Peines d’amour perdues

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COMÉDIE

 

NOTICE
SUR
PEINES D’AMOUR PERDUES

 

De toutes les pièces contestées à Shakspeare, voici celle que ses admirateurs auraient le plus facilement abandonnée; cependant cette pièce, imparfaite dans son ensemble et souvent faible dans ses détails, nous paraît un miroir où se réfléchit le véritable langage de la cour d’Élisabeth, cet esprit pédantesque du siècle, ce goût de controverse et de logique pointilleuse qui influait sur le ton de la société des savants comme du beau monde de l’époque.

Malgré ses défauts, la comédie de Peines d’amour perdues porte aussi l’empreinte du génie de Shakspeare dans plusieurs scènes et dans la conception de presque tous les personnages. Biron et Rosaline sont l’ébauche des caractères inimitables de Bénédick et de Béatrice dans Beaucoup de bruit pour rien. Don Adriano Armado est un fanfaron amusant; son petit page est bien réellement une poignée d’esprit; Nathaniel le curé, Holoferne le magister, donnent aussi lieu à plus d’une scène comique et originale. Il n’est pas jusqu’à Dull le constable, et Costard le paysan, qui ne contribuent à faire trouver grâce à cette pièce, qui appartient, selon toute apparence, à la jeunesse de Shakspeare.

Douce suppose que Shakspeare a emprunté le sujet de cette pièce à un roman français, et qu’il l’a placée en 1425 environ. Il est difficile d’établir d’une façon positive l’année de la composition de cette comédie, mais il est certain qu’elle a été écrite de 1587 à 1591.

PERSONNAGES

FERDINAND, roi de Navarre.
BIRON,         )
LONGUEVILLE,   ) seigneurs attachés
DUMAINE,       ) au roi.
BOYET,      ) seigneurs à la suite de la
MERCADE,    ) princesse de France.
DON ADRIEN D'ARMADO, original espagnol.
NATHANIEL, curé.
HOLOFERNE, maître d'école.
DULL, constable.
COSTARD, paysan bouffon.
MOTH, page de don Adrien d'Armado.
UN GARDE DE LA FORÊT.
LA PRINCESSE DE FRANCE.
ROSALINE,   )
MARIE,      ) dames à la suite de la
CATHERINE,  ) princesse de France.
JACQUINETTE, jeune paysanne.
OFFICIERS ET SUITE DU ROI ET DE LA PRINCESSE.

La scène se passe dans le palais du roi de Navarre et dans les environs.

ACTE PREMIER

SCÈNE I

 

Navarre.–Un parc avec un palais.

LE ROI FERDINAND, BIRON, LONGUEVILLE ET DUMAINE.

 

LE ROI.–Que la Renommée, objet de la poursuite de tous les hommes pendant leur vie, reste gravée sur nos tombeaux d’airain et nous honore dans la disgrâce de la mort! En dépit du temps, ce cormoran qui dévore tout, un effort, pendant l’instant où nous respirons, peut nous conquérir un honneur qui émoussera le tranchant de sa faux, et fera de nous les héritiers de toute l’éternité. Courage donc, braves vainqueurs, car vous l’êtes, vous qui faites la guerre à vos propres passions, et qui combattez l’immense armée des désirs du monde.–Notre dernier édit subsistera dans toute sa force, la Navarre deviendra la merveille du monde; notre cour sera une petite académie, adonnée au repos et à la contemplation. Vous trois, Biron, Longueville et Dumaine, vous avez fait serment de vivre avec moi pendant trois ans, compagnons de mes études, et d’observer les statuts qui sont rédigés dans cette cédule: vos serments sont prononcés; maintenant signez, et que celui qui violera le plus petit article de ce règlement voie son déshonneur écrit de sa propre main. Si vous êtes armés de courage pour exécuter ce que vous avez juré, signez votre grave serment, et observez-le.

LONGUEVILLE.–Je suis décidé: ce n’est qu’un jeûne de trois ans; si le corps souffre, l’âme jouira. Les panses trop bien remplies ont de pauvres cervelles, et les mets succulents, en engraissant les côtes, ruinent entièrement l’esprit.

DUMAINE.–Mon aimable souverain, Dumaine se mortifiera; il abandonne aux vils esclaves d’un monde grossier ses plaisirs plus grossiers encore: je renonce et je meurs à l’amour, à la richesse et aux grandeurs, pour vivre en philosophe avec eux et vous.

BIRON.–Je ne puis que répéter à mon tour la même protestation. J’ai déjà fait les mêmes voeux, mon cher souverain: j’ai juré de vivre, d’étudier ici trois années. Mais il y a d’autres pratiques rigides, comme de ne pas voir une seule femme jusqu’à ce terme, article qui, j’espère, n’est pas enregistré dans l’acte; de ne goûter d’aucune nourriture durant un jour entier de la semaine, et, les autres jours, de ne manger que d’un seul mets, autre point qui, j’espère, ne s’y trouve pas non plus; et encore de ne dormir que trois heures par nuit, sans jamais être surpris les yeux assoupis dans le jour (tandis que moi, ma coutume est de ne jamais songer à mal toute la nuit, et même de changer en nuit la moitié du jour), troisième clause qui, j’espère, n’est pas non plus mentionnée dans l’écrit. Oh! ce sont là des tâches bien arides, trop pénibles à remplir: ne pas voir les dames, étudier, jeûner et ne pas dormir!

LE ROI.–Votre serment de vous abstenir de ces trois points est prononcé.

BIRON.–Permettez-moi de répondre non, mon souverain. J’ai simplement juré d’étudier avec Votre Altesse, et de passer ici à votre cour l’espace de trois ans.

LE ROI.–Biron, avec cet article, vous avez juré les autres aussi.

BIRON.–Par oui et par non, mon prince; alors mon serment n’était pas sérieux.–Quel est le but de l’étude? Apprenez-le-moi.

LE ROI.–Quoi! c’est de savoir ce que nous ne saurions pas sans elle.

BIRON.–Voulez-vous parler des connaissances cachées et interdites à l’intelligence ordinaire?

LE ROI.–Oui; telle est la divine récompense de l’étude!

BIRON.–Allons, je veux bien jurer d’étudier, pour connaître la chose qu’il m’est interdit de savoir.–Par exemple, je veux bien étudier pour savoir où je pourrai dîner, lorsque les festins me seront expressément défendus. Et encore, pour savoir où trouver une belle maîtresse, quand les belles seront cachées à mes yeux. Ou bien, m’étant lié par un serment trop difficile à garder, je veux bien étudier l’art de l’enfreindre sans manquer à ma foi. Si tels sont les fruits de l’étude, et qu’il soit vrai qu’elle apprenne à connaître ce qu’on ne savait pas avant, je suis prêt à faire le serment, et jamais je ne me rétracterai.

LE ROI.–Vous venez justement de citer les obstacles qui détournent l’homme de l’étude, et qui donnent à nos âmes le goût des vains plaisirs.

BIRON.–Sans doute, tous les plaisirs sont vains: mais les plus vains de tous sont ceux qui, acquis avec peine, ne produisent pour fruit que la peine; comme de méditer péniblement sur un livre, pour chercher la lumière de la vérité, tandis que son éclat perfide ne sert qu’à aveugler la vue éblouie. La lumière, en cherchant la lumière, enlève la lumière à la lumière. Ainsi, les yeux perdent la vue avant de trouver une faible lueur dans les ténèbres. Étudiez-moi plutôt comment on peut charmer ses yeux, en les fixant sur des yeux plus beaux, qui, s’ils les éblouissent, servent du moins d’étoiles à l’homme qu’ils ont aveuglé. L’étude ressemble au radieux soleil des cieux, qui ne veut pas être approfondi par d’insolents regards: ces infatigables travailleurs n’ont jamais rien gagné qu’un vil renom fondé sur les livres d’autrui. Ces parrains terrestres des astres du ciel, qui donnent un nom à chaque étoile fixe, ne retirent pas plus de fruit de leurs brillantes nuits, que ceux qui se promènent à leur clarté sans les connaître: trop savoir, c’est ne connaître que la gloire, et tout parrain peut donner un nom.

LE ROI.–Comme il est savant en arguments contre la science!

DUMAINE.–Il est fort instruit dans l’art d’empêcher les autres de s’instruire.

LONGUEVILLE.–Il sarcle le bon grain et laisse croître l’ivraie.

BIRON.–Le printemps est proche, quand les oisons couvent.

DUMAINE.–Et la conséquence, quelle est-elle?

BIRON.–Qu’il faut que chaque chose se fasse en son temps et en son lieu.

DUMAINE.–Rien pour la raison.

BIRON.–Quelque chose donc pour la rime.

LONGUEVILLE.–Biron ressemble à une gelée jalouse, qui attaque les premiers-nés des enfants du printemps.

BIRON.–Eh bien! oui; et pourquoi l’été se vanterait-il avant d’entendre le chant des oiseaux? Pourquoi me glorifierais-je de productions prématurées? A Noël, je ne désire pas plus les roses, que je ne désire la neige dans les jours où Mai se montre émaillé de fleurs nouvelles; mais j’aime chaque fruit dans sa saison. Quant à vous, il est trop tard maintenant pour étudier: ce serait monter sur le toit de la maison pour en ouvrir la porte.

LE ROI.–Eh bien! quittez-nous, retournez chez vous: adieu.

BIRON.–Non, mon gracieux souverain. J’ai fait serment de rester avec vous, et quoique j’aie défendu l’ignorance et la barbarie, par des arguments plus forts que vous ne pouvez en alléguer en faveur de votre céleste science, je n’en garderai pas moins constamment la parole que j’ai jurée, et je supporterai chaque jour toutes les privations des trois années fixes. Donnez-moi l’écrit, que j’en prenne lecture, et je souscrirai mon nom à ses plus rigoureux décrets.

LE ROI.–C’est vous rendre à propos, pour vous racheter de la honte qui allait vous couvrir!

BIRON, lisant.–Item. «Que nulle femme ne s’approchera de ma cour, à distance d’un mille.»–Cet article a-t-il été proclamé?

LONGUEVILLE.–Il y a quatre jours.

BIRON.–Voyons sous quelle peine.–(Lisant.) «Sous peine de perdre la langue.» Qui a décerné cette peine?

LONGUEVILLE.–Hé! c’est moi.

BIRON.–Eh pour quelle raison, cher seigneur?

LONGUEVILLE.–Pour les éloigner de cette cour, par la terreur de cette punition.

BIRON.–Voilà une dangereuse loi contre l’urbanité. (Lisant.) Item. «Si un homme est surpris parlant à une femme dans l’espace de ces trois années, il subira l’ignominie publique que toute la cour jugera à propos d’infliger.» Pour cet article, vous le violerez vous-même, mon souverain; car, vous savez bien qu’ici vient en ambassade la fille du roi de France, pour vous parler à vous-même.–Une jeune princesse pleine de grâce et de majesté! Elle vient traiter avec vous de la cession de l’Aquitaine à son père, vieillard décrépit, infirme, et détenu dans son lit. Ainsi, c’est un article fait en vain, ou c’est en vain que cette illustre princesse vient à votre cour.

LE ROI.–Qu’en dites-vous, seigneurs? Cela a été tout à fait oublié.

BIRON.–C’est ainsi que l’étude est toujours en défaut; tandis qu’elle s’occupe de ce qu’elle voudrait acquérir, elle oublie de faire ce qui est nécessaire; et lorsqu’elle atteint l’objet qu’elle poursuit avec le plus d’ardeur, c’est une conquête qui ressemble à celle d’une ville incendiée: aussitôt gagnée, aussitôt perdue.

LE ROI.–Nous sommes contraints de violer ce décret; mais c’est la nécessité qui nous force à souffrir ici le séjour de la princesse.

BIRON.–La nécessité nous rendra tous mille fois parjures dans l’espace de ces trois années, car chaque homme naît avec ses penchants, qui ne sont jamais domptés par la violence, mais toujours par une grâce spéciale.–Si je viole ma foi, mon apologie sera cette excuse: je ne me suis parjuré que par la force de la nécessité; aussi je souscris mon nom sans réserve à ces lois, et je consens que celui qui les enfreindra dans la moindre partie en soit puni par une honte éternelle: les tentations sont pour les autres comme pour moi; mais je crois, malgré la répugnance que je montre, que je serai encore le dernier à violer mon serment.–Mais n’y a-t-il aucune récréation qui soit permise?

LE ROI.–Oui, il y en a: notre cour, vous le savez, est fréquentée par un illustre voyageur d’Espagne. Cet homme possède toutes les belles manières du monde: sa tête est une mine de phrases. Un homme dont l’oreille est flattée du son de ses vaines paroles, comme de l’harmonie la plus ravissante; homme, au surplus, d’une politesse accomplie, et que le juste et l’injuste semblent avoir choisi pour être l’arbitre de leurs disputes. Cet enfant de l’imagination, ce sublime Armado, dans les intervalles de nos études, nous racontera, en termes pompeux, les prouesses de maints chevaliers de l’Espagne basanée, qui ont péri dans les querelles du siècle.–A quel point il vous amuse, messieurs, c’est ce que j’ignore; mais pour moi, je proteste que j’aime beaucoup à l’entendre mentir, et je le ferai entrer dans la troupe de mes ménétriers.

BIRON.–Armado! c’est un des plus illustres mortels: un homme à mots nouvellement raffinés, le vrai chevalier de la mode!

LONGUEVILLE.–Ce bouffon de Costard et lui feront notre divertissement. Ainsi donc, à l’étude, trois ans sont vite passés.

(Entrent Dull et Costard tenant une lettre.)

DULL1.–Quelle est la personne du duc?

Note 1: Dull; ce mot veut dire insipide, ennuyé.

BIRON.–Le voici, l’ami; que veux-tu?

DULL.–Je représente moi-même sa personne, car je suis un officier de police; mais je voudrais voir sa personne propre en chair et en os.

BIRON.–Voilà le duc.

DULL.–Le seigneur Arme… Arme… vous salue: il y a de vilaines choses sur le tapis; cette lettre vous en dira davantage.

COSTARD.–Monsieur, le contenu2 de cette lettre me touche aussi, moi.

Note 2: Jeu de mots intraduisible sur contents, contenu, et contempt, mépris.

LE ROI, prenant la lettre.–Une lettre du magnifique Armado!

BIRON.–Quelque mince qu’en soit le sujet, j’espère, par la grâce de Dieu, de sublimes paroles.

LONGUEVILLE.–Beaucoup d’espérances pour peu de choses! Dieu veuille nous donner la patience.

BIRON.–D’écouter ou de nous abstenir d’écouter.

LONGUEVILLE.–D’écouter patiemment, monsieur; et de rire modérément; ou de nous abstenir de l’un et de l’autre.

BIRON.–Allons, monsieur, ce sera comme le style de la lettre nous montera l’humeur à la gaieté.

COSTARD.–La matière, monsieur, me regarde, comme concernant Jacquelinette. La forme en est que j’ai été pris sur le fait.

BIRON.–Sur quel fait?

COSTARD.–Dans le fait et dans la forme3 qui suivent, monsieur, trois choses à la fois: j’ai été vu avec elle dans la maison de la ferme, assis avec elle, et surpris à la suivre dans le parc; lesquelles choses, mises ensemble, sont dans le fait et la manière suivantes.–A présent, monsieur, quant à la manière… c’est la manière dont un homme parle à une femme, pour la forme… en quelque forme.

Note 3: Manner et form. Jeux de mots qui n’existent que dans l’anglais.

BIRON.–Et la suite, l’ami?

COSTARD.–La suite sera comme sera la correction qu’on me donnera, et Dieu veuille protéger la bonne cause!

LE ROI.–Voulez-vous écouter la lettre avec attention?

BIRON.–Comme nous écouterions un oracle.

COSTARD.–Telle est la simplicité de l’homme, d’écouter les penchants de la chair.

LE ROI, lit.–«Grand lieutenant, illustre vice-roi du firmament, et seul dominateur de la Navarre, Dieu terrestre de mon âme, et patron nourricier de mon corps.

COSTARD.–Il n’y a pas encore là un mot de Costard.

LE ROI, lisant.–«Il est de fait…

COSTARD.–Cela peut être ainsi; mais s’il dit que cela est ainsi, il n’est, lui, à dire vrai, qu’ainsi4

LE ROI.–Paix5!

Note 4: Le genre d’esprit de Costard est principalement de tirer des propositions précédentes des conséquences contradictoires et absurdes.

Note 5: Paix, absence de bruit, ou absence de guerre. Costard s’attache au dernier sens.

COSTARD.–Soit à moi et à tout homme qui n’ose pas se battre!

LE ROI.–Pas le mot.

COSTARD.–Pas le mot des secrets des autres, je vous en prie.

LE ROI, continuant de lire.–«Il est de fait qu’affligé d’une mélancolie de couleur noire, j’ai recommandé la sombre et accablante humeur qui m’enveloppait à la médecine salutaire de votre air qui donne la santé; et comme je suis un gentilhomme, je me suis mis à me promener. L’heure, laquelle? Vers la sixième heure, lorsque les animaux paissent du meilleur appétit, que les oiseaux becquettent le mieux le grain, et que les hommes sont assis pour prendre ce repas que l’on nomme le souper: voilà pour le temps. Maintenant le sol, je veux dire le sol sur lequel je me promenais, il est enclos de murs: c’était votre parc. A présent, venons à l’endroit; je veux dire l’endroit où j’ai rencontré cet événement obscène et des plus monstrueux, qui tire aujourd’hui de ma plume, blanche comme la neige, l’encre de couleur d’ébène, que vos yeux voient, contemplent, parcourent ou regardent ici. C’est là au nord-nord-ouest et au coin ouest de votre jardin aux curieux détours que j’ai vu ce berger à l’âme basse; ce misérable ver qui sert à votre divertissement.

COSTARD.–C’est moi.

LE ROI, continuant.–«Cette âme illettrée et bornée.

COSTARD.–C’est moi.

LE ROI, continuant.–«Cet insipide vassal.

COSTARD.–C’est encore moi.

LE ROI, continuant.–«Qui, autant que je m’en souviens, se nomme Costard.

COSTARD.–Oh! c’est bien moi.

LE ROI, continuant.–«En compagnie et en tête-à-tête, contre le statut formel de votre édit et de votre loi promulguée, avec… avec… Oh! avec… mais je souffre de dire avec qui.

COSTARD.–Avec une fille.

LE ROI, continuant.–«Avec un enfant de notre grand-mère Ève, une femelle, ou pour me faire comprendre de votre âme délicate, une femme. Mû par l’aiguillon de mon devoir toujours respecté, je vous l’ai envoyé, pour recevoir le lot de sa punition, sous la garde d’un officier de votre noble Altesse, Antoine Dull, homme de bonne renommée, de bonne conduite, de bonne réputation, et fort considéré.

DULL.–C’est moi, sous le bon plaisir de Votre Altesse; je suis Antoine Dull.

LE ROI, continuant.–«Quant à Jacquinette (c’est ainsi qu’on appelle le vase le plus faible, que j’ai surpris avec le berger susdit), je la garde comme un vase dévoué à la fureur de votre loi; et, au moindre signal de votre illustre volonté, je la mènerai subir son procès. Je suis à vous, dans toutes les formalités de l’ardeur brûlante d’un zèle dévoué,

«Don Adrien d’ARMADO.»

BIRON.–Cette lettre n’est pas en aussi bon style que je l’attendais, mais c’est le plus menteur que j’aie jamais entendu.

LE ROI.–Oui, le meilleur pour le pire.–Mais, toi, coquin, que réponds-tu à cela?

COSTARD.–Seigneur, je confesse la fille.

LE ROI.–As-tu entendu la proclamation de mon édit?

COSTARD.–Je confesse que je l’ai beaucoup entendue, mais aussi que j’y ai fait fort peu d’attention.

LE ROI.–On a publié la peine d’un an de prison pour quiconque serait surpris avec une fille.

COSTARD.–Je n’ai pas été pris avec une fille, seigneur, j’ai été pris avec une damoiselle.

LE ROI.–Eh bien! l’édit porte aussi une damoiselle.

COSTARD.–Ce n’était pas une damoiselle non plus, seigneur: c’était une vierge.

LE ROI.–Cela a été défendu aussi. L’édit porte aussi une vierge.

COSTARD.–Si cela est, je nie sa virginité: j’ai été pris avec une pucelle.

LE ROI.–Cette pucelle ne te servira pas, l’ami.

COSTARD.–Cette pucelle me servira, sire.

LE ROI.–Allons, je vais prononcer la sentence: tu jeûneras une semaine entière au pain bis et à l’eau.

COSTARD.–J’aimerais mieux prier un mois avec du mouton et du poireau.

LE ROI.–Et don Armado sera ton gardien.–Biron, ayez soin qu’il lui soit livré.–Et nous, chers seigneurs, allons mettre en pratique ce que nous avons réciproquement juré d’observer par un serment si solennel.

(Le roi sort avec Longueville et Dumaine.)

BIRON.–Je gagerais ma tête contre le chapeau du premier honnête homme, que ces serments et ces lois deviendront un objet de mépris.–(A Costard.) Allons, drôle, marchons.

COSTARD.–Je souffre pour la vérité, monsieur, car il est très-vrai que j’ai été pris avec Jacquinette, et que Jacquinette est une vraie fille; et ainsi donc, que la coupe amère de la prospérité6 soit la bienvenue! L’affliction pourra un jour me sourire encore, et jusqu’à ce moment reste avec moi, douleur.

(Ils sortent tous deux.)

Note 6: Bévues mises exprès dans la bouche de Costard.

 

SCÈNE II

 

La maison d’Armado.

ARMADO avec MOTH son page.

 

ARMADO.–Page, quel signe est-ce, quand une grande âme devient mélancolique?

MOTH.–C’est un grand signe, monsieur, qu’elle deviendra triste.

ARMADO.–Quoi! la tristesse et la mélancolie sont la même chose, mon cher lutin?

MOTH.–Non, non, monsieur; oh! non.

ARMADO.–Comment peux-tu séparer la tristesse de la mélancolie, mon tendre jouvenceau?

MOTH.–Par une démonstration familière de leurs effets, mon rude seigneur.

ARMADO.–Pourquoi dis-tu rude seigneur? rude seigneur?

MOTH.–Et pourquoi dites-vous tendre jouvenceau? tendre jouvenceau?

ARMADO.–J’ai dit tendre jouvenceau, comme une épithète qui convient à tes jeunes années, que l’on peut dénommer tendres.

MOTH.–Et moi, j’ai dit rude seigneur, comme un titre qui appartient à votre vieillesse, que l’on peut nommer rude.

ARMADO.–Joli et convenable.

MOTH.–Comment l’entendez-vous, monsieur? Est-ce moi qui suis joli, et mon propos convenable; ou mon propos qui est joli, et moi convenable?

ARMADO.–Tu es joli parce que tu es petit.

MOTH.–Petitement joli, parce que je suis petit; et pourquoi convenable?

ARMADO.–Convenable, parce que tu es vif.

MOTH.–Dites-vous ceci à ma louange, mon maître?

ARMADO.–A ton digne éloge, vraiment.

MOTH.–Je vanterai une anguille avec le même éloge.

ARMADO.–Quoi! est-ce qu’une anguille est ingénieuse?

MOTH.–Une anguille est vive.

ARMADO.–Je dis que tu es vif dans tes réponses.–Tu m’échauffes le sang.

MOTH.–Me voilà payé d’une réponse, monsieur.

ARMADO.–Je n’aime pas à être contrarié.

MOTH.–Celui qui parle par contradictions, les croix 7 ne l’aiment pas.

Note 7: Cross, croix, pièce de monnaie.

ARMADO.–J’ai promis d’étudier trois ans avec le duc.

MOTH.–Vous pourriez le faire en une heure, monsieur.

ARMADO.–Impossible.

MOTH.–Combien fait un répété trois fois?

ARMADO.–Je sais mal compter: c’est le talent d’un garçon de cabaret.

MOTH.–Vous êtes un gentilhomme, monsieur, et un joueur.

ARMADO.–J’avoue tous les deux; tous deux sont le vernis qui rend un homme accompli.

MOTH.–En ce cas, je suis sûr que vous savez très-bien à quelle somme montent deux as.

ARMADO.–Elle monte à un de plus que deux.

MOTH.–Ce que le pauvre vulgaire appelle trois.

ARMADO.–Cela est vrai.

MOTH.–Eh bien! monsieur, n’est-ce que cela à étudier? En voilà déjà trois d’étudiés avant que vous puissiez cligner l’oeil trois fois; et combien il est aisé d’ajouter les années au mot trois, et d’étudier trois ans en deux mots, le cheval sautant8 vous le dira.

Note 8: Allusion au cheval de Banks, fameux par ses tours.

ARMADO.–Une fort belle figure!

MOTH, à part.–Pour prouver que vous n’êtes qu’un zéro.

ARMADO.–Je t’avouerai là-dessus, que je suis amoureux et de même qu’il est bas à un guerrier d’aimer, de même je suis amoureux d’une fille de bas étage. Si de tirer l’épée contre l’humeur de mon penchant me délivrait de la pensée réprouvée qu’il m’inspire, je prendrais le désir prisonnier, je le rançonnerais et je l’enverrais à quelque courtisan de France pour y nouer quelque nouvelle galanterie. Je regarde comme un opprobre de soupirer: je voudrais abjurer Cupidon. Console-moi, mon enfant; quels sont les grands hommes qui ont été amoureux?

MOTH.–Hercule, mon maître.

ARMADO.–O doux Hercule!–D’autres autorités, mon cher, d’autres encore; et qu’ils soient surtout, mon enfant, des hommes de bonne renommée et de bonne façon.

MOTH.–Samson, mon maître. C’était un homme d’un port avantageux, d’un port très-robuste, car il porta les portes de la ville sur son dos, comme un portefaix. Et il était amoureux.

ARMADO.–O robuste Samson! ô nerveux Samson! je te surpasse autant dans le maniement de mon épée, que tu me surpasses dans la force d’emporter les portes. Je suis amoureux aussi.–Quelle était l’amante de Samson, mon enfant?

MOTH.–Une femme, mon maître.

ARMADO.–De quelle couleur de peau?

MOTH.–Des quatre à la fois; ou de trois, ou de deux, ou de l’une des quatre.

ARMADO.–Dis-moi au juste de laquelle.

MOTH.–D’un vert d’eau, monsieur.

ARMADO.–Est-ce là une des quatre?

MOTH.–Oui, monsieur, suivant ce que j’ai lu. Et la meilleure des quatre.

ARMADO.–Le vert9, en effet, est la couleur des amants; mais avoir une amante de cette couleur… Je trouve que Samson n’avait guère de raison de le faire. Sûrement il l’affectionnait pour son esprit.

Note 9: Le vert du saule.

MOTH.–C’était justement pour cela, monsieur; car elle avait une intelligence verte10.

Note 10: Intelligence verte, c’est-à-dire vive et gaie.

ARMADO.–Ma maîtresse est du blanc et du rouge le plus pur.

MOTH.–Ces couleurs, mon maître, masquent les pensées les plus impures.

ARMADO.–Définis, définis, enfant bien élevé.

MOTH.–Esprit de mon père, langue de ma mère, assistez-moi!

ARMADO.–Tendre invocation d’un enfant; très-jolie et très-pathétique!

MOTH.

Si une femme est composée de blanc et de rouge

Jamais ses fautes ne seront connues.

Car les fautes engendrent les joues pourpres.

Et la blanche pâleur décèle la crainte.

Ainsi, que votre maîtresse ait des craintes, ou qu’elle mérite le blâme,

Vous ne le connaîtrez pas à la couleur;

Car toujours ses joues conserveront la couleur

Qu’elles doivent à la Nature.

Voilà de terribles rimes, mon maître, contre le rouge et le blanc!

ARMADO.–N’y a-t-il pas, enfant, une ballade du roi et de la mendiante11?

Note 11: Le roi Cophétua et la mendiante. Ballade à laquelle Shakspeare fait de fréquentes allusions.

MOTH.–Il y a trois siècles environ que le monde était infecté de cette ballade; mais je crois qu’à présent on ne la trouverait guère, ou, si on la trouvait, elle ne servirait guère ici ni pour les paroles, ni pour la musique.

ARMADO.–Je veux composer quelque chose de neuf sur ce sujet, afin de justifier mon écart par quelque autorité imposante. Page, j’aime cette jeune paysanne que j’ai surprise dans le parc avec cette brute raisonnante de Costard: elle le mérite bien.

MOTH.–D’être fustigée. (A part.)–Et pourtant elle mérite un plus digne amant que mon maître.

ARMADO.–Chante, mon enfant, mon âme languit accablée par l’amour.

MOTH.–Et cela est bien étrange, lorsque vous aimez une fille si légère12.

Note 12: Jeu de mots fréquent sur light, lumière, et light, léger, agile.

ARMADO.–Chante donc.

MOTH.–Attendez que la compagnie soit passée.

(Entrent Dull, Costard et Jacquinette.)

DULL.–Monsieur, les intentions du duc sont que vous veilliez sur la personne de Costard, et que vous ne lui laissiez prendre aucun plaisir pour prix de sa conduite; mais qu’il jeûne trois jours de la semaine. Quant à cette damoiselle, je dois la garder dans le parc; elle aidera la laitière. Adieu.

ARMADO.–Ma rougeur me trahit.–Jeune fille?

JACQUINETTE.–Homme?

ARMADO.–J’irai te rendre visite à la loge.

JACQUINETTE.–Cela se peut.

ARMADO.–Je sais où elle est située.

JACQUINETTE.–O Dieu, que vous êtes savant!

ARMADO.–Je te conterai des choses merveilleuses.

JACQUINETTE.–Avec cette face?

ARMADO.–Je t’aime.

JACQUINETTE.–Je vous l’ai ouï dire ainsi.

ARMADO.–Et là-dessus, adieu.

JACQUINETTE.–Que les beaux jours vous suivent!

DULL.–Allons, venez, Jacquinette.

(Dull et Jacquinette sortent.)

ARMADO.–Coquin, tu jeûneras pour tes péchés, avant que tu obtiennes ton pardon.

COSTARD.–Allons, monsieur, quand je jeûnerai, j’espère jeûner l’estomac plein.

ARMADO.–Tu seras grièvement puni.

COSTARD.–Je vous ai plus d’obligations que ne vous en ont vos gens, car ils sont fort légèrement récompensés.

ARMADO.–Emmenez ce coquin, enfermez-le.

MOTH.–Allons, viens, esclave transgresseur, vite.

COSTARD.–Ne me faites pas enfermer, monsieur, je jeûnerai fort bien en liberté.

MOTH.–Non, ce serait être lié et délié13, l’ami, tu iras en prison.

Note 13: Jeu de mots sur fast, jeûne, et fast, attaché, lié.

COSTARD.–Eh bien! si jamais je revois les heureux jours de désolation que j’ai vus, il y aura quelqu’un qui verra…

MOTH.–Que verra-t-on?

COSTARD.–Rien, monsieur Moth, que ce que l’on regardera. Il ne convient pas aux prisonniers de trop garder le silence dans leurs paroles; ainsi je ne dirai rien. Je remercie Dieu de ce que j’ai aussi peu de patience qu’un autre homme; ainsi, je peux rester tranquille.

(Moth sort emmenant Costard.)

ARMADO, seul.–J’aime jusqu’à la terre qui est basse, où a marché sa chaussure, plus basse encore, conduite par son pied, qui est le plus bas des trois. Si j’aime, je serai parjure, ce qui est une grande preuve de fausseté. Et comment peut-il être sincère, l’amour qui est fondé sur une fausseté? L’amour est un esprit familier, l’amour est un démon: s’il y a un mauvais ange, c’est l’amour. Et cependant Samson fut tenté de même, et Samson avait une force extraordinaire; Salomon fut aussi séduit de même, et Salomon avait une grande dose de sagesse. Le trait de Cupidon est trop dur pour la massue d’Hercule, et par conséquent trop fort aussi pour l’épée d’un Espagnol. La première et la seconde cause ne me serviront de rien14. Il ne fait pas de cas de l’escrime. Il ne s’embarrasse point du duel: sa honte est d’être appelé un enfant; mais sa gloire est de vaincre les hommes. Adieu, valeur! rouille-toi dans le repos, mon épée! taisez-vous, tambours! votre maître est amoureux. Oui, il aime. Que quelque dieu des vers impromptus veuille m’assister, car je suis sûr que je deviendrai poëte à sonnets. Esprit, invente; plume, écris; car je suis prêt à faire des volumes in-folio.

(Il sort.)

Note 14: Voyez la note de la comédie Comme vous voudrez, sur le règlement des duels.

FIN DU PREMIER ACTE.

ACTE DEUXIÈME

SCÈNE I

 

Toujours en Navarre.–On voit un pavillon et des tentes à quelque distance.

LA PRINCESSE DE FRANCE, ROSALINE, MARIE, CATHERINE, BOYET, SEIGNEURS et suite.

 

BOYET.–Maintenant, madame, appelez à votre aide vos plus précieuses facultés. Considérez qui le roi, votre auguste père, envoie, vers qui il envoie, et quel est l’objet de son ambassade; vous, noble princesse, qui tenez un si haut rang dans l’estime du monde, vous venez conférer avec l’unique héritier de toutes les grandes qualités qu’un mortel puisse posséder, avec l’incomparable roi de Navarre; et le sujet de votre négociation n’est rien moins que la riche Aquitaine, douaire digne d’une reine. Prodiguez donc aujourd’hui toutes vos grâces, de même que la nature vous a prodigué tous ses dons; car elle a été avare envers tout le monde, pour n’être libérale qu’envers vous.

LA PRINCESSE.–Cher seigneur Boyet, ma beauté, quoique médiocre, n’a pas besoin du fard de vos louanges: la beauté s’estime par le jugement des yeux, et non sur l’humiliant éloge de la langue intéressée à la vanter. Je suis moins fière de vous entendre exalter mon mérite que vous n’êtes ambitieux de passer pour éloquent, en faisant ainsi dépense d’esprit pour mon panégyrique; mais venons à la tâche dont j’ai à vous charger.–Digne Boyet, vous n’ignorez pas que la renommée, qui publie tout, a répandu dans le monde le bruit que le prince de Navarre a fait voeu de ne laisser approcher de sa cour silencieuse aucune femme pendant trois années qu’il dévoue à de pénibles études; il nous paraît donc que c’est un préliminaire convenable, avant de franchir les portes interdites de son domaine, de savoir ses intentions. Et c’est vous que nous chargeons seul de ce message, vous à qui votre mérite inspire l’audace, vous qui êtes l’orateur le plus fait pour persuader. Dites-lui que la fille du roi de France, désirant une prompte expédition pour une affaire importante, sollicite avec instance une conférence particulière avec Son Altesse. Hâtez-vous, annoncez-lui ma demande; nous attendons ici, comme d’humbles suppliants, sa volonté souveraine.

BOYET.–Fier de cet emploi, je pars plein de bonne volonté.

LA PRINCESSE.–Tout orgueil est plein de bonne volonté, et le vôtre est tel. (Il sort.). Quels sont les ministres dévoués, mes chers seigneurs, qui partagent le voeu de ce prince vertueux?

UN SEIGNEUR.–Longueville en est un, madame.

LA PRINCESSE.–Le connaissez-vous?

MARIE.–Je l’ai connu, madame. J’ai vu ce Longueville en Normandie, à la fête du mariage célébré entre le comte de Périgord et la belle héritière de Jacques Faulconbridge. C’est un homme qui passe pour être doué de sublimes qualités; instruit dans les arts et renommé dans les armes, tout ce qu’il entreprend il l’exécute avec grâce. La seule ombre qui ternisse l’éclat de ses vertus, si l’éclat de la vertu peut souffrir quelque ombre qui la ternisse, c’est un esprit caustique joint à une volonté trop obstinée; son esprit tranchant a le pouvoir de blesser, et son caractère le porte à n’épargner personne de ceux qui tombent sous sa main.

LA PRINCESSE.–Il paraît que c’est quelque courtisan railleur, n’est-ce pas?

MARIE.–C’est ce que répètent ceux qui connaissent le mieux son humeur.

LA PRINCESSE.–Ces esprits-là ont la vie courte, ils se flétrissent en grandissant. Quels sont les autres?

CATHERINE.–Le jeune Dumaine, jeune homme accompli, chéri pour sa vertu de tous ceux qui aiment la vertu. Avec le pouvoir de faire le mal, il ne sait jamais en faire: il a assez d’esprit pour rendre aimable un cavalier mal fait et il est assez bien fait pour plaire sans esprit. Je l’ai vu une fois chez le duc d’Alençon: et, d’après tout le bien que j’ai remarqué en lui, l’éloge que j’en fais est fort au-dessous de son mérite.

ROSALINE.–Un autre des seigneurs qui se consacrent avec le duc à l’étude y était aussi avec lui, comme on me l’a assuré: on le nomme Biron. Je puis dire que je n’ai jamais eu une heure de conversation avec un homme plus jovial, sans qu’il ait jamais passé les bornes d’une gaieté décente. Son oeil sait faire naître à chaque instant l’occasion de ses saillies; car chaque objet que son oeil saisit, son esprit sait en tirer une plaisanterie ingénieuse et gaie; et sa langue, interprète de sa pensée, sait la rendre en termes si choisis et si gracieux, que les vieilles oreilles font l’école buissonnière pour l’écouter, et que les oreilles plus jeunes sont dans l’enchantement, tant son élocution est agréable et rapide.

LA PRINCESSE.–Que Dieu bénisse mes femmes! Sont-elles donc toutes amoureuses, que chacune d’elles prodigue à l’objet de son inclination de si grands éloges?

MARIE.–Voici Boyet.

(Boyet rentre.)

LA PRINCESSE.–Eh bien! seigneur, quel accueil recevons-nous?

BOYET.–Le roi de Navarre était déjà informé de votre illustre ambassade, et, avant que je parusse, lui et les courtisans qui partagent son voeu étaient déjà tout prêts à vous accueillir, noble princesse; mais j’ai appris qu’il aime mieux vous loger dans les champs, comme un ennemi qui viendrait assiéger sa cour, que de songer à se dispenser de son serment, pour vous introduire dans son palais solitaire. Voici le roi de Navarre.

(Toutes les dames mettent leurs masques.)

(Entrent le roi de Navarre, Longueville, Dumaine, Biron, Suite.)

LE ROI.–Belle princesse, soyez la bienvenue à la cour de Navarre.

LA PRINCESSE.–Belle, je vous renvoie ce compliment, bienvenue, je ne le suis point encore: cette voûte est trop élevée pour être celle de votre palais, et ces champs sont une demeure trop indigne de moi, pour pouvoir me dire la bienvenue.

LE ROI.–Vous serez, madame, bien accueillie à ma cour.

LA PRINCESSE.–Bienvenue à votre cour; alors je serai la bienvenue; daignez donc m’y conduire.

LE ROI.–Daignez m’entendre, chère princesse; je me suis lié par un serment.

LA PRINCESSE.–Si le ciel n’assiste pas mon prince, il va se parjurer?

LE ROI.–Non, belle princesse, il ne le ferait pas pour le monde entier, du moins de sa libre volonté.

LA PRINCESSE.–Eh bien! sa volonté le violera; sa volonté seule, et nulle autre force.

LE ROI.–Vous ignorez, princesse, quel en est l’objet.

LA PRINCESSE.–Vous seriez plus sage de l’ignorer comme moi, mon prince, au lieu qu’aujourd’hui toute votre science n’est qu’ignorance. J’apprends que Votre Altesse a juré de se retirer dans son palais. C’est un crime de garder ce serment, mon prince, et c’en est un aussi de le violer. Mais daignez me pardonner. Je débute par trop de hardiesse: il me sied mal de vouloir donner des leçons à mon maître. Faites-moi la grâce de lire l’objet de mon ambassade, et de donner sur-le-champ une réponse décisive à ma demande.

LE ROI.–Madame!… (Elle lui remet un papier.)–Sur-le-champ, s’il m’est possible de le faire sur-le-champ.

LA PRINCESSE.–Vous le voudrez d’autant plus que je pourrai m’éloigner plus tôt; car si vous prolongez mon séjour ici, vous deviendrez parjure.

(Le roi lit les dépêches remises par la princesse; pendant cette lecture, Biron lie conversation avec Rosaline.)

BIRON, à Rosaline.–N’ai-je pas dansé un jour avec vous dans le Brabant?

ROSALINE.–N’ai-je pas dansé un jour avec vous dans le Brabant?

BIRON.–Je le sais très-bien.

ROSALINE.–Vous voyez donc combien il était inutile de me faire cette question?

BIRON.–Vous êtes trop vive.

ROSALINE.–C’est votre faute de me provoquer par de semblables questions.

BIRON.–Votre esprit est trop ardent, il va trop vite, il se fatiguera.

ROSALINE.–Il aura le temps de renverser son cavalier dans le fossé.

BIRON.–Quelle heure est-il?

ROSALINE.–Il est l’heure où les fous font des questions.

BIRON.–Allons, bonne fortune à votre masque.

ROSALINE.–Oui, au visage qu’il couvre.

BIRON.–Et qu’il vous envoie beaucoup d’amants.

ROSALINE.–Soit; pourvu que vous ne soyez pas du nombre.

BIRON.–Non. Eh bien! adieu.

LE ROI.–Madame, votre père offre ici le payement de cent mille écus, et ce n’est que la moitié de la somme que mon père a déboursée dans ses guerres. Mais supposez que lui ou moi nous ayons reçu cette somme entière, que ni l’un ni l’autre nous n’avons reçue, il restera encore dû cent mille autres écus, et c’est en nantissement de cette somme qu’une partie de l’Aquitaine nous est engagée, quoique sa valeur soit au-dessous de cette somme. Si donc, le roi votre père veut seulement nous restituer la moitié de ce qui reste à payer, nous céderons nos droits sur l’Aquitaine, et nous entretiendrons une amitié sincère avec Sa Majesté; mais il paraît que ce n’est guère là ce qu’il se propose de faire, car il demande ici qu’on lui rembourse cent mille écus; il ne parle point du payement des cent mille écus qui restent dus, pour faire revivre son titre sur l’Aquitaine; et nous aurions bien mieux aimé la rendre en recevant l’argent qu’a prêté notre père, que de la garder démembrée comme elle l’est. Chère princesse, si sa demande n’était pas aussi éloignée de toute proposition raisonnable, malgré quelques raisons secrètes, Votre Altesse aurait réussi à me faire céder et s’en retournerait satisfaite en France.

LA PRINCESSE.–Vous faites une trop grande injure au roi mon père, et vous faites vous-même tort à la réputation de votre nom, en dissimulant ainsi le remboursement d’une somme qui a été si fidèlement acquittée.

LE ROI.–Je vous proteste que je n’ai jamais rien su de ce remboursement; et si vous pouvez le prouver, je consens à vous rendre la somme ou à vous céder l’Aquitaine.

LA PRINCESSE.–Je vous somme de tenir votre parole.–Boyet, vous pouvez produire les quittances données par les officiers particuliers de Charles, son père.

LE ROI.–Voyons, donnez-moi ces preuves.

BOYET.–Sous le bon plaisir de Votre Altesse, le paquet où se trouvent ces quittances et autres papiers relatifs à cette affaire n’est pas encore arrivé. Demain on les produira sous vos yeux.

LE ROI.–Elles suffiront pour me convaincre, et à leur vue je souscris sans difficulté à tout ce qui sera juste et raisonnable. En attendant, recevez de moi tout l’accueil que l’honneur peut, sans blesser l’honneur, offrir à votre mérite reconnu. Vous ne pouvez, belle princesse, être admise dans mon palais, mais ici, dans cette enceinte, vous serez reçue et traitée de manière à vous faire juger que si l’entrée de mon palais vous est interdite, vous occupez une place dans mon coeur. Que vos bontés m’excusent; je prends congé de vous; demain nous reviendrons vous faire notre visite.

LA PRINCESSE.–Que l’aimable santé et les heureux désirs accompagnent Votre Altesse!

LE ROI.–Je vous souhaite l’accomplissement des vôtres, partout où vous serez.

(Le roi sort avec sa suite.)

BIRON, à Rosaline.–Madame, je ferai vos compliments à mon coeur.

ROSALINE.–Je vous en prie, dites-lui bien des choses de ma part: je serais bien aise de le voir.

BIRON.–Je voudrais que vous l’entendissiez gémir.

ROSALINE.–Le fou est-il malade?

BIRON.–Malade au coeur.

ROSALINE.–Eh bien! faites-le saigner.

BIRON.–Cela lui ferait-il du bien?

ROSALINE.–Ma médecine dit oui.

BIRON.–Voulez-vous le saigner d’un coup d’oeil?

ROSALINE.–Non point15, mais avec mon couteau.

Note 15: No point, pas de pointe; et aussi non point, expression française.

BIRON.–Dieu vous conserve la vie!

ROSALINE.–Et qu’il abrège la vôtre!

BIRON.–Je n’ai pas de remerciements à vous faire.

DUMAINE, à Boyet, montrant Rosaline.–Monsieur, un mot, je vous prie: quelle est cette dame?

BOYET.–L’héritière d’Alençon: son nom est Rosaline.

DUMAINE.–Une fort jolie dame! Adieu, monsieur.

(Il sort.)

LONGUEVILLE, à Boyet.–Je vous conjure, un mot: qu’est-ce que c’est que cette dame vêtue en blanc?

BOYET.–Une femme parfaite, et vous l’avez vue à la lumière.

LONGUEVILLE.–Peut-être légère16 à la lumière; c’est son nom que je demande.

Note 16: Encore une équivoque sur light.

BOYET.–Elle n’en a qu’un pour elle; ce serait honteux de le demander.

LONGUEVILLE.–Je vous prie, de qui est-elle fille?

BOYET.–De sa mère, ai-je entendu dire.

LONGUEVILLE.–Dieu bénisse votre barbe!

BOYET.–Monsieur, ne vous fâchez pas: elle est l’héritière de Faulconbridge.

LONGUEVILLE.–C’est une très-aimable dame.

BOYET.–Oui, monsieur, cela pourrait être.

(Longueville sort.)

BIRON, à Boyet.–Quel est le nom de cette dame en chaperon?

BOYET.–Catherine, par hasard.

BIRON.–Est-elle mariée, ou non?

BOYET.–A sa volonté, monsieur, ou à peu près.

BIRON.–Je vous donne le bonjour, monsieur, et adieu.

BOYET.–Adieu pour moi, et bonjour pour vous.

(Biron sort, et les dames se démasquent.)

MARIE.–Ce dernier, c’est Biron, ce seigneur jovial et folâtre; chacun de ses mots est une saillie.

BOYET.–Et chacune de ces saillies rien qu’un mot.

LA PRINCESSE.–Vous avez bien fait de le prendre au mot.

BOYET.–J’étais aussi disposé à l’accrocher que lui à m’aborder17.

Note 17: To grapple et to board, termes de marine.

MARIE.–Peste! deux vaillants moutons!

BOYET.–Et pourquoi pas deux vaisseaux? Ma douce brebis, nous ne serons moutons que si vous nous laissez brouter sur vos lèvres.

MARIE.–Vous mouton, et moi pâturage; est-ce là toute votre pointe?

BOYET.–Oui, si vous m’accordez le pâturage.

(Il veut l’embrasser.)

MARIE.–Pas du tout, aimable bête; mes lèvres ne sont pas propriété publique, bien qu’elles soient séparées18.

Note 18: Jeu de mots sur several, séparé, distincteer, terre commune.

BOYET.–A qui appartiennent-elles?

MARIE.–A mon destin et à moi.

LA PRINCESSE.–Les beaux esprits se querellent, les esprits bien faits s’entendent: la guerre civile des beaux esprits serait bien plus à propos déclarée au roi de Navarre et à ses studieux courtisans; ici elle est un abus.

BOYET, à la princesse.–Si mon observation, qui rarement est en défaut et qui suit l’éloquence muette du coeur, exprimée par les yeux, ne me trompe pas, le roi de Navarre est atteint.

LA PRINCESSE.–De quoi?

BOYET.–De ce que les amants appellent inclination.

LA PRINCESSE.–Votre raison?

BOYET.–La voici: toute son âme s’était retirée dans ses yeux, où perçaient ses secrets désirs. Son coeur, tel qu’une agate, empreint de votre image, et fier de cette empreinte, exprimait son orgueil dans ses yeux. Sa langue, impatiente de parler sans voir, trébuchait en voulant courir à la hâte dans ses yeux. Tous ses sens se sont rendus dans celui-là, pour ne plus faire que regarder la plus belle des belles. Il m’a semblé que tous ses sens étaient contenus dans son oeil, comme des joyaux qu’on offre à un prince dans un cristal pour les lui faire acheter. En vous présentant leur mérite dans le globe où ils étaient enchâssés, ils vous faisaient signe de les acheter sur votre passage. L’admiration était si ardente dans tous les traits de son visage, que tous les yeux voyaient ses yeux enchantés de l’objet de ses regards… Je vous donne l’Aquitaine et tout ce qui appartient à Navarre, si vous lui accordez en ma considération seulement un tendre baiser.

LA PRINCESSE.–Allons, regagnons notre tente: Boyet est en train…

BOYET.–Oui, d’exprimer en paroles tout ce qu’ont révélé ses yeux. Je n’ai fait que leur prêter une voix qui, je le sais, ne mentira pas.

ROSALINE.–Vous êtes un ancien trafiquant en amour, et vous en parlez savamment.

MARIE.–Il est le grand-père de Cupidon, et il en sait des nouvelles.

ROSALINE.–Vénus ressemblait donc à sa mère, car son père est fort laid.

BOYET.–Entendez-vous, aimables folles?

MARIE.–Non.

BOYET.–Eh bien! voyez-vous?

ROSALINE.–Oui, le chemin par où il nous faut nous en aller.

BOYET.–Vous en savez trop pour moi.

(Ils sortent.)

FIN DU SECOND ACTE.

ACTE TROISIÈME

SCÈNE I

 

Une autre partie du parc.

Entrent ARMADO et MOTH.

 

ARMADO.–Chante, mon enfant, ravis mon sens de l’ouïe.

MOTH.–Concolinet19.

Note 19: Selon toute apparence, il devrait venir là une chanson.

ARMADO.–Oh! l’air charmant! Va, tendre jeunesse, prends cette clef, élargis le berger de sa prison, et amène-le promptement ici: j’ai besoin de l’employer à porter une lettre à mon amante.

MOTH.–Mon maître, voulez-vous gagner le coeur de votre maîtresse par un rigodon français?

ARMADO.–Comment l’entends-tu? quereller20 à la française?

Note 20: Brawl, querelles, et danse. Canary, autre danse.

MOTH.–Non, maître accompli, mais fredonnez un air de gigue sur le bout de votre langue; accompagnez-le de vos pas en dansant une canarie; animez-le en roulant vos prunelles, soupirez une note, chantez-en une autre, quelquefois une roulade du gosier, comme si vous vouliez avaler l’amour en le chantant, quelquefois du nez, comme si vous preniez une prise d’amour en flairant l’amour; avec votre chapeau en forme d’auvent sur la boutique de vos yeux; vos bras en croix sur votre veste légère, comme un lapin à la broche; ou vos mains dans votre poche, comme un personnage de l’ancienne peinture, en prenant garde de rester trop longtemps sur un même ton, d’abord un fragment et puis un autre.–Voilà les qualités, voilà les gentillesses qui séduisent les jolies filles, lesquelles seraient encore séduites sans tout cela, et qui rendent gens de considération (voyez-vous, gens de considération) ceux qui s’y sont adonnés.

ARMADO.–Comment as-tu acquis cette expérience?

MOTH.–Par mon sou d’observation21.

ARMADO.–Mais hélas! mais hélas!

MOTH.–Le pauvre cheval de bois22 est en oubli.

Note 21: Allusion à une ancienne pièce qui avait pour titre: Un denier d’esprit.

Note 22: Dans la célébration des fêtes de mai, on habillait des jeunes garçons en filles ou en moines, et ils montaient sur des chevaux de bois, avec des sonnettes et des drapeaux de toutes couleurs. Après la réformation, on abolit ces fêtes, et ceux qui les regrettaient composèrent une épitaphe en l’honneur du cheval de bois.

ARMADO.–Appelles-tu ma maîtresse, le cheval de bois?

MOTH.–Non, mon maître; le cheval de bois n’est qu’un poulain: votre belle est peut-être une haquenée; mais avez-vous oublié votre maîtresse?

ARMADO.–Oui, je l’avais presque oubliée.

MOTH.–Négligent écolier! apprenez-la par coeur.

ARMADO.–Par coeur et dans le coeur, mon page.

MOTH.–Et hors du coeur, mon maître, je prouverai les trois choses.

ARMADO.–Que prouveras-tu?

MOTH.–Je prouverai23 que je suis un homme, si je vis.–Et cela pardans et hors, dans l’instant. Vous l’aimez par coeur, parce que votre coeur ne peut l’approcher. Vous l’aimez dans le coeur, parce que votre coeur est en amour pour elle. Et vous l’aimez hors de coeur, puisque le coeur vous manque de ne pouvoir la posséder.

Note 23: To prove, prouver et devenir.

ARMADO.–En effet, je suis dans ces trois cas.

MOTH.–Et trois fois autant, et rien du tout.

ARMADO.–Amène ici le berger, qu’il me porte une lettre.

MOTH.–Voilà un message bien assorti: un cheval pour être ambassadeur d’un âne.

ARMADO.–Ha, ha! que dis-tu?

MOTH–Allons, monsieur, il vaudrait mieux envoyer l’âne sur le cheval, car il a l’allure fort lente.–Mais j’y vais.

ARMADO.–Le chemin est très-court; allons, pars.

MOTH.–Aussi vite que le plomb, monsieur.

ARMADO.–Ton idée, ingénieux jouvenceau? Le plomb n’est-il pas un métal pesant et lent?

MOTH.–Minimè, mon honorable maître, ou plutôt, non, mon maître.

ARMADO.–Je dis, moi, que le plomb est lent.

MOTH.–Vous y allez trop vite, monsieur, en disant cela; est-il lent, le plomb qui est lancé par le canon?

ARMADO.–Belle vapeur de rhétorique! Il me prend pour un canon; et le boulet, ce sera lui.–Allons, je t’ai tiré sur ce berger.

MOTH.–Allons, faites donc feu, et je vole.

(Moth sort.)

ARMADO.–Jouvenceau des plus subtils, plein de volubilité et de grâce!–Par ta bonté, doux ciel, pardonne, il faut que je soupire devant toi; dure et farouche mélancolie, la valeur te cède le terrain.–Voici mon héraut qui revient.

(Moth rentre avec Costard.)

MOTH.–Un prodige, mon maître!–Voici une grosse tête24 avec le tibia brisé.

ARMADO.–Quelque énigme, quelque noeud. Allons, ton envoi25; commence.

Note 24: Costard veut dire grosse tête.

Note 25: Mot emprunté du français; on sait ce qu’est l’envoi d’une Pièce de poésie.

COSTARD.–Point d’énigme, point de noeud, point d’envoi. Point de drogues dans le sac, monsieur.–Ah! monsieur, du plantain, du simple plantain. Point d’envoi, ni de drogues, monsieur; mais du plantain.

ARMADO.–Par la vertu, tu forces le rire, et ton impertinente idée double ma bile.–Le soulèvement de flancs m’excite à des éclats de rire ridicules: ô mes étoiles, pardonnez-moi. Le fou prend-il le salve pour l’envoi, et l’envoi pour le salve26?

Note 26: Salve, salut, onguent.

MOTH.–Le sage les prend-il pour deux choses différentes? L’envoi n’est-il pas un salve? un salut.

ARMADO.–Non, page, c’est un épilogue ou discours, pour éclaircir quelque chose qui précède et qui a été dit auparavant. Je veux t’en donner un exemple:

Le renard, le singe et l’humble abeille

Formaient un nombre impair, n’étant que trois.

Voilà la moralité, venons à l’envoi.

MOTH.–J’ajouterai l’envoi; répétez la moralité.

(Armado répète ce qu’il vient de dire.)

MOTH.

Jusqu’à ce que l’oison sortît de la porte,

Et fît cesser l’impair en faisant quatre.

A présent, je vais commencer votre moralité; et suivez, vous, avec mon envoi.

Le singe, le renard et l’humble abeille

Formaient un nombre impair n’étant que trois.

ARMADO.

Jusqu’à ce que l’oison sortît de la porte,

Et fît cesser l’impair en faisant quatre.

MOTH.–Fort bon envoi, qui termine par un oison: en voulez-vous davantage?

COSTARD.–Le page lui a vendu un oison qui est plat.–Bien vendu au marché; c’est être aussi fin qu’un trompeur. Voyons le gros envoi; oui, c’est une oie grasse.

ARMADO.–Viens çà; allons, comment as-tu commencé ce raisonnement?

MOTH.–En disant qu’une grosse tête avait le tibia brisé, et alors vous avez demandé l’envoi.

COSTARD.–Cela est vrai, cela est vrai, et moi, du plantain. Voilà la suite de votre raisonnement.

Donc le page est le gras envoi, l’oison que vous avez acheté, et il a complété le marché27.

Note 27: «Allusion au proverbe: trois femmes et une oie forment un marché. Tre donne ed un’ occa fan un mercato.» (STEEVENS.)

ARMADO.–Mais dis-moi comment il y avait un Costard avec le tibia brisé?

MOTH.–Je vais vous l’expliquer d’une manière sensible.

COSTARD.–Vous n’avez aucune sensibilité de cela, Moth, je vais dire l’envoi. Moi, Costard, en courant dehors, moi qui étais en sûreté dedans, je suis tombé sur le seuil et me suis brisé le tibia.

ARMADO.–Nous ne traiterons plus de cette matière.

COSTARD.–Non, jusqu’à ce qu’il y ait plus de matière dans mon tibia.

ARMADO.–Ami Costard, je veux t’affranchir.

COSTARD.–Oh! mariez-moi à une Française; je sens quelque envoi, quelque oie en ceci.

ARMADO.–Écoute, Costard, par ma chère âme, je suis dans l’intention de te mettre en liberté, en affranchissant ta personne; tu étais claquemuré, garrotté, captivé, resserré.

COSTARD.–Cela est vrai, cela est vrai; et maintenant vous voulez être ma purgation et me relâcher28.

Note 28: Bound et loot.

ARMADO.–Je te donne ta liberté; je t’élargis de prison, et pour ce bienfait je ne t’impose que cette condition: porte cette missive à la jeune paysanne Jacquinette. Voilà la rémunération. (Il lui donne quelque argent.) Car le plus beau fleuron de mon rang honorable est de récompenser ceux qui me servent.–Moth, suis-moi.

MOTH.–En façon de suite, moi tout seul.–Seigneur Costard, adieu.

(Il sort.)

COSTARD.–Ma douce livre de chair humaine! ma chère petite.–Maintenant je veux regarder à sa rémunération. Rémunération! oh! c’est le mot latin qui signifie trois liards.–Trois liards.–La rémunération. Quel est le prix de ce ruban de fil? un sol.–Non, je vous donnerai la rémunération. Eh bien! elle l’emporte.–La rémunération! comment, c’est un plus beau nom qu’une couronne de France29! je ne veux jamais ni vendre, ni acheter sans ce mot.

Note 29: Crown, écu, couronne, et corona Veneris.

(Entre Biron.)

BIRON.–O mon cher ami Costard, que je suis ravi de te trouver ici!

COSTARD.–Je vous prie, monsieur, dites-moi combien de rubans de couleur de chair un homme peut-il acheter pour une rémunération?

BIRON.–Qu’est-ce que c’est qu’une rémunération?

COSTARD.–Hé mais, monsieur, c’est un demi-sol et un liard.

BIRON.–Oh bien! c’est trois liards de soie.

COSTARD.–Je remercie bien Votre Seigneurie. Dieu soit avec vous.

BIRON.–Oh! reste ici, maraud, j’ai besoin de t’employer.–Si tu veux gagner mes bonnes grâces, mon cher Costard, fais, pour m’obliger, une chose que je te vais recommander.

COSTARD.–Quand voulez-vous qu’elle soit faite, monsieur?

BIRON.–Oh! cette après-midi.

COSTARD.–Allons, monsieur, je la ferai; adieu.

BIRON.–Hé mais, tu ne sais pas encore ce que c’est.

COSTARD.–Je le saurai bien, monsieur, quand je l’aurai faite.

BIRON.–Coquin, il faut que tu saches auparavant ce que c’est.

COSTARD.–Je viendrai trouver Votre Seigneurie demain au matin.

BIRON.–Il faut que cela se fasse cette après-midi. Écoute, maraud, ce n’est pas autre chose que ceci.–La princesse vient chasser ici dans le parc, et elle a une aimable dame à sa suite. Quand les langues adoucissent leur voix, elles prononcent son nom, et rappellent Rosaline; demande-la, et songe à remettre dans sa belle main ce secret cacheté.–Voilà ton salaire, va.

(Il lui donne de l’argent.)

COSTARD.–Salaire.–O doux salaire! il vaut mieux que la rémunération! Onze sols et un liard valent bien mieux. O le très-doux salaire!–Je le ferai, monsieur, ponctuellement.–Salaire! rémunération!

(Il sort.)

BIRON.–Oh! je suis vraiment amoureux! moi, qui ai été le fléau de l’amour, le prévôt qui châtiait un soupir amoureux; un censeur, un constable de gardes nocturnes, un pédant impérieux pour cet enfant, le souverain des mortels, cet enfant, voilé, pleureur, aveugle et mutin; ce géant-nain, jeune et vieux! don Cupidon, régent des rimes d’amour, seigneur des bras entrelacés, le monarque légitime des soupirs et des gémissements, le suzerain des paresseux et des mécontents, prince redoutable des jupes, roi des hauts-de-chausses, seul empereur et grand général des appariteurs30.–O mon petit coeur! et moi je suis destiné à être caporal dans son armée et à porter sa livrée et ses couleurs, comme le cerceau d’un escamoteur. Quoi! moi, aimer! moi, prier! moi, chercher une épouse! une femme qui ressemble à une montre31 d’Allemagne, où il y a toujours à refaire, toujours dérangée, et qui ne va jamais bien, à moins qu’on ne veille à la faire toujours aller bien. Et pourquoi? pour devenir parjure, ce qui est le pis de tout, et pour être celui des trois qui aime la pire de toutes; une blanche et folle créature, avec deux boules de poix attachées à sa face en façon d’yeux. Oui, et par le ciel, une femme qui saura tout faire, quand Argus même serait son eunuque et son gardien, moi, soupirer pour elle! moi, prier pour l’obtenir! veiller pour elle!–Allons, c’est un fléau dont Cupidon veut m’affliger, pour me punir d’avoir montré trop peu de respect pour son terrible et tout-puissant petit pouvoir. Allons, j’aimerai, j’écrirai, je soupirerai, je prierai, je solliciterai et je gémirai; il faut bien que les uns aiment madame et les autres Jeanneton.

Note 30: Appariteur, nom de l’officier de l’évêque qui porte les assignations.

Note 31: Watch, guet et montre.

FIN DU TROISIÈME ACTE.

ACTE QUATRIÈME

SCÈNE I

 

Une autre partie du parc.

LA PRINCESSE, ROSALINE, MARIE, CATHERINE,
SEIGNEURS, suite, et UN GARDE-FORÊT.

 

LA PRINCESSE.–Était-ce le roi qui piquait si vivement son cheval et lui faisait gravir cette colline escarpée?

BOYET.–Je ne sais pas bien; mais je ne crois pas que ce fût lui.

LA PRINCESSE.–Quel qu’il fût, il annonçait une âme qui aspire à monter. Allons, nobles seigneurs, nous aurons aujourd’hui notre congé, et samedi nous repartirons pour la France. Garde, mon ami, où est le bois, afin que nous puissions nous y poster et y jouer le rôle de meurtriers?

LE GARDE.–Ici près, sur le bord de ce taillis qui est là-bas: c’est le poste où vous pouvez faire la plus belle chasse.

LA PRINCESSE.–Je rends grâces à ma beauté: je suis une belle qui dois tirer, et voilà pourquoi tu dis la plus belle chasse?

LE GARDE.–Pardonnez-moi, madame: ce n’est pas là ce que j’entendais.

LA PRINCESSE.–Comment? comment? me louer d’abord et ensuite se rétracter! O courte jouissance de mon orgueil! Je ne suis donc pas belle? hélas! je suis bien malheureuse!

LE GARDE.–Oui, madame, vous êtes belle.

LA PRINCESSE.–Non, ne te charge plus de faire mon portrait. Un visage sans beauté ne peut jamais être embelli par le pinceau de la louange. Allons, mon fidèle miroir32, tiens, voilà pour avoir dit la vérité. (Elle lui donne de l’argent.) De bel argent pour de laides paroles, c’est payer généreusement.

Note 32: La princesse s’adresse au garde; mais Johnson veut voir ici une allusion à la coutume des dames de porter des miroirs à leurs ceintures.

LE GARDE.–Tout ce que vous possédez est beau.

LA PRINCESSE.–Voyez, voyez, ma beauté se sauvera par le mérite de mes dons. O hérésie dans le jugement du beau, bien digne de ces temps! Une main qui donne, fût-elle laide, est sûre d’être louée. Mais allons, donnez-moi l’arc.–Maintenant la bonté va tuer; et bien tirer est un mal.–Ainsi, je sauverai la gloire de mon habileté à tirer; car, si je ne blesse pas, ce sera la pitié qui n’aura pas voulu me laisser faire; et si je blesse, c’est que j’aurai voulu montrer mon habileté, qui aura consenti à tuer une fois, plutôt pour s’attirer des éloges que par l’envie de tuer; et, sans contredit, c’est ce qui arrive quelquefois. La gloire se rend coupable de crimes détestables, lorsque, pour obtenir la renommée, pour gagner la louange, biens extérieurs, nous dirigeons vers ce but tous les mouvements du coeur, comme je fais aujourd’hui, moi qui, dans la seule vue d’être louée, cherche à répandre le sang d’un pauvre daim, à qui mon coeur ne veut aucun mal.

BOYET.–N’est-ce pas uniquement par amour de la gloire, que les maudites femmes aspirent à la souveraineté exclusive, lorsqu’elles bataillent pour être les maîtresses de leurs maîtres?

LA PRINCESSE.–Oui, c’est uniquement par amour de la gloire; et nous devons le tribut de nos louanges à toute dame qui subjugue son maître. (Entre Costard.) Voilà un membre de la république33.

Note 33: Commonwealth.

COSTARD.–Bien le bonsoir à tous. Je vous prie, laquelle est la princesse qui est la tête de toute la troupe?

LA PRINCESSE.–Tu la reconnaîtras, ami, par les autres qui n’ont point de tête.

COSTARD.–Quelle est ici la plus grande, la plus haute dame?

LA PRINCESSE.–La plus grosse, et la plus grande?

COSTARD.–La plus grosse et la plus grande! Oui! cela même: la vérité est la vérité. Si votre taille, madame était aussi mince que mon esprit, une des ceintures de ces demoiselles serait bonne pour votre ceinture. N’êtes-vous pas la principale femme? Vous êtes la plus grosse d’ici.

LA PRINCESSE.–Que voulez-vous, l’ami? que voulez-vous?

COSTARD.–J’ai une lettre de la part de M. Biron pour une dame Rosaline.

LA PRINCESSE.–Oh! donne ta lettre, donne ta lettre: c’est un de mes bons amis. Tiens-toi à l’écart, mon cher porteur.–(A Boyet.) Boyet, vous pouvez ouvrir; brisez-moi ce chapon34.

BOYET.–Je suis dévoué à vos ordres.–Cette lettre est mal adressée: elle n’est pour aucune des dames qui sont ici. Elle est écrite à Jacquinette.

LA PRINCESSE.–Nous la lirons, je le jure.–Brisez le cou de la cire35, et que chacun prête l’oreille.

BOYET, lit.–«Par le ciel, que vous soyez belle, c’est une chose infaillible; c’est une vérité que vous êtes belle; et la vérité même que vous êtes aimable. Toi, plus belle que la beauté, plus gracieuse que la grâce, plus vraie que la vérité même, prends pitié de ton héroïque vassal. Le magnanime et très-illustre roi Cophétua fixa ses yeux sur la pernicieuse et indubitable mendiante36 Zénélophon; et ce fut lui qui put dire à juste titre, veni, vidi, vici; ce qui, pour le réduire en langage vulgaire (ô vil et obscur vulgaire!) signifie: il vint, vit et vainquit; il vint, un; il vit, deux; il vainquit, trois. Qui vint? Le roi. Pourquoi vint-il? pour voir. Pourquoi vit-il? pour vaincre. Vers qui vint-il? vers la mendiante. Que vit-il? la mendiante. Qui vainquit-il? la mendiante. La conclusion est la victoire. Du côté de qui? du côté du roi. La captive est enrichie. Du côté de qui? du côté de la mendiante. La catastrophe est une noce. Du côté de qui? du roi. Non; du côté de tous les deux en un, ou d’un en deux. Je suis le roi; car ainsi se comporte la comparaison. Toi, tu es la mendiante, car ton humble situation l’atteste ainsi. Te commanderai-je l’amour? je le pourrais. Forcerai-je ton amour? je le pourrais. Emploierai-je la prière pour obtenir ton amour? c’est ce que je veux faire. Qu’échangeras-tu contre des haillons? des robes. Contre des brimborions37? des titres. Contre toi? moi. Ainsi, en attendant ta réponse, je profane mes lèvres sur tes pieds, mes yeux sur ton portrait, et mon coeur sur toutes les parties de toi-même. Tout à toi, dans le plus tendre empressement de te servir.

Don Adriano d’Armado à Jacquinette.»

Note 34: Nous disons un poulet: les Italiens une pollicetta amorosa.

Note 35: Jeu de mots sur le poulet.

Note 36: Le vrai nom était Pénélophon.

Note 37: Tittles et titles.

C’est ainsi que tu entends le lion de Némée rugir contre toi, pauvre agneau, destiné à être sa proie. Tombe avec soumission aux pieds du monarque, et, au retour du carnage, il pourra être d’humeur de se jouer avec toi; mais si tu résistes, pauvre infortuné, que deviens-tu alors? La proie de sa rage et la provision de sa caverne.

LA PRINCESSE.–De quel plumage est celui qui a dicté cette lettre? Quelle girouette! quel coq de clocher! Avez-vous jamais rien entendu de mieux?

BOYET.–Je suis bien trompé si je ne reconnais pas le style.

LA PRINCESSE.–Je le crois sans peine; autrement votre mémoire serait bien mauvaise, vous venez de le lire il n’y a qu’un moment.

BOYET.–Cet Armado est un Espagnol qui hante ici la cour. Un rêve-creux, un monarcho38. Un homme qui sert de divertissement au prince et à ses compagnons d’étude.

Note 38: Caractère fantasque du temps, monarque italien, rodomont et insolent.

LA PRINCESSE, à Costard.–Toi, l’ami, un mot. Qui t’a donné cette lettre?

COSTARD.–Je vous l’ai dit: monseigneur.

LA PRINCESSE.–A qui devais-tu la remettre?

COSTARD.–De la part de monseigneur, à madame.

LA PRINCESSE.–De quel seigneur et à quelle dame?

COSTARD.–De monseigneur Biron, mon bon maître, à une dame de France qu’il appelle Rosaline.

LA PRINCESSE.–Tu t’es mépris sur l’adresse de cette lettre. Allons, mesdames, partons.–(A Costard.) Mon ami, cède cette lettre, on te la rendra une autre fois.

(La princesse sort avec sa suite.)

BOYET.–Quel est le galant39?

ROSALINE.–Vous apprendrez à le connaître.

BOYET.–Oui, mon continent de beauté40.

Note 39: Suitor et shooter. La prononciation fait l’équivoque amant et tireur.

Note 40: Toi qui contiens, qui possèdes toute la beauté de la terre.

ROSALINE.–Eh bien! celle qui tient l’arc.–Bien répliqué, n’est-ce pas?

BOYET.–La princesse va tuer des cornes; mais si vous vous mariez, pendez-moi par le cou, si les cornes manquent cette année; bien riposté.

ROSALINE.–Eh bien! je suis le tireur.

BOYET.–Et quel est votre daim?

ROSALINE.–Si on le choisit aux cornes, c’est vous-même… Ne m’approchez pas; riposté.

MARIE.–Vous disputez toujours avec elle, Boyet; et elle frappe au front.

BOYET.–Mais elle-même est frappée plus bas, l’ai-je bien visée de ce coup?

ROSALINE.–Voulez-vous que je vous attaque avec un vieux proverbe qui dit: «Il était un homme, lorsque le roi Pépin de France n’était encore qu’un petit garçon,» qui visa le but?

BOYET.–Je pourrais vous répliquer par un autre, qui dit: «Il était une femme, lorsque la reine Genièvre de Bretagne n’était qu’une petite fille,» qui visa le but?

ROSALINE, chantant.

Tu ne peux le toucher, le toucher, le toucher,

Tu ne peux le toucher, bonhomme.

BOYET, chantant.

Si je ne le peux, si je ne le peux,

Si je ne le peux, un autre le pourra.

(Rosaline et Catherine sortent.)

COSTARD.–Sur ma foi, cela est bien plaisant! comme tous deux l’ont ajusté!

MARIE.–Un but merveilleusement visé! car tous deux l’ont touché.

BOYET.–Un but! Oh! remarquez bien le but; un but, dit cette dame. Mettez une marque à ce but, pour le reconnaître, si cela se peut.

MARIE.–La main est à côté de l’arc: en vérité, la main est hors de la ligne.

COSTARD.–Oui vraiment, il faut viser plus près, ou jamais il ne touchera le blanc41.

Note 41: Cloud, le blanc que visent les archers, et pin, la cheville qui le soutient en l’air.

BOYET.–Si ma main est à côté de la ligne, il y a apparence que la vôtre est dans la ligne.

COSTARD.–Alors elle aura gagné le prix, en fendant la cheville du blanc.

MARIE.–Allons, allons, vos propos sont trop grossiers. Vos lèvres se salissent.

COSTARD, à Boyet.–Elle est trop forte pour vous à la pointe, monsieur. Défiez-la aux boules.

BOYET.–Je crains de trouver trop d’inégalités dans le terrain: bonne nuit, ma chère chouette.

(Boyet et Marie sortent.)

COSTARD, seul.–Par mon âme, un simple berger, un pauvre paysan! ô seigneur, seigneur! Comme les dames et moi nous l’avons battu! Oh! sur ma vie, excellentes plaisanteries! Un esprit sale et vulgaire quand il coule si uniment, si obscènement, comme qui dirait, si à propos. Armado d’un côté. Oh! c’est un élégant des plus raffinés! Il faut le voir marcher devant une dame et porter son éventail! Il faut le voir envoyer des baisers; et avec quelle grâce il lui fait des serments! et son page de l’autre côté: cette poignée d’esprit! Ah! ciel! c’est la lente la plus pathétique! «Sol, la, sol, la.»

(On entend des cris à l’intérieur.–Costard sort en courant.)

 

SCÈNE II

 

DULL, HOLOFERNE et NATHANIEL.

 

NATHANIEL.–En vérité, une fort honorable chasse! et exécutée d’après le témoignage d’une bonne conscience!

HOLOFERNE.–La bête était, comme vous le savez, in sanguis, en sang: mûre comme une «pomme d’eau42»; qui pend comme un joyau à l’oreille du coelum, c’est-à-dire le ciel, le firmament, l’empyrée; et tout à coup tombe comme un fruit sauvage sur la face de la terra, le sol, le continent, la terre.

Note 42: Espèce de pomme jadis très-estimée.

NATHANIEL.–En vérité, maître Holoferne, vous variez agréablement vos épithètes, comme le ferait un savant pour le moins; mais je puis vous assurer que c’était un chevreuil de deux ans.

HOLOFERNE.–Monsieur Nathaniel, haud credo.

DULL.–Ce n’était pas un haud credo, c’était un petit chevreuil.

HOLOFERNE.–Voilà une remarque des plus barbares: et cependant une espèce d’insinuation, comme par forme, in viâ, en manière d’explication pour facere comme qui dirait une réplique; ou plutôt, ostentare, pour montrer, comme qui dirait son inclination; d’après sa manière mal instruite, mal polie, mal élevée, mal cultivée, mal disciplinée, ou plutôt illettrée; ou plutôt encore, mal assurée, d’aller insérer là pour un chevreuil, mon haud credo!

DULL.–J’ai dit que le chevreuil n’était point un haud credo, mais un petit chevreuil de trois ans.

HOLOFERNE.–Double bêtise renforcée; bis coctus; ô monstrueuse ignorance, comme tu es difforme!

NATHANIEL.–Monsieur, il ne s’est jamais nourri de ces délicates friandises qu’on amasse dans les livres: il n’a point, comme qui dirait, mangé de papier, ni bu d’encre: son intellect n’est point garni de provisions: ce n’est qu’un animal, qui n’est sensible que dans ses parties grossières. Et lorsque nous voyons sous nos yeux ces plantes stériles, cela doit nous inspirer de la reconnaissance (à nous, qui avons du goût et du sens) pour les talents qui fructifient en nous, plutôt qu’en lui; car il me siérait aussi mal d’être vain, indiscret et insensé, qu’un manant serait déplacé dans une école et au milieu de la science: mais omne benè, c’est le sentiment d’un vieux père, que bien des gens supportent la tempête, qui n’aiment pas le vent.

DULL.–Vous êtes deux hommes de livres et de science: pouvez-vous, avec tout votre esprit, deviner qui est-ce qui était âgé d’un mois à la naissance de Caïn, et qui aujourd’hui n’a pas encore cinq semaines?

HOLOFERNE.–C’est Dictynna, mon cher Dull: Dictynna, mon cher Dull.

DULL.–Qu’est-ce que c’est que Dictynna?

NATHANIEL.–C’est un titre de Phébé, de luna, de la lune.

HOLOFERNE.–La lune avait un mois lorsqu’Adam n’avait pas davantage, et elle n’avait pas atteint cinq semaines, quand Adam avait ses cent ans: l’allusion a été la même malgré le changement des noms.

DULL.–Cela est ma foi vrai. La collusion tient les noms changés.

HOLOFERNE.–Dieu veuille corroborer ta capacité! je dis que l’allusion reste malgré les noms changés.

DULL.–Et moi je dis que la pollusion est dans le changement de noms, car la lune n’est jamais âgée de plus d’un mois; et je dis en outre que c’était un petit chevreuil de deux ans que la princesse a tué.

HOLOFERNE.–Monsieur Nathaniel, voulez-vous entendre une épitaphe impromptu sur la mort du chevreuil? Et pour plaire aux ignorants, j’ai appelé le chevreuil que la princesse a tué un pricket.

NATHANIEL.–Perge, mon digne monsieur Holoferne, perge; comme cela vous abrogerez toute bouffonnerie.

HOLOFERNE.–Je m’attacherai un peu à l’allitération, car cela dénote de la facilité.

La digne princesse a percé et abattu un joli daguet43.
Il en est qui disent que c’est un chevreuil de trois ans, mais ce n’est pas un chevreuil de trois ans tant qu’il n’est pas blessé.
Les chiens aboyèrent: ajoutez une L, un chevreuil sortira du bois.
Daguet, blessé ou chevreuil, le peuple se met à crier: si chevreuil est blessé, alors une L de plus fait cinquante blessures, ô L blessé!
D’un I blessé faites-en cent en ajoutant seulement une L!

Note 43: Ce sonnet, rempli d’équivoques, n’a aucun sens en français: cependant nous n’avons pas cru pouvoir nous dispenser de le traduire.

NATHANIEL.–Rare talent!

DULL.–Si le talent est une griffe, voyez comme il le déchire avec un talent.

HOLOFERNE.–C’est un don que je possède; fort simple, ah! fort simple; un esprit fou, extravagant, plein de formes, de figures, d’images, d’objets, d’idées, d’appréhensions, de mouvements, de révolutions; et tout cela est engendré dans le ventricule de la mémoire, nourri dans le sein de la pia mater44, et mis au jour à la maturité de l’occasion; mais ce talent est bon pour ceux dans lesquels il est aigu, et je remercie le ciel de me l’avoir donné.

Note 44: Pie-mère, membrane du cerveau.

NATHANIEL.–Monsieur, j’en loue Dieu pour vous; et mes paroissiens pourraient en faire autant; car leurs garçons sont fort bien élevés par vous, et leurs filles profitent considérablement sous vous. Vous êtes un bon membre de la république.

HOLOFERNE.–Meherclè, si leurs garçons ont des dispositions, ils ne manqueront pas d’instruction: et si leurs filles ont de la capacité, je saurai leur insinuer la science; mais, vir sapit qui pauca loquitur, voilà une âme féminine qui nous salue?

(Entre Jacquinette avec Costard.)

JACQUINETTE.–Dieu vous donne le bonjour, monsieur Personne45!

Note 45: Ce dialogue est une série d’équivoques comme le sonnet. Elles roulent principalement sur pierson et pierce.

HOLOFERNE.–Monsieur Personne, quasi perce-un. Qui est cet un qu’on veut percer?

COSTARD.–Ma foi, monsieur le maître d’école, c’est celui qui ressemble le plus à un tonneau.

HOLOFERNE.–Percer un tonneau! belle invention pour une motte de terre, assez de feu pour un caillou, assez de perles pour un pourceau; c’est joli, c’est bien.

JACQUINETTE.–Mon bon monsieur le curé, faites-moi la grâce de me lire cette lettre; elle m’a été donnée par Costard, et elle m’est envoyée de la part de don Armado. Je vous en prie, lisez-la.

HOLOFERNE.–Fauste, precor, gelidâ quando pecus omne sub umbrâ ruminat, et la suite.–Ah! digne et sublime Mantouan, je puis dire de toi ce que le voyageur dit de Venise:

Vinegia! Vinegia!

Chi non te vide, ei non te pregia.

Vieux Mantouan! vieux Mantouan46! qui ne t’entend pas, ne t’aime pas.–Ut, re, sol, la, mi, fa.–Avec votre permission, monsieur, quel est le contenu de la lettre? Ou plutôt, comme dit Horace, dans son… Quels sont les vers, mon coeur?

Note 46: Baptista Spagnolus, surnommé Mantuanus, de Mantoue, sa ville natale, était un poëte de la fin du XVe siècle, et si célèbre alors que les pédants préféraient ses églogues à l’Énéide.

NATHANIEL.–Oui, des vers, monsieur, et de fort savants.

HOLOFERNE.–Ah! que j’en entende une strophe, une stance, un vers! Lege, domine.

NATHANIEL lit les vers.

Si l’amour m’a rendu parjure, comment pourrai-je faire serment d’aimer?

Ah! il n’est de serments constants que ceux qui sont faits à la beauté,

Quoique parjure à moi-même, je n’en serai pas moins fidèle à toi.

Ces pensées, qui étaient pour moi comme des chênes, s’inclinent devant toi comme des roseaux.

L’étude abandonne ses livres pour ne lire que dans tes yeux

Où brillent tous les plaisirs que l’art peut comprendre.

Si la science est le but de l’étude, te connaître suffit pour l’atteindre.

Savante est la langue qui peut te bien louer.

Ignorante est l’âme qui te voit sans surprise

(Et c’est un éloge pour moi de savoir admirer ton mérite).

Ton oeil lance l’éclair de Jupiter, et ta voix son redoutable tonnerre.

Mais, quand tu n’es point en courroux, ta voix est une douce musique,

Et ton regard communique une douce chaleur.

Tu es céleste, ô mon amour! pardonne si je te fais injure

En chantant avec une voix mortelle les louanges d’un objet céleste.

HOLOFERNE.–Vous ne sentez pas les apostrophes, et vous ne mettez pas l’accent: laissez-moi parcourir cette chanson; il n’y a ici que le nombre et la mesure d’observés; mais pour l’élégance, la facilité et la cadence dorée de la poésie, caret. Ovide Nason, c’était là un homme! Et pourquoi s’appelle-t-il Nason? si ce n’est parce qu’il savait sentir les fleurs odorantes de l’imagination, les élans de l’invention. Imitari n’est rien; le chien imite son maître, le singe son gardien, et le cheval enrubanné47 son cavalier. Mais damosella vierge, est-ce à vous que cette épître est adressée?

JACQUINETTE.–Oui, monsieur; de la part d’un M. Biron, un des seigneurs de la princesse étrangère48.

Note 47: Nouvelle allusion au cheval de Banks.

Note 48: Ceci est une inadvertance de Shakspeare. Jacquinette ne connaît pas Biron, et vient de dire que la lettre lui a été remise par Costard, de la part d’Armado.

HOLOFERNE.–Je veux lancer un coup d’oeil sur l’adresse: «A la belle main blanche de la très-belle dame Rosaline.» Je veux jeter encore les yeux sur le contenu de la lettre, pour voir la dénomination de la partie qui écrit à la personne suscrite.–«Le serviteur dévoué aux ordres de votre seigneurie, Biron.»–Monsieur Nathaniel, ce Biron est un des seigneurs qui ont fait voeu de retraite avec le roi. Et il a bâti ici une lettre adressée à une dame de la suite de la reine étrangère, laquelle lettre, par accident et dans le progrès de sa route, s’est égarée.–Allons, trottez, courez, ma chère; remettez cet écrit dans les royales mains du roi; cela peut être très-important: ne vous arrêtez pas à faire votre compliment; je vous dispense de votre devoir.–Adieu.

JACQUINETTE.–Bon Costard, viens avec moi.–Dieu conserve vos jours!

COSTARD.–Je te suis, ma fille.

(Costard et Jacquinette sortent.)

NATHANIEL.–Monsieur, vous avez agi là dans la crainte de Dieu, fort religieusement, et, comme dit un certain père…

HOLOFERNE, l’interrompant.–Monsieur, ne me parlez point de pères, je crains les spécieuses apparences.–Mais pour revenir à ces vers, vous ont-ils plu, monsieur Nathaniel?

NATHANIEL.–Merveilleusement bien, quant à la plume.

HOLOFERNE.–Je dois dîner aujourd’hui chez le père d’une élève à moi, où, s’il vous plaît, avant le repas, de gratifier la table d’un benedicite, je me chargerai, en vertu du privilège que j’ai auprès des parents de la susdite enfant ou pupille, de vous faire bien accueillir; et là je prouverai que ces vers sont très-peu savants, et n’ont aucune teinture de poésie, d’esprit, ni d’invention; je vous demande votre société.

NATHANIEL.–Et je vous remercie aussi de la vôtre; car la société, dit l’Écriture, est le bonheur de la vie.

HOLOFERNE.–Et, certes, l’Ecriture dit là une chose très-vraie et très-juste. (A Dull.) Monsieur, je vous invite aussi; vous ne me direz pas non. Pauca verba. Partons; les nobles sont à leur plaisir, et nous aussi, nous allons nous récréer.

(Ils sortent.)

 

SCÈNE III

 

Une autre partie du parc.

BIRON, tenant un papier.

 

Le roi chasse à la bête, et moi je cours après moi-même. Ils ont tendu les toiles, et moi je m’embarrasse dans la poix49, dans une poix qui salit. Salir! ce mot n’est pas beau. Allons, apaise-toi, chagrin; car on dit que le fou l’a dit; et je le dis aussi moi, et je suis le fou. Bien raisonné, esprit!–Par le ciel, cet amour est aussi forcené qu’Ajax; il tue les moutons; il me tue; et je suis un mouton. Bien raisonné encore en ma faveur!–Je ne veux pas aimer: si j’aime, qu’on me pende; en conscience, je ne le veux pas. Oh! mais son bel oeil… Par cette lumière, s’il n’y avait que son oeil, je ne l’aimerais pas: bon pour ses deux yeux. Allons, je ne fais rien au monde que mentir, et me mentir à moi-même. Par le ciel, je suis amoureux, et cela m’a appris à rimer, et à être mélancolique; et voici un échantillon de mes rimes et de ma mélancolie. Fort bien: la belle a déjà un de mes sonnets; le bouffon le lui a porté, et le fou le lui a envoyé, et la dame le tient en sa possession. Cher bouffon, cher fou, dame plus chère encore.–Par l’univers, je m’en moquerais comme d’une épingle, si les trois autres partageaient ma folie.–En voici un avec un papier à la main! Dieu veuille lui faire la grâce de gémir!

Note 49: Allusion au teint brun de Rosaline.

(Il monte et se cache dans un arbre.)

(Entre le roi.)

LE ROI, soupirant.–Hélas!

BIRON, à part.–Il est atteint, par le ciel! Poursuis, cher Cupidon. Tu l’as frappé de ta petite flèche sous la mamelle gauche. Par ma foi, des secrets!

LE ROI, lisant des vers.

Le soleil doré ne donne point un aussi doux baiser

Aux fraîches gouttes de la rosée du matin sur la rose

Que le premier rayon de tes yeux

Tombant sur la rosée de pleurs que la nuit a fait couler sur mes joues.

La lune argentée brille avec moins d’éclat

Au travers du sein transparent de l’onde

Que l’éclat de ta beauté au travers de mes larmes.

Tu brilles dans chaque larme que je verse.

Il n’en est aucune qui ne te porte comme un char

Dans lequel tu passes triomphant de mes peines.

Daigne seulement regarder ces larmes qui se gonflent dans mes yeux,

Et tu y verras ta gloire éclater dans mes douleurs.

Garde-toi d’aimer, car alors mes larmes ne cesseront de couler,

Et elles serviront de miroir pour réfléchir ta beauté.

O reine des reines! que tu es incomparable!

La pensée de l’homme ne peut le concevoir, ni sa langue l’exprimer.

Comment lui ferai-je connaître mes peines? Je vais laisser tomber ce papier; douces feuilles, abritez ma folie.–Mais qui vient en ce lieu? (Le roi se met à l’écart. Entre Longueville qui se croit seul.) Quoi! c’est Longueville! et lisant! Écoute bien, mon oreille.

BIRON, à part.–Allons, voici un autre fou qui paraît sur la scène et qui te ressemble!

LONGUEVILLE.–Malheureux que je suis! je suis parjure.

BIRON, à part.–Bon, il s’avance comme un parjure portant son écriteau devant lui50.

Note 50: La punition du parjure était de porter un écriteau qui annonçait son crime.

LE ROI, à part.–Il est amoureux, j’espère. Heureuse société de honte!

BIRON, à part.–Un ivrogne aime un ivrogne comme lui.

LONGUEVILLE, à part.–Suis-je le premier qui me suis ainsi parjuré?

BIRON, à part.–Je pourrais, moi, servir à te consoler; sans compter les deux parjures que je connais, tu complètes le triumvirat: tu es la corne du chapeau de la société, la figure de la potence d’amour à laquelle est pendue l’innocence.

LONGUEVILLE.–Je crains bien que ces vers impuissants ne manquent de force pour t’émouvoir, ô aimable Marie, souveraine de mes tendres voeux! Je veux déchirer ces rimes et lui écrire en prose.

BIRON, à part.–Oh! les rimes sont les sentinelles qui gardent le haut-de-chausses du folâtre Cupidon; ne défigure pas son costume51.

Note 51: Allusion au costume habituel de Cupidon sur le théâtre.

LONGUEVILLE.–Allons, ces vers peuvent passer.

(Il lit un sonnet.)

N’est-ce pas la céleste éloquence de tes yeux,

Contre laquelle l’univers n’a point de réplique,

Qui a conduit mon coeur à ce parjure?

Un voeu, rompu pour toi, ne mérite pas d’être puni.
Mon voeu regardait une femme: mais je prouverai

Que, toi étant une déesse, je n’ai pas commis un parjure.

Mon voeu ne comprenait que les beautés mortelles, et tu es une beauté céleste.

La conquête de tes grâces effacera en moi toute disgrâce.
Les serments ne sont qu’un souffle, et le souffle n’est qu’une vapeur.

C’est donc toi, beau soleil, qui brilles sur une terre,

Et qui attires à toi ce serment de vapeur: elle monte vers toi.
Si mon serment est rompu, ce n’est donc pas ma faute.

Et si c’est moi qui l’ai violé, quel fou ne serait pas assez sage

Pour perdre un serment afin de gagner un paradis!

BIRON, à part.–Voilà des vers qui ont coulé d’une veine du foie52; cela vous fait d’une chair mortelle une divinité, une déesse d’une jeune oie. Pure, pure idolâtrie! Dieu nous amende, Dieu nous amende! nous sommes bien loin du droit chemin.

Note 52: Le foie était regardé comme le siège de l’amour.

(Dumaine arrive avec un papier.)

LONGUEVILLE.–Par qui enverrai-je ce sonnet? Voilà quelqu’un.–Doucement!

(Il s’éloigne à l’écart.)

BIRON, à part.–Tous cachés, tous cachés! ancien jeu d’enfant.–Je suis ici comme un demi-dieu dans l’Olympe, d’où mon oeil attentif plonge sur les malheureux insensés et pénètre leurs secrets. Encore des sacs au moulin. O ciel! mes voeux sont remplis; Dumaine a subi aussi la métamorphose; quatre bécasses dans un seul plat.

DUMAINE.–O divine Catherine!

BIRON, à part.–O profane misérable!

DUMAINE.–Par le ciel, une merveille faite pour étonner des yeux mortels!

BIRON, à part.–Jure encore par la terre, qu’elle n’est pas un corps mortel, et je te donne là un démenti net.

DUMAINE.–Sa chevelure d’ambre surpasse la noirceur de l’ambre même.

BIRON, à part.–Fort bien remarqué, un corbeau couleur d’ambre.

DUMAINE.–Aussi droite qu’un cèdre.

BIRON, à part.–Arrête, te dis-je, son épaule est dans un état de grossesse.

DUMAINE.–Aussi belle que le jour.

BIRON, à part.–Oui, que certains jours où le soleil ne brille pas.

DUMAINE.–Oh! que mes voeux fussent remplis!

LONGUEVILLE, à part.–Et les miens aussi!

LE ROI, à part.–Et moi, les miens, par le ciel!

BIRON, à part.–Et que le ciel exauce les miens! N’est-ce pas là un bon mot?

DUMAINE.–Je voudrais l’oublier; mais elle est une fièvre qui règne dans mon sang et qui me force à me souvenir d’elle.

BIRON, à part.–Comme une fièvre dans votre sang! Eh bien, alors une incision la ferait53 couler dans la palette.–O charmante méprise!

Note 53: C’était la mode, parmi les amoureux du temps, de se piquer au bras ou ailleurs, pour boire son sang à la santé de sa belle, ou d’écrire le nom de sa maîtresse avec son propre sang en signe d’amour.

DUMAINE.–Je veux relire encore l’ode que j’ai composée.

BIRON, à part.–Je vais voir encore comment l’amour diversifie les productions de l’esprit.

DUMAINE lit sa pièce de vers.

Un jour de mai. Malheureux jour!

L’amour, qui choisit toujours mai pour son mois,

Vit une fleur des plus belles

Se jouant dans le vague de l’air;

Il vit le zéphyr folâtre

S’ouvrir un passage

A travers ses feuilles veloutées;

L’amant, malade à en mourir, envia le souffle aérien.

Zéphyr, dit-il, tu peux enfler tes joues;

Que ne puis-je triompher avec toi!

Mais, hélas! rose, ma main a juré

De ne jamais te cueillir de ton épine:

Serment, hélas! peu propre à la jeunesse:

La jeunesse se plaît à cueillir ce qui est doux.

Ah! ne me reproche pas mon crime:

Si pour toi je suis devenu parjure.

Jupiter même, en te voyant, jurerait

Que Juno est une noire Éthiopienne;

Il nierait être Jupiter,

Et se ferait mortel pour l’amour de toi!

Je lui enverrai ces vers et quelques autres lignes encore plus simples qui lui exprimeront les peines et les privations de mon sincère amour. Oh! que je voudrais que le roi, et Biron, et Longueville fussent amants aussi! Le mal, servant d’exemple au mal, laverait mon front de la honte du parjure; la folie devient innocente quand tous sont en délire.

LONGUEVILLE, se montrant tout à coup.–Dumaine, ton amour n’est pas charitable, de souhaiter des compagnons d’infortune en amour.–Vous pouvez changer de couleur et pâlir: pour moi, je rougirais qu’on m’eût entendu tenir pareil langage, et surpris dans ce sommeil.

LE ROI, sortant à son tour et abordant brusquement Longueville.–Allons, l’ami, vous rougissez: vous êtes dans le même cas que lui: vous le reprenez, et vous êtes deux fois plus coupable: vous n’aimez pas Marie, non? Longueville n’a jamais composé de sonnet pour elle? jamais il n’a serré ses bras en croix contre son sein amoureux, pour contenir les élans de son coeur? J’étais enveloppé des ombres de ce buisson et je vous observais tous deux, et j’ai rougi pour tous deux. J’ai entendu vos coupables rimes, observé votre contenance, vu les brûlants soupirs qu’exhalait votre sein; j’ai bien remarqué tous les symptômes de votre passion. «Hélas!» s’écriait l’un; «ô Jupiter!» criait l’autre: «sa chevelure est brillante comme l’or;» l’autre: «ses yeux brillants comme le cristal.» (A Longueville.) Vous, vous voulez violer votre foi et vos serments pour la conquête de ce paradis. (A Dumaine.) Et vous: disiez-vous, «Jupiter, violerait ses serments pour l’amour de ma belle.»–Que dira Biron, lorsqu’il viendra à apprendre que vous avez violé une parole, jurée avec tant de zèle et d’ardeur? Oh! comme il vous méprisera! comme son esprit s’égayera à vos dépens! comme il triomphera! comme il sautera de joie! comme il rira aux éclats! Pour tous les trésors que j’ai jamais vus, je ne voudrais pas qu’il pût m’en reprocher autant.

BIRON.–Je m’avance pour châtier l’hypocrisie. (Il descend de l’arbre.) Ah! mon cher souverain, je vous prie, daignez me pardonner… Coeur généreux, vous sied-il bien de reprocher à ces malheureux reptiles d’aimer, vous qui êtes le plus amoureux? Vos yeux ne portent-ils pas l’image d’une belle? N’est-il pas certaine princesse qui se peint dans vos larmes? Vous ne voudriez pas vous parjurer: c’est une chose odieuse; allons, il n’y a que des ménestrels qui fassent des sonnets. Mais ne rougissez-vous pas? Oui, tous trois, n’avez-vous pas honte de vous voir ainsi surpris et convaincus? Vous, Longueville, vous avez vu une paille dans l’oeil de Dumaine; le roi en a vu une dans vos yeux à tous deux; mais moi, je découvre une poutre dans l’oeil de tous trois. Oh! à quelle scène d’extravagance j’ai assisté! de combien de soupirs, de gémissements, de douleur, de désespoir j’ai été le témoin! Avec quelle patience je me suis tenu assis et coi, pour voir un roi métamorphosé en moucheron! pour voir le robuste Hercule danser une gavotte, et le sage Salomon fredonner une gigue, et Nestor jouer au jeu d’épingle avec les enfants, et le cynique Timon rire de vains hochets!–Où gît ta douleur? dis-le-moi, mon cher Dumaine; et toi, mon cher Longueville, où est la peine? Et où est le mal de mon souverain? Tous au coeur, n’est-ce pas? Holà! qu’on apporte un cordial, vite!

LE ROI.–Biron, tes railleries ont trop d’amertume: sommes-nous donc ainsi trahis et exposés à tes regards!

BIRON.–Ce n’est pas vous qui êtes trahis par moi; c’est moi qui le suis par vous; moi qui reste honnête à moi, qui regarde comme un crime de violer le voeu dont je suis lié: je suis trahi, puisque je suis dans la société d’hommes changeant comme la lune, et d’une rare inconstance! Quand me verrez-vous rien écrire en rimes ou pousser des soupirs pour une femme? ou dépenser une seule minute de mon temps à polir mes plumes? Quand entendrez-vous dire que je loue une main, un pied, un visage, un oeil, une démarche, une contenance, un sourcil, une gorge, une ceinture, une jambe?…

(Biron va sortir.)

LE ROI.–Arrêtez.–Où courez-vous si vite? Est-ce un honnête homme, ou un voleur, qui s’enfuit avec cette précipitation?

BIRON.–Je fuis l’amour: bel amoureux, laissez-moi partir.

(Entre Jacquinette et Costard.)

JACQUINETTE.–Dieu conserve le roi!

LE ROI.–Quel présent as-tu là?

COSTARD.–Une certaine trahison.

LE ROI.–Que fait la trahison ici?

COSTARD.–Elle n’y fait rien, seigneur.

LE ROI.–Si elle n’y fait rien non plus, la trahison et toi, allez tous deux en paix ensemble.

JACQUINETTE.–Je conjure Votre Altesse de lire cette lettre, notre curé a des soupçons sur elle, il a dit que c’était une trahison.

LE ROI, la donnant à Biron.–Biron, lisez-la.–(A Jacquinette.) D’où tiens-tu cette lettre?

JACQUINETTE.–De Costard.

LE ROI, à Costard.–Où l’as-tu prise?

COSTARD.–De dun Adramadio, dun Adramadio.

LE ROI.–Eh bien! que se passe-t-il donc en vous? Pourquoi la déchirez-vous?

BIRON.–Une bagatelle, mon souverain, une bagatelle: n’en concevez aucune inquiétude.

LONGUEVILLE.–Elle lui a causé du trouble: il faut la voir.

DUMAINE, la considérant.–Eh! c’est l’écriture de Biron, et voilà son nom au bas.

(Il ramasse les morceaux.)

BIRON, à Costard.–Ah! infâme bâtard, tu es né pour me déshonorer.–Je suis coupable, mon souverain, coupable; je le confesse, je l’avoue.

LE ROI.–Et de quoi?

BIRON.–Vous êtes trois fous, qui vous moquez d’un quatrième fou, comme moi, pour compléter le plat. Lui, et lui, et vous, mon souverain, et moi, sommes des filous en amour, et nous méritons la mort. (Montrant Costard et Jacquinette.) Congédiez, je vous prie, ce vil auditoire, et je vous en dirai davantage.

DUMAINE.–A présent nous sommes en nombre pair.

BIRON.–Oh! oui, oui, nous sommes quatre.–Ces tourtereaux s’en iront-ils?

LE ROI.–Allons, mes amis, retirez-vous.–Partez.

COSTARD.–Oui, que tous les honnêtes gens s’en aillent, et que les traîtres restent.

(Costard et Jacquinette s’en vont.)

BIRON.–Mes chers seigneurs, mes chers amoureux, embrassons-nous: nous sommes aussi fidèles à nos serments que le peuvent être la chair et le sang. La mer aura toujours son flux et reflux; le ciel montrera toujours sa face étoilée; le sang jeune et fougueux n’obéira jamais à un conseil suranné. Nous ne pouvons nous écarter du but pour lequel nous sommes nés. Ainsi, nous sommes contraints de toutes manières d’être parjures.

LE ROI.–Quoi, les lambeaux de cette lettre déchirée contiennent-ils quelques rimes de ta composition?

BIRON.–Si elles en contiennent, dites-vous? Hé! qui peut voir la céleste Rosaline, sans incliner devant elle sa tête vassale, comme le grossier et sauvage Indien se prosterne à la première ouverture des portes brillantes de l’orient? Qui peut, ébloui de son éclat, ne pas humilier son front jusqu’à baiser la poussière? Quel oeil audacieux, fût-il perçant comme celui de l’aigle, ose fixer son céleste front sans être aveuglé de sa majesté?

LE ROI.–Quelle passion, quelle fureur s’est tout à coup emparée de toi? Ma bien-aimée, la maîtresse de la tienne, est une lune gracieuse; ta Rosaline n’est qu’une étoile de sa suite, dont l’éclat s’aperçoit à peine.

BIRON.–Mes yeux ne sont donc pas des yeux, et je ne suis pas Biron. Que le ciel voulût, pour mon amour, changer le jour en nuit! Les plus belles couleurs de tous les teints s’assemblent dans ses belles joues, et de cent attraits divers font une grâce unique, où rien ne manque de tout ce que peut chercher le désir. Prêtez-moi la trompette à mille voix. Non, loin de moi, rhétorique fardée! Elle n’en a pas besoin. Ce sont les denrées communes qui ont besoin de l’éloge du vendeur: elle, elle surpasse la louange; et un éloge imparfait la ternit. Un ermite flétri, usé par cent hivers, pourrait, en se mirant dans son bel oeil, en secouer cinquante. La vue de sa beauté rend à la vieillesse un coloris qui la rajeunit, et ramène la béquille vers le berceau de l’enfance. Oh! c’est le soleil qui fait briller tous les objets!

LE ROI.–Par le ciel! ta maîtresse est noire comme l’ébène.

BIRON.–L’ébène lui ressemble-t-il? O bois divin! Une femme faite de ce bois serait le bonheur suprême. Qui peut ici me faire prêter serment: où y a-t-il un livre, afin que je jure que la beauté est imparfaite, si elle n’emprunte pas son regard de ses beaux yeux? Il n’est point de beau visage, s’il n’est noir comme le sien.

LE ROI.–O paradoxe! La couleur noire est le symbole de l’enfer, la couleur des prisons et du front de la nuit; la beauté suprême est seule digne du ciel.

BIRON.–Les démons, pour nous tenter plus sûrement, prennent la forme des anges de lumière. Si les sourcils de ma belle sont tendus du noir, c’est de douleur de ce qu’un fard mensonger, une chevelure usurpée séduisent les amants par une fausse apparence. Rosaline est née pour ériger le noir en beauté; car les couleurs naturelles sont maintenant prises pour un fard artificiel: aussi le rouge, pour éviter l’affront de cette méprise, se peint en noir, afin d’imiter le sourcil de Rosaline.

DUMAINE.–C’est aussi pour lui ressembler que les ramoneurs sont noirs.

LONGUEVILLE.–Et c’est depuis elle que les charbonniers passent pour beaux.

LE ROI.–Et que les Éthiopiens se vantent d’un aimable teint.

LONGUEVILLE.–Aujourd’hui l’obscurité n’a plus besoin de flambeaux, car les ténèbres sont lumière.

BIRON.–Vos maîtresses n’osent jamais s’exposer à la pluie, de crainte de voir leurs couleurs lavées s’effacer de leurs joues.

LE ROI.–Il ne serait pas mal que la vôtre lavât les siennes; car, à vous parler franchement, je trouverai un plus beau visage que le sien qui n’a pas été lavé d’aujourd’hui.

BIRON.–Je prouverai sa beauté ou je parlerai jusqu’au jour du jugement.

LE ROI.–Aucun démon ne te fera autant de peur qu’elle ce jour-là.

DUMAINE.–Je n’ai jamais vu d’homme faire tant de cas d’une drogue aussi vile.

LONGUEVILLE, montrant son pied.–Tiens, voilà ta belle; vois mon soulier et son visage.

BIRON.–Oh! si les rues étaient pavées avec des yeux comme les siens, ses pieds seraient encore trop délicats pour fouler un tel pavé.

DUMAINE.–Fi donc! alors, sur son passage, la rue verrait bien des mensonges à la face du ciel.

LE ROI.–A quoi bon tous ces propos? Ne sommes-nous pas tous amoureux?

BIRON.–Rien n’est plus certain; et par là tous parjures.

LE ROI.–Eh bien! finissez donc ce vain dialogue; et toi, cher Biron, prouve-nous à présent que notre amour est légitime, et que notre foi n’est pas violée.

DUMAINE.–Oui, vraiment, rends-nous ce service. Excuse et flatte un peu notre faiblesse.

LONGUEVILLE.–Oui, quelque argument qui nous autorise à poursuivre; quelques ruses, quelques chicanes pour duper le diable.

DUMAINE.–Quelque apologie pour notre parjure.

BIRON.–Oh! il y a plus de raisons qu’il n’en faut. Allons, aux armes, soldats de l’amour! Considérez ce que vous avez juré d’abord: de jeûner, d’étudier et de ne voir aucune femme; trahison notoire contre l’empire de la jeunesse. Dites, pouvez-vous jeûner? Vos estomacs sont trop jeunes, et l’abstinence engendre des maladies. Et lorsque vous avez fait voeu d’étudier, chers seigneurs, chacun de vous a fait un parjure à son propre livre; pouvez-vous toujours rêver, réfléchir et méditer? Et quand est-ce que vous, seigneur, ou vous, ou vous, avez trouvé le fondement de l’excellence de l’étude, sans la beauté du visage d’une femme? C’est des yeux des femmes que je tire cette doctrine. Elles sont le fond, le texte, le livre, l’académie d’où jaillit la vraie flamme de Prométhée. Tous les efforts de l’étude enchaînent les esprits de la vie dans les artères54, comme le mouvement et une action longtemps continués fatiguent les nerfs et la vigueur du voyageur. En jurant de ne point regarder le visage d’une femme, vous avez en cela fait un parjure à l’usage de vos yeux, et à l’étude même, qui est le principe de votre voeu; car, où est, dans le monde, l’auteur qui enseigne une beauté comparable à l’oeil d’une femme? La science n’est qu’un accessoire à notre individu, et partout où nous sommes, notre science y est aussi; or, quand nous nous contemplons nous-mêmes dans les yeux d’une femme, n’y voyons-nous pas aussi notre science? Nous avons fait voeu d’étudier, chers seigneurs; et, par ce voeu, nous avons manqué de foi à nos livres. Car, quand est-ce que vous, mon souverain, ou vous, ou vous, avez, dans une pesante contemplation, découvert jamais autant de feu poétique, que vous en ont communiqué les yeux brillants d’une belle maîtresse? Les autres arts indolents restent emprisonnés et oisifs dans le cerveau, et ne produisent que des savants stériles en pratique, qui montrent rarement quelque moisson de leurs pénibles travaux; mais l’amour, étudié d’abord dans les yeux d’une belle, ne vit pas emprisonné dans l’enceinte du cerveau: porté par le mouvement de tous les éléments, il court aussi vite que la pensée dans toutes les puissances de l’homme, et donne à chaque faculté une double force, qui l’élève au-dessus de leurs fonctions et de leurs offices; il ajoute une vue précieuse à l’organe de l’oeil: les yeux d’un amant peuvent éblouir l’oeil d’un aigle; l’oreille d’un amant saisit jusqu’au plus faible son, là où l’oreille soupçonneuse du voleur n’entend rien. Le sens de l’amour est plus sensible que ne le sont les cornes délicates du limaçon dans sa coquille. Le dieu Bacchus lui-même n’a qu’un palais grossier au prix du goût délicat de l’Amour. L’Amour n’est-il pas un Hercule en valeur, qui grimpe toujours sur les arbres des Hespérides; subtil comme le Sphinx, aussi doux, aussi musical que la lyre brillante d’Apollon, tendue de ses cheveux d’or? Et lorsque l’Amour parle, tous les dieux de l’Olympe s’assoupissent aux doux accents de sa voix. Jamais poëte n’osa toucher une plume pour écrire, qu’il ne l’eût trempée dans les pleurs de l’Amour; mais alors ses vers charmaient les oreilles les plus sauvages, et faisaient entrer la douceur dans le coeur des tyrans. Voilà la science que je puise dans les yeux des femmes. Elles étincellent comme le feu de Prométhée, elles sont les livres, les arts et les académies qui expliquent, contiennent et nourrissent tout l’univers; sans elles, nul homme n’excellera en rien. Ainsi, vous étiez des insensés d’avoir violé la foi que vous deviez aux femmes, ou vous serez des insensés en tenant votre serment. Au nom de la Sagesse, mot qu’aiment tous les hommes, ou au nom de l’Amour, mot qui les aime tous, ou au nom des hommes, les auteurs des femmes, ou au nom des femmes, par lesquelles nous sommes hommes, perdons une bonne fois nos serments pour nous retrouver nous-mêmes, ou bien nous nous perdons nous-mêmes pour conserver nos serments. C’est religion de se parjurer ainsi; car la charité elle-même accomplit la loi; et qui peut séparer l’Amour de la charité?

Note 54: Dans l’ancienne médecine, on attribuait aux artères les fonctions données aujourd’hui aux nerfs.

LE ROI.–Allons, crions donc tous: saint Cupidon! et en plaine, soldats!

BIRON.–Avancez vos étendards et fondons sur elles; allons, chaude mêlée, renversons-les; mais prenez garde avant tout, dans ce choc, de rencontrer un soleil, grâce à elles55.

Note 55: A sun, a son, équivoque sur ces deux mots: soleil et fils.

LONGUEVILLE.–Allons, parlons clairement; laissons de côté les gloses. Prendrons-nous le parti de faire notre cour à ces filles de France?

LE ROI.–Oui, et d’en faire la conquête aussi; ainsi, méditons quelque divertissement pour les amuser dans leurs tentes.

BIRON.–D’abord, conduisons-les hors du parc jusqu’ici, et qu’ensuite, sous les lambris du palais, chaque homme saisisse la main de sa belle maîtresse; dans l’après-dînée, nous les égayerons par quelque passe-temps nouveau, tel que la brièveté du temps pourra permettre de le former; car les bals, les danses, les mascarades, les plaisirs précèdent les pas du bel Amour et jonchent son chemin de fleurs.

LE ROI.–Partons, partons; nous ne perdrons point de temps, ni aucune des occasions que nous pourrons employer à propos.

BIRON.–Allons, allons! quand on sème de l’ivraie, on ne recueille pas de blé, et toujours la justice tient sa balance égale. Des filles volages pourraient devenir le fléau d’hommes parjures; si cela arrive, notre cuivre n’achètera pas de métal plus précieux.

FIN DU QUATRIÈME ACTE.

ACTE CINQUIÈME

SCÈNE I

 

Autre partie du parc.

HOLOFERNE, NATHANIEL, DULL.

 

HOLOFERNE.–Satis quod sufficit.

NATHANIEL.–Je bénis Dieu pour vous, monsieur. Vos arguments à dîner ont été piquants et sentencieux, plaisants sans bouffonnerie, ingénieux sans affectation, animés sans impudence, savants sans entêtement et neufs sans hérésie. J’ai conversé unquondam jour avec un homme de la suite du roi, qui est intitulé, nommé, ou appelé don Adriano d’Armado.

HOLOFERNE.–Novi hominem tanquam te. Son humeur est hautaine, sa conversation est tranchante, sa langue est impure, son oeil ambitieux, sa démarche superbe, et tout son maintien est vain, ridicule et plein d’emphase thrasonicale56. Il est trop tiré à quatre épingles, trop élégant, trop affecté, trop singulier, pour ainsi parler, trop pérégrinal, pourrais-je dire encore.

Note 56: Comme le Thrason de Térence.

NATHANIEL, tirant ses tablettes pour écrire.–Épithète singulière et choisie!

HOLOFERNE.–Le fil de sa verbosité est plus beau et plus brillant que la chaîne de ses raisonnements. J’abhorre ces gens fantasques et fanatiques, ces puristes insociables et pleins d’affectation, qui mettent l’orthographe à la torture, qui prononcentdoute, lorsqu’il faut dire doubte; dette, lorsqu’on doit prononcer debte, d, e, b, t, e, et non pas d, e, t: ils vous appellent un cerf, cer, un boeuf, beu. Froid, vocatur fret57, paon, en abrége, est pan. Cela est abhominable (il dirait, lui, abominable), cela m’insinue la folie. Ne intelligis, domine, il y a de quoi rendre frénétique, lunatique.

Note 57: Il a fallu en beaucoup d’endroits de cette scène chercher des équivalents.

NATHANIEL.–Laus Deo, bonè; intelligo.

HOLOFERNE.–Bone?–bone pour benè, c’est donner un soufflet à Priscus; mais, fort bien.

(Entrent Armado, Moth et Costard.)

NATHANIEL.–Videsne, quis venit?

HOLOFERNE.–Video et gaudeo.

ARMADO, grasseyant.–Dole.

HOLOFERNE.–Quare dole, et non pas drôle?

ARMADO.–Gens de paix, soyez les bien-assaillis.

HOLOFERNE.–Voilà un salut des plus militaires, monsieur!

MOTH, à part, à Costard.–Ils se sont trouvés à un grand festin de langues et ils en ont volé des bribes.

COSTARD, à part.–Oh! ils ont longtemps vécu de rebuts de mots! Je m’étonne que ton maître ne t’ait pas pris et avalé pour un mot. Car tu n’es pas aussi long que honorificabilitudinitatibus58, tu es plus facile à avaler qu’une mèche dans un verre de vin.

Note 58: Ce mot est cité comme le plus long connu.

MOTH.–Paix! le tonnerre gronde.

ARMADO, à Holoferne.–Monsieur, n’êtes-vous pas lettré?

MOTH.–Oui, oui; il enseigne aux enfants l’Abc; et ce que c’est qu’un a, b, qu’on appelle à rebours avec une corne sur la tête.

HOLOFERNE.–Ba, pueritia, avec l’addition d’une corne.

MOTH.–Ba, impertinent bélier, avec une corne.–Vous entendez sa science?

HOLOFERNE.–Quis, quis, toi, consonne.

MOTH.–La troisième des cinq voyelles, si c’est vous qui les répétez; et la cinquième, si c’est moi.

HOLOFERNE.–Je vais les répéter: a, e, i.

MOTH.–Le bélier; les deux autres terminent la chose: o, u, y.

ARMADO.–Par les flots salés de la Méditerranée, un joli échantillon: une vive botte d’esprit! une, deux, vite comme le vent, et portée au corps. Cela réjouit mon intellect. Du véritable esprit!

MOTH.–Servi par un enfant à un vieux barbon qui est vieux d’esprit.

HOLOFERNE.–Quelle est la figure? quelle est la figure?

MOTH.–Des cornes.

HOLOFERNE.–Tu raisonnes comme un enfant; va fouetter ton sabot.

MOTH.–Prêtez-moi votre corne pour en faire un; et je fouetterai votre ignominie tout alentour, circum circa. Une toupie de corne de cocu!

ARMADO.–Je n’aurais qu’un sou au monde, que je te le donnerais pour t’acheter du pain d’épice; tiens, voilà la rémunération même que j’ai reçue de ton maître, bourse d’esprit d’un demi-sou, oeuf de pigeon de sagacité. Oh! si le ciel voulait que tu fusses seulement mon bâtard, que tu ferais de moi un père joyeux! Va, tu as de l’esprit jusqu’à dunghill59, jusqu’au bout des doigts, comme on dit.

Note 59: Dunghill, fumier, au lieu de usque ad unguem.

HOLOFERNE.–Oh! je sens là du faux latin; dunghill, pour unguem.

ARMADO.–Homme lettré, præambula: nous nous séparerons des barbares. N’élevez-vous pas la jeunesse à l’école privilégiée qui est sur le sommet de la montagne?

HOLOFERNE.–Ou du mont de la colline.

ARMADO.–A votre choix; pour la montagne.

HOLOFERNE.–Oui, sans question.

ARMADO.–Monsieur, c’est le très-gracieux plaisir et penchant du roi de congratuler la princesse dans sa tente vers la partie postérieure du jour, que le grossier vulgaire appelle l’après-midi.

HOLOFERNE.–La partie postérieure du jour, mon très-illustre monsieur, est une épithète très-propre et très-analogue à l’après-dînée. Ce mot est bien rencontré, bien choisi, gracieux et juste, je vous l’assure, monsieur, je vous l’assure.

ARMADO.–Monsieur, le roi est un brave gentilhomme, et mon intime, je puis vous l’assurer, mon bon ami.–Quant à ce qu’il y a entre nous, passons là-dessus. Je vous en prie, rappelez-vous votre science d’homme de cour.–Je vous en prie, meublez votre tête.–Et parmi bien d’autres discours importuns et très-sérieux…–Et d’une grande importance aussi, vraiment.–Mais laissons cela.–Car il faut vous dire que ce sera le bon plaisir de Son Altesse (j’en jure par l’univers!) de s’appuyer quelquefois sur mon humble épaule; et, de son doigt royal, comme cela, de caresser l’excrément de ma valeur60, mes moustaches; mais, mon cher coeur, laissons cela. Par l’univers! je ne vous débite pas des fables; il plaît à Sa Grandeur de conférer certains honneurs particuliers à Armado, un guerrier, un voyageur qui a vu le monde; mais passons là-dessus.–Le résultat en est que… mais, mon cher coeur, j’implore le secret;–que le roi veut me présenter à la princesse, mon cher poulet, avec quelque agréable ostentation, ou spectacle, ou scène divertissante; une farce gaie, ou un feu d’artifice. En conséquence, apprenant que le curé, et vous-même, mon cher, êtes excellents pour les éruptions, et ces soudains éclats de gaieté, pour ainsi parler, je vous en ai donné connaissance dans la vue de solliciter votre assistance.

Note 60: Dans le marchand de Venise, Shakspeare appelle la barbe l’excrément de la valeur.

HOLOFERNE.–Monsieur, il vous faut représenter devant elle les neuf héros.–Monsieur Nathaniel, c’est par rapport à quelque divertissement ou passe-temps, quelque spectacle dans la partie postérieure de ce jour, pour être exécuté par notre assistance… à l’ordre du roi, et de ce très-galant, très-illustre et très-savant gentilhomme… devant la princesse: je dis que rien ne convient tant que de représenter les neuf héros.

NATHANIEL.–Où trouverez-vous assez de grands hommes pour les représenter?

HOLOFERNE.–Josué, vous-même; moi-même, ou ce galant gentilhomme, Judas Machabée; ce berger, en ce qui concerne ses larges membres et ses forts muscles, surpassera Pompée le Grand; le page fera Hercule.

MOTH.–Pardon, monsieur, il y a une erreur: l’individu mesquin de ce page n’a pas assez de quantité pour représenter seulement le pouce de ce héros: il n’est pas aussi gros que le bout de sa massue.

HOLOFERNE.–Aurai-je audience? Il représentera Hercule dans sa minorité: son entrée et sa sortie seront l’étranglement d’un serpent; et j’aurai une apologie pour cela.

MOTH.–Un excellent plan! Ainsi, si quelqu’un de l’auditoire siffle, vous pourrez crier: «A merveille, Hercule! en ce moment tu écrases le serpent;» c’est là le moyen de tirer parti d’un outrage, quoique peu de gens aient le don de le faire.

ARMADO.–Et les autres héros?

HOLOFERNE.–J’en représenterai trois à moi seul.

MOTH.–Trois fois héroïque personnage!

ARMADO.–Vous dirai-je une chose?

HOLOFERNE.–Nous écoutons.

ARMADO.–Nous aurons, si cela ne réussit pas, une pantomime. Je vous conjure, suivez.

HOLOFERNE.–Via 61: bonhomme Dull, tu n’as pas dit un mot pendant tout ce temps.

Note 61: Via! courage.

DULL.–Ni n’en ai compris un, monsieur.

HOLOFERNE.–Allons, nous t’emploierons.

DULL.–J’en représenterai un dans une danse, ou à peu près. Ou je battrai sur le tambourin pour ces dignes personnages et leur ferai danser une ronde.

HOLOFERNE.–Tu es bien nommé62, honnête Dull; à notre pièce; partons.

(Ils sortent.)

Note 62: Most dull. Il joue sur le nom de Dull.

 

SCÈNE II

 

Devant la tente de la princesse.

LA PRINCESSE, CATHERINE, ROSALINE et MARIE.

 

LA PRINCESSE.–Mes chères amies, nous serons riches avant notre départ de ces lieux, si les cadeaux pleuvent ainsi sur nous. Une dame toute incrustée en diamants! Voyez ce que j’ai reçu du roi amoureux.

ROSALINE.–Madame, n’y avait-il pas autre chose encore?

LA PRINCESSE.–Autre chose? Oui vraiment: autant d’amour en rimes qu’on en peut entasser dans une feuille de papier, écrite des deux côtés et sur la marge, et partout, qu’il lui a plu de sceller avec le nom de Cupidon sur le cachet.

ROSALINE.–C’était le vrai moyen de faire grandir63 sa divinité; car il y a cinq mille ans qu’il est enfant.

Note 63: Équivoque sur wax, cire et grandir.

CATHERINE.–Oui, et un scélérat aussi, un filou.

ROSALINE.–Vous ne serez jamais amis: il a tué votre soeur.

CATHERINE.–Il l’a rendue mélancolique, triste et sombre; et elle en est morte: si elle eût été légère comme vous, d’une humeur si joviale, si alerte et si remuante, elle aurait pu se voir grand’mère avant de mourir; et vous pourrez le devenir, vous, car un coeur léger vit longtemps.

ROSALINE.–Quel sens obscur attribuez-vous à ce mot léger, souris?

CATHERINE.–Un coeur léger dans une sombre beauté.

ROSALINE.–Nous avons besoin de plus de lumière pour vous deviner.

CATHERINE.–Vous éteignez la lumière, si vous la prenez avec colère64. Je laisserai donc mon motif dans l’obscurité.

Note 64: Équivoque sur snuff, mouchure de chandelle et accès de colère.

ROSALINE.–Songez bien à toujours faire ce que vous faites dans les ténèbres.

CATHERINE.–N’en faites rien, vous; car vous êtes une fille légère.

ROSALINE.–En effet, je ne pèse pas autant que vous, et voilà en quoi je suis légère.

CATHERINE.–Vous ne me pesez pas65; c’est-à-dire que vous ne vous souciez pas de moi.

Note 65: To weigh, peser et faire cas de.

ROSALINE.–Avec grande raison; car, à mal incurable, il n’y a plus de soin à avoir.

LA PRINCESSE.–Bien dit et bien répondu. Voilà de l’esprit bien employé, Rosaline. Vous avez aussi reçu un présent: qui vous l’a envoyé? et qu’est-ce que c’est?

ROSALINE.–Je voudrais que vous le connussiez. Si mon visage était aussi beau que le vôtre, j’aurais les mêmes faveurs. En voici la preuve. Oui, j’ai des vers aussi, grâce à Biron. La quantité des syllabes en est juste; et si le contenu l’était aussi, je serais la plus belle déesse de la terre: je suis comparée à vingt mille beautés. Oh! il a tracé mon portrait dans sa lettre.

LA PRINCESSE.–Y a-t-il quelque ressemblance?

ROSALINE.–Beaucoup dans les lettres, mais rien dans l’éloge. Belle comme l’encre! bonne conclusion.

CATHERINE.–Belle comme un B majuscule dans un manuscrit.

ROSALINE.–Gare les pinceaux! Comment! Que je ne meure pas votre débitrice, ma majuscule rouge, ma lettre d’or! Plût à Dieu que votre visage ne fût pas si rempli d’os66!

Note 66: De boutons.

CATHERINE.–Que la petite vérole vous récompense de cette saillie! et au diable toutes les méchantes femmes!

LA PRINCESSE, à Catherine.–Et vous, quel est le cadeau que vous a envoyé Dumaine?

CATHERINE.–Ce gant, madame.

LA PRINCESSE.–Est-ce qu’il ne vous en a pas envoyé deux?

CATHERINE,–Oui, madame; et, par-dessus le marché, quelques milliers de vers d’un fidèle amant; une monstrueuse traduction d’hypocrisie, une vile compilation, une niaiserie profonde.

MARIE.–Cette lettre et ces perles m’ont été envoyées à moi par Longueville. La lettre est trop longue au moins d’un demi-mille.

LA PRINCESSE.–Je le crois comme vous. Ne souhaiteriez-vous pas, dans le fond de votre coeur, que le collier fût plus long et la lettre plus courte?

MARIE.–Oui, ou que ses mains jointes ne pussent jamais se séparer.

LA PRINCESSE.–Nous sommes des filles bien sages, de nous moquer ainsi de nos amoureux!

ROSALINE.–Ils sont vraiment bien plus fous d’acheter ainsi nos moqueries! Oh! je veux mettre ce Biron à la torture avant que je quitte cette cour. Que je voudrais l’avoir à mes gages seulement une semaine! Comme je le ferais ramper, supplier, solliciter, attendre l’occasion favorable et épier les temps, dépenser son prodigue esprit en rimes sans récompense; employer ses services à mon gré, et même être fier d’être le jouet de mes railleries!… Je voudrais gouverner aussi despotiquement toute son existence, que s’il était mon fou, et moi sa destinée.

LA PRINCESSE.–Il n’est point d’hommes aussi bien attrapés, quand une fois ils le sont, que ces beaux esprits changés en fous: la folie, éclose dans le sein de la sagesse, s’arme de toute son autorité et du secours de la science; et tous les talents de l’esprit servent à décorer ses écarts.

ROSALINE.–Le sang de la jeunesse ne s’enflamme jamais autant que celui de la gravité révoltée en faveur de l’amour.

MARIE.–La folie n’a point dans les fous la même énergie qu’elle a dans les sages; lorsque l’esprit radote, toute leur intelligence ne leur sert qu’à paraître encore plus simples.

(Entre Boyet.)

LA PRINCESSE.–Voici Boyet, la gaieté sur le visage.

BOYET.–Oh! le rire m’assassine. Où est Son Altesse?

LA PRINCESSE.–Eh bien! qu’y a-t-il de nouveau, Boyet?

BOYET.–Préparez-vous, madame, préparez-vous. (A ses femmes.) Et vous, belles, aux armes, aux armes! Des batteries sont dressées contre votre paix. L’Amour s’avance masqué et armé d’arguments: vous allez être surprises: passez en revue toutes les forces de vos esprits: disposez-vous à faire une belle défense; ou, si le coeur vous manque, cachez vos têtes comme des lâches, et fuyez vite.

LA PRINCESSE.–Allons, opposons saint Denis à saint Cupidon. Qui sont donc ces ennemis qui viennent faire assaut de propos contre nous? Parlez, espion, parlez.

BOYET.–Sous l’ombrage frais d’un sycomore, je voulais fermer mes yeux une demi-heure, lorsque tout à coup, pour troubler le repos que je voulais prendre, je vois s’avancer vers cet ombrage, le roi et ses compagnons; je me glisse prudemment dans le buisson voisin, d’où j’ai entendu tout ce que vous allez entendre: dans un moment, ils seront ici déguisés: leur héraut est un joli petit fripon de page, qui a bien appris par coeur son ambassade: ils lui ont fait sa leçon sur ses gestes, sur son accent: «Voilà ce que tu dois dire, et voilà quel doit être ton maintien;» et toujours ils craignaient fort, lui disaient-ils, que la majesté de la princesse ne le déconcertât; car, lui disait le roi: «C’est un ange que tu vas voir: cependant ne t’alarme pas, mais parle avec hardiesse.» Le page a répondu: «Un ange n’est pas méchant, j’aurais peur d’elle si c’était un démon.» A cette repartie, tous ont éclaté de rire, et lui ont frappé sur l’épaule, inspirant, par leurs éloges, plus de hardiesse au petit audacieux. L’un se frottait le coude, comme ça, souriait d’un air moqueur, et jurait que jamais on n’avait fait meilleure réponse; un autre, levant l’index et le pouce, criait: «Courage, nous en viendrons à bout, «arrive que pourra.» Un troisième cabriolait et criait: «Tout va au mieux.» Un quatrième pirouettait sur son talon, et il est tombé: aussitôt les voilà qui tombent tous l’un après l’autre sur la terre, avec des éclats de rire si immodérés, que dans cet accès de rire, les larmes sérieuses sont venues réprimer leur folie.

LA PRINCESSE.–Mais, quoi? quoi? Est-ce qu’ils viennent nous rendre visite?

BOYET.–Oui, madame, ils y viennent: et ils sont accoutrés comme des Moscovites, ou des Russes67: suivant ma conjecture, leur projet est de vous adresser des compliments, de vous faire la cour, et de danser avec vous; et chacun d’eux fera son offrande d’amour à sa maîtresse, qu’il reconnaîtra à la couleur des cadeaux différents qu’ils vous ont envoyés.

Note 67: Les Russes étaient alors peu connus en Europe, et cette mascarade était piquante comme le serait aujourd’hui celle qui nous mettrait sous les yeux un peuple lointain et nouvellement découvert.

LA PRINCESSE.–Ah! c’est là leur projet? Les galants auront leur paquet. Il faut, mesdames, nous masquer toutes; et pas un d’eux n’aura la faveur, en dépit de ses prières, de voir un seul de nos visages.–Tenez, Rosaline, vous porterez ce cadeau: et alors le roi, trompé, vous fera la cour, croyant la faire à sa dame. Prenez celui-ci, ma chère, et donnez-moi le vôtre; et Biron me prendra pour Rosaline.–Changez toutes vos rubans et vos bijoux: grâce à ce moyen, vos galants trompés par ces échanges, feront leur cour de travers, et prendront l’une pour l’autre.

ROSALINE, à Catherine.–Allons, changeons: portez vos cadeaux de manière à les faire voir.

CATHERINE, à la princesse.–Mais quel est votre but dans cet échange?

LA PRINCESSE.–Mon projet est de traverser le leur. Ce qu’ils en font n’est qu’un badinage pour s’amuser, tromper le trompeur est tout mon but. Ils révéleront leurs secrets à celles que, dans leur méprise, ils croiront leurs maîtresses, et ensuite, à la première occasion que nous aurons de les revoir à visage découvert, pour leur parler et les complimenter, ils seront l’objet de nos railleries.

ROSALINE.–Mais danserons-nous s’ils nous y invitent?

LA PRINCESSE.–Non; pour rien au monde, nous ne remuerons le pied, et ne rendrons aucun compliment;–pas un mot de remerciement à leurs discours étudiés: et détournons le visage, tandis qu’ils nous parleront.

BOYET.–Oh! le dédain tuera le courage de l’orateur, et lui fera oublier tout son rôle.

LA PRINCESSE.–C’est bien là ce que je veux: et je suis sûre que le reste du compliment ne pourra jamais paraître au jour, si l’orateur est une fois hors de contenance. Il n’est rien de plus divertissant que de dérouter un badinage par un autre: faisons-nous un amusement de leur projet de s’amuser de nous sans qu’ils puissent prendre leur revanche. Ainsi le rire sera pour nous seules, et nous nous divertirons du tour qu’ils voulaient nous jouer; et eux, en se voyant bien raillés, ils s’en retourneront avec leur honte.

(On entend des trompettes.)

BOYET.–La trompette sonne: masquez-vous: voilà les masques qui viennent.

(La princesse et ses femmes se masquent.)

(Le roi, Biron, Longueville et Dumaine paraissent, déguisés et vêtus à la moscovite, Moth les précède accompagné de musiciens, etc.)

MOTH.–«Hommage et salut, beautés les plus belles de la terre.»

BOYET.–Belles, comme peut l’être un masque de taffetas.

MOTH.–«Céleste élite des plus belles dames…» (les dames lui tournent le dos) «qui aient jamais tourné leur dos aux regards des mortels.»

BIRON, le reprenant.–Leurs yeux, petit misérable, leurs yeux.

MOTH.–«Qui aient jamais tourné leurs yeux vers les regards des mortels.–Par, par….

BOYET.–Oh! te voilà déconcerté.

MOTH.–«Par votre faveur, accordez-nous, célestes esprits, de ne pas nous regarder.

BIRON.–«De nous regarder une fois, étourdi.

MOTH.–«De nous regarder une seule fois avec vos yeux brillants comme le soleil…. Avec vos yeux brillants comme le soleil.»

BOYET.–Elles ne répondront pas à cette épithète: tu ferais mieux de dire: «des yeux brillants comme des yeux de filles.»

MOTH, troublé.–Elles ne m’écoutent pas, et cela me trouble.

BIRON.–Est-ce là tout ton savoir-faire? Retire-toi, petit malheureux.

ROSALINE.–Que nous veulent ces étrangers? Boyet, sachez leurs intentions. S’ils parlent notre langue, nous désirons que quelque homme sensé nous instruise de leurs vues. Voyez ce qu’ils veulent.

BOYET.–Que demandez-vous de la princesse?

BIRON.–Rien que la paix et une galante visite.

ROSALINE.–Eh bien! que demandent-ils?

BOYET.–Rien que la paix et l’honneur de vous visiter.

ROSALINE.–Tout cela leur est accordé, ainsi dites-leur de se retirer.

BOYET, à Biron.–Elle dit que vous avez tout cela, et que vous pouvez vous retirer.

LE ROI.–Dites-lui que nous avons mesuré bien des milles, pour danser un menuet avec elle sur ce gazon.

BOYET.–Ils disent qu’ils ont mesuré bien des milles pour danser un menuet avec vous sur ce gazon.

ROSALINE.–Ce n’est pas cela.–Demandez-leur combien il y a de pouces dans un mille; s’il est vrai qu’ils aient mesuré bien des milles, ils nous diront aisément la mesure d’un mille.

BOYET.–Si pour venir ici vous avez mesuré des milles, et plusieurs, la princesse vous charge de lui dire combien il faut de pouces pour compléter un mille.

BIRON.–Dites-lui que nous les mesurons par des pas ennuyés.

BOYET.–Elle a entendu elle-même votre réponse.

ROSALINE.–Hé! combien de pas ennuyés, dans le nombre des milles ennuyeux que vous avez parcourus, compte-t-on dans l’espace d’un mille?

BIRON.–Nous ne comptons rien de ce que nous faisons pour vous.–Notre zèle est si grand, si inépuisable, que nous pouvons toujours prendre cette peine sans les compter. Daignez nous montrer le soleil de vos traits, afin que, comme les sauvages, nous puissions l’adorer.

ROSALINE.–Mon visage n’est qu’une lune et voilée de nuages.

LE ROI.–Heureux les nuages qui seraient comme ceux qui vous cachent. Daignez, brillante lune, et vous, belles étoiles de sa cour, écarter ces nuages et laisser tomber vos rayons sur nos yeux humides.

ROSALINE.–O frivole demande! demandez quelque chose de plus intéressant; ce que vous venez de demander n’est qu’un clair de lune dans l’eau.

LE ROI.–Eh bien! pour changer, accordez-nous un tour de danse; vous m’ordonnez de vous faire une demande, celle-là n’a rien d’étrange.

ROSALINE.–Allons, musiciens, jouez; allons, il faut faire ce tour promptement.–Non, pas encore. Point de danse.–Je change comme la lune.

LE ROI.–Ne voulez-vous pas danser? Comment avez-vous changé sitôt?

ROSALINE.–Vous avez pris la lune dans son plein; mais à présent sa phase est changée.

LE ROI.–Et cependant elle est toujours la lune, et moi je suis l’homme de la lune. La musique joue, accordez-nous quelques mouvements pour la suivre.

ROSALINE.–Nos oreilles la suivent.

LE ROI.–Mais il faudrait que vos pas la suivissent en même temps.

ROSALINE.–Puisque vous êtes des étrangers, et qu’un hasard vous a conduits ici, nous ne serons pas si dédaigneuses; prenez nos mains.–Nous ne voulons pas danser.

LE ROI.–Pourquoi donc prenez-vous nos mains?

ROSALINE.–Uniquement pour nous quitter en amis.–Voilà ma révérence, mes beaux galants; et là finit le menuet.

LE ROI.–De grâce, un peu plus de cette mesure encore; ne soyez pas si réservées.

ROSALINE.–Nous ne pouvons pas vous en donner davantage pour le prix.

LE ROI.–Daignez donc vous priser vous-mêmes; à quel prix peut-on acheter votre compagnie?

ROSALINE.–Par votre absence, et point d’autre.

LE ROI.–Cela ne peut pas être.

ROSALINE.–En ce cas, il est impossible de nous acheter; ainsi, adieu. Un double adieu à votre masque, et une moitié d’adieu pour vous.

LE ROI.–Si vous refusez de danser, accordez-nous du moins la grâce d’un plus long entretien.

ROSALINE.–En secret donc?

LE ROI.–Je n’en serai que plus enchanté.

(Ils se parlent à part.)

BIRON, à la princesse.–Belle maîtresse à la main d’albâtre, un mot de douceur avec vous.

LA PRINCESSE.–Miel, lait et sucre, voilà trois mots.

BIRON.–Et deux fois trois, si vous devenez si friande; hydromel, moût de bière et malvoisie; dé bien jeté! voilà une demi-douzaine de douceurs.

LA PRINCESSE.–Septième douceur, adieu. Puisque vous avez le secret de piper les dés, je ne veux plus jouer avec vous.

BIRON.–Un mot en secret.

LA PRINCESSE.–Oh! je vous prie, que ce mot ne soit pas une douceur!

BIRON.–Vous aigrissez ma bile.

LA PRINCESSE.–La bile? ce mot est amer.

BIRON.–En ce cas il est à propos.

(Ils causent tous bas.)

DUMAINE, à Marie.–Voulez-vous me faire la grâce d’échanger un mot avec moi.

MARIE.–Nommez-le.

DUMAINE.–Belle dame.

MARIE.–Parlez-vous ainsi? beau seigneur.–Voilà pour votre belle dame.

DUMAINE.–Si c’est votre bon plaisir, encore un mot en secret. C’est pour vous dire adieu.

(Ils s’entretiennent en secret.)

CATHERINE, à Longueville.–Quoi donc? votre masque est-il sans langue?

LONGUEVILLE.–Je sais pourquoi, belle dame, vous me faites cette question.

CATHERINE.–Oh! voyons votre raison. Vite, monsieur, je brûle de la savoir.

LONGUEVILLE.–Vous avez une double langue dans votre masque, et vous devriez en céder une moitié à mon masque muet.

CATHERINE.–Veal, dit le Hollandais! veal ne veut-il pas dire veau?

LONGUEVILLE.–Un veau, belle dame.

CATHERINE.–Non, un beau seigneur, veau.

LONGUEVILLE.–Partageons le mot.

CATHERINE.–Non, je ne veux pas être votre moitié, gardez tout; cela pourra devenir un boeuf.

LONGUEVILLE.–Holà! comme vous vous buttez dans ces pointes de raillerie. Voudriez-vous donner des cornes, chaste dame? n’en faites rien.

CATHERINE.–Mourez donc, veau, avant que les cornes vous poussent.

LONGUEVILLE.–Un mot à part avec vous, avant de mourir.

CATHERINE.–Parlez donc bas, de peur que le boucher n’entende. (Ils causent à part.)

BOYET.–La langue des filles caustiques est aussi tranchante que le fil invisible du rasoir; elle peut couper un cheveu imperceptible, si fin, qu’il échappe à la vue. La finesse de leurs traits est au-dessus de toute imagination: leurs saillies ont des ailes plus rapides que les boulets, que le vent, que la pensée, et tout ce qu’il y a de plus rapide.

ROSALINE.–Pas un mot de plus, mes filles. Rompons, rompons l’entretien.

BIRON.–Par le ciel, il faut nous retirer bafoués, et le gosier sec.

LE ROI.–Adieu, folles; vous avez un bien pauvre esprit.

(Le roi, les seigneurs, Moth, les musiciens et la suite s’en vont.)

LA PRINCESSE.–Vingt fois adieu, mes Moscovites gelés. Est-ce là cette génération d’esprits si admirés?

BOYET.–Des lumières qu’un léger souffle de votre bouche a éteintes.

ROSALINE.–Ces esprits chargés d’embonpoint; grossiers, grossiers, épais, épais.

LA PRINCESSE.–Le pauvre esprit pour l’esprit d’un roi! Les déplorables railleries! croyez-vous qu’ils ne se pendront pas de désespoir cette nuit? ou qu’ils oseront montrer de nouveau leurs visages, autrement que sous le masque? Ce Biron qu’on dit si ingénieux était tout décontenancé.

ROSALINE.–Oh! ils étaient là dans la plus déplorable situation: encore un bon mot, et le roi se mettait à pleurer.

LA PRINCESSE.–Biron a juré, tout décontenancé.

MARIE.–Dumaine et son épée étaient à mon service; non point, lui ai-je dit: et aussitôt mon beau serviteur est resté muet.

CATHERINE.–Le seigneur Longueville m’a dit que j’avais dompté son coeur; et savez-vous comment il m’a appelée?

LA PRINCESSE.–Mal de coeur peut-être?

CATHERINE.–Oui, d’honneur.

LA PRINCESSE.–Va-t’en, mal de coeur toi-même.

ROSALINE.–Allons, on trouverait aisément de meilleurs esprits parmi les docteurs en bonnet selon les statuts68.–Mais, savez-vous une chose? Le roi a juré qu’il était amoureux de moi.

Note 68: Le bonnet de statut. Un acte du parlement enjoignit aux personnes au-dessus de six ans de porter, les dimanches et jours de fête, un bonnet de laine fabriqué en Angleterre: il n’y avait d’exception que pour la noblesse.

LA PRINCESSE.–Et le subtil Biron m’a engagé sa foi.

CATHERINE.–Et Longueville était né pour me servir.

MARIE.–Dumaine est à moi, aussi inséparable que l’écorce l’est de l’arbre.

BOYET.–Madame, et vous, mes jolies nymphes, prêtez-moi l’oreille, ils vont revenir tout à l’heure ici sous leur forme naturelle: car il n’est pas possible qu’ils digèrent jamais ce cruel affront.

LA PRINCESSE.–Ils vont revenir, dites-vous?

BOYET.–Ils reviendront, ils reviendront, Dieu le sait; et vous les verrez danser de joie, quoique vous les ayez renvoyés estropiés à force de coups. Ainsi, changez de couleurs, et, lorsqu’ils reparaîtront en ce lieu, épanouissez-vous comme de belles roses au souffle de l’été.

LA PRINCESSE.–Qu’entendez-vous par épanouir? Qu’entendez-vous par là? Parlez de façon qu’on vous entende.

BOYET.–De belles dames masquées sont des roses dans le bouton. Démasquées, et montrant leur incarnat et leurs douces nuances, ce sont des anges sortis des nuages, ou des roses épanouies.

LA PRINCESSE.–Laissez là vos ambiguïtés. Que ferons-nous, s’ils reviennent nous faire la cour en face?

ROSALINE.–Ma chère princesse, si vous voulez vous laisser conduire par mes avis, raillons-les encore en face, comme nous les avons raillés masqués. Plaignons-nous à eux de ce qu’il est venu ici des fous déguisés en Moscovites, dans un accoutrement bizarre, et demandons avec étonnement ce que pouvaient être ces aventuriers, quel était le but de leur plate comédie, de leur prologue grossier, de tout leur procédé si ridicule, et de leur arrivée dans notre tente.

BOYET.–Mesdames, retirez-vous: nos galants sont à deux pas.

LA PRINCESSE.–Courons à nos tentes, comme des chevreuils fuyant dans la plaine.

(La princesse sort avec ses femmes.)

(Entrent le roi, Biron, Longueville et Dumaine dans leur costume habituel.)

LE ROI, à Boyet.–Salut, beau chevalier; où est la princesse?

BOYET.–Elle s’est retirée dans sa tente: Votre Majesté a-t-elle à me charger de quelques ordres pour elle?

LE ROI.–Dites-lui que je la prie de m’accorder une minute d’audience.

BOYET.–Je vais la lui demander, sire; et je sais qu’elle vous l’accordera.

(Boyet sort.)

BIRON.–Cet homme se gorge d’esprit comme les pigeons de pois69, et il se dégorge quand il plaît à Dieu. Colporteur de bons mots, il revend sa denrée aux vigiles des fêtes, aux assemblées, aux marchés, aux foires; et nous qui le vendons en gros, Dieu le sait, nous n’avons pas l’avantage de l’étaler, comme lui, en vue des chalands. Ce galant sait accrocher les jeunes filles à sa manche, comme une épingle. S’il eût été Adam il aurait tenté Ève: il sait découper les viandes et grasseyer. Quoi! c’est lui qui baisait sa main en signe de politesse; c’est le singe des belles manières, c’est monsieur le précieux; quand il joue au trictrac, il fait gronder les dés en termes choisis, il chante le ténor avec grâce, et dans l’art de maître des cérémonies, le surpasse qui pourra. Les dames l’appellent mon cher coeur; chaque degré que son pied foule en montant, le baise et le caresse: c’est une fleur qui s’épanouit, qui sourit à chacun pour montrer ses dents blanches comme des os de baleine.–Et toutes les consciences qui ne veulent pas mourir endettées lui donnent le titre mérité de Boyet à la langue mielleuse.

Note 69: Proverbe populaire.

LE ROI.–Que les aphthes saisissent sa langue emmiellée, je le lui souhaite de tout mon coeur, pour le punir d’avoir déconcerté le page d’Armado dans son rôle!

(Entrent la princesse, Rosaline, Marie, Catherine, Boyet, et suite.)

BIRON.–Regardez, voilà qu’on vient!–Savoir-vivre! qu’étais-tu avant que cet homme t’enseignât, et qu’es-tu maintenant?

LE ROI.–Salut, aimable princesse, et bonjour.

LA PRINCESSE.–Bonjour dans un salut70, ce n’est pas très-bien, je crois.

Note 70: Hail, salut et grêle.

LE ROI.–Interprétez mieux mes paroles.

LA PRINCESSE.–Faites-moi de meilleurs souhaits, je vous le permets.

LE ROI.–Nous sommes venus vous rendre visite, et nous nous proposons aujourd’hui de vous conduire à notre cour: accordez-nous cette faveur.

LA PRINCESSE.–Je ne sortirai point de ce parc; et songez à observer votre voeu. Ni Dieu ni moi n’aimons les hommes parjures.

LE ROI.–Ne me faites pas un crime d’une faute dont vous êtes la cause. C’est la vertu de vos yeux qui me force à rompre mon serment.

LA PRINCESSE.–Vous appelez vertu ce qui n’en est pas une; vous auriez dû dire vice, car jamais la vertu n’a l’effet de faire violer les serments des hommes. Par mon honneur virginal, aussi pur que le lis encore intact, je proteste que, quand on me ferait souffrir les plus horribles tourments, je ne consentirais jamais à accepter un asile dans votre palais, tant j’abhorre d’être cause qu’on viole des serments faits au ciel avec sincérité.

LE ROI.–Oh! vous avez mené ici une vie solitaire et triste, sans voir le monde, sans recevoir la moindre visite; et c’est une honte pour nous.

LA PRINCESSE.–Non pas, seigneur; il n’en est pas ainsi, je vous le jure. Nous avons eu ici des divertissements et des amusements fort agréables. Il n’y a pas encore longtemps qu’une troupe de Russes vient de nous quitter.

LE ROI.–Comment, madame, des Russes?

LA PRINCESSE.–Oui, d’honneur, seigneur; de braves galants, pleins de politesse, tout brillants de magnificence.

ROSALINE.–Madame, dites la vérité.–Ce portrait ne leur ressemble pas, seigneur. C’est par politesse, et pour se conformer au ton de nos jours, que la princesse leur donne un éloge qu’ils ne méritent pas. Il est bien vrai que nous quatre nous avons été abordées par quatre galants en habits russes; ils sont restés ici une heure, et ont beaucoup parlé; mais pendant toute cette heure, seigneur, nous n’avons pas eu le bonheur de leur entendre dire un mot heureux. Je n’ose pas les appeler des fous, mais ce que je crois, c’est que quand ils ont soif, il y a des fous qui auraient bien envie de boire.

BIRON.–Cette plaisanterie me sèche le gosier à moi.–Ma belle, ma charmante, votre esprit tourne la sagesse en folie: lorsque nos yeux veulent saluer l’oeil enflammé des cieux, à force de lumière nous perdons la lumière; votre talent est éblouissant comme lui; auprès de votre sagesse, la sagesse d’autrui ne paraît que folie; et ce qu’il y a de plus riche nous paraît pauvreté.

ROSALINE.–Ce que vous dites annonce que vous êtes riche et sage; car à mes yeux…

BIRON.–Je suis un fou, dénué de tout, n’est-ce pas?

ROSALINE.–Si ce n’est que vous prenez ce qui vous appartient, il serait mal à vous de m’arracher les paroles de la bouche.

BIRON.–Oh! je suis tout à vous, avec tout ce que je possède.

ROSALINE.–Un fou tout entier à moi?

BIRON.–Je ne puis vous donner moins.

ROSALINE.–Quel était, dans les masques, celui que vous portiez?

BIRON.–Où cela? Quand? Quel masque? Pourquoi me demandez-vous cela?

ROSALINE.–Hé! là même, dans ce temps-là même, ce masque, oui, cet étui superflu, qui montrait le plus beau visage et cachait le plus laid.

LE ROI, à ceux de sa suite.–Nous sommes découverts: elles vont nous accabler de leurs railleries.

DUMAINE.–Avouons tout, et tournons la chose en plaisanterie.

LA PRINCESSE, au roi.–Quoi! vous restez confondu, seigneur? Pourquoi Votre Altesse a-t-elle l’air si sérieux?

ROSALINE.–Au secours! tenez-lui le front; pourquoi pâlissez-vous? Le mal de mer, je crois: ils viennent de Moscovie.

BIRON.–Ainsi, les étoiles versent les calamités pour punir le parjure: quel front d’airain pourrait y résister?–Me voici en butte à vos traits, belle dame; lancez sur moi toutes les bordées de votre science; écrasez-moi de vos affronts; accablez-moi de vos moqueries; hachez-moi du tranchant de vos épigrammes. Ah! je ne viendrai plus vous prier de danser; je ne viendrai plus vous faire ma cour en habit russe.–Oh! je ne me fierai plus aux harangues étudiées, ni aux mouvements de la langue d’un page; je ne viendrai plus visiter mon amie en masque, ni faire ma cour en rimes semblables aux chansons d’un aveugle jouant de la harpe; adieu phrases de taffetas, compliments soyeux, hyperboles à triple étage, affectation recherchée et figures pédantesques! ces insectes bourdonnants m’ont soufflé comme un ballon; je les abjure, et je proteste ici, par ce gant si blanc (combien la main l’est encore davantage, Dieu le sait!), que désormais, en faisant ma cour, l’expression de mes sentiments sera énoncée par des oui et des non, de l’étoffe la plus unie et la plus simple; et, pour commencer ma réforme, ma belle, que Dieu m’assiste, oui, comme mon amour pour vous est ferme et constant, de la trempe la plus pure, sans paille ni alliage!

ROSALINE.–Sans sans71, je vous prie.

Note 71: C’est-à-dire sans mot français. Biron avait répété le mot sans.

BIRON.–Il me reste encore un brin de mon ancienne rage.–Daignez me supporter: je suis un malade; je me déferai de cela par degrés. Attendez: voyons.–Écrivez sur ces trois personnes: «Que le Seigneur ait pitié de nous72!» Ils sont infectés; le mal est dans leurs coeurs: ils ont la peste; ils l’ont gagnée de vos yeux. Ces braves seigneurs sont visités par la colère du ciel; et vous n’en êtes pas exemptes, mesdames; je vois sur vous les signes de la main de Dieu.

Note 72: Inscription placée sur l’hospice des pestiférés.

LA PRINCESSE.–Ceux qui nous ont donné ces signes en doivent être délivrés.

BIRON.–Nos États sont confisqués; ne cherchez pas à achever de nous détruire.

ROSALINE.–Pas du tout! Comment se pourrait-il que vous fussiez confisqués? c’est vous qui faites le procès73.

Note 73: Équivoque sur sue, procès et offre, hommage, demande, supplique.

BIRON.–Ah! paix! Je ne veux plus avoir d’affaire avec vous.

ROSALINE.–Vous n’aurez pas non plus affaire à moi, si ma volonté s’accomplit.

BIRON.–Parlez pour vous-même: mon esprit est à bout.

LE ROI, à la princesse.–Enseignez-nous, belle princesse, quelque belle excuse pour notre grave offense.

LA PRINCESSE.–La plus belle excuse, c’est l’aveu. N’étiez-vous pas ici, il n’y a qu’un moment, tous déguisés?

LE ROI.–J’y étais, madame.

LA PRINCESSE.–Et avez-vous reçu une bonne leçon?

LE ROI.–Oui, certes, madame.

LA PRINCESSE.–Et lorsque vous étiez ici, qu’avez-vous murmuré à l’oreille de votre dame?

LE ROI.–Que je la prisais plus que tous les trésors du monde entier.

LA PRINCESSE.–Et lorsqu’elle vous sommera de tenir votre promesse, vous la repousserez.

LE ROI.–Non, sur mon honneur.

LA PRINCESSE.–Allons, allons, modérez-vous: après un premier serment violé, vous ne vous faites aucun scrupule de vous parjurer encore.

LE ROI.–Méprisez-moi si jamais je viole ce serment que j’ai fait.

LA PRINCESSE.–Je vous mépriserai donc; et un peu de modération.–Rosaline, que vous a murmuré ce Russe tout bas dans l’oreille?

ROSALINE.–Madame, il a juré que je lui étais chère et précieuse comme la prunelle de l’oeil, et il m’a élevée au-dessus du prix de cet univers, ajoutant, de plus, qu’il m’épouserait, ou qu’il mourrait mon amant.

LA PRINCESSE.–Dieu te donne joie de lui! Le noble prince tient bien honorablement sa promesse!

LE ROI.–Que voulez-vous dire, madame? Sur ma vie, sur ma foi, je n’ai jamais fait pareil serment à cette dame.

ROSALINE.–Par le ciel, vous l’avez fait; et, pour le confirmer, vous m’avez fait ce présent; mais reprenez-le, monsieur, le voilà.

LE ROI.–Ce présent, c’est à la princesse que je l’ai donné avec ma foi. Je l’ai bien distinguée à ce joyau qu’elle portait sur sa manche.

LA PRINCESSE.–Pardonnez-moi, seigneur; c’était elle qui portait ce joyau; quant à moi, c’est le seigneur Biron, je lui en rends grâces, qui est mon amant.–Eh bien! Biron, voulez-vous de moi, ou voulez-vous que je vous rende votre perle?

BIRON.–Ni l’un ni l’autre; je vous les abandonne tous deux.–Je devine le fin mot.–Il y a eu ici un complot (parce qu’elles ont été instruites d’avance de notre divertissement); elles ont tout disposé pour le battre en ruine comme une comédie de Noël. Quelque rediseur, quelque patelin, quelque mauvais bouffon, quelque flagorneur, quelque écuyer tranchant, quelque plaisant à qui l’excès du rire a ridé les joues, et qui sait comment il faut s’y prendre pour faire rire la princesse, lorsqu’elle est de belle humeur, a dévoilé d’avance tout notre projet; et sur cette découverte, les dames ont changé de présents; et nous, déçus par les couleurs auxquelles nous pensions les reconnaître, nous n’avons fait la cour qu’au signe trompeur qui nous a égarés. A présent, pour aggraver notre parjure, nous sommes parjures encore une fois, la première par notre bonne volonté, et la seconde par notre méprise. (A Boyet.) Et ne serait-ce pas vous-même qui auriez éventé notre secret et notre plan de divertissement pour nous rendre ainsi parjures? N’avez-vous pas trouvé la mesure du pied de la princesse74? Ne savez-vous pas toujours sourire à ses yeux, et vous tenir debout entre son dos et le feu, portant une assiette et faisant le bouffon? Vous avez déconcerté notre page dans son discours: allez, tout vous est permis; mourez quand vous voudrez, une jupe vous servira de linceul. Vous me lorgnez d’un oeil malin, n’est-il pas vrai? Vous avez un oeil qui blesse comme une épée de plomb.

Note 74: Phrase proverbiale; flatter quelqu’un, et s’insinuer dans ses bonnes grâces.

BOYET.–Cette brave lice a été vigoureusement courue jusqu’au bout.

BIRON.–Voyez, il joute encore: en voilà assez; moi, j’ai fini. (Entre Costard.) Te voilà venu fort à propos, «tout esprit;» tu viens terminer une belle dispute.

COSTARD.–«O mon Dieu, monsieur,» ils voudraient savoir si les trois héros 75 viendront ou non.

Note 75: Shakspeare veut tourner en ridicule l’histoire des neuf preux.

BIRON.–Comment, est-ce qu’ils ne sont que trois?

COSTARD.–Non, monsieur; mais cela est fort beau, car chacun en représente trois.

BIRON.–Et trois fois trois font neuf.

COSTARD.–Non pas, monsieur; sous votre bon plaisir, monsieur, j’espère qu’il n’en est pas ainsi: vous ne pouvez pas demander notre interdictions76, monsieur; je vous le proteste, monsieur, nous savons ce que nous savons.–J’espère que trois fois trois, monsieur?

Note 76: Nous ne sommes pas fous.

BIRON.–Ne font pas neuf?

COSTARD.–Sous votre bon plaisir, monsieur, nous savons à combien cela se monte.

BIRON.–Par Jupiter, j’ai toujours pris trois fois trois pour neuf.

COSTARD.–«O mon Dieu, monsieur,» vous seriez bien malheureux, si vous étiez obligé de gagner votre vie à compter, monsieur.

BIRON.–Combien donc cela fait-il?

COSTARD.–«O mon Dieu, monsieur,» les parties elles-mêmes, les acteurs, monsieur, vous l’apprendront, combien cela fait. Quant à moi, je ne suis, comme on dit, que pour faire un homme dans un pauvre homme, Pompion le Grand, monsieur.

BIRON.–Es-tu un des neuf héros?

COSTARD.–Il leur a plu de me croire digne d’être Pompion le Grand: quant à moi, je ne connais pas le rang ni le caractère de ce champion; mais je dois le représenter.

BIRON.–Va, dis-leur de se préparer.

COSTARD.–Nous donnerons à cela une jolie tournure, monsieur; nous y donnerons quelque attention.

LE ROI.–Biron, ils nous feront affront; qu’ils n’approchent pas.

(Costard sort.)

BIRON.–Nous sommes à l’épreuve de la honte, mon prince; et il y a une certaine politique à avoir un spectacle plus mauvais que celui qu’ont donné le roi et ses courtisans.

LE ROI.–Qu’ils s’abstiennent de venir.

LA PRINCESSE.–Allons, mon noble prince, laissez-vous gouverner par moi à présent. Souvent le spectacle plaît d’autant plus que les acteurs savent moins les moyens de plaire. Lorsque le zèle s’évertue pour contenter les spectateurs, et que la pièce expire au milieu des efforts de ceux qui la représentent, alors la ridicule confusion des caractères donne plus de gaieté, c’est ainsi qu’on voit de grands projets, conduits avec beaucoup de peine, avorter dès leur naissance.

BIRON.–Une juste description de notre mascarade, seigneur!

(Entre Armado.)

ARMADO.–Oint du Seigneur, j’implore de votre auguste souffle autant de temps qu’il m’en faut pour proférer une couple de mots.

(Il converse en particulier avec le roi et lui remet un papier.)

LA PRINCESSE.–Cet homme sert-il Dieu?

BIRON.–Pourquoi me faites-vous cette question, madame?

LA PRINCESSE.–C’est qu’il ne parle pas comme les hommes que Dieu a créés.

ARMADO, haut.–Cela est égal, mon beau, mon gracieux, mon doux monarque; car je proteste que le maître d’école est excessivement original, trop, trop vain; trop, trop vain; mais nous risquerons la chose, comme on dit: alla fortuna della guerra. Je vous souhaite la paix de l’âme, mon royal couple.

(Il sort.)

LE ROI.–Il y a à parier que nous aurons une belle représentation de héros. Lui, il représente Hector de Troie; le paysan, Pompée le Grand; le curé de la paroisse, Alexandre; le page d’Armado, Hercule; le pédant, Judas Machabée; et si ces quatre héros réussissent d’abord dans leur premier rôle, les quatre changeront de costume et représenteront les cinq autres.

BIRON.–Il y en a cinq dans la première pièce.

LE ROI.–Non, vous vous trompez.

BIRON.–Le pédant, le fanfaron, le prêtre de campagne, le fou et le page… Une vraie partie de neuf77, et le monde entier n’en fournirait pas cinq pareils, à les prendre chacun dans leur caractère.

Note 77: Ad novum pour novem, ancien jeu de dés.

LE ROI.–Le vaisseau est à la voile, et le voilà qui cingle en pleine mer.

(On apporte des sièges.)

(Entre Costard représentant Pompée.)

COSTARD.–Moi, je suis Pompée.

BOYET.–Vous mentez, vous n’êtes pas Pompée.

COSTARD.–Je suis Pompée….

BOYET.–Avec la tête d’un léopard sur le genou.

BIRON.–Bien dit, vieux railleur; il faut que je me réconcilie avec toi.

COSTARD.–Je suis Pompée, Pompée surnommé le gros.

DUMAINE, le reprenant.–Le grand.

COSTARD.–Oui, c’est le grand, monsieur: Pompée surnommé le grand, qui, souvent dans le champ de bataille, avec mon bouclier et mon épée, ai fait suer mon ennemi. Voyageant le long de cette côte, je suis venu ici par hasard, et je dépose mes armes aux pieds de cette belle damoiselle de France. (A la princesse.) Si Votre Altesse voulait dire: Pompée, je vous rends grâces, j’aurais fini.

LA PRINCESSE.–Grand merci, grand Pompée.

COSTARD.–Je n’en méritais pas tant, mais je me flatte que j’ai été parfait; je n’ai fait qu’une petite faute dans le mot grand.

BIRON.–Mon chapeau contre un sou que Pompée est le meilleur des neuf héros.

(Entre Nathaniel représentant Alexandre.)

NATHANIEL.–Lorsque je vivais dans le monde, j’étais le monarque du monde; j’étendis ma puissance et mes conquêtes à l’orient, à l’occident, au nord et au midi; mon écusson annonce clairement que je suis Alisandre.

BOYET.–Votre nez dit que non, que vous ne l’êtes pas; car il est trop droit.

BIRON, à Boyet.–Votre nez sent à merveille que non, mon chevalier au flair délicat.

LA PRINCESSE.–Le conquérant est tout en désarroi; continuez, bon Alexandre.

NATHANIEL.–Lorsque je vivais dans le monde, j’étais le maître du monde.

BOYET.–Rien de plus vrai; cela est juste, vous l’étiez, Alisandre.

BIRON.–Pompée le Grand!

COSTARD.–Votre serviteur, et Costard.

BIRON.–Enlève le conquérant, enlève Alisandre!

COSTARD.–Oh! monsieur, vous avez mis en déroute Alisandre le conquérant. (A Nathaniel.) Tu seras pour cela dépouillé de ton habit de représentation; et ton lion, qui tient sa hache d’armes, assis sur une chaise de garde-robe, sera donné à un Ajax, et ce sera lui qui sera le neuvième héros. Un conquérant qui tremble de parler! Fuis de honte, Alisandre. (Nathaniel sort.) S’il vous plaît, c’est un bon homme imbécile, un honnête homme, voyez-vous, et bientôt mis en déroute! C’est un excellent voisin, en vérité, et un fort bon joueur de boule…. Mais, pour Alisandre, hélas! vous voyez ce que c’est, il s’est un peu trompé dans son rôle. Mais voilà des héros qui expliqueront leur pensée un peu mieux.

BIRON.–Rangez-vous de ce côté, bon Pompée.

(Entrent Holoferne représentant Judas Machabée, et Moth représentant Hercule.)

HOLOFERNE, montrant le page Moth.

Le grand Hercule est représenté par ce marmot,

Lui dont la massue a tué Cerbère, ce Canus78 à triple tête;

Et lorsqu’il n’était encore qu’un nain, qu’un petit enfant au berceau,

Il vous étranglait ainsi les serpents dans ses manus

Quoniam, il semble être ici dans la minorité.

Ergo, je viens avec cette apologie.–

(A Moth.)

Conserve quelque majesté dans ton exit, et disparais.

Note 78: Pour canis, chien.

(Moth sort.)

HOLOFERNE continuant.–Je suis Judas….

DUMAINE.–Un Judas!

HOLOFERNE.–Non pas l’Iscariote, monsieur.–Je suis Judas, nommé Macchabæus.

DUMAINE.–Un Judas Machabée tondu79 est un vrai Judas nu.

Note 79: Y cleped nommé, et clipt, tondu.

BIRON.–Un traître qui donne des baisers! Comment es-tu devenu Judas?

HOLOFERNE.–Je suis Judas.

DUMAINE.–A ta plus grande honte, Judas.

HOLOFERNE.–Que prétendez-vous, monsieur?

DUMAINE.–Faire que Judas se pende lui-même.

HOLOFERNE.–Commencez, monsieur; vous êtes mon aîné.

BIRON.–Bien répondu: Judas fut pendu à un sureau.

HOLOFERNE.–Je ne me laisserai pas déconcerter.

BIRON.–Parce que tu es dévisagé80.

Note 80: To out face one, dévisager quelqu’un.

HOLOFERNE.–Qu’est-ce que c’est que cela?

BOYET.–Une tête de cistre.

DUMAINE.–La tête d’une épingle à cheveux.

BIRON.–Une tête de mort dans une bague.

LONGUEVILLE.–La face d’une vieille médaille romaine, à demi effacée.

BOYET.–Le pommeau du sabre de César.

DUMAINE.–La tête sculptée en os d’une cartouche de soldat.

BIRON.–Une demi-joue de saint George dans une boucle.

DUMAINE.–Oui, dans une boucle de plomb.

BIRON.–Oui, et que porte à son chapeau un arracheur de dents. Et à présent, poursuis; car nous t’avons mis en bonne contenance.

HOLOFERNE.–Vous m’avez mis hors de contenance.

BIRON.–Tu mens; nous t’avons donné des physionomies.

HOLOFERNE.–Mais vous les avez toutes dévisagées.

BIRON.–C’est ce que nous te ferions si tu étais un lion.

BOYET.–Mais comme c’est un âne, qu’il s’en aille: et là-dessus, adieu, cher Jude; pourquoi restes-tu?

DUMAINE.–Pour la fin de son nom.

BIRON.–Pour l’âne ajouté au Jude: donnez-la-lui.–Jud-as81, va-t’en.

Note 81: Jude ass, pour Jude âne.

HOLOFERNE.–Cela n’est pas généreux, ni poli, ni honnête.

BOYET.–Une lumière pour monsieur Judas, il fait nuit; il pourrait se jeter par terre.

LA PRINCESSE.–Hélas! le pauvre Machabée, comme il a mordu à l’hameçon!

(Entre Armado, représentant Hector.)

BIRON.–Cache ta tête, Achille; voici Hector qui s’avance en armes.

DUMAINE.–Quand mes railleries devraient retomber sur moi, je veux m’égayer en ce moment.

LE ROI.–Hector n’était qu’un Troyen82 en comparaison de celui-ci.

Note 82: Trojan, Troyen. Du temps de Shakspeare, sobriquet de voleur.

BOYET.–Mais est-ce bien Hector?

DUMAINE.–Je pense qu’Hector n’était pas si bien fait.

LONGUEVILLE.–Sa jambe est trop grosse pour Hector.

DUMAINE.–Sûrement, il est plus gras.

BOYET.–Non, il est habillé au mieux en petit.

BIRON.–Ce ne peut être là Hector.

DUMAINE.–C’est un dieu ou un peintre, car il fait des mines.

ARMADO.–L’armipotent Mars, le tout-puissant des lances, a fait à Hector un don….

DUMAINE.–Une muscade dorée.

BIRON.–Un citron.

LONGUEVILLE.–Garni de clous de girofle83.

Note 83: Étrennes à la mode pour la Noël.

DUMAINE.–Non, fendu.

ARMADO.–Paix!–Mars l’armipotent, le tout-puissant des lances, a fait un don à Hector, l’héritier d’Ilion: un homme d’une si infatigable halcine, que, sûrement, il combattrait, oui, depuis le matin jusqu’au soir, hors de sa tente. Je suis cette fleur….

DUMAINE.–Cette menthe.

LONGUEVILLE.–Cette violette.

ARMADO.–Cher seigneur Longueville, tenez votre langue.

LONGUEVILLE.–Je dois plutôt lui lâcher la bride: car elle court sur la trace d’Hector.

DUMAINE.–Et Hector est un lévrier.

ARMADO.–Le cher guerrier est mort et en poussière: mes chers coeurs, ne battez pas les cendres des morts. Quand il respirait, c’était un homme!–Mais je vais poursuivre mon rôle. (A la princesse.) Douce royauté, accordez-moi le sens de votre ouïe.

LA PRINCESSE.–Parlez, brave Hector; vous nous faites beaucoup de plaisir.

ARMADO.–J’adore la pantoufle de votre aimable grâce.

BOYET.–Il l’aime au pied.

DUMAINE.–Il ne pourrait pas l’aimer à l’aune.

ARMADO.–Cet Hector a surpassé de bien loin Annibal.

COSTARD.–Votre partie adverse, camarade Hector, est une fille perdue. Elle est à deux mois de sa carrière.

ARMADO.–Que veux-tu dire?

COSTARD.–En bonne foi, si vous ne jouez pas le rôle de l’honnête Troyen, la pauvre fille est à plaindre; elle le sent remuer: l’enfant fait déjà le fanfaron dans son ventre; il est à vous.

ARMADO.–Veux-tu me diffamoniser parmi les potentats? Tu mourras.

COSTARD.–Hector sera donc fouetté pour Jacquinette, dont il a troublé la vie; et pendu pour Pompée, à qui il veut donner la mort.

DUMAINE.–O rare Pompée!

BOYET.–O fameux Pompée!

BIRON.–Pompée plus grand que le grand, grand, grand Pompée. Pompée le géant!

DUMAINE.–Hector, tremble.

BIRON.–Pompée est ému. Attisez, attisez la fureur84. Excitez-les, excitez-les.

Note 84: Atis, Até, la déesse des fureurs.

DUMAINE.–Hector lui fera un défi.

BIRON.–Oui, pour peu qu’il y ait dans son ventre autant de sang humain qu’il en faut pour le dîner d’une mouche.

ARMADO, à Costard.–Par le pôle nord, je te fais un défi.

COSTARD.–Je ne veux point combattre avec un pieu85, comme un homme du nord. Je veux me battre d’estoc et de taille: je veux me servir de l’épée.–Je vous prie, laissez-moi reprendre mes armes d’Hector.

Note 85: Pole, pôle, et pole, pieu.

DUMAINE.–Place aux héros irrités.

COSTARD.–Je veux me battre dans ma chemise.

DUMAINE.–Voilà un Pompée des plus résolus!

MOTH, à Armado.–Mon maître, baissez le ton d’une note: ne voyez-vous pas que Pompée se déshabille pour le combat? Que prétendez-vous? Vous allez perdre votre réputation.

ARMADO.–Nobles gentilshommes, nobles guerriers, pardonnez: mais je ne combattrai point en chemise.

DUMAINE.–Vous ne pouvez pas le refuser: c’est Pompée qui a fait le défi.

ARMADO.–Aimables gentilshommes, je le peux, et je le veux.

BIRON.–Quelle est votre raison?

ARMADO.–La vérité nue de la chose, c’est que je n’ai point de chemise; je vais en laine par pénitence.

BOYET.–Cela est vrai; et à Rome on lui a enjoint de s’abstenir de la toile; depuis ce temps, je le jurerais, il n’en a porté aucune, si ce n’est un vieux lange de Jacquinette; et cela il le porte près de son coeur comme un gage de sa maîtresse.

(Entre Mercade.)

MERCADE.–Dieu conserve vos jours, madame!

LA PRINCESSE.–Soyez le bienvenu, Mercade; vous nous faites tort pourtant, en interrompant notre divertissement.

MERCADE.–J’en suis bien fâché, madame; car la nouvelle que j’apporte pèse cruellement sur ma langue. Le roi votre père….

LA PRINCESSE.–Est mort, sur ma vie?

MERCADE.–Oui, madame: mon message est fini.

BIRON, aux acteurs.–Messieurs les héros, retirez-vous. La scène commence à se rembrunir.

ARMADO.–Quant à moi, je respire librement: j’ai jusqu’ici vu les affronts qu’on m’a faits, par le petit trou de la prudence, et je me ferai justice comme un vrai guerrier.

(Les héros sortent.)

LE ROI, à la princesse.–Dans quelles dispositions se trouve Votre Altesse?

LA PRINCESSE, à Boyet.–Boyet, préparez tout: je veux partir ce soir.

LE ROI.–Non pas si vite, madame: je vous en conjure, attendez encore.

LA PRINCESSE, à Boyet.–Préparez-vous, vous dis-je.–(Au roi et à ses seigneurs.) Je vous remercie, mes gracieux seigneurs, de tous vos galants efforts pour nous plaire: et je vous prie, du fond de mon âme qui vient d’être affligée, de daigner, dans votre rare sagesse, excuser et oublier l’excessive liberté de nos procédés et de nos contradictions. Si nous nous sommes comportées avec un excès de hardiesse dans nos mutuelles entrevues, et dans notre conversation ensemble, c’est la faute de votre politesse. (Au roi.) Adieu, noble prince. Un coeur oppressé de tristesse abrége les compliments. Excusez-moi si je ne donne qu’un mot de remerciement à l’importante requête que vous m’avez si facilement accordée.

LE ROI.–Il n’est rien que la fuite rapide du temps ne précipite et ne modifie; et souvent, au moment où il force les hommes à se séparer, il décide ce qui n’aurait pu se terminer que par de longues discussions. Quoique la douleur peinte sur le front d’une fille défende le sourire galant de l’amour et la prière sacrée de la tendresse, qui voudrait triompher de vos regrets: cependant, puisque l’amour a été le premier objet de nos démarches, que les nuages de la tristesse ne le détournent pas du but où il se proposait d’arriver. Pleurer des amis perdus n’est pas, il s’en faut bien, aussi salutaire, aussi avantageux que de se réjouir d’avoir gagné de nouveaux amis.

LA PRINCESSE.–Je ne vous comprends point, et cela double mon chagrin.

BIRON.–Des paroles franches pénètrent mieux l’oreille et la douleur: comprenez donc mieux la pensée du roi; c’est pour votre beauté que nous avons dépensé notre temps, et que nous nous sommes si mal acquittés de nos serments. Votre beauté, belles dames, a considérablement défiguré nos caractères, en façonnant nos humeurs dans un sens tout opposé à nos intentions, et c’est là la cause de tout ce qui vous a paru ridicule en nous. L’amour est plein d’écarts qui offensent les bienséances, il est tout folâtre comme un enfant, toujours sautillant et toujours frivole; comme il se forme par les yeux, il est comme l’oeil, rempli d’habitudes étranges, de formes bizarres; il varie sans cesse les objets, comme l’oeil qui, en roulant, reçoit les images successives de tous les objets qui se présentent à ses regards;–si ces bigarrures changeantes du volage amour, qui ont masqué nos caractères, ont paru, à vos beaux yeux, se mal associer avec nos serments et la gravité des personnages, ce sont ces yeux célestes, témoins de nos fautes, qui nous ont excités à les commettre. Ainsi, belles dames, puisque notre amour est vôtre, l’erreur qu’a produite l’amour est vôtre également. Si nous devenons parjures à nous-mêmes, c’est par un parjure qui nous rend à jamais fidèles à celles qui nous font violer et garder notre foi, à vous, belles dames; et cette fausseté qui, par elle-même, est un crime, s’épure par son objet, et devient vertu.

LA PRINCESSE.–Nous avons reçu vos lettres pleines d’amour, vos présents, messagers d’amour; et, dans notre conseil de femmes, nous les avons évalués à une simple galanterie, à une agréable plaisanterie, à une pure politesse; comme des paroles insignifiantes, destinées à faire passer le temps; nous n’y avons pas attaché plus d’importance que cela; et, dans cette opinion, nous avons reçu vos propositions d’amour pour ce qu’elles valaient à nos yeux, comme un simple passe-temps.

DUMAINE.–Nos lettres, madame, montraient quelque chose de plus qu’un simple badinage.

LONGUEVILLE.–Et nos regards aussi.

ROSALINE.–Nous n’en avons pas jugé ainsi.

LE ROI.–A présent, à la dernière minute de l’heure qui nous sépare, accordez-nous votre amour.

LA PRINCESSE.–Une minute est, je pense, un temps trop court pour terminer un marché éternel; non, non, seigneur, Votre Altesse a commis un parjure, c’est un crime de la tendresse; et en conséquence, voici ma proposition.–Si, par amour pour moi (amour encore bien gratuit de votre part), vous voulez faire quelque sacrifice, vous ferez celui-ci à ma considération. Je ne veux point me fier à votre serment; mais allez promptement vous renfermer dans quelque ermitage solitaire et désert, éloigné de tous les plaisirs du monde; restez-y jusqu’à ce que les douze signes célestes aient complètement rendu leur compte annuel. Si cette vie austère et privée de toute société ne change rien à votre offre faite dans l’ardeur du sang; si les gelées, les jeûnes, la tristesse de l’habitation, et de grossiers habillements ne fanent pas cette fragile fleur d’amour, mais qu’elle résiste à cette longue épreuve, et que vos sentiments persévèrent; alors, à l’expiration de l’année, venez me réclamer au nom du mérite de ce noviciat; et, je le jure par cette main virginale qui s’unit maintenant à la vôtre, je serai à vous. Jusqu’à ce terme, je vais enfermer ma triste existence dans une maison de deuil, versant les pleurs de la douleur sur le souvenir de mon père. Si vous vous refusez à cette convention, que nos mains se désunissent, sans prétendre à aucun droit sur le coeur l’un de l’autre.

LE ROI.–Si je refusais cette épreuve, ou toute autre plus pénible encore; si je refusais de laisser dormir dans le repos toutes mes facultés, que la main soudaine de la mort vienne fermer à l’instant mes yeux; de ce moment mon coeur vole dans votre sein.

BIRON.–Et moi, chère amante, et moi, quelle sera ma pénitence?

ROSALINE.–Il faut aussi vous purifier; vos péchés sont en grand nombre, vous êtes coupable de parjure; si donc vous prétendez à mes faveurs, vous passerez un mois à visiter les lits des malades.

DUMAINE.–Et moi, ma belle, et moi, quelle sera la mienne?

CATHERINE.–Une femme!–Plus de barbe, une belle santé et l’honnêteté; voilà les trois souhaits que forme pour vous mon amour.

DUMAINE.–Puis-je répondre: «Je vous rends grâces, aimable épouse?»

CATHERINE.–Non pas, seigneur.–Pendant un an et un jour, je n’écouterai pas un mot des doux propos que les galants débitent d’un visage flatteur. Lorsque le roi viendra retrouver notre princesse, alors, si j’ai beaucoup d’amour, je vous en donnerai un peu.

DUMAINE.–Je vous servirai jusqu’à ce terme avec loyauté et fidélité.

CATHERINE.–Mais ne le jurez pas, de crainte d’un second parjure.

LONGUEVILLE.–Et que dit Marie?

MARIE.–A la fin des douze mois révolus, j’échangerai ma robe de deuil contre un fidèle ami.

LONGUEVILLE.–J’attendrai avec patience; mais le terme est bien long.

MARIE.–Il vous en ressemble mieux; il est peu de jeunes cavaliers plus longs, plus grands que vous.

BIRON.–Ma belle Rosaline médite-t-elle? Ma maîtresse, regardez-moi, considérez la fenêtre de mon coeur, ce sont mes yeux; voyez l’humble respect peint dans mes regards qui attendent votre réponse. Imposez-moi quelque service pour vous prouver mon amour.

ROSALINE.— J’avais souvent ouï parler de vous, seigneur Biron, avant que j’eusse eu l’avantage de vous voir, et la vaste langue de l’univers vous peignait comme un homme fécond en railleries, en comparaisons plaisantes, en sarcasmes mordants que vous lancez sur toutes les conditions qui se trouvent exposées à la merci des traits de votre esprit. Pour déraciner cette herbe amère de votre cerveau trop fertile et mériter mes bonnes grâces, si vous êtes jaloux de les acquérir (et sans cela je ne serai jamais à vous), il faut que, pendant ces douze mois, vous visitiez tous les jours les malades muets, et que vous conversiez à toute heure avec les malheureux gémissants dans leurs maux; et votre tâche sera de réunir tous les efforts et toutes les ressources de votre esprit pour forcer au rire le malade tourmenté de faiblesse et de douleurs.

BIRON.–Exciter le sourire dans la bouche de la mort! cela ne se peut pas, cela est impossible; la joie ne peut entrer dans une âme à l’agonie.

ROSALINE.–Eh bien! c’est là le vrai moyen de réprimer un esprit railleur, dont les écarts sont le fruit d’applaudissements indiscrets, que des auditeurs, à tête vide et rieurs, donnent à ses folies. Le succès d’un bon mot dépend de l’oreille qui l’entend, et jamais de la langue qui le dit. Ainsi donc, si les oreilles des malades, assourdies par les clameurs de leurs propres gémissements, veulent se prêter à entendre vos vaines railleries, alors continuez sur ce ton, et je consens à vous accepter avec ce défaut; mais si elles ne veulent pas les entendre, alors défaites-vous de ce genre d’esprit, et je vous retrouverai corrigé de ce défaut et tout joyeux de votre réforme.

BIRON.–Douze mois entiers? Allons, arrive ce qui voudra: je consens à aller plaisanter pendant douze mois dans un hôpital.

LA PRINCESSE, qui s’entretenait à part avec le roi.–Oui, noble prince; et je prends congé de vous.

LE ROI.–Non, madame; nous voulons vous accompagner et vous mettre dans votre route.

BIRON.–Notre amour ne finit pas comme nos anciennes pièces: Jeannot n’a pas sa Jeannette. Si ces dames avaient voulu, elles auraient pu donner à notre scène le dénoûment d’une comédie.

LE ROI.–Allons, seigneurs, il n’y a plus que douze mois et un jour à passer, et le dénoûment viendra.

BIRON.–Cela est trop long pour une pièce.

(Entre Armado.)

ARMADO.–Gracieuse Majesté, daignez m’accorder….

LA PRINCESSE.–N’est-ce pas là notre Hector?

DUMAINE.–Oui, le preux chevalier de Troie.

ARMADO.–Que je baise votre doigt royal, et que je prenne congé de vous. Je suis lié par un voeu; j’ai promis à Jacquinette de tenir pour l’amour d’elle la charrue pendant trois ans: mais, très-renommée Altesse, vous plaît-il d’entendre le dialogue que deux savants ont compilé à la louange de la chouette et du coucou? Il aurait dû suivre immédiatement la fin de notre spectacle.

LE ROI.–Nous le voulons bien: faites-les paraître promptement.

ARMADO, aux acteurs.–Holà! avancez. (Entrent Holoferne, Nathaniel, Moth, Costard, et autres.) De ce côté est Hyems, l’Hiver.–De celui-ci est Ver, le Printemps: l’un est ami de la chouette, et l’autre du coucou.–Printemps, commence.

LE PRINTEMPS, chante les deux couplets suivants.

Quand la marguerite étoilée et la violette azurée,

Quand la primevère argentée

Et les marguerites d’or

Émaillent les prés de riantes couleurs,

Le coucou alors, de feuillage en feuillage,

Se moque des maris en chantant

Coucou,

Coucou, coucou.–O mot redoutable!

Fatal à l’oreille d’un époux.
Quand les bergers enflent leur chalumeau d’avoine;

Quand l’alouette joyeuse sonne le réveil du laboureur;

Quand les tourterelles se caressent, et roucoulent et murmurent,

Et que la jeune bergère blanchit son linge,

Alors, etc.

L’HIVER, chante à son tour.

Quand les glaçons brillent aux toits;

Quand le berger Guillot souffle dans ses doigts;

Quand Pierrot entasse des souches dans le foyer;

Quand le lait gèle et durcit dans le vase,

Que le sang se glace et que les chemins se salissent,

Alors la chouette effrayante chante dans la nuit

Toou oüe,

Tou oüe, to oüe. Note faite pour plaire!
Quand la grosse Jeanne écume son pot;

Quand tous les vents sifflent déchaînés;

Que la toux emporte le prône du pasteur,

Que les oiseaux sont blottis dans la neige;

Quand le froid rougit le nez de Marianne;

Quand les pommes rôties sifflent sur le feu,

Alors la chouette effrayante, etc.

ARMADO.–Après les chants d’Apollon, Mercure offense l’oreille.–Vous, sortez de ce côté; et vous, de celui-ci86.

(Tous sortent.)

Note 86: Holoferne représente un pédant ou maître de langues, contemporain du poëte, nommé Jean Florio, maître d’italien à Londres. Sa profession est cause qu’il débite tant de sentences italiennes dans sa conversation. Dans un de ses ouvrages il désigne clairement Shakspeare, furieux de ce qu’il l’avait joué sur le théâtre.–«Qu’Aristophane, dit-il, et ses comédiens fassent des pièces, et injurient Socrate; tout ce qu’ils font pour le diffamer ne sert qu’à rehausser l’éclat de sa vertu.» Il parle aussi d’un sonnet d’un de ses amis (cet ami, c’était sans doute lui-même), qu’on avait parodié selon toute apparence dans le sonnet de cette pièce: The praiseful princess, etc. On voit aussi que le même Florio aimait l’allitération, cette ridicule affectation de plusieurs mots commençant par la même lettre.–Il signait, le résolu Jean Florio. C’est la férocité du caractère de cet Italien qui lui fait donner par Shakspeare le nom que Rabelais donne à son pédant Thubal, Holoferne. Warburton cite ce personnage comme un des rares exemples de satire personnelle que Shakspeare se soit permis.

FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.