Tout est bien qui finit bien

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COMEDIE

 

NOTICE
SUR
TOUT EST BIEN QUI FINIT BIEN

C’est à une des plus intéressantes nouvelles de Boccace que nous devons cette pièce. En voici les principaux événements que Shakspeare a transportés sur la scène en leur donnant une nouvelle vie, par ce charme de sensibilité et cette verve comique qui lui manquent si rarement.

Un grand médecin, appelé Gérard de Narbonne, avait laissé une fille qui, élevée dans le palais du comte de Roussillon, avait conçu l’amour le plus tendre pour son fils unique, le jeune Bertrand. Celui-ci fut mandé à la cour après la mort de son père, et la pauvre Gillette, c’était le nom de la fille de Gérard, resta en Roussillon bien résolue de n’avoir jamais d’autre époux que Bertrand.

Bientôt elle apprit que le roi souffrait beaucoup d’une fistule déclarée incurable; son père lui avait légué plusieurs secrets de son art, et Gillette conçut l’espoir de guérir le monarque. Elle se rendit à Paris. Le roi lui promit que, si son remède réussissait, il la marierait avec l’homme le plus noble et le plus riche du royaume, qu’elle choisirait elle-même. Il fut guéri et Gillette demanda le comte Bertrand.

Celui-ci se crut déshonoré par une alliance au-dessous de son rang; mais le roi commanda en maître, il fallut obéir. Aussitôt après la célébration du mariage, le comte Bertrand partit pour la Toscane et prit du service parmi les Florentins alors en guerre avec les Siennois. Gillette s’en retourna en Roussillon d’où elle envoya dire au comte que, si sa présence était la cause de son exil volontaire, elle s’éloignerait pour toujours. Bertrand lui fit répondre qu’il était fermement résolu de ne point vivre avec elle jusqu’au jour où elle serait en possession de son anneau, et aurait un fils de lui. Il croyait exiger l’impossible; mais Gillette déguisée en pèlerine, partit pour Florence où elle logea chez une veuve, qui, sans la connaître, lui apprit que le comte de Roussillon était amoureux d’une de ses voisines, jeune, belle et vertueuse quoique pauvre. Gillette fut trouver la mère de sa rivale, se découvrit à elle et lui promit une forte récompense si elle voulait favoriser ses projets. On fit dire au comte que la jeune fille céderait à ses voeux, mais qu’elle demandait son anneau pour gage de sa foi. Bertrand envoya son anneau et s’empressa d’aller à une heure fixée au rendez-vous qui lui fut donné. Ce fut Gillette qui le reçut dans ses bras et qui répéta plusieurs fois cette innocente supercherie, jusqu’à ce que des signes évidents de grossesse vinssent accomplir tous ses souhaits. Enfin le comte, instruit de l’absence de sa femme et cédant aux instances de ses vassaux, revint dans sa patrie. Cependant Gillette mit au monde deux enfants jumeaux qui ressemblaient beaucoup à leur père; elle se rendit elle-même en Roussillon après ses couches, et y arriva le jour où son époux donnait un grand festin. La pèlerine se présenta au milieu de l’assemblée portant ses deux enfants sur ses bras. Elle se jeta aux genoux du comte, lui donna l’anneau et lui avoua tout. Bertrand touché reçut Gillette pour son épouse.

Tout ce que Shakspeare a ajouté à ce fond, déjà si intéressant, n’est pas également heureux et probable. L’obstination et la pétulance de Bertrand sont bien peintes; mais son caractère nous semble odieux; c’est un gentilhomme sans générosité, lâche, ingrat et menteur éhonté. Le poëte devait aux vertus d’Hélène et à la morale de le punir; mais il avait peut-être malgré lui de l’indulgence pour le fils de cette comtesse si bonne et si aimable, et que sa sagesse et sa tendresse pour Hélène élèvent au-dessus de tous les préjugés ridicules de la naissance. Shakspeare n’a peut-être pas osé être trop sévère pour celui qu’aimait cette même Hélène, si douce et si modeste malgré la position critique où l’a placée le sot orgueil de Bertrand; on devine ce sentiment du poëte dans la conduite du roi, dont la reconnaissance ingénieuse eût craint d’humilier sa bienfaitrice dans son époux.

Le personnage comique de la pièce est un peu usé sur le théâtre depuis que nous y avons tant de fanfarons de la même famille; mais Parolles et ses aventures ont passé en proverbe en Angleterre. La scène du tambour est digne de Molière, et nous apprécierions encore davantage Parolles, si nous ne connaissions pas Falstaff.

Selon Malone, cette pièce aurait été composée en 1598.

TOUT EST BIEN
QUI FINIT BIEN

COMÉDIE

 

PERSONNAGES

LE ROI DE FRANCE.

LE DUC DE FLORENCE.

BERTRAND, comte de Roussillon.

LAFEU, vieux courtisan.

PAROLLES 1, parasite à la suite de Bertrand.

PLUSIEURS JEUNES SEIGNEURS FRANÇAIS, qui servent avec Bertrand dans la guerre de Florence.

UN INTENDANT,              }

UN PAYSAN BOUFFON, } au service de la comtesse de Roussillon.

LA COMTESSE DE ROUSSILLON, mère de Bertrand.

HÉLÈNE, protégée de la comtesse.

UNE VIEILLE VEUVE de Florence.

DIANE, fille de cette veuve.

VIOLENTA,  }

MARIANA 2, } voisines et amies de la veuve.

SEIGNEURS DE LA COUR DU ROI, UN PAGE, OFFICIERS, SOLDATS FRANÇAIS ET FLORENTINS.

La scène est tantôt en France, tantôt en Toscane.

Note 1: (retour) Parolles, mauvaise orthographe de notre mot parole.

Note 2: (retour) Personnage muet qui ne paraît qu’une fois.

ACTE PREMIER

 

SCÈNE I

On est en Roussillon. Appartement dans le palais de la comtesse.

Entrent BERTRAND, LA COMTESSE DE ROUSSILLON HÉLÈNE ET LAFEU, tous en deuil.

LA COMTESSE.–En laissant mon fils se séparer de moi, j’enterre un second époux.

BERTRAND.–Et moi, en m’éloignant, madame, je pleure de nouveau la mort de mon père: mais il me faut obéir aux ordres de Sa Majesté. Devenu son pupille 3, je suis plus que jamais dans sa dépendance.

Note 3: (retour) Les enfants mineurs des grands seigneurs féodaux étaient les pupilles du monarque.

LAFEU.–Vous, madame, vous retrouverez un époux dans la bonté du roi. (A Bertrand.) Et vous, seigneur, un père. Un roi, qui dans tous les temps est si universellement bon, doit nécessairement conserver sa bienveillance pour vous, dont le mérite la ferait naître là où elle manquerait bien loin de ne la pas trouver là où elle abonde.

LA COMTESSE.–Que peut-on espérer de la guérison du roi?

LAFEU.–Madame, il a congédié tous ses médecins. Sous leur direction, il a fatigué le temps de ses espérances, sans trouver d’autre avantage dans leurs remèdes que de perdre l’espérance avec le temps.

LA COMTESSE.–Cette jeune personne avait un père (oh! avait! que ce mot réveille un triste souvenir!) dont la science égalait presque la probité. Si elle eût été aussi loin, il aurait rendu la nature immortelle, et la mort aurait pu jouer faute d’ouvrage. Plût à Dieu que pour le bonheur du roi il fût encore vivant! je crois qu’il aurait été la mort de sa maladie.

LAFEU.–Comment l’appeliez-vous, madame, cet homme dont vous parlez?

LA COMTESSE.–Il était fameux, monsieur, dans son art, et il avait bien mérité de l’être;–Gérard de Narbonne.

LAFEU.–C’était vraiment un habile homme, madame. Le roi parla de lui dernièrement avec beaucoup d’éloges et de regrets. Il avait assez de science pour vivre encore, si la science pouvait être un préservatif du trépas.

BERTRAND.–Quel est le mal, mon bon seigneur, qui mine les jours du roi?

LAFEU.–Une fistule, seigneur.

BERTRAND.–Je n’avais jamais entendu parler de ce mal.

LAFEU.–Je voudrais bien qu’il fût encore inconnu.–Cette jeune personne est donc la fille de Gérard de Narbonne?

LA COMTESSE.–Sa seule enfant, seigneur, et léguée à mes soins. J’ai d’elle toutes les bonnes espérances que promet son éducation. Elle hérite de ces heureuses dispositions qui embellissent encore les beaux dons de la nature; car, lorsqu’un naturel pervers est doué d’aimables qualités, ces éloges sont mêlés de pitié, puisque ces qualités sont à la fois des vertus et des traîtres: chez Hélène, elles sont relevées encore par sa simplicité; elle a reçu la vertu de la nature, et elle a su se rendre parfaite.

LAFEU.–Vos louanges, madame, font couler ses larmes.

LA COMTESSE.–C’est la meilleure manière dont une jeune fille puisse assaisonner l’éloge qu’elle entend d’elle. Le souvenir de son père n’approche jamais de son coeur que la violence de son chagrin ne prive ses joues de tout signe de vie. N’y pensez plus, Hélène: allons, plus de larmes; on pourrait croire que vous affectez plus de tristesse que vous n’en ressentez.

HÉLÈNE.–J’ai l’air triste, en effet; mais je le suis réellement.

LAFEU.–Des regrets modérés sont un tribut que l’on doit aux morts: le chagrin excessif est l’ennemi des vivants.

HÉLÈNE.–Si les vivants sont ennemis du chagrin, il se détruit bientôt par son excès même.

BERTRAND.–Madame, je demande votre bénédiction.

LAFEU.–Comment entendons-nous cela?

LA COMTESSE.–Reçois ma bénédiction, Bertrand. Ressemble à ton père par tes actions comme par tes traits. Que la noblesse de ton sang et ta vertu rivalisent en toi, et que ton mérite partage avec ta naissance. Aime tous les hommes; fie-toi à quelques-uns; ne fais tort à aucun. Fais craindre plutôt que sentir ta puissance à ton ennemi. Garde ton ami sous la clef de ta propre vie. Qu’on te reproche ton silence, et jamais d’avoir parlé. Que toutes les grâces que le ciel voudra t’accorder encore et que mes prières importunes pourront lui arracher, pleuvent sur ta tête! Adieu, seigneur.–Ce jeune homme est un courtisan bien novice. Mon cher seigneur, conseillez-le.

LAFEU.–Il ne peut manquer de recevoir les meilleurs conseils, si son amitié veut les écouter.

LA COMTESSE.–Que le ciel te bénisse! Adieu, Bertrand.

(Elle sort.)

BERTRAND, à Hélène.–Que tous les voeux qui peuvent se former dans votre coeur soient vos serviteurs! Soyez la consolation de ma mère, votre maîtresse, et qu’elle vous soit chère.

LAFEU.–Adieu, ma belle enfant. Vous devez soutenir la réputation de votre père.

(Bertrand et Lafeu sortent.)

HÉLÈNE.–Oh! si c’était tout!–Je ne pense plus à mon père; et ces grosses larmes honorent plus sa mémoire que celles que j’ai répandues pour lui.–A qui ressemblait-il donc? Je l’ai oublié. Mon imagination ne conserve aucune image que celle de Bertrand. Je suis perdue; il n’y a plus de vie, plus de vie pour moi, si Bertrand s’éloigne de ces lieux. Autant vaudrait que je fusse éprise de quelque étoile brillante, et que je songeasse à l’épouser; tant il est au-dessus de moi! Il faut que je me contente de recevoir les obliques rayons de sa lumière éloignée. Je ne puis arriver jusqu’à sa sphère: ainsi l’ambition de mon amour est son propre tourment. La biche qui voudrait s’unir avec le lion doit mourir d’amour. Il m’était doux, quoique ce fût une souffrance, de le voir à toute heure, de m’asseoir devant lui, et de pouvoir graver le bel arc de ses sourcils, son oeil fier et ses cheveux bouclés, sur la table de mon coeur,… mon coeur trop prompt à retracer tous les traits et les particularités de son visage chéri. Mais à présent le voilà parti, et mon amour idolâtre va sanctifier ses reliques.–Qui vient ici?–(Entre Parolles.) Un homme de sa suite, que j’aime à cause de Bertrand; et cependant je le connais pour un menteur avéré. Je le regarde comme aux trois quarts sot, et comme un lâche parfait. Cependant toutes ces mauvaises qualités lui vont si bien qu’elles trouvent un asile, tandis que la vertu, d’une trempe d’acier, se morfond exposée aux injures de l’air. Aussi voyons-nous très-souvent la Sagesse glacée au service de la Folie pompeusement parée.

PAROLLES.–Dieu vous garde, belle reine!

HÉLÈNE.–Et vous aussi, monarque!

PAROLLES.–Monarque? non.

HÉLÈNE.–Ni reine non plus.

PAROLLES.–Étiez-vous là occupée à méditer sur la virginité?

HÉLÈNE.–Oui. Vous avez quelque chose de l’air d’un guerrier. Il faut que je vous fasse une question: l’homme est l’ennemi de la virginité; par quel moyen pouvons-nous la défendre contre ses attaques?

PAROLLES.–Tenez-le à distance.

HÉLÈNE.–Mais il nous assiège; et notre virginité, quoique vaillante à la défense, est faible pourtant. Enseignez-nous donc quelque expédient guerrier pour la résistance.

PAROLLES.–Il n’y en a pas. L’homme qui met le siége devant vous vous minera et vous fera sauter en l’air.

HÉLÈNE.–Que le ciel préserve notre pauvre virginité des mineurs et des bombardiers! N’y a-t-il pas aussi un art militaire par lequel les vierges puissent contre-miner les hommes?

PAROLLES.–La virginité une fois à terre, l’homme en sautera plus vite en l’air. Diantre! en mettant de nouveau l’homme à terre, vous perdez votre ville par la brèche que vous avez faite vous-même. Dans la république de la nature, la politique n’est pas de conserver la virginité; sa perte augmente le nombre des sujets. Jamais vierge ne serait née s’il n’y avait eu auparavant une virginité de perdue. L’étoffe dont vous avez été formée est celle dont on fait les vierges. Pour une virginité perdue on en peut trouver dix: la garder toujours, c’est la perdre pour jamais. Allons, c’est une compagne trop froide; il faut s’en défaire.

HÉLÈNE.–Je la défendrai encore un peu de temps, quand je devrais m’exposer à mourir vierge.

PAROLLES.–Il y a peu de chose à dire en sa faveur: c’est contre l’ordre de la nature. Parler pour défendre la virginité, c’est accuser sa mère: ce qui est une désobéissance notoire. Celui qui se pend fait comme la vierge; car la virginité se tue elle-même: et l’on devrait l’enterrer hors de la terre bénite, dans les grands chemins, comme une coupable signalée contre la nature. La virginité engendre des mites comme le fromage; elle se consume elle-même jusqu’à la croûte, et meurt en dévorant sa propre substance. De plus, la virginité est hargneuse, arrogante, vaine, gonflée d’amour-propre; ce qui est le péché le plus expressément défendu par les canons. Ne la gardez pas: vous ne pouvez que perdre avec elle. Défaites vous-en, et dans dix ans vous l’aurez doublée, ce qui fait un intérêt très-honnête; et encore le principal lui-même n’en vaudra guère moins. Allons, ne gardez pas cela.

HÉLÈNE.–Mais que faut-il faire, monsieur, pour la perdre à son gré?

PAROLLES.–Attendez: voyons.–Que faire, dites-vous? Ma foi, mal faire: aimer celui qui ne l’aime pas. La virginité est un meuble qui perd son lustre dans le repos 4; plus on la garde, moins elle vaut: défaites-vous-en, tandis qu’elle est encore de vente: profitez du temps où on la recherche. La virginité ressemble à un vieux courtisan qui porte un habit à l’antique, riche, mais qui n’est plus de mode, comme ces parures et ces cure-dents qu’on ne porte plus aujourd’hui. Votre datte 5 vaut mieux dans un pâté ou un potage que sur vos joues; et votre virginité, votre antique virginité ressemble à une de nos poires passées de France, elle a mauvais air, elle est sèche, enfin c’est une poire passée: elle valait mieux jadis; oui, mais ce n’est plus qu’une poire passée; qu’en voulez-vous faire?

Note 4: (retour) With lying, le repos du lit, jeu de mot.

Note 5: (retour) Jeu de mot sur date, époque et datte fruit.

HÉLÈNE.–Ma virginité n’en est pas encore là.–Votre maître y retrouverait mille amours, une mère et une maîtresse, un ami, un phénix, un capitaine et un ennemi; un guide, une déesse et une souveraine, un conseiller, une traîtresse et une amie: son humble ambition, sa fière humilité, sa concorde discordante et sa douce discorde; sa foi, son doux malheur avec un monde de jolis petits chrétiens charmants, dont Cupidon jasera en souriant.–Alors il sera… Je ne sais pas ce qu’il sera. –Que la main de Dieu le conduise!–La cour est un endroit où l’on apprend–et Bertrand est un de ceux…

PAROLLES.–Eh bien! quoi; un de ceux?…

HÉLÈNE.–A qui je souhaite du bien.–Il est bien malheureux que…

PAROLLES.–Qui est-ce qui est malheureux?

HÉLÈNE.–Que nos voeux n’aient pas un corps qu’on puisse rendre sensible, afin que nous, qui sommes nés pauvres, et dont les étoiles inférieures nous bornent aux seuls désirs, nous puissions transmettre leurs effets jusqu’à nos amis absents, et montrer ce que nous devons nous contenter de penser sans en recueillir aucune reconnaissance!

(Un page entre.)

LE PAGE.–Monsieur Parolles, Monseigneur vous demande.

(Le page sort.)

PAROLLES.–Adieu, ma petite Hélène. Si je puis me ressouvenir de toi, je songerai à toi quand je serai à la cour.

HÉLÈNE.–Monsieur Parolles, vous êtes né sous une étoile bien charitable.

PAROLLES.–Je suis né sous Mars, moi.

HÉLÈNE.–Oui, c’est sous Mars même que je vous crois né.

PAROLLES.–Et pourquoi sous Mars?

HÉLÈNE.–Vous avez soutenu tant de guerres, qu’il faut absolument que vous soyez né sous Mars.

PAROLLES.–Et lorsqu’il était la planète prédominante.

HÉLÈNE.–Plutôt, je crois lorsqu’il était rétrograde.

PAROLLES.–Pourquoi jugez-vous ainsi?

HÉLÈNE.–Vous savez si bien rétrograder, quand vous combattez.

PAROLLES.–C’est pour en prendre plus d’avantage.

HÉLÈNE.–C’est aussi pour cela que l’on fuit, quand la crainte conseille de chercher sa sûreté. Mais ce mélange de courage et de peur qui est en vous est une vertu dont l’aile est bien rapide, et dont le vol me plaît infiniment.

PAROLLES.–J’ai la tête si occupée d’affaires, que je ne suis pas en état de vous faire une réponse piquante. Je serai à mon retour un parfait courtisan, mon instruction servira à vous naturaliser, et vous serez en état de recevoir les conseils d’un homme de cour, et de comprendre les avis qu’il vous consacrera. Autrement, vous mourrez dans votre ingratitude, et votre ignorance vous perdra. Adieu. Quand vous aurez du loisir, récitez vos prières; et quand vous n’en aurez point, souvenez-vous de vos amis: procurez-vous un bon mari, et traitez-le comme il vous traitera: et là-dessus, adieu.

(Il sort.)

HÉLÈNE.–Souvent ces ressources, que nous attribuons au ciel, résident en nous-mêmes. Le destin nous laisse une libre carrière; il ne tire en arrière nos projets languissants que lorsque nous sommes paresseux nous-mêmes. Quelle est cette puissance qui élève mon amour si haut, et qui me fait voir ce dont je ne puis rassasier mes regards? Souvent deux êtres entre lesquels la fortune a jeté un espace immense, la nature les réunit comme deux moitiés, et les amène à s’embrasser, comme s’ils étaient nés l’un pour l’autre. Les entreprises extraordinaires sont impossibles pour qui mesure leur difficulté par ses sens, et qui s’imagine que ce qui n’est pas arrivé ne peut arriver. Quelle femme vit-on jamais s’efforcer de faire connaître son mérite, qui ait échoué dans ses amours? La maladie du roi…–Mon projet peut tromper mon espoir; mais ma résolution est bien arrêtée, et elle ne m’abandonnera pas.

 

SCÈNE II

Paris. Appartement dans le palais du roi.

Fanfares. LE ROI DE FRANCE paraît avec sa suite; il tient des lettres à la main.

LE ROI.–Les Florentins et les Siennois en sont venus aux mains. Ils ont combattu avec un avantage égal, ils continuent la guerre avec courage.

PREMIER SEIGNEUR.–C’est ce qu’on dit, sire.

LE ROI.–Mais c’est fort incroyable. Nous recevons la confirmation de cette nouvelle par mon cousin d’Autriche, qui me prévient que les Florentins vont nous demander un prompt secours. Là-dessus notre bon ami préjuge lui-même la proposition, et il semble désirer que nous les refusions.

PREMIER SEIGNEUR.–Son amitié et sa prudence, dont il a donné de si grandes preuves à Votre Majesté, méritent bien qu’on lui accorde la plus grande confiance.

LE ROI.–Il a décidé notre réponse, et Florence est refusée, avant d’avoir demandé. Mais pour nos gentilshommes qui désirent essayer du service toscan, je les laisse entièrement libres de se ranger de l’un ou de l’autre parti.

SECOND SEIGNEUR.–Cela peut servir d’école militaire à notre jeune noblesse, qui est malade faute d’air et d’exploits.

LE ROI.–Qui vient à nous?

(Entrent Bertrand, Lafeu, Parolles.)

PREMIER SEIGNEUR.–C’est le comte de Roussillon, mon bon seigneur, le jeune Bertrand.

LE ROI.–Jeune homme, tu portes la physionomie de ton père. La nature libérale ne t’a point ébauché à la hâte: elle a pris soin à te former. Puisses-tu hériter aussi des vertus morales de ton père! Sois le bienvenu à Paris.

BERTRAND.–Que Votre Majesté daigne recevoir mes remerciements et mes hommages!

LE ROI.–Je voudrais avoir encore aujourd’hui cette rigueur de corps que je possédais lorsque jadis ton père et moi nous fîmes nos premières armes ensemble! Il était exercé à fond dans tout le service de ce temps-là, et il était l’élève des plus braves capitaines. Il résista longtemps; mais à la fin la hideuse vieillesse nous a atteints tous deux, et nous a dépouillés de la force d’agir. Je me sens plus jeune en parlant de votre bon père. Dans sa jeunesse, il avait cet esprit caustique que je suis à portée de remarquer aujourd’hui chez nos jeunes seigneurs. Mais ils peuvent railler tant que leurs propres railleries retombent sur leur personne obscure encore, avant qu’ils puissent couvrir leur légèreté sous l’éclat de leur gloire. Mais lui, il était un courtisan si parfait, qu’il n’y avait ni mépris ni amertume dans ses railleries ou sa fierté. S’il s’en glissait parfois, ce n’était jamais que pour repousser l’injure de son égal. Son honneur lui servait de cadran, et lui marquait la minute précise où il devait parler, et sa langue obéissait à sa direction. Ceux qui étaient au-dessous de lui, il les traitait comme des créatures d’une autre classe, et il abaissait son élévation jusqu’à leurs rangs inférieurs. Il les rendait fiers par son humilité, et il s’humiliait encore pour recevoir leurs louanges maladroites. Voilà l’homme qui devrait servir de modèle aux jeunes gens de nos jours; et s’il était bien suivi, il leur montrerait qu’ils ne font que rétrograder.

BERTRAND.–La mémoire de ses vertus, sire, est plus glorieuse dans votre souvenir que sur sa tombe; et son épitaphe est moins honorable pour son nom que vos royaux éloges.

LE ROI.–Plût à Dieu que je fusse avec lui!–Il avait toujours coutume de dire… (il me semble l’entendre en ce moment. Il ne jetait pas ses paroles sensées dans les oreilles, il les y greffait pour y croître et y porter du fruit.)–Il disait: «Que je ne vive plus…–Tel était le début de son aimable mélancolie quand il avait fini son badinage.–Que je ne vive plus, disait-il, dès que ma lampe manquera d’huile, afin que son reste de lueur ne soit pas un objet de risée pour ces jeunes étourdis, dont l’esprit superbe dédaigne tout ce qui n’est pas nouveau, dont le jugement se borne à être le créateur de leurs toilettes, et dont la constance expire même avant ces modes passagères!» C’était là ce qu’il souhaitait; et ce que je souhaite après lui; puisque je ne puis plus apporter à la ruche ni cire ni miel, je voudrais en être promptement congédié, pour céder la place à des travailleuses.

SECOND SEIGNEUR.–Vous êtes aimé, sire, et ceux qui vous aiment le moins seront les premiers à regretter que vous n’y soyez plus.

LE ROI.–Je remplis une place, je le sais…–Combien y a-t-il, comte, que le médecin de votre père est mort?–Il était très-renommé.

BERTRAND.–Sire, il y a environ six mois.

LE ROI.–S’il était vivant, j’essayerais encore de lui.–Prêtez-moi votre bras.–Tous les autres m’ont usé à force de remèdes. Que la nature et la maladie se disputent maintenant l’événement à leur loisir.–Soyez le bienvenu, comte; mon fils ne m’est pas plus cher que vous.

BERTRAND.–Je remercie Votre Majesté.

(Ils sortent.–Fanfares.)

 

SCÈNE III

La scène est en Roussillon. Appartement dans le palais de la comtesse.

LA COMTESSE, son INTENDANT ET UN BOUFFON 6.

Note 6: (retour) C’est toujours le clown, ou bouffon domestique.

LA COMTESSE.–Je suis prête à vous entendre à présent: qu’avez-vous à dire de cette jeune demoiselle?

L’INTENDANT.–Madame, je désirerais que l’on pût trouver dans le journal de mes services passés tous les soins que j’ai pris pour tâcher de vous contenter; car nous blessons notre modestie, et nous ternissons la pureté de nos services en les publiant nous-mêmes.

LA COMTESSE.–Que fait ici ce maraud? Retirez-vous, drôle; toutes les plaintes que j’ai entendues sur votre compte, je ne les crois pas toutes… non…; mais c’est la faute de ma lenteur à croire; car je sais que vous ne manquez pas de folie pour commettre ces méchancetés, et que vous avez assez d’adresse pour les commettre subtilement.

LE BOUFFON.–Vous n’ignorez pas, madame, que je suis un pauvre diable.

LA COMTESSE.–C’est bien, monsieur.

LE BOUFFON.–Non, madame, il n’est pas bien que je sois pauvre, quoique la plupart des riches soient damnés. Mais si je puis obtenir le consentement de Votre Seigneurie pour entrer dans le monde, la jeune Isabeau et moi, nous ferons comme nous pourrons.

LA COMTESSE.–Tu veux donc aller mendier?

LE BOUFFON.–Je ne mendie rien, madame, que votre consentement dans cette affaire.

LA COMTESSE.–Dans quelle affaire?

LE BOUFFON.–Dans l’affaire d’Isabeau et la mienne. Service n’est pas héritage; et je crois bien que je n’obtiendrai jamais la bénédiction de Dieu, avant d’avoir une postérité de mon sang; car on dit que les enfants sont une bénédiction.

LA COMTESSE.–Dis-moi ta raison: pourquoi veux-tu te marier?

LE BOUFFON.–Mon pauvre corps, madame, le demande: je suis poussé par la chair; et il faut qu’il aille celui que le diable pousse.

LA COMTESSE.–Sont-ce là toutes les raisons de monsieur?

LE BOUFFON.–Vraiment, madame, j’en ai encore d’autres, et de saintes; qu’elles soient ce qu’elles voudront.

LA COMTESSE.–Peut-on les savoir?

LE BOUFFON.–J’ai été, madame, une créature corrompue, comme vous et tous ceux qui sont de chair et de sang; et, en vérité, je me marie, afin de pouvoir me repentir 7

Note 7: (retour) Marie-toi en hâte et repens-toi à loisir, c’est un vieux proverbe.

LA COMTESSE.–De ton mariage plutôt que de la méchanceté.

LE BOUFFON.–Je suis absolument dépourvu d’amis, madame, et j’espère m’en procurer par ma femme.

LA COMTESSE.–Maraud! de tels amis sont tes ennemis.

LE BOUFFON.–Vous n’y êtes pas, madame, ce sont de grands amis; car les fripons viennent faire pour moi ce que je suis las de faire. Celui qui laboure ma terre épargne mon attelage et me laisse en recueillir la moisson: si je suis déshonoré, il est mon valet: celui qui réjouit ma femme est le bienfaiteur de ma chair et de mon sang; celui qui fait du bien à ma chair et à mon sang aime ma chair et mon sang; celui qui aime ma chair et mon sang est mon ami: Ergo, celui qui embrasse ma femme est mon ami. Si les hommes pouvaient être contents de ce qu’ils sont, il n’y aurait aucune crainte à avoir dans le mariage; car le jeune Charon le puritain, et le vieux Poysam le papiste, quoique leurs coeurs diffèrent en religion, leurs têtes à tous les deux n’en font qu’une. Ils peuvent jouer de la corne ensemble comme tous les daims du troupeau.

LA COMTESSE.–Seras-tu donc toujours une mauvaise langue et un drôle calomniateur?

LE BOUFFON.–Je suis un prophète 8, madame, et je dis la vérité par le plus court chemin.

«Je répéterai la ballade

Que les hommes trouveront vraie

Le mariage vient par destinée;

Le coucou chante par nature.»

Note 8: (retour) La superstition de l’instinct divin possédé par les fous existe dans beaucoup de pays. Les Turcs ont encore pour eux une vénération religieuse.

LA COMTESSE.–Retirez-vous; je vous parlerai plus tard.

L’INTENDANT.–Voudriez-vous, madame, lui dire d’appeler Hélène: j’ai à vous parler d’elle?

LA COMTESSE.–L’ami, dites à Mademoiselle que je voudrais lui parler; c’est Hélène que je demande.

LE BOUFFON.

Quoi, dit-elle, était-ce ce beau visage

Qui fut cause que les Grecs saccagèrent Troie?

Folle entreprise! folle entreprise!

Était-ce là la joie du roi Priam?

Elle soupira en s’arrêtant,

En s’arrêtant elle soupira

Et prononça cette sentence:

«Sur neuf mauvaises s’il y en a une bonne,

Il y en a donc une bonne sur dix.»

LA COMTESSE.–Quoi, une bonne sur dix! Vous altérez la chanson, coquin.

LE BOUFFON.–Une bonne femme sur dix, c’est purifier la chanson, madame. Si le bon Dieu voulait pourvoir ainsi le monde toute l’année, je ne me plaindrais pas de la dîme des femmes, si j’étais le curé. Une sur dix! vraiment s’il nous naissait seulement une bonne femme à chaque comète, ou à chaque tremblement de terre, la loterie serait bien améliorée; mais à présent un homme peut s’arracher le coeur avant de tirer une bonne femme.

LA COMTESSE.–Voulez-vous vous en aller, monsieur le drôle, et faire ce que je vous commande?

LE BOUFFON.–Qu’un homme puisse être aux ordres d’une femme sans qu’il en arrive malheur! Quoique l’honnêteté ne soit pas puritaine… elle ne veut cependant faire de mal à personne; et elle consentira à porter le surplis de l’humilité sur la robe noire d’un coeur gonflé d’orgueil. Sérieusement je pars: mon affaire est de dire à Hélène de venir ici.

(Il sort,)

LA COMTESSE.–Eh bien! maintenant! qu’y a-t-il?

L’INTENDANT.–Je sais, madame, que vous aimez tendrement votre suivante.

LA COMTESSE.–Oui, je l’aime: son père me l’a léguée; et elle-même, sans autre considération, a des droits légitimes à toute l’amitié qu’elle trouve en moi. Je lui dois bien plus qu’il ne lui a été payé, et je lui payerai plus qu’elle ne demandera.

L’INTENDANT.–Madame, je me trouvai dernièrement beaucoup plus près d’elle qu’elle ne l’eût désiré, je pense. Elle était seule, et confiait ses secrets à ses propres oreilles: elle pensait, j’oserais le jurer pour elle, qu’ils n’arriveraient point à des oreilles étrangères. Elle disait qu’elle aimait votre fils. «La fortune, dit-elle, n’est point une déesse, puisqu’elle a mis une si grande différence entre son rang et le mien: l’amour n’est point un dieu, puisqu’il ne veut montrer son pouvoir que lorsque les avantages sont égaux. Diane n’est point la reine des vierges, puisqu’elle a pu permettre que sa pauvre chevalière fût surprise sans défense à la première attaque, et qu’elle la laisse sans espoir de rançon.» Elle disait cela avec l’accent du plus amer chagrin que j’aie jamais entendu exprimer à une vierge. J’ai cru, madame, qu’il était de mon devoir de vous en instruire sur-le-champ, puisqu’il vous importe un peu de le savoir, à cause du malheur qui pourrait en arriver.

LA COMTESSE.–Vous avez rempli le devoir d’un honnête homme; mais gardez ce secret pour vous seul. Bien des probabilités m’avaient déjà instruite de ce fait; mais elles étaient toutes si incertaines que je ne pouvais ni les croire ni les rejeter. Laissez-moi, je vous prie: conservez ceci dans votre âme: je vous remercie de vos bons soins; je vous en dirai davantage une autre fois. (L’intendant sort; Hélène entre.) Voilà comme j’étais quand j’étais jeune. Si nous écoutons la nature, c’est ce qui nous arrive; cette épine est inséparablement attachée à la rose de notre jeunesse. Notre sang est à nous, et ceci est né dans notre sang. Partout où la forte passion de l’amour s’imprime dans un jeune coeur, c’est le sceau et la preuve de la vérité de la nature. Le souvenir de ces jours, qui sont passés pour moi, me rappelle les mêmes fautes. Ah! je ne croyais pas alors que ce fussent des fautes. Je le vois bien maintenant; son oeil en est éteint.

HÉLÈNE.–Quel est votre bon plaisir, madame?

LA COMTESSE.–Tu sais, Hélène, que je suis une mère pour toi.

HÉLÈNE.–Vous êtes mon honorable maîtresse.

LA COMTESSE.–Non, mais une mère. Pourquoi pas ta mère? Lorsque j’ai prononcé le nom de mère, j’ai cru que tu venais de voir un serpent. Qu’y a-t-il donc dans ce nom de mère, pour qu’il te fasse tressaillir? Je dis que je suis votre mère, et je vous mets au nombre de ceux que j’ai portés dans mon sein. On a vu souvent l’adoption le disputer à la nature; et notre choix nous donne un rejeton naturel né de semences étrangères. Tu n’as jamais oppressé mon sein des douleurs de mère, et cependant je te montre toute la tendresse d’une mère. Par la grâce de Dieu, jeune fille, est-ce te tourner le sang que de te dire: «Je suis ta mère?» Pourquoi ce triste précurseur des larmes, cet arc-en-ciel 9 aux nombreuses couleurs entoure-t-il tes yeux? Pourquoi? Parce que tu es ma fille?

Note 9: (retour)

What is the matter,

That this distemper’d messenger of wet,

The many colour’d iris, rounds thine eye?

Observation vraie exprimée poétiquement.

HÉLÈNE.–Parce que je ne le suis pas.

LA COMTESSE.–Je te dis que je suis ta mère.

HÉLÈNE.–Pardonnez-moi, madame, le comte de Roussillon ne peut être mon frère; je suis d’une humble naissance, et lui d’une famille illustre: mes parents sont inconnus, les siens sont tous nobles: il est mon maître, mon cher seigneur, et je vis pour le servir, et je veux mourir sa vassale. Il ne faut pas qu’il soit mon frère.

LA COMTESSE.–Ni moi, votre mère?

HÉLÈNE.–Vous êtes ma mère, madame! (pourvu que monseigneur votre fils ne soit pas mon frère); plût à Dieu que vous fussiez en effet ma mère, ou que vous fussiez la mère de tous deux! je ne le désire pas plus que je ne désire le ciel, pourvu que je ne sois pas sa soeur. Ne serait-il donc pas possible que je fusse votre fille, sans qu’il fût mon frère?

LA COMTESSE.–Oui, Hélène, tu pourrais être ma belle-fille. A Dieu ne plaise que ce soit là ta pensée! Les noms de fille et de mère agitent tellement ton pouls! Quoi! tu pâlis encore!… Mes craintes ont enfin surpris ton amour. Je pénètre maintenant le mystère de ta solitude, et je découvre enfin la source de tes larmes amères. Maintenant tout est clair comme le jour. Tu aimes mon fils. Il serait honteux de vouloir dissimuler ce que ta passion publie, et de vouloir me dire que tu ne l’aimes pas: ainsi, dis-le-moi; avoue-moi la vérité: car vois, tes joues se l’avouent l’une à l’autre, et tes yeux le voient éclater si manifestement dans ta conduite, qu’ils le disent aussi dans leur langage. Il n’y a que le péché et une obstination d’enfer qui enchaînent ta langue, pour rendre la vérité suspecte. Parle: cela est-il vrai?–Si cela est, tu as dévidé un joli peloton. Si cela n’est pas, jure que je me trompe: cependant, je te l’ordonne au nom de l’oeuvre que le ciel peut faire en moi à ton profit, dis-moi la vérité.

HÉLÈNE.–Ma bonne maîtresse, daignez me pardonner.

LA COMTESSE.–Aimez-vous mon fils?

HÉLÈNE.–Votre pardon, ma noble maîtresse.

LA COMTESSE.–Aimez-vous mon fils?

HÉLÈNE.–Ne l’aimez-vous pas, vous, madame?

LA COMTESSE.–Point de détours. Mon amour pour lui vient d’un lien que personne n’ignore. Allons, allons, découvre-moi l’état de ton coeur, car ta passion elle-même t’accuse hautement.

HÉLÈNE.–Eh bien! je l’avoue ici, à genoux, devant le ciel et devant vous, madame, que j’aime votre fils plus que vous, et seulement moins que le ciel. Mes parents étaient pauvres, mais honnêtes; mon amour l’est aussi. N’en soyez pas offensée; car mon amour ne lui fait aucun mal. Je ne le poursuis point par des marques de prétentions présomptueuses, je ne voudrais pas l’obtenir avant de le mériter, et cependant je ne sais pas comment je pourrai le mériter jamais. Je sais que j’aime en vain; je lutte contre toute espérance, et cependant je verse toujours les flots de mon amour dans ce crible perfide et fuyant, sans m’apercevoir qu’il diminue.–Ainsi, semblable à l’Indien, religieuse dans mon erreur, j’adore le soleil, qui regarde son adorateur, mais qui ne sait rien de plus de lui. Ma chère maîtresse, que votre haine ne rencontre pas mon amour, parce que j’aime ce que vous aimez. Mais vous-même, madame, dont l’honorable vieillesse annonce une jeunesse vertueuse, si jamais vous avez brûlé d’une flamme si pure, de désirs si chastes, et d’un amour si tendre, que votre Diane fut en même temps la déesse de l’amour, oh! ayez pitié de celle dont l’état est si malheureux qu’elle ne peut que prêter et donner où elle est sûre de toujours perdre; qui ne cherche point à trouver ce que ses voeux recherchent, mais qui, semblable à l’énigme, chérit le secret qui est sa mort 10.

Note 10: (retour) Elle cesse de vivre alors qu’on la devine, dit une ancienne épigramme qui compare la femme à une énigme.

LA COMTESSE.–N’aviez-vous pas dernièrement le projet d’aller à Paris? Parlez-moi franchement.

HÉLÈNE.–Oui, madame.

LA COMTESSE.–Pourquoi? Dites la vérité.

HÉLÈNE.–Je dirai la vérité, j’en jure par la grâce elle-même. Vous savez que mon père m’a laissé quelques recettes d’un effet merveilleux et éprouvé, que sa science et son expérience connue avaient recueillies pour des spécifiques souverains, et qu’il me recommanda de ne les donner qu’avec soin et réserve, comme des ordonnances qui renfermaient en elles de bien plus grandes vertus qu’on n’en pouvait juger sur l’étiquette. Dans le nombre, il y a un remède, dont l’utilité est reconnue pour guérir les maladies de langueur désespérées comme celle dont on croit le roi perdu.

LA COMTESSE.–Était-ce là votre motif pour aller à Paris? Répondez.

HÉLÈNE.–C’est votre noble fils, madame, qui m’a fait penser à cela: autrement, Paris et la médecine, et le roi, ne me seraient peut-être jamais venus dans la pensée.

LA COMTESSE.–Mais, Hélène, si tu offrais au roi tes prétendus secours, penses-tu qu’il les acceptât? Le roi et ses médecins sont d’accord. Lui, il est persuadé qu’ils ne peuvent le guérir; eux le sont aussi qu’ils ne peuvent le guérir. Comment croiront-ils une pauvre jeune fille ignorante, lorsqu’eux-mêmes, après avoir épuisé toute la science des écoles, ils ont abandonné le mal à lui-même?

HÉLÈNE.–Il y a quelque chose qui me dit, plus encore que la science de mon père, qui était pourtant le plus grand dans sa profession, que sa bienfaisante recette, qui fait mon héritage, sera bénie, pour mon bonheur, par les plus heureuses étoiles qui soient au ciel. Et si Votre Seigneurie veut me permettre de tenter son succès, je répondrai sur ma vie, que je perdrais dans une bonne cause, de la guérison du roi, pour tel jour et à telle heure.

LA COMTESSE.–Le crois-tu?

HÉLÈNE.–Oui, madame, et j’en suis convaincue.

LA COMTESSE.–Eh bien, Hélène, tu auras mon consentement, ma tendresse, de l’argent, une suite, et mes pressantes recommandations à tous mes amis, qui sont à la cour. Je resterai au logis, et je prierai Dieu de bénir ton entreprise. Pars demain, et sois sûre que tous les secours que je puis te donner ne te manqueront pas.

(Elles sortent.)

FIN DU PREMIER ACTE.

ACTE DEUXIÈME

 

SCÈNE I

A Paris.–Appartement dans le palais du roi.

LE ROI paraît avec de jeunes seigneurs, qui prennent congé de lui, et partent pour la guerre de Florence. BERTRAND et PAROLLES. Fanfares.

LE ROI.–Adieu, jeune seigneur. Ne perdez jamais de vue ces principes d’un guerrier.–Adieu, vous aussi, seigneur. Partagez mes conseils entre vous. Si chacun de vous se les approprie tout entiers, le présent est de nature à s’étendre à proportion qu’il est reçu, et il suffira pour tous deux.

PREMIER SEIGNEUR.–C’est notre espérance, sire, qu’après nous être formés dans le métier de la guerre, nous reviendrons pour trouver Votre Majesté en bonne santé.

LE ROI.–Non, non; cela est impossible: et cependant mon coeur ne veut pas avouer qu’il souffre de la maladie qui mine mes jours. Adieu, jeunes guerriers. Soit que je vive, ou que je meure, montrez-vous les fils des vaillants Français. Que la haute Italie (cette nation dégénérée qui n’a hérité que des défaites de la dernière monarchie 11) reconnaisse que vous ne venez pas seulement pour courtiser l’honneur, mais pour l’épouser. Quand les plus braves de vos rivaux reculeront, sachez trouver ce que vous cherchez pour vous faire proclamer hautement par la renommée.–Je vous dis adieu.

Note 11: (retour) L’empire romain.

SECOND SEIGNEUR.–Que la santé soit aux ordres de Votre Majesté!

LE ROI.–Et ces jeunes filles d’Italie… Prenez garde à elles. On dit que nos Français n’ont point de langue pour les refuser, lorsqu’elles demandent: prenez garde d’être captifs, avant d’être soldats.

LES DEUX SEIGNEURS.–Nos coeurs conserveront vos avis.

LE ROI.–Adieu. (A quelqu’un de ses gens.) Venez à moi.

(On le conduit sur un lit de repos.)

PREMIER SEIGNEUR, à Bertrand.–O mon cher seigneur, faut-il que nous vous laissions derrière nous!

PAROLLES.–Il n’y a pas de sa faute, le jeune galant.

SECOND SEIGNEUR.–Oh! c’est une superbe campagne.

PAROLLES.–Admirable. J’ai vu ces guerres.

BERTRAND.–On m’ordonne de rester ici, et l’on m’écarte, en me criant: Trop jeune! l’année prochaine! il est trop tôt encore.

PAROLLES.–Si cela vous tient si fort au coeur, mon garçon, dérobez-vous bravement.

BERTRAND.–On me force à rester ici pour être le complaisant d’une jupe, et faire crier ma fine chaussure sur un parquet uni, jusqu’à ce que tout l’honneur soit acquis, et sans user d’épée que pour danser 12.–Par le ciel, je me déroberai d’ici!

Note 12: (retour) On dansait alors l’épée au côté.

PREMIER SEIGNEUR.–Il est honorable de se dérober ainsi.

PAROLLES.–Commettez ce larcin, comte.

SECOND SEIGNEUR.–Je suis votre second; adieu.

BERTRAND.–Je tiens à vous; et notre séparation est une torture.

PREMIER SEIGNEUR, à Parolles.–Adieu, capitaine.

SECOND SEIGNEUR.–Salut, bon monsieur Parolles.

PAROLLES.–Nobles héros, mon épée et les vôtres sont de la même famille. Mes braves et brillants seigneurs! Un mot, mes chères lames.–Vous trouverez, dans le régiment des Spiniens, un certain capitaine Spurio, avec sa cicatrice ici sur la joue gauche, une marque de guerre, que cette épée que voici lui a gravée sur le visage: dites-lui que je suis en vie, et retenez bien ce qu’il vous dira de moi.

SECOND SEIGNEUR.–Nous n’y manquerons pas, noble capitaine.

(Les deux seigneurs sortent.)

PAROLLES.–Que Mars vous chérisse comme ses disciples. (Voyant le roi se lever sur son séant,) Quel parti prenez-vous?

BERTRAND.–Arrête.–Le roi…

PAROLLES.–Étendez donc plus loin vos politesses avec ces nobles seigneurs: vous vous êtes renfermé dans une formule d’adieu trop froide: soyez plus démonstratif avec eux; ce sont eux qui dirigent les modes; leur tournure, leur manière de manger, leur langage, leurs mouvements, tout est sous l’influence de l’astre le plus en vogue: et quand ce serait le diable qui conduirait la danse, ce serait eux qu’il faudrait suivre: courez les rejoindre, et mettez plus de chaleur dans vos adieux.

BERTRAND.–C’est ce que je veux faire.

PAROLLES.–De braves gens! et qui ont tout l’air de devenir de robustes guerriers.

(Ils sortent.)

(Entre Lafeu.)

LAFEU, se prosternant devant le roi.–Pardon, mon souverain, pour moi et les nouvelles que j’apporte.

LE ROI.–Je vous l’accorderai, si vous vous levez.

LAFEU, se relevant.–Vous voyez donc debout devant vous un homme qui apporte son pardon. Je voudrais, sire, que vous vous fussiez mis à genoux pour demander mon pardon, et que vous puissiez, à mon commandement, vous relever comme moi.

LE ROI.–Je le voudrais aussi: je t’aurais cassé la tête et je t’en aurais demandé pardon après.

LAFEU.–En croix, ma foi 13.–Mon cher seigneur, voici ce dont il s’agit: voulez-vous être guéri de votre infirmité?

Note 13: (retour)

I had broke thy pate,

And ask thee mercy for it.

LAFEU. Good faith across.

Cas où la tête est cassée, plaisanterie qu’on retrouve dans la comédie des Méprises.

LE ROI.–Non.

LAFEU.–Oh! ne voulez-vous pas de raisin, renard royal? Mais vous mangerez mon bon raisin, si mon royal renard peut y atteindre. J’ai vu un médecin qui est capable de faire entrer la vie dans une pierre, d’animer un rocher, de vous faire danser la canarie 14 avec feu et du pas le plus léger. Son simple toucher aurait la vertu de ressusciter le roi Pépin: oui, de faire prendre au grand Charlemagne une plume en main, pour lui écrire à elle un billet doux.

Note 14: (retour) Danse française alors en vogue.

LE ROI.–Que voulez-vous dire par elle?

LAFEU.–Je veux dire un docteur femelle.–Sire, il y en a un d’arrivé, si vous voulez la voir.–Sur ma foi, sur mon honneur, si après ce début léger je puis revenir à vous parler sérieusement, j’ai causé avec une personne, qui par son sexe, par sa jeunesse, par sa déclaration, par sa sagesse et sa constance, m’a plus étonné que je n’ose en blâmer ma faiblesse.–Voulez-vous la voir, sire (car c’est ce qu’elle demande), et savoir ce qu’elle veut faire? Après, moquez-vous bien de moi.

LE ROI.–Allons, bon Lafeu, introduis ta merveille, afin que nous puissions partager ton admiration, ou te guérir de la tienne, en admirant où tu l’as prise.

LAFEU.–Oh! je vous convaincrai, et il ne me faudra pas tout le jour pour cela.

(Lafeu sort.)

LE ROI.–Voilà toujours ses grands prologues, pour aboutir à des riens.

(Lafeu revient et introduit Hélène.)

LAFEU, à Hélène.–Allons, entrez.

LE ROI.–Tant de hâte donne des ailes.

LAFEU, à Hélène.–Allons, avancez. Voilà Sa Majesté: déclarez-lui vos intentions. Vous avez un minois fripon; mais Sa Majesté ne craint guère ces sortes de traîtres. Je suis l’oncle de Cressida 15, en osant vous laisser tous deux ensemble. Adieu. (Il sort.)

Note 15: (retour) Voir Pandarus dans Troïlus et Cressida.

LE ROI.–Eh bien! ma belle, est-ce à moi que vous avez affaire?

HÉLÈNE.–Oui, mon bon seigneur. Gérard de Narbonne était mon père, bien connu dans l’art qu’il professait.

LE ROI.–Je l’ai connu.

HÉLÈNE.–Je puis donc me dispenser de vous faire son éloge: il suffit de le connaître.–Sur son lit de mort, il me donna plusieurs recettes; une entre autres qui était le fruit le plus précieux de sa pratique, le trésor unique de sa longue expérience, et il m’ordonna de serrer ce trésor comme un troisième oeil, plus cher, plus infaillible que les deux miens. C’est ce que j’ai fait; et ayant ouï dire que Votre glorieuse Majesté était atteinte de la funeste maladie, dont la cure a fait le plus d’honneur à la vertu du remède que m’a laissé mon bon père, je suis venue vous l’offrir avec mes secours, avec toute l’humilité que je dois.

LE ROI.–Nous vous rendons grâces, jeune fille; mais nous ne pouvons être si crédule en fait de guérison, lorsque nos plus savants docteurs nous abandonnent, et que le collège entier a décidé que tous les efforts de l’art ne pouvaient retirer la nature de sa situation désespérée.–Je dis que nous ne devons pas déshonorer notre jugement, ni nous laisser corrompre par une folle espérance, au point de prostituer à des empiriques notre maladie incurable: un roi ne doit pas détruire, par une faiblesse, sa réputation, en faisant cas d’un secours insensé, lorsqu’il est persuadé qu’il ne faut plus songer à aucun secours.

HÉLÈNE.–Mon zèle m’indemnisera alors de mes peines. Je ne vous presserai pas davantage d’accepter mes services; et je demande humblement à Votre Majesté une petite part dans ses pensées, en prenant congé d’elle.

LE ROI.–Je ne peux vous donner moins, si je veux passer pour reconnaissant. Vous avez voulu me secourir: je vous fais les remerciements qu’un homme, prêt de mourir, doit à ceux qui font des voeux pour sa vie. Mais vous n’avez aucune connaissance de ce que je sais, moi, parfaitement: je connais tout mon danger, et vous ne connaissez point de remède.

HÉLÈNE.–Il ne peut y avoir aucun danger à essayer ce que je puis faire, puisque vous avez placé votre repos dans l’opinion que votre mal était incurable.–Celui qui opère les plus grands prodiges les accomplit souvent par le plus faible ministre: ainsi la Sainte-Écriture nous montre la sagesse chez les enfants, dans des cas où les juges n’étaient eux-mêmes que des enfants. Tandis que les plus sages niaient les miracles, on a vu de grands fleuves sortir de faibles sources, et de vastes mers se dessécher. Souvent l’attente échoue là même où elle promettait le plus; et souvent elle réussit dans les cas où l’espérance est la plus languissante, et où règne le désespoir.

LE ROI.–Je ne dois point vous écouter. Adieu, ma bonne fille. Vos peines n’étant pas employées, c’est à vous de vous en payer. Des offres qu’on n’accepte point recueillent un remerciement pour leur salaire.

HÉLÈNE.–Ainsi un secours inspiré par le ciel est repoussé par un seul mot! Il n’en est pas de Celui qui connaît toutes choses comme de nous, qui ne pouvons asseoir nos conjectures que sur les apparences. Mais c’est en nous un excès de présomption, lorsque nous regardons le secours du ciel comme l’ouvrage de l’homme. Sire, donnez votre consentement à ma tentative: faites une expérience du ciel, et non pas de moi. Je ne suis point un imposteur qui proclame une intention qu’il n’a pas. Mais sachez que je crois, et croyez aussi que je sais qu’il est certain que mon art n’est pas sans puissance, ni vous sans espoir de guérison.

LE ROI.–Avez-vous donc tant de confiance? En combien de temps espérez-vous me guérir?

HÉLÈNE.–Si la grâce toute-puissante m’accorde son secours avant que les chevaux du soleil aient fait parcourir deux fois à son char enflammé le cercle d’un jour; avant que l’humide Hespérus ait deux fois éteint sa lampe assoupie dans les sombres vapeurs de l’occident; avant que le sablier du pilote lui ait marqué vingt-quatre fois comment se dérobent les minutes, ce qu’il y a d’infirme dans les parties saines de votre corps s’enfuira: la santé reprendra son libre cours, et le mal sera détruit.

LE ROI.–Quel gage oses-tu hasarder de ta certitude et de ta confiance?

HÉLÈNE.–La peine de l’impudence, la hardiesse d’une prostituée; ma honte proclamée dans d’injurieuses ballades; l’infamie attachée à mon nom de vierge; qu’on me fasse souffrir tout ce qu’il y a de pis, et que ma vie finisse dans les plus affreuses tortures.

LE ROI.–Il me semble que j’entends un esprit céleste parler par ta bouche, et que je reconnais dans ton faible organe sa voix puissante. Ce que l’impossibilité anéantirait d’après le sens commun, la raison le sauve d’une autre manière. Ta vie est d’un grand prix; car tout ce que la vie estime valoir le nom de vie, tu le possèdes: jeunesse, beauté, sagesse, courage, vertu, tout ce que le bonheur et le printemps de l’âge peuvent donner d’heureux; hasarder tous ces biens, c’est indiquer une science infinie ou un monstrueux désespoir. Aimable docteur, je veux essayer de ton remède qui, si je meurs, te donne la mort.

HÉLÈNE.–Si j’excède le temps fixé, ou que j’échoue dans le succès que j’ai annoncé, faites-moi mourir sans pitié; je l’aurai bien mérité. Si je ne vous guéris pas, je le payerai de ma vie; mais si je vous guéris, que me promettez-vous?

LE ROI.–Faites votre demande.

HÉLÈNE.–Mais me l’accorderez-vous?

LE ROI.–Oui, par mon sceptre et par mes espérances de salut!

HÉLÈNE.–Eh bien! vous me ferez don, de votre main royale, de l’époux que je vous demanderai, et qu’il sera en votre pouvoir de me procurer. Loin de moi l’arrogante présomption de le choisir dans le sang royal de France, et de vouloir perpétuer la bassesse de mon nom obscur par un rejeton ou une image de votre auguste famille; mais j’aurai la liberté de demander, et vous celle de me donner un de vos vassaux que je connais bien.

LE ROI.–Voilà ma main; les prémices observées, ta volonté sera exécutée par mes soins: ainsi choisis toi-même ton moment, car moi, décidé à être ton malade, je me repose entièrement sur toi. Je devrais te questionner davantage, et je le ferai… quoique, tout en en sachant davantage, je ne pourrais pas avoir plus de confiance en toi… Je pourrais te demander d’où tu viens, qui t’a amenée; mais sois la bienvenue, sans autres questions, et accueillie sans aucun doute.–Holà! aidez-moi un peu ici.–Si tes succès égalent tes promesses, ma récompense égalera ton bienfait.

(Ils sortent.)

 

SCÈNE II

En Roussillon.–Appartement du palais de la comtesse.

LA COMTESSE entre avec LE BOUFFON.

LA COMTESSE.–Viens çà, l’ami. Je veux voir jusqu’à quel degré va ton savoir-vivre.

LE BOUFFON.–Je vais vous montrer que je suis fort bien nourri et fort mal élevé. Je sais que je n’ai affaire qu’avec la cour.

LA COMTESSE.–Comment! qu’avec la cour? Et à quel autre lieu attaches-tu donc tant d’importance, pour nommer la cour avec tant de mépris: qu’avec la cour, dis-tu?

LE BOUFFON.–En vérité, madame, si Dieu a prêté à un homme quelques bonnes moeurs, il peut bien les mettre de côté à la cour. Celui qui ne sait pas saluer, ôter son chapeau, baiser sa main et dire des riens, n’a ni jambes, ni mains, ni bouche, ni chapeau, et ma foi, cet homme, à dire vrai, n’était pas fait pour la cour; mais, pour moi, j’ai une réponse qui peut servir à tout le monde.

LA COMTESSE.–Vraiment, c’est une bien bonne réponse que celle qui peut aller à toutes les questions.

LE BOUFFON.–C’est comme une chaise de barbier qui va bien à tous les derrières, pointus, ronds, carrés, à tous les derrières possibles.

LA COMTESSE.–Et ta réponse ira à toutes les questions?

LE BOUFFON.–Comme dix sous à la main d’un procureur, comme une couronne française à une fille en taffetas 16; comme l’anneau de jonc de Tibbie 17, à l’index de Tom, comme les crêpes au mardi gras, comme une danse moresque au 1er mai, comme le clou à son trou, l’homme déshonoré à ses cornes, une méchante diablesse à un coquin bourru, comme les lèvres de la nonne à la bouche d’un moine; enfin, comme le pudding à sa peau.

Note 16: (retour) Couronne française, suite d’une maladie ou écu de France, équivoque, etc.

Note 17: (retour) Allusion à une ancienne coutume de marier avec un anneau de jonc; mariage fictif dont se jouaient les séducteurs.

LA COMTESSE.–As-tu, te dis-je, une telle réponse qui s’ajuste à toutes les questions?

LE BOUFFON.–Oui, depuis le duc jusqu’au dernier constable, elle ira à toutes les questions.

LA COMTESSE.–Ce doit être une réponse d’une prodigieuse étendue pour faire ainsi face à toutes les demandes.

LE BOUFFON.–Ce n’est pas une bagatelle, à vrai dire, si les savants voulaient l’apprécier à sa juste valeur. La voici, avec toutes ses dépendances. Demandez-moi si je suis un courtisan; cela ne vous fera pas de tort d’apprendre.

LA COMTESSE.–Allons, redevenons jeune si nous pouvons 18.–Je vais faire la folle en te faisant la question, dans l’espérance que ta réponse me rendra plus sage. Allons, je vous prie, monsieur, êtes-vous un courtisan?

LE BOUFFON.–O mon Dieu, monsieur! 19–Voilà un moyen bien simple de se défaire des gens.–Allons, encore, encore, une centaine de questions.

Note 18: (retour) C’est-à-dire soyons légère, rions, si nous le pouvons.

Note 19: (retour) O Lord, sir! Exclamation du bon ton alors, et que Shakspeare tourne en ridicule.

LA COMTESSE.–Monsieur, je suis un pauvre ami à vous qui vous aime bien.

LE BOUFFON.–O mon Dieu, monsieur!–Allons, serré, ne me ménagez pas.

LA COMTESSE.–Je pense bien, monsieur, que vous ne pouvez pas manger de ce mets grossier.

LE BOUFFON.–O mon Dieu, monsieur!–Allons, embarrassez-moi, je vous ferai face.

LA COMTESSE.–Vous avez été fouetté ces jours derniers, monsieur, à ce que je crois.

LE BOUFFON.–O mon Dieu, monsieur!–Ne m’épargnez pas.

LA COMTESSE.–Criez-vous, ô mon Dieu, monsieur! et ne m’épargnez pas, lorsqu’on vous fouette? Vraiment votre ô mon Dieu, monsieur! va à merveille dans cette occasion; ce serait fort bien répondre au fouet si vous étiez seulement attaché pour le recevoir.

LE BOUFFON.–Je n’ai jamais eu tant de malheur dans ma vie pour mon ô mon Dieu, monsieur! je vois bien que les choses peuvent servir longtemps, mais pas toujours.

LA COMTESSE.–Je fais vraiment la ménagère prodigue avec le temps, de le dépenser en vains propos avec un fou.

LE BOUFFON.–O mon Dieu, monsieur!–Tenez, voilà que cela se retrouve à propos.

LA COMTESSE.–Allons, monsieur, finissons; donnez cette lettre à Hélène, et pressez-la de me faire réponse sur-le-champ; recommandez-moi à mes parents, à mon fils: ce n’est pas beaucoup…

LE BOUFFON.–Ne pas beaucoup vous recommander à eux?

LA COMTESSE.–Ce n’est pas beaucoup de peine pour vous. Vous m’entendez?

LE BOUFFON.–Avec le plus grand fruit: je suis là avant mes jambes.

LA COMTESSE.–Allons, hâte-toi de revenir.

(Ils sortent.)

 

SCÈNE III

Paris.–Appartement du palais du roi.

Entrent BERTRAND, LAFEU, PAROLLES.

LAFEU.–On dit que les miracles sont passés; et nous avons nos philosophes pour faire de tous les phénomènes surnaturels et sans cause visible des événements communs et familiers. Il arrive de là que nous nous jouons des choses les plus effrayantes, nous retranchant dans une science illusoire, lorsque nous devrions nous soumettre à une terreur inconnue.

PAROLLES.–Oui, c’est une des plus rares merveilles qui ait éclaté dans nos temps modernes.

BERTRAND.–Oh! sans doute!

LAFEU.–D’être abandonné des gens de l’art…

PAROLLES.–C’est ce que je dis, de Galien et de Paracelse…

LAFEU.–De tous les personnages savants et authentiques 20

Note 20: (retour) Épithète appliquée aux savants du temps de l’auteur.

PAROLLES.–Oui, c’est ce que je dis.

LAFEU.–Qui l’ont déclaré incurable…

PAROLLES.–Oui, vraiment, c’est ce que je dis aussi.

LAFEU.–Sans remède…

PAROLLES.–Oui, comme un homme qui serait assuré de…

LAFEU.–Une vie incertaine, et une mort inévitable.

PAROLLES.–C’est cela même: vous avez raison: c’est ce que j’allais dire.

LAFEU.–Je puis dire que c’est quelque chose de nouveau dans ce monde.

PAROLLES.–C’est bien vrai; si vous voulez le voir en représentation, vous le lirez dans… Comment appelez-vous cela?

LAFEU.–Représentation d’un effet céleste dans un acteur terrestre 21.

Note 21: (retour) Titre de quelque ouvrage du temps.

PAROLLES.–C’est justement là ce que je voulais dire: c’est cela même.

LAFEU.–En vérité, le dauphin n’est pas vigoureux.–En vérité, je parle relativement à…

PAROLLES.–Oh! cela est étrange, très-étrange: voilà toute l’histoire et l’embarrassant de la chose, et il faut être d’un esprit bien pervers pour ne pas reconnaître que c’est…

LAFEU.–La main du ciel même.

PAROLLES.–Oui, c’est ce que je dis.

LAFEU.–Par le plus faible…

PAROLLES.–Et le plus débile ministre: un grand pouvoir, une puissance extraordinaire, qui devrait en vérité produire encore sur nous d’autres effets que la seule guérison du roi; comme par exemple…

LAFEU.–Une reconnaissance universelle.

PAROLLES.–J’allais le dire: vous avez bien raison.–Voici le roi qui vient.

(Entrent le roi, Hélène, suite.)

LAFEU.–Lustick, comme dit le Hollandais! J’en aimerai encore mieux les jeunes filles, tant qu’il me restera une dent dans la bouche. Eh! mais, il est en état de danser une courante avec elle.

PAROLLES.–Mort du vinaigre! n’est-ce pas là Hélène?

LAFEU.–Devant Dieu, je le crois.

LE ROI.–Allez, appelez devant tous les seigneurs de ma cour. (A Hélène.) Asseyez-vous, mon sauveur, à côté de votre malade; et de cette main rajeunie, où vous avez rappelé la vie et le sentiment, recevez une seconde fois la confirmation de ma promesse, et je n’attends de vous qu’un mot pour désigner le don que vous désirez. (Plusieurs seigneurs entrent.) Belle jeune fille, promenez vos regards autour de vous: cette troupe de jeunes et nobles seigneurs sont à ma disposition, et je puis exercer sur eux la puissance d’un souverain et l’autorité d’un père: faites librement votre choix; vous avez tout pouvoir de choisir, et eux n’en ont aucun pour vous refuser.

HÉLÈNE.–Qu’il puisse échoir à chacun de vous une belle et vertueuse maîtresse quand il plaira à l’amour! Je n’en excepte qu’un.

LAFEU.–Je donnerais mon cheval bai, Curtal, et tout son harnais, pour que ma bouche fût aussi bien garnie que celles de ces jeunes gens, et pour que ma barbe fût aussi peu fournie.

LE ROI, à Hélène.–Considérez-les bien tous: il n’en est pas un parmi eux qui n’ait eu un noble père.

HÉLÈNE.–Seigneurs, le ciel a par mes mains rendu la santé au roi.

TOUS LES SEIGNEURS.–Nous le voyons, et nous en remercions le ciel pour vous.

HÉLÈNE.–Je ne suis qu’une simple fille, et je déclare que c’est ma plus grande richesse d’être une simple fille.–Si c’est le bon plaisir de Votre Majesté, j’ai déjà fait mon choix.–La rougeur qui se peint sur mes joues me dit tout bas: «Je rougis de ce que tu vas faire un choix; mais une fois refusée, que la pâleur de la mort s’établisse pour toujours sur tes joues; car je n’y reviendrai plus.»

LE ROI.–Faites votre choix, et je vous proteste que celui qui refusera votre amour perdra tout le mien.

HÉLÈNE.–Eh bien! Diane, de ce moment je déserte tes autels, et mes soupirs s’élèvent vers le suprême Amour, vers ce dieu souverain. (A un des seigneurs.) Seigneur, voulez-vous écouter ma requête?

PREMIER SEIGNEUR.–Oui, et vous l’accorder.

HÉLÈNE.–Je vous rends grâces; je n’ai rien à ajouter.

LAFEU.–J’aimerais mieux être au nombre des objets de son choix, que de tirer ma vie au sort sur la chance d’un beset 22.

Note 22: (retour) Terme du jeu de dés.

HÉLÈNE, à un autre seigneur.–La fierté qui étincelle dans vos beaux yeux me fait une réponse menaçante, avant même que j’aie parlé. Puisse l’amour vous envoyer une bonne fortune vingt fois au-dessus du mérite et de l’humble amour de celle qui vous adresse ce voeu!

SECOND SEIGNEUR.–Je n’aspire à rien de mieux, si vous voulez.

HÉLÈNE.–Recevez mon voeu, et que le puissant Amour l’exauce! C’est ainsi que je prends congé de vous.

LAFEU.–Est-ce qu’ils la refusent tous 23? S’ils étaient mes enfants, je les ferais fouetter, ou je les enverrais au Grand-Turc pour les faire tous eunuques.

Note 23: (retour) Lafeu et Parolles sont à quelque distance, et ne peuvent encore deviner ce qui se passe.

HÉLÈNE, à un autre seigneur.–Ne craignez point que je prenne votre main: je ne vous ferai jamais de tort, par égard pour vous. Que le ciel bénisse vos désirs! et si jamais vous vous mariez, puissiez-vous trouver une plus belle compagne dans votre lit!

LAFEU.–Ces jeunes gens sont des garçons de glace: aucun ne veut d’elle: ce sont des bâtards des Anglais; jamais des Français ne les ont engendrés.

HÉLÈNE, à un autre seigneur.–Vous êtes trop jeune, trop heureux et trop noble, pour vous donner un fils formé de mon sang.

QUATRIÈME SEIGNEUR.–Je ne crois pas cela, ma belle.

LAFEU.–Il reste encore une grappe… Je suis sûr que ton père buvait du vin.–Mais si tu n’es pas une imbécile, je suis, moi, un jeune homme de quatorze ans: je te connais déjà bien.

HÉLÈNE, à Bertrand.–Je n’ose vous dire que je vous prends: c’est moi qui me donne tout entière à vous, pour vous servir toute ma vie.–Voilà celui que je choisis.

LE ROI, à Bertrand.–Eh bien! jeune Bertrand, prends-la; elle est ta femme.

BERTRAND.–Ma femme, sire? J’oserai conjurer Votre Majesté de me permettre, en pareille affaire, de m’en rapporter à mes propres yeux.

LE ROI.–Ignores-tu donc, Bertrand, ce qu’elle a fait pour moi?

BERTRAND.–Je le sais, mon bon roi; mais j’espère ne jamais savoir pourquoi je dois l’épouser.

LE ROI.–Tu sais qu’elle m’a relevé de mon lit de maladie.

BERTRAND.–Mais faut-il, seigneur, que vous me fassiez descendre parce qu’elle vous a relevé? Je la connais très-bien; elle a été élevée aux frais de mon père. La fille d’un pauvre médecin être ma femme! Que plutôt l’opprobre efface mon nom pour toujours!

LE ROI.–Tu ne dédaignes en elle que son nom; je puis lui en donner un autre. Il est bien étrange que notre sang à tous, qui pour la couleur, le poids et la chaleur, mêlé ensemble, n’offrirait aucune trace de distinction, prétende cependant se séparer par de si vastes différences. Si elle possède toutes les vertus, et que tu ne la dédaignes que parce qu’elle est la fille d’un pauvre médecin, tu dédaignes donc la vertu pour un nom? Ne fais pas cela: quand des actions vertueuses sortent d’une source obscure, cette source est illustrée par le fait de celui qui les accomplit. Être enflé de vains titres et sans vertus, c’est là un honneur hydropique. Ce qui est bon par lui-même est bon sans nom; et ce qui est vil est toujours vil. Le prix des choses dépend de leur mérite, et non de leur dénomination. Elle est jeune, sage, belle; elle a reçu cet héritage de la nature, et ces qualités forment l’honneur. Celui-là mérite le mépris et non l’honneur, qui se prétend fils de l’honneur et qui ne ressemble pas à son père. Nos honneurs prospèrent, lorsque nous les faisons dériver de nos actions plutôt que de nos ancêtres. Le mot seul est un esclave suborné à des tombeaux, un trophée menteur sur tous les sépulcres; et souvent aussi il reste muet sur des tombes où la poussière et un coupable oubli ensevelissent d’honorables cendres. Qu’ai-je besoin d’en dire plus? Si tu peux aimer cette jeune personne comme vierge, je puis créer tout le reste: elle et sa vertu, c’est sa dot personnelle; les honneurs et les richesses viendront de moi.

BERTRAND.–Je ne puis l’aimer, et je ne ferai pas d’efforts pour y parvenir.

LE ROI.–Tu te fais injure à toi-même, en hésitant si longtemps sur ce choix.

HÉLÈNE.–Sire, je suis heureuse de vous voir bien rétabli: qu’il ne soit plus question du reste.

LE ROI.–Mon honneur est engagé: il faut, pour le délivrer, que je déploie mon pouvoir. Allons, prends sa main, hautain et dédaigneux jeune homme, indigne de ce beau don; puisque tu repousses, par une indigne erreur, mon amitié et son mérite; toi qui ne t’avises pas de songer que moi, placé dans son plateau trop léger, je t’enlèverais jusqu’au fléau; toi qui ne veux pas savoir qu’il dépend de nous de transporter tes honneurs où il nous plaira de les faire croître: contiens tes mépris: obéis à notre volonté qui travaille pour ton bien: n’écoute point ton vain orgueil: rends sur-le-champ, pour l’avantage de ta propre fortune, l’hommage d’obéissance que ton devoir nous doit, et que notre autorité exige, ou je t’effacerai pour jamais de ma pensée, et t’abandonnerai aux vertiges et à la ruineuse témérité de la jeunesse et de l’ignorance, déployant sur toi ma haine et ma vengeance, au nom de la justice et sans pitié. Parle: ta réponse?

BERTRAND.–Pardon, mon gracieux souverain: je soumets mon amour à vos yeux. Lorsque je considère quelle riche création et quelle part d’honneur vont s’attacher où vous l’ordonnez, je trouve que cette fille, qui tout à l’heure était si bas dans la fierté de mes pensées, est maintenant l’objet des louanges du roi, et par là anoblie, comme si elle était bien née.

LE ROI.–Prends sa main, et dis-lui qu’elle est à toi: Je te promets de rendre la balance égale entre elle et ton rang, si je ne fais pas davantage.

BERTRAND.–Je lui prends la main.

LE ROI.–Que le bonheur et la faveur du roi sourient à ce contrat! Toutes les formalités nécessaires pour le rendre parfait seront accomplies dès ce soir: les fêtes solennelles peuvent souffrir un plus long délai, et attendre nos amis absents. Bertrand, si tu l’aimes, ton amour me reste fidèle, autrement il s’égare.

(Tous sortent, excepté Parolles et Lafeu.)

LAFEU.–Entendez-vous, monsieur? Un mot, s’il vous plaît.

PAROLLES.–Quel est votre bon plaisir, seigneur?

LAFEU.–Votre seigneur et maître a bien fait de se rétracter.

PAROLLES.–Se rétracter? mon maître, mon seigneur?

LAFEU.–Oui: est-ce que je ne parle pas une langue intelligible?

PAROLLES.–Une langue fort dure, et qu’on ne peut entendre sans qu’il s’ensuive quelque effusion de sang.–Mon maître!

LAFEU.–Êtes-vous le camarade du comte de Roussillon?

PAROLLES.–De quelque comte que ce soit, de tous les comtes, de tout ce qui est homme.

LAFEU.–De tout ce qui est l’homme du comte; mais le maître du comte, c’est autre chose.

PAROLLES.–Vous êtes trop vieux, monsieur: que cela vous suffise, vous êtes trop vieux.

LAFEU.–Il faut que je te dise, maraud, que j’ai le titre d’homme, moi; titre auquel jamais l’âge ne pourra vous faire parvenir.

PAROLLES.–Ce que j’oserais bien, je n’ose pas le faire.

LAFEU.–Je vous ai cru, pendant deux ordinaires, un homme de bon sens: vous avez fait tant de récits de vos voyages: cela pouvait passer; mais les écharpes et les rubans dont vous êtes couvert m’ont dissuadé de bien des manières de vous croire un vaisseau de bien gros calibre.–Je t’ai trouvé à présent; et si je te perds, je ne m’en embarrasse guère; et cependant tu n’es bon à rien qu’à reprendre, et tu n’en vaux guère la peine.

PAROLLES.–Si vous n’étiez pas couvert du privilége de l’âge…

LAFEU.–Ne vous plongez pas trop avant dans la colère, de peur de trop hâter l’épreuve; et si une fois… Que Dieu ait pitié de toi, poule mouillée!–Allons, mon beau treillis, fort bien: je n’ai pas besoin d’ouvrir la fenêtre, je vois tout au travers de toi.–Donne-moi ta main.

PAROLLES.–Seigneur, vous me faites-là une affreuse injure.

LAFEU.–Oui, et c’est de tout mon coeur; et tu en es bien digne.

PAROLLES.–Je ne l’ai pas mérité, seigneur.

LAFEU.–Oh! sur ma foi, jusqu’à la dernière drachme, et je n’en rabattrai pas un scrupule.

PAROLLES.–Allons, je serai plus sage…

LAFEU.–Oui, le plus tôt que tu pourras; car tu as à virer la voile du côté opposé.–Si jamais on te lie dans ton écharpe, et qu’on te châtie, tu éprouveras alors ce que c’est que d’être fier de sa servitude. J’ai envie d’entretenir ma connaissance avec toi, ou plutôt mon étude, afin que je puisse dire, au besoin: «C’est un homme que je connais.»

PAROLLES.–Seigneur, vous me vexez d’une manière intolérable.

LAFEU.–Je voudrais que ce fût pour toi un tourment d’enfer, et que ta vexation fût éternelle; mais je suis passé 24 par l’âge comme tu vas l’être par moi aussi vite que l’âge me le permettra.

Note 24: (retour) Équivoque sur le mot past. Lafeu, en parlant ainsi, passe devant Parolles.

(Il sort.)

PAROLLES seul.–Allons, tu as un fils qui me lavera de cet affront, méchant, hideux et dégoûtant vieillard!–Allons, il faut que je me contienne: il n’y a pas moyen d’arrêter les grands. Je le battrai, sur ma vie, si je peux jamais le rencontrer à propos, fût-il deux fois plus grand seigneur. Je n’aurai pas plus de pitié de sa vieillesse, que je n’en aurais de… Je le battrai, pourvu que je le puisse joindre encore une fois.

(Lafeu revient.)

LAFEU.–Maraud, votre seigneur et maître est marié: voilà des nouvelles pour vous. Vous avez une nouvelle maîtresse.

PAROLLES.–Je dois franchement conjurer Votre Seigneurie de vouloir bien m’épargner vos insultes. Il est mon bon seigneur: mais celui que je sers est là-haut, et c’est mon maître.

LAFEU.–Qui? Dieu?

PAROLLES.–Oui, monsieur.

LAFEU.–C’est le diable qui est ton maître. Pourquoi croises-tu ainsi tes bras? Veux-tu faire de tes manches une paire de chausses? Les autres valets en font-ils autant? Tu ferais mieux de mettre ta partie inférieure où est ton nez. Sur mon honneur, si j’étais plus jeune seulement de deux heures, je te bâtonnerais. Il me semble que tu es une insulte générale, et que chacun devrait te battre. Je crois que tu as été créé pour que tout le monde pût se mettre en haleine sur ton dos.

PAROLLES.–Voilà qui est bien dur et peu mérité, seigneur.

LAFEU.–Allez, allez: vous avez été battu en Italie pour avoir arraché un fruit d’un grenadier: vous êtes un vagabond, et non pas un honnête voyageur: vous faites plus l’impertinent avec les grands seigneurs et les gens d’honneur, que les armoiries de votre naissance et de votre vertu ne vous donnent droit de le faire. Vous ne méritez pas un mot de plus, sans quoi je vous appellerais un fripon: je vous laisse.

(Lafeu sort.)

(Entre Bertrand.)

PAROLLES.–C’est bon, c’est bon: oui, oui, bon, bon: gardons-en le secret quelque temps.

BERTRAND.–Perdu et condamné aux soucis pour toujours!

PAROLLES.–Qu’avez-vous, mon cher coeur?

BERTRAND.–Quoique je l’aie solennellement juré devant le prêtre, je ne partagerai jamais son lit.

PAROLLES.–Quoi? quoi donc, mon cher coeur?

BERTRAND.–O mon Parolles, ils m’ont marié!–Je veux aller aux guerres de Toscane, et jamais je ne coucherai avec elle.

PAROLLES.–La France est un vrai chenil: elle ne mérite pas d’être foulée aux pieds par un homme. A la guerre!

BERTRAND.–Voilà des lettres de ma mère: ce qu’elles contiennent, je ne le sais pas encore.

PAROLLES.–Il faudrait le savoir.–A la guerre, mon garçon, à la guerre! Il tient son honneur caché dans une boîte, celui qui reste chez lui à caresser sa créature et à dépenser dans ses bras sa vigueur virile, qui devrait soutenir les bonds et la fougue de l’ardent coursier de Mars. Aux pays étrangers! La France est une étable, et nous, qui y demeurons, des rosses. Allons, à la guerre!

BERTRAND.–Oui, j’irai.–Je l’enverrai chez moi; j’informerai ma mère de mon aversion pour elle, et de la cause de mon évasion; j’écrirai au roi ce que je n’ai pas osé lui dire: le don qu’il vient de me faire me servira à m’équiper pour les guerres d’Italie, où les braves combattent. La guerre est un repos, comparée à une sombre maison et à une femme odieuse.

PAROLLES.–Ce caprice tiendra-t-il? en êtes-vous bien sûr?

BERTRAND.–Venez avec moi dans ma chambre, et aidez-moi de vos conseils. Je vais la congédier sur-le-champ. Demain je pars pour la guerre, et elle pour sa douleur solitaire.

PAROLLES.–Oh! comme les balles rebondissent! quel vacarme elles font!–Cela est dur-.–Un jeune homme marié est un jeune homme perdu: ainsi, partez, et quittez-la bravement: allez. Le roi vous a fait outrage.–Mais, chut! c’est comme cela…

(Ils sortent.)

 

SCÈNE IV

Même lieu.–Un autre appartement.

Entrent HÉLÈNE ET LE BOUFFON.

HÉLÈNE.–Ma mère me salue avec bonté. Est-elle bien?

LE BOUFFON.–Elle n’est pas bien, et pourtant elle jouit de sa santé: elle est gaie, mais pourtant elle n’est pas bien; mais Dieu soit loué! elle est bien et n’a besoin de rien dans ce monde, et pourtant elle n’est pas bien.

HÉLÈNE.–Si elle est bien, quel mal a-t-elle donc, qu’elle ne soit pas bien?

LE BOUFFON.–Vraiment, elle serait très bien s’il ne lui manquait pas deux choses.

HÉLÈNE.–Quelles sont ces deux choses?

LE BOUFFON.–La première, c’est qu’elle n’est pas dans le ciel, où Dieu veuille l’envoyer promptement; la seconde, c’est qu’elle est sur la terre, d’où Dieu veuille la renvoyer promptement.

(Entre Parolles.)

PAROLLES.–Salut, mon heureuse dame!

HÉLÈNE.–Je me flatte d’avoir votre aveu pour ma bonne fortune.

PAROLLES.–Vous avez mes voeux pour qu’elle augmente, et mes voeux encore pour qu’elle dure. (Au bouffon.) Ah! mon vaurien! comment se porte ma vieille dame?

LE BOUFFON.–Si vous aviez ses rides, et moi ses écus, je voudrais qu’elle fût comme vous dites.

PAROLLES.–Eh! je ne dis rien.

LE BOUFFON.–Vraiment, vous n’en êtes que plus sage; car souvent la langue d’un homme est la ruine de son maître: ne dire rien, ne faire rien, ne savoir rien, et n’avoir rien, font une grande partie de vos titres, qui ne diffèrent pas grandement de rien.

PAROLLES.–Va-t’en; tu es un vaurien.

LE BOUFFON.–Vous auriez dû dire, monsieur, devant un vaurien, tu es un vaurien; c’est-à-dire, devant moi tu es un vaurien; et cela aurait été la vérité, monsieur.

PAROLLES.–Va, va, tu es un rusé fou: je t’ai découvert.

LE BOUFFON.–Me découvrez-vous en vous-même, monsieur? ou bien, vous a-t-on appris à me découvrir? La recherche, monsieur, était des plus profitables; et vous pourriez trouver beaucoup du fou en vous, au grand déplaisir du monde, et pour augmenter les risées.

PAROLLES.–Un bon drôle, ma foi, et bien nourri!–Madame, mon seigneur va partir ce soir. Une affaire très-sérieuse l’appelle: il sait les grandes prérogatives et les droits de l’amour, que la circonstance réclame comme vous étant dus; mais il est contraint, malgré lui, de les remettre à un autre temps. Cette privation et ce délai sont rachetés par les douceurs qui vont se préparer dans cet intervalle forcé, pour inonder de joie l’heure à venir, et faire déborder la coupe des plaisirs.

HÉLÈNE.–Quelles sont ses autres intentions?

PAROLLES.–Que vous preniez à l’instant congé du roi, et que vous donniez cette précipitation pour votre propre décision en l’appuyant de toutes les raisons que vous pourrez trouver pour rendre cette nécessité vraisemblable.

HÉLÈNE.–Que commande-t-il encore?

PAROLLES.–Qu’après avoir obtenu ce congé, vous vous conformiez sur-le-champ à ses autres intentions.

HÉLÈNE.–En tout je suis soumise à sa volonté.

PAROLLES.–Je vais l’en assurer de votre part.

(Parolles sort.)

HÉLÈNE.–Je vous en prie. (Au bouffon.) Viens, drôle.

(Ils sortent.)

 

SCÈNE V

Un autre appartement dans le même lieu.

Entrent LAFEU, BERTRAND.

LAFEU.–Mais j’espère que Votre Seigneurie ne le regarde pas comme un guerrier?

BERTRAND.–Comme un guerrier, seigneur, et qui a fait ses preuves de courage.

LAFEU.–Vous le tenez de sa bouche?

BERTRAND.–Et de bien d’autres témoignages valables.

LAFEU.–Allons, mon cadran ne va donc pas bien? j’ai pris cette allouette pour un traquet 25.

Note 25: (retour) Espèce d’oiseau qui fait son nid à terre. Penancola, avis alaudæ similis.

BERTRAND.–Je vous assure, seigneur, qu’il a de grandes connaissances et qu’il n’a pas moins de bravoure.

LAFEU.–J’ai donc péché contre son expérience et prévariqué contre sa valeur; et je suis à cet égard dans un état dangereux, car je ne puis trouver dans mon coeur le moindre désir de m’en repentir.–Le voici qui vient, je vous en prie, réconciliez-nous: je veux rechercher son amitié.

(Entre Parolles.)

PAROLLES.–Tout cela se fera, monsieur.

LAFEU, à Bertrand.–Je vous en prie, monsieur, dites-moi quel est son tailleur?

PAROLLES.–Monsieur?

LAFEU.–Oh! je le connais bien. Oui, monsieur; c’est vraiment, monsieur, un bon ouvrier, un fort bon tailleur.

BERTRAND, bas à Parolles.–Est-elle allée trouver le roi?

PAROLLES.–Elle y est allée.

BERTRAND.–Partira-t-elle ce soir?

PAROLLES.–Comme vous le lui avez ordonné.

BERTRAND.–J’ai écrit mes lettres, enfermé mon trésor dans ma cassette, donné mes ordres pour nos chevaux; et ce soir, à l’heure où je devrais prendre possession de la mariée, je finirai avant d’avoir commencé.

LAFEU.–Un honnête voyageur est quelque chose à la fin d’un dîner; mais un homme qui débite trois mensonges et se sert d’une vérité connue de tout le monde pour faire passer un millier de balivernes mérite d’être écouté une fois et fustigé trois. (A Parolles.) Dieu vous assiste, capitaine!

BERTRAND, à Parolles.–Y aurait-il quelque mésintelligence entre ce noble seigneur et vous, monsieur?

PAROLLES.–Je ne sais pas comment j’ai mérité de tomber dans la disgrâce de mon noble seigneur.

LAFEU.–Vous avez trouvé moyen d’y tomber et de vous y enfoncer tout entier, en bottes et éperons, comme celui qui saute dans la crème 26, et vous en ressortirez promptement plutôt que de souffrir qu’on vous demande raison de ce que vous restez dedans.

Note 26: (retour) Allusion à une pasquinade des baladins qui sautaient, dans les fêtes de Londres, tout bottés dans un plat de crème.

BERTRAND.–Il se pourrait que vous vous fussiez mépris sur son compte, seigneur.

LAFEU.–Et je m’y méprendrai toujours, quand même je le surprendrais en prières.–Adieu, seigneur, et croyez ce que je vous dis, qu’il n’y a point d’amande dans cette noix légère: toute l’âme de cet homme est dans ses habits; ne vous fiez à lui dans aucune affaire de conséquence; j’ai apprivoisé de ces gens-là, et je connais leur naturel. (A Parolles.) Adieu, monsieur; j’ai mieux parlé de vous que vous n’avez mérité et que vous ne mériterez de moi; mais il faut rendre le bien pour le mal.

(Il sort.)

PAROLLES.–Un frivole vieillard, je jure!

BERTRAND.–Je le crois.

PAROLLES.–Eh mais! ne le connaissez-vous pas?

BERTRAND.–Oui, je le connais bien, et l’opinion commune lui donne du mérite.–Voici venir mon entrave.

(Entre Hélène.)

HÉLÈNE.–J’ai, monsieur, suivant l’ordre que vous m’en avez donné, parlé au roi, et j’ai obtenu son agrément pour partir sur-le-champ. Seulement, il désire vous parler en particulier.

BERTRAND.–J’obéirai à sa volonté.–Il ne faut pas, Hélène, vous étonner de mon procédé, qui ne paraît pas s’accorder avec les circonstances et qui ne remplit pas l’office qu’elles exigent de moi. Je n’étais pas préparé à cet événement, voilà pourquoi je me trouve si fort en désordre; cela m’engage à vous prier de vous mettre en route sur-le-champ pour vous rendre chez moi, et de chercher à deviner plutôt que de me demander le motif de cette prière; car mes raisons sont meilleures qu’elles ne paraissent, et mes affaires sont d’une nécessité plus pressante qu’il ne le semble à première vue, à vous qui ne les connaissez pas.–Cette lettre est pour ma mère. (Il lui remet une lettre.) Il se passera deux jours avant que je vous revoie. Adieu; je vous abandonne à votre sagesse.

HÉLÈNE.–Monsieur, je ne puis vous répondre autre chose, sinon que je suis votre très-obéissante servante.

BERTRAND.–Allons, allons, ne parlons plus de cela.

HÉLÈNE.–Et que je chercherai toujours, par tous mes efforts, à réparer ce que mon étoile vulgaire a laissé en moi de défectueux pour être de niveau avec ma grande fortune.

BERTRAND.–Laissons cela; je suis extrêmement pressé. Adieu; allez-vous-en chez moi.

HÉLÈNE.–Je vous prie, monsieur, permettez…

BERTRAND.–Eh bien! que voulez-vous dire?

HÉLÈNE.–Je ne suis pas digne du trésor que je possède, et je n’ose pas dire qu’il soit à moi, et cependant il est à moi; mais, comme un voleur timide, je voudrais bien dérober ce que la loi m’accorde de droit.

BERTRAND.–Que voulez-vous avoir?

HÉLÈNE.–Quelque chose,–et à peine autant;–rien dans le fond.–Je ne voudrais pas vous dire ce que je voudrais, seigneur.–Mais pourtant, si.–Les étrangers et les ennemis se séparent et ne s’embrassent pas.

BERTRAND.–Je vous en prie, ne perdez pas de temps; mais vite à cheval.

HÉLÈNE.–Je n’enfreindrai pas vos ordres, mon bon seigneur.

BERTRAND, à Parolles, d’un air fort empressé.–Où sont mes autres gens, monsieur? (A Hélène.) Adieu. (Hélène sort.) Va chez moi, où je ne rentrerai de ma vie tant que je pourrai manier mon épée ou entendre le son du tambour.–Allons, partons, et songeons à notre fuite.

PAROLLES.–Bravo! coragio!

(Ils sortent.)

FIN DU DEUXIÈME ACTE.

ACTE TROISIÈME

 

SCÈNE I

A Florence.–Appartement dans le palais du duc.

Entrent LE DUC DE FLORENCE, DEUX SEIGNEURS FRANÇAIS; Gardes. Fanfares.

LE DUC.–Ainsi, vous voilà instruits de point en point des raisons fondamentales de cette guerre, dont les grands intérêts ont déjà fait verser bien du sang, en restant toujours altérés d’en répandre.

PREMIER SEIGNEUR.–La querelle paraît sacrée de la part de Votre Altesse; mais de la part des ennemis, elle semble inique et odieuse.

LE DUC.–C’est pourquoi je m’étonne fort que notre cousin le roi de France puisse, dans une cause aussi juste, fermer son coeur à nos prières suppliantes.

SECOND SEIGNEUR.–Mon bon seigneur, je ne puis vous éclairer sur les motifs de notre gouvernement, ni en parler que comme un homme ordinaire qui n’est pas dans les affaires, et qui s’imagine l’auguste machine du conseil d’après ses imparfaites notions: aussi je n’ose pas vous dire ce que j’en pense, d’autant moins que je me suis vu trompé dans mes incertaines conjectures toutes les fois que j’ai tenté d’en faire.

LE DUC.–Qu’il fasse suivant son bon plaisir.

SECOND SEIGNEUR.–Mais je suis sûr du moins que notre jeunesse, rassasiée de son repos, va accourir ici tous les jours pour se guérir.

LE DUC.–Ils seront bien reçus, et tous les honneurs que nous pouvons répandre iront s’attacher sur eux. Vous connaissez vos postes. Quand les premiers de l’armée tombent, c’est pour votre avantage.–Demain au champ de bataille!

(Ils sortent.)

 

SCÈNE II

En Roussillon.–Appartement dans le palais de la comtesse.

LA COMTESSE, LE BOUFFON.

LA COMTESSE.–Tout est arrivé comme je le désirais, excepté qu’il ne revient point avec elle.

LE BOUFFON.–Sur ma foi, je pense que mon jeune seigneur est un homme fort mélancolique.

LA COMTESSE.–Et sur quel fondement, je te prie?

LE BOUFFON.–Eh! c’est qu’il regardait ses bottes, et puis chantait; qu’il rajustait sa fraise, et puis chantait; qu’il faisait des questions, puis chantait; qu’il se curait les dents, et chantait encore. J’ai connu un homme avec ce tic de mélancolie, qui a vendu un bon manoir pour une chanson.

LA COMTESSE.–Voyons ce qu’il écrit et quand il se propose de revenir.

LE BOUFFON.–Je n’ai plus de goût pour Isabeau depuis que je suis allé à la cour. Nos vieilles morues et nos Isabeau de campagne ne ressemblent en rien à vos vieilles morues et à vos Isabeau de cour. La cervelle de mon Cupidon est fêlée, et je commence à aimer comme un vieillard aime l’argent,–sans appétit.

LA COMTESSE, ouvrant la lettre.–Qu’avons-nous ici?

LE BOUFFON.–Précisément ce que vous avez là.

(Il sort.)

LA COMTESSE lit la lettre.–Je vous envoie une belle-fille: elle a guéri le roi et m’a perdu. Je l’ai épousée; mais je n’ai pas couché avec elle, et j’ai juré que ce refus serait éternel. On ne manquera pas de vous informer que je me suis enfui. Apprenez-le donc de moi, avant de le savoir par le bruit public. Si le monde est assez vaste, je mettrai toujours une bonne distance entre elle et moi. Agréez mon respect.

Votre fils infortuné, BERTRAND.

–Ce n’est pas bien, jeune homme téméraire et indiscipliné, de fuir ainsi les faveurs d’un si bon roi, d’attirer son indignation sur ta tête en méprisant une jeune fille trop vertueuse pour être dédaignée, même de l’empereur.

(Le bouffon entre.)

LE BOUFFON.–Oh! madame, il y a là-bas de tristes nouvelles entre deux officiers et ma jeune maîtresse.

LA COMTESSE.–De quoi s’agit-il?

LE BOUFFON.–Et cependant il y a aussi quelque chose de consolant dans les nouvelles; oui, de consolant: votre fils ne sera pas tué aussitôt que je le pensais.

LA COMTESSE.–Et pourquoi serait-il tué?

LE BOUFFON.–C’est ce que je dis, madame, s’il s’est sauvé, comme je l’entends dire. Le danger était de rester auprès de sa femme: c’est la perte des hommes, quoique ce soit le moyen d’avoir des enfants. Les voici qui viennent; ils vous en diront davantage. Pour moi, je sais seulement que votre fils s’est sauvé.

(Hélène entre accompagnée de deux gentilshommes.)

PREMIER GENTILHOMME.–Dieu vous garde! chère comtesse.

HÉLÈNE.–Madame, mon seigneur est parti, parti pour toujours.

SECOND GENTILHOMME.–Ne dites pas cela.

LA COMTESSE.–Armez-vous de patience.–Eh! je vous prie, messieurs, parlez. J’ai senti tant de secousses de joie et de douleur, que le premier aspect et le choc imprévu de l’une ou de l’autre ne peuvent plus me faire éprouver l’émotion d’une femme.–Où est mon fils, je vous prie?

SECOND GENTILHOMME.–Madame, il est allé servir le duc de Florence. Nous l’avons rencontré là, car nous en venons, et après avoir remis quelques dépêches dont nous sommes chargés pour la cour, nous y retournons.

HÉLÈNE.–Jetez les yeux sur cette lettre, madame. Voici mon congé.–(Lisant.) «Quand tu auras obtenu l’anneau que je porte à mon doigt, et qui ne le quittera jamais, et que tu me montreras un enfant né de toi, dont j’aurai été le père, alors appelle-moi ton mari. Mais cet alors, je le nomme jamais.»–C’est une terrible sentence!

LA COMTESSE.–Avez vous apporté cette lettre, messieurs?

SECOND GENTILHOMME.–Oui, madame; et d’après ce qu’elle contient, nous regrettons nos peines.

LA COMTESSE.–Je t’en conjure, ma chère, prends courage. Si tu gardes pour toi seule toutes ces douleurs, tu m’en dérobes la moitié. Il était mon fils; mais j’efface son nom de mon coeur, et tu seras mon unique enfant.–Il est donc allé du côté de Florence?

SECOND GENTILHOMME.–Oui, madame.

LA COMTESSE.–Et pour être soldat?

PREMIER GENTILHOMME.–Telles sont, en effet, ses nobles intentions, et je suis persuadé que le duc lui rendra tous les honneurs convenables.

LA COMTESSE.–Y retournez-vous?

PREMIER GENTILHOMME.–Oui, madame, et avec la plus grande diligence.

HÉLÈNE, lisant.–Jusqu’à ce que je n’y aie plus de femme, la France ne me sera rien.

–C’est amer!

LA COMTESSE.–Y a-t-il cela là-dedans?

HÉLÈNE.–Oui, madame.

PREMIER GENTILHOMME.–Ce n’est peut-être qu’un écart de sa main auquel son coeur n’a pas consenti.

LA COMTESSE.–La France ne lui sera rien tant qu’il y aura une femme? Il n’y a qu’elle seule qui soit trop bonne pour lui, et elle méritait un prince que vingt jeunes étourdis comme lui suivissent avec respect pour l’appeler à toute heure leur maîtresse.–Qui avait-il avec lui?

PREMIER GENTILHOMME.–Un seul domestique et un gentilhomme que j’ai connu jadis.

LA COMTESSE.–Parolles, n’est-ce pas?

PREMIER GENTILHOMME.–Oui, madame, c’est lui-même.

LA COMTESSE.–C’est une âme corrompue et pleine de scélératesse. Mon fils, séduit par ses conseils, pervertit un coeur bien né.

PREMIER GENTILHOMME.–En effet, madame, cet homme a bien de la scélératesse, trop, et cela l’oblige à en user.

LA COMTESSE.–Soyez les bienvenus, messieurs. Je vous prie, quand vous reverrez mon fils, de lui dire que son épée ne peut jamais acquérir autant d’honneur qu’il en a perdu. Je vais lui en écrire davantage, et je vous prierai de lui remettre ma lettre.

SECOND GENTILHOMME.–Nous sommes prêts à vous servir, madame, en ceci et dans toutes vos affaires les plus importantes.

LA COMTESSE.–A condition que nous ferons échange de politesses. Voulez-vous m’accompagner?

(La comtesse et les gentilshommes sortent.)

HÉLÈNE.–Jusqu’à ce que je n’y aie plus de femme, la France ne me sera rien!–La France ne lui sera rien tant qu’il aura une femme en France. Tu n’en auras plus, Roussillon; tu n’en auras plus en France. Reprends-y donc tout le reste. Pauvre comte! est-ce moi qui te chasses de ton pays et qui expose tes membres délicats aux chances de la guerre, qui n’épargne personne? Est-ce moi qui t’exile d’une cour charmante, où tu étais le point de mire des plus beaux yeux, pour t’exposer aux coups des mousquets fumants? O vous, messagers de plomb, qui volez rapidement sur des ailes de feu, détournez-vous et manquez votre but! Percez l’air invulnérable qui siffle quand on le perce, et ne touchez pas mon seigneur. Quiconque tire sur lui, c’est moi qui le dirige; quiconque avance le fer levé contre son sein intrépide, c’est moi, malheureuse, qui l’y excite. Et quoique ce ne soit pas moi qui le tue, je suis cependant la cause de sa mort. Il aurait mieux valu pour moi que je rencontrasse le lion féroce quand il rugit, pressé par la faim. Il aurait mieux valu que toutes les calamités qui assiègent la nature fussent tombées sur ma tête. Non, reviens dans ta patrie, Roussillon; quitte ces lieux, où l’honneur ne recueille du danger que des cicatrices et où souvent il perd tout. Je vais m’en aller. C’est parce que je suis ici que tu t’éloignes. Y resterais-je pour t’empêcher d’y revenir? Non, non; quand on respirerait chez toi l’air du paradis, et qu’on y serait servi par des anges, je m’en irais. Puisse la renommée, touchée de pitié, t’annoncer ma fuite pour te consoler! O nuit! viens; et toi, jour, hâte-toi de finir; car, pendant l’obscurité, je veux me dérober de ces lieux comme un pauvre voleur.

(Elle sort.)

 

SCÈNE III

La scène est à Florence, devant le palais du duc.

Fanfares. LE DUC DE FLORENCE, BERTRAND,
Seigneurs, officiers et soldats.

LE DUC.–Tu seras commandant de notre cavalerie; fort de nos espérances, nous t’accordons notre amitié et plaçons notre confiance dans les promesses de ta fortune.

BERTRAND.–Seigneur, c’est un fardeau trop pesant pour mes forces; cependant je m’efforcerai de le soutenir, pour l’amour de Votre Altesse, jusqu’à la dernière extrémité.

LE DUC.–Pars donc, et que la fortune joue avec ton cimier comme une maîtresse propice!

BERTRAND.–Ce jour même, ô puissant Mars! j’entre dans tes rangs. Rends-moi seulement égal à mes voeux, et je me montrerai amoureux de ton tambour et l’ennemi de l’amour!

 

SCÈNE IV

Roussillon.–Appartement du palais de la comtesse.

LA COMTESSE, L’INTENDANT.

LA COMTESSE.–Hélas! et pourquoi avez-vous accepté d’elle cette lettre? Ne deviez-vous pas vous douter qu’elle allait faire ce qu’elle a fait, dès qu’elle m’envoyait une lettre? Relisez-la-moi encore.

L’INTENDANT lit.Je vais en pèlerinage à Saint-Jacques. Un amour ambitieux m’a rendue criminelle. Pour expier mes fautes par un saint voeu, je veux marcher pieds nus sur la terre glacée. Écrivez, écrivez, afin que mon très-cher maître, votre fils, puisse se retirer de la sanglante carrière des combats. Bénissez son retour, et qu’il jouisse des douceurs de la paix, tandis que moi je bénirai de loin son nom par les plus ardentes prières. Dites-lui de me pardonner toutes les peines que je lui ai causées. C’est moi, sa fatale Junon, qui l’ai éloigné de ses amis de la cour pour l’envoyer vivre dans les camps ennemis, où le danger et la mort marchent sur les pas des braves. Il est trop bon et trop beau pour moi et pour la mort, que je vais chercher moi-même pour le laisser libre!

LA COMTESSE.–Ah! quels traits aigus percent dans ses plus douces paroles! Rinaldo, vous n’avez jamais tant manqué de réflexion qu’en la laissant partir ainsi. Si je lui avais parlé, je l’aurais bien détournée de ses projets, sur lesquels elle m’a prévenue.

L’INTENDANT.–Pardonnez, madame; si je vous eusse donné la lettre hier au soir, on aurait pu rejoindre Hélène et cependant elle écrit que toute poursuite serait vaine.

LA COMTESSE.–Quel ange s’intéressera à cet indigne époux? Il ne peut prospérer, à moins que les prières de celle que le ciel se plaît à entendre et à exaucer ne le sauvent des vengeances de la justice suprême. Écris, écris, Rinaldo, à cet époux si indigne de son épouse. Que chaque mot soit plein de son mérite, qu’il pèse, lui, trop légèrement. Fais-lui sentir vivement mon extrême douleur, quoiqu’il y soit peu sensible. Dépêche vers lui le courrier le plus prompt. Peut-être, quand il apprendra qu’elle s’en est allée voudra-t-il revenir; et j’espère qu’aussitôt qu’elle apprendra son retour, elle hâtera aussi le sien dans ces lieux, conduite par le plus pur amour. Je ne puis démêler lequel des deux m’est le plus cher. Cherche le messager. J’ai un poids sur le coeur, et ma vieillesse est faible. Ma tristesse voudrait des larmes, et ma douleur me force de parler.

(Ils sortent.)

 

SCÈNE V

Hors des murs de Florence.

UNE VEUVE DE FLORENCE, DIANE, VIOLENTA,
MARIANA et plusieurs citoyens. On entend au loin une musique
guerrière.

LA VEUVE.–Allons, venez, car s’ils s’approchent de la ville; nous perdrons tout le coup d’oeil.

DIANE.–On dit que le comte français nous a rendu les plus honorables services.

LA VEUVE.–On rapporte qu’il a pris leur plus grand capitaine, et que de sa propre main il a tué le frère du duc. Nous avons perdu nos peines; ils ont pris un chemin opposé. Écoutez, vous pouvez en juger par leurs trompettes.

MARIANA.–Allons, retournons-nous-en, et contentons-nous du récit qu’on nous en fera. Et vous, Diane, gardez-vous bien de ce comte français: l’honneur d’une fille est sa gloire, et il n’y a point d’héritage aussi riche que l’honnêteté.

LA VEUVE.–J’ai raconté à ma voisine combien vous aviez été sollicitée par un gentilhomme de sa compagnie.

MARIANA.–Je connais ce coquin; qu’il aille se pendre! Un certain Parolles, un infâme agent que le jeune comte emploie dans ses intrigues. Défie-toi d’eux, Diane; leurs promesses, leurs séductions, leurs serments, leurs présents, et tous ces engins de la débauche, ne sont point ce qu’on veut les faire croire. Plus d’une jeune fille a été séduite par là, et le malheur veut que l’exemple de tant de naufrages de la vertu ne saurait persuader celles qui viennent après, jusqu’à ce qu’elles soient prises au piége qui les menaçait. J’espère que je n’ai pas besoin de vous avertir davantage, car je suis persuadée que votre vertu vous conservera où vous êtes, quand même il n’y aurait d’autre danger à craindre que la perte de la modestie.

DIANE.–Vous n’avez rien à craindre pour moi.

LA VEUVE.–Je l’espère. (Hélène, en costume de pèlerine.) –Regarde, voici une pèlerine. Je suis sûre qu’elle vient loger dans ma maison. Ils ont coutume de s’envoyer ici les uns les autres. Je veux la questionner.–Dieu vous garde, belle pèlerine! Où allez-vous?

HÉLÈNE.–A Saint-Jacques-le-Grand. Enseignez-moi, je vous prie, où logent les pèlerins 27?

Note 27: (retour) Palmer, nom dérivé de la branche de palmier que portaient les pèlerins de profession.

LA VEUVE.–A l’image Saint-François, ici près du port.

HÉLÈNE.–Est-ce là le chemin?

(On entend au loin une musique guerrière.)

LA VEUVE.–Oui, précisément. Entendez-vous? Ils viennent de ce côté. Si vous voulez attendre, sainte pèlerine, que les troupes soient passées, je vous conduirai à l’endroit où vous logerez, d’autant mieux que je crois connaître votre hôtesse aussi bien que moi-même.

HÉLÈNE.–Est-ce vous?

LA VEUVE.–Sous votre bon plaisir, pèlerine.

HÉLÈNE.–Je vous remercie, et j’attendrai ici votre loisir.

LA VEUVE.–Vous arrivez, je crois, de France?

HÉLÈNE.–J’en arrive.

LA VEUVE.–Vous allez voir ici un de vos compatriotes qui a fait de grands exploits.

HÉLÈNE.–Quel est son nom, je vous prie?

LA VEUVE.–Le comte de Roussillon. Le connaissez-vous?

HÉLÈNE.–Seulement par ouï-dire. Je sais qu’il a une grande réputation; mais je ne connais pas sa figure.

LA VEUVE.–Quel qu’il soit, il passe ici pour un brave guerrier. Il s’est évadé de France, à ce qu’on dit, parce que le roi l’a marié contre son inclination. Croyez-vous que cela soit vrai?

HÉLÈNE.–Oui, sûrement; c’est la pure vérité; je connais sa femme.

DIANE.–Il y a ici un gentilhomme au service du comte qui dit bien du mal d’elle.

HÉLÈNE.–Comment s’appelle-t-il?

DIANE.–M. Parolles.

HÉLÈNE.–Oh! je crois comme lui qu’en fait de louange ou auprès du mérite du comte lui-même, son nom ne vaut pas la peine d’être cité. Tout son mérite est une vertu modeste, contre laquelle je n’ai entendu faire aucun reproche.

DIANE.–Ah! la pauvre dame! C’est un rude esclavage que d’être la femme d’un époux qui nous déteste.

LA VEUVE.–Oui, c’est vrai, pauvre créature! En quelque lieu qu’elle soit, elle a un cruel poids sur le coeur. Si cette jeune fille voulait, il ne tiendrait qu’à elle de lui jouer un mauvais tour.

HÉLÈNE.–Que voulez-vous dire? Serait-ce que le comte, amoureux d’elle, la sollicite à une action illégitime?…

LA VEUVE.–Oui, c’est ce qu’il fait: il emploie tous les agents qui peuvent corrompre dans un pareil but le tendre coeur d’une jeune fille; mais elle est bien armée, et elle oppose à ses attaques la résistance la plus vertueuse.

(Bertrand, Parolles passent, suivis d’officiers et de soldats
florentins, avec des drapeaux et des tambours.)

MARIANA.–Que les dieux la préservent de ce malheur!

LA VEUVE.–Les voilà; ils viennent. Celui-ci est Antonio, le fis aîné du duc: celui-là est Escalus.

HÉLÈNE.–Quel est donc le Français?

DIANE.–Là, celui qui porte ces plumes. C’est un très-bel homme. Je voudrais bien qu’il aimât sa femme. S’il était plus honnête, il serait bien plus aimable. N’est-ce pas un beau jeune homme?

HÉLÈNE.–Il me plaît beaucoup.

DIANE.–C’est bien dommage qu’il ne soit pas honnête. Voilà là-bas le vaurien qui l’entraîne à la débauche. Si j’étais la femme du comte, j’empoisonnerais ce vil scélérat.

HÉLÈNE.–Lequel est-ce?

DIANE.–Eh! ce fat avec ses écharpes. Pourquoi donc a-t-il l’air si triste?

HÉLÈNE.–Il a peut-être été blessé au combat.

PAROLLES.–Perdre notre tambour!

MARIANA.–Il est à coup sûr bien contrarié de quelque chose. Voyez, il nous a aperçues.

LA VEUVE.–Au diable! allez vous pendre!

MARIANA.–Et pour la politesse, je lui souhaite le carcan autour du cou.

(Sortent Bertrand, Parolles, les officiers; etc.)

LA VEUVE.–Les troupes sont passées. Venez, pèlerine, je vous conduirai à l’endroit où vous logerez. Nous avons déjà à la maison quatre ou cinq pénitents qui ont fait voeu d’aller à Saint-Jacques.

HÉLÈNE.–Je vous remercie humblement. Je désirerais beaucoup que vous, madame, et votre aimable fille, vous voulussiez bien souper avec moi ce soir. Je me chargerai des frais et des remerciements; et pour vous témoigner davantage ma reconnaissance, je donnerai à cette jeune personne quelques conseils dignes d’attention.

TOUTES DEUX ENSEMBLE.–Nous acceptons vos offres bien volontiers. (Elles sortent.)

 

SCÈNE VI

Le camp devant Florence.

Entrent BERTRAND ET DEUX SEIGNEURS FRANÇAIS.

PREMIER SEIGNEUR.–Je vous en conjure, mon cher comte, mettez-le à cette épreuve: laissez-lui faire sa volonté.

SECOND SEIGNEUR.–Si Votre Seigneurie ne reconnaît pas qu’il est un lâche, ne m’honorez plus de votre estime.

PREMIER SEIGNEUR.–Sur mon honneur, seigneur, c’est une bulle de savon.

BERTRAND.–Pensez-vous donc que je me trompe à ce point sur son compte?

PREMIER SEIGNEUR.–Croyez ce que je vous dis, seigneur, d’après ma propre connaissance, et sans aucune malice, et avec la même vérité que si je vous parlais de mon parent. C’est un insigne poltron, un déterminé et éternel menteur, qui manque autant de fois à sa parole qu’il y a d’heures dans le jour: en un mot, n’ayant pas une seule bonne qualité pour mériter les bontés de Votre Seigneurie.

SECOND SEIGNEUR.–Il serait bon que vous le connussiez, de peur que, vous reposant trop sur une valeur qu’il n’a point, il ne puisse, dans une affaire importante et de confiance, vous manquer au milieu du danger.

BERTRAND.–Je voudrais bien connaître quelque moyen de l’éprouver.

SECOND SEIGNEUR.–Il n’y en a pas de meilleur que de le laisser aller chercher son tambour. Vous entendez avec quelle confiance il se vante d’en venir à bout.

PREMIER SEIGNEUR.–Et moi, avec une troupe de Florentins, je veux le surprendre tout à coup. J’aurai des gens qu’il ne distinguera point des troupes ennemies. Nous le lierons, nous lui banderons les yeux, de sorte qu’il s’imaginera qu’on le conduit dans le camp ennemi, lorsque nous l’amènerons dans notre tente. Que Votre Seigneurie soit seulement présente à son interrogatoire; si, dans l’espoir de sauver sa vie, et par le sentiment de la plus lâche peur, il ne s’offre pas à vous trahir et à révéler tout ce qu’il peut savoir contre vous, et s’il ne l’affirme pas avec serment au péril éternel de son âme, n’ayez jamais, seigneur, la moindre confiance en mon jugement.

SECOND SEIGNEUR.–Oh! seulement pour le plaisir de rire, laissez-le aller chercher son tambour. Il se vante d’avoir imaginé pour cela un stratagème. Lorsque Votre Seigneurie aura vu le fond de son coeur, et à quel vil métal se réduira ce lingot d’or prétendu, si vous ne lui infligez pas le traitement de Jean Tambour 28, votre inclination pour lui est inattaquable.–Le voici.

Note 28: (retour) Un vieil intermède imprimé en 1601, portait le nom du traitement fait à Jean Tambour, Jack Drum, et cette hospitalité consistait à ce qu’il paraît en coups et en injures.

(Parolles entre.)

PREMIER SEIGNEUR.–Oh! pour nous donner le plaisir de rire, ne l’empêchez pas d’accomplir son dessein. Laissez-le chercher son tambour comme il voudra.

BERTRAND, à Parolles.–Eh bien! comment vous trouvez-vous, monsieur? Le tambour vous tient donc bien fort au coeur?

SECOND SEIGNEUR.–Et que diable! qu’il le laisse aller. Ce n’est qu’un tambour.

PAROLLES.–Qu’un tambour! N’est-ce qu’un tambour? un tambour ainsi perdu! Le beau commandement! charger les ailes de notre armée avec notre propre cavalerie, et enfoncer nos propres bataillons!

SECOND SEIGNEUR.–On ne doit point blâmer le général qui a commandé: c’est un de ces malheurs de la guerre que César lui-même n’aurait pu prévenir, s’il eût été là pour nous commander.

BERTRAND.–Nous n’avons cependant pas tant à nous plaindre de notre succès. Il est vrai qu’il y a quelque déshonneur à avoir perdu ce tambour; mais enfin, il n’y a plus de moyen de le ravoir.

PAROLLES.–On aurait pu le ravoir.

BERTRAND.–On l’aurait pu, mais on ne le peut pas à présent.

PAROLLES.–On pourrait encore le ravoir. Si le mérite d’un service n’était pas si rarement attribué à celui qui l’a rendu, je l’aurais, ce tambour, lui ou un autre, ou bien hic jacet.

BERTRAND.–Mais si vous en avez envie, monsieur; si vous croyez avoir quelque bonne ruse qui puisse ramener dans son quartier naturel cet instrument d’honneur, eh bien! soyez assez généreux pour l’entreprendre. Allez en avant! je récompenserai cette tentative comme un exploit glorieux. Si vous réussissez, le duc en parlera, et vous payera ce service tout ce qu’il pourra valoir, et d’une manière convenable à sa grandeur.

PAROLLES.–Par le bras d’un guerrier, je l’entreprendrai.

BERTRAND.–Mais il faut à présent vous endormir là-dessus.

PAROLLES.–Je veux m’en occuper dès ce soir; je vais écrire mes dilemmes, m’encourager dans ma certitude, faire mes apprêts homicides; et sur le minuit, attendez-vous à entendre parler de moi.

BERTRAND.–Puis-je hardiment annoncer à Son Altesse que vous êtes parti pour vous en occuper?

PAROLLES.–Je ne sais pas encore quel sera le succès, seigneur: mais pour le tenter, je vous le jure.

BERTRAND.–Je sais que tu es brave; et je répondrais de la possibilité de ta valeur guerrière. Adieu.

PAROLLES.–Je n’aime pas trop de paroles.

(Il sort.)

PREMIER SEIGNEUR.–Non, pas plus que le poisson n’aime l’eau. Cet homme n’est-il pas bien singulier, seigneur, de paraître entreprendre avec tant de confiance une chose qu’il sait bien qu’on ne peut faire? Il se damne à jurer qu’il le fera, et il aimerait mieux être damné que de le faire.

SECOND SEIGNEUR.–Vous ne le connaissez pas encore, seigneur, comme nous le connaissons. Il est bien vrai qu’il a le talent de s’insinuer dans les bonnes grâces de quelqu’un, et que pendant une semaine il saura échapper à bien des occasions de se découvrir; mais quand vous l’aurez une fois connu, ce sera pour toujours.

BERTRAND.–Quoi! vous pensez qu’il ne fera rien de tout ce qu’il s’est engagé si sérieusement à entreprendre?

SECOND SEIGNEUR.–Rien au monde; mais il s’en reviendra avec une invention de sa tête, et il vous y flanquera deux ou trois mensonges plausibles. Mais nous avons déjà fatigué le cerf, et vous le verrez tomber cette nuit. En vérité, seigneur, il ne mérite pas vos bontés.

PREMIER SEIGNEUR.–Nous vous amuserons un peu avec le renard, avant que de lui retourner la peau sur les oreilles. Il a déjà été enfumé par le vieux seigneur Lafeu. Quand on lui aura ôté son déguisement, vous me direz alors quel lâche coquin vous le trouverez, et cela pas plus tard que cette nuit.

SECOND SEIGNEUR.–Il faut que j’aille tendre mes pièges: il y sera pris.

BERTRAND.–Et votre frère va venir avec moi.

SECOND SEIGNEUR.–Si vous le trouvez bon, seigneur, je vais vous quitter.

(Il sort.)

BERTRAND.–Je veux maintenant vous conduire dans la maison, et vous montrer la jeune fille dont je vous ai déjà parlé.

PREMIER SEIGNEUR.–Mais vous me disiez qu’elle était honnête.

BERTRAND.–C’est là son défaut; je ne lui ai encore parlé qu’une fois, et je l’ai trouvée extraordinairement froide: je lui ai envoyé, par ce même fat que nous avons sous le vent, des présents et des lettres qu’elle a renvoyés; et voilà tout ce que j’ai fait jusqu’ici. C’est une belle créature. Voulez-vous la venir voir?

PREMIER SEIGNEUR.–De tout mon coeur, seigneur.

(Ils sortent.)

 

SCÈNE VII

Florence,–Une chambre dans la maison de la veuve.

Entrent HÉLÈNE, LA VEUVE.

HÉLÈNE.–Si vous doutez encore que je sois sa femme, je ne sais plus comment vous donner d’autres preuves, à moins de détruire les fondements de mon entreprise.

LA VEUVE.–Quoique j’aie perdu ma fortune, je suis bien née, et je ne connais rien à ces sortes d’affaires, et je ne voudrais pas aujourd’hui ternir ma réputation par une action honteuse.

HÉLÈNE.–Je ne voudrais pas non plus vous y exposer. Croyez d’abord que le comte est mon époux, et que tout ce que je vous ai confié sous la foi du secret est vrai de point en point. D’après cela, vous voyez que vous ne pouvez faire un crime en me prêtant le bon secours que je vous demande.

LA VEUVE.–Il faut bien vous croire, car vous m’avez donné des preuves convaincantes que vous jouissez d’une grande fortune.

HÉLÈNE.–Prenez cette bourse d’or, et laissez-moi acheter à ce prix les secours de votre amitié, que je récompenserai encore quand je l’aurai éprouvée. Le comte courtise votre fille; il fait le siège libertin de sa beauté, résolu de s’en rendre maître. Qu’elle consente maintenant à se laisser diriger par nous sur la manière dont elle doit se conduire. Son sang bouillonne, et il ne lui refusera rien de ce qu’elle lui demandera. Le comte porte un anneau qui a passé dans sa maison de père en fils, depuis quatre ou cinq générations: cet anneau est d’un grand prix à ses yeux; mais dans son ardeur insensée pour obtenir ce qu’il veut, le sacrifice ne lui paraîtra pas trop grand, bien qu’il puisse s’en repentir ensuite.

LA VEUVE.–Je vois à présent le but que vous vous proposez.

HÉLÈNE.–Vous voyez donc combien il est légitime. Je désire seulement que votre fille lui demande cet anneau, avant de faire semblant de se rendre à ses instances; qu’elle lui assigne un rendez-vous; enfin qu’elle me laisse à sa place employer le temps pendant qu’elle sera chastement absente: et après j’ajouterai pour sa dot trois mille couronnes d’or à ce qui s’est déjà passé entre nous.

LA VEUVE.–J’y consens. Instruisez maintenant ma fille de la manière dont elle doit se conduire pour que l’heure et le lieu, tout s’accorde dans cette innocente supercherie. Toutes les nuits il vient avec des instruments de toute espèce, et des chansons qu’il a composées pour son peu de mérite; il ne nous sert de rien de l’écarter de nos fenêtres; il s’obstine à y rester, comme si sa vie en dépendait.

HÉLÈNE.–Eh bien! dès ce soir il faut tenter notre stratagème. S’il réussit, ce sera une mauvaise intention attachée à une action légitime et une action vertueuse dans une action légitime; ni l’un ni l’autre ne pécheront: et cependant il y aura un péché de commis 29. Mais allons nous en occuper.

(Elles sortent.)

Note 29: (retour) Un crime d’intention de la part de Bertrand.

FIN DU TROISIÈME ACTE.

ACTE QUATRIÈME

 

SCÈNE I

Aux alentours du camp florentin.

Un des SEIGNEURS FRANÇAIS entre sur la scène, suivi de
cinq ou six
 SOLDATS qui se mettent en embuscade.

LE CAPITAINE.–Il ne peut venir par d’autre chemin que par le coin de cette haie. Lorsque vous fondrez sur lui, servez-vous des termes les plus terribles que vous voudrez; quand vous ne vous entendriez pas vous-mêmes, peu importe; car il faut que nous fassions semblant de ne pas le comprendre, excepté un de nous, que nous produirons comme interprète.

UN SOLDAT.–Mon bon capitaine, laissez-moi être l’interprète.

LE CAPITAINE.–N’es-tu pas connu de lui? Ne connaît-il pas ta voix?

LE SOLDAT.–Non, monsieur, je vous le garantis.

LE CAPITAINE.–Mais quel jargon nous parleras-tu?

LE SOLDAT.–Celui que vous me parlerez.

LE CAPITAINE.–Il faut qu’il nous prenne pour quelque bande d’étrangers à la solde de l’ennemi. N’oublions pas qu’il a une teinture de tous les langages des pays voisins: ainsi, il faut que chacun de nous parle un jargon à sa fantaisie, sans savoir ce que nous nous dirons l’un à l’autre. Tout ce que nous devons bien savoir, c’est le projet que nous avons en tête. Croassement de corbeau, ou tout autre babil, sera bon de reste.–Quant à vous, monsieur l’interprète, il faut que vous sachiez bien dissimuler.–Mais, ventre à terre! le voici qui vient, pour passer deux heures à dormir, et retourner ensuite débiter et jurer les mensonges qu’il forge.

(Entre Parolles.)

PAROLLES.–Dix heures! dans trois heures d’ici, il sera assez temps de retourner au quartier. Qu’est-ce que je dirai que j’ai fait? Il faut que ce soit quelque invention plausible pour se faire croire: on commence à me dépister, et les disgrâces ont dernièrement frappé trop souvent à ma porte. Je trouve que ma langue est trop téméraire: mais mon coeur a toujours devant les yeux la crainte de Mars et de ses enfants, et il ne soutient pas ce que hasarde ma langue.

LE CAPITAINE, à part.–Voilà la première vérité dont ta langue se soit jamais rendue coupable.

PAROLLES.–Quel diable m’engageait à entreprendre la reprise de ce tambour, en connaissant l’impossibilité, et sachant que je n’en avais nulle envie?–Il faut que je me fasse moi-même quelques blessures, et que je dise que je les ai reçues dans l’action; mais de légères blessures ne suffiraient pas pour persuader. Ils diront: «Quoi! vous en êtes échappé à si bon marché?»–Et de grandes blessures, je n’ose pas me les faire. Pourquoi? quelle preuve aura-t-on?–Ma langue, il faut que je vous mette dans la bouche d’une marchande de beurre, et que j’en achète une autre à la mule de Bajazet 30, si votre babil me jette dans les dangers.

Note 30: (retour) Quelques-uns lisent mute pour traduire par muet du sérail.

LE CAPITAINE, à part.–Est-il possible qu’il sache ce qu’il est, et qu’il soit ce qu’il est?

PAROLLES.–Je voudrais qu’il me suffît de mettre mon habit en lambeaux, ou de briser mon épée espagnole.

LE CAPITAINE, à part.–Ce moyen ne peut pas aller.

PAROLLES.–Ou de griller ma barbe; et puis de dire que cela faisait partie du stratagème.

LE CAPITAINE.–Cela ne vaut pas mieux.

PAROLLES.–Ou de noyer mes habits, et puis de dire que j’ai été dépouillé.

LE CAPITAINE.–Cela ne peut guère servir.

PAROLLES.–Quand je jurerais que j’ai sauté par une fenêtre de la citadelle…

LE CAPITAINE, à part.–De quelle hauteur?

PAROLLES, continuant.–Trente brasses.

LE CAPITAINE.–Trois gros serments auraient encore peine à persuader cela.

PAROLLES.–Je voudrais avoir quelque tambour des ennemis, et alors je jurerais que c’est le même que j’ai repris.

LE CAPITAINE, à part.–Tu vas en entendre retentir un tout à l’heure.

(Un tambour bat.)

PAROLLES, étonné.–Un tambour des ennemis!

LE CAPITAINE fondant sur lui avec sa troupe.–Thraca movousus, cargo, cargo, cargo!

TOUS ENSEMBLE.–Cargo, cargo! villanda par corbo, cargo!

PAROLLES.–Oh! rançon, rançon!–Ne me bandez pas les yeux.

(Ils le saisissent et lui bandent les yeux.)

L’INTERPRÈTE.–Boskos thromuldo boskos.

PAROLLES.–Oui, je sais que vous êtes du régiment de Muskos, et je perdrai la vie faute de savoir cette langue. S’il est parmi vous quelque Allemand, quelque Danois, quelque Bas-Hollandais, Italien ou Français, qu’il me parle; je lui découvrirai des secrets qui perdront les Florentins.

L’INTERPRÈTE.–Boskos vauvado… Je t’entends, et je puis parler ta langue. Kerely bonto: songe à ta religion; car dix-sept poignards sont pointés contre ton sein.

PAROLLES.–Oh!

L’INTERPRÈTE.–Oh! ta prière, ta prière!–Mancha revania dulche.

LE CAPITAINE.–Oschorbi dulchos volivorca.

L’INTERPRÈTE.–Le général veut bien t’épargner encore, et, les yeux ainsi bandés, il te fera conduire pour recueillir de toi tes secrets: peut-être pourras-tu apprendre quelque chose qui te sauvera la vie.

PAROLLES.–Oh! laissez-moi vivre et je vous dévoilerai tous les secrets du camp, leurs forces, leurs desseins: oui, je vous dirai des choses qui vous étonneront.

L’INTERPRÈTE.–Mais le feras-tu fidèlement?

PAROLLES.–Si je ne le fais pas, que je sois damné!

L’INTERPRÈTE.–Acordo linta. Avance; on te permet de marcher.

(Il sort avec Parolles.)

LE CAPITAINE, à l’un d’eux.–Va dire au comte de Roussillon et à mon frère que nous avons pris la bécasse, et que nous la tiendrons enveloppée jusqu’à ce que nous ayons de leurs nouvelles.

LE SOLDAT.–Capitaine, j’y vais.

LE CAPITAINE.–Il nous trahira tous, en nous parlant à nous-mêmes.–Dis-leur cela.

LE SOLDAT.–Je n’y manquerai pas, capitaine.

LE CAPITAINE.–Jusqu’alors je le tiendrai dans les ténèbres, et bien enfermé.

(Ils sortent.)

 

SCÈNE II

Florence.–Appartement de la maison de la veuve.

Entrent BERTRAND, DIANE.

BERTRAND.–On m’a dit que votre nom était Fontibel.

DIANE.–Non, mon brave seigneur, c’est Diane.

BERTRAND.–Vous portez le nom d’une déesse, et vous méritez mieux encore: mais, âme céleste, l’amour n’a-t-il aucune place dans votre belle personne? Si la vive flamme de la jeunesse n’échauffe pas votre coeur, vous n’êtes pas une jeune fille, mais une statue. Quand vous serez morte, vous serez ce que vous êtes à présent; car vous êtes froide et insensible, et à présent vous devriez être telle qu’était votre mère lorsque votre être charmant fut engendré.

DIANE.–Elle ne cessa pas d’être honnête alors.

BERTRAND.–Vous le seriez aussi.

DIANE.–Non; ma mère ne fit que remplir un devoir, le devoir, seigneur, que vous devez à votre épouse.

BERTRAND.–Ne parlons pas de cela.–Je vous en prie, ne luttez pas contre mes serments: j’ai été uni à elle par contrainte; mais vous, je vous aime par la douce contrainte de l’amour, et je vous rendrai toujours tous les services auxquels vous aurez droit.

DIANE.–Oui, vous êtes à notre service jusqu’à ce que nous vous ayons servi; mais lorsqu’une fois vous avez nos roses, vous nous laissez seulement les épines pour nous déchirer, et vous insultez à notre stérilité.

BERTRAND.–Combien ai-je fait de serments!…

DIANE.–Ce n’est pas le nombre des serments qui fait la vérité, mais un voeu simple et sincère fait avec vérité. Nous n’attestons jamais ce qui n’est pas sacré, mais nous jurons par le Très-Haut. Dites-moi, je vous prie, si je jurais par les attributs suprêmes de Jupiter que je vous aime tendrement, en croiriez-vous mes serments, quand je vous aimerais mal? Jurer à quelqu’un qu’on l’aime est un serment sans foi et sans solidité, lorsqu’on ne jure que pour lui faire un outrage. Ainsi vos serments ne sont que des paroles et de frivoles protestations qui ne portent aucun sceau, du moins suivant mon opinion.

BERTRAND.–Changez, changez d’opinion. Ne soyez pas si saintement cruelle: l’amour est saint, et jamais ma sincérité ne connut l’artifice dont vous accusez les hommes. Ne vous éloignez plus, mais rendez-vous au désir de mon coeur, qui se ranimera alors. Dites que vous êtes à moi, et ce qu’est mon amour au commencement, il le sera toujours.

DIANE.–Je vois que les hommes, dans ces sortes de difficultés, fabriquent des cordes que nous laissons bientôt aller nous-mêmes.–Donnez-moi cet anneau.

BERTRAND.–Je vous le prêterai, ma chère; mais il n’est pas en mon pouvoir de le donner sans retour.

DIANE.–Vous ne voulez pas me le donner, seigneur?

BERTRAND.–C’est un gage d’honneur qui appartient à notre maison, et qui m’a été légué par de nombreux ancêtres: ce serait une grande honte pour moi dans le monde que de le perdre.

DIANE.–Mon honneur ressemble à votre anneau: ma chasteté est le joyau de notre maison, qui m’a été transmis par de nombreux ancêtres, et ce serait une grande honte pour moi dans le monde que de le perdre: ainsi, votre propre prudence amène l’honneur pour me servir de champion contre vos vaines attaques.

BERTRAND.–Tenez, prenez mon anneau. Que ma maison, mon honneur, ma vie même soient à vous, et je vous serai soumis.

DIANE.–Quand il sera minuit, frappez à la fenêtre de ma chambre. Je prendrai mes précautions pour que ma mère n’entende rien.–Maintenant je vous recommande, sous la foi sacrée de la vérité, lorsque vous aurez conquis mon lit encore vierge, de n’y rester qu’une heure et de ne pas me parler. J’en ai les plus fortes raisons; vous les saurez ensuite, lorsque cette bague vous sera rendue; et dans la nuit je mettrai à votre doigt un autre anneau qui, dans la suite des temps, pourra attester à l’avenir notre union passée. Adieu, jusqu’alors: n’y manquez pas. Vous avez conquis en moi une épouse, quoique toutes mes espérances de ce côté soient perdues.

BERTRAND.–J’ai conquis le ciel sur la terre en vous recherchant.

(Il sort.)

DIANE.–Puisses-tu vivre longtemps pour remercier le ciel et moi! tu pourrais bien finir par là.–Ma mère m’avait instruite de la manière dont il me ferait sa cour, comme si elle eût été dans son coeur: elle dit que tous les hommes font les mêmes serments: il avait juré de m’épouser quand sa femme serait morte, et moi je coucherai avec lui quand je serai ensevelie. Puisque les Français sont si trompeurs, se marie qui voudra; je veux vivre et mourir vierge; et je ne crois pas que ce soit un péché de tromper, sous ce déguisement, un homme qui voulait me séduire.

(Elle sort.)

 

SCÈNE III

Le camp florentin.

Entrent LES DEUX SEIGNEURS FRANÇAIS, avec
deux ou trois soldats
.

PREMIER OFFICIER.–Vous ne lui avez pas donné la lettre de sa mère?

SECOND OFFICIER.–Je la lui ai remise il y a une heure: il y a dedans quelque chose qui a fait une vive impression sur son âme, car en la lisant il est presque devenu tout d’un coup un autre homme.

PREMIER OFFICIER.–Il s’est attiré un juste blâme en repoussant une si bonne femme, une si aimable dame.

SECOND OFFICIER.–Il a surtout encouru la disgrâce éternelle du roi, dont la générosité eût fait si volontiers son bonheur 31. Je vous dirai quelque chose, mais vous la tiendrez secrète.

Note 31: (retour) Who had ever tuned his bounty to sing happiness to him. Mot à mot: «Qui avait mis pour lui sa bonté sur l’air du bonheur.»

PREMIER OFFICIER.–Quand vous l’aurez dite, elle est morte, et j’en suis le tombeau.

SECOND OFFICIER.–Il a séduit ici, dans Florence, une jeune demoiselle de très-chaste renommée, et cette nuit même il assouvit sa passion sur les ruines de son honneur: il lui a donné son anneau de famille, et il se croit heureux d’avoir réussi dans ce pacte coupable.

PREMIER OFFICIER.–Que Dieu diffère notre révolte! Ce que nous sommes quand nous sommes abandonnés à nous-mêmes!

SECOND OFFICIER.–De vrais traîtres à nous-mêmes. Et comme dans le cours ordinaire de toutes les trahisons, nous les voyons toujours se révéler elles-mêmes à mesure qu’elles avancent vers leur infâme but; c’est ainsi que celui qui, par cette action, conspire contre son propre honneur, laisse déborder lui-même le torrent.

PREMIER OFFICIER.–N’est-ce pas un crime damnable d’être les hérauts de nos desseins criminels?–Nous n’aurons donc pas sa compagnie ce soir?

SECOND OFFICIER.–Non, jusqu’après minuit, car sa ration est d’une heure.

PREMIER OFFICIER.–Elle s’avance à grands pas.–Je voudrais bien qu’il entendît anatomiser son compagnon, afin qu’il pût avoir la mesure de son jugement, où il avait si précieusement établi cette fausse monnaie.

SECOND OFFICIER.–Nous ne nous occuperons pas de lui jusqu’à ce qu’il vienne, car sa présence doit être le jouet de l’autre.

PREMIER OFFICIER.–En attendant, qu’entendez-vous dire de cette guerre?

SECOND OFFICIER.–J’entends dire qu’il y a une ouverture de paix.

PREMIER OFFICIER.–Et même, je vous l’assure, une paix conclue.

SECOND OFFICIER.–Que va donc faire le comte de Roussillon? Voyagera-t-il, ou retournera-t-il en France?

PREMIER OFFICIER.–Je vois bien par cette question que vous n’êtes pas dans sa confidence.

SECOND OFFICIER.–Dieu m’en préserve, monsieur! car alors j’aurais grande part à ses actions.

PREMIER OFFICIER.–Sa femme, il y a environ deux mois, a fui sa maison: son prétexte était d’aller faire un pèlerinage à Saint-Jacques-le-Grand; elle a accompli cette religieuse entreprise avec la piété la plus austère; la sensibilité de sa nature est devenue la proie de son chagrin; enfin, elle y a rendu les derniers soupirs, et maintenant elle chante dans le ciel.

SECOND OFFICIER.–Sur quoi cette nouvelle est-elle appuyée?

PREMIER OFFICIER.–En grande partie sur ses propres lettres, qui garantissent la vérité du récit jusqu’à l’instant de sa mort; et sa mort, qu’elle ne pouvait pas annoncer elle-même, est fidèlement confirmée par le curé du lieu.

SECOND OFFICIER.–Le comte est-il instruit de cet événement?

PREMIER OFFICIER.–Oui; et dans toutes ses particularités, de point en point, jusqu’à la plus parfaite certitude de la vérité.

SECOND OFFICIER.–Je suis bien fâché qu’il soit joyeux de cela.

PREMIER OFFICIER.–Comme nous nous empressons quelquefois de nous réjouir de nos pertes!

SECOND OFFICIER.–Et comme nous nous empressons d’autres fois de noyer nos gains dans les larmes! L’honneur distingué que sa valeur s’est acquis ici va être accueilli dans sa patrie par une honte aussi grande.

PREMIER OFFICIER.–La trame de notre vie est un tissu de bien et de mal: nos vertus seraient trop fières si nos fautes ne les châtiaient, et nos crimes seraient au désespoir s’ils n’étaient consolés par nos vertus.–Eh bien! où est votre maître?

LE DOMESTIQUE.–Dans la rue il a rencontré le duc, dont il a pris solennellement congé: Sa Seigneurie va partir demain matin pour la France. Le duc lui a offert des lettres de recommandation pour le roi.

SECOND OFFICIER.–Elles ne sont rien moins que nécessaires, quand la recommandation serait encore plus forte qu’elle ne peut l’être.

(Entre Bertrand.)

LE PREMIER OFFICIER, répondant à l’autre.–En effet, elles ne peuvent être trop flatteuses pour adoucir l’aigreur du roi.–Voici le comte qui s’avance.–Eh bien! comte, ne sommes-nous pas après minuit?

BERTRAND.–J’ai, cette nuit, expédié seize affaires d’un mois de travail chacune, dont j’ai abrégé le succès: j’ai pris congé du duc, fait mes adieux à ses parents, enterré une femme, pris le deuil pour elle, écrit à madame ma mère que je reviens, préparé mes équipages et ma suite; et, entre les intervalles de ces diverses expéditions, j’ai pourvu à d’autres affaires plus délicates: la dernière était la plus importante, mais elle n’est pas encore finie.

SECOND OFFICIER.–Si l’affaire présente quelque difficulté et que vous partiez d’ici ce matin, il faudra que Votre Seigneurie use de diligence.

BERTRAND.–Je dis que l’affaire n’est pas finie, parce que j’ai quelque peur d’en entendre parler dans la suite. –Mais aurons-nous ce dialogue entre ce faquin et le soldat?–Allons, faites paraître devant nous ce prétendu modèle: il m’a trompé, comme un oracle à double sens.

SECOND OFFICIER.–Qu’on l’amène. (Les soldats sortent.) Le pauvre malheureux a passé toute la nuit dans les ceps.

BERTRAND.–Il n’y a pas de mal à cela: ses talons l’ont bien mérité, pour avoir usurpé si longtemps les éperons 32. Comment se comporte-t-il?

Note 32: (retour) On sait que les éperons étaient un des signes distinctifs du chevalier.

PREMIER OFFICIER.–J’ai déjà eu l’honneur de dire à Votre Seigneurie que ce sont les ceps qui le portent: mais, pour vous répondre dans le sens que vous entendez, il pleure comme une fille qui a répandu son lait; il s’est confessé à Morgan, qu’il croit être un religieux, depuis la première lueur de sa mémoire jusqu’à l’instant fatal où il a été mis dans les ceps. Et que croyez-vous qu’il a confessé?

BERTRAND.–Rien qui me concerne, n’est-ce pas?

SECOND OFFICIER.–On a écrit sa confession, et on la lira devant lui. Si Votre Seigneurie s’y rencontre, comme je le crois, il faut que vous ayez la patience de l’entendre.

(Les soldats entrent conduisant Parolles les yeux bandés.)

BERTRAND.–Que la peste l’étouffé! Comme il est affublé!–Il ne peut rien dire de moi. Silence, silence!

PREMIER OFFICIER.–Voilà le colin-maillard qui vient. (Haut.Porto tartarossa.

L’INTERPRÈTE, à Parolles.–Le général demande les instruments de torture. Que voulez-vous dire dans cela?

PAROLLES.–J’avouerai tout ce que je sais, sans qu’il soit besoin de contrainte. Quand vous me hacheriez comme chair à pâté, je ne pourrais rien dire de plus.

L’INTERPRÈTE.–Bosko chicurmurco.

SECOND OFFICIER.–Boblibindo chicurmurco.

L’INTERPRÈTE, à l’officier.–Vous êtes un général miséricordieux. (A Parolles.) Notre général vous ordonne de répondre à ce que je vais vous demander, d’après cet écrit.

PAROLLES.–Et j’y répondrai avec vérité, comme j’espère vivre.

L’INTERPRÈTE, lisant un interrogatoire par écrit.–D’abord lui demander quelle est la force du duc en fait de chevaux. Que répondez-vous à cela?

PAROLLES.–Cinq ou six mille chevaux environ, mais affaiblis et hors de service: les troupes sont toutes dispersées, et les chefs sont de pauvres hères: c’est ce que je certifie sur ma réputation, et sur mon espoir de vivre.

L’INTERPRÈTE.–Coucherai-je par écrit votre réponse?

PAROLLES.–Oui, et j’en ferai serment comme il vous plaira.

BERTRAND.–Oh! cela lui est bien égal! (A part.) Quel misérable poltron!

PREMIER OFFICIER, à Bertrand, avec ironie.–Vous vous trompez, seigneur. C’est monsieur Parolles; ce brave militaire (c’était là sa phrase ordinaire) qui portait toute la théorie de la guerre dans le noeud de son écharpe, et toute la pratique dans le fourreau de son poignard.

SECOND OFFICIER.–Je ne me fierai jamais à un homme, parce qu’il aura soin de tenir son épée luisante; ni ne croirai qu’il possède tous les mérites, parce qu’il porte bien son uniforme.

L’INTERPRÈTE, à Parolles.–Allons, la réponse est écrite.

PAROLLES.–Oui, cinq ou six mille chevaux environ, comme je l’ai dit.–Je veux dire le nombre juste, ou à peu de chose près. Écrivez-le;–car je veux dire la vérité.

PREMIER OFFICIER.–Il approche de la vérité là-dessus.

BERTRAND.–Mais, vu la manière dont il le dit, je ne choisirai pas mes mots pour l’en remercier, vu la manière dont il l’a dit.

PAROLLES.–De pauvres hères: je vous prie, écrivez-le.

L’INTERPRÈTE.–Bon; cela est écrit.

PAROLLES.–Je vous en remercie bien. La vérité est la vérité. Ce sont de bien pauvres hères!

L’INTERPRÈTE, lisant.–Lui demander quelle est la force de son infanterie. (A Parolles.) Que dites-vous de cela?

PAROLLES.–Sur ma foi, monsieur, quand je n’aurais plus que cette heure à vivre, je dirai la vérité.–Voyons. Spurio, cent cinquante; Sébastien, autant; Corambus autant; Guiltian, Cosmo, Lodovick, et Gratii, deux cent cinquante chacun; ma compagnie, Chitopher, Vaumont, Bentii, chacun deux cent cinquante; en sorte que toute la troupe, tant sains que malades, ne monte pas, sur ma vie, à quinze mille hommes: et il y en a la moitié qui n’oseraient pas secouer la neige de leur pourpoint, de crainte de tomber eux-mêmes en morceaux.

BERTRAND.–Que lui fera-t-on?

PREMIER OFFICIER, à Bertrand.–Rien autre chose que de le remercier. (A l’interprète.) Interrogez-le sur mon état, et sur le crédit dont je jouis près du duc.

L’INTERPRÈTE, à Parolles.–Allons; cela est écrit. (Lisant.Vous lui demanderez encore s’il y a dans le camp un certain capitaine Dumaine, un Français: quelle est sa réputation auprès du duc; quelles sont sa valeur, sa probité, et son expérience dans la guerre; ou s’il ne croit pas qu’il fût possible avec de bonnes sommes d’or de le corrompre et de l’engager à la révolte. (A Parolles.) Que dites-vous de ceci? Qu’en savez-vous?

PAROLLES.–Je vous en conjure, laissez-moi répondre en détail à ces questions: faites-moi les demandes séparément.

L’INTERPRÈTE.–Connaissez-vous ce capitaine Dumaine?

PAROLLES.–Je le connais: il était apprenti boucher à Paris, d’où il a été chassé à coups de fouet pour avoir donné un enfant à la servante du shérif 33, une pauvre innocente, muette, qui ne pouvait lui dire non.

Note 33: (retour) Shakspeare place un shérif à Paris; mais shérif veut dire ici prévôt.

(Dumaine, en colère, lève la main.)

BERTRAND.–Allons, avec votre permission, tenez vos mains;–quoique je sache bien que sa cervelle soit vouée à la première tuile qui tombera.

L’INTERPRÈTE.–Ce capitaine est-il dans le camp du duc de Florence?

PAROLLES.–A ma connaissance, il y est: c’est un pouilleux.

PREMIER OFFICIER, à Bertrand qui le regarde.–Allons, ne me considérez pas tant; nous entendrons parler tout à l’heure de Votre Seigneurie.

L’INTERPRÈTE.–Quel cas en fait le duc?

PAROLLES.–Le duc ne le connaît que pour un de mes mauvais officiers, et il m’écrivit l’autre jour de le renvoyer de la troupe: je crois que j’ai sa lettre dans ma poche.

L’INTERPRÈTE.–Ma foi, nous allons l’y chercher.

PAROLLES.–En conscience je ne sais pas: mais ou elle y est, ou elle est enfilée avec les autres lettres du duc, dans ma tente.

L’INTERPRÈTE le fouillant.–La voici: voici un papier: vous le lirai-je?

PAROLLES.–Je ne sais pas si c’est cela, ou non.

BERTRAND, à demi-voix.–Notre interprète fait bien son rôle.

PREMIER OFFICIER.–A merveille.

L’INTERPRÈTE lisant.–Diane.–Le comte est un fou, et chargé d’or…

PAROLLES.–Ce n’est pas la lettre du duc, monsieur: c’est un avertissement à une honnête fille de Florence, nommée Diane, de se défier des séductions d’un certain comte de Roussillon, un jeune et frivole étourdi, mais avec tout cela fort débauché.–Je vous en prie, monsieur, remettez cela dans ma poche.

L’INTERPRÈTE.–Non: il faut d’abord que je le lise, avec votre permission.

PAROLLES.–Mes intentions là-dedans, je le proteste, étaient fort honnêtes en faveur de cette jeune fille; car je connais le comte pour un jeune suborneur très-dangereux: c’est une baleine pour les vierges, qui dévore tout le fretin qu’elle rencontre.

BERTRAND.–Maudit scélérat! double scélérat!

L’INTERPRÈTE lit la note.–«Quand il prodigue les serments, dites-lui de laisser tomber de l’or, et prenez-le. Dès qu’il porte en compte, il ne paye jamais le compte. Un marché bien fait est à demi-gagné; faites donc un marché, et faites-le bien. Jamais il ne paye ses arriérés; faites-vous payer d’avance, et dites, Diane, qu’un soldat vous a dit cela. Il faut épouser les hommes, il ne faut pas embrasser les garçons; car comptez bien que le comte est étourdi: je sais, moi, qu’il payera bien d’avance, mais non pas quand il devra. Tout à vous, comme il vous le jurait à l’oreille.

«Parolles.»

BERTRAND.–Je veux qu’il soit fustigé à travers les rangs de l’armée, avec cet écrit sur le front.

SECOND OFFICIER, avec ironie.–C’est votre ami dévoué, monsieur, ce savant polyglotte 34, ce soldat si puissant par les armes.

Note 34: (retour) Linguist.

BERTRAND.–Je pouvais tout endurer auparavant, hormis un chat; et maintenant il est un chat pour moi.

L’INTERPRÈTE, à Parolles.–Je m’aperçois, monsieur, aux regards de notre général, que nous aurions envie de vous pendre.

PAROLLES.–La vie, monsieur, à quelque prix que ce soit; non pas que j’aie peur de mourir, mais uniquement parce que mes péchés étant en grand nombre, je voudrais m’en repentir le reste de mes jours. Laissez-moi vivre, monsieur, dans une prison, dans les fers, ou partout ailleurs, pourvu que je vive.

L’INTERPRÈTE.–Nous verrons ce qu’il y aura à faire, pourvu que vos aveux soient francs: ainsi, revenons à ce capitaine Dumaine: vous avez déjà répondu sur l’opinion qu’en avait le duc, sur sa valeur aussi: et sa probité, qu’en dites-vous?

PAROLLES.–Monsieur, il volerait un oeuf dans une abbaye 35: pour les rapts et les enlèvements, il égale Nessus. Il fait profession de manquer à ses serments; et pour les rompre, il est plus fort qu’Hercule. Il vous mentira, monsieur, avec une si prodigieuse volubilité, qu’il vous ferait prendre la vérité pour une folle. L’ivrognerie est sa plus grande vertu; car il boira jusqu’à s’enivrer comme un porc; et dans son sommeil il ne fait guère de mal, si ce n’est aux draps qui l’enveloppent: mais on connaît ses habitudes, et on le couche sur la paille. Il me reste bien peu de chose à ajouter, monsieur, sur l’honnêteté, il a tout ce qu’un honnête homme ne doit pas avoir, et rien de ce que doit avoir un honnête homme.

Note 35: (retour) C’est-à-dire, il se ferait pendre pour un liard.

PREMIER OFFICIER.–Je commence à l’aimer pour ce qu’il dit de moi.

BERTRAND.–Pour cette description de votre honnêteté? Que la peste l’étouffe pour ce qui me concerne, moi! Il devient de plus en plus un chat!

L’INTERPRÈTE, à Parolles.–Que dites-vous de son expérience dans la guerre?

PAROLLES.–En conscience, monsieur, il a battu le tambour devant les tragédiens anglais. Le calomnier, je ne le veux pas. Et je n’en sais pas davantage sur sa science militaire, excepté que dans ce pays-là il a eu l’honneur d’être officier dans un endroit qu’on appelle Mile-end 36, avec l’emploi d’apprendre à doubler les files 37. Je voudrais lui faire tout l’honneur que je puis, mais je ne suis pas certain de ce fait.

Note 36: (retour) Hôpital et manufacture de Londres.

Note 37: (retour) Équivoque sur file, fil d’archal et file de soldats.

PREMIER OFFICIER.–Il dépasse tellement la scélératesse ordinaire, que son caractère se rachète par la rareté.

BERTRAND.–Que la peste l’étrangle! c’est toujours un chat.

L’INTERPRÈTE, à Parolles.–Puisque vous faites si peu de cas de ses qualités, je n’ai pas besoin de vous demander si l’or pourrait le débaucher?

PAROLLES.–Monsieur, pour un quart d’écu il vendra sa part de salut et son droit d’héritage dans le ciel; il renoncera à la substitution pour tous ses descendants et l’aliénera à perpétuité sans retour.

L’INTERPRÈTE.–Et son frère, l’autre capitaine Dumaine?

SECOND OFFICIER.–Pourquoi le questionne-t-il sur mon compte?

L’INTERPRÈTE.–Répondez: qu’est-il?

PAROLLES.–C’est un corbeau du même nid. Il n’est pas tout à fait aussi grand que l’autre en bonté, mais il l’est bien plus en méchanceté. Il surpasse son frère en lâcheté, et cependant son frère passe pour un des plus grands poltrons qu’il y ait; dans une retraite, il court mieux que le moindre valet; mais, ma foi, quand il faut charger, il est sujet aux crampes.

L’INTERPRÈTE.–Si l’on vous fait grâce de la vie, entreprendrez-vous de trahir le Florentin?

PAROLLES.–Oui, et le capitaine de sa cavalerie aussi, le comte de Roussillon.

L’INTERPRÈTE.–Je vais le dire à l’oreille du général et savoir ses intentions.

PAROLLES.–Je ne veux plus entendre de tambours: malédiction sur tous les tambours! C’était uniquement pour paraître rendre un service et pour en imposer à ce jeune débauché de comte que je me suis jeté dans le péril; et cependant qui aurait jamais soupçonné une embuscade là où j’ai été pris?

L’INTERPRÈTE, revenant à lui comme avec la réponse du général.–Il n’y a point de remède, monsieur: il vous faut mourir. Le général dit que vous, qui avez si lâchement dévoilé les secrets de votre armée et fait de si indignes portraits d’officiers qui jouissent de la plus haute estime, vous n’êtes bon à rien dans le monde: ainsi il vous faut mourir. Allons, bourreau, abats-lui la tête.

PAROLLES.–O mon Dieu! monsieur, laissez-moi la vie, ou laissez-moi du moins voir ma mort.

L’INTERPRÈTE.–Vous allez la voir; et faites vos adieux à tous vos amis. (Il lui ôte son bandeau.) Tenez, regardez autour de vous. Connaissez-vous quelqu’un ici?

BERTRAND.–Bonjour, brave capitaine.

SECOND OFFICIER.–Dieu vous bénisse, capitaine Parolles!

PREMIER OFFICIER.–Dieu soit avec vous, noble capitaine!

SECOND OFFICIER.–Capitaine, de quoi me chargez-vous pour le seigneur Lafeu? Je pars pour la France.

PREMIER OFFICIER.–Digne capitaine, voulez-vous me donner une copie de ce sonnet que vous avez adressé à Diane en faveur du comte de Roussillon? Si je n’étais pas un poltron, je vous y forcerais: mais adieu, portez-vous bien.

L’INTERPRÈTE.–Vous êtes perdu, capitaine: il n’y a plus rien en vous qui tienne encore que votre écharpe.

PAROLLES.–Qui pourrait ne pas succomber sous un complot?

L’INTERPRÈTE.–Si vous pouviez trouver un pays où il n’y eût que des femmes aussi déshonorées que vous, vous pourriez commencer une nation bien impudente. Adieu, je pars pour la France aussi; nous y parlerons de vous.

(Ils sortent.)

PAROLLES.–Eh bien! je suis encore reconnaissant. Si mon coeur était fier, il se briserait à cette aventure.–Je ne serai plus capitaine; mais je veux manger et boire et dormir aussi à mon aise qu’un capitaine. Ce que je suis encore me fera vivre. Que celui qui se connaît pour un fanfaron tremble à ce dénoûment, car il arrivera que tout fanfaron sera convaincu à la fin d’être un âne. Va te rouiller, mon épée; ne rougissez plus, mes joues; et toi, Parolles, vis en sûreté dans ta honte. Puisque tu es dupé, prospère par la duperie; il y a de la place et des ressources pour tout le monde, je vais les chercher.

 

SCÈNE IV

A Florence.–Une chambre dans la maison de la veuve.

Entrent HÉLÈNE, LA VEUVE, DIANE.

HÉLÈNE.–Afin de vous convaincre que je ne vous ai pas fait d’injure, un des plus grands princes du monde chrétien sera ma caution; il faut nécessairement qu’avant d’accomplir mes desseins je me prosterne devant son trône. Il fut un temps où je lui rendis un service important, presque aussi cher que sa vie; un service, dont la reconnaissance pénétrerait le sein de pierre du Tartare même pour en faire sortir des remerciements. Je suis informée que Sa Majesté est à Marseille, et nous avons un cortége convenable pour nous conduire dans cette ville. Il faut que vous sachiez que l’on me croit morte. L’armée étant licenciée, mon mari retourne chez lui, et, avec le secours du ciel et l’agrément du roi mon bon maître, nous y serons rendues avant notre hôte.

LA VEUVE.–Douce dame, jamais vous n’avez eu de serviteur qui se soit chargé avec plus de zèle de vos affaires.

HÉLÈNE.–Ni vous, madame, n’avez eu d’ami dont les pensées travaillent avec plus d’ardeur à récompenser votre affection: ne doutez pas que le ciel ne m’ait conduite chez vous pour assurer la dot de votre fille, comme il l’a destinée à être mon appui et mon moyen pour gagner mon mari. Mais que les hommes sont étranges de pouvoir user avec tant de plaisir de ce qu’ils détestent, lorsque, se fiant imprudemment à leurs pensées déçues, ils souillent la nuit sombre! Ainsi, la débauche se repaît de l’objet de ses dégoûts à la place de ce qui est absent. Mais nous parlerons plus tard de cela.–Vous, Diane, il vous faudra souffrir encore pour moi quelque chose, sous là direction de mes faibles instructions.

DIANE.–Que l’honneur et la mort s’accordent ensemble dans ce que vous m’imposerez, et je suis à vous pour souffrir ce que vous voudrez.

HÉLÈNE.–Cependant je vous prie… Mais bientôt le temps amènera la saison de l’été, où les églantiers auront des feuilles aussi bien que des épines, et seront aussi charmants qu’ils sont piquants. Il faut que nous partions; notre voiture est prête, et le temps nous presse. Tout va bien qui finit bien. La fin est la couronne des entreprises; quelle que soit la carrière, c’est la fin qui en décide la gloire.

(Elles sortent.)

 

SCÈNE V

En Roussillon.–Appartement dans le palais de la comtesse.

Entrent LA COMTESSE, LAFEU, LE BOUFFON.

LAFEU.–Non, non; votre fils a été égaré par un faquin en taffetas, dont l’infâme safran vous teindrait de cette couleur toute la molle et flexible jeunesse d’une nation. Sans ceci, votre belle-fille vivrait encore, et votre fils, qui est ici en France, serait bien plus avancé par le roi sans ce bourdon à queue bigarrée.

LA COMTESSE.–Je voudrais bien ne l’avoir jamais connu, il a tué la plus vertueuse femme dont la création ait fait l’honneur à la nature. Quand elle aurait été de mon sang et qu’elle m’eût coûté les tendres gémissements d’une mère, jamais ma tendresse pour elle n’eût pu être plus profonde.

LAFEU.–C’était une bonne dame: nous pouvons bien cueillir mille salades avant d’y retrouver une herbe pareille.

LE BOUFFON.–Oh! oui, monsieur; elle était ce qu’est la douce marjolaine dans une salade, ou plutôt l’herbe de grâce 38.

Note 38: (retour) La rue.

LAFEU.–Ce ne sont pas là des herbes à salade, faquin, ce sont dès herbes pour le nez.

LE BOUFFON.–Je ne suis pas un grand Nabuchodonosor, monsieur; je ne me connais pas beaucoup en herbes.

LAFEU.–Qui fais-tu profession d’être? coquin ou fou?

LE BOUFFON.–Fou, monsieur, au service d’une femme, et coquin au service d’un homme.

LAFEU.–Que veut dire cette distinction?

LE BOUFFON.–Je voudrais escamoter à un homme sa femme et faire son service.

LAFEU.–Comme cela, vraiment, tu serais un coquin à son service.

BOUFFON.–Et je donnerais à sa femme ma marotte 39 pour faire son service.

Note 39: (retour) Court bâton surmonté d’une tête; c’était le sceptre des fous.

LAFEU.–Allons, j’en conviens, tu es à la fois un coquin et un fou.

LE BOUFFON.–A votre service.

LAFEU.–Non, non, non.

LE BOUFFON.–Eh bien! monsieur, si je ne vous sers pas, je puis servir un aussi grand prince que vous.

LAFEU.–Qui est-ce? Est-ce un Français?

LE BOUFFON.–Ma foi, monsieur, il a un nom anglais, mais sa physionomie est plus chaude 40 en France qu’en Angleterre.

Note 40: (retour) Allusion à la maladie française, Morbus gallicus.

LAFEU.–Quel est ce prince?

LE BOUFFON.–Le prince noir, monsieur: Alias, le prince des ténèbres; Alias, le diable.

LAFEU.–Arrête-là, voilà ma bourse. Je ne te la donne pas pour te débaucher du service du maître dont tu parles: continue de le servir.

LE BOUFFON.–Je suis né dans un pays de bois, monsieur, et j’ai toujours aimé un grand feu, et le maître dont je parle entretient toujours bon feu. Mais puisqu’il est le prince du monde, que sa noblesse se tienne à sa cour. Je suis, moi, pour la maison à porte étroite, que je crois trop petite pour que la pompe puisse y passer; quelques personnes qui s’humilient le pourront; mais le grand nombre sera trop frileux et trop délicat, et ils préféreront le chemin fleuri qui conduit à la porte large et au grand brasier.

LAFEU.–Va ton chemin: je commence à être las de toi, et je t’en préviens d’avance, parce que je ne voudrais pas me disputer avec toi. Va-t’en; veille à ce qu’on ait bien soin de mes chevaux sans tour de ta façon.

LE BOUFFON.–Si je leur joue quelques tours, ce ne seront jamais que des tours de rosse; ce qui est leur droit par la loi de nature.

(Il sort.)

LAFEU.–Un rusé coquin, un mauvais drôle!

LA COMTESSE.–C’est vrai. Feu mon seigneur s’en divertissait beaucoup. C’est par sa volonté qu’il reste ici, et il s’en autorise pour se permettre ses impertinences. Et en effet, il n’a aucune marche réglée: il court où il veut.

LAFEU.–Il me plaît beaucoup; ses bouffonneries ne sont pas hors de saison.–J’allais vous dire que depuis que j’ai appris la mort de cette bonne dame, et que monseigneur votre fils était sur le point de revenir chez lui, j’ai prié le roi mon maître de parler en faveur de ma fille: c’est Sa Majesté qui, gracieusement, m’en fit elle-même la première proposition, lorsque tous les deux étaient encore mineurs. Le roi m’a promis de l’effectuer; et pour éteindre le ressentiment qu’il a conçu contre votre fils, il n’y a pas de meilleur moyen. Votre Seigneurie goûte-t-elle cela?

LA COMTESSE.–J’en suis très-satisfaite, seigneur, et je désire que cela s’accomplisse heureusement.

LAFEU.–Sa Majesté revient en poste de Marseille avec un corps aussi vigoureux que lorsqu’elle ne comptait que trente ans; elle sera ici demain, ou je suis trompé par un homme qui m’a rarement induit en erreur dans ces sortes d’avis.

LA COMTESSE.–J’ai bien de la joie d’espérer le revoir encore avant de mourir. J’ai des lettres qui m’annoncent que mon fils sera ici ce soir. Je conjure Votre Seigneurie de rester avec moi jusqu’à ce qu’ils se soient rencontrés.

LAFEU.–Madame, j’étais occupé à songer de quelle manière je pourrais être admis en sa présence.

LA COMTESSE.–Vous n’avez besoin, monsieur, que de faire valoir vos droits honorables.

LAFEU.–Madame, j’en ai fait un usage bien téméraire, mais je rends grâces à Dieu de ce qu’ils durent encore.

(Le bouffon revient.)

LE BOUFFON.–Oh! madame, voilà monseigneur votre fils avec un morceau de velours sur la figure; s’il y a ou non une cicatrice dessous, le velours le sait: mais c’est un fort beau morceau de velours: sa joue gauche est une joue de première qualité, mais il porte sa joue droite toute nue.

LA COMTESSE.–Une noble blessure, une blessure noblement gagnée est une belle livrée d’honneur: il y a apparence qu’elle est de cette espèce.

LE BOUFFON.–Mais c’est une figure qui a l’air d’être grillée.

LAFEU.–Allons voir votre fils, je vous prie. J’ai hâte de causer avec ce jeune et noble soldat.

LE BOUFFON.–Ma foi, ils sont une douzaine en élégants et fins chapeaux, avec de galantes plumes qui s’inclinent et font la révérence à tout le monde.

(Tous sortent.)

FIN DU QUATRIÈME ACTE.

ACTE CINQUIÈME

 

SCÈNE I

Marseille.–Une rue.

Entrent HÉLÈNE, LA VEUVE, DIANE, et deux domestiques.

HÉLÈNE.–Certainement vous devez être excédée de courir ainsi la poste jour et nuit: nous ne pouvons faire autrement; mais puisque vous avez déjà sacrifié tant de jours et de nuits, et fatigué vos membres délicats pour me rendre service, soyez-en sûre, vous êtes si profondément enracinée dans ma reconnaissance, que rien ne saurait vous en arracher.–Dans des temps plus heureux… (Entre un officier de la fauconnerie 41.) Ce gentilhomme pourrait peut-être m’obtenir une audience du roi, s’il voulait employer son crédit.–Dieu vous garde, monsieur.

Note 41: (retour) stringer, dérivé d’ostercus.

LE GENTILHOMME.–Et vous aussi, madame.

HÉLÈNE.–Monsieur, je vous ai vu à la cour de France.

LE GENTILHOMME.–J’y ai passé quelque temps.

HÉLÈNE.–Je pense, monsieur, que vous n’êtes pas déchu de la réputation d’être obligeant; c’est pourquoi, poussée par une nécessité très-pressante qui met de côté les compliments, je vous mets à même de faire usage de vos vertus, et je vous en serai éternellement reconnaissante.

LE GENTILHOMME.–Que désirez-vous?

HÉLÈNE.–Que vous ayez la bonté de donner ce petit mémoire au roi et de vouloir bien m’aider de tout votre crédit pour obtenir la faveur de lui être présentée.

LE GENTILHOMME.–Le roi n’est point ici.

HÉLÈNE.–Il n’est point ici, monsieur?

LE GENTILHOMME.–Non, en vérité. Il est parti d’ici hier au soir, et avec plus de précipitation qu’il n’a coutume.

LA VEUVE.–Grand Dieu! toutes nos peines sont perdues!

HÉLÈNE.–Tout est bien qui finit bien, quoique le sort nous paraisse si contraire et les moyens si défavorables. (Au gentilhomme.) De grâce, où est-il allé?

LE GENTILHOMME.–Vraiment, à ce que j’ai entendu dire, il est parti pour le Roussillon, où je vais aussi.

HÉLÈNE.–Je vous en conjure, monsieur, comme probablement vous verrez le roi avant moi, de remettre ce petit mémoire entre les mains de Sa Majesté; j’espère que vous n’en recevrez aucun blâme et que vous serez, au contraire, bien aise de la peine que vous aurez prise. J’arriverai après vous avec toute la diligence qu’il nous sera possible de faire.

LE GENTILHOMME.–Je ferai cela pour vous obliger.

HÉLÈNE.–Et vous verrez qu’on vous en remerciera bien, sans ce qui pourra en arriver de plus.–Il nous faut remonter à cheval. (A sa suite.) Allez, allez, faites vite tout préparer.

(Elles sortent.)

 

SCÈNE II

La scène est en Roussillon.–Une cour intérieure dans le palais
de la comtesse.

Entrent LE BOUFFON, PAROLLES.

PAROLLES.–Mon cher monsieur Lavatch, donnez cette lettre à monseigneur Lafeu. J’ai autrefois, monsieur, été mieux connu de vous quand j’étais revêtu d’habits plus frais; mais aujourd’hui je suis tombé dans le fossé de la Fortune, et j’exhale une forte odeur de sa cruelle disgrâce.

LE BOUFFON.–Ma foi, les disgrâces de la fortune sont bien mal tenues, si tu sens aussi fort que tu le dis. Je ne veux plus désormais manger de poisson au beurre de la Fortune. Je te prie, mets-toi au-dessous du vent.

PAROLLES.–Oh! vous n’avez pas besoin, monsieur, de vous boucher le nez; je ne parlais que par métaphore.

LE BOUFFON.–En vérité, monsieur, si vos métaphores 42 sentent mauvais, je me boucherai le nez, et je le ferais devant les métaphores de qui que ce soit.–Allons, je t’en prie, éloigne-toi.

Note 42: (retour) Shakspeare fait ici la faute en donnant le précepte.Quoniam hæc, dit Cicéron, vel summa laus est in verbis transferendis ut sensim feriat id quod translatum sit, fugienda est omnis turpitudo earum rerum, ad quas eorum animos qui audiunt trahet similitudo. Nolo morte dici Africani castratam esse rempublicam. Nolo stercus curiæ dici Glauciam. (De Orat.)

PAROLLES.–Monsieur, je vous en conjure, remettez pour moi ce papier.

LE BOUFFON.–Pouah!–Éloigne-toi, je te prie; un papier de la chaise percée de la Fortune pour donner à un gentilhomme! Tiens, le voici lui-même. (Entre Lafeu. A Lafeu.) Voici un minet de la Fortune, monsieur, ou du petit chat de la Fortune (mais un petit chat qui ne sent pas le musc), qui est tombé dans le sale réservoir de ses disgrâces, d’où, comme il le dit, il est sorti tout fangeux. Je vous prie, monsieur, de traiter la carpe du mieux que vous pourrez, car il a l’air d’un vaurien bien pauvre, bien déchu, ingénieux, fou et fripon. Je compatis à son malheur avec mes sourires de consolation, et je l’abandonne à Votre Seigneurie.

PAROLLES.–Monseigneur, je suis un homme que la Fortune a cruellement égratigné.

LAFEU.–Et que voulez-vous que j’y fasse? il est trop tard maintenant pour lui rogner les ongles. Quel est le mauvais tour que vous avez joué à la Fortune pour qu’elle vous ait si fort égratigné; car c’est par elle-même une fort bonne dame, qui ne souffre pas que les coquins prospèrent longtemps à son service? Tenez, voilà un quart d’écu pour vous; que les juges de paix vous réconcilient, vous et la Fortune; j’ai d’autres affaires.

PAROLLES.–Je supplie Votre Seigneurie de vouloir bien entendre un seul mot.

LAFEU.–Tu veux encore quelques sous de plus? les voilà: économise tes paroles.

PAROLLES.–Mon nom, mon bon seigneur, est Parolles.

LAFEU.–Vous demandez donc à dire plus d’un mot 43?–Maudit soit mon emportement! Donnez-moi la main. Comment va votre tambour?

Note 43: (retour) Pointe sur le nom de Parolles.

PAROLLES.–O mon bon seigneur! vous êtes celui qui m’avez découvert le premier.

LAFEU.–Comment, c’est moi, vraiment? Et je suis le premier qui t’ai perdu.

PAROLLES.–Il ne tient qu’à vous, seigneur, de me faire rentrer un peu en grâce, car c’est vous qui m’en avez chassé.

LAFEU.–Fi donc! coquin; veux-tu que je sois à la fois Dieu et diable, que l’un te fasse entrer en grâce et que l’autre t’en chasse? (Bruit de trompettes.) Voici le roi qui vient: je le reconnais à ses trompettes. Faquin, informez-vous de moi; j’ai encore hier au soir parlé de vous. Quoique vous soyez un fou et un vaurien, vous aurez à manger. Venez, suivez-moi.

PAROLLES.–Je bénis Dieu pour vos bontés.

(Il sort.)

 

SCÈNE III

La scène est toujours en Roussillon.–Appartement dans le palais
de la comtesse.

FANFARES. LE ROI, LA COMTESSE, LAFEU, LES DEUX
SEIGNEURS FRANÇAIS, gentilshommes, gardes.

LE ROI.–Nous avons perdu en elle un joyau précieux, et notre réputation en a été fort appauvrie; mais votre fils, égaré par sa propre folie, n’a pas eu assez de sens pour sentir toute l’étendue de son mérite.

LA COMTESSE.–C’est passé, sire; et je conjure Votre Majesté de regarder cette révolte comme un écart naturel dans l’ardeur de la jeunesse, lorsque l’huile et le feu, trop impétueux pour la force de la raison, la maîtrisent et brûlent toujours.

LE ROI.–Honorable dame, j’ai tout pardonné et tout oublié, quoique ma vengeance fût armée contre lui et n’attendît que le moment de frapper.

LAFEU.–Je dois le dire, si Votre Majesté veut bien me le permettre: le jeune comte a cruellement offensé Votre Majesté, sa mère et sa femme; mais c’est à lui-même qu’il a fait le plus grand tort; il a perdu une femme dont les charmes étonnaient les yeux les plus riches en souvenirs de beauté, dont la voix captivait toutes les oreilles, et qui possédait tant de perfections, que des coeurs qui dédaignaient de servir l’appelaient humblement leur maîtresse.

LE ROI.–L’éloge de l’objet qu’on a perdu en rend le souvenir plus cher. Eh bien! faites-le venir; nous sommes réconciliés, et la première entrevue effacera tout le passé. Qu’il ne me demande point pardon, le sujet de sa grande offense n’existe plus, et nous ensevelissons les restes de nos ressentiments dans un abîme plus profond que l’oubli; qu’il vienne comme un étranger et non comme un criminel, et dites-lui bien que c’est là notre volonté.

UN SEIGNEUR FRANÇAIS.–Je le lui dirai, sire.

LE ROI, à Lafeu.–Que dit-il de votre fille? Lui avez-vous parlé?

LAFEU.–Tout ce qu’il a est aux ordres de Votre Majesté.

LE ROI.–Nous aurons donc une noce. J’ai reçu des lettres qui le couvrent de gloire.

(Bertrand entre,)

LAFEU.–Il a tout pour plaire.

LE ROI.–Je ne suis point un jour de la saison, car tu peux voir au même instant sur mon front et le soleil et la grêle. Mais à présent ces nuages menaçants font place aux plus brillants rayons; ainsi approche, le temps est beau de nouveau.

BERTRAND.–O mon cher souverain! pardonnez-moi des fautes expiées par un profond repentir.

LE ROI.–Tout est oublié. Ne parlons plus du passé. Saisissons par les cheveux le présent, car nous sommes vieux, et le temps glisse sans bruit sur nos décisions les plus rapides, et les efface avant qu’elles soient accomplies. Vous vous rappelez la fille de ce seigneur?

BERTRAND.–Avec admiration, mon prince. J’avais d’abord jeté mon choix sur elle avant que mon coeur osât le révéler par ma bouche: d’après la vive impression qu’elle avait faite sur mes yeux, le mépris me prêta sa dédaigneuse lunette, qui défigura tous les traits des autres beautés, ternit leurs plus belles couleurs, ou me les représenta comme empruntées, elle allongeait ou raccourcissait les proportions de leur visage pour en faire un objet hideux: de là vint que celle dont tous les hommes chantaient les louanges, et que moi-même j’ai aimée depuis que je l’ai perdue, semblait dans mon oeil un grain de poussière qui le blessait.

LE ROI.–C’est bien s’excuser. Cet amour efface quelques articles de ton long compte; mais l’amour qui vient trop tard (semblable au pardon de la clémence attardé) devient un reproche amer pour celui qui l’envoie, et lui crie sans cesse: «C’est ce qui est bon qui est perdu.» Nos téméraires préventions ne font aucun cas des objets précieux que nous possédons: nous ne les connaissons qu’en voyant leur tombeau. Souvent nos ressentiments, injustes envers nous-mêmes, détruisent nos amis, et nous allons ensuite pleurer sur leurs cendres; l’amitié se réveille et pleure en voyant ce qui est arrivé, tandis que la haine honteuse dort toute la journée. Que ce soit là l’éloge funèbre de l’aimable Hélène, et maintenant oublions-la. Envoie tes gages d’amour à la belle Madeleine; tu as obtenu les consentements les plus importants, et je resterai ici pour voir les secondes noces de notre veuf.

LA COMTESSE.–Que le ciel prospère la bénisse davantage que la première, ou que je meure avant qu’ils s’unissent!

LAFEU.–Viens, mon fils, toi en qui doit se confondre le nom de ma maison. Donne-moi quelque gage de tendresse qui brille aux yeux de ma fille et qui l’engage à se rendre ici promptement. (Bertrand lui donne un anneau.) Par ma vieille barbe et par chacun de ses poils, Hélène, qui est morte, était une charmante créature!–C’est un anneau semblable à celui-ci que j’ai vu à son doigt la dernière fois que j’ai pris congé d’elle à la cour.

BERTRAND.–Il n’a jamais été à elle.

LE ROI.–Donnez, je vous prie, que je le voie; car mon oeil, quand je parlais, était souvent attaché sur cet anneau: il était à moi jadis; je lui recommandai, si jamais elle se trouvait dans des circonstances où elle eût besoin de secours, de m’envoyer ce gage, en promettant que je l’aiderais sur l’heure. Auriez-vous eu la perfidie de la dépouiller de ce qui pouvait lui être si utile?

BERTRAND.–Mon gracieux souverain, quoiqu’il vous plaise de le croire ainsi, cet anneau n’a jamais été à elle.

LA COMTESSE.–Mon fils, sur ma vie, je le lui ai vu porter, et elle y attachait autant de prix qu’à sa vie.

LAFEU.–Je suis sûr de le lui avoir vu porter.

BERTRAND.–Vous vous trompez, seigneur; elle ne l’a jamais vu. Il m’a été jeté par une fenêtre à Florence, enveloppé dans un papier où était le nom de celle qui l’avait jeté: c’était une fille noble, et elle me crut dès lors engagé avec elle. Mais quand j’eus répondu à ma bonne fortune, et qu’elle fut pleinement informée que je ne pouvais répondre aux vues honorables dont elle m’avait fait l’ouverture, elle y renonça avec un grand chagrin; mais elle ne voulut jamais reprendre l’anneau.

LE ROI.–Plutus même, qui connaît la teinture dont la vertu multiplie l’or 44, n’a pas des secrets de la nature une connaissance plus parfaite que je n’en ai, moi, de cet anneau. C’était le mien, c’était celui d’Hélène, qui que ce soit qui vous l’ait donné: ainsi, si vous vous connaissez bien vous-même, avouez que c’était le sien, et dites par quelle violence vous le lui avez ravi. Elle avait pris tous les saints à témoin qu’elle ne l’ôterait jamais de son doigt que pour vous le donner à vous-même dans le lit nuptial (où vous n’êtes jamais entré), ou qu’elle nous l’enverrait dans ses plus grands revers.

Note 44: (retour) Allusion aux alchimistes.

BERTRAND.–Elle ne l’a jamais vu.

LE ROI.–Comme il est vrai que j’aime l’honneur, tu dis un mensonge, et tu fais naître en moi des inquiétudes, des soupçons que je voudrais étouffer…–Cela ne peut pas être;–cependant je ne sais.–Tu la haïssais mortellement, et elle est morte! et rien, à moins que d’avoir moi-même fermé ses yeux, ne peut mieux m’en convaincre que la vue de cet anneau.–Qu’on l’emmène. (Les gardes s’emparent de Bertrand.) Quel que soit l’événement, j’ai fait mes preuves qui absoudront mes craintes du reproche de légèreté.–Peut-être ai-je trop légèrement renoncé à mes premières craintes. Qu’on l’emmène: nous voulons approfondir cette affaire.

BERTRAND.–Si vous pouvez prouver que cet anneau était à elle, vous prouverez aussi aisément que je suis entré dans son lit à Florence, où jamais elle n’a mis le pied.

(Les gardes emmènent Bertrand.)

(Un gentilhomme entre.)

LE ROI.–Je suis enveloppé de sombres pensées.

LE GENTILHOMME.–Mon gracieux souverain, j’ignore si j’ai bien ou mal fait: voici le placet d’une Florentine, qui a manqué quatre ou cinq fois l’occasion de vous le remettre elle-même. Je m’en suis chargé, attendri par les grâces touchantes de cette pauvre suppliante que je sais être, à l’heure qu’il est, arrivée ici. On lit dans ses regards inquiets l’importance de sa requête; et elle m’a dit en quelques mots touchants que Votre Majesté y était elle-même intéressée.

LE ROI prend et lit la lettre.–«Grâce à plusieurs protestations de m’épouser quand sa femme serait morte, je rougis de le dire, il m’a séduite. Aujourd’hui le comte de Roussillon est veuf, sa foi m’est engagée, et je lui ai livré mon honneur. Il est parti furtivement de Florence, sans prendre congé de personne, et je le suis dans sa patrie pour y demander justice. Rendez-la-moi, sire; vous le pouvez: autrement un séducteur triomphera, et une pauvre fille est perdue.

Diane Capulet.»

LAFEU.–Je m’achèterai un gendre à la foire, et je payerai les droits 45: je ne veux point de celui-ci.

Note 45: (retour) Allusion au droit de péage qu’on paye à la foire pour les chevaux.

LE ROI.–Les cieux te protègent, Lafeu, puisqu’ils ont mis au jour cette découverte. Qu’on cherche cette infortunée: allez promptement, et qu’on ramène ici le comte. (Le gentilhomme sort avec quelques autres personnes de la suite du roi; les gardes ramènent Bertrand.)–Je tremble, madame, qu’on n’ait traîtreusement arraché la vie à Hélène.

LA COMTESSE.–Eh bien! justice sur les assassins!

LE ROI, à Bertrand.–Je m’étonne, seigneur, puisque les femmes sont des monstres à vos yeux, puisque vous les fuyez après leur avoir juré mariage, que vous désiriez vous marier.–Quelle est cette femme?

(Entrent la veuve et Diane.)

DIANE.–Je suis, seigneur, une malheureuse Florentine, descendue des anciens Capulets. Ma prière, à ce que j’entends, vous est connue. Vous savez donc aussi combien je suis digne de pitié.

LA VEUVE.–Et moi, sire, je suis sa mère, seigneur, dont l’âge et l’honneur souffrent également des affronts dont nous nous plaignons ici; tous deux succomberont si vous n’y portez remède.

LE ROI.–Approchez, comte. Connaissez-vous ces femmes?

BERTRAND.–Mon prince, je ne puis ni ne veux nier que je les connaisse. De quoi m’accusent-elles?

DIANE.–Pourquoi affectez-vous de ne pas reconnaître votre femme?

BERTRAND.–Elle ne m’est rien, seigneur.

DIANE.–Si vous vous mariez, vous donnerez cette main, et cette main est à moi; vous donnerez les voeux prononcés devant le ciel, et ils sont à moi; en vous donnant à une autre, vous me donnerez moi-même (et cependant je suis à moi); car je suis tellement incorporée avec vous par le noeud de vos serments, qu’on ne saurait vous épouser sans m’épouser aussi; ou tous les deux, ou ni l’un ni l’autre.

LAFEU, à Bertrand.–Votre réputation baisse trop pour prétendre à ma fille: vous n’êtes pas un mari pour elle.

BERTRAND.–C’est, mon prince, une créature folle et effrontée, avec laquelle j’ai badiné quelquefois. Que Votre Majesté prenne une plus noble idée de mon honneur, que de croire que je voulusse m’abaisser si bas.

LE ROI.–Monsieur, vous n’aurez point mon opinion en votre faveur, jusqu’à ce que vos actions l’aient méritée. Prouvez-moi que votre honneur est au-dessus de l’opinion que j’en ai.

DIANE.–Bon roi, demandez-lui d’attester avec serment qu’il ne croit pas avoir eu ma virginité.

LE ROI.–Que lui réponds-tu?

BERTRAND.–C’est une impudente, mon prince; elle était prostituée à tout le camp.

DIANE.–Il m’outrage, seigneur. S’il en était ainsi, il m’aurait achetée à vil prix. Ne le croyez pas. Oh! voyez cet anneau, dont l’éclat et la richesse n’ont point de pareil: eh bien! il l’a cependant donné à une femme prostituée à tout le camp, si j’en suis une.

LA COMTESSE.–Il rougit, et c’est le sien. Ce joyau, depuis six générations, a été légué par testament et porté de père en fils. C’est sa femme; cet anneau vaut mille preuves.

LE ROI.–Vous avez dit, ce me semble, que vous aviez vu ici quelqu’un à la cour, qui pourrait en rendre témoignage?

DIANE.–Cela est vrai, mon seigneur; mais il me répugne de produire un témoin aussi vil: son nom est Parolles.

LAFEU.–J’ai vu l’homme aujourd’hui, si c’est un homme.

LE ROI.–Qu’on le cherche, et qu’on l’amène ici.

BERTRAND.–Que voulez-vous de lui? Il est déjà noté pour le plus perfide scélérat, par toutes les actions basses et odieuses du monde, et la vérité répugne à sa nature même. Me tiendrez-vous pour ceci ou pour cela sur le témoignage d’un misérable, qui dira tout ce qu’on voudra?

LE ROI.–Elle a cet anneau, qui est le vôtre.

BERTRAND.–Je crois qu’elle l’a: il est certain que j’ai eu du goût pour elle, et que je l’ai recherchée avec l’étourderie de la jeunesse. Elle connaissait la distance qu’il y avait entre elle et moi; elle m’a amorcé, et elle piqua mes désirs par ses refus, comme il arrive que tous les obstacles que rencontre un caprice ne font qu’en accroître l’ardeur. Enfin, ses agaceries secondant ses attraits ordinaires, elle m’amena au prix qu’elle avait mis à ses faveurs: elle obtint l’anneau; et moi, j’eus ce que tout subalterne aurait pu acheter au prix du marché.

DIANE.–Il faut que j’aie de la patience! Vous qui avez chassé votre première femme, une si noble dame, vous pouvez bien me priver aussi de mes droits sur vous. Je vous prie cependant (car, puisque vous êtes sans vertu, je perdrai mon mari), envoyez chercher votre anneau: je vous le rendrai, si vous me rendez le mien.

BERTRAND.–Je ne l’ai pas.

LE ROI.–Comment était votre anneau, je vous prie?

DIANE.–Il ressemblait beaucoup à celui que vous portez au doigt.

LE ROI.–Connaissez-vous cet anneau? Cet anneau était autrefois au comte.

DIANE.–Et c’est celui que je lui avais donné quand il est entré dans mon lit.

LE ROI.–Alors son histoire est fausse; il dit que vous le lui avez jeté d’une fenêtre.

DIANE.–J’ai dit la vérité.

(Parolles entre.)

BERTRAND.–J’avoue, mon prince, que cet anneau était à elle.

LE ROI.–Tu balbuties étrangement; une plume te fait tressaillir.–Est-ce là cet homme dont vous me parliez?

DIANE.–C’est lui, mon prince.

LE ROI, à Parolles.–Dites-moi, drôle, mais dites-moi la vérité: je vous l’ordonne, sans craindre le déplaisir de votre maître, dont je saurai bien vous défendre si vous êtes sincère. Que savez-vous de ce qui s’est passé entre lui et cette femme?

PAROLLES.–Sous le bon plaisir de Votre Majesté, mon maître a toujours été un gentilhomme honorable. Il a joué quelquefois de ces tours que font tous les gentilshommes.

LE ROI.–Allons, allons au fait. A-t-il aimé cette femme?

PAROLLES.–Oui, sire, il l’a aimée: mais comment?

LE ROI.–Comment, je vous prie?

PAROLLES.–Il l’a aimée, mon prince, comme un gentilhomme aime une femme.

LE ROI.–Que voulez-vous dire?

PAROLLES.–Qu’il l’aimait, sire, et qu’il ne l’aimait pas.

LE ROI.–Comme tu es un coquin et n’es pas un coquin, n’est-ce pas? Quel drôle est cet homme-ci avec ses équivoques!

PAROLLES.–Je suis un pauvre homme, et aux ordres de Votre Majesté.

LAFEU.–C’est un fort bon tambour, mon prince, mais un méchant orateur.

DIANE.–Savez-vous qu’il m’a promis le mariage?

PAROLLES.–Vraiment, j’en sais plus que je n’en dirai.

LE ROI.–Tu ne veux donc pas dire tout ce que tu sais?

PAROLLES.–Je le dirai, si c’est le bon plaisir de Votre Majesté. J’étais leur entremetteur à tous deux, comme je vous l’ai dit: mais plus que cela, il l’aimait; car, en vérité, il en était fou, et il parlait de Satan, des limbes, des furies et de je ne sais quoi; et j’étais si fort en crédit que je savais quand ils se couchaient et mille autres circonstances, comme, par exemple, des promesses de l’épouser, et des choses qui m’attireraient de la malveillance si je les révélais: c’est pourquoi je ne dirai pas ce que je sais.

LE ROI.–Tu as déjà tout dit, à moins que tu ne puisses ajouter qu’ils sont mariés; mais tu es trop fin dans tes dépositions: ainsi, retire-toi. (A Diane.) Cet anneau, dites-vous, était le vôtre?

DIANE.–Oui, mon prince.

LE ROI.–Où l’avez-vous acheté, ou qui vous l’a donné?

DIANE.–Il ne m’a point été donné et je ne l’ai point acheté non plus.

LE ROI.–Qui vous l’a prêté?

DIANE.–Il ne m’a point non plus été prêté.

LE ROI.–Où donc l’avez-vous trouvé?

DIANE.–Je ne l’ai pas trouvé.

LE ROI.–Si vous ne l’avez acquis par aucun de ces moyens, comment avez-vous pu le donner à Bertrand?

DIANE.–Je ne le lui ai jamais donné.

LAFEU.–Cette femme, mon prince, est comme un gant large: on la met et on l’ôte comme on veut.

LE ROI.–L’anneau était à moi; je l’ai donné à sa première femme.

DIANE.–Il a pu être à vous ou à elle, pour ce que j’en sais.

LE ROI.–Qu’on l’emmène, elle commence à me déplaire. Qu’on la mène en prison et lui aussi. Si tu ne me dis point d’où tu as cet anneau, tu vas mourir dans une heure.

DIANE.–Je ne vous le dirai jamais.

LE ROI.–Qu’on l’emmène.

DIANE.–Je vous donnerai une caution, mon prince.

LE ROI.–Je te crois maintenant une prostituée.

DIANE.–Grand Jupiter! si jamais j’ai connu un homme, c’est vous.

LE ROI.–Pourquoi donc accuses-tu Bertrand depuis tout ce temps?

DIANE.–Parce qu’il est coupable et qu’il n’est pas coupable. Il sait que je ne suis plus vierge, et il en ferait serment. Moi, je ferai serment que je suis vierge, et il ne le sait pas. Grand roi, je ne suis point une prostituée; sur ma vie, je suis vierge, ou (montrant Lafeu) la femme de ce vieillard.

LE ROI.–Elle abuse de ma patience. Qu’on la mène en prison.

DIANE.–Ma bonne mère, allez chercher ma caution. Attendez un moment, mon royal seigneur (la veuve sort): on est allé chercher le joaillier à qui appartient l’anneau, et il sera ma caution; mais pour ce jeune seigneur (à Bertrand) qui m’a abusée, comme il le sait lui-même, quoique cependant il ne m’ait jamais fait aucun tort, je le renonce ici. Il sait lui-même qu’il a souillé ma couche: et alors même il a fait un enfant à son épouse; quoiqu’elle soit morte, elle sent remuer son enfant. Ainsi, voilà mon énigme: une femme morte est vivante, et voici le mot de l’énigme.

(Hélène et la veuve entrent.)

LE ROI.–N’y a-t-il point quelque enchanteur qui me fascine la vue? Est-ce un objet réel que je vois?

HÉLÈNE.–Non, mon bon seigneur, ce n’est que l’ombre d’une épouse que vous voyez; le nom, et non pas la chose.

BERTRAND.–Tous les deux, tous les deux; ah! pardon!

HÉLÈNE.–Oh! mon cher seigneur, lorsque j’étais comme cette jeune fille, je vous ai trouvé bien bon pour moi. Voilà votre anneau, et voyez, voici votre lettre. Elle dit: Lorsque vous posséderez cet anneau que je porte à mon doigt, et que vous serez enceinte de mes oeuvres, etc. Tout cela est arrivé. Voulez-vous être à moi, maintenant que je vous ai conquis deux fois?

BERTRAND.–Si elle peut me prouver cela clairement, je veux, mon prince, l’aimer tendrement, à jamais, à jamais.

HÉLÈNE.–Si je ne vous le démontre pas clairement ou que je sois convaincue de fausseté, que le mortel divorce nous sépare à jamais! (A la comtesse.) O ma bonne mère! je vous revois encore!

LAFEU.–Mes yeux sentent l’oignon, je vais pleurer. Allons (à Parolles), bon Thomas, prête-moi un mouchoir. Bien, je te remercie: va m’attendre à la maison; je m’amuserai de toi. Laisse-là tes politesses, elles ne valent rien.

LE ROI.–Qu’on nous raconte cette histoire de point en point, afin que la certitude de sa vérité nous comble de joie. (A Diane.) Et vous, si vous êtes une fleur encore fraîche et vierge, vous pouvez choisir un époux: je me charge de votre dot; car j’entrevois déjà que, par vos secours honnêtes, vous avez fait qu’une femme est devenue femme en restant vierge. Nous voulons être instruit plus à loisir de cette aventure et de toutes ses circonstances. Déjà tout s’annonce bien; et si la fin est aussi heureuse, l’amertume du passé doit la rendre encore plus douce.

ÉPILOGUE

LE ROI (s’adressant aux spectateurs.)–Le roi n’est plus qu’un suppliant, à présent que la pièce est jouée. Tout est bien fini, si nous obtenons l’expression de votre contentement, que nous reconnaîtrons en faisant chaque jour de nouveaux efforts pour vous plaire. Accordez-nous votre indulgence, et que nos rôles soient à vous. Prêtez-nous des mains favorables, et recevez nos coeurs.

FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.