elle valu tout le prix de son char. Je vole en Bretagne pour exécuter mon dessein. Vous pouvez, seigneur, vous souvenir de m’avoir vu à votre cour; c’est là que j’appris de votre chaste fille la différence qu’il y a entre le véritable amant et le vil suborneur. Mon espérance ainsi éteinte et non pas mon désir, mon cerveau italien machina, dans votre sombre Bretagne, un lâche stratagème excellent pour mon profit. Pour abréger, mon plan réussit. Je retournai en Italie avec assez de preuves simulées pour jeter dans le désespoir le noble Posthumus; j’attaquai sa confiance dans la vertu de son épouse, par tel et tel indice que j’appuyai de détails circonstanciés sur les tentures et les tableaux de sa chambre, et puis ce bracelet que je lui montrai… Oh! par quelle ruse je sus m’en emparer! Et je lui citai même des signes cachés sur la personne d’Imogène; en sorte qu’il lui fut impossible de ne pas croire qu’elle avait rompu son engagement de chasteté, et que j’en avais recueilli les fruits: là-dessus… Il me semble que je le vois encore…

POSTHUMUS, se découvrant et avançant.–Oui, tu le vois en effet, démon italien.–Et moi, insensé trop crédule, insigne meurtrier, lâche brigand, ah! je mérite les noms de tous les scélérats passés, présents et futurs.–Oh! donnez-moi une corde, un poignard ou du poison; montrez-moi quelque juge intègre! Et toi, ô roi! envoie chercher d’ingénieuses tortures. Je suis un monstre qui fait pardonner aux objets de la terre les plus détestés, en étant plus méchant qu’eux. Je suis ce Posthumus qui a égorgé ta fille; je mens en lâche; j’ai aposté un moindre scélérat, un voleur sacrilège pour le faire. Ah! elle était le temple de la vertu: oui, elle était la vertu même. Crachez-moi au visage, jetez-moi des pierres, couvrez-moi de boue, excitez les chiens de la rue à aboyer après moi: que le nom des scélérats soit désormais Posthumus Léonatus; j’ai effacé tous les crimes. Oh! Imogène, ma reine, ma vie, ma femme, Imogène, Imogène, Imogène!

IMOGÈNE, s’élançant vers lui.–Calmez-vous, seigneur: écoutez! écoutez!

POSTHUMUS.–Tu te fais un jeu de l’état où je suis, page insolent!

(Il la frappe; elle tombe.)

PISANIO.–O seigneurs! secourez ma maîtresse et la vôtre. O Posthumus! ô mon maître! vous n’aviez point tué Imogène jusqu’à ce moment.–Secourez, secourez mon auguste princesse!

CYMBELINE.–Le monde tourne-t-il autour de moi?

POSTHUMUS.–Et d’où me vient ce délire?

PISANIO.–Réveillez-vous, ma maîtresse.

CYMBELINE.–S’il en est ainsi, les dieux veulent me faire mourir de joie.

PISANIO.–Eh bien! ma maîtresse?

IMOGÈNE.–Ah! ôte-toi de ma vue. Tu m’as donné du poison: loin de moi, homme dangereux; ne respire plus là où vivent les princes.

CYMBELINE.–La voix d’Imogène!

PISANIO.–Princesse, que les dieux lancent sur moi des pierres de soufre, si je n’ai pas cru que la boîte que je vous donnais était une composition précieuse. Je la tenais de la reine.

CYMBELINE.–Encore une nouvelle affaire!

IMOGÈNE.–Elle m’a empoisonnée.

CORNÉLIUS, à Pisanio.–O dieux! j’avais omis un autre aveu de la reine, qui va prouver ton honnêteté. «Si Pisanio, a-t-elle dit, a donné à sa maîtresse la confiture que je lui ai donnée pour un cordial, elle est traitée comme je traiterais un rat.»

CYMBELINE.–Qu’entends-je, Cornélius?

CORNÉLIUS.–La reine, seigneur, m’importunait souvent pour lui composer des poisons, prétextant toujours le plaisir d’étendre ses connaissances en tuant de viles créatures dont on fait peu de cas, comme des chats et des chiens: moi, appréhendant que ses desseins ne fussent plus funestes, je composai pour elle certaine drogue qui suspendait pour l’instant les facultés de la vie, mais quelque temps après tous les organes de la nature reprenaient leurs fonctions. (A Imogène.) En avez-vous pris?

IMOGÈNE.–C’est probable, car j’ai été morte.

BÉLARIUS, à Arviragus et Guidérius.–Mes enfants, voilà la cause de notre méprise.

GUIDÉRIUS.–Et sûrement c’est Fidèle.

IMOGÈNE, à Posthumus.–Pourquoi avez-vous repoussé de votre sein votre femme? Imaginez en ce moment que vous êtes sur un rocher… (se jetant dans ses bras) et précipitez-moi encore.

POSTHUMUS.–Reste là, ô mon âme! suspendue comme un fruit, jusqu’à ce que l’arbre meure.

CYMBELINE–Eh quoi! mon sang, ma fille, fais-tu de moi un stupide spectateur au milieu de cette scène? n’as-tu donc rien à me dire?

IMOGÈNE, se jetant à ses pieds.–Votre bénédiction, seigneur.

BÉLARIUS, à Arviragus et Guidérius.–Je ne vous blâme plus d’avoir aimé cet enfant: vous aviez sujet de l’aimer.

CYMBELINE.–Que mes larmes en tombant soient une eau sacrée sur ta tête! Imogène, ta mère est morte.

IMOGÈNE.–J’en suis fâchée, seigneur.

CYMBELINE.–Oh! elle ne valait rien: et c’est sa faute si nous nous retrouvons ici d’une manière si étrange; mais son fils a disparu, nous ne savons où ni comment…

PISANIO.–Seigneur, maintenant que la crainte est loin de moi, je dirai la vérité. Le prince Cloten, après l’évasion de ma maîtresse, vint à moi l’épée nue et l’écume à la bouche, et jura que si je ne lui déclarais pas la route qu’elle avait prise, j’étais à ma dernière heure. Par hasard j’avais dans ma poche une lettre de mon maître, où, sous de faux prétextes, il engageait Imogène à venir le trouver sur les montagnes près de Milford: il la lit. Aussitôt dans un accès de frénésie, et vêtu des habits de mon maître qu’il m’avait arrachés, il part et marche vers ce lieu dans un dessein licencieux, et avec serment d’attenter à l’honneur de ma maîtresse: ce qu’il est devenu depuis, je l’ignore.

GUIDÉRIUS.–C’est à moi d’achever son histoire: je l’ai tué en ce lieu.

CYMBELINE.–Ah! les dieux nous en gardent! Je ne voudrais pas que tes belles actions ne reçussent de ma bouche qu’un arrêt de mort: je t’en conjure, vaillant jeune homme, démens ce que tu viens de dire.

GUIDÉRIUS.–Je l’ai dit et je l’ai fait.

CYMBELINE.–Il était prince.

GUIDÉRIUS.–Un prince très-impoli: les outrages qu’il m’a faits étaient indignes d’un prince. Il m’a provoqué, et dans des termes qui me feraient affronter l’Océan même, s’il rugissait ainsi contre moi. Je lui ai tranché la tête, et je suis bien aise qu’il ne soit pas ici, à ma place, à vous raconter sur moi cette histoire.

CYMBELINE.–J’en suis fâché pour toi: ta propre bouche t’a condamné; il te faudra subir nos lois; tu es mort.

IMOGÈNE.–J’avais cru que cet homme sans tête était mon époux.

CYMBELINE.–Enchaînez ce coupable, et qu’on l’emmène de ma présence.

BÉLARIUS.–Sire, arrêtez. Ce jeune homme vaut mieux que celui qu’il a tué; il est aussi bien né que vous, et il vous a rendu plus de services que jamais vous n’en auriez reçu d’une légion de Clotens. (Au garde.) Laissez ses bras en liberté, ils ne sont pas faits pour porter des fers.

CYMBELINE.–Vieux soldat, pourquoi veux-tu anéantir tes services dont tu n’as pas encore été payé, en t’exposant à mon courroux? D’une naissance aussi illustre que la nôtre?

ARVIRAGUS.–En cela, seigneur, il a été trop loin.

CYMBELINE, à Guidérius.–Et toi, tu ne mourras pas.

BÉLARIUS.–Nous mourrons tous les trois; mais je vous prouverai que deux de nous sont d’aussi bonne naissance que celle que j’ai attribuée à celui-ci. Mes fils, il faut que je développe ici un mystère dangereux pour moi, mais qui sera peut-être avantageux pour vous.

ARVIRAGUS.–Votre danger est le nôtre.

GUIDÉRIUS.–Et notre bonheur est le sien.

BÉLARIUS, à Cymbeline.–Écoutez alors, avec votre permission, grand roi; tu avais un sujet nommé Bélarius.

CYMBELINE.–Qu’en veux-tu dire? C’était un traître; il fut banni.

BÉLARIUS.–Eh bien, c’est lui que tu vois ici, parvenu à la vieillesse; oui cet homme fut banni, mais je ne sache pas qu’il fût un traître.

CYMBELINE, aux gardes.–Emmenez-le d’ici; l’univers entier ne le sauverait pas.

BÉLARIUS.–Modère cet emportement; commence d’abord par me payer pour avoir nourri tes enfants, et dès que j’aurai reçu ma récompense, alors confisque-la tout entière.

CYMBELINE.–Nourri mes enfants?

BÉLARIUS.–Je suis insolent et trop brusque! Me voici à tes genoux: avant que je me relève, je veux illustrer mes enfants; après, n’épargne point le vieux père. Puissant roi, les deux jeunes gens qui me nomment leur père et se croient mes fils ne m’appartiennent point; ils sont issus de vos reins, seigneur, ils sont engendrés par votre sang.

CYMBELINE.–Comment? mon sang?

BÉLARIUS.–Oui, comme tu es du sang de ton père. Moi, aujourd’hui le vieux Morgan, je suis ce Bélarius que tu maudis jadis. Ton caprice fut tout mon crime, et mon bannissement toute ma trahison. Ces deux aimables princes (car ils sont princes), je les ai élevés depuis vingt ans; ils possèdent tous les talents que j’ai pu leur donner, et tu sais quelle éducation j’avais reçue. Euriphile, leur nourrice, que j’épousai pour prix de son larcin, te déroba ces enfants au moment de mon bannissement; c’est moi qui l’y poussai. J’avais reçu d’avance dans cet exil la punition de la faute que je commis alors; maltraité pour ma fidélité, je fus ainsi porté à la trahison. Plus leur perte devait t’être sensible, plus je goûtai le projet de te les dérober. Mais voilà tes fils, je te les rends, et je vais perdre les deux plus aimables compagnons du monde; que les bénédictions de ce ciel qui nous couvre pleuvent comme la rosée sur leurs têtes, car ils sont dignes de parer le ciel d’étoiles!

CYMBELINE.–Tes larmes confirment tes paroles. Le service que vous m’avez rendu tous trois est plus incroyable que ce récit. J’ai perdu mes enfants…–S’ils sont là, sous mes yeux, il m’est impossible de désirer deux enfants plus accomplis.

BÉLARIUS.–Daigne m’écouter encore: celui que je nommais Polydore est, noble seigneur, ton véritable Guidérius; l’autre, mon Cadwal, c’est Arviragus, ton plus jeune fils; il était enveloppé dans un riche manteau tissu des mains de la reine sa mère, et que je puis, pour t’en convaincre, te représenter aisément.

CYMBELINE.–Guidérius avait sur le cou une étoile de couleur de sang; c’était un signe remarquable.

BÉLARIUS.–C’est celui-ci: il porte toujours cette empreinte de naissance; la sage nature, en lui faisant ce don, voulut sans doute qu’il servît aujourd’hui à le faire reconnaître.

CYMBELINE.–Oh! suis-je comme une mère à laquelle il est né trois enfants? Non, jamais mère n’eut plus de joie de sa délivrance: soyez heureux, mes enfants; après avoir été si étrangement déplacés de votre sphère, venez-y régner maintenant.–O Imogène! tu viens de perdre un royaume.

IMOGÈNE.–Seigneur, j’y gagne deux mondes.–O mes bons frères! nous nous étions donc rencontrés!–Oh! convenez que c’est moi qui ai parlé avec le plus de vérité. Vous m’appeliez votre frère, lorsque je n’étais que votre soeur; moi, je vous nommai mes frères, et vous l’êtes en effet.

CYMBELINE.–Est-ce que vous vous êtes jamais rencontrés?

ARVIRAGUS.–Oui, seigneur.

GUIDÉRIUS.–Et à notre première entrevue nous nous sommes aimés, et nous avons continué, jusqu’au moment que nous crûmes qu’elle était morte.

CORNÉLIUS.–Ce fut l’effet du breuvage de la reine.

CYMBELINE.–O merveilleux instinct! Quand entendrais-je tous ces détails? Ce récit trop rapide a des ramifications de circonstances qui doivent être racontées tout au long.–Où étiez-vous? Comment viviez-vous? Par quel hasard serviez-vous notre prisonnier romain? Comment vous êtes-vous séparée de vos frères? Comment les avez-vous retrouvés d’abord? Pourquoi avez-vous fui de ma cour, et où êtes-vous allée?–Et vous, quels motifs vous ont conduit tous trois au combat? et je ne sais combien d’autres choses, il faudra que je vous les demande, et toute cette suite d’incidents nés, l’un après l’autre, d’un enchaînement de hasards?… Mais ce n’est pas ici l’heure ni le lieu de ces longs interrogatoires.–Voyez Posthumus attaché à Imogène; et elle, dont l’oeil, comme un innocent éclair, nous parcourt tous, son seigneur, ses frères, moi, ce Romain son maître, et caresse chacun de nous d’un regard plein de joie, auquel chacun répond à son tour. Quittons cette tente, et allons remplir les temples de la fumée de nos sacrifices. (A Bélarius.)–Toi, tu es mon frère, je te tiendrai toujours pour tel.

IMOGÈNE, à Bélarius.–Vous êtes aussi mon père; c’est à vos secours que je dois de voir ce jour de bonheur.

CYMBELINE.–Tous heureux, excepté ces prisonniers chargés de chaînes; qu’ils partagent aussi notre joie: je veux qu’ils se ressentent de notre bonheur.

IMOGÈNE, à Lucius.–Mon bon maître, je veux vous servir encore.

LUCIUS.–Vivez heureuse!

CYMBELINE.–Et ce soldat isolé, qui a si vaillamment combattu, qu’il figurerait bien ici! sa présence ferait éclater la reconnaissance de son roi.

POSTHUMUS.–Seigneur, je suis le soldat de pauvre apparence qui accompagnait ces trois braves; ce costume favorisait le projet que je suivais alors.–Ne suis-je pas ce soldat, Iachimo? parle; je t’avais terrassé, et je pouvais t’achever.

IACHIMO, se prosternant.–Je suis terrassé de nouveau; mais c’est le poids de ma conscience qui force en ce moment mon genou à fléchir, comme l’y forçait naguère votre bras. Prenez, je vous en conjure, cette vie que je vous dois tant de fois; mais auparavant reprenez votre bague, et ce bracelet de la princesse la plus fidèle qui ait jamais engagé sa foi.

POSTHUMUS.–Ne te prosterne point devant moi, l’avantage que je veux obtenir sur toi, c’est d’épargner ta vie; le ressentiment que je veux te montrer, c’est de te pardonner. Vis, et agis mieux envers les autres.

CYMBELINE.–Noble arrêt! notre gendre nous donnera l’exemple de la générosité. Pardon est le mot que j’adresse ici à tous.

ARVIRAGUS, à Posthumus.–Vous nous avez aidés, seigneur, comme si vous aviez en effet l’intention d’être notre frère; nous sommes ravis que vous le soyez devenu.

POSTHUMUS.–Princes, je suis votre serviteur. Noble seigneur de Rome, mandez ici votre devin. Pendant que je dormais, il m’a semblé que le grand Jupiter m’apparaissait sur son aigle, avec d’autres visions de fantômes de ma famille; en me réveillant, j’ai trouvé sur mon sein cet écrit dont le contenu est d’un sens si obscur que je n’en puis rien tirer. Qu’il prouve son habileté en l’expliquant.

LUCIUS.–Philarmonus!

LE DEVIN.–Me voici, seigneur.

LUCIUS.–Lis et explique ces paroles.

LE DEVIN, lisant.–«Quand un lionceau à lui-même inconnu trouvera sans la chercher une créature légère comme l’air, et sera reçu dans ses bras; lorsque les rameaux d’un cèdre auguste, coupés et morts pendant plusieurs années, renaîtront pour se réunir au vieux tronc et pousseront avec vigueur, alors Posthumus trouvera la fin de ses misères, et la Bretagne heureuse fleurira dans la paix et dans l’abondance.» Toi, Léonatus, tu es le lionceau; c’est ce qu’indique l’explication naturelle de ton nom deLéonatus; la créature légère comme l’air, c’est (au roi) ta vertueuse fille, que nous appellerons mollis aer; et mollis aer nous l’appellerons mulier; et cette mulier, c’est cette fidèle épouse de Posthumus qui, justifiant la lettre de l’oracle, inconnu à lui-même et sans avoir cherché, s’est vu embrassé par cet air léger.

CYMBELINE.–Ceci a quelque vraisemblance.

LE DEVIN.–Ce cèdre altier, roi Cymbeline, c’est toi, et tes branches coupées sont l’emblème de tes deux fils qui, dérobés par Bélarius et crus morts pendant des années, renaissent aujourd’hui réunis au cèdre majestueux dont les rejetons promettent à la Bretagne paix et abondance.

CYMBELINE.–Eh bien! nous commencerons par la paix. Lucius, quoique vainqueurs, nous rendons hommage à César et à l’empire romain, promettant de payer notre tribut accoutumé; ce fut notre méchante reine qui nous en dissuada; mais la justice du ciel n’a que trop appesanti, sur elle et sur les siens, son bras vengeur.

LE DEVIN.–Les puissances du ciel accordent elles-mêmes les instruments pour célébrer l’harmonie de cette paix. La vision prophétique que j’ai annoncée à Lucius avant le choc de cette bataille, à peine éteinte, s’accomplit maintenant de tout point. L’aigle romaine que j’ai vue prendre son vol dans les cieux de l’orient au couchant, diminuer par degrés à ma vue, et se perdre enfin dans les rayons du soleil, annonçait que notre aigle impérial, notre prince César, renouvellerait son alliance avec l’illustre Cymbeline, qui brille ici à l’occident.

CYMBELINE.–Rendons aux dieux des actions de grâce. Que la fumée de nos sacrifices s’élève de nos saints autels jusqu’à leurs narines! Annonçons cette paix à tous nos sujets.–Mettons-nous en marche. Qu’une enseigne romaine et une enseigne anglaise flottent unies ensemble dans les airs. Traversons ainsi la cité de Lud, et allons au temple du grand Jupiter ratifier notre paix. Scellons-la par des fêtes. Allons, marchons. Jamais guerre ne finit ainsi par une si prompte paix, avant même que les guerriers aient lavé leurs mains ensanglantées!

FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.

Fermer le menu