Henri VI (1/3)

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TRAGÉDIE

PREMIÈRE PARTIE.

 

NOTICE
SUR LES PREMIÈRE, SECONDE ET TROISIÈME PARTIES
DE HENRI VI

Les trois parties de Henri VI ont été, parmi les éditeurs et commentateurs de Shakspeare, un sujet de controverse qui n’est point encore éclairci, ni peut-être même épuisé; plusieurs d’entre eux ont pensé que la première de ces pièces ne lui appartenait en aucune façon; d’autres, en moindre nombre, lui ont aussi disputé l’invention originale des deux dernières, que, selon eux, il n’aurait fait que retoucher, et dont la conception primitive appartiendrait à un ou à deux autres auteurs. Aucune des trois pièces n’a été imprimée du vivant de Shakspeare, ce qui ne prouve rien, car il en est de même de plusieurs autres ouvrages dont personne ne conteste l’authenticité, mais ce qui laisse du moins toute latitude au doute et à la discussion.

La faiblesse générale de ces trois compositions, où l’on ne trouve qu’un petit nombre de scènes qui rappellent la touche du maître, ne serait pas non plus un motif suffisant pour les attribuer à une autre main que la sienne; car, dans le cas où elles lui appartiendraient, ce seraient ses premiers ouvrages: circonstance qui expliquerait assez leur infériorité, du moins en ce qui regarde la conduite du drame, la liaison des scènes, l’art de soutenir et d’augmenter progressivement l’intérêt, en ramenant toutes les diverses parties de la composition à une impression unique qui s’avance et s’accroît, comme le fleuve grossit à chaque pas des eaux que lui envoient les divers points de l’horizon. Tel est en effet le caractère de Shakspeare dans ses grandes compositions, et ce qui manque essentiellement aux trois parties de Henri VI, surtout à la première. Mais ce qui y manque également, ce sont les défauts de Shakspeare, cette recherche, cette emphase auxquelles il n’a pas toujours échappé dans ses plus beaux ouvrages, résultat presque nécessaire de la jeunesse des idées qui, étonnées pour ainsi dire d’elles-mêmes, ne savent comment épuiser le plaisir qu’elles trouvent à se produire; il serait étrange que les premiers essais de Shakspeare en eussent été exempts.

Il faut cependant distinguer ici, entre les trois parties de Henri VI, ce qui concerne la première à laquelle on croit que Shakspeare a été presque entièrement étranger, et ce qui a rapport aux deux autres dont on ne lui dispute que l’invention et la composition originale, en reconnaissant qu’il les a considérablement retouchées. Voici les faits.

En 1623, c’est-à-dire sept ans après la mort de Shakspeare, parut la première édition complète de ses oeuvres. Quatorze de ses pièces seulement avaient été imprimées de son vivant, et les trois parties de Henri VI n’étaient pas du nombre; elles parurent en 1623, dans l’état où on les donne aujourd’hui, et toutes trois attribuées à Shakspeare, quoique déjà, à ce qu’il paraît, une espèce de tradition lui disputât la première. D’un autre côté, dès l’an 1600, avaient été publiées, sans nom d’auteur, par Thomas Mellington, libraire, deux pièces intitulées, l’une The first part of the contention of the two famous houses of York and Lancaster, with the death of the good duke Humphrey, etc. 1; l’autre: The true tragedy of Richard duke of York and death of good king Henry the sixth 2. De ces deux pièces, l’une a servi de moule, si on peut s’exprimer ainsi, à la seconde partie de Henri VI, l’autre à la troisième. La marche et la coupe des scènes et du dialogue s’y retrouvent à quelques légères différences près; des passages entiers ont été transportés textuellement des pièces originales dans celles que nous a données Shakspeare sous le nom de Seconde et troisième partie de Henri VI. La plupart des vers ont été simplement retouchés, et quelques-uns seulement, en assez petit nombre, ont été entièrement ajoutés.

Note 1: (retour) La première partie de la querelle des deux fameuses maisons d’York et de Lancaster, avec la mort du bon duc Humphrey, etc.

Note 2: (retour) La vraie tragédie de Richard, duc d’York, et la mort du bon roi Henri VI.

En 1619, c’est-à-dire trois ans après la mort de Shakspeare, ces deux pièces originales furent réimprimées par un libraire nommé Pavier, et cette fois avec le nom du poëte. Dès lors s’établit parmi les critiques l’opinion qu’elles appartenaient à Shakspeare, et devaient être regardées, soit comme une première composition qu’il avait lui-même revue et corrigée, soit comme une copie imparfaite prise à la représentation, et livrée en cet état à l’impression; ce qui arrivait assez souvent, dans ce temps-là, les auteurs étant peu dans l’usage de faire imprimer leurs pièces. Cette dernière opinion a été longtemps la plus générale; cependant elle ne peut guère soutenir l’examen, car, comme l’observe M. Malone, celui de tous les commentateurs qui a jeté le plus de jour sur la question, un copiste maladroit retranche et estropie, mais il n’ajoute pas; et les deux pièces originales contiennent des passages, même quelques scènes assez courtes, qui ne se retrouvent plus dans les autres. D’ailleurs, rien n’y porte l’empreinte d’une copie mal faite; la versification en est régulière, le style en est seulement beaucoup plus prosaïque que celui des passages qui appartiennent indubitablement à Shakspeare: d’où il résulterait que le copiste aurait précisément omis les traits les plus frappants, les plus propres à saisir l’imagination et la mémoire.

Resterait donc seulement la supposition d’une première ébauche, perfectionnée ensuite par son auteur. Entre les preuves de détail qu’amasse M. Malone contre cette opinion, et qui ne sont pas toutes également concluantes, il en est une cependant qui mérite d’être prise en considération, c’est que les pièces originales sont évidemment tirées de la chronique de Hall, tandis que c’est Hollinshed qu’a toujours suivi Shakspeare, ne prenant jamais de Hall que ce qu’en a copié Hollinshed. Il n’est pas vraisemblable que, s’il eût puisé dans Hall ses premiers ouvrages, il eût ensuite quitté l’original pour le copiste.

Ces deux opinions rejetées, il faut supposer que Shakspeare aurait emprunté sans scrupule, à l’ouvrage d’un autre, le fond et l’étoffe qu’il aurait ensuite enrichis de sa broderie; ses nombreux emprunts aux auteurs dramatiques de son temps rendent cette supposition très-facile à admettre, et voici un fait qui, dans cette occasion spéciale, équivaut presque à une preuve de sa légitimité. Et d’abord il faut savoir que les deux pièces originales imprimées en 1600 existaient dès 1593, car on les trouve à cette époque enregistrées sous le même titre, et avec le nom du même libraire, dans les registres du stationer, espèce de syndic de la corporation des libraires, imprimeurs, etc., patenté par le gouvernement, et chargé de l’annonce des ouvrages destinés à l’impression. Quelle cause retarda jusqu’en 1600 la publication de ces deux pièces, c’est ce qu’il est inutile en ce moment de discuter; mais cette preuve de l’ancienneté de leur existence acquiert, dans la question qui nous occupe, une importance assez grande par le passage suivant d’un pamphlet de Green 3, auteur très-fécond mort au mois de septembre 1592. Dans ce pamphlet, écrit peu de temps avant sa mort, et imprimé aussitôt après, comme il l’avait ordonné par son testament, Green adresse ses adieux et ses conseils à plusieurs de ses amis, littérateurs comme lui; l’objet de ses conseils est de les détourner de travailler pour le théâtre, s’ils veulent éviter les chagrins dont il se plaint. Un des motifs qu’il leur donne, c’est l’imprudence qu’il y aurait à eux de se fier aux acteurs; car, dit-il, «il y a là un parvenu, corbeau paré de nos plumes, qui, avec son coeur de tigre recouvert d’une peau d’acteur 4, se croit aussi habile à enfler (to bombaste) un vers blanc que le meilleur d’entre vous, et devenu absolument un Johannes factotum, est, dans sa propre opinion, le seul shake-scene 5 du pays.» Ce passage ne laisse aucun doute sur les emprunts faits à Green par Shakspeare dès 1592; et comme les Henri VI sont les seules pièces de notre poëte qu’on croie pouvoir placer avant cette époque, la question paraîtrait à peu près résolue; en même temps que la citation faite par Green, à cette occasion, d’un vers de la pièce originale, prouverait que c’était là ce qui lui tenait au coeur. Il est donc assez vraisemblable que Shakspeare, acteur alors et n’exerçant encore l’activité de son génie qu’au profit de sa troupe, aura essayé de remettre au théâtre, avec plus de succès, des pièces déjà connues, et dont le fond lui présentait quelques beautés à faire valoir. Les pièces appartenant alors, selon toute apparence, aux comédiens qui les avaient achetées, l’entreprise était naturelle, et le succès des Henri VI aura été probablement le premier indice sur la foi duquel un génie qui ignorait encore ses propres forces aura osé s’élancer dans la carrière.

Note 3: (retour) Green’s groat’s worth of wit, etc.

Note 4: (retour)Allusion à un vers de l’ancienne pièce The first part of the contentions, etc.

O tyger’s heart wrapt in a woman’s hide.

Note 5: (retour) Shake-scene (secoue scène), pour shake-spear (secoue-lance).

Pour s’expliquer ensuite comment Shakspeare, reprenant ainsi en sous oeuvre les deux pièces dont il a fait la seconde et la troisième partie de Henri VI, n’aurait pas fait le même travail sur la première, il suffirait de penser que cette première partie était alors en possession du théâtre avec un succès assez grand pour que l’intérêt des acteurs n’y demandât aucun changement. Cette supposition est appuyée par un passage d’un pamphlet de Thomas Nashe 6 où parlant du brave Talbot: «Combien, dit-il, se serait-il réjoui de penser «qu’après avoir reposé deux cents ans dans la tombe, il triompherait de nouveau sur le théâtre, et que ses os seraient embaumés de nouveau (en différentes fois) des larmes de dix mille spectateurs au moins, qui le verraient tout fraîchement blessé dans la personne du tragédien qui le représente!» Nashe, intime ami de Green, n’aurait probablement pas parlé sur ce ton d’une pièce de Shakspeare, et peut-être est-ce le succès même de cette pièce qui aura engagé Shakspeare à rendre les deux autres dignes de le partager; mais, dans cette supposition même, il serait difficile de ne pas croire que, soit avant, soit plus tard, Shakspeare n’ait pas relevé, par quelques touches, le coloris d’un ouvrage qui n’avait pu plaire à ses contemporains que parce que Shakspeare ne s’était pas encore montré. Ainsi, les scènes entre Talbot et son fils doivent être de lui, ou bien il faudrait croire qu’avant lui existait, en Angleterre, un auteur dramatique capable d’atteindre à cette touchante et noble vérité dont bien peu, après lui, ont entrevu le secret. Rien n’est plus beau que cette peinture des deux héros, l’un mourant, l’autre à peine né à la vie des guerriers; le premier, rassasié de gloire, et, dans son anxiété paternelle, occupé de sauver plutôt la vie que l’honneur de son fils; l’autre, sévère, inflexible, et ne songeant à prouver son affection filiale que par la mort qu’il est déterminé à chercher auprès de son père, et par le soin qu’il aura de conserver ainsi l’honneur de sa race. Cette situation, variée par toutes les alternatives de crainte et d’espérance que peuvent offrir les chances d’une bataille où le père sauve son fils, où le fils est ensuite tué loin de son père, offre presqu’à elle seule l’intérêt d’un drame, et tout porte à croire que Shakspeare ajouta cet ornement à une pièce que son étroite connexion avec celles qu’il avait refaites associait pour ainsi dire à ses oeuvres. Il faut remarquer d’ailleurs que les scènes entre Talbot et son fils sont presque entièrement en vers rimés, ainsi qu’il s’en trouve un grand nombre dans les ouvrages de Shakspeare, tandis que, dans le reste de la pièce, et dans les deux pièces qui paraissent destinées à lui faire suite, il ne se trouve presque aucune rime. La scène qui, dans la première partie de Henri VI, en contient le plus est celle où l’on voit Mortimer mourant dans sa prison; aussi pourrait-on penser qu’elle a reçu au moins des additions de la main de Shakspeare: ces additions et quelques autres peut-être, bien qu’en petit nombre, auront pu fournir, aux éditeurs de 1623, une raison qui leur aura paru suffisante pour ranger, au nombre des ouvrages d’un poëte qui avait tué tous les autres, une pièce qui devait tout son mérite à ce qu’il y avait ajouté, et qui se joignait d’ailleurs nécessairement à deux autres ouvrages où il avait trop mis du sien pour qu’on pût les retrancher de ses oeuvres.

Note 6: (retour) Pierce pennyless, his supplication to the devil; 1592.

Quant à l’insertion du nom de Shakspeare dans l’édition, donnée par Pavier, des deux pièces originales, il est aisé de l’expliquer par une fraude de libraire, fraude extrêmement commune alors, et qui a été pratiquée à l’égard de plusieurs ouvrages dramatiques composés sur des sujets qu’avait traités Shakspeare, et qu’on espérait vendre à la faveur de son nom. Ce qui rend la chose encore plus vraisemblable, c’est que cette édition est sans date, bien qu’on sache qu’elle parut en 1619, ce qui pouvait être une petite habileté du libraire pour laisser croire qu’elle avait paru du vivant de l’auteur dont il empruntait le nom.

On ignore l’époque précise de la représentation de la première partie de Henri VI, qui, selon Malone, a d’abord porté le nom de Pièce historique du roi Henri VI 7. Le style de cette pièce, excepté ce qu’on peut attribuer à Shakspeare, porte le même caractère que celui de tous les ouvrages dramatiques de cette époque qui ont précédé ceux de notre poëte, une construction grammaticale fort irrégulière, le ton assez simple mais sans noblesse, et la versification assez prosaïque. L’intérêt, assez médiocre quoique la pièce offre un grand mouvement, est d’ailleurs fort diminué pour nous par la ridicule et grossière absurdité du rôle de Jeanne d’Arc, qui du reste peut nous donner l’idée la plus exacte du sentiment avec lequel les chroniqueurs anglais ont écrit l’histoire de cette fille héroïque, et des traits sous lesquels ils l’ont représentée: en ce sens, la pièce est historique.

Note 7: (retour) The historical play of king Henri the sixth.

La seconde partie de Henri VI, beaucoup plus intéressante que la première, n’est pas conduite avec beaucoup plus d’art; des monologues y sont continuellement employés à exposer les faits; les sentiments s’expriment dans des aparté. Les scènes, séparées par des intervalles considérables (la pièce entière renferme un espace de dix ans), ne présentent entre elles aucun lien; on n’y aperçoit aucun de ces efforts que Shakspeare a faits, dans la plupart de ses autres ouvrages, pour les unir, quelquefois même aux dépens de la vraisemblance; et comme en même temps rien n’avertit de ce qui les sépare, on est souvent étonné de se trouver, sans l’avoir remarqué, transporté à des années de distance de l’événement qu’on vient de voir finir. Les diverses parties de la pièce ne tiennent pas non plus essentiellement les unes aux autres, défaut très-rare dans les ouvrages incontestablement reconnus pour être de la main de Shakspeare. Ainsi l’aventure de Simpcox est absolument hors d’oeuvre; celle de l’armurier et de son apprenti ne se rattache que faiblement au sujet, et les pirates qui mettent Suffolk à mort ne se rattachent en rien au reste de l’intrigue. Quant à la partie des caractères, il s’en faut de beaucoup qu’elle réponde au talent ordinaire de Shakspeare; on ne peut nier qu’il n’y ait du mérite dans la peinture de Henri, ce prince dont les sentiments pieux et la constante bonté parviennent presque toujours à nous intéresser malgré le ridicule de cette faiblesse et de cette pauvreté d’esprit qui touchent à l’imbécillité: le rôle de Marguerite est assez bien soutenu; mais cet excès de fausseté envers son mari sort des bornes de la vraisemblance, et ce n’est pas Shakspeare, du moins dans son bon temps, qui eût donné, à deux criminels tels que Marguerite et Suffolk, des sentiments aussi tendres que ceux de leur dernière entrevue. Pour Warwick et Salisbury, ce sont deux caractères sans aucune espèce de liaison, et impossibles à expliquer.

Que Shakspeare soit ou non l’auteur de la pièce intitulée: The first contention, etc., la seconde partie de Henri VI est entièrement calquée sur cet ouvrage. Shakspeare n’en a cependant pris textuellement qu’une assez petite partie, et particulièrement les scènes coupées en dialogue rapide, comme celle de l’aventure de Simpcox, le combat des deux artisans, la dispute de Glocester et du cardinal à la chasse; il a fait peu de changements dans ces morceaux, ainsi que dans une partie de la révolte de Cade. Cependant cette scène d’un horrible effet, où l’on voit le lord Say entre les mains de la populace, est presque entièrement de Shakspeare. Quant aux discours un peu longs, il les a plus ou moins retouchés, et la plupart même lui appartiennent entièrement, comme ceux de Henri en faveur de Glocester, ceux de Marguerite à son mari, une grande partie de la défense de Glocester, des monologues d’York, et presque tout le rôle du jeune Clifford. Il n’est pas difficile d’y reconnaître la main de Shakspeare, à une poésie plus hardie, plus brillante d’images, moins exempte peut-être de cet abus d’esprit que Shakspeare ne paraît pas avoir emprunté aux poëtes dramatiques de l’époque. Du reste, sauf un certain nombre d’anachronismes communs à tous les ouvrages de Shakspeare, celui-ci est assez fidèle à l’histoire, et la lecture des chroniques a donné, en ce temps, aux auteurs de pièces historiques un caractère de vérité et des moyens d’intérêt que les hommes supérieurs peuvent seuls tirer des sujets d’invention.

La troisième partie de Henri VI comprend depuis le printemps de l’année 1455 jusqu’à la fin de l’année 1471, c’est-à-dire un espace d’environ seize ans, pendant lesquels ont été livrées quatorze batailles qui, selon un compte probablement très-exagéré, ont coûté la vie à plus de quatre-vingt mille combattants. Aussi le sang et les morts ne sont-ils pas épargnés dans cette pièce, bien que, de ces quatorze batailles, on n’en voie ici que quatre, auxquelles l’auteur a eu soin de rapporter les principaux faits des quatorze combats: ces faits sont, pour la plupart, des assassinats de sang-froid accompagnés de circonstances atroces, quelquefois empruntées à l’histoire, quelquefois ajoutées par l’auteur ou les auteurs. Ainsi la circonstance du mouchoir trempé dans le sang de Rutland, et donné à son père York pour essuyer ses larmes, est purement d’invention; le caractère de Richard est également d’invention dans cette pièce et dans la précédente. Richard était beaucoup plus jeune que son frère Rutland dont on l’a fait l’aîné, et il ne peut avoir eu aucune part aux événements sur lesquels se fondent les deux pièces; son caractère y est d’ailleurs bien annoncé et bien soutenu. Celui de Marguerite ne se dément point; et celui de Henri, à travers les progrès de sa faiblesse et de son imbécillité, laisse encore apercevoir de temps en temps ces sentiments doux et pieux qui ont jeté sur lui de l’intérêt dans la première partie. Ces portions de son rôle appartiennent entièrement à Shakspeare, ainsi que la plus grande partie des méditations de Henri pendant la bataille de Towton, son discours au lieutenant de la Tour, sa scène avec des gardes-chasse, etc.; ces morceaux ne se trouvent point ou sont à peine indiqués dans la pièce originale. Il est aisé de reconnaître les passages ajoutés, car ils se distinguent par un charme et une naïveté d’images que n’offre nulle part ailleurs le style de l’ouvrage original. Quelquefois aussi les endroits retouchés par Shakspeare, soit sur son ouvrage, soit sur celui d’un autre, se font remarquer par la recherche d’esprit qui lui est familière, et qui n’est pas ici compensée par cette conséquence et cette cohérence des images qui, dans ses bons ouvrages, accompagnent presque toujours ses subtilités. C’est ce qu’on peut remarquer, par exemple, dans les regrets de Richard sur la mort de son père; il serait difficile de les attribuer à d’autres qu’à Shakspeare, tant ils portent son empreinte; mais il serait également difficile de les attribuer à ses meilleurs temps, et leur imperfection pourrait servir encore à prouver que les trois parties de Henri VI, telles que nous les avons aujourd’hui, nous offrent, non pas Shakspeare corrigé par lui-même dans la maturité de son talent, mais Shakspeare employant le premier essai de ses forces à corriger les ouvrages des autres. Il a au reste beaucoup moins retouché cette pièce-ci que la précédente, qui probablement lui a paru plus digne de ses efforts; excepté le discours de Marguerite avant la bataille de Tewksbury, une partie de la scène d’Édouard avec lady Gray, et quelques autres passages peu importants, on n’en peut guère ajouter d’autres à ceux qui ont déjà été cités comme appartenant entièrement à l’ouvrage corrigé. La plus grande partie de la pièce originale y est textuellement reproduite; on y retrouve de même le décousu qui a pu frapper dans la première et la seconde partie. Les horreurs accumulées dans celle-ci ne laissent pas d’être peintes avec une certaine énergie, mais bien éloignée de cette vérité profonde que, dans ses beaux ouvrages, Shakspeare a su, pour ainsi dire, tirer des entrailles mêmes de la nature.

 

HENRI VI

TRAGÉDIE

 

PREMIÈRE PARTIE

 

PERSONNAGES

LE ROI HENRI VI.
LE DUC DE GLOCESTER, oncle du roi, et protecteur.
LE DUC DE BEDFORD, oncle du roi, et régent de France.
THOMAS DE BEAUFORT, duc d'Exeter, grand-oncle du roi.
HENRI DE BEAUFORT, grand-oncle du roi, évêque de
    Winchester et ensuite cardinal.
JEAN DE BEAUFORT, duc de Somerset.
RICHARD PLANTAGENET, fils aîné de Richard, premièrement
    comte de Cambridge, ensuite duc d'York.
LE COMTE DE WARWICK.
LE COMTE DE SALISBURY.
LE COMTE DE SUFFOLK.
LORD TALBOT, ensuite comte de Shrewsbury.
JEAN TALBOT, son fils.
EDMOND MORTIMER, comte des Marches.
LE GEOLIER DE MORTIMER.
UN HOMME DE LOI.
SIR JEAN FASTOLFFE.
SIR WILLIAM LUCY.
SIR WILLIAM GLANSDALE.
SIR THOMAS GARGRAVE.
WOODVILLE, lieutenant de la Tour de Londres.
LE LORD MAIRE de Londres.
VERNON, de la rose blanche, ou faction d'York.
BASSET, de la rose rouge, ou faction de Lancastre.
CHARLES, dauphin, depuis roi de France.
RENÉ, duc d'Anjou, et roi titulaire de Naples.
LE DUC DE BOURGOGNE.
LE DUC D'ALENÇON.
LE BATARD D'ORLÉANS.
LE GOUVERNEUR DE PARIS.
LE MAITRE CANONNIER de la ville d'Orléans, et son fils.
LE GÉNÉRAL des troupes françaises à Bordeaux.
UN SERGENT français.
UN PORTIER.
UN VIEUX BERGER, père de Jeanne d'Arc, la Pucelle.
MARGUERITE, fille de René, et ensuite femme de Henri VI,
    et reine d'Angleterre.
JEANNE, la Pucelle, dite communément Jeanne d'Arc.
DÉMONS aux ordres de la Pucelle.
LA COMTESSE D'AUVERGNE.
Lords, gardiens de la tour, hérauts, capitaines, soldats,
    courriers, et autres suivants, tant anglais que français.

La scène est tantôt en Angleterre, tantôt en France.

 

ACTE PREMIER

 

SCÈNE I

Abbaye de Westminster.

Marche funèbre. Le corps du roi Henri V, découvert, exposé solennellement, entouré des DUCS DE BEDFORD, DE GLOCESTER ET D’EXETER, DU COMTE DE WARWICK, DE L’ÉVÊQUE DE WINCHESTER, DE HÉRAUTS, ETC.

BEDFORD.–Que les cieux soient tendus de noir! que le jour cède à la nuit! comètes, qui amenez les révolutions dans les siècles et les États, secouez dans le firmament vos tresses de cristal, et châtiez-en les étoiles rebelles qui ont conspiré la mort de Henri, de Henri V, trop illustre pour qu’il vécût longtemps! Jamais l’Angleterre n’a perdu un si grand roi.

GLOCESTER.–Avant lui, l’Angleterre n’avait jamais eu de roi. Il avait de la vertu et méritait de commander. Son épée, quand il la brandissait, éblouissait les yeux de ses éclairs. Ses bras s’ouvraient plus largement que les ailes du dragon: ses yeux, quand ils étincelaient du feu de la colère, étourdissaient, repoussaient plus sûrement ses ennemis que le soleil du midi lançant ses brûlants rayons sur leurs visages. Que dirais-je? Ses exploits sont au-dessus des récits. Jamais il n’a levé son bras qu’il n’ait conquis.

EXETER.–Nous portons le deuil avec du noir; pourquoi ne le portons-nous pas avec du sang? Henri est mort et ne revivra jamais. Nous entourons un cercueil de bois, et nous honorons de notre glorieuse présence la honteuse victoire de la mort, comme des captifs enchaînés à un char de triomphe. Qui accuserons-nous? maudirons-nous les astres du malheur qui ont ainsi conspiré la ruine de notre gloire? ou faut-il croire que les rusés enchanteurs et magiciens français épouvantés auront, par des vers magiques, amené sa perte?

WINCHESTER.–C’était un roi chéri du Roi des rois. Le terrible jour du jugement ne sera pas si terrible pour les Français que l’était sa vue. Il a livré les batailles du Dieu des armées: ce sont les prières de l’Église qui assuraient ses succès.

GLOCESTER.–L’Église? Où est-elle? Si les ministres de l’Église n’avaient pas prié, le fil de ses jours ne se serait pas usé si vite. Vous n’aimez qu’un prince efféminé, que vous puissiez gouverner comme un jeune écolier.

WINCHESTER.–Glocester, quoi que nous aimions, tu es protecteur de l’Angleterre, et tu aspires à gouverner le prince et le royaume; ta femme est hautaine: elle exerce sur toi plus d’empire que Dieu ou les ministres de la religion n’en pourraient jamais avoir.

GLOCESTER.–Ne nomme point la religion, car tu aimes la chair: et, dans tout le cours de l’année, tu ne vas jamais à l’église, si ce n’est pour prier contre tes ennemis.

BEDFORD.–Cessez, cessez ces querelles, et tenez vos esprits en paix.–Marchons vers l’autel.–Hérauts, suivez-nous.–Au lieu d’or, nous offrirons nos armes, puisque nos armes sont inutiles à présent que Henri n’est plus.–Postérité, attends-toi à des années malheureuses: tes enfants suceront les larmes des yeux de leurs mères, notre île nourrira ses fils de douleurs et de pleurs, et il ne restera que les femmes pour pleurer les morts. O Henri V, j’invoque ton ombre! fais prospérer ce royaume: préserve-le des troubles civils; lutte dans les cieux contre les astres ses ennemis; et ton âme sera au firmament une constellation bien plus glorieuse que celle de Jules César, ou la brillante….

(Entre un messager.)

LE MESSAGER.–Salut à vous tous, honorables lords. Je vous apporte de France de tristes nouvelles de pertes, de carnage et de déroute. La Guyenne, la Champagne, Reims, Orléans, Rouen, Gisors, Paris, Poitiers, sont absolument perdus.

BEDFORD.–Qu’oses-tu dire, homme, devant le corps de Henri? Parle bas, ou la perte de ces grandes villes lui fera briser son cercueil, et il se lèvera du sein de la mort.

GLOCESTER.–Paris perdu? Rouen perdu? Si Henri était rappelé à la vie, ces nouvelles lui feraient de nouveau rendre l’âme.

EXETER.–Et comment les avons-nous perdus? Quelle trahison….

LE MESSAGER.–Aucune trahison, mais disette d’hommes et d’argent. Voici ce que murmurent entre eux les soldats: «Que vous fomentez ici différentes factions; et que, tandis qu’il faudrait mettre en mouvement une armée et combattre, vous disputez ici sur le choix de vos généraux. L’un voudrait traîner la guerre à peu de frais; l’autre voudrait voler d’un vol rapide, et manque d’ailes. Un troisième est d’avis que, sans aucune dépense, on peut obtenir la paix avec de belles et trompeuses paroles.» Réveillez-vous, réveillez-vous, noblesse d’Angleterre! Que la paresse ne ternisse pas l’honneur que vous avez récemment acquis! Les fleurs de lis sont arrachées de vos armes, et la moitié de l’écusson d’Angleterre est coupée.

EXETER.–Si nous manquions de larmes pour ce convoi funèbre, ces nouvelles les appelleraient par torrents.

BEDFORD.–C’est moi qu’elles regardent: je suis régent de France.–Donnez-moi mon armure; je vais combattre pour ressaisir la France.–Loin de moi ces honteux vêtements de deuil! Je veux que les Français aient, non point des yeux, mais des blessures pour pleurer leurs malheurs un moment interrompus.

(Entre un autre messager.)

LE DEUXIÈME MESSAGER.–Milords, lisez ces lettres pleines de revers. La France entière s’est soulevée contre les Anglais, excepté quelques petites villes de nulle importance. Le dauphin Charles a été couronné roi à Reims: le bâtard d’Orléans s’est joint à lui. René, duc d’Anjou, épouse son parti: le duc d’Alençon vole se ranger à ses côtés.

EXETER.–Le dauphin couronné roi! Tous volent à lui! Oh! où fuir pour cacher notre honte?

GLOCESTER.–Nous ne fuirons que vers nos ennemis. Bedford, si tu temporises, j’irai, moi, faire cette guerre.

BEDFORD.–Glocester, pourquoi doutes-tu de mon ardeur? J’ai déjà levé dans mes pensées une armée qui inonde déjà la France.

(Entre un troisième messager.)

LE TROISIÈME MESSAGER.–Mes respectables lords, pour ajouter encore aux larmes dont vous arrosez le cercueil du roi Henri, je dois vous instruire d’un fatal combat livré entre l’intrépide Talbot et les Français.

WINCHESTER.–Comment? où Talbot a vaincu, n’est-ce pas?

LE TROISIÈME MESSAGER.–Oh non! où lord Talbot a été défait: je vais vous en raconter les détails. Le 10 août dernier, ce redoutable lord, se retirant du siége d’Orléans, ayant à peine six mille soldats, s’est vu enveloppé et attaqué par vingt-trois mille Français; il n’a pas eu le temps de ranger sa troupe: il manquait de pieux à placer devant ses archers; faute de pieux, ils ont arraché des haies des bâtons pointus, et les ont fichés en terre, à la hâte et sans ordre, pour empêcher la cavalerie de fondre sur eux. Le combat a duré plus de trois heures; et le vaillant Talbot, avec son épée et sa lance, a fait des miracles au-dessus de la pensée humaine; il envoyait par centaines les ennemis aux enfers, nul n’osait lui faire face. Ici, là, partout, il frappait avec rage: les Français criaient que c’était le diable en armes. Tous restaient immobiles d’étonnement et les yeux fixés sur lui. Ses soldats, animés par son courage indomptable, ont crié tous ensemble: Talbot! Talbot! et se sont précipités au fort de la mêlée. De ce moment la victoire était décidée si sir Jean Fastolffe n’avait joué le rôle d’un lâche. Il était dans l’arrière-garde et placé sur les dernières lignes, avec ordre de le suivre et de le soutenir; mais il a fui lâchement sans avoir frappé un seul coup. De là la défaite générale et le carnage. Ils ont été enveloppés par leurs ennemis: un lâche Wallon, pour faire sa cour au dauphin, a frappé Talbot au dos avec sa lance; Talbot, que toute la France, avec toutes ses forces d’élite assemblées, n’avait pas osé une seule fois envisager en face.

BEDFORD.–Talbot est-il tué? Je me tuerai alors moi-même, pour me punir de vivre oisif ici dans le luxe et la mollesse, tandis qu’un si brave général, manquant de secours, est trahi et livré à ses lâches ennemis.

LE TROISIÈME MESSAGER.–Oh! non, il vit; mais il est prisonnier, et avec lui le lord Scales et le lord Hungreford. La plupart des autres ont été massacrés ou pris.

BEDFORD.–Il n’est point, pour le délivrer, de rançon que je ne sois déterminé à payer. Je précipiterai le dauphin, la tête la première, en bas de son trône, et sa couronne sera la rançon de mon ami: j’échangerai quatre de leurs seigneurs contre un de nos lords.–Adieu, messieurs, je cours à ma tâche. Il faut que j’aille sans délai allumer des feux de joie en France, pour célébrer la fête de notre grand saint Georges. Je prendrai avec moi dix mille soldats, dont les sanglants exploits ébranleront l’Europe.

LE TROISIÈME MESSAGER.–Vous en auriez besoin, car Orléans est assiégé: l’armée anglaise est affaiblie et impuissante. Le comte de Salisbury sollicite des renforts, et c’est avec peine qu’il empêche ses soldats de se mutiner; car ils sont bien peu pour contenir tant d’ennemis.

EXETER.–Lords, souvenez-vous des serments que vous avez faits à Henri, ou d’accabler le dauphin, ou de le ramener sous le joug de l’Angleterre.

BEDFORD.–Je m’en souviens, et je prends ici congé de vous pour aller faire mes préparatifs.

(Il sort.)

GLOCESTER.–Je vais me rendre en toute hâte à la Tour pour visiter l’artillerie et les munitions, et ensuite proclamer roi le jeune Henri.

EXETER.–Moi, je vais à Eltham, où est le jeune roi; je suis son gouverneur particulier, et je verrai là à prendre les meilleures mesures pour sa sûreté.

(Il sort.)

WINCHESTER.–Chacun ici a son poste et ses fonctions; moi, je suis laissé à l’écart, il ne reste rien pour moi. Mais je ne veux pas être longtemps un serviteur sans place. Je me propose de tirer le roi d’Eltham, et de m’asseoir au premier rang sur le gouvernail de l’État.

(Il sort.)

 

SCÈNE II

En France, devant Orléans.

Entrent CHARLES, avec ses troupes, ALENÇON, RENÉ, et autres.

CHARLES.–Le véritable cours de Mars n’est pas plus connu aujourd’hui sur la terre qu’il ne l’est dans les cieux. Dernièrement il brillait pour les Anglais; maintenant nous sommes vainqueurs, et c’est à nous qu’il sourit. Quelles villes un peu importantes dont nous ne soyons les maîtres? Nous sommes ici paisiblement établis près d’Orléans: les Anglais affamés, comme de pâles fantômes, nous assiégent à peine une heure dans le mois.

ALENÇON.–Ils n’ont point ici leurs tranches de boeuf gras: il faut que les Anglais soient repus, comme leurs mules, et qu’ils aient leur sac de nourriture lié à la bouche; autrement ils ont aussi piteuse mine que des rats noyés.

RENÉ.–Faisons lever le siège: pourquoi vivons-nous ici paresseusement? Talbot est pris, lui que nous étions accoutumés à craindre: il ne reste plus de chef que cet écervelé de Salisbury; il peut dépenser son fiel en vaines fureurs: il n’a ni hommes ni argent pour faire la guerre.

CHARLES.–Sonnez, sonnez l’alarme. Fondons sur eux; sauvons l’honneur des Français jadis mis en déroute.–Je pardonne ma mort à celui qui me tuera, s’il me voit fuir ou reculer d’un pas. (Ils sortent. On sonne l’alarme.–Mêlée.–Ensuite une retraite.) (Rentrent Charles, Alençon et René.) Qui vit jamais telle chose? Quels hommes ai-je donc? des chiens, des poltrons, des lâches! Je n’aurais jamais fui s’ils ne m’avaient abandonné au milieu de mes ennemis.

RENÉ.–Salisbury tue en désespéré.–Il combat comme un homme lassé de la vie. Les autres lords, en lions affamés, fondent sur nous comme sur une proie que leur montre la faim.

ALENÇON.–Froissart, un de nos compatriotes, rapporte que l’Angleterre n’enfantait que des Rolands et des Oliviers sous le règne d’Édouard III. Le fait est encore plus vrai de nos jours, car elle n’envoie pour combattre que des Samsons et des Goliaths. Un contre dix! De grands coquins maigres et efflanqués! qui aurait jamais cru qu’ils eussent tant de courage et d’audace?

CHARLES.–Abandonnons cette ville! Ce sont des forcenés, et la faim les rendra encore plus acharnés. Je les connais de vieille date: ils arracheront les remparts avec leurs dents plutôt que d’abandonner le siége.

RENÉ.–Je crois que, par quelque étrange invention, par quelque sortilége, leurs armes sont ajustées pour frapper sans relâche, comme des battants de cloche; autrement, ils ne pourraient jamais tenir aussi longtemps.–Si l’on suit mon avis, nous les laisserons ici.

ALENÇON.–Soit; laissons-les.

(Entre le bâtard d’Orléans.)

LE BATARD.–Où est le dauphin? J’ai des nouvelles pour lui.

LE DAUPHIN.–Bâtard d’Orléans, sois trois fois le bienvenu.

LE BATARD.–Il me semble que vos regards sont tristes, votre visage pâle. Est-ce la dernière défaite qui vous a fait ce mal? Ne vous découragez pas: le secours est proche: j’amène ici avec moi une jeune et sainte fille, qui, dans une vision que le Ciel lui a envoyée, a reçu l’ordre de faire lever cet ennuyeux siége et de chasser les Anglais de France. Elle possède l’esprit de prophétie bien mieux que les neuf Sibylles de Rome. Elle peut raconter le passé et l’avenir. Dites, la ferai-je entrer? Croyez-en mes paroles: elles sont certaines et infaillibles.

CHARLES.–Allez, faites-la venir. (Le bâtard sort.) Mais, pour éprouver sa science, René, prends ma place et fais le dauphin. Interroge-la fièrement; que tes regards soient sévères. Par cette ruse, nous sonderons son habileté.

(Entrent la Pucelle, le bâtard d’Orléans et autres.)

RENÉ.–Belle fille, est-il vrai que tu veux exécuter ces étonnants prodiges?

LA PUCELLE.–René, espères-tu me tromper?–Où est le dauphin?–Sors, sors, ne te cache plus là derrière. Je te connais sans t’avoir jamais vu. Ne sois pas étonné, rien n’est caché pour moi. Je veux t’entretenir seul et en particulier.–Retirez-vous, seigneurs, et laissez-nous un moment à part.

RENÉ.–Elle débute hardiment.

(Ils s’éloignent.)

LA PUCELLE.–Dauphin, je suis née fille d’un berger; mon esprit n’a été exercé dans aucune espèce d’art. Il a plu au Ciel et à Notre-Dame-de-Grâce de jeter un regard sur mon obscure condition. Un jour que je gardais mes tendres agneaux, exposant mon visage aux rayons brûlants du soleil, la mère de Dieu daigna m’apparaître; et, dans une vision pleine de majesté, elle me commanda de quitter ma basse profession, et de délivrer mon pays de ses calamités: elle me promit son assistance et me garantit le succès. Elle daigna se révéler à moi dans toute sa gloire. J’étais noire et basanée auparavant; les purs rayons de lumière qu’elle versa sur moi me douèrent de cette beauté que vous voyez. Fais-moi toutes les questions que tu pourras imaginer, et je répondrai sans préparation; essaye mon courage dans un combat, si tu l’oses, et tu verras que je surpasse mon sexe. Sois certain de ceci: tu seras heureux si tu me reçois pour ton compagnon de guerre.

CHARLES.–Tu m’as étonné par la hauteur de ton discours. Je ne veux que cette preuve de ton mérite; tu lutteras avec moi dans un combat singulier: si tu as l’avantage, tes paroles sont vraies; autrement je te refuse ma confiance.

LA PUCELLE.–Je suis prête. Voilà mon épée à la pointe affilée, ornée de chaque côté de cinq fleurs de lis. Je l’ai choisie dans le cimetière de Sainte-Catherine en Touraine, parmi un amas de vieilles armes.

CHARLES.–Viens donc: par le saint nom de Dieu! je ne crains aucune femme.

LA PUCELLE.–Et moi, tant que je vivrai, je ne fuirai jamais devant un homme.

(Ils combattent.)

CHARLES.–Arrête, arrête; tu es une amazone: tu combats avec l’épée de Débora.

LA PUCELLE.–La mère du Christ me seconde; sans elle, je serais trop faible.

CHARLES.–Quelle que soit la main qui te secoure, c’est toi qui dois me secourir. Un désir ardent consume mon âme; tu as vaincu à la fois et ma force et mon coeur. Sublime Pucelle, si tel est ton nom, permets que je sois ton serviteur et non pas ton souverain: c’est le dauphin de France qui te conjure ainsi.

LA PUCELLE.–Je ne dois céder à aucun voeu d’amour, car ma vocation a été consacrée d’en haut. Quand j’aurai chassé tes ennemis de ces lieux, je songerai alors à une récompense.

CHARLES.–En attendant, jette un regard de bonté sur ton esclave dévoué.

RENÉ, en dedans de la tente avec Alençon.–Monseigneur, il me semble, a un long entretien.

ALENÇON.–N’en doutez pas: il sonde cette femme en tout sens; autrement il n’aurait pas prolongé à ce point la conférence.

RENÉ.–Le dérangerons-nous, puisqu’il ne garde aucune mesure?

ALENÇON.–Il prend peut-être des mesures plus profondes que nous ne savons: les femmes sont de rusées tentatrices avec leur langue.

RENÉ.–Mon prince, où êtes-vous? Quel objet vous occupe si longtemps? Abandonnerons-nous Orléans, ou non?

LA PUCELLE.–Non, non, vous dis-je, infidèles sans foi! Combattez jusqu’au dernier soupir: je serai votre sauvegarde.

CHARLES.–Ce qu’elle dit, je le confirmerai: nous combattrons jusqu’à la fin.

LA PUCELLE.–Je suis destinée à être le fléau des Anglais. Cette nuit je ferai certainement lever le siége. Puisque je me suis engagée dans cette guerre, comptez sur un été de la Saint-Martin, sur les jours de l’alcyon. La gloire est comme un cercle dans l’onde; il ne cesse de s’élargir et de s’étendre, jusqu’à ce qu’à force de s’étendre il s’évanouisse. La mort de Henri est le terme où finit le cercle des Anglais; toutes les gloires qu’il renfermait sont dispersées. Je suis maintenant comme cet orgueilleux vaisseau qui portait César et sa fortune.

CHARLES.–Si Mahomet était inspiré par une colombe 8, tu l’es donc, toi, par un aigle. Ni Hélène, la mère du grand Constantin, ni les filles de saint Philippe 9 ne t’égalèrent jamais. Brillante étoile de Vénus, descendue sur la terre, par quel culte assez respectueux pourrai-je t’adorer?

Note 8: (retour) Mahomet avait, disent les traditions arabes, une colombe qu’il nourrissait avec des grains de blé qui tombaient de son oreille; quand elle avait faim elle se posait sur l’épaule de Mahomet, et introduisait son bec dans l’oreille de son maître pour y chercher sa nourriture. Mahomet disait alors à ses sectateurs que c’était le Saint-Esprit qui venait le conseiller.

Note 9: (retour) Les quatre filles de Philippe dont il est fait mention dans les Actes des apôtres, et qui avaient le don de prophétie.

ALENÇON.–Abrégeons les délais, et faisons lever le siége.

RENÉ.–Femme, fais ce qui est en ton pouvoir pour sauver notre honneur. Chasse-les d’Orléans, et immortalise-toi.

CHARLES.–Nous allons en faire l’essai. Allons, marchons à l’entreprise. Si sa promesse est trompeuse, je ne crois plus à aucun prophète.

(Ils sortent.)

 

SCÈNE III

Londres.–Colline devant la Tour.

Entre LE DUC DE GLOCESTER qui s’approche des portes de la Tour, avec ses gens vêtus de bleu.

GLOCESTER.–Je viens pour visiter la Tour: je crains que depuis la mort de Henri il ne s’y soit commis quelque larcin. Où sont donc les gardes, qu’on ne les trouve pas à leur poste? Ouvrez les portes: c’est Glocester qui vous appelle.

PREMIER GARDE.–Qui frappe ainsi en maître?

PREMIER SERVITEUR DE GLOCESTER.–C’est le noble duc de Glocester.

DEUXIÈME GARDE.–Qui que ce soit, vous ne pouvez entrer ici.

DEUXIÈME SERVITEUR DE GLOCESTER.–Misérables, est-ce ainsi que vous répondez au lord protecteur?

PREMIER GARDE.–Que Dieu protége le protecteur: voilà notre réponse. Nous n’agissons que d’après nos ordres.

GLOCESTER.–Qui vous les a donnés? Quelle autre volonté que la mienne doit commander ici? Il n’est point d’autre protecteur du royaume que moi. (A ses gens.) Forcez ces portes: je serai votre garant. Me laisserai-je jouer de la sorte par de vils esclaves?

(Les gens de Glocester cherchent à forcer les portes.)

WOODVILLE, en dedans.–Quel est ce bruit? Qui sont ces traîtres?

GLOCESTER.–Lieutenant, est-ce vous dont j’entends la voix? Ouvrez les portes: c’est Glocester qui veut entrer.

WOODVILLE.–Patience, noble duc; je ne puis ouvrir. Le cardinal de Winchester le défend: j’ai reçu de lui l’ordre exprès de ne laisser entrer ni toi ni aucun des tiens.

GLOCESTER.–Lâche Woodville, tu le préfères à moi, cet arrogant Winchester, ce prélat hautain que Henri, notre feu roi, ne put jamais supporter? Tu n’es ami ni de Dieu ni du roi. Ouvre les portes, ou dans peu je te fais chasser de la Tour.

PREMIER SERVITEUR DE GLOCESTER.–Ouvrez les portes au lord protecteur. Nous les enfoncerons si vous n’obéissez pas à l’instant.

(Entre Winchester suivi de ses gens en habits jaunâtres 10.)

Note 10: (retour) C’était la couleur des vêtements des huissiers dans les cours ecclésiastiques; le jaune était aussi à cette époque une couleur de deuil, comme le noir.

WINCHESTER.–Eh bien, ambitieux Humfroi, que veut dire ceci?

GLOCESTER.–Vil prêtre tondu, est-ce toi qui commandes qu’on me ferme les portes?

WINCHESTER.–Oui, c’est moi, traître d’usurpateur, tu n’es point le protecteur du roi ou du royaume.

GLOCESTER.–Retire-toi, audacieux conspirateur, toi qui machinas le meurtre de notre feu roi, toi qui vends aux filles de mauvaise vie des indulgences qui leur permettent le péché. Je te bernerai dans ton large chapeau de cardinal, si tu t’obstines dans cette insolence.

WINCHESTER.–Retire-toi toi-même; je ne reculerai pas d’un pied. Que ceci soit la colline de Damas; et toi, sois le Caïn maudit; égorge ton frère Abel, si tu veux.

GLOCESTER.–Je ne veux pas te tuer, mais te chasser; je me servirai, pour t’emporter d’ici, de ta robe d’écarlate, comme on se sert des langes d’un enfant.

WINCHESTER.–Fais ce que tu voudras; je te brave en face.

GLOCESTER.–Quoi! je serai ainsi bravé et insulté en face! Aux armes, mes gens, en dépit des priviléges de ce lieu; les habits bleus contre les habits jaunes. Prêtre, défends ta barbe. (Glocester et ses gens attaquent l’évêque.) Je veux te l’allonger d’un pied et te souffleter d’importance; je foulerai aux pieds ton chapeau de cardinal, en dépit du pape et des dignités de l’Église; je te traînerai en tous sens par les oreilles.

WINCHESTER.–Glocester, tu répondras de cette insulte devant le pape.

GLOCESTER.–Oison de Winchester!–Je crie–une corde! une corde! chassez-les d’ici à coups de corde.–Pourquoi les laissez-vous encore là?–Je te chasserai d’ici, loup couvert d’une peau d’agneau.–Hors d’ici les habits jaunes! hors d’ici, hypocrite en écarlate!

(Il se fait un grand tumulte. Au milieu du désordre entrent le maire de Londres et ses officiers.)

LE MAIRE.–Fi, milords! vous, magistrats suprêmes, troubler ainsi outrageusement la paix publique!

GLOCESTER.–Paix, lord maire: tu ne connais pas les outrages que j’ai essuyés. Ce Beaufort, qui ne respecte ni Dieu ni le roi, a ici usurpé la Tour à son usage.

WINCHESTER, au maire.–Tu vois ici Glocester, l’ennemi des citoyens, un homme qui propose toujours la guerre, et jamais la paix; imposant à vos libres trésors d’énormes tributs; cherchant à renverser la religion, sous prétexte qu’il est le protecteur du royaume. Et il voudrait ici enlever de la Tour l’armure et l’appareil de la majesté, pour se couronner roi, et faire disparaître le prince.

GLOCESTER.–Je ne te répondrai pas par des mots, mais par des coups.

(Leurs gens s’attaquent de nouveau.)

LE MAIRE.–Dans cette rixe tumultueuse, il ne me reste que la ressource d’une proclamation à haute voix.–Officier, avance, et parle aussi haut que tu le pourras.

L’OFFICIER.–Vous tous, gens de toute classe, qui êtes ici assemblés en armes, contre la paix de Dieu et du roi, nous vous ordonnons et commandons, au nom de Sa Majesté, de vous retirer chacun dans vos maisons, et de ne porter, manier, ni employer désormais aucune épée, arme ou poignard sous peine de mort.

GLOCESTER.–Cardinal, je ne veux pas enfreindre la loi: mais nous nous rencontrerons, et nous nous expliquerons à loisir.

WINCHESTER.–Oui, Glocester, nous nous rencontrerons, et il t’en coûtera cher, sois-en sûr; j’aurai le sang de ton coeur pour ce que tu as fait là aujourd’hui.

LE MAIRE.–Je vais assembler le peuple, si vous différez de vous retirer.–Ce cardinal est plus hautain que Satan.

GLOCESTER.–Maire, adieu. Ce que tu fais, tu as droit de le faire.

WINCHESTER.–Exécrable Glocester, veille sur ta tête; car je prétends l’avoir avant peu. (Ils sortent.)

LE MAIRE, à ses officiers.–Veillez à ce qu’on quitte ce lieu, et ensuite nous nous retirerons.–Grand Dieu! est-il possible que des nobles nourrissent de pareilles haines? Pour moi je ne combats pas une fois dans quarante ans.

(Il sort avec ses officiers.)

 

SCÈNE IV

France.–Devant Orléans.

Entrent, sur les remparts, LE MAITRE CANONNIER D’ORLÉANS ET SON FILS.

LE CANONNIER.–Mon garçon, tu sais comment Orléans est assiégé, et comment les Anglais ont emporté les faubourgs?

LE FILS.–Je le sais, mon père, et j’ai souvent tiré sur eux: mais, malheureux que je suis, chaque fois j’ai manqué mon coup.

LE CANONNIER.–A présent tu ne le manqueras pas. Suis mes avis. Je suis maître canonnier en chef de cette ville; il faut que je fasse quelque chose pour me faire bien venir. Les espions du prince m’ont informé que les Anglais, bien retranchés dans les faubourgs, pénètrent par une secrète grille de fer dans la tour que tu vois là-bas, pour dominer la ville, et découvrir de là comment ils pourront, avec le plus d’avantage, nous mettre en péril, soit par leur artillerie, soit par un assaut. Pour faire cesser cet inconvénient, j’ai dirigé contre cette tour une pièce de calibre, et j’ai veillé ces trois jours entiers pour tâcher de les apercevoir. Toi, mon garçon, prends ma place, et veille à ton tour, car je ne puis rester plus longtemps à ce poste. Si tu aperçois quelque Anglais, cours et viens me l’annoncer; tu me trouveras chez le gouverneur.

(Il sort.)

LE FILS.–Mon père, ne vous inquiétez pas: je n’irai pas vous déranger si je puis les découvrir.

(Les lords Salisbury et Talbot, sir Guillaume Glansdale, sir Thomas Gargrave et autres paraissent sur la plate-forme d’une tour.)

SALISBURY.–Talbot, ma vie, ma joie, de retour ici! Et comment t’a-t-on traité tant que tu as été prisonnier? Et par quels moyens as-tu obtenu d’être relâché? Fais-moi ce récit, je t’en conjure, ici sur le plateau de cette tour.

TALBOT.–Le duc de Bedford avait un prisonnier qu’on appelait le brave seigneur Ponton de Saintrailles: j’ai été échangé contre lui. Mais auparavant ils avaient voulu, par mépris, me troquer contre un homme d’armes bien plus ignoble: moi, je l’ai refusé avec dédain et colère, et j’ai demandé la mort plutôt que d’être estimé à si vil prix. Enfin j’ai été racheté comme je le désirais…. Mais, oh! la pensée du traître Fastolffe me déchire le coeur: je l’exécuterais de mes propres mains, si je le tenais en ce moment en ma puissance.

SALISBURY.–Mais tu ne me dis pas comment tu as été traité.

TALBOT.–Accablé de brocards, d’insultes et d’épithètes ignominieuses. Ils m’ont exposé sur la place publique d’un marché, pour servir de spectacle à tout le peuple: «Voilà, disaient-ils, la terreur des Français, l’épouvantail qui effraye nos enfants.» Alors je me suis dégagé des officiers qui me conduisaient, et avec mes ongles j’arrachais les pierres du pavé, pour les lancer aux spectateurs de mon opprobre. Mon air menaçant a fait fuir les autres. Personne n’osait approcher, craignant une mort soudaine. Ils ne me croyaient pas assez en sûreté dans des murs de fer. Telle était la terreur que mon nom avait répandue parmi eux, qu’ils s’imaginaient que je pourrais briser des barres d’acier, et mettre en pièces des poteaux de diamant. Aussi avais-je une garde des fusiliers les plus adroits qui se promenaient à toute minute autour de moi; et si je bougeais seulement de mon lit, aussitôt ils me couchaient en joue, prêts à me tirer au coeur.

SALISBURY.–Je suis au supplice d’entendre les tourments que tu as essuyés; mais nous en serons bien vengés. Maintenant c’est l’heure du souper à Orléans: ici, au travers de cette grille, je peux compter chaque homme, et voir comment les Français fortifient leurs remparts. Allons les observer: cette vue te récréera. Sir Thomas Gargrave, et vous, sir Guillaume Glansdale, je veux savoir positivement votre avis sur le lieu où il nous convient le mieux de diriger notre batterie.

GARGRAVE.–Je pense que c’est à la porte du nord, car c’est là que se tiennent les nobles.

GLANSDALE.–Et moi, ici, au boulevard du pont.

TALBOT.–Autant que je puis voir, il faut affamer cette ville, et l’affaiblir de plus en plus par de légères escarmouches.

(Un coup de canon part des remparts de la ville; Salisbury et Gargrave tombent.)

SALISBURY.–O Dieu, aie pitié de nous, misérables pécheurs!

GARGRAVE.–O Dieu, aie pitié de moi, malheureux que je suis!

TALBOT.–Quel est ce coup qui vient si soudainement traverser nos projets?–Parle, Salisbury…. si tu peux parler encore. Quelle est ta blessure, modèle de tous les guerriers? Oh! un de tes yeux et ta joue emportés! Tour maudite! Maudite et fatale main, qui as machiné ce coup terrible! Salisbury, vainqueur dans treize batailles! lui qui forma Henri V à la guerre! Tant que sonnait une trompette, ou que battait un tambour, son épée ne cessait de frapper sur le champ de bataille.–Respires-tu encore, Salisbury? Si tu n’as pas de voix, il te reste du moins un oeil que tu peux lever vers le Ciel, pour implorer sa miséricorde. Le soleil embrasse l’univers d’un seul regard. Ciel, ne fais grâce à aucun mortel, si Salisbury ne l’obtient pas de toi.–Enlevez son corps: je vais vous aider à l’ensevelir. Et toi, Gargrave, respires-tu encore? Parle à Talbot: regarde-le.–Salisbury, console ton âme par cette pensée: tu ne mourras point tant que…. Il me fait signe de la main, et me sourit comme s’il me disait: «Quand je ne serai plus, souviens-toi de me venger sur les Français.–Plantagenet, je te le promets: comme Néron, je jouerai du luth en contemplant l’incendie de leurs villes. (Un coup de tonnerre, ensuite une alarme.) Quel est ce tumulte? Que signifie ce vacarme dans les cieux? D’où viennent cette alarme et ce bruit?

(Entre un messager.)

LE MESSAGER.–Milord, milord: les Français ont rassemblé leurs troupes. Le dauphin, avec une certaine Jeanne la Pucelle…, une sainte prophétesse qui vient de se manifester tout nouvellement, arrive à la tête d’une grande armée pour faire lever le siége.

(Ici Salisbury pousse un gémissement.)

TALBOT.–Écoutez, écoulez, comme gémit Salisbury mourant! son coeur souffre de ne pouvoir se venger. Français, je serai pour vous un Salisbury! Pucelle, ou non Pucelle, dauphin ou chien de mer, j’écraserai vos coeurs sous les pieds de mon cheval. Portez Salisbury dans sa tente; et, après, voyons jusqu’où va l’audace de ces lâches Français.

(Une alarme. Ils sortent emportant les deux morts.)

 

SCÈNE V

Devant une des portes d’Orléans.

Alarmes. Escarmouches. TALBOT poursuit le DAUPHIN et le chasse devant lui; alors paraît LA PUCELLE, chassant les Anglais devant elle. Ensuite rentre TALBOT.

TALBOT.–Où est ma force, mon intrépidité, ma valeur? Nos Anglais se retirent: je ne puis les arrêter. Une femme, vêtue en guerrier, les chasse devant elle. (Entre la Pucelle.) La voici, la voici qui s’avance.–Je veux me mesurer avec toi: démon mâle ou femelle, je veux te conjurer: je saurai te tirer du sang 11; tu n’es qu’une sorcière: je vais livrer dans l’instant ton âme au maître que tu sers.

Note 11: (retour) On croyait alors que lorsqu’on pouvait faire couler le sang d’une sorcière, on était hors de l’atteinte de son pouvoir.

LA PUCELLE.–Viens, viens; c’est à moi seule qu’il est réservé de ternir ta gloire.

(Ils combattent.)

TALBOT.–Ciel! peux-tu souffrir que l’enfer l’emporte? Plutôt que de renoncer à châtier cette insolente créature, les élans de mon courage feront éclater ma poitrine; et, dans ma fureur, j’arracherai de mes épaules ces bras impuissants.

LA PUCELLE.–Adieu, Talbot, ton heure n’est pas encore venue: en attendant, il faut que j’aille ravitailler Orléans.–Essaye de me vaincre, si tu peux: je me ris de ta force; va, va plutôt rafraîchir tes soldats affamés, aider Salisbury à faire son testament. Cette journée est à nous, et bien d’autres qui vont la suivre.

(Elle entre dans Orléans avec les soldats.)

TALBOT.–Mes pensées tourbillonnent comme la roue d’un potier. Je ne sais où je suis, ni ce que je fais. Une sorcière, par la peur qu’elle répand, et non par sa force, comme Annibal, pousse devant elle nos troupes, et triomphe comme il lui plaît. Ainsi on voit les abeilles fuir de leurs ruches devant la fumée, et les colombes chassées de leurs asiles par une mauvaise odeur. Ils nous appelaient des dogues anglais, à cause de notre acharnement; aujourd’hui, timides comme de petits chiens, nous fuyons en poussant des cris. (Une courte alarme.) Écoutez-moi, concitoyens, ou recommencez le combat, ou arrachez les lions de l’écusson d’Angleterre: mettez-y des moutons au lieu de lions; renoncez à votre patrie. Non, le mouton ne fuit pas devant le loup, ni le cheval ou le boeuf devant le léopard, aussi timidement que vous devant ces esclaves que vous avez tant de fois vaincus. (Une autre escarmouche.) Ils ne le feront pas.–Retirez-vous dans vos retranchements: vous avez tous conspiré la mort le Salisbury, car nul de vous ne veut frapper un seul coup pour le venger.–La Pucelle est entrée dans Orléans malgré nous et tous nos efforts. Oh! je voudrais mourir avec Salisbury! La honte me forcera de cacher ma tête.

(Il sort.)

(Alarme, bruit de trompettes, retraite.)

 

SCÈNE VI

LA PUCELLE, CHARLES, RENÉ, ALENÇON, et des soldats paraissent sur les remparts.

LA PUCELLE.–Arborons nos étendards déployés sur les murs. Orléans est délivré des loups anglais. Ainsi Jeanne la Pucelle a accompli sa parole.

CHARLES.–Divine créature, fille brillante d’Astrée, de quels honneurs assez grands te payerai-je ce succès? Tes promesses ressemblent aux jardins d’Adonis, qui donnaient un jour des fleurs et le lendemain des fruits. France, triomphe et réjouis-toi de ta glorieuse prophétesse. La ville d’Orléans est regagnée: jamais bonheur plus signalé n’est échu à notre empire.

RENÉ.–Pourquoi donc toutes les cloches de la ville n’annoncent-elles pas notre victoire? Dauphin, commandez aux citoyens d’allumer des feux de joie, et de célébrer des fêtes et des banquets dans les rues et les places, pour célébrer le bonheur que Dieu vient de nous accorder.

ALENÇON.–Toute la France sera dans la joie, quand elle apprendra quel mâle courage nous avons montré.

CHARLES.–C’est à Jeanne, et non à nous, que ce beau triomphe est dû. En reconnaissance, je veux partager ma couronne avec elle; tous les prêtres, tous les religieux de mon royaume chanteront en choeur ses immortelles louanges. Je veux lui élever une pyramide plus magnifique que ne fut jamais celle de la Rhodope de Memphis. En mémoire d’elle, quand elle sera morte, ses cendres, enfermées dans une urne plus précieuse que le coffre aux riches diamants de Darius, seront portées aux fêtes solennelles devant les rois et les reines de France. Ce ne sera plus saint Denis que nous invoquerons; Jeanne la Pucelle sera désormais la patronne de la France. Entrons, et après ce beau jour de victoire, allons nous réjouir dans un banquet royal.

(Fanfare. Ils sortent.)

FIN DU PREMIER ACTE.

 

ACTE DEUXIÈME

 

SCÈNE I

France.–Devant Orléans.

Entre UN SERGENT français, avec DEUX SENTINELLES.

LE SERGENT.–Camarades, à vos postes, et soyez vigilants. Si vous entendez quelque bruit, si vous apercevez quelque ennemi près des remparts, donnez-nous-en avis au corps de garde par quelque signal.

LES SENTINELLES.–Sergent, vous serez averti. (Le sergent sort.) Ainsi les pauvres subalternes, tandis que les autres dorment tranquilles sur leurs lits, sont contraints de veiller au milieu des ténèbres, par le froid et la pluie!

(Entrent Talbot, Bedford, le duc de Bourgogne et les troupes, munis d’échelles d’assaut. Leurs tambours battent une marche sourde.)

TALBOT.–Lord régent, et vous, duc redouté dont l’alliance nous donne l’amitié des provinces d’Artois, de Flandre et de Picardie, pendant cette nuit favorable, les Français sont sans défense, après avoir bu et banqueté tout le jour. Saisissons cette occasion: elle est faite pour nous venger de leur fraude, oeuvre de perfidie et d’une sorcellerie diabolique.

BEDFORD.–Lâche roi! Quel outrage il fait à sa renommée en désespérant ainsi de la vigueur de son bras, et en se liguant avec des sorcières et des suppôts d’enfer!

LE DUC DE BOURGOGNE.–Les traîtres n’ont jamais d’autre alliance. Mais quelle est donc cette Pucelle qu’on dit si chaste?

TALBOT.–Une jeune fille, dit-on.

BEDFORD.–Une jeune fille! et si guerrière!

LE DUC DE BOURGOGNE.–Prions Dieu que d’ici à peu de temps elle ne prouve pas qu’elle est un homme, si elle continue, comme elle a commencé, à porter l’armure sous l’étendard des Français!

TALBOT.–Eh bien, qu’ils commercent, qu’ils complotent avec les esprits infernaux! Dieu est notre forteresse; en son nom victorieux, déterminons-nous à escalader leurs remparts.

BEDFORD.–Monte, brave Talbot, nous te suivrons.

TALBOT.–Non pas tous ensemble: il vaut bien mieux, à mon avis, que nous entrions par divers côtés à la fois: si quelqu’un de nous vient à échouer, les autres pourront tenir encore contre les ennemis.

BEDFORD.–D’accord. Je vais monter par cet angle, là-bas.

LE DUC DE BOURGOGNE.–Et moi, par celui-ci.

TALBOT.–Et Talbot montera par ici, ou y trouvera son tombeau. Allons, Salisbury; c’est pour toi et pour le droit de Henri d’Angleterre; cette nuit va montrer combien je vous suis dévoué à tous les deux.

(Les Anglais escaladent les murailles en criant: Saint-George! Talbot!)

UNE SENTINELLE, à l’intérieur.–Aux armes! aux armes! L’ennemi livre l’assaut.

(Les Français accourent et sautent à demi-vêtus sur les murs. Le Bâtard, Alençon, René, arrivent par différents côtés, les uns habillés et armés, et les autres en désordre.)

ALENÇON.–Quoi donc, mes seigneurs, à demi nus!

LE BATARD.–A demi nus? oui; et bien joyeux d’avoir échappé si heureusement!

RENÉ.–Il était temps, je crois, de s’éveiller et de quitter nos lits; l’alarme retentissait à la porte de nos chambres.

ALENÇON.–De tous les exploits que j’ai vus, depuis que je fais la guerre, jamais je n’ai ouï parler d’une entreprise plus hasardeuse et plus désespérée que cet assaut.

LE BATARD.–Je crois que ce Talbot est un démon des enfers.

RENÉ.–Si ce n’est pas l’enfer, à coup sûr, c’est le ciel qui le seconde.

ALENÇON.–Voici Charles qui vient. Je suis étonné de sa diligence.

(Entrent Charles et la Pucelle.)

LE BATARD, avec ironie.–Bon! la divine Jeanne était sa garde.

CHARLES, à la Pucelle.–Est-ce là ton art, trompeuse dame? N’as-tu commencé de nous flatter d’abord par un léger succès, que pour nous exposer après à une perte dix fois plus grande?

LA PUCELLE.–Pourquoi Charles est-il exigeant avec son amie? Prétendez-vous que ma puissance soit toujours la même? Dois-je l’emporter soit que je veille, soit que je dorme? ou rejetterez-vous sur moi toutes les fautes? Imprévoyants soldats, si vous aviez fait bonne garde, ce désastre soudain ne serait jamais arrivé.

CHARLES.–Duc d’Alençon, c’est votre faute, à vous, qui commandiez la garde de nuit, de n’avoir pas été plus attentif à cet important emploi.

ALENÇON.–Si tous vos quartiers avaient été aussi soigneusement veillés que celui dont j’avais l’inspection, nous n’aurions pas été si honteusement surpris.

LE BATARD.–Le mien était en sûreté.

RENÉ.–Et le mien aussi, mon prince.

CHARLES.–Pour moi, j’ai passé la plus grande partie de cette nuit dans le quartier de la Pucelle et dans le mien, à errer de garde en garde, et à relever les sentinelles: comment donc les ennemis ont-ils pu entrer? par quel côté ont-ils pénétré le premier?

LA PUCELLE.–Ne demandez plus, seigneur, comment et par où. Il est certain qu’ils ont trouvé quelque partie faiblement gardée, où la brèche a été ouverte. Et maintenant il ne nous reste que la ressource de rallier nos soldats épars, et d’établir de nouvelles plates-formes, pour inquiéter les Anglais.

(Une alarme. Entre un soldat anglais criant: Talbot! Talbot! Le roi, les ducs et la Pucelle fuient, laissant derrière eux une partie de leurs habits.)

LE SOLDAT.–J’aurai bien la hardiesse de prendre ce qu’ils ont laissé. Le cri de Talbot me sert d’épée. Me voilà chargé de dépouilles, sans avoir employé d’autre arme que son nom. (Il sort.)

 

SCÈNE II

Orléans.–Dans la ville.

Entrent TALBOT, BEDFORD, LE DUC DE BOURGOGNE, UN CAPITAINE et autres.

BEDFORD.–Le jour commence à percer, et la nuit fuit en repliant le noir manteau dont elle couvrait la terre. Cessons ici notre chaude poursuite, et faisons sonner la retraite.

(On sonne la retraite.)

TALBOT.–Qu’on apporte le corps du vieux Salisbury et qu’on le dépose au milieu de la place publique, dans le centre même de cette ville maudite.–Me voilà donc acquitté du voeu que j’avais fait à son âme. Pour chaque goutte de sang qu’il a perdue, cinq Français au moins sont morts cette nuit, et afin que les siècles futurs sachent quel désastre a produit sa vengeance, je veux ériger dans leur principal temple une tombe où sera enterré son corps: sur sa tombe, et de telle sorte que chacun le puisse lire, sera gravé le récit du sac d’Orléans, par quelle trahison est arrivée sa mort déplorable, et quelle terreur il inspirait à la France.–Mais je songe, seigneurs, que dans notre sanglant carnage nous n’avons pas rencontré l’altesse du dauphin, ni son nouveau champion, la vaillante Jeanne d’Arc, ni aucun de ses perfides alliés.

BEDFORD.–On croit, lord Talbot, qu’au commencement du combat, arrachés tout d’un coup à leurs lits paresseux, et au milieu des pelotons de gens armés, ils ont sauté par-dessus les murailles pour chercher un asile dans la plaine.

LE DUC DE BOURGOGNE.–Moi-même, autant que j’ai pu distinguer à travers la fumée et les noires vapeurs de la nuit, je suis sûr d’avoir effrayé le dauphin et sa compagne, comme ils accouraient tous deux les bras enlacés, ainsi qu’un couple de tendres tourterelles, qui ne peuvent vivre séparées ni le jour ni la nuit.–Quand nous aurons mis ordre à tout ici, nous marcherons sur leurs traces avec toutes nos troupes.

(Entre un messager.)

LE MESSAGER.–Salut à vous tous, milords! Quel est celui, dans cette noble réunion, que vous nommez le belliqueux Talbot, célèbre par ses exploits si vantés dans tout le royaume de France?

TALBOT.–Voici Talbot; qui veut lui parler?

LE MESSAGER.–Une vertueuse dame, la comtesse d’Auvergne, admirant avec respect ta renommée, te supplie par moi, illustre seigneur, de lui accorder la faveur de visiter l’humble château où elle réside, afin qu’elle puisse se vanter d’avoir vu l’homme dont la gloire remplit l’univers de son éclat.

LE DUC DE BOURGOGNE.–En est-il donc ainsi? Allons, je vois que nos guerres deviendront un gai et paisible passe-temps, si les dames demandent qu’on aille ainsi les visiter.–Vous ne pouvez honnêtement, milord, dédaigner sa gracieuse requête.

TALBOT.–Ne me croyez plus désormais; car ce qu’un peuple entier d’orateurs n’auraient jamais pu obtenir de moi avec toute leur éloquence, la politesse d’une femme l’emporte. Ainsi, dites-lui que je lui rends grâces, et que, soumis et respectueux, j’irai lui faire ma cour. Vos Seigneuries ne me tiendront-elles pas compagnie?

BEDFORD.–Non certes: ce serait plus que n’exige la politesse; et j’ai ouï dire que les hôtes qui ne sont pas priés ne sont jamais mieux venus que lorsqu’ils s’en vont.

TALBOT.–Allons, j’irai donc seul, puisqu’il n’y a pas moyen de s’en défendre; je veux faire l’essai de la courtoisie de cette dame.–Capitaine, approchez. (Il lui parle à l’oreille.) Vous devinez mes intentions?

LE CAPITAINE.–Oui, milord, et je m’y conformerai.

 

SCÈNE III

(Cour du château de la comtesse d’Auvergne.)

LA COMTESSE, suivie du CONCIERGE de son château.

LA COMTESSE.–Concierge, souviens-toi de ce dont je t’ai chargé; et, quand tu l’auras fait, apporte-moi les clefs.

LE CONCIERGE.–Je le ferai, madame.

(Il sort.)

LA COMTESSE.–Le plan est dressé. Si tout réussit, je serai aussi fameuse par cet exploit que la Scythe Thomyris par la mort de Cyrus.–On fait un grand bruit de ce redoutable chevalier et de ses merveilleuses prouesses. Je serais bien aise que le témoignage de mes yeux concourût avec celui de mes oreilles pour porter mon jugement sur ses hauts faits.

(Entrent le messager et Talbot.)

LE MESSAGER.–Madame, conformément à votre désir exprimé par mon message, le lord Talbot vient vous voir.

LA COMTESSE.–Il est le bienvenu.–Quoi! est-ce lui?

LE MESSAGER.–Madame, lui-même.

LA COMTESSE.–Est-ce là le fléau de la France? Est-ce là ce Talbot si redouté dans l’Europe, et dont le nom sert aux mères pour faire taire leurs enfants? Je vois à présent combien les récits sont fabuleux et trompeurs; je m’attendais à voir un Hercule, un second Hector, à l’aspect farouche, d’une vaste et forte stature. Eh! c’est un enfant, un nain ridicule; il ne se peut pas que cet avorton faible et ridé frappe ses ennemis d’une si grande terreur.

TALBOT.–Madame, j’ai pris la hardiesse de vous importuner; mais puisque Votre Seigneurie n’est pas libre, je choisirai quelque autre temps pour vous faire ma visite.

LA COMTESSE.–Que prétend-il? Allez lui demander où il va.

LE MESSAGER.–Daignez rester, milord Talbot: ma maîtresse désire savoir la cause de votre brusque départ.

TALBOT.–Hé mais, c’est parce que je vois qu’elle est dans l’erreur: je vais lui prouver que Talbot est ici.

(Rentre le concierge avec des clefs.)

LA COMTESSE.–Si tu es Talbot, tu es donc prisonnier.

TALBOT.–Prisonnier? Et de qui?

LA COMTESSE.–Le mien, lord altéré de sang: et voilà pourquoi je t’ai attiré chez moi. Depuis longtemps ton ombre est ma prisonnière, car ton portrait est pendu dans ma galerie. Aujourd’hui l’original subira le même sort, et j’enchaînerai tes bras et tes jambes à toi, qui, depuis tant d’années, as tyranniquement opprimé, ravagé ma patrie, égorgé nos citoyens, et envoyé dans les fers nos enfants et nos maris.

TALBOT.–Ha, ha, ha!

LA COMTESSE.–Tu ris, misérable! Va, ta joie se changera bientôt en gémissements.

TALBOT.–Je ris de votre folie, de croire que vous ayez en votre possession autre chose que l’ombre de Talbot pour objet de vengeance.

LA COMTESSE.–Quoi! n’es-tu pas l’homme?

TALBOT.–Oui, sans doute.

LA COMTESSE.–Eh bien, j’en possède donc l’original.

TALBOT.–Non, non: je ne suis que l’ombre de moi-même. Vous êtes déçue, madame; vous n’avez ici que l’ombre de Talbot: ce que vous voyez n’est qu’un frêle et chétif individu de l’espèce humaine. Je vous dis, madame, que si Talbot tout entier était ici, vous le verriez d’une grandeur et d’une étendue si immense, que votre appartement ne suffirait pas pour le contenir.

LA COMTESSE.–C’est un marchand d’énigmes: il est ici et il n’est point ici: comment ces contradictions peuvent-elles se concilier?

TALBOT.–Je vais vous le montrer dans l’instant. (Il donne un coup de sifflet: on entend des tambours; aussitôt suit une décharge d’artillerie. Les portes sont forcées; entre une troupe de soldats.) Qu’en dites-vous, madame? Reconnaissez-vous à présent que Talbot n’est que l’ombre de lui-même? (Montrant ses soldats.) Voilà sa substance, ses muscles, ses bras, sa force avec laquelle il courbe sous le joug vos têtes rebelles, rase vos cités, renverse vos places, et les change en un moment en solitudes désolées.

LA COMTESSE.–Victorieux Talbot! pardonne mon outrage. Je vois que tu n’es pas moins grand que ne te peint la renommée, et que tu es bien plus grand que ne l’annonce ta stature. Que ma présomption ne provoque pas ton courroux! Je me reproche de ne t’avoir pas reçu avec le respect qui t’est dû.

TALBOT.–Ne vous effrayez point, belle dame; et ne vous méprenez pas sur l’âme de Talbot, comme vous vous êtes méprise sur son apparence extérieure. Ce que vous avez fait ne m’a point offensé: et je ne vous demande d’autre satisfaction, que de nous permettre, de votre plein gré, de goûter votre vin et de voir quelles douceurs vous avez à nous offrir, car l’appétit des soldats les sert toujours à merveille.

LA COMTESSE.–De tout mon coeur. Et croyez que je me trouve honorée de fêter un si grand guerrier dans ma maison.

(Ils sortent.)

 

SCÈNE IV

(Londres.–Le jardin du Temple.)

Entrent LES COMTES DE SOMERSET, DE SUFFOLK ET DE WARWICK, RICHARD PLANTAGENET, VERNON et un autre avocat.

PLANTAGENET.–Nobles lords, et vous gentilshommes, que signifie ce silence? Personne n’ose-t-il donc rendre hommage à la vérité?

SUFFOLK.–Nous faisions trop de bruit dans la salle du Temple: le jardin nous convient mieux.

PLANTAGENET.–Dites donc, en un mot, si j’ai soutenu la vérité, et si l’obstiné Somerset n’était pas dans l’erreur.

SUFFOLK.–Sur ma foi, je fus toujours un disciple paresseux en matière de lois; jamais je n’ai pu plier ma volonté à la loi: en revanche je plie la loi à ma volonté.

SOMERSET.–Jugez donc entre nous deux, vous, lord Warwick.

WARWICK.–Demandez-moi, entre deux faucons, quel est celui qui vole le plus haut; entre deux dogues, celui qui a la plus large gueule; entre deux lames, quelle est la mieux trempée; entre deux chevaux, quel est celui qui a la plus belle encolure; entre deux jeunes filles, quelle est celle dont l’oeil est le plus riant: j’ai là-dessus quelques légères connaissances, assez peut-être pour porter un jugement; mais quant à ces fines et subtiles équivoques de la loi, sur ma foi, je ne m’y entends nullement, pas plus qu’un choucas.

PLANTAGENET.–Bah! c’est un adroit subterfuge pour éviter de parler. La vérité paraît si nue, si visible de mon côté, que l’oeil le moins perçant peut l’apercevoir.

SOMERSET.–Et elle se manifeste de mon côté si claire et si brillante, que ses rayons se feraient sentir à l’oeil même de l’aveugle.

PLANTAGENET.–Puisque votre langue est enchaînée, et qu’il vous répugne tant de parler, déclarez vos pensées par des signes muets. Que celui qui est né vrai gentilhomme, et tient à l’honneur de sa naissance, s’il pense que j’ai plaidé la cause de la vérité, arrache avec moi une rose blanche de cet églantier.

SOMERSET.–Que celui qui n’est pas un lâche, ni un flatteur, et qui ose se ranger du parti de la vérité, arrache avec moi de cette épine une rose rouge.

WARWICK.–Je n’aime point les couleurs, et dédaignant de colorer mes intentions par une basse et insinuante flatterie, j’arrache cette rose blanche avec Plantagenet.

SUFFOLK.–Et moi cette rose rouge avec le jeune Somerset, et j’ajoute que je pense qu’il a le bon droit pour lui.

VERNON.–Arrêtez, lords et gentilshommes; et ne cueillez plus de roses avant d’avoir décidé que celui des deux qui aura le moins de roses cueillies de son côté cédera à l’autre, et reconnaîtra la justice de son opinion.

SOMERSET.–Sage Vernon, c’est bien dit; si c’est moi qui ai le moins de roses, j’y souscris en silence.

PLANTAGENET.–Et moi aussi.

VERNON.–Eh bien, pour rendre hommage à la bonne cause et à son évidence, je cueille ce bouton pâle et vierge, et donne mon suffrage au parti de la rose blanche.

SOMERSET.–Ne vous piquez pas le doigt en la cueillant, de peur que votre sang ne teigne en rouge la rose blanche, et que vous ne veniez à mon avis, fort contre votre gré.

VERNON.–Si je saigne pour mon opinion, milord, elle se chargera de guérir ma blessure et me maintiendra du côté où je suis présentement.

SOMERSET.–Fort bien, fort bien: allons, qui encore?

L’AVOCAT, à Somerset.–Si mon étude n’est pas vaine, si mes livres ne sont pas faux, le système que vous avez embrassé est une erreur; et, comme preuve, j’arrache aussi une rose blanche.

PLANTAGENET.–Eh bien, Somerset, où est maintenant votre argument?

SOMERSET.–Ici, dans le fourreau, où il se propose de teindre votre rose blanche en rouge de sang.

PLANTAGENET.–En attendant, vos joues contrefont nos roses, car elles pâlissent de crainte, pour attester que la vérité est à nous.

SOMERSET.–Non, Plantagenet, ce n’est pas de crainte, mais de colère de voir tes joues rougir de honte pour contrefaire nos roses; tandis que ta langue refuse de confesser ton erreur.

PLANTAGENET.–Somerset, ta rose n’a-t-elle pas un ver qui la ronge?

SOMERSET.–Plantagenet, ta rose n’a-t-elle pas une épine?

PLANTAGENET.–Oui, une épine aiguë et piquante, propre à défendre la vérité; tandis que ton ver rongeur détruit son mensonge.

SOMERSET.–Eh bien, je trouverai des amis qui porteront mes roses sanglantes et qui soutiendront la vérité de ce que j’ai avancé, tandis que le fourbe Plantagenet n’osera pas se montrer.

PLANTAGENET.–Par ce jeune bouton qui est dans ma main, je te méprise, toi et ton parti, maussade enfant.

SUFFOLK.–Plantagenet, ne dirige pas tes mépris de ce côté.

PLANTAGENET.–Présomptueux Pole, je le veux ainsi, et je te brave ainsi que lui.

SUFFOLK.–C’est dans ton sang que j’en serai vengé.

SOMERSET.–Cesse, cesse, noble Guillaume Pole: nous honorons trop ce paysan, en conversant avec lui.

WARWICK.–Par le ciel, tu lui fais injure, Somerset. Son aïeul était Lionel duc de Clarence, troisième fils d’Édouard III, roi d’Angleterre. Sort-il, d’une souche si antique, des roturiers sans armoiries?

PLANTAGENET.–Il se fie au privilége de ce lieu 12: autrement, son lâche coeur n’aurait pas osé se permettre ce langage.

Note 12: (retour) Il ne paraît pas qu’à cette époque le Temple, où se font encore les études de droit, eût aucun privilége analogue au droit d’asile; peut-être ce lieu en avait-il été investi dans des temps antérieurs, lorsque les Templiers l’habitaient.

SOMERSET.–Par celui qui m’a créé, je soutiendrai mes paroles dans tous les coins de la chrétienté. Richard, le comte de Cambridge, ton père, n’a-t-il pas été exécuté sous le règne du feu roi, pour crime de trahison? Et sa trahison ne t’a-t-elle pas entaché, souillé et dégradé de ton ancienne noblesse? Son crime vit encore dans ton sang, et jusqu’à ce que tu sois réhabilité, non, tu n’es qu’un roturier.

PLANTAGENET.–Mon père fut accusé et non convaincu: il fut condamné à mourir pour crime de trahison; mais il ne fut point un traître. Et ce que je dis ici, je le prouverai contre de plus illustres adversaires que Somerset, si le temps dans son cours amène et mûrit à mon gré l’occasion. Ton partisan Pole, et toi, vous serez notés dans ma mémoire, et je vous châtierai un jour pour cet injurieux préjugé: souvenez-vous-en bien, et tenez-vous pour avertis.

SOMERSET.–Soit: tu nous trouveras toujours prêts à te répondre, et reconnais-nous à ces couleurs pour tes ennemis: mes amis les porteront en dépit de toi.

PLANTAGENET.–Et j’en jure par mon âme, nous porterons à jamais, moi et mon parti, cette rose pâle de courroux, en symbole de ma haine qui ne s’éteindra que dans ton sang. Ou cette fleur se flétrira avec moi dans ma tombe, ou elle fleurira avec moi jusqu’au degré d’élévation qui m’appartient.

SUFFOLK.–Poursuis ta route, et trouve ta ruine dans ton ambition; adieu, jusqu’à la première occasion de te rejoindre.

(Il sort.)

SOMERSET.–Je te suis, Pole.–Adieu, ambitieux Richard.

PLANTAGENET.–Comme on me brave! Et je suis forcé de l’endurer!

WARWICK.–Cette tache, qu’ils reprochent à votre maison, sera effacée dans le prochain parlement, convoqué pour régler un accord entre Winchester et Glocester. Et si vous n’êtes pas ce jour-là créé duc d’York, je ne veux plus m’appeler Warwick. En attendant, en témoignage de mon affection pour vous contre l’orgueilleux Somerset et Guillaume Pole, je veux porter cette rose qui me déclare de votre parti. Et je prédis ici que cette querelle des roses blanches et des roses rouges, née dans le jardin du Temple, et qui a déjà formé une faction, précipitera des milliers d’hommes dans les ombres du tombeau.

PLANTAGENET.–Sage Vernon, je vous dois beaucoup, d’avoir cueilli une rose en faveur de mon parti.

VERNON.–Et je la porterai toujours pour sa défense.

L’AVOCAT.–Et moi aussi.

PLANTAGENET.–Je vous rends grâces, brave gentilhomme.–Allons dîner ensemble tous quatre. J’ose dire qu’un jour viendra où cette querelle s’abreuvera de sang.

(Il sort.)

 

SCÈNE V

Une salle dans l’intérieur de la Tour.

Entre MORTIMER, porté sur un siége par DEUX GEOLIERS.

MORTIMER.–Gardiens compatissants de mon infirme vieillesse, laissez Mortimer mourant se reposer ici. Je souffre dans tous mes membres endoloris par ma longue prison, comme un malheureux à peine échappé à la torture. Je suis aussi vieux que Nestor et vieilli par un siècle de peines, et ces cheveux blancs, messagers du trépas, annoncent la fin d’Edmond Mortimer. Ces yeux, tels que des lampes dont l’huile est consumée, s’obscurcissent de plus en plus, comme prêts à s’éteindre. Mes épaules fléchissent sous le poids du chagrin, et mes bras languissants tombent comme une vigne flétrie, dont les rameaux desséchés rampent sur la terre. Et cependant ces pieds, dont la plante sans force ne peut plus soutenir cette masse d’argile, semblent prendre des ailes dans le désir de me porter au tombeau, comme s’ils comprenaient qu’il ne me reste plus d’autre refuge. Mais, dis-moi, geôlier, mon neveu viendra-t-il?

PREMIER GEOLIER.–Milord, Richard Plantagenet viendra: nous avons envoyé à son appartement dans le Temple, et sa réponse a été qu’il allait venir.

MORTIMER.–C’est assez! mon âme sera donc satisfaite!–Pauvre jeune homme! son malheur égale le mien. Depuis que Henri Monmouth a commencé de régner (hélas! avant son élévation, je brillais à la guerre), j’ai été confiné dans cette odieuse prison; et, depuis le même temps, Richard est tombé dans l’obscurité, dépouillé de ses honneurs et de son héritage. Mais aujourd’hui que l’équitable mort, cet arbitre souverain qui termine tous les désespoirs, et délivre l’homme des misères de la vie, va de sa main propice me faire quitter ce lieu, je voudrais que les peines de ce jeune homme fussent aussi à leur terme et qu’il pût recouvrer ce qu’il a perdu.

(Entre Plantagenet.)

PREMIER GEOLIER.–Milord, votre cher neveu est arrivé.

MORTIMER.–Richard Plantagenet, mon ami, est-il arrivé?

PLANTAGENET.–Oui, mon noble oncle, votre neveu Richard, si indignement traité, et tout récemment encore si insulté, vient vers vous.

MORTIMER.–Guidez mes bras, que je puisse l’y serrer et rendre dans son sein mon dernier soupir. Oh! dites-moi quand mes lèvres seront près de toucher ses joues, afin que je puisse dans ma faiblesse lui donner encore un baiser.–Et apprends-moi, cher rejeton de l’illustre tige d’York, pourquoi tu as dit que tu avais tout récemment été insulté.

PLANTAGENET.–Commencez par appuyer sur mon bras votre corps épuisé, et ainsi en repos, vous pourrez entendre le récit de mes douleurs.–Ce jour même, dans une conférence sur un cas de la loi, quelques paroles ont été échangées entre Somerset et moi, et dans la chaleur de cette discussion il a donné carrière à sa langue, et m’a reproché la mort de mon père. Ce reproche imprévu m’a fermé la bouche; autrement j’aurais repoussé l’injure par l’injure. Ainsi, cher oncle, au nom de mon père, pour l’honneur d’un vrai Plantagenet, et en considération de notre alliance, déclarez-moi pourquoi le comte de Cambridge, mon père, a été décapité.

MORTIMER.–La même cause, mon beau neveu, qui m’a fait emprisonner et détenir, pendant toute ma florissante jeunesse, dans une odieuse prison, pour y languir solitaire, a été aussi la cause détestée de sa mort.

PLANTAGENET.–J’ignore tout. Expliquez-moi cette cause avec plus de détail, car je ne peux rien deviner.

MORTIMER.–Je vais le faire, si mon souffle haletant me le permet, et si la mort ne survient pas avant la fin de mon récit.–Henri IV, aïeul du roi, déposa son cousin Richard, le fils d’Édouard, le premier-né et l’héritier légitime du roi Édouard, troisième roi de cette race. Pendant son règne, les Percy du Nord, trouvant son usurpation injuste, s’efforcèrent de me porter au trône. La raison qui poussa ces lords belliqueux à cette entreprise était que le jeune roi Richard ainsi écarté, et ne laissant aucun héritier de sa génération, j’étais le premier après lui par ma naissance et ma parenté; car je descends par ma mère de Lionel, duc de Clarence, troisième fils du roi Édouard III; tandis que lui, Monmouth, descend de Jean de Gaunt, qui n’est que le quatrième de cette race héroïque. Mais écoutez: dans cette grande et difficile entreprise, où ils tentaient de placer sur le trône l’héritier légitime, je perdis ma liberté, et eux la vie. Longtemps après ceci, lorsque Henri V, succédant à son père Bolingbroke, vint à régner, ton père, le comte de Cambridge, qui descendait du fameux Edmond Langley, duc d’York, épousa ma soeur, qui fut ta mère. De nouveau touché de ma cruelle infortune, il leva une armée, espérant me délivrer et ceindre mon front du diadème; mais ce généreux comte y périt comme les autres, et fut décapité. Ainsi furent détruits les Mortimer, en qui reposait ce titre.

PLANTAGENET.–Et vous, milord, vous êtes le dernier de leur nom?

MORTIMER.–Oui; et tu vois que je n’ai point de postérité, et que ma voix défaillante annonce ma mort prochaine. Tu es mon héritier: je fais des voeux pour que tu en recueilles les droits; mais sois circonspect dans cette périlleuse affaire.

PLANTAGENET.–Vos graves conseils ont sur moi un juste empire: cependant il me semble que l’exécution de mon père ne fut qu’un acte sanglant de tyrannie.

MORTIMER.–Garde le silence, mon neveu, et conduis-toi avec prudence. La maison de Lancastre est solidement établie, et, telle qu’une montagne, n’est pas facile à ébranler.–Mais en ce moment ton oncle va quitter cette vie, comme les princes quittent leur cour lorsqu’ils sont rassasiés d’un long séjour dans le même lieu.

PLANTAGENET.–O mon oncle, je voudrais qu’une part de mes jeunes années pût éloigner le terme de votre vieillesse.

MORTIMER.–Tu veux donc me faire tort, comme le meurtrier qui donne mille coups de poignard, lorsqu’un seul peut tuer. Ne t’afflige point, ou ne t’afflige que pour mon bien. Donne seulement des ordres pour mes obsèques: adieu; que toutes tes espérances s’accomplissent, et que ta vie soit heureuse dans la paix et dans la guerre!

(Il expire.)

PLANTAGENET.–Que la paix et non la guerre accompagne ton âme qui s’enfuit! Tu as passé ton pèlerinage dans une prison, et, comme un ermite, tu y finis tes jours.–Oui, j’enfermerai ton conseil dans mon sein; ce que je conçois y reposera en silence.–Geôliers, emportez son corps de ces lieux; je verrai avec moins de douleur ses obsèques que sa triste vie.–(Les geôliers sortent emportant le corps de Mortimer.) Ici s’éteint le flambeau consumé des jours de Mortimer, victime de l’ambition de gens méprisables. Quant à l’outrage, à l’injure amère que Somerset a reprochée à ma maison, j’espère bien l’effacer avec honneur: et dans ce dessein, je vais hâter mes pas vers le parlement. Ou je serai rétabli dans tous les honneurs dus à mon sang, ou je ferai de mon malheur même l’instrument de ma fortune.

(Il sort.)

FIN DU DEUXIÈME ACTE.

 

ACTE TROISIÈME

 

SCÈNE I

Londres.–La salle du parlement.

Fanfares. Entrent LE ROI HENRI, EXETER, GLOCESTER, WINCHESTER, WARWICK, SOMERSET, SUFFOLK ET RICHARD PLANTAGENET. Glocester se met en mesure de présenter un bill; Winchester le lui arrache et le déchire.

WINCHESTER.–Humfroi de Glocester, viens-tu ici avec des écrits soigneusement prémédités, des libelles écrits et arrangés avec art? Si tu as à m’accuser, et que tu te proposes de me charger de quelque imputation, parle sur-le-champ et sans préparation, comme je me propose de répondre sur-le-champ, et par un discours sans apprêt, à ce que tu m’opposeras.

GLOCESTER.–Prêtre présomptueux, ce lieu m’impose la patience; autrement tu connaîtrais à quel point tu m’as outragé. Ne crois pas que, si j’ai voulu présenter par récit le tableau de tes lâches et odieux méfaits, j’aie rien inventé ou que je sois hors d’état de répéter de vive voix ce qu’avait tracé ma plume. Tu n’es pas un prélat: telle est ton audacieuse perversité, telles sont tes perfidies et ton ambitieuse soif de discorde, que les enfants même parlent de ton orgueil. Tu es un infâme usurier; insolent par nature, ennemi de la paix, licencieux, débauché, plus qu’il ne convient à un homme de ton état et de ton rang. Et quant à tes trahisons, quoi de plus notoire? Tu m’as tendu un piége pour surprendre ma vie au pont de Londres et à la Tour; et je craindrais bien, si l’on venait à sonder tes pensées, que le roi, ton souverain, ne fût pas tout à fait à l’abri des jaloux complots de ton coeur ambitieux.

WINCHESTER.–Glocester, je te défie.–Milords, daignez entendre ma réponse: si j’étais avide, pervers, ambitieux, comme il veut que je le sois, comment serais-je si pauvre? Comment arrive-t-il que je ne cherche pas à marcher en avant, à m’élever plus haut, et que je me renferme dans mon état? Quant à l’esprit de dissension, qui chérit la paix plus que moi…. à moins que je ne sois provoqué? Mais, mes dignes lords, ce n’est pas là ce qui offense le duc, ce n’est pas là ce qui l’a irrité: ce qui l’irrite…., c’est qu’il voudrait que nul autre ne gouvernât que lui, que personne que lui n’approchât le roi; voilà ce qui soulève la tempête dans son coeur, voilà ce qui lui fait exhaler ces accusations contre moi. Mais il connaîtra que je suis aussi bien né….

GLOCESTER.–Aussi bien né? Toi, bâtard de mon aïeul!

WINCHESTER.–Ah! orgueilleux seigneur, qui es-tu, je te prie, qu’un sujet impérieux sur le trône d’un autre?

GLOCESTER.–Prêtre insolent, ne suis-je pas le protecteur?

WINCHESTER.–Et moi, ne suis-je pas un prélat de l’Église?

GLOCESTER.–Oui, comme un proscrit se tient dans un château et s’en sert pour protéger son brigandage.

WINCHESTER.–Insolent Glocester!

GLOCESTER.–Ta profession mérite du respect, mais non pas ta conduite.

WINCHESTER.–Rome me vengera.

GLOCESTER.–Va donc mendier le secours de Rome 13.

Note 13: (retour) Winchester. This Rome shall remedy. Ce jeu de mots entre Rome, Rome, et to roam, rôder, vagabonder, est impossible à reproduire.Glocester. Roam thither them.

SOMERSET.–Milord, il serait de votre devoir de vous contenir.

WARWICK, à Somerset.–Et vous, retenez donc l’évêque dans les bornes du sien.

SOMERSET.–Il me semble que milord devrait être respectueux, et connaître mieux la dignité sacrée d’un prélat.

WARWICK.–Il me semble que Sa Grandeur devrait être plus modeste; il ne convient pas à un prélat de parler ainsi.

SOMERSET.–Il en a le droit, lorsque son caractère sacré est si vivement offensé.

WARWICK.–Sacré ou profane, qu’importe? Sa Grâce n’est-elle pas le protecteur du roi?

PLANTAGENET, à part.–Plantagenet, je le vois, doit ici garder le silence: on pourrait lui dire: «Attendez pour parler, que vous en ayez le droit. Votre avis téméraire doit-il se mêler aux débats des lords?» Sans cette crainte, j’aurais déjà lancé un trait à Winchester.

LE ROI.–Glocester, et vous, Winchester, mes oncles, vous les premiers gardiens de notre Angleterre, je voudrais vous prier, si les prières avaient sur vous quelque empire, de réconcilier vos coeurs dans la paix et l’amitié. Oh! quel scandale pour notre couronne que deux nobles pairs tels que vous soient en discorde! Croyez-moi, lords, ma jeunesse peut dire que la discorde civile est un ver funeste qui ronge le coeur de l’État. (On entend un grand bruit en dehors avec ces cris: «A bas, à bas la livrée jaune!») Quel est ce tumulte?

WARWICK.–C’est une émeute, j’ose l’assurer, commencée par la furie des gens de l’évêque.

(On entend encore ces cris: Des pierres! des pierres!)

(Entre le maire de Londres avec son escorte.)

LE MAIRE.–O mes dignes lords! ô vertueux Henri! prenez pitié de la cité de Londres, prenez pitié de nous. Les gens de l’évêque et ceux du duc de Glocester, malgré la défense récente de porter aucune arme, ont rempli leurs poches de pierres, et, se rangeant en bandes ennemies, les font pleuvoir si violemment les uns sur les autres que nombre d’hommes ont la tête fracassée; on brise nos fenêtres le long des rues, et dans notre alarme nous avons été forcés de fermer nos boutiques.

(Entrent, en se battant et la tête ensanglantée, les gens de Glocester et ceux de Winchester.)

LE ROI.–Nous vous enjoignons, par l’obéissance que vous nous devez, d’arrêter vos mains homicides et de rester en paix.–Mon oncle Glocester, je vous en conjure, apaisez cette rixe.

UN DES GENS DU DUC.–Si l’on nous interdit les pierres, nous combattrons avec nos dents.

UN AUTRE DU PARTI OPPOSÉ.–Faites ce qui vous plaira: nous sommes aussi déterminés.

(Ils recommencent à se battre.)

GLOCESTER.–Hommes de ma maison, cessez cette ridicule querelle, et mettez fin à cet étrange combat.

UN TROISIÈME DE LA SUITE DU DUC.–Milord, nous savons que Votre Grâce est un homme juste et droit, et par votre royale naissance, vous ne le cédez à personne qu’à Sa Majesté; aussi, avant que nous souffrions qu’un si noble prince, un si bon père de l’État soit insulté par un barbouilleur d’encre, nous combattrons tous, nous, nos femmes et nos enfants, et nous consentirons plutôt à nous voir massacrés par vos ennemis.

UN AUTRE.–Oui; et morts, on nous verra creuser encore la terre de nos ongles furieux.

(Le combat recommence.)

GLOCESTER.–Arrêtez, arrêtez, vous dis-je! et si vous m’aimez comme vous le dites, laissez-moi vous persuader de suspendre un instant votre fureur.

LE ROI.–Oh! que cette discorde afflige mon âme!–Milord Winchester, pouvez-vous voir mes soupirs et mes larmes, et ne pas ralentir votre haine? Qui donc sera pitoyable, si vous ne l’êtes pas? Qui se montrera l’ami de la paix, si les saints ministres de l’Église se plaisent dans le trouble?

WARWICK.–Milord protecteur, cédez…. Cédez, Winchester; à moins que vous ne vouliez, par votre obstination, égorger aussi votre souverain et bouleverser le royaume. Vous voyez quels désastres, quels meurtres sont l’ouvrage de votre inimitié! Réconciliez-vous donc si vous n’êtes pas altérés de sang.

WINCHESTER.–Qu’il commence par se soumettre ou je ne céderai jamais.

GLOCESTER.–Ma tendre compassion pour le roi me commande de céder; sans quoi, je verrais le coeur de ce prêtre arraché de ses entrailles, avant qu’il pût se vanter de cet avantage sur moi.

WARWICK.–Voyez, milord Winchester, voyez; le duc a déjà banni toute furieuse colère: son front adouci vous l’annonce. Pourquoi paraissez-vous encore si farouche et si menaçant?

GLOCESTER.–Voilà ma main, Winchester; je te l’offre.

LE ROI.–C’est une honte, Beaufort! Je vous ai entendu prêcher que la haine était un grave et énorme péché: ne pratiquerez-vous pas la morale que vous enseignez? Voulez-vous être le premier à la transgresser?

WARWICK.–Bon roi! le prélat est touché.–Allons, milord Winchester, quelle honte! apaisez-vous. Quoi! un enfant vous enseignera-t-il votre devoir?

WINCHESTER.–Eh bien, duc de Glocester, je veux bien te céder. Je te rends amour pour amour, et j’unis ma main à la tienne.

GLOCESTER, à part.–Oui, mais je crains bien que ce ne soit d’un coeur mensonger…. (Haut.) Voyez, mes amis, mes chers compatriotes: ce gage est un signal de trêve entre nous et tous nos serviteurs; que Dieu m’assiste, comme il est vrai que je ne dissimule rien.

WINCHESTER, à part.–Que Dieu m’assiste, comme ce n’est pas là mon intention.

LE ROI.–O mon bon oncle, mon cher duc de Glocester, que vous me rendez joyeux par cet accord de paix. (A leurs gens.) Allons, mes amis, retirez-vous: ne nous troublez pas davantage; redevenez amis, à l’exemple de vos maîtres.

UN DES GENS.–Volontiers.–Je vais chez le chirurgien.

UN AUTRE.–Et moi aussi.

UN TROISIÈME.–Et moi, je vais voir quel remède la taverne pourra me procurer.

(Sortent les gens des deux partis, le Maire, etc.)

WARWICK.–Gracieux souverain, recevez cette requête, que nous présentons à Votre Majesté pour la restitution des droits de Richard Plantagenet.

GLOCESTER.–J’approuve votre démarche, milord Warwick.–(Au roi.) En effet, cher prince, si Votre Majesté considère toutes les circonstances, vous trouverez de grands motifs de réhabiliter Plantagenet dans ses droits, surtout si vous songez aux événements d’Eltham, dont j’ai entretenu Votre Majesté.

LE ROI.–Oui, ce furent autant d’actes de violence. Aussi, chers lords, nous voulons que Richard soit rétabli dans tous les priviléges de sa naissance.

WARWICK.–Que Richard soit rétabli dans les priviléges de sa naissance; ainsi seront réparés les torts faits à son père.

WINCHESTER.–L’avis de l’assemblée sera celui de Winchester.

LE ROI.–Que Richard jure d’être fidèle, et je lui rendrai non-seulement cela, mais encore tout l’héritage de la maison d’York, dont vous descendez, Richard, en ligne directe.

RICHARD.–Votre humble sujet vous dévoue son obéissance et ses services, jusqu’à son dernier soupir.

LE ROI.–Incline-toi donc, et mets ton genou à mes pieds; et en retour de cet acte d’hommage ainsi accompli, je te ceindrai de la vaillante épée d’York.–Lève-toi, Richard, comme un vrai Plantagenet; et lève-toi, créé par nous prince et duc d’York.

RICHARD.–Que Richard prospère, et que vos ennemis succombent! et périssent tous ceux qui cachent une seule pensée suspecte contre Votre Majesté, comme il est vrai que mon zèle est ardent et ma soumission sincère!

TOUS LES PAIRS.–Salut, noble prince, puissant duc d’York!

SOMERSET, à part.–Périsse ce vil prince, cet ignoble duc d’York!

GLOCESTER.–Maintenant l’intérêt de Votre Majesté est de traverser les mers et de vous faire couronner en France. La présence d’un roi réveille l’amour dans le coeur de ses sujets et de ses fidèles amis, comme elle décourage ses ennemis.

LE ROI.–Quand Glocester a parlé, Henri n’hésite point: le conseil d’un ami sage est la mort de beaucoup d’ennemis.

GLOCESTER.–Votre flotte est prête à faire voile.

(Tous sortent excepté Exeter.)

EXETER, seul.–Oui: nous pourrions bien voyager en France ou en Angleterre, sans prévoir les événements qui nous menacent. Le feu de cette dernière dissension, qui s’est élevée entre ces pairs, couve sous les cendres trompeuses d’une fausse amitié, et éclatera bientôt en flammes terribles; ainsi que les membres gangrenés se corrompent par degrés, jusqu’à ce que la chair, les os et les nerfs tombent en dissolution, de même se développera cette jalouse et fatale haine; et je crains bien l’accomplissement de cette sinistre prédiction qui, du temps de Henri V, était dans la bouche des enfants à la mamelle: Que le Henri né à Monmouth gagnerait tout, et que le Henri né à Windsor perdrait tout. Cela est si probable que le voeu d’Exeter est de finir ses jours avant de voir ces temps désastreux.

 

SCÈNE II

En France.–Devant Rouen.

Entrent LA PUCELLE DÉGUISÉE ET DES SOLDATS vêtus en paysans, portant des sacs sur le dos.

LA PUCELLE.–Voici les portes de la ville, les portes de Rouen, dont il faut que notre adresse nous ouvre l’entrée. Soyez sur vos gardes, faites bien attention à vos paroles; parlez comme des paysans de la campagne, qui viennent au marché vendre leur blé. Si nous parvenons à entrer, comme j’en ai l’espérance, et que nous ne trouvions qu’une garde faible et négligente, d’un signal j’avertirai nos amis, afin que le dauphin Charles vienne attaquer les Anglais.

UN SOLDAT.–Les sacs que nous portons préparent le sac de la ville, et nous serons bientôt maîtres et seigneurs de Rouen. Allons, frappons aux portes.

(Ils frappent.)

LA SENTINELLE.–Qui va là?

LA PUCELLE.–Paysans, pauvres gens de France; de pauvres fermiers qui viennent vendre leur blé.

LA SENTINELLE.–Entrez, entrez; la cloche du marché a déjà sonné.

(Elle ouvre les portes.)

LA PUCELLE.–C’est maintenant, ô Rouen, que je renverserai tes remparts jusque dans leurs fondements!

(Ils entrent dans la ville.)

(Entrent Charles, le Bâtard d’Orléans, Alençon et des troupes.)

CHARLES.–Que saint Denis favorise cet heureux stratagème! et nous dormirons encore une fois en sûreté dans Rouen.

LE BATARD.–Voici par où sont entrées la Pucelle et sa troupe. A présent qu’elle est dans la ville, comment nous indiquera-t-elle le passage le plus facile et le plus sûr?

ALENÇON.–En plaçant, à cette tour, une torche allumée: à l’endroit où nous la verrons paraître, ce signal nous annoncera qu’il n’est point de passage plus facile que celui par où la Pucelle s’est introduite.

(La Pucelle paraît sur le haut d’une tour, tenant une torche allumée.)

LA PUCELLE.–Regardez; voici l’heureux flambeau d’union qui va réunir Rouen à ses compatriotes: mais il brille d’un éclat fatal aux gens de Talbot.

LE BATARD.–Voyez, noble Charles, le phare de notre amie. La torche enflammée est plantée là-bas sur cette petite tour.

CHARLES.–Qu’elle brille comme une comète vengeresse et présage la ruine de nos ennemis!

ALENÇON.–Ne perdons pas de temps; les délais finissent mal: entrons à l’instant, en criant: Vive le dauphin! et égorgeons les sentinelles.

(Ils entrent.)

(Alarme. Arrive Talbot suivi de quelques Anglais.)

TALBOT.–France, tes larmes expieront cette trahison, si Talbot survit à cette perfidie. C’est la Pucelle, cette sorcière, cette infernale magicienne, qui a ourdi cette trame diabolique et nous a surpris; à grand’peine avons-nous échappé au malheur de servir d’ornement à l’orgueil de la France.

(Une alarme. Sortie, escarmouche. Entrent Bedford, transporté mourant sur un siége hors de la ville, Talbot, le duc de Bourgogne et les troupes anglaises. La Pucelle, Charles, le Bâtard, Alençon et autres paraissent sur les remparts.)

LA PUCELLE.–Salut, mes braves: avez-vous besoin de blé pour faire du pain? Je crois que le duc de Bourgogne jeûnera quelque temps avant d’en racheter une seconde fois à pareil prix: il était plein d’ivraie. En aimez-vous le goût?

LE DUC DE BOURGOGNE.–Raille, raille, vil démon, courtisane effrontée. Je me flatte qu’avant peu nous t’étoufferons avec ton blé, et que nous te ferons maudire la moisson que tu viens de faire.

CHARLES.–Votre Altesse pourrait bien mourir de faim avant ce moment-là.

BEDFORD.–Oh! que des actions et non des paroles nous vengent de cette trahison!

LA PUCELLE.–Hé! que ferez-vous, pauvre vieillard à la barbe grise? Prétendez-vous rompre une lance et porter un coup mortel, assis et défaillant sur votre chaise?

TALBOT.–Odieux démon de France, sorcière dévouée à l’opprobre, qui te fais suivre sans pudeur de tes lascifs galants, te convient-il d’insulter son honorable vieillesse et de braver lâchement un homme à demi mort? Ma belle, je veux faire assaut avec toi, ou que Talbot périsse dans l’ignominie.

LA PUCELLE.–Vous êtes bien vif, seigneur.–Mais nous, restons en paix; si Talbot commence à tonner, la pluie suivra bientôt. (Talbot et les autres Anglais délibèrent ensemble.) Que Dieu préside à votre parlement! Qui de vous sera l’orateur?

TALBOT.–Oseras-tu sortir et venir nous joindre en plaine?

LA PUCELLE.–En vérité, Votre Seigneurie nous prend donc pour des insensés, en nous proposant de remettre en question si ce qui nous appartient est à nous?

TALBOT.–Ce n’est point à cette moqueuse Hécate que je parle; c’est à toi, Alençon, et aux autres chevaliers. Voulez-vous venir et combattre en soldats?

ALENÇON.–Non, seigneur.

TALBOT.–Au diable avec ton seigneur!–Vils muletiers de France! Ils se tiennent sur les murailles comme d’ignobles paysans, et n’osent prendre les armes en gentilshommes.

LA PUCELLE, à Alençon et autres seigneurs.–Capitaines, quittons ces remparts: le regard de Talbot ne nous annonce rien de bon. Que Dieu soit avec vous, milord! Nous étions venus simplement pour vous dire que nous étions ici.

(La Pucelle et les Français descendent des remparts.)

TALBOT.–Et nous y serons aussi avant peu, ou que l’ignominie devienne la gloire de Talbot. Jure, duc de Bourgogne, par l’honneur de ta maison offensée des outrages publics que te fait souffrir la France; jure de reprendre la ville ou de périr: et moi, aussi sûr que Henri d’Angleterre respire, que son père est entré ici en conquérant, et que le grand coeur de Richard Coeur de Lion est enseveli dans cette ville que la trahison vient de nous enlever, je jure de la reprendre ou de mourir.

LE DUC DE BOURGOGNE.–J’associe mon voeu au tien.

TALBOT.–Mais, avant de partir, prenons soin de ce héros mourant, du vaillant duc de Bedford.–(A Bedford.) Venez, milord; nous allons vous placer dans un lieu plus sûr, et plus favorable pour votre état languissant et votre grand âge.

BEDFORD.–Lord Talbot, ne me déshonore pas à ce point. Je veux rester ici, assis devant les murs de Rouen; et partager encore vos succès ou vos revers.

LE DUC DE BOURGOGNE.–Courageux Bedford, laissez-vous persuader.

BEDFORD.–Non, je ne quitterai point ce lieu; je me souviens d’avoir lu que jadis l’intrépide Pendragon, mourant, se fit porter dans sa litière au champ de bataille, et vainquit ses ennemis. Il me semble que d’ici je ranimerai encore les coeurs de nos soldats: je les ai toujours trouvés tels que j’étais moi-même.

TALBOT.–O courage invincible dans un corps mourant! Eh bien, soit: que le Ciel garde en sûreté le vieux Bedford! et nous, maintenant, brave duc de Bourgogne, nous n’avons plus qu’à rassembler les troupes qui sont sous notre main, et à fondre sur notre insolent ennemi.

(Ils sortent.)

(Alarme. Sorties, escarmouche. Entrent sir Jean Fastolffe et un capitaine.)

LE CAPITAINE.–Où va sir Jean Fastolffe, à pas si précipités?

FASTOLFFE.–Où je vais? me sauver en fuyant 14. Nous avons bien l’air d’être mis en déroute une seconde fois.

Note 14: (retour) Sir Jean Fastolffe, capitaine anglais, se conduisit en effet lâchement dans les guerres de France, et fut tué en 1429, à la bataille de Patay. Il y a lieu de croire que c’est la lâcheté, devenue proverbiale, de sir Jean Fastolffe qui a donné à Shakspeare l’idée d’appeler Falstaff le compagnon des débauches du prince Henri, lorsqu’il renonça à mettre ce rôle sous le nom de sir John Oldcastle.

LE CAPITAINE.–Quoi, vous fuyez? Vous abandonneriez lord Talbot?

FASTOLFFE.–Tous les Talbot de l’univers, pour sauver ma vie.

(Il sort.)

LE CAPITAINE.–Lâche chevalier, que le malheur te suive!

(Il sort.)

(Retraite, escarmouches. Entrent, au sortir de la ville, la Pucelle, Charles, Alençon et autres qui fuient.)

BEDFORD.–A présent, mon âme, pars en paix, quand il plaira au Ciel! j’ai vu la déroute de nos ennemis. Qu’est-ce que la force et la confiance de l’homme insensé? Ceux qui tout à l’heure nous insultaient de leurs railleries sont trop heureux en ce moment de sauver leur vie par la fuite.

(Il expire et on l’emporte.)

(Alarme. Entrent Talbot, le duc de Bourgogne et autres.)

TALBOT.–Perdue et reprise en un jour! C’est un double honneur, duc de Bourgogne! Mais que le Ciel ait toute la gloire de cette victoire.

LE DUC DE BOURGOGNE.–Brave Talbot, le duc de Bourgogne t’ouvre un sanctuaire dans son coeur, et y grave tes nobles exploits en monument de ta valeur.

TALBOT.–Duc, je te rends grâces.–Mais où est la Pucelle maintenant? Je pense que son démon familier est endormi. Où sont maintenant les bravades du Bâtard, et les railleries de Charles? Quoi, tous évanouis! Rouen est dans le deuil, et gémit d’avoir perdu de si braves hôtes!–A présent mettons quelque ordre dans la ville, en y plaçant des officiers expérimentés, et allons ensuite à Paris, rejoindre le roi: car le jeune Henri y est avec sa cour.

LE DUC DE BOURGOGNE.–Tout ce que veut le lord Talbot plaît au duc de Bourgogne.

TALBOT.–Mais, avant de partir, n’oublions pas le noble duc de Bedford, qui vient de mourir: assistons à ses obsèques dans la ville. Jamais plus brave guerrier ne tint sa lance en arrêt; jamais caractère plus aimable ne gouverna une cour. Mais les rois et les plus fiers potentats doivent mourir. C’est le terme des misères humaines.

(Ils sortent.)

 

SCÈNE III

Entrent CHARLES, LE BATARD, ALENÇON, LA PUCELLE et des troupes.

LA PUCELLE.–Princes, ne vous découragez pas pour un revers, et ne gémissez plus de voir Rouen retomber aux mains de l’ennemi. Le chagrin n’est point un remède, mais bien plutôt un corrosif pour des maux auxquels il n’y a point de remède. Laissez le frénétique Talbot triompher un moment, et, comme un paon, étaler fièrement sa queue: nous lui arracherons ses brillantes plumes, et tout son orgueilleux appareil, si vous voulez vous laisser conduire par mes avis.

CHARLES.–C’est vous qui nous avez guidés jusqu’ici, et nous nous sommes confiés en votre habileté: un échec inattendu n’éveillera pas notre défiance.

LE BATARD.–Cherchez dans votre génie quelque ressource heureuse, et nous publierons votre renommée dans l’univers.

ALENÇON.–Nous placerons ta statue dans quelque lieu sacré, et nous t’y révérerons comme une sainte. Agis donc, admirable vierge, et travaille à notre succès.

LA PUCELLE.–Eh bien, voici ce que Jeanne propose. Par un discours insinuant et de douces paroles, nous captiverons le duc de Bourgogne, et le déterminerons à quitter Talbot pour nous suivre.

CHARLES.–Ah! chère Jeanne, si nous pouvions gagner cela, la France ne serait plus remplie des guerriers de Henri: cette nation ne serait plus si fière avec nous, et nous l’extirperions de nos provinces.

ALENÇON.–L’Anglais serait pour jamais chassé de la France, et n’y conserverait pas le titre d’un seul comté.

LA PUCELLE.–Vos seigneurs seront témoins de la manière dont je vais m’y prendre pour parvenir au but que vous désirez. (On entend battre le tambour.) Écoutez; au son de ces tambours vous pouvez reconnaître que l’armée anglaise marche vers Paris. (Une marche anglaise. Entrent et passent à distance Talbot et ses troupes.) Voilà Talbot qui s’avance, enseignes déployées, et suivi de toutes les troupes anglaises. (Une marche française. Entrent le duc de Bourgogne et ses troupes.) Ensuite viennent à l’arrière-garde le duc et sa troupe. La fortune nous seconde en le faisant rester ainsi, en arrière. Faites demander un pourparler; nous entrerons en conférence avec lui.

(On sonne pour demander un pourparler.)

CHARLES.–Un pourparler avec le duc de Bourgogne.

LE DUC DE BOURGOGNE.–Qui demande une conférence avec le duc de Bourgogne?

LA PUCELLE.–Le prince Charles de France, ton compatriote.

LE DUC DE BOURGOGNE.–Eh bien, Charles, que me veux-tu? je suis pressé de partir d’ici.

CHARLES.–Parle, Jeanne, et charme-le par tes paroles.

LA PUCELLE.–Brave duc de Bourgogne, infaillible espoir de la France, arrête et permets à ton humble servante de t’entretenir un moment.

LE DUC DE BOURGOGNE.–Parle; mais pas de longueurs.

LA PUCELLE.–Contemple ton pays, contemple la fertile France; vois ses villes et ses cités défigurées par les ravages destructeurs d’un ennemi cruel; ainsi qu’une mère contemple son jeune enfant au berceau, dont la mort va fermer les yeux, vois, vois les maux qui consument la France. Vois les plaies, les plaies barbares dont ta main dénaturée a déchiré son malheureux sein; ah! détourne contre d’autres victimes le fer de ton épée; frappe ceux qui blessent, et ne blesse pas ceux qui secourent. Une seule goutte de sang tirée du sein de ta patrie devrait te causer plus de douleur que des flots d’un sang étranger. Efface donc par tes larmes les taches sanglantes qui couvrent le corps de ta malheureuse patrie.

LE DUC DE BOURGOGNE.–Il faut qu’elle m’ait ensorcelé par ses paroles, ou que la nature m’inspire cet attendrissement soudain!

LA PUCELLE.–Toute la France et ses enfants poussent sur toi des cris de surprise, et commencent à douter de ta naissance et de ta légitimité…. A quel peuple t’es-tu associé? A une nation hautaine, qui ne te sera fidèle que selon son intérêt. Quand Talbot aura mis le pied en France, et aura fait de toi un instrument de calamités, dis, quel autre que Henri d’Angleterre sera le souverain? et toi, tu seras rejeté comme un proscrit. Rappelle à ta mémoire…. et que ceci serve à te convaincre:–le duc d’Orléans n’était-il pas ton ennemi? et n’était-il pas prisonnier en Angleterre? mais dès qu’ils ont su qu’il était ton ennemi, ils lui ont rendu sa liberté sans rançon, au mépris des intérêts du duc de Bourgogne et de tous ses amis. Vois donc, tu combats contre tes compatriotes, et tu t’es lié avec ceux qui sont prêts à devenir tes assassins. Allons, reviens, reviens, prince égaré; Charles et toute la France sont prêts à te recevoir dans leurs bras.

LE DUC DE BOURGOGNE.–Je suis vaincu; ses victorieuses paroles m’ont bombardé comme le canon bat les remparts d’une ville; et je me sens prêt à fléchir les genoux.–Pardonne, ô ma patrie; pardonnez, mes chers compatriotes; et vous, princes, acceptez ce cordial et sincère embrassement. Mes forces et mes soldats sont à vous; adieu, Talbot; je ne me fierai plus à toi.

LA PUCELLE.–Je reconnais là un Français: change encore une fois pour revenir vers nous.

CHARLES.–Sois le bienvenu, brave duc; ton amitié renouvelle nos forces.

LE BATARD.–Elle ramène un nouveau courage dans notre sein.

ALENÇON.–La Pucelle a rempli admirablement son rôle: elle mérite une couronne d’or.

CHARLES.–Allons, seigneurs, marchons; joignons nos troupes, et cherchons tous les moyens de nuire à notre ennemi.

(Ils sortent.)

SCÈNE IV

 

Paris.–Un appartement du palais.

Entrent LE ROI HENRI, GLOCESTER, WINCHESTER, YORK, SUFFOLK, SOMERSET, WARWICK, EXETER, TALBOT, suivi de quelques officiers, leur adresse ces paroles.

TALBOT.–Mon auguste prince, et vous, illustres pairs! ayant appris votre arrivée dans ce royaume, j’ai suspendu quelque temps mes combats pour venir rendre hommage à mon souverain. Ce bras qui a remis sous votre obéissance cinquante forteresses, douze villes et sept places fortes, outre cinq cents prisonniers de marque, laisse tomber son épée aux pieds de Votre Majesté; et, avec la soumission d’un coeur loyal, il renvoie toute la gloire de ses conquêtes d’abord à son Dieu, et ensuite à Votre Majesté.

LE ROI.–Est-ce là lord Talbot, mon oncle Glocester, ce guerrier qui depuis si longtemps combat en France?

GLOCESTER.–Oui, mon souverain, c’est lui-même.

LE ROI.–Soyez le bienvenu, brave capitaine, victorieux Talbot. Lorsque j’étais jeune, et je ne suis pas vieux encore, je me rappelle que mon père me disait que jamais plus intrépide chevalier n’avait manié l’épée. Depuis longtemps nous étions instruits de votre loyauté, de vos fidèles services, de vos travaux guerriers, et cependant vous n’avez jamais connu les récompenses de votre souverain; vous n’avez pas même reçu ses remerciements: car, avant ce jour, je n’avais jamais vu vos traits. Levez-vous, et pour tous ces illustres services nous vous créons ici comte de Shrewsbury; vous prendrez votre rang à notre couronnement.

(Sortent le roi, Glocester, Talbot et autres seigneurs.)

VERNON.–Maintenant, seigneur, vous qui étiez si fougueux sur mer et qui avez insulté les couleurs que je porte en l’honneur de mon noble lord York, osez-vous ici soutenir les paroles que vous avez dites?

BASSET.–Oui, je l’ose, comme vous osez soutenir les jalouses inventions de votre langue insolente contre mon noble lord, le duc de Somerset.

VERNON.–Drôle, j’honore ton lord pour ce qu’il est.

BASSET.–Et qu’est-il? Il vaut autant qu’York.

VERNON.–Lui? non. Et en preuve reçois ceci.

(Il le frappe.)

BASSET.–Lâche, tu sais trop que la loi des armes est que quiconque tire son épée dans le palais du roi est sur-le-champ condamné à mort; sans cela cette attaque te coûterait le plus pur de ton sang; mais je vais m’adresser à Sa Majesté, et lui demander la liberté de me venger de cet affront; et alors tu verras si je sais te joindre et t’en punir.

VERNON.–Allons, homme sans foi; j’y serai aussitôt que toi; et après tu me rencontreras plus tôt que tu ne voudras.

(Ils sortent.)

FIN DU TROISIÈME ACTE.

 

ACTE QUATRIÈME

 

SCÈNE I

Paris.–Une salle d’apparat.

LE ROI HENRI, GLOCESTER, WINCHESTER, YORK, SUFFOLK, SOMERSET, WARWICK, TALBOT, EXETER, LE GOUVERNEUR de Paris et autres.

GLOCESTER.–Lord évêque, placez la couronne sur sa tête.

WINCHESTER.–Que Dieu protége le roi Henri sixième du nom!

GLOCESTER.–A présent, gouverneur de Paris, prêtez votre serment.–(Le gouverneur se met à genoux.) Que vous ne reconnaîtrez d’autre roi que Henri; que vous n’aurez d’amis que ses amis, et que vous ne compterez pour vos ennemis que ceux qui machineront de coupables complots contre Sa Majesté. Ainsi faites que le Dieu de justice vous protége!

(Sortent le gouverneur et la suite.)

(Entre sir Jean Fastolffe.)

FASTOLFFE.–Mon gracieux souverain, comme je venais de Calais, pressant mon cheval pour me trouver à votre couronnement, on a remis dans mes mains cette lettre adressée à Votre Majesté par le duc de Bourgogne.

TALBOT.–Opprobre sur le duc de Bourgogne et sur toi! Lâche chevalier, j’ai fait voeu, dès que je te trouverais, d’arracher la jarretière de ta jambe fuyarde, et je le fais (il la lui arrache), car tu étais indigne d’être élevé à ce rang honorable. Pardonnez, mon roi, et vous, lords; ce lâche, à la bataille de Patay, lorsque je n’avais en tout que six mille hommes, et que les Français étaient presque dix contre un, avant même que nous nous fussions rencontrés, avant qu’un seul coup eût été frappé, s’est enfui comme un écuyer confident. Dans cette attaque nous avons perdu douze cents hommes, et moi-même avec nombre d’autres gentilshommes, nous avons été surpris et faits prisonniers. Jugez à présent, nobles lords, si j’ai mal fait, et si de tels lâches sont faits pour porter cet ornement des chevaliers.

GLOCESTER.–Il faut l’avouer, cette action est infâme: elle déshonorerait un simple soldat; à plus forte raison un chevalier, un officier, un chef.

TALBOT.–Dans les premiers temps où cet ordre fut établi, milords, les chevaliers de la Jarretière étaient d’une noble naissance, vaillants et généreux, pleins d’un courage intrépide, comme des hommes nés pour s’illustrer par la guerre, qui ne craignaient point la mort, qui n’étaient point abattus par l’infortune, mais toujours pleins de résolution dans les plus affreuses extrémités. Celui donc qui n’est pas doué de ces qualités usurpe le nom sacré de chevalier, profane l’honneur de cet ordre, et devrait, si l’on s’en rapportait à mon jugement, être dégradé comme un obscur paysan qui oserait se vanter d’être issu d’un sang illustre.

LE ROI, à Fastolffe.–Opprobre de ton pays, tu viens d’entendre ta condamnation; fuis de notre vue, toi qui fus jadis chevalier: nous te bannissons de notre présence sous peine de mort. (Fastolffe sort.) Maintenant, lord protecteur, voyons cette lettre que nous envoie notre oncle le duc de Bourgogne.

GLOCESTER, lisant la suscription.–Que prétend donc Son Altesse, en changeant son style ordinaire? On ne lit ici que cette adresse nue et familière: Au roi. A-t-il donc oublié que Henri est son souverain? ou cette formule irrespectueuse annonce-t-elle quelque changement dans sa volonté?–Voyons ce qu’elle dit. (Il ouvre et lit.) «Cédant à des motifs particuliers, et ému de pitié des désastres de ma patrie et des plaintes des victimes infortunées que vous opprimez, j’ai abandonné votre inique faction, et je me suis joint à Charles, le roi légitime de la France.» O trahison monstrueuse! Se peut-il que dans une telle alliance, au sein de tant d’amitié et de serments, nous ne trouvions que tant de fausseté et de perfidie?

LE ROI.–Quoi! Est-ce que mon oncle le duc de Bourgogne se révolte contre nous?

GLOCESTER.–Oui, mon prince, il est devenu votre ennemi.

LE ROI.–Est-ce là ce que sa lettre contient de plus grave?

GLOCESTER.–Oui, mon souverain; voilà tout ce qu’il écrit.

LE ROI.–Eh bien, lord Talbot aura une entrevue avec lui et saura le punir de cette fourberie. (A Talbot.) Milord, qu’en dites-vous? n’est-ce pas votre avis?

TALBOT.–Mon avis? Oui, sans doute, mon souverain; et si vous ne m’aviez prévenu, j’allais vous supplier de me charger de cette tâche.

LE ROI.–Rassemblez des forces et marchez sans délai: qu’il connaisse quelle indignation nous inspire sa perfidie, et quel crime c’est d’insulter ses amis.

TALBOT.–Je pars, mon prince, en formant dans mon coeur le voeu que vous voyiez bientôt vos ennemis confondus.

(Il sort.)

(Entrent Vernon et Basset.)

VERNON.–Gracieux souverain, accordez-moi le combat.

BASSET.–Et à moi aussi, mon seigneur.

YORK.–Celui-ci est de ma maison: écoutez-le, noble prince.

SOMERSET.–Et l’autre est de la mienne: aimable Henri, soyez-lui favorable.

LE ROI.–Patience, lords, laissez-les parler.–Expliquez-vous, gentilshommes: quelle est la raison de cette démarche? Pourquoi demandez-vous le combat, et avec qui?

VERNON.–Avec lui, mon prince; il m’a outragé.

BASSET.–Et moi avec lui; c’est lui qui m’a outragé.

LE ROI.–Quel est cet outrage dont vous vous plaignez tous deux? faites-le-moi connaître; et ensuite je vous répondrai.

BASSET.–En traversant la mer d’Angleterre en France, cet homme, d’une langue insultante et railleuse, m’a reproché la rose que je porte; disant que la couleur de sang de ses feuilles représente la rougeur des joues de mon maître, dans une dispute où il repoussait opiniâtrement la vérité, sur une question de loi élevée entre le duc d’York et lui; et il y a ajouté d’autres paroles pleines de mépris et d’ignominie. C’est pour réfuter son odieux reproche et pour défendre l’honneur de mon seigneur que je réclame le privilége de la loi des armes.

VERNON.–Et c’est aussi là ma demande, noble seigneur; car bien qu’il affecte de colorer adroitement d’un vernis trompeur son audace et ses torts, apprenez que c’est lui qui m’a provoqué, et qui, le premier, a lancé ses observations malignes sur la rose que je porte, en disant que la pâleur de cette fleur décelait la faiblesse du coeur de mon maître.

YORK.–Eh quoi, Somerset, ne renonceras-tu jamais à cette maligne animosité?

SOMERSET.–Et c’est vous, milord d’York, dont la secrète envie éclate à tout moment, malgré vos adroites précautions pour la dissimuler.

LE ROI.–Grand Dieu! quel délire insensé s’empare des hommes, pour nourrir, sur des causes si légères, sur des prétextes si frivoles, ces haines jalouses et factieuses? Nobles cousins, York, et vous, Somerset, calmez-vous, je vous prie, et vivez en paix.

YORK.–Que d’abord un combat vide cette querelle, et ensuite Votre Majesté nous commandera la paix.

SOMERSET.–Cette querelle n’intéresse que nous seuls: laissez-nous donc la vider ensemble.

YORK.–Voilà mon gage; relève-le, Somerset.

VERNON.–Non, que la querelle reste là où elle a commencé.

BASSET, à Somerset.–Oui; daignez le permettre, mon honorable seigneur.

GLOCESTER.–Le permettre? Maudits soient vos débats, et vous et vos audacieux propos! vassaux présomptueux, n’êtes-vous pas honteux de venir troubler et inquiéter le roi et nous de vos indiscrètes et insolentes clameurs?–Et vous, milords, il me semble que vous ayez grand tort de souffrir leurs mutuels reproches; et beaucoup plus encore de prendre occasion des querelles de vos vassaux pour éveiller la discorde entre vous-mêmes. Laissez-moi vous persuader de suivre un parti plus sage.

EXETER.–Ceci désole Sa Majesté. Chers lords, soyez amis.

LE ROI.–Approchez, vous qui demandez le combat.–Je vous enjoins désormais, si vous êtes jaloux de notre faveur, d’oublier pour toujours cette querelle et sa cause.–Et vous, milords, souvenez-vous du lieu où nous sommes; en France, au milieu d’une nation inconstante et légère. S’ils surprennent la dissension dans nos regards, s’ils s’aperçoivent que nous soyons divisés, combien leurs coeurs, déjà irrités, se porteront aisément à la désobéissance et à la révolte! Et quel déshonneur pour vous si les princes étrangers viennent à apprendre que pour un rien, une chose sans importance, les pairs d’Angleterre et la première noblesse du roi Henri se sont détruits eux-mêmes et ont perdu le royaume de France? Oh! songez à la conquête de mon père, à ma tendre jeunesse, et ne sacrifiez pas pour une bagatelle le prix de tant de sang. Laissez-moi être l’arbitre de votre différend. Je ne vois aucune raison, si je porte cette rose (il prend une rose rouge), de faire soupçonner à personne que j’incline plus pour Somerset que pour York: tous deux sont mes parents, et je les aime tous deux. On pourrait donc aussi me reprocher ma couronne, parce que le roi d’Écosse est aussi couronné. Mais vos lumières peuvent bien mieux vous persuader que mes raisonnements et mes avis. Allons, nous sommes venus ici en paix, continuons de vivre en paix et en bonne amitié. Cousin d’York, nous vous établissons régent de ces contrées de la France; et vous, noble lord de Somerset, unissez votre cavalerie à son infanterie, et comme des sujets fidèles, dignes fils de vos pères, vivez en bon accord et déchargez votre ressentiment sur nos ennemis. Nous, le lord protecteur et les autres lords, après quelque repos, nous reprendrons le chemin de Calais: de là nous repasserons en Angleterre, où j’espère apprendre avant peu vos victoires sur Charles, sur Alençon et cette bande de traîtres.

(Une fanfare, ils sortent.)

WARWICK.–Milord d’York, le jeune roi, à mon avis, vient de parler avec beaucoup d’éloquence.

YORK.–J’en conviens; mais ce qui me déplaît, c’est qu’il porte la livrée de Somerset.

WARWICK.–Bon! c’est une pure fantaisie: ne l’en blâmez pas. J’ose assurer que cet aimable prince n’a en cela nulle intention d’offenser.

YORK.–Et moi, si je m’y connais bien, je l’en soupçonne.–Mais laissons cela.–Nous nous devons en ce moment à d’autres soins.

(Ils sortent.)

EXETER, seul.–Tu as bien fait, Richard, d’étouffer ta voix; car si la passion de ton coeur avait éclaté, je crains bien que nous n’eussions pu y voir plus de rancune haineuse et des discordes plus acharnées qu’il n’est possible de l’imaginer. Il n’est point d’homme si borné qui, en voyant ces violentes dissensions de la noblesse, ces discordes au sein de la cour, ces partis réunissant leurs serviteurs en bandes factieuses, ne prévoie dans l’avenir quelque événement funeste. C’est un malheur quand le sceptre est dans la main d’un enfant; mais c’est un bien plus grand malheur encore quand la rivalité enfante ces divisions cruelles: alors approche la ruine, alors commence la confusion.

 

SCÈNE II

Devant les murs de Bordeaux.

Entre TALBOT, suivi de trompettes et de tambours.

TALBOT.–Trompette, avance aux portes de Bordeaux, et somme le gouverneur de paraître sur le rempart. (La trompette sonne.–Le gouverneur paraît sur les murs.) Capitaines, Jean Talbot d’Angleterre, homme d’armes et vassal de Henri, roi d’Angleterre, vous appelle sous vos murs et vous dit: Ouvrez les portes de votre ville; rendez-vous à nous; reconnaissez mon souverain pour le vôtre, rendez-lui hommage en sujets soumis, et alors je me retire avec ces troupes qui vous menacent. Mais si vous dédaignez la paix que je vous propose, vous tentez les trois fléaux qui suivent mes pas: la famine amaigrie, le fer tranchant et le feu dévorant. Ces trois monstres abaisseront bientôt au niveau du sol vos hautes et orgueilleuses tours, si vous repoussez l’offre de notre amitié.

LE GOUVERNEUR.–Hibou funeste et redouté, qui annonces la mort, effroi et fléau sanguinaire de notre nation, le terme de ta tyrannie est proche: tu ne peux entrer dans notre ville que par les portes du trépas. Je t’annonce que nous sommes bien fortifiés, et assez forts pour sortir de nos murs et te combattre. Si tu te retires, le dauphin, bien accompagné, t’attend pour t’envelopper dans les piéges de la guerre. De tous côtés, autour de toi, sont postés des escadrons pour t’ôter la liberté de fuir; tu ne peux tourner tes pas vers aucun asile que tu ne rencontres partout la mort en face, sûre de sa conquête: partout la pâle destruction t’environne. Dix mille Français ont fait serment de ne pointer leurs canons homicides contre nulle autre tête de chrétien que celle de l’Anglais Talbot. Ainsi, tu es là maintenant plein de vie, héros d’un courage indomptable et invaincu; mais ces paroles que je t’adresse, moi ton ennemi, sont les dernières louanges de ta gloire que tu doives entendre, car avant que ce sable qui commence à couler ait comblé la mesure de cette heure, mes yeux qui te voient en cet instant plein de santé te verront sanglant, pâle et mort. (On entend des tambours au loin.) Écoute, écoute; les tambours du dauphin, de leurs sons prophétiques, font entendre à ton âme effrayée une musique sinistre: les miens vont leur répondre et annoncer ta ruine prochaine.

(Le gouverneur s’en va.)

TALBOT.–Il ne ment point; j’entends l’ennemi.–Holà! quelques cavaliers des mieux montés pour aller reconnaître leurs ailes.–O molle et imprudente discipline! Comment arrive-t-il que nous soyons enfermés et cernés ici de toutes parts? Un petit troupeau de timides daims anglais, qu’environnent une meute de chiens français avides de proie! Eh bien, si nous sommes des daims anglais, plongeons-nous dans le sang: n’allons pas succomber honteusement sous les premiers coups comme un daim affaibli; mais plutôt, tels que des cerfs enragés et au désespoir, retournons contre ces chiens ensanglantés nos redoutables pieds d’airain et forçons ces lâches à se tenir au loin, aboyant autour de nous. Mes amis, que chacun vende sa vie aussi cher que je vendrai la mienne, et ils payeront cher notre chair 15. Dieu et saint George! Talbot et le bon droit de l’Angleterre! Que nos drapeaux prospèrent dans ce périlleux combat!

(Ils sortent.)

Note 15: (retour) Toujours le jeu de mots entre deer, daim, et dear, cher, qu’on rend ici par un équivalent qui s’y adapte presque partout.

 

SCÈNE III

La scène se passe dans les plaines de la Gascogne.

Entre UN MESSAGER qui va au-devant D’YORK, à la tête d’une troupe que précèdent des trompettes.

YORK.–Les agiles espions envoyés pour reconnaître les forces du dauphin sont-ils de retour?

LE MESSAGER.–Oui, milord, et ils annoncent que le dauphin marche vers Bordeaux avec son armée pour combattre Talbot. Ils ont vu encore deux troupes de soldats plus fortes que l’armée du dauphin le joindre sur son passage et marcher avec lui vers Bordeaux.

YORK.–Malédiction sur cet odieux Somerset, qui tarde si longtemps à m’envoyer le renfort promis d’un corps de cavalerie, levé exprès pour ce siége! L’illustre Talbot attend mes secours, et je suis joué par un traître, et ne puis secourir ce brave chevalier; que Dieu l’assiste dans sa détresse! S’il échoue, adieu les guerres en France.

(Entre sir William Lucy.)

LUCY.–O vous, le premier commandant des forces de l’Angleterre, jamais vous ne fûtes si nécessaire sur le territoire de France! volez au secours du noble Talbot, qui en ce moment est environné d’une ceinture de fer et assiégé de toutes parts par la hideuse destruction. A Bordeaux, vaillant duc; à Bordeaux, York! ou c’en est fait de Talbot, de la France et de l’honneur de l’Angleterre.

YORK.–O Dieu! Si Somerset, dont l’orgueil jaloux retient ma cavalerie, était à la place de Talbot! Nous sauverions un brave guerrier, au prix de la perte d’un lâche et d’un traître. Oui, je pleure de rage et de désespoir, de voir que nous périssons, tandis que des traîtres dorment en repos.

LUCY.–Oh! envoyez quelque secours à ce brave lord en danger.

YORK.–Talbot périt! Nous perdons tout: je manque à ma parole de soldat. Nous pleurons; la France sourit: et chaque jour une nouvelle perte pour l’Angleterre; le tout par la faute du traître Somerset!

LUCY.–Que Dieu prenne donc en pitié l’âme du brave Talbot et de son jeune fils Jean, que j’ai rencontré il y a deux heures, voyageant pour aller joindre son glorieux père. Depuis sept ans entiers Talbot n’a pas vu son fils; et ils se revoient aujourd’hui pour mourir tous deux.

YORK.–Hélas! quelle joie le noble Talbot aura-t-il à revoir son jeune fils pour lui dire adieu au bord de la tombe! Loin de moi cette idée! le chagrin étouffe ma voix: deux amis séparés qui se saluent à l’heure de la mort! Adieu, cher Lucy! Ma destinée ne me permet plus rien, que de maudire l’auteur de nos maux; mais je ne puis secourir ce brave. Le Maine, Blois, Poitiers et Tours sont déjà perdus, et tout cela par la faute de Somerset et de ses retards.

(Il sort.)

LUCY.–Ainsi, tandis que le vautour de la discorde se repaît du coeur de ces grands du royaume, l’inaction et la négligence perdent les conquêtes de notre héros dont les cendres sont tièdes encore, de cet homme d’éternelle mémoire, Henri V. Tandis qu’ils se traversent l’un l’autre, nos vies, nos terres, notre honneur, tout se perd et s’abîme.

(Il sort.)

 

SCÈNE IV

Une autre partie de la France.

Entre SOMERSET à la tête de son armée.

SOMERSET.–Il est trop tard: je ne puis les envoyer à présent; cette expédition a été trop témérairement projetée par York et par Talbot. Toutes nos forces rassemblées pourraient être enveloppées et coupées par une sortie de la seule garnison de la ville. Le présomptueux Talbot a terni l’éclat de sa gloire par cette entreprise imprudente et désespérée, où il a mis tout au hasard. York l’a envoyé combattre et mourir dans la honte, afin que Talbot mort, le grand York puisse avoir l’honneur de la guerre.

UN CAPITAINE.–Voici sir William Lucy, qui a été député avec moi par nos troupes en péril, pour réclamer votre secours.

(Entre sir William Lucy.)

SOMERSET.–Eh bien, sir William, de la part de qui venez-vous?

LUCY.–De la part de qui, milord? de la part du lord Talbot, dont la vie est vendue et achetée. Assiégé de tous côtés par la fière adversité, il appelle à grands cris York et Somerset, pour repousser la mort qui fond sur ses faibles légions. Et tandis que ce brave général voit une sueur sanglante couler de ses membres harassés par les combats, et profite de sa position pour prolonger sa résistance en attendant du secours; vous qui trompez son espérance, vous, dépositaires de l’honneur de l’Angleterre, vous vous tenez oisifs loin de lui, livrés à vos honteuses jalousies! que vos querelles personnelles ne retardent pas plus longtemps le renfort qui devait le secourir, lorsque ce brave et glorieux général expose sa vie aux chances les plus inégales. Le bâtard d’Orléans, Charles et le duc de Bourgogne, Alençon et René, l’environnent; et Talbot périt par votre faute.

SOMERSET.–York l’a engagé dans ce péril; York devrait le secourir.

LUCY.–Et York se déchaîne aussi contre Votre Seigneurie, et jure que vous lui retenez sa cavalerie, qui avait été levée pour cette expédition.

SOMERSET.–York ment: il pouvait envoyer demander ce renfort, et il l’eût eu. Je lui dois peu de déférence et encore moins d’amitié, et je dédaigne de le flatter en le prévenant.

LUCY.–Ce sont les fraudes des chefs de l’Angleterre, et non la force de la France, qui ont précipité dans ce piége le généreux Talbot. Jamais il ne reverra vivant sa patrie: il meurt livré à la fortune par vos dissensions.

SOMERSET.–Allons; je vais lui envoyer ce détachement: dans six heures ils seront en état de le secourir.

LUCY.–Le secours vient trop tard: il est déjà pris ou tué, car Talbot ne pourrait fuir, quand il le voudrait; et Talbot ne fuira jamais, quand il le pourrait.

SOMERSET.–S’il est mort, disons donc adieu au brave Talbot.

LUCY.–Sa gloire vit dans l’univers, et la honte de sa défaite s’attache à vous.

(Ils sortent.)

 

SCÈNE V

Un champ de bataille près de Bordeaux.

Entrent TALBOT ET SON FILS.

TALBOT.–Jeune Jean Talbot, je t’ai mandé pour te servir de maître dans l’art de la guerre, afin que le nom de Talbot pût revivre en toi, quand l’épuisement de l’âge et la faiblesse de membres impuissants retiendraient sur une chaise ton père immobile. Mais, ô fatale et pernicieuse étoile! tu reviens aujourd’hui pour une fête funèbre, pour un terrible et inévitable péril. Cher enfant, remonte donc sur le plus léger de mes chevaux, et je t’enseignerai le moyen d’échapper par une fuite précipitée. Allons, ne diffère plus, et pars.

JEAN TALBOT.–Talbot est-il mon nom? suis-je votre fils? et fuirai-je? Oh! si vous aimez ma mère, ne déshonorez pas son honorable nom, en faisant de moi un bâtard et un lâche. L’univers dira: «Il n’est point le fils de Talbot, celui qui a fui lâchement quand le noble Talbot est resté.»

TALBOT.–Fuis pour venger ma mort, si je suis tué.

JEAN TALBOT.–Qui fuit ainsi ne reviendra jamais au combat.

TALBOT.–Si nous restons tous deux, nous sommes tous deux sûrs de mourir.

JEAN TALBOT.–Eh bien, laissez-moi rester, et vous, mon père, sauvez-vous. Votre mort est une perte immense, et vous devez vous conserver: mon mérite est inconnu; en me perdant, on ignore ce qu’on perd. Les Français tireront peu de gloire de ma mort; ils seraient fiers de la vôtre: avec vous s’évanouissent toutes nos espérances. La fuite ne peut ternir la gloire que vous avez acquise; mais la fuite me déshonorerait, moi qui n’ai fait aucun exploit. Tout le monde fera serment que vous avez fui pour vaincre un jour; mais moi, si je recule, on dira que c’était de peur. Il n’y aura plus d’espérance que je reste sur le champ de bataille, si à la première heure je fléchis et me sauve. Ici, à genoux, j’implore la mort plutôt qu’une vie conservée par l’infamie.

TALBOT.–Quoi! toutes les espérances de ta mère descendront dans le même tombeau?

JEAN TALBOT.–Oui, plutôt que de déshonorer le sein de ma mère.

TALBOT.–Au nom de ma bénédiction, je t’ordonne de partir.

JEAN TALBOT.–Pour combattre l’ennemi, mais non pour le fuir.

TALBOT.–Tu peux sauver en toi une partie de ton père.

JEAN TALBOT.–Je ne sauverai rien de mon père; il sera déshonoré en moi.

TALBOT.–Tu n’as pas encore eu de gloire; tu ne peux pas la perdre.

JEAN TALBOT.–Oui, et votre glorieux nom, irai-je le flétrir?

TALBOT.–L’ordre de ton père t’absoudra du reproche.

JEAN TALBOT.–Pourrez-vous rendre témoignage pour moi quand vous ne serez plus? Si la mort est inévitable, fuyons ensemble.

TALBOT.–Que je laisse ici mes soldats combattre et mourir! Jamais pareille honte n’a souillé ma vie.

JEAN TALBOT.–Et ma jeunesse en serait souillée! Il n’est pas plus possible de séparer votre fils de vous, que vous ne pouvez vous-même vous partager en deux. Restez, fuyez, faites ce que vous voudrez, je le ferai aussi; si mon père meurt, je ne veux plus vivre.

TALBOT.–Je prends donc ici congé de toi, mon noble fils; tu es né pour voir ta vie s’éteindre avant la fin de ce jour. Allons vivre et mourir l’un à côté de l’autre, et que nos deux âmes unies s’envolent ensemble de France au ciel.

(Ils sortent.)

 

SCÈNE VI

Une alarme. Sorties dans lesquelles le fils de TALBOT est enveloppé; il est sauvé par son père.

TALBOT.–Saint George, victoire! Combattons, soldats, combattons. Le régent a violé la parole qu’il avait donnée à Talbot, et nous a laissés exposés à la furie de l’épée française.–Où est Jean Talbot?–Repose-toi, mon fils, et reprends haleine: je t’ai donné la vie, et je viens de te sauver de la mort.

JEAN TALBOT.–O vous, deux fois mon père, je suis deux fois votre fils. La première vie que vous m’aviez donnée était perdue; c’en était fait; et votre belliqueuse épée, en dépit du sort, a fait recommencer le cours des ans qui me sont assignés.

TALBOT.–Quand j’ai vu ton épée faire jaillir le feu du casque du dauphin, cela a rallumé dans le coeur de ton père un orgueilleux désir de la victoire au visage hardi. Alors la pesante vieillesse s’est sentie animée de l’ardeur du jeune âge et d’une fureur guerrière: j’ai repoussé Alençon, Orléans, le duc de Bourgogne, et je t’ai délivré de l’orgueil de la Gaule. Le fougueux Bâtard qui t’a tiré du sang, ô mon fils! et qui a eu les prémices de ton premier combat,–je l’ai attaqué soudain,–et dans le rapide échange de nos coups, j’ai bientôt fait couler son ignoble sang: et dans mon dédain, je lui ai adressé ces mots: «Je fais couler ton sang impur, vil et méprisable, faible et indigne dédommagement du pur sang que tu as fait jaillir des flancs de Talbot mon brave enfant;» et ici, brûlant de frapper à mort le Bâtard, je t’ai puissamment secouru.–Dis-moi, unique souci de ton père, n’es-tu pas fatigué, Jean? Comment te trouves-tu? Mon enfant, veux-tu maintenant quitter ce champ de bataille et te sauver? Maintenant te voilà dignement reçu chevalier. Fuis, pour venger ma mort quand je ne serai plus: le secours d’un homme est peu de chose pour moi. Oh! c’est trop de folie de hasarder tous notre vie dans une seule petite barque. Moi, si je ne meurs pas aujourd’hui sous les coups des Français, je mourrai demain de mon grand âge; ils ne gagnent rien par ma mort; et en restant ici, je n’abrège ma vie que d’un jour. Mais en toi mourront ta mère, et le nom de notre famille, et ma vengeance, et ta jeunesse, et la gloire de l’Angleterre. Si tu restes, nous exposons tout cela et bien plus encore: et si tu veux fuir, tout cela sera sauvé.

JEAN TALBOT.–L’épée d’Orléans ne m’a fait aucun mal; mais vos paroles font couler le plus pur sang de mon coeur. Oh! quel avantage, au prix d’une telle infamie, que de traîner une vie misérable et de sacrifier une glorieuse renommée! Avant que le jeune Talbot fuie le vieux Talbot, que le cheval qui me porte succombe et meure, et me laisse à pied comme les vils paysans de France, en butte au mépris et objet d’outrages! Oui, par toute la gloire que vous avez acquise, si je fuis je ne suis pas le fils de Talbot: ne me parlez donc plus de fuir; c’est en vain: si je suis le fils de Talbot, je dois mourir aux pieds de Talbot.

TALBOT.–Allons, suis-moi donc, et sois l’Icare d’un Dédale au désespoir. Ta vie m’est bien chère; si tu veux combattre, combats à côté de ton père, et après t’être illustré, mourons tous deux fièrement.

(Ils sortent.)

 

SCÈNE VII

Une alarme: combats. Entre le vieux TALBOT blessé, conduit par des soldats français.

TALBOT.–Où est ma seconde vie?–C’est fait de la mienne.–Oh! où est le jeune Talbot? où est le vaillant Jean? O mort glorieuse ternie par la captivité, la valeur du jeune Talbot fait que je te reçois en souriant. Lorsqu’il m’a vu chanceler et tomber sur mes genoux, il a brandi au-dessus de ma tête son épée sanglante, et comme un lion affamé, il a commencé avec furie les plus terribles exploits. Mais lorsque mon défenseur courroucé s’est vu seul, ne protégeant plus que ma vie expirante, et sans ennemis qui le vinssent assaillir, alors les yeux étincelants, le coeur saisi de rage, il s’est élancé soudain de mes côtés dans le plus épais des bataillons français, et dans cette mer de sang mon enfant a éteint sa vie et son âme sublime, et là est mort dans son noble orgueil mon Icare, ma fleur.

(On apporte Jean Talbot mort.)

UN DES SERVITEURS DE TALBOT.–O mon cher maître! voyez: c’est votre fils qu’ils portent.

TALBOT.–O mort hideuse, qui te fais un jeu de nous insulter ici, bientôt affranchis de ton insolente tyrannie, et unis par les liens de l’immortalité, les deux Talbot voleront ensemble au travers des cieux légers, et en dépit de toi échapperont au néant de l’oubli.–(A son fils.)–O toi dont les blessures annoncent une mort si dure, parle à ton père avant de rendre ton dernier soupir! brave encore la mort en parlant, qu’elle veuille ou ne veuille pas t’écouter; traite-la comme un Français, comme ton ennemi.–Pauvre enfant! il me semble qu’il sourit, comme s’il voulait dire: «Si la mort avait été un Français, la mort serait morte aujourd’hui!» Approchez, approchez, et mettez-le dans les bras de son père. Mon âme ne peut plus supporter tant de douleurs. Soldats! adieu: j’ai ce que je voulais avoir, et mes vieux bras sont le tombeau du jeune Jean Talbot!

(Il meurt.)

FIN DU QUATRIÈME ACTE.

 

ACTE CINQUIÈME

 

SCÈNE I

Toujours devant Bordeaux.

Entrent CHARLES, ALENÇON, LE DUC DE BOURGOGNE, LE BATARD D’ORLÉANS ET LA PUCELLE.

CHARLES.–Si York et Somerset avaient envoyé du renfort ici, nous aurions eu une journée sanglante.

LE BATARD.–Avec quelle furie le jeune nourrisson de Talbot abreuvait de sang français son épée novice!

LA PUCELLE.–Je l’ai attaqué une fois en lui disant: «Toi, jeune homme, sois vaincu par une jeune fille.» Mais, avec un fier et majestueux dédain, il m’a répondu: «Le jeune Talbot n’est pas fait pour se commettre avec une prostituée;» et, s’élançant dans le sein des bataillons français, il m’a quittée avec mépris, comme un adversaire indigne de lui.

LE DUC DE BOURGOGNE.–Certes, il aurait fait un brave chevalier. Tenez, le voici enseveli dans les bras de son père, sanguinaire auteur de ses exploits meurtriers.

LE BATARD.–Taillons-les en pièces, hachons les cadavres de ces deux ennemis, la gloire de l’Angleterre et la terreur de la France.

CHARLES.–Oh! non! arrêtez; n’outrageons pas morts ceux que nous avons fuis vivants.

(Entre sir William Lucy précédé d’un héraut.)

LUCY.–Héraut, conduis-moi à la tente du Dauphin, à qui est resté l’avantage de cette journée.

CHARLES.–Quelle soumission est l’objet de ton message?

LUCY.–Soumission, Dauphin! ce mot est purement français; nous autres soldats anglais, nous ignorons ce qu’il signifie.–Je viens savoir quels prisonniers vous avez faits et reconnaître nos morts.

CHARLES.–Tu redemandes des prisonniers? nos prisons, c’est l’enfer.–Mais qui cherches-tu?

LUCY.–Où est le grand Hercule du champ de bataille, le vaillant lord Talbot, comte de Shrewsbury, créé, pour récompense de ses rares exploits, grand comte de Washford, de Waterford et de Valence, lord Talbot de Goodrig et d’Urchinfield? Où sont le lord Strange de Blachmore, le lord Vernon d’Alton, le lord Cromwell de Wingfield, le lord Furnival de Sheffield, le lord Faulconbridge, illustre par trois victoires, chevalier de l’ordre de Saint-George, de Saint-Michel et de la Toison d’Or, grand maréchal de notre roi Henri V dans toutes ses guerres de France?

LA PUCELLE.–Voilà un style bien impertinent et bien magnifique. Le grand sultan, qui domine sur cinquante-deux royaumes, ne s’exprime pas d’un ton si fastueux. –Vois; celui que tu pares de tous ces titres est ici gisant à nos pieds, cadavre impur et la proie des vers!

LUCY.–Talbot est donc tué, le fléau des Français, la terreur et la sombre Némésis de votre nation! Oh! que mes deux yeux ne peuvent-ils se changer en balles! comme je les lancerais contre vous! Que ne puis-je rappeler ces morts à la vie? c’en serait assez pour effrayer toute la France. Oui, l’image seule de Talbot suffirait pour épouvanter le plus fier d’entre vous.–Cédez-moi leurs corps, que je les emporte de ce lieu, et que je leur donne la sépulture qui convient à leur mérite.

LA PUCELLE.–Je crois que ce fanfaron est l’ombre du vieux Talbot, il parle d’un ton si orgueilleux et si hautain. Au nom de Dieu, qu’il prenne ces cadavres, qu’il les emporte d’ici; ils ne serviraient qu’à infecter l’air de notre patrie.

CHARLES.–Tu peux enlever ces corps.

LUCY.–Oui, je vais les enlever d’ici; mais de leurs cendres renaîtra un phénix qui fera trembler la France.

CHARLES.–Délivre-nous de leur vue, et fais après ce que tu voudras.–Marchons vers Paris sans délai, et suivons le cours de nos conquêtes; tout va fléchir devant nous, à présent que le terrible Talbot est mort.

(Ils sortent.)

 

SCÈNE II

A Londres.–Une salle du palais.

Entrent LE ROI HENRI, GLOCESTER ET EXETER.

LE ROI.–Avez-vous vu les lettres du pape, de l’empereur et du comte d’Armagnac?

GLOCESTER.–Oui, mon prince, et voici ce qu’elles contiennent: ils demandent en grâce à Votre Majesté qu’une bienheureuse paix soit conclue entre la France et l’Angleterre.

LE ROI.–Et que pensez-vous de cette demande?

GLOCESTER.–Je l’approuve, mon prince, comme le moyen d’arrêter l’effusion du sang chrétien et de rétablir la tranquillité dans les deux royaumes.

LE ROI.–Allons, j’y consens, mon oncle; car j’ai toujours pensé que c’était une chose impie et contre nature, que d’entretenir ces barbares et sanglantes querelles entre des nations qui professent la même foi.

GLOCESTER.–De plus, sire, pour accélérer et affermir encore plus le noeud de cette alliance, le comte d’Armagnac, proche parent de Charles, et homme d’un grand poids en France, propose à Votre Majesté sa fille en mariage, avec une riche et magnifique dot.

LE ROI.–En mariage? Hélas! mon oncle, je suis bien jeune encore: mon cabinet et mes livres vont mieux à mon âge que l’amour et le choix d’une femme. Cependant, qu’on fasse entrer les ambassadeurs, et que chacun d’eux reçoive la réponse que vous jugerez convenable; je serai satisfait de toute résolution qui tendra à la gloire de Dieu et au bien de mon pays.

(Entrent un légat et deux ambassadeurs, avec Winchester, revêtu du chapeau de cardinal.)

EXETER, à part.–Quoi! voilà donc le lord Winchester élevé à la dignité de cardinal 16! Ah! je commence à voir que ce qu’a prédit un jour Henri V pourra bien s’accomplir: «Si jamais, disait-il, Winchester parvient à être cardinal, il fera de son chapeau le rival de la couronne

Note 16: (retour) Shakspeare a oublié ici que dans les premières scènes de cette tragédie il avait déjà, à diverses reprises, qualifié Winchester de cardinal; du reste, c’est en lui donnant trop tôt ce titre qu’il s’est trompé; l’évêque de Winchester ne reçut en effet le chapeau de cardinal que dans la cinquième année du règne de Henri VI.

LE ROI.–Ambassadeurs, vos différentes demandes ont été examinées et discutées. Votre proposition est juste et sage: aussi nous sommes décidément résolus à dresser les articles d’une paix sincère; et ils seront incessamment présentés à la France par milord Winchester.

GLOCESTER, à l’ambassadeur du comte d’Armagnac.–Et quant à l’offre particulière du comte votre maître, j’en ai instruit Sa Majesté en détail; et le roi, satisfait des vertus de la princesse, informé de sa beauté, et content de sa dot, a le dessein de la faire reine de l’Angleterre.

LE ROI.–Pour preuve de mes intentions et de mon aveu, portez-lui ce joyau, gage de mon affection. (Il lui remet un bijou.) Et vous, lord protecteur, veillez à ce qu’ils soient escortés et conduits en sûreté jusqu’à Douvres; et après qu’ils seront embarqués, remettez-les aux chances de la mer.

(Le roi sort avec sa suite.)

WINCHESTER, au légat.–Arrêtez, seigneur légat; vous recevrez d’abord la somme que j’ai promise à Sa Sainteté, en échange de ces ornements vénérables dont elle m’a revêtu.

LE LÉGAT.–J’attendrai votre convenance, milord.

WINCHESTER.–Maintenant Winchester ne se soumettra pas, je pense, et ne le cédera pas au plus fier des pairs. –Humfroy de Glocester, tu reconnaîtras que l’évêque n’est ton inférieur, ni en naissance, ni en autorité, je te ferai plier et fléchir le genou, ou j’abîmerai ce royaume à force de révoltes.

(Ils sortent.)

 

SCÈNE III

En France.

Entrent CHARLES, LE DUC DE BOURGOGNE, ALENÇON, LE BATARD, RENÉ ET LA PUCELLE.

CHARLES.–Ces nouvelles, seigneur, doivent ranimer nos esprits abattus. On dit que les fiers Parisiens se révoltent et reviennent au parti des Français.

ALENÇON.–Marchons donc vers Paris, prince, et ne tenons pas ici notre armée dans l’inaction.

LA PUCELLE.–Que la paix soit avec eux, s’ils reviennent à nous! Autrement, que la ruine s’attache à leurs palais!

(Entre un éclaireur.)

L’ÉCLAIREUR.–Succès à notre vaillant général, et prospérité à ses partisans!

CHARLES.–Quelles nouvelles nous envoient nos éclaireurs? Parle.

L’ÉCLAIREUR.–L’armée anglaise, qui était divisée en deux corps, est maintenant réunie en un seul, et se propose de vous livrer bataille à l’instant.

CHARLES.–Cet avis est un peu soudain; mais nous allons nous mettre en état de les recevoir.

LE DUC DE BOURGOGNE.–J’ai confiance; l’ombre de Talbot n’est pas au milieu d’eux: à présent que Talbot n’est plus, seigneur, vous ne devez plus vous alarmer.

LA PUCELLE.–De toutes les passions honteuses, la plus maudite est la peur. Commandez à la victoire, Charles, et la victoire est à vous. Que Henri écume de rage; et que l’univers murmure en voyant nos triomphes.

CHARLES.–Marchons, mes seigneurs. Et que la France soit heureuse!

(Ils sortent.)

 

SCÈNE IV

Une alarme.–Attaques.

Entre LA PUCELLE.

LA PUCELLE.–Le régent triomphe, et les Français fuient!–Venez à notre secours, paroles magiques, charmes puissants 17; et vous, esprits d’élite qui m’instruisez de l’avenir et me faites prévoir les événements. (On entend un coup de tonnerre.) Vous, génies légers, qui servez sous les lois du souverain monarque du Nord, paraissez, et secondez-moi dans cette entreprise. (Paraissent des démons.) À cette prompte apparition, je reconnais votre obéissance ordinaire à ma voix. Maintenant, esprits familiers, qui sortez du redoutable empire des régions souterraines, assistez-moi aujourd’hui, et faites que la France ait la victoire! (Les démons se promènent en silence.) Ah! ne gardez pas plus longtemps ce morne silence.–Faut-il vous nourrir de mon propre sang? Je vais me couper un membre et vous le donner pour gage d’un plus riche salaire; consentez donc à m’assister. (Les démons baissent la tête.) N’est-il plus d’espoir de secours? –Eh bien, si vous m’accordez ma prière, mon corps sera le prix dont je payerai votre bienfait. (Les démons secouent la tête.) Quoi? le sacrifice de mon corps et de mon sang ne peuvent vous toucher et obtenir votre assistance accoutumée? Prenez donc mon âme. Oui, mon corps, mon sang, mon âme, tout, plutôt que de laisser la France succomber sous l’Angleterre. (Les démons s’évanouissent.) Hélas! ils m’abandonnent!–L’heure est donc venue où la France doit couvrir d’un voile son superbe panache et laisser tomber sa tête dans le giron de l’Angleterre. Mes anciens enchantements sont impuissants, et l’enfer est trop fort pour que je lutte contre lui. C’en est fait, ô France; ta gloire va tomber en poussière.

Note 17: (retour) Periapts, amulettes

(Elle sort.)

(Escarmouches. La Pucelle et York combattent corps à corps. La Pucelle est prise. Les Français fuient.)

YORK.–Damoiselle de France, je crois que je vous tiens.–Déchaînez à présent vos esprits infernaux par vos sortiléges; essayez s’ils peuvent vous remettre en liberté: vous êtes une précieuse prise et qui doit tenter le diable.–Voyez comme cette sorcière hideuse fronce ses sourcils; on dirait que, comme une autre Circé, elle cherche à me faire changer de forme.

LA PUCELLE.–Tu ne peux recevoir une forme plus odieuse que la tienne.

YORK.–Oh! sans doute, le dauphin Charles est un bel homme; nul autre que lui ne peut plaire à votre oeil difficile.

LA PUCELLE.–Que la peste tombe sur Charles et sur toi! et puissiez-vous tous deux être surpris endormis dans votre lit et assaillis par des mains homicides!

YORK.–Farouche et maudite sorcière, retiens ta langue.

LA PUCELLE.–Je t’en conjure, laisse-moi maudire à mon gré.

YORK.–Tu maudiras à ton gré, mécréante, quand tu seras attachée au poteau.

(Ils sortent.)

(Une alarme. Entre Suffolk tenant Marguerite par la main.)

SUFFOLK.–Soyez qui vous voudrez, vous êtes ma prisonnière. (Il la regarde.) Ô la plus belle de toutes les belles, ne crains rien, ne songe pas à fuir: je ne te toucherai que d’une main respectueuse; et je les pose doucement sur ton coeur. Je baise ces doigts en signe d’une paix éternelle. Qui es-tu? dis-le-moi afin que je te rende l’hommage qui t’est dû.

MARGUERITE.–Marguerite est mon nom: je suis fille d’un roi, du roi de Naples; apprends-le, qui que tu sois toi-même.

SUFFOLK.–Je suis comte, et je m’appelle Suffolk. Merveille de la nature, ne t’offense point du sort qui t’a fait ma captive; c’est ainsi que le cygne sauve ses petits du danger en les tenant emprisonnés sous ses ailes. Mais si ce droit de la guerre t’offense, va, sois libre comme l’amie de Suffolk. (Marguerite va pour s’éloigner.)–Ah! reste.–Je ne me sens pas le pouvoir de la laisser partir: ma main voudrait la laisser libre, mais mon coeur dit non. Telle que l’image du soleil dont les rayons se jouent dans l’onde pure, telle paraît à mes yeux cette beauté ravissante.–Je voudrais lui faire ma cour, mais je n’ose lui parler. Je vais demander une plume et de l’encre et lui écrire ma pensée.–Allons donc, Suffolk, aie plus de confiance en toi. N’as-tu pas une langue? n’est-elle pas ta captive? Seras-tu dompté par la vue d’une femme?–Oh! la majesté de la beauté est si souveraine qu’elle enchaîne la langue et confond tous les sens.

MARGUERITE.–Dis, comte de Suffolk, si tel est ton nom, quelle rançon faudra-t-il que je paye pour obtenir ma liberté? car je vois que je suis ta prisonnière.

SUFFOLK, à part.–Comment peux-tu être sûr qu’elle dédaignera tes voeux avant d’avoir essayé de gagner son amour?

MARGUERITE.–Pourquoi ne parles-tu pas? Quelle rançon dois-je payer?

SUFFOLK, à part.–Elle est belle, et dès lors faite pour être adorée; elle est femme, et dès lors faite pour être conquise.

MARGUERITE.–Veux-tu accepter une rançon, oui ou non?

SUFFOLK, à part.–Insensé, souviens-toi que tu as une femme: comment donc Marguerite pourrait-elle être l’objet de ton amour?

MARGUERITE.–Il vaut mieux que je le quitte; car il ne veut point m’entendre.

SUFFOLK, à part.–C’est là ce qui renverse tous mes projets; il n’y faut plus songer.

MARGUERITE.–Il parle au hasard: sûrement cet homme est fou.

SUFFOLK, à part.–Mais on pourrait obtenir une dispense.

MARGUERITE.–Et cependant je voudrais bien obtenir votre réponse.

SUFFOLK, toujours à part.–Je veux gagner le coeur de cette belle Marguerite…. Pour qui?–Quoi? pour mon roi.–Ah! c’est une créature de bois.

MARGUERITE.–Il parle de bois: c’est quelque charpentier.

SUFFOLK, à part.–Mais enfin ce moyen satisferait mon désir, et la paix serait cimentée entre les deux royaumes.–Mais à cela il reste encore un obstacle: car quoique son père soit roi de Naples, duc d’Anjou et du Maine, cependant il est pauvre, et notre noblesse dédaignerait cette alliance.

MARGUERITE.–M’entendez-vous, capitaine?–N’en avez-vous donc pas le loisir?

SUFFOLK.–Cela sera, en dépit de tous leurs dédains. Henri est jeune, il cédera facilement. (En se rapprochant d’elle.) Madame, j’ai un secret à vous révéler.

MARGUERITE, à part.–Quoique je sois prisonnière, il me paraît un chevalier, et je ne dois craindre aucune insulte.

SUFFOLK.–Madame, daignez écouter ce que je vous dis.

MARGUERITE, à part.–Peut-être serai-je délivrée par les Français, et alors je n’ai pas besoin de mendier ses égards.

SUFFOLK.–Aimable dame, donnez-moi votre attention sur un objet important.

MARGUERITE.–Après tout, d’autres femmes ont été captives avant moi.

SUFFOLK.–Madame, pourquoi parlez-vous ainsi?

MARGUERITE.–Je vous demande merci; ce n’est qu’un prêté rendu 18.

Note 18: (retour) A quid pro quo, c’est-à-dire: Quelque chose, pour quelque chose de pareil.

SUFFOLK.–Répondez, aimable princesse; ne regarderiez-vous pas votre esclavage comme un heureux événement, s’il vous faisait reine?

MARGUERITE.–Une reine dans l’esclavage est plus avilie qu’un esclave dans la plus basse servitude: il faut que les princes soient libres.

SUFFOLK.–Et vous le serez, si le roi de la belle Angleterre l’est lui-même.

MARGUERITE.–Quoi? que me fait sa liberté?

SUFFOLK.–J’entreprendrai de te faire la reine de Henri, de placer dans ta main un sceptre d’or, et une riche couronne sur ta tête, si tu veux condescendre à être ma….

MARGUERITE.–Quoi?

SUFFOLK.–L’objet de son amour.

MARGUERITE.–Je suis indigne d’être l’épouse de Henri.

SUFFOLK.–Non, madame, c’est moi qui suis indigne et me sens incapable de faire ma cour à une beauté si céleste, pour la rendre la femme de Henri, sans avoir moi-même aucune part dans ce choix. Eh bien! madame, que répondez-vous? êtes-vous satisfaite?

MARGUERITE.–Oui, je le suis, si mon père y consent.

SUFFOLK.–Allons, assemblons nos officiers et déployons nos enseignes; et, près des murs du château de votre père, faisons sonner un pourparler pour lui demander à conférer avec lui. (Un trompette sonne un pourparler.–René paraît sur les murs.) Vois, René, vois ta fille prisonnière.

RENÉ.–De qui?

SUFFOLK.–La mienne.

RENÉ.–Eh bien, Suffolk, quel remède? Je suis un soldat, et ne sais ni pleurer, ni me déchaîner contre l’inconstance de la fortune.

SUFFOLK.–Il est un remède, seigneur. Consentez (et pour votre gloire consentez-y) que votre fille soit mariée à mon roi, c’est avec peine que je suis parvenu à l’y déterminer, et cette captivité si douce aura valu à votre fille la liberté et un trône.

RENÉ.–Suffolk pense-t-il comme il parle?

SUFFOLK.–La belle Marguerite sait que Suffolk ne sait ni flatter, ni dissimuler, ni tromper.

RENÉ.–Sur ta parole de comte, je descends pour répondre à tes gracieuses offres.

SUFFOLK.–Et moi, je vais t’attendre ici.

(Les trompettes sonnent. Entre René.)

RENÉ.–Brave comte, sois le bienvenu sur notre territoire: commande dans l’Anjou selon qu’il te plaira.

SUFFOLK.–Je te rends grâces, René, heureux père d’une si belle enfant, faite pour devenir la compagne d’un roi. Quelle réponse fais-tu à ma demande?

RENÉ.–Puisque tu daignes rechercher le faible mérite de ma fille pour en faire la royale épouse d’un si grand prince, ma fille appartiendra à Henri s’il veut bien l’accepter, à condition que je jouirai tranquillement de mes duchés du Maine et de l’Anjou, exempt des troubles et de tous les maux de la guerre.

SUFFOLK.–Ton consentement est sa rançon; je lui rends sa liberté; et je me charge d’obtenir pour toi la jouissance paisible de tes deux comtés.

RENÉ.–Et moi, au nom de l’auguste Henri, voyant en toi le représentant et l’envoyé de ce puissant roi, je te donne sa main pour gage de sa foi.

SUFFOLK.–René de France, je te rends grâces au nom du roi; car c’est ici un pacte convenu pour les intérêts du roi. (A part.) Et cependant il me semble que je serais avec plaisir, dans cet accord, mon propre mandataire.–Je vais partir pour l’Angleterre avec cette nouvelle et hâter la célébration de ce mariage. Adieu, René: dépose ce diamant dans un palais, ainsi qu’il convient.

RENÉ.–Je t’embrasse, comme j’embrasserais le pieux roi Henri s’il était ici.

MARGUERITE, à Suffolk.–Adieu, milord. Suffolk peut compter toute sa vie sur les voeux, les prières et les louanges de Marguerite.

(Elle va pour se retirer.)

SUFFOLK.–Adieu, ravissante dame.–Eh quoi! Marguerite, ne me chargerez-vous d’aucun compliment pour mon roi?

MARGUERITE.–Dites-lui de ma part tout ce que peut lui dire une jeune fille, sa servante.

SUFFOLK.–Douces paroles, pleines de grâce et de modestie! Mais, madame, il faut que je vous importune encore: quoi! nul gage d’amour pour Sa Majesté?

MARGUERITE.–Excusez-moi, mon cher lord: je lui envoie un coeur pur et sans tache, que n’a jamais profané l’amour.

SUFFOLK, en l’embrassant.–Et ce baiser aussi….

MARGUERITE.–Que ceci soit pour vous.–Je n’aurais pas la présomption d’envoyer à un roi des gages si téméraires.

(Sortent René et Marguerite.)

SUFFOLK.–Oh! si tu étais pour moi!…. Mais, arrête, Suffolk; ne t’engage pas dans ce dangereux labyrinthe: là sont cachés des monstres dévorants et d’horribles trahisons.–Éveille plutôt l’amour de Henri par les louanges de la charmante Marguerite; grave dans ta mémoire ses ravissantes vertus et ses grâces naturelles si supérieures à l’art: retrace-toi souvent son image en traversant les mers, afin qu’arrivé aux pieds de Henri tu puisses troubler sa raison et l’enivrer d’admiration.

(Il sort.)

 

SCÈNE V

Camp du duc d’York, en Anjou.

Entrent YORK, WARWICK, UN BERGER, LA PUCELLE.

YORK.–Amenez cette sorcière, qui est condamnée au feu.

LE BERGER.–Ah! Jeanne, ce coup donne la mort au coeur de ton père. N’ai-je donc parcouru tant de pays, et ne te retrouvé-je à présent que pour être témoin de ta mort cruelle et prématurée? Ah! Jeanne, ma chère fille, je veux mourir avec toi.

LA PUCELLE.–Vieillard décrépit, ignoble et vil mendiant, je suis sortie d’un plus noble sang que le tien: tu n’es point mon père, ni mon ami.

LE BERGER.–Ah! malheureuse!…. Milord, je vous en conjure, cela n’est pas. Je suis son père: toute la paroisse le sait; sa mère vit encore et peut attester qu’elle fut le premier fruit de ma jeunesse.

WARWICK.–Ingrate, veux-tu donc renier tes parents?

YORK.–On peut juger par là quel genre de vie elle a menée, honteuse et criminelle; sa mort répond à sa vie.

LE BERGER.–C’est une honte, Jeanne, de vouloir ainsi démentir ton père. Dieu sait que tu es formée de ma chair, et que pour toi j’ai versé bien des larmes: ne me méconnais pas, chère fille, je t’en conjure.

LA PUCELLE.–Loin de moi, paysan. (Aux Anglais.) Vous avez suborné cet homme pour flétrir ma noble origine.

LE BERGER.–Il est vrai que je donnai un noble 19 au prêtre le jour où j’épousai sa mère.–Mets-toi à genoux, ma chère fille, et reçois ma bénédiction. Quoi, tu ne veux pas? Eh bien, maudit soit l’instant de ta naissance! je voudrais que le lait que tu suçais sur le sein de ta mère fût devenu un poison pour toi; ou bien je voudrais que dans le temps où tu gardais mes moutons dans les champs, quelque loup affamé t’eût dévorée: tu renies ton père, infâme prostituée? Brûlez-la! brûlez-la! le gibet serait un supplice trop doux pour elle.

(Il sort.)

Note 19: (retour) Jeu de mots sur noble, noble, et un noble, monnaie du temps.

YORK.–Qu’on l’emmène; elle a vécu trop longtemps pour semer dans l’univers ces vices odieux.

LA PUCELLE.–Laissez-moi d’abord vous dire qui vous condamnez. Je ne suis point la fille d’un obscur berger: je suis issue de la race des rois; vierge chaste et sacrée, choisie par le Ciel, inspirée par sa grâce, et appelée à opérer sur la terre les plus grands miracles. Jamais je n’eus de commerce avec les esprits infernaux. Mais vous, hommes corrompus par la débauche, souillés du sang des innocents, chargés d’iniquités et de vices, parce que vous êtes privés de la grâce dont d’autres ont reçu les dons, vous jugez impossible d’opérer des merveilles, si ce n’est par le secours des démons. Non! cette Jeanne d’Arc, que méconnaît votre ignorance, naquit et vécut vierge depuis sa tendre enfance: elle vécut chaste et sans reproche même dans ses pensées; et son sang pur, que vos mains barbares versent si injustement, criera vengeance contre vous aux portes du Ciel.

YORK.–Oui, oui; allons, qu’on l’entraîne au supplice.

WARWICK, aux exécuteurs.–Écoutez; comme elle est fille, allumez un grand bûcher, et placez au-dessus des barils de poix, afin d’abréger ses tourments.

LA PUCELLE.–Rien ne touchera-t-il vos coeurs impitoyables?–Allons, Jeanne, puisqu’il le faut, dévoile donc ta faiblesse qui t’assure le privilége de la loi. Je suis enceinte, homicides sanguinaires; si vous m’entraînez à une mort violente, ne faites pas du moins périr le fruit qui vit dans mon sein.

YORK.–Que le Ciel ne permette pas…. La sainte Pucelle enceinte?

WARWICK.–C’est là le plus grand miracle que tu aies jamais fait. Voilà donc où aboutit la scrupuleuse vertu?

YORK.–Sûrement le dauphin et elle auront eu commerce ensemble. J’avais prévu que ce serait là son dernier refuge.

WARWICK.–Allons, pars: nous ne voulons point sauver la vie à des bâtards, surtout à ceux dont Charles est le père.

LA PUCELLE.–Vous vous trompez; mon enfant n’est point de lui: c’est Alençon qui a eu mon amour.

YORK.–Alençon, cet indigne Machiavel 20! Elle mourra, eût-elle mille vies à perdre.

Note 20: (retour) Machiavel est postérieur à Henri VI, et cela a fait supposer à quelques critiques que ce vers avait été intercalé par quelque comédien ignorant; mais Shakspeare commet bien souvent de tels anachronismes.

LA PUCELLE.–Oh! permettez. Je vous ai trompés encore: ce n’est ni Charles ni ce duc que je viens de nommer, c’est René, le roi de Naples, qui a triomphé de ma vertu.

WARWICK.–Un homme marié! Ce crime est intolérable.

YORK.–Bon; nous avons ici une vraie fille: je crois qu’elle ne sait trop lequel accuser, tant elle a eu d’amants!

WARWICK.–C’est une marque qu’elle a été facile et libérale.

YORK.–Et cependant tout à l’heure elle était vierge.–Vile prostituée, tes paroles te condamnent, toi et ton indigne fruit. Cesse les instances; elles sont inutiles.

LA PUCELLE.–Eh bien! emmenez-moi, vous à qui je lègue mes malédictions. Puisse le brillant soleil ne jamais laisser tomber ses rayons sur le pays que vous habitez! que la nuit et les funestes ombres de la mort vous environnent, jusqu’à ce que le malheur et le désespoir vous poussent à vous égorger ou à vous étrangler vous-mêmes!

(Les gardes l’emmènent.)

YORK.–Va tomber en lambeaux et te réduire en cendres, ministre maudit de l’enfer.

(Entre l’évêque de Winchester, cardinal de Beaufort.)

LE CARDINAL.–Lord régent, je salue Votre Grâce, et vous remets des lettres du roi. Apprenez, milord, que les puissances de la chrétienté, émues de pitié à la vue de ces sanglantes querelles, ont sollicité avec les plus vives instances une paix générale entre nous et l’ambitieuse France.–Et voyez le dauphin et sa suite qui s’avancent pour conférer avec nous sur les articles.

YORK.–Est-ce là tout le fruit de notre expédition? Après le meurtre de tant d’illustres lords, de tant de braves guerriers, capitaines et soldats, qui ont été immolés dans cette querelle et ont vendu leur vie pour leur patrie, finirons-nous par conclure une paix honteuse? N’avons-nous pas perdu par trahison, par fraude, la plupart des villes qu’avaient conquises nos illustres ancêtres? O Warwick, Warwick, je prévois avec douleur la perte complète de tout le royaume de France.

WARWICK.–Calmez-vous, York: si nous signons une paix, ce sera à des conditions si rigoureuses et si sévères, que les Français en retireront peu d’avantage.

(Entrent Charles, Alençon, le Bâtard et René.)

CHARLES.–Lords d’Angleterre, puisqu’il est arrêté qu’il sera proclamé une trêve en France, nous venons savoir de vous-mêmes quelles doivent être les conditions du traité.

YORK.–Parlez, Winchester: car la bouillante colère me suffoque et étouffe ma voix à la vue de nos mortels ennemis.

LE CARDINAL.–Charles, et vous, princes de France, voici les clauses: Qu’en reconnaissance de ce que le roi Henri, ému de compassion, et par pure clémence, consent à soulager votre pays des calamités de la guerre, et à vous laisser respirer au sein d’une heureuse paix, vous vous reconnaîtrez les vassaux fidèles de sa couronne. Et vous, Charles, à condition que vous ferez serment de lui payer tribut, et l’hommage de votre soumission, vous serez établi en qualité de vice-roi sous ses ordres, et vous n’en jouirez pas moins de la dignité royale.

ALENÇON.–Quoi! faudra-t-il qu’il ne soit plus que l’ombre de lui-même? qu’il orne son front d’une couronne, et qu’en réalité et en autorité il ne conserve que le privilége d’un simple sujet? Cette offre est absurde et dénuée de toute raison.

CHARLES.–Il est notoire que je suis déjà en possession de plus de la moitié du territoire de la France, et que j’y suis reconnu pour légitime souverain. Irai-je, pour gagner le reste des provinces non encore conquises, ravaler le privilége de ma royauté au point de n’avoir plus que le titre de vice-roi? Non, non, lord ambassadeur; j’aime mieux garder ce que je possède, que de me voir, par un désir trop pressé d’acquérir ce que je n’ai pas encore, dépouillé de l’espoir de devenir maître de tout.

YORK.–Présomptueux Charles! as-tu donc, par de sourdes intrigues, imploré l’intercession de l’Europe pour obtenir une paix, et aujourd’hui qu’on en vient à la conclure, oses tu comparer ton état présent aux conditions que nous t’offrons? Accepte de tenir comme un bienfait de notre roi le titre que tu usurpes, et non comme un droit qui t’appartienne, ou bien nous te poursuivrons d’une guerre éternelle.

RENÉ, bas au dauphin.–Seigneur, vous avez tort de vous obstiner à chicaner les articles du traité; si vous laissez échapper cette occasion, je gage dix contre un que vous n’en retrouverez jamais une aussi favorable.

ALENÇON, bas au dauphin.–Il faut convenir qu’il est de votre prudence de sauver vos sujets d’un si cruel carnage, et de tous les barbares massacres qui s’exercent tous les jours dans le cours de nos hostilités. Ainsi, acceptez cette trêve, vous la romprez quand votre intérêt l’exigera.

WARWICK.–Que répondez-vous, Charles? nos conditions tiennent-elles?

CHARLES.–Elles tiendront. Je demande seulement que vous ne conserviez aucune force dans nos villes de garnison.

YORK.–Jure donc foi et hommage à Sa Majesté, et, sur l’honneur d’un chevalier, jure de ne jamais désobéir, de n’être jamais rebelle à la couronne d’Angleterre, ni toi ni ta noblesse. (Charles et sa suite font acte d’hommage.) A présent, licenciez votre armée quand il vous plaira; suspendez vos étendards, et que vos tambours se taisent, car nous promettons ici d’observer une paix sacrée.

 

SCÈNE VI

En Angleterre.–Un appartement du palais.

Entrent SUFFOLK s’entretenant avec LE ROI HENRI, GLOCESTER et EXETER.

LE ROI.–Noble comte, votre ravissant portrait de la belle Marguerite m’a saisi d’étonnement. Ses vertus parées des grâces de la beauté éveillent dans mon coeur, auparavant tranquille, toutes les passions de l’amour. Tel qu’un ruisseau dans la tempête, que la fureur des vents soulève et pousse contre la marée, tel mon coeur agité par le récit de son rare mérite se sent invinciblement entraîné, ou vers le naufrage, ou vers le lieu où je pourrai jouir de son amour.

SUFFOLK.–Eh bien, mon bon prince, ce récit superficiel n’est pour ainsi dire que l’exorde des louanges dont elle est digne. Toutes les perfections de cette divine dame, si j’avais assez d’art pour les décrire, formeraient un volume de pages ravissantes qui plongeraient dans l’extase l’imagination la plus insensible; et ce qui vaut mieux encore, c’est qu’avec cette beauté céleste, avec tant de grâces et d’appas, elle proteste, de l’âme la plus humble et la plus modeste, qu’elle est satisfaite d’être à vos ordres, s’ils sont honnêtes et vertueux; qu’elle est prête à aimer et respecter Henri comme son seigneur.

LE ROI.–Et jamais Henri n’osera exiger d’elle autre chose; ainsi, milord protecteur, donnez votre consentement à ce que Marguerite soit la reine de l’Angleterre.

GLOCESTER.–Je consentirais donc à flatter le crime? Vous savez, mon prince, que Votre Majesté est engagée à une autre dame du mérite le plus distingué. Comment vous dispenserez-vous de ce contrat sans souiller votre honneur d’un reproche honteux?

SUFFOLK.–Comme un souverain se dispense d’accomplir des serments illégitimes; ou comme un athlète qui, dans un tournois, ayant fait voeu de combattre, abandonne la lice à cause de l’inégalité de son adversaire. La fille d’un pauvre comte est un parti inégal et dont on peut se dégager sans offense.

GLOCESTER.–Eh quoi, je vous prie, qu’est de plus Marguerite? Son père n’est rien de mieux qu’un comte, malgré tous les titres fastueux dont il se décore.

SUFFOLK.–Milord, son père est un roi, roi de Naples et de Jérusalem; et il a une si grande autorité en France, que son alliance affermira notre paix et tiendra les Français dans l’obéissance.

GLOCESTER.–Et le comte d’Armagnac aura le même pouvoir, car il est le proche parent de Charles.

EXETER.–D’ailleurs son opulence promet une riche dot, tandis que René est plus prêt à recevoir qu’à donner.

SUFFOLK.–Une dot, milords? N’avilissez pas notre monarque à ce point, d’être assez abject, assez pauvre, pour déterminer son choix par la richesse et non par l’amour. Henri est en état d’enrichir une reine, au lieu de chercher une reine qui l’enrichisse. C’est ainsi que les vils paysans marchandent leurs femmes, comme ils marchandent des boeufs, des chevaux ou des moutons. Mais le mariage est une affaire trop importante pour être ainsi traitée par procureur. Ce n’est pas celle que nos intérêts pourraient nous faire préférer, mais celle qui plaît à Sa Majesté, qui doit partager sa couche nuptiale. Ainsi, lords, puisque c’est Marguerite que Henri préfère, c’est là un motif plus puissant que tous les autres qui nous oblige à la préférer aussi. Car qu’est-ce qu’un mariage forcé, sinon un enfer, une vie de discorde et de querelles éternelles, tandis qu’une union libre et volontaire donne le bonheur et fait goûter ici-bas la paix des cieux? Pourrions-nous faire épouser à Henri, qui est roi, une autre que Marguerite qui est la fille d’un roi? Ses incomparables attraits, joints à sa naissance, annoncent qu’elle n’est faite que pour épouser un roi. Son vaillant courage, son âme intrépide à un degré bien au-dessus du courage ordinaire de son sexe, nous promettent tout ce que nos espérances attendent de la lignée d’un roi. Henri, fils d’un conquérant, ne peut manquer d’engendrer des conquérants, si l’amour l’unit avec une femme d’une âme aussi élevée que l’est celle de la belle Marguerite. Rendez-vous donc, milords, et convenez ici avec moi que Marguerite sera notre reine, et nulle autre qu’elle.

LE ROI.–Si c’est l’impression puissante que m’a faite votre récit, mon noble lord Suffolk, ou si c’est que mon jeune coeur n’a jamais encore senti l’atteinte des flammes de l’amour, c’est ce que je ne puis expliquer: mais il est certain que je sens un trouble si violent dans mon âme, de si vives alarmes de crainte et d’espérance, que je suis fatigué et malade du tumulte de mes pensées. Allez donc vous embarquer: pressez votre arrivée en France, convenez de toutes les conditions, et faites tout pour que la belle Marguerite consente à traverser les mers, et vienne en Angleterre se voir couronner la reine fidèle et sacrée du roi Henri. Pour fournir aux dépenses et aux honneurs de votre ambassade, levez un dixième sur le peuple, et partez sans délai, car jusqu’à votre retour je vais être agité de mille soucis.–Et vous, mon cher oncle, bannissez tout reproche; si vous jugez ma faiblesse sur ce que vous fûtes autrefois, et non sur ce que vous êtes aujourd’hui, je suis sûr que vous pardonnerez cette soudaine exécution de ma volonté.–Allez, conduisez-moi dans un lieu où, loin de tout témoin, je puisse me livrer sans contrainte aux pensées qui tourmentent mon âme.

(Il sort.)

GLOCESTER.–Oui, je crains bien que les tourments qui commencent avec ce dessein ne cessent plus désormais.

(Glocester et Exeter sortent.)

SUFFOLK, seul.–Ainsi, Suffolk l’emporte: et comme autrefois Pâris s’embarqua pour la Grèce, il part aujourd’hui pour la France, avec l’espoir de rencontrer la même fortune en amour, mais de prospérer plus heureusement que ne fit le Troyen. Marguerite sera reine, et gouvernera le roi: et moi je gouvernerai la reine, le roi et le royaume.

(Il sort.)

FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.