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NOTICE SUR LA DEUXIÈME PARTIE DE HENRI IV Henri V est le véritable héros de la seconde partie; son avénement au trône et le grand changement qui en résulte sont l’événement du drame. La défaite de l’archevêque d’York et celle de Northumberland ne sont que le complément des faits contenus dans la première partie. Hotspur n’est plus là pour donner à ces faits une vie qui leur appartienne, et l’horrible trahison de Westmoreland n’est pas de nature à fonder un intérêt dramatique. Henri IV mourant ne se montre que pour préparer le règne de son fils, et toute l’attention se porte déjà sur un successeur également important par les craintes et par les espérances qu’il fait naître. Ce n’est pas tout à fait à l’histoire que Shakspeare a emprunté le tableau de ces divers sentiments. L’avénement de Henri V fut généralement un sujet de joie: Hollinshed rapporte que, dans les trois jours qui suivirent la mort de son père, il reçut de plusieurs «nobles hommes et honorables personnages,» des hommages et serments de fidélité tels que n’en avait reçu aucun des rois ses prédécesseurs 1, «tant grande espérance et bonne attente avait-on des heureuses suites qui par cet homme devaient advenir.» L’inconstante ardeur des esprits, entretenue par de fréquents bouleversements, faisait nécessairement d’un nouveau règne un sujet d’espérances; et les troubles qui avaient agité le règne de Henri IV, les cruautés qui en avaient été la suite, les continuelles méfiances qui devraient en résulter, portaient naturellement la nation à tourner les yeux vers un jeune prince dont, en ce temps de désordre, les déréglements choquaient beaucoup moins que ses qualités généreuses n’inspiraient de confiance. On attribuait d’ailleurs une partie de ces déréglements à la méfiance jalouse de son père, qui, en le tenant écarté des affaires auxquelles il se portait avec une grande ardeur, en lui ôtant même l’occasion de faire éclater ses talents militaires, avait jeté cet esprit impétueux dans des voies de désordre où les moeurs du temps ne permettaient guère qu’on s’arrêtât sans avoir atteint les derniers excès. Hollinshed attribue à la malveillance de ceux qui entouraient le roi Henri IV, non-seulement les soupçons qu’il était disposé à concevoir contre son fils, mais encore les bruits odieux répandus sur la conduite de ce prince. Il rapporte une occasion où le prince, ayant à se défendre contre certaines insinuations qui avaient mis la mésintelligence entre son père et lui, se rendit à la cour avec une suite dont l’éclat et le nombre n’étaient pas faits pour diminuer les soupçons du roi, et dans un costume assez singulier pour que le chroniqueur ait cru devoir en faire mention. C’était «une robe (a gowne, probablement un long manteau) de satin bleu remplie de petits trous en façon d’oeillets, et à chaque trou pendait à un fil de soie l’aiguille avec laquelle il avait été cousu.» Quoi qu’on puisse penser de la gêne des mouvements d’un homme vêtu d’une manière si inquiétante, le prince se jeta aux pieds de son père, et, après avoir protesté de sa fidélité, lui présenta son poignard, afin qu’il se délivrât de ses soupçons en le tuant, «et en présence de ces lords, ajouta-t-il, et devant Dieu au jour du jugement, je jure ma foi de vous le pardonner hautement.» Le roi attendri, jeta le poignard, embrassa son fils les larmes aux yeux, lui avoua ses soupçons, et déclara en même temps qu’ils étaient effacés. Le prince demanda la punition de ses accusateurs; le roi répondit que la prudence exigeait quelques délais, et ne punit point. Mais il paraît que l’opinion générale vengeait suffisamment le jeune prince; et sans croire précisément avec Hollinshed, qui d’ailleurs se contredit sur ce point, que Henri ait toujours eu soin «de contenir ses affections dans le sentier de la vertu», on est porté à supposer quelque exagération dans le récit des déportements de sa jeunesse rendus plus remarquables par la révolution subite qui les a terminés, et par l’éclat de gloire qui les a suivis. Note 1: (retour) Chroniques de Hollinshed, t. II, p. 543. Shakspeare devait naturellement adopter la tradition la plus favorable à l’effet dramatique; il a senti aussi combien le rôle d’un roi et d’un père mourant, inquiet sur l’avenir de son fils et de ses sujets, était plus propre à produire sur la scène un tableau touchant et pathétique; et de même qu’il a inventé pour la beauté de son dénoûment l’épisode de Gascoygne, il a ajouté, à la scène de la mort de Henri IV, des développements qui la rendent infiniment plus intéressante. Hollinshed rapporte simplement que le roi s’apercevant qu’on avait ôté sa couronne de dessus son chevet, et apprenant que c’était le prince qui l’avait emportée, le fit venir et lui demanda raison de cette conduite: «Sur quoi le prince, avec un bon courage, lui répondit:–Sire, à mon jugement et à celui de tout le monde, vous paraissiez mort. Donc, comme votre plus proche héritier connu, j’ai pris cette couronne comme mienne et non comme vôtre.–Bien, mon fils, dit le roi avec un grand soupir, quel droit j’y avais, Dieu le sait!–Bien, dit le prince, si vous mourez roi, j’aurai la couronne, et je me fie de la garder avec mon épée contre tous mes ennemis, comme vous avez fait.–Étant ainsi, dit le roi, je remets tout à Dieu et souvenez-vous de bien faire. Ce que disant, il se tourna dans son lit, et bientôt après s’en alla à Dieu.» Peut-être la réponse du jeune prince, rendue comme un poëte l’eût su rendre, aurait-elle été préférable au discours étudié que lui prête Shakspeare; cependant il en a conservé une partie dans la dernière réplique du prince de Galles, et le reste de la scène offre de grandes beautés, ainsi que celles qui suivent entre Gascoygne et les princes. En tout, Shakspeare paraît avoir voulu racheter par des beautés de détail la froideur nécessaire de la partie tragique; elle en offre beaucoup, et le style en est généralement plus soigné et plus exempt de bizarrerie que celui de la plupart de ses autres pièces historiques. La partie comique, très-importante et très-considérable dans cette seconde partie de Henri IV, n’est cependant pas égale en mérite à ce qu’offre, dans le même genre, la première partie. Falstaff est parvenu, il a une pension, des grades; ses rapports avec le prince sont moins fréquents; son esprit ne lui sert donc plus aussi fréquemment à se tirer de ces embarras qui le rendaient si comique; et la comédie est obligée de descendre d’un étage pour le représenter dans sa propre nature, livré à ses goûts véritables et au milieu des misérables dont il fait sa société, ou des imbéciles qu’il a encore besoin de duper. Ces tableaux sont sans doute d’une vérité frappante et abondent en traits comiques, mais la vérité n’est pas toujours assez loin du dégoût pour que le comique nous trouve alors disposés à toute la joie qu’il inspire; et les personnages sur qui tombe le ridicule ne nous paraissent pas toujours valoir la peine qu’on en rie. Cependant le caractère de Falstaff est parfaitement soutenu, et se retrouvera tout entier quand on le verra reparaître ailleurs. La seconde partie de Henri IV a paru, à ce qu’on croit, en 1598; avant cette époque, on représentait sur la scène anglaise une pièce intitulée les Fameuses Victoires de Henri V, sorte de farce tragi-comique dépourvue de tout mérite. Rien ne pourrait mieux faire comprendre que ce vieux drame la merveilleuse transformation qu’opéra Shakspeare dans les représentations théâtrales du siècle d’Elisabeth.   HENRI IV TRAGÉDIE DEUXIÈME PARTIE PERSONNAGES LE ROI HENRI IV. HENRI, prince de Galles, ) ensuite roi sous le nom de ) Henri V. ) THOMAS, duc de Clarence. ) LE PRINCE JEAN de Lancastre, ) ses fils ensuite duc de Bedford. ) LE PRINCE HUMPHROY ) de Glocester, ensuite duc ) de Glocester. ) LE COMTE DE WARWICK. ) LE COMTE DE WESTMORELAND. ) partisans GOWER. ) du roi HARCOURT. ) Le GRAND JUGE du banc du roi. UN GENTILHOMME attaché au grand juge. LE COMTE DE NORTHUMBERLAND. ) SCROOP, archevêque d’York. ) LORD MOWBRAY. ) ennemis LORD HASTINGS. ) du roi. LORD BARDOLPH. ) SIR JOHN COLEVILLE. ) TRAVERS. ) domestiques de Northumberland. MORTON. ) FALSTAFF. BARDOLPH. PISTOL. UN PAGE. POINS. ) PETO. ) attachés au prince Henri. SHALLOW. ) SILENCE. ) juges de comtés. DAVY, domestique de Shallow. MOULDY. ) SHADOW. ) WART. ) recrues. FEEBLE. ) BULLCALF. ) FANG. ) SNARE. ) officiers du shérif. LA RENOMMÉE. UN PORTIER. UN DANSEUR qui prononce l’épilogue. LADY NORTHUMBERLAND. LADY PERCY. L’HÔTESSE QUICKLY. DOLL TEAR-SHEET. LORDS ET AUTRES PERSONNAGES DE SUITE, OFFICIERS, SOLDATS, MESSAGERS, GARÇONS DE CABARET, SERGENTS, PIQUEURS, ETC. PROLOGUE À Warkworth. Devant le château de Northumberland. Entre LA RENOMMÉE, son vêtement parsemé de langues peintes. LA RENOMMÉE.–Ouvrez les oreilles: et qui de vous, lorsque la bruyante Renommée se fait entendre, voudra fermer les routes de l’ouïe? C’est moi qui, depuis l’Orient jusqu’aux lieux où s’abaisse l’Occident, faisant du vent mon cheval de voyage, divulgue sans cesse les entreprises commencées sur ce globe de la terre. Sur mes langues court sans cesse le scandale que je répands dans tous les idiomes, remplissant de bruits mensongers les oreilles des hommes. Je parle de paix, tandis que, cachée sous le sourire de la tranquillité, la haine déchire le monde. Et quel autre que la Renommée, quel autre que moi produit le terrible appareil des armées, et les préparatifs de défense, lorsque, gonflée d’autres maux, l’année monstrueuse paraît prête à donner des fils au féroce tyran de la guerre?–La Renommée est une flûte où soufflent les soupçons, les inquiétudes, les conjectures, et dont la touche est si simple et si facile qu’elle peut être jouée par le monstre stupide aux têtes innombrables, l’inconstante et factieuse multitude. Mais qu’ai-je besoin d’anatomiser ma personne ici, au milieu de ma propre famille? Pourquoi la Renommée se trouve-t-elle en ce lieu? Je cours devant la victoire du roi Henri qui, dans les plaines sanglantes de Shrewsbury, a terrassé le jeune Hotspur et ses guerriers, éteignant le flambeau de l’audacieuse révolte dans le sang même des rebelles. Mais à quoi pensai-je de débuter par dire ici la vérité! Mon rôle est plutôt de répandre au loin que Henri Monmouth a succombé sous la colère du noble Hotspur, que le roi lui-même a baissé, aussi bas que le tombeau, sa tête sacrée devant la rage de Douglas. Voilà les bruits que j’ai semés au travers des villes rustiques situées entre ces plaines royales de Shrewsbury, et cette masse de pierres inégales, repaire vermoulu où le père de Hotspur, le vieux Northumberland, contrefait le malade. Les messagers arrivent épuisés, et pas un d’eux n’apporte d’autres nouvelles que celles qu’ils ont apprises de moi. Ils reçoivent des langues de la Renommée, de flatteurs et consolants mensonges, pires que le récit des maux véritables. (Elle sort.)   ACTE PREMIER SCÈNE I Au même endroit. LE PORTIER est devant la porte. Entre lord BARDOLPH. BARDOLPH.–Qui garde la porte ici? Holà!–Où est le comte? LE PORTIER.–Sous quel nom vous annoncerai-je? BARDOLPH.–Dis au comte que le lord Bardolph l’attend ici. LE PORTIER.–Sa Seigneurie est allée se promener dans le verger. Que Votre Honneur veuille bien prendre la peine de frapper seulement à la porte, et il va vous répondre lui-même. (Entre Northumberland.) BARDOLPH.–Voilà le comte. NORTHUMBERLAND.–Quelles nouvelles, lord Bardolph? Chaque minute aujourd’hui devrait enfanter quelque nouveau fait. Les temps sont désordonnés, et la Discorde, comme un coursier échauffé par une trop forte nourriture, a brisé son frein avec fureur et renverse tout sur son passage. BARDOLPH.–Noble comte, je vous apporte des nouvelles sûres de Shrewsbury. NORTHUMBERLAND.–Bonnes, s’il plaît à Dieu! BARDOLPH.–Aussi bonnes que le coeur les peut désirer.–Le roi est blessé presque à mort; et de la main de milord votre fils, le prince Henri tué roide; les deux Blount tués par Douglas; le jeune prince Jean, Westmoreland et Stafford ont fui du champ de bataille; et le cochon de Henri Monmouth, le lourd sir Jean est prisonnier de votre fils. Oh! jamais depuis les jours de bonheur de César, aucun temps n’a été illustré d’une pareille journée si bien défendue, si bien conduite, et si complétement gagnée. NORTHUMBERLAND.–D’où tenez-vous ces nouvelles? Avez-vous vu le champ de bataille? Venez-vous de Shrewsbury? BARDOLPH.–J’ai parlé, milord, à quelqu’un qui en venait, un gentilhomme de bonne race et d’un nom recommandable, qui m’a de lui-même raconté ces nouvelles comme véritables. NORTHUMBERLAND.–J’aperçois Travers, mon domestique, que j’avais envoyé mardi dernier pour tâcher d’apprendre quelques nouvelles. BARDOLPH.–Milord, je l’ai dépassé sur la route; il ne sait rien de certain que ce qu’il peut avoir appris de moi. (Entre Travers.) NORTHUMBERLAND.–Eh bien, Travers, quelles bonnes nouvelles nous apportez-vous? TRAVERS.–Milord, sir Jean Umfreville m’a fait retourner sur mes pas avec de joyeuses nouvelles. Comme il était mieux monté que moi, il m’a devancé. Après lui j’ai vu venir, piquant avec ardeur, un cavalier presque épuisé de la rapidité de sa course, qui s’est arrêté près de moi pour laisser souffler son cheval tout ensanglanté: il s’est informé du chemin de Chester; et je lui ai demandé des nouvelles de Shrewsbury. Il m’a dit que la cause des rebelles n’avait pas été heureuse, et que l’éperon du jeune Henri Percy était refroidi. En disant ces mots, il abandonne la bride à son cheval courageux, et, courbé en avant, il enfonce ses éperons tout entiers dans les flancs haletants de la pauvre bête, et partant d’un élan, sans attendre d’autres questions, il semblait dans sa course dévorer le chemin. NORTHUMBERLAND.–Ah!–Répète.–Il t’a dit que l’éperon du jeune Percy était refroidi? Qu’Hotspur était sans vigueur? Que les rebelles avaient été malheureux? BARDOLPH.–Milord, je n’ai que cela à vous dire. Si le jeune lord votre fils n’a pas l’avantage, sur mon honneur je consens à donner ma baronnie pour un lacet de soie; n’en parlons plus. NORTHUMBERLAND.–Eh pourquoi donc le cavalier qui a rencontré Travers lui aurait-il donné les indices d’une défaite? BARDOLPH.–Qui? Lui? Bon, c’était quelque misérable qui avait volé le cheval qu’il montait, et qui, sur ma vie, a parlé au hasard: mais, tenez, voici encore des nouvelles. (Entre Morton.) NORTHUMBERLAND.–Mais quoi, le front de cet homme, semblable à la couverture d’un livre, annonce un volume du genre tragique. Tel est l’aspect du rivage lorsqu’il porte encore la trace de la tyrannique invasion des flots. Parle, Morton, viens-tu de Shrewsbury? MORTON.–Mon noble lord, je fuis de Shrewsbury, où la mort détestée a revêtu ses traits les plus hideux pour porter l’effroi dans notre parti. NORTHUMBERLAND.–Comment se portent mon fils et mon frère?–Tu trembles, et la pâleur de tes joues est plus prompte que ta langue à me révéler ton message. Tel, et ainsi que toi défaillant, inanimé, sombre, la mort dans les yeux, vaincu par le malheur, parut celui qui dans la profondeur de la nuit ouvrant le rideau de Priam, essaya de lui dire que la moitié de la ville de Troie était consumée; Priam vit la flamme avant que son serviteur eût pu retrouver la voix. Et moi, je vois la mort de mon cher Percy avant que tu me l’annonces. Je vois que tu voudrais me dire: «Votre fils a fait ceci et ceci; votre frère cela; ainsi a combattu le noble Douglas:» tu voudrais arrêter mon oreille avide sur le récit de leurs vaillantes prouesses, mais l’arrêtant en effet tout à coup, un soupir gardé pour la fin va dissiper d’un souffle toutes ces louanges, et terminer tout par ces mots: «Frère, fils, tous sont morts.» MORTON.–Douglas est vivant et votre frère aussi, mais pour milord votre fils…. NORTHUMBERLAND.–Quoi, il est mort! Vois combien la crainte est prompte! Celui qui ne fait que redouter encore ce qu’il voudrait ne pas apprendre sait par instinct démêler dans les yeux d’autrui que ce qu’il redoute est arrivé.–Cependant parle, Morton; dis à ton maître que sa prescience lui a menti, et je recevrai cela comme un affront qui m’est cher; et je t’enrichirai pour récompense de cette injure. MORTON.–Vous êtes trop grand pour que je vous contredise. Votre pressentiment n’est que trop vrai, et vos craintes que trop fondées. NORTHUMBERLAND.–Malgré tout, cela ne dit pas que Percy soit mort. Je vois un cruel aveu dans tes regards; tu secoues la tête, et tiens pour dangereux ou criminel de dire la vérité. S’il est tué, dis-le; ce ne sera point une faute que d’annoncer sa mort: c’en est une que de mentir sur une mort véritable, mais non pas de dire que le mort ne vit plus. MORTON.–Cependant celui qui le premier apporte une fâcheuse nouvelle est chargé d’un office où tout est perte pour lui. De ce moment sa voix prend le son d’une cloche funèbre qu’on se rappelle toujours accompagnant de son tintement la mort d’un ami. BARDOLPH.–Non, milord, je ne puis croire que votre fils soit mort. MORTON.–Je suis bien affligé d’être obligé de vous forcer à croire ce que je demanderais au ciel de n’avoir pas vu. Mais mes propres yeux l’ont vu, sanglant, épuisé hors d’haleine, et ne répondant plus que par de faibles coups à ceux d’Henri Monmouth, dont la rapide fureur a renversé Percy, jusqu’alors invincible, sur la poussière, d’où il ne s’est plus depuis relevé vivant. La mort de ce héros, dont l’ardeur enflammait le plus stupide manant de son camp, une fois ébruitée, a glacé l’ardeur du plus brillant courage de son armée: car c’était de la trempe de son âme que son parti empruntait la fermeté de l’acier; une fois qu’elle a été détruite en lui, tout le reste s’est affaissé sur soi-même, comme un plomb inerte et lourd; et de même qu’une masse pesante de sa nature vole avec d’autant plus de vitesse qu’elle est lancée par une force supérieure; ainsi, lorsque la perte de Hotspur eut appesanti nos soldats, ce poids reçut de la peur une telle rapidité, que la flèche volant vers son but ne surpasse pas en légèreté nos soldats voulant chercher leur salut loin du champ de bataille. Alors le noble Worcester fut trop tôt fait prisonnier; et ce fougueux Écossais, le sanglant Douglas, dont l’active et laborieuse épée avait tué jusqu’à trois fois la ressemblance du roi, commença à mollir et perdre coeur, et honora de son exemple la honte de ceux qui tournaient le dos! La frayeur le fit trébucher en fuyant, et il fut pris. Enfin, le résumé de tout ceci, c’est que le roi a la victoire; et il a envoyé un détachement avec ordre de marcher à grands pas contre vous, milord, sous la conduite du jeune Lancastre et de Westmoreland. Voilà toutes les nouvelles. NORTHUMBERLAND.–J’aurai assez de temps pour pleurer ce malheur. Dans le poison se trouve le remède. Cette nouvelle, si j’eusse joui de la santé, m’aurait rendu malade; me trouvant malade, elle m’a en quelque sorte guéri. Ainsi qu’un malheureux dont les nerfs affaiblis par la fièvre fléchissent, comme des gonds sans force, sous le poids de la vie, et qui dans l’impatience de son accès s’élance, semblable à la flamme, des bras de son gardien; ainsi mes membres, affaiblis par la douleur, trouvent dans la rage de la douleur une force triple de leur vigueur naturelle. Loin d’ici, faible béquille; maintenant c’est un gantelet écailleux avec des charnières d’acier qui doit revêtir cette main. Loin de moi aussi, bonnet de malade, trop incertaine sauvegarde d’une tête que des princes fortifiés par la conquête aspirent à frapper. Ceignez de fer mon front. Vienne l’heure la plus effroyable qu’osent annoncer la haine et les circonstances; qu’elle menace de ses regards Northumberland au désespoir; que le ciel et la terre se confondent; que la main de la nature ne contienne plus l’impétuosité des flots; que l’ordre périsse; et que ce monde cesse d’être un théâtre où la discorde se nourrit de languissantes querelles; que l’esprit de Caïn le premier-né s’empare de tous les coeurs; que, toutes les âmes se précipitant dans une sanglante carrière, cette terrible scène finisse en laissant aux ténèbres le soin d’ensevelir les morts. TRAVERS.–Ce violent transport aggrave votre mal, milord. BARDOLPH.–Cher comte, ne faites pas divorce avec votre prudence. MORTON.–La vie de tous vos confédérés qui vous aiment repose sur votre santé; si vous vous abandonnez ainsi à des passions orageuses, elle doit nécessairement dépérir. Mon noble lord, vous vous êtes déterminé à risquer les chances de la guerre, et avant de dire: rassemblons une armée, vous avez calculé la somme de tous ses hasards. Vous avez supposé d’avance que dans la dispensation des coups votre fils pouvait périr; vous saviez qu’il marchait sur les périls, sur un bord escarpé où la chute était plus vraisemblable que le salut; vous étiez bien averti que sa chair était susceptible de blessures et de plaies, et que son ardent courage le lancerait toujours aux lieux où serait plus actif le commerce des dangers; et cependant vous lui avez dit: marche. Nulle de ces considérations, bien que vivement présentes à votre imagination, n’a pu vous détourner de cette entreprise obstinément résolue dans votre âme. Qu’est-il donc arrivé? ou qu’a produit cette entreprise audacieuse, sinon l’événement qui devait probablement advenir? BARDOLPH.–Nous tous qui sommes intéressés dans cette perte, nous savions que nous nous hasardions sur une mer si dangereuse qu’il y avait dix contre un à parier que nous y laisserions la vie. Cependant nous en avons couru les risques. Pour conquérir l’avantage que nous nous proposions, nous avons étouffé la considération du péril presque évident que nous avions à redouter. Puisque nous avons fait naufrage, hasardons encore. Venez; nous mettrons tout dehors, corps et biens. MORTON.–Il en est plus que temps; et, mon noble et digne lord, j’ai appris avec certitude, et ce que je vous dis ici est véritable, que le noble archevêque d’York était en marche à la tête d’une armée bien disciplinée. C’est un homme qui attache à lui ses partisans par un double lien. Votre fils, milord, n’avait que les corps, des ombres, des simulacres de soldats. Ce mot de rébellion séparait leurs âmes de l’action de leurs corps. Ils ne combattaient qu’avec répugnance et contrainte, comme on avale une médecine. Leurs armes semblaient seules de notre parti; car pour leur courage et leurs âmes, ce mot de rébellion les avait congelés comme le poisson dans un étang glacé. Mais aujourd’hui l’archevêque tourne l’insurrection en entreprise religieuse: regardé comme un homme de pures et saintes pensées, il est suivi à la fois des corps et des âmes; sa puissance s’élève fortifiée par le sang du beau roi Richard versé sur les pierres de Pomfret. Il fait descendre du ciel sa querelle et sa cause; il annonce à tous qu’il veut délivrer une terre ensanglantée, respirant à peine sous le puissant Bolingbroke; grands et petits s’assemblent par troupeaux pour le suivre. NORTHUMBERLAND.–Je le savais auparavant; mais je l’avoue, cette douleur présente l’avait effacé de ma mémoire. Entrez avec moi, et que chacun donne son avis sur les moyens les plus favorables à notre sûreté et à notre vengeance. Faisons partir des courriers et des lettres; hâtons-nous de nous faire des amis: jamais on n’en eut si peu, et jamais on eut tant de besoin d’en avoir. (Ils sortent.) SCÈNE II Une rue de Londres. Entre SIR JEAN FALSTAFF, suivi de son page qui porte son épée et son bouclier. FALSTAFF.–Eh bien, page, grand colosse, que dit le docteur, que dit-il de mon urine? LE PAGE.–Monsieur, il a dit que l’urine en elle-même était bonne et bien saine; mais que la personne dont elle sortait avait l’air d’être attaquée de plus de maladies qu’elle ne s’imaginait. FALSTAFF.–Enfin les gens de toute espèce se font une gloire de tirer sur moi. La cervelle de cette argile si ridiculement pétrie, qu’on appelle homme, n’est pas capable de rien inventer de plus plaisant et de plus risible, que ce que j’invente moi-même, ou ce qui s’invente sur mon compte. Non-seulement je suis facétieux, moi, mais c’est encore moi qui suis la cause de tout l’esprit que peuvent avoir les autres. Je ressemble, en marchant devant toi, à une laie qui a étouffé toute sa portée hors un seul petit. Si le prince, en te mettant à mon service, a eu quelque autre intention que celle de me faire ressortir, je veux bien n’avoir pas le sens commun. Petit-maître de mandragore 2 que tu es, tu serais plus propre à figurer sur mon chapeau qu’à courir sur mes talons. Ma foi, je n’avais pas encore fait usage d’une agate 3; je ne te ferai monter pourtant ni en or, ni en argent, mais je t’empaqueterai dans de mauvais haillons pour te renvoyer à ton maître, en manière de bijou; oui, à ce jouvenceau, le prince ton maître, dont le menton n’est pas encore emplumé: j’aurai de la barbe dans la paume de ma main avant qu’il en ait sur les joues. Cependant il ne fera pas difficulté de vous dire que sa face est une face royale. Je ne sais quand il plaira au bon Dieu d’y donner le dernier coup. Elle n’a pas encore perdu un poil 4, et il est bien sûr de la garder toujours face royale, car jamais un barbier n’en tirera six pence 5; et cependant il veut faire le coq, comme s’il avait brevet d’homme dès le temps où son père était garçon. Ma foi, qu’il conserve tant qu’il voudra sa grâce, je puis bien l’assurer qu’il n’est plus dans la mienne.–Eh bien! que dit Dumbleton au sujet du satin que je lui ai demandé pour me faire un manteau court et des chausses à la matelote? Note 2: (retour) On supposait que la mandragore représentait en petit la figure d’un homme. Note 3: (retour) I was never manned with an agate till now. Il paraît que l’agate au doigt était le signe de dignité d’un alderman. Le peu d’épaisseur de la pierre, et les figures qu’elle représente, en font assez souvent dans Shakspeare un objet de comparaison pour des figures minces et petites. Manned signifie servi, pourvu d’un valet (man). Selon toute apparence, il signifiait aussi du temps de Shakspeare, qui a la main garnie; man dans le sens de main, est encore en anglais la racine de plusieurs mots; dans cette supposition manned produirait ici un jeu de mots, ce qui est toujours probable. Note 4: (retour) Ceci fait probablement allusion à la tonte du drap, qui est une des dernières opérations de sa fabrication. Note 5: (retour) He may keep it still as ou (selon les anciennes éditions) at a face-royal, for a barber shall never earn six pence out of it. Face-royal signifie certainement ici autre chose que royal face. C’était, selon toute apparence, le nom d’une pièce de monnaie, d’une valeur assez considérable, et le sens de la plaisanterie de Falstaff serait alors que le prince la conservera dans toute sa valeur, car un barbier ne gagnera jamais six pence dessus. Voilà ce qu’on y peut voir de plus clair; on trouvera souvent dans le cours de cette pièce des allusions aux usages du temps qu’il est impossible de traduire littéralement, et même d’expliquer tout à fait clairement. LE PAGE.–Il dit, monsieur, qu’il faut que vous lui donniez une meilleure caution que Bardolph: il ne veut point de votre billet ni du sien, il ne s’est point soucié de pareilles sûretés. FALSTAFF.–Qu’il soit damné comme le riche glouton 6, et la langue encore plus chaude! Le matin d’Achitophel! Un misérable, un vrai maraud, qui vous tient un gentilhomme le bec dans l’eau, et va chicaner sur des sûretés! Ces canailles à têtes chauves ne portent plus que des souliers à talons hauts et de gros paquets de clefs à leur ceinture; et, si l’on veut entrer avec eux dans quelque honnête marché à crédit, ils vous arrêtent sur les sûretés. J’aimerais autant qu’ils me missent de la mort aux rats dans la bouche, que de venir me la fermer avec leurs sûretés. Je m’attendais qu’il allait m’envoyer vingt-deux aunes de satin: sur mon Dieu, comme je suis loyal chevalier, j’y comptais; et ce misérable-là m’envoie des sûretés! Eh bien, il n’a qu’à dormir en sûreté; car il porte la corne d’abondance, et l’on voit les légèretés 7 de sa femme briller au travers, et lui n’en voit rien, malgré la lanterne qu’il porte pour s’éclairer.–Où est Bardolph? Note 6: (retour) Le mauvais riche. Note 7: (retour) The lightness, légèreté et clarté. LE PAGE.–Il est allé à Smithfield pour acheter un cheval à votre seigneurie. FALSTAFF.–Je l’ai acheté à Saint-Paul 8, lui, et il va m’acheter un cheval à Smithfield! Si je pouvais seulement raccrocher une femme dans la rue, il ne me faudrait plus que cela pour être servi, monté et marié de la même manière. (Entre le lord grand juge, et un huissier.) LE PAGE.–Monsieur, voilà le lord juge qui a envoyé le prince en prison, pour l’avoir frappé à l’occasion de Bardolph 9. Note 8: (retour) Saint-Paul passait pour le rendez-vous des escrocs et des mauvais sujets. Note 9: (retour) La tradition commune, suivie ici par Shakspeare, c’est que le lord grand juge Gascoygne, dont il est ici question, ayant fait arrêter pour félonie un des domestiques du jeune Henri, prince de Galles, celui-ci se rendit au tribunal pour demander qu’on le remît en liberté, et sur le refus du grand juge, se mit en devoir de le délivrer par force, et qu’alors le grand juge lui ayant commandé de se retirer, Henri s’emporta jusqu’à le frapper sur son tribunal. Cependant sir Thomas Elyot, qui écrivait sous Henri VI, dit simplement, en rapportant ce fait, que le prince s’avança vers le grand juge dans une telle fureur qu’on crut qu’il allait le tuer, ou lui faire quelque outrage; mais que le juge, sans se déranger de son siége, avec une contenance pleine de majesté, l’arrêta par les paroles suivantes: «Monsieur, souvenez-vous que je tiens ici la place du roi, votre souverain seigneur et père, à qui vous devez une double obéissance. Je vous ordonne donc en son nom de vous désister sur-le-champ de votre entreprise téméraire et illégale, et de donner désormais bon exemple à ceux qui seront un jour vos sujets; quant à présent, pour votre désobéissance et mépris de la loi, vous vous rendrez à la prison du banc du roi, où je vous constitue prisonnier, et vous y demeurerez jusqu’à ce que le roi votre père ait fait connaître sa volonté.» Sur quoi, le prince, frappé de respect, déposant aussitôt son épée, se rendit en prison. Shakspeare a suivi la version de Hollinshed, qui, d’après Hall, rapporte que le prince frappa le grand juge. Il suppose aussi, d’après le même écrivain, qu’à cette occasion Henri perdit sa place au conseil, où il fut remplacé par son frère Jean de Lancastre (voy. la 1re partie d’Henri IV, acte III, scène II.) Mais ce fait paraîtrait en contradiction avec les paroles que prononça, dit-on, le roi à cette occasion, et que Shakspeare lui-même rapporte à la fin de la seconde partie d’Henri IV, dans le discours qu’il prête à Henri V devenu roi: au surplus, ce discours et la circonstance qui y donne occasion, sont, autant qu’on en peut juger, une invention du poëte. Il paraît constant que le grand juge Gascoygne mourut avant Henri IV, vers la fin de 1412. Hume rapporte comme Shakspeare la conduite de Henri V avec Gascoygne. On serait tenté de croire qu’il n’a eu sur ce point d’autre autorité que le poëte dont il emprunte à peu près les expressions. FALSTAFF.–Suis-moi promptement; je ne veux pas le voir. LE JUGE.–Quel est cet homme qui s’en va là-bas? L’HUISSIER.–C’est Falstaff, sous le bon plaisir de votre seigneurie. LE JUGE.–Celui qui était impliqué dans l’affaire du vol? L’HUISSIER.–Oui, milord, c’est lui-même: mais depuis ce temps-là il a bien servi à Shrewsbury; et, à ce que j’entends dire, il va partir chargé de quelque commission pour Son Altesse Royale de Lancastre. LE JUGE.–Quoi! il part pour York? Rappelez-le. L’HUISSIER.–Sir Jean Falstaff? FALSTAFF, au page.–Mon garçon, dis-lui que je suis sourd. LE PAGE.–Parlez plus haut: mon maître est sourd. LE JUGE.–Je suis bien sûr qu’il est sourd à tout ce qu’on peut lui dire de bon. Allez, tirez-le par le coude. Il faut absolument que je lui parle. L’HUISSIER.–Sir Jean? FALSTAFF.–Qu’est-ce qu’il y a? Comment, maraud, jeune comme tu l’es, mendier! N’y a-t-il pas une guerre? N’y a-t-il pas de l’emploi? Le roi n’a-t-il pas besoin de sujets? Les rebelles, de soldats? Quoiqu’il n’y ait qu’un seul parti qu’on puisse suivre avec honneur, il est encore plus honteux de mendier que de suivre le plus mauvais, fût-il même encore cent fois plus odieux que le nom de rébellion ne peut le faire. L’HUISSIER.–Monsieur, vous me prenez pour un autre. FALSTAFF.–Eh quoi! monsieur? Est-ce que je vous ai dit que vous étiez un honnête homme? Sauf le respect que je dois à ma qualité de chevalier et à mon état militaire, j’en aurais menti par la gorge, si je l’avais dit. L’HUISSIER.–Eh bien, je vous en prie, monsieur, mettez donc votre qualité de chevalier et votre état militaire de côté, et permettez-moi de vous dire que vous en avez menti par la gorge, si vous osez dire que je suis autre chose qu’un honnête homme. FALSTAFF.–Moi, que je te permette de me parler ainsi? Que je mette de côté ce qui tient à mon existence? Si tu obtiens jamais cette permission-là de moi, je veux bien que tu me pendes; et si tu la prends, il vaudrait mieux pour toi que tu fusses pendu, infâme happe-chair; veux-tu courir, gredin? L’HUISSIER.–Monsieur, milord voudrait vous parler. LE JUGE.–Sir Jean Falstaff, je voudrais vous dire un mot. FALSTAFF.–Ah! mon cher lord, je souhaite bien le bonjour à votre seigneurie: je suis enchanté de voir votre seigneurie sortie; on m’avait dit que votre seigneurie était malade; j’espère sans doute que c’est par avis de médecin que votre seigneurie prend l’air. Quoique votre seigneurie ne soit pas encore tout à fait hors de la jeunesse, cependant elle ne laisse pas d’avoir déjà un avant-goût de maturité et de se ressentir un peu des amertumes de l’âge: permettez donc que je supplie en grâce votre seigneurie d’avoir le soin le plus attentif de sa santé. LE JUGE.–Sir Jean, je vous avais fait demander avant votre expédition de Shrewsbury. FALSTAFF.–Avec votre permission, on dit que Sa Majesté est revenue du pays de Galles avec quelques chagrins. LE JUGE.–Je ne parle pas de Sa Majesté. Vous ne vous êtes pas soucié de venir, lorsque je vous ai envoyé chercher. FALSTAFF.–Et on dit même que Sa Majesté a eu une nouvelle attaque de cette coquine d’apoplexie. LE JUGE.–Eh bien, que Dieu veuille la guérir! mais écoutez ce que j’ai à vous dire. FALSTAFF.–Cette apoplexie est, à ce que je m’imagine, une espèce de léthargie; n’est-ce pas, milord? comme qui dirait un assoupissement du sang, un coquin de tintement dans les oreilles. LE JUGE.–Qu’est-ce que vous me contez là? Qu’elle soit ce qu’elle voudra. FALSTAFF.–Cela vient de beaucoup de chagrin, de l’étude et des tourments d’esprit. J’ai lu la cause de ses effets dans Galien; c’est une espèce de surdité. LE JUGE.–Je crois, ma foi, que vous tenez aussi un peu de cette surdité-là; car vous n’entendez rien de ce que je vous dis. FALSTAFF.–Fort bien dit, milord, fort bien: ou plutôt, avec votre permission, c’est la maladie de ne pas écouter, l’infirmité de ne pas faire attention, dont je suis attaqué. LE JUGE.–Une correction par les talons pourrait guérir le défaut d’attention de vos oreilles. C’est ce qui ne m’embarrassera guère si je deviens votre médecin. FALSTAFF.–Je suis bien aussi pauvre que Job, milord, mais pas tout à fait si patient que lui. Dans le premier cas, votre seigneurie peut bien, si cela lui plaît, m’administrer la recette de l’emprisonnement à cause de ma pauvreté: mais jusqu’à quel point votre patient consentirait-il à suivre vos ordonnances, c’est en quoi les savants pourraient bien admettre quelques parties de scrupule, et peut-être même un scrupule tout entier. LE JUGE.–Je vous ai envoyé chercher, pour me parler sur des choses où il n’allait pas moins que de votre vie. FALSTAFF.–Et comme j’ai été conseillé par mon avocat, qui est très-versé dans les lois de ce pays, je ne me suis pas rendu chez vous. LE JUGE.–Fort bien; mais le fait est, sir Jean, que vous vivez dans une grande infamie. FALSTAFF.–Je défie quiconque pourra se serrer dans mon ceinturon de vivre à moins. LE JUGE.–Vos moyens sont très-minimes, et vous faites grosse dépense. FALSTAFF.–Je voudrais qu’il en fût autrement. J’aimerais bien mieux avoir des moyens plus grands, et dépenser moins gros 10. LE JUGE.–Vous avez perverti le jeune prince. FALSTAFF.–C’est le jeune prince qui m’a perverti. Je suis l’homme au gros ventre, et lui mon chien 11. Note 10: (retour) Le grand juge a dit à Falstaff your waste (consommation) is great. Falstaff répond I would… my waist (taille) slenderer. Jeu de mots impossible à rendre littéralement. Note 11: (retour) I am the fellow the great belly, and he my dog. Probablement on voyait dans les rues, du temps de Shakspeare, un homme que son gros ventre empêchait tellement de voir devant lui qu’il se faisait conduire par un chien. LE JUGE.–Enfin, je ne veux pas rouvrir une plaie récemment guérie: votre service à la journée de Shrewsbury a un peu replâtré vos exploits de nuit à Gadshill. Vous avez à remercier les troubles d’aujourd’hui, de ce que vous avez vu se passer sans trouble une pareille affaire. FALSTAFF.–Milord? LE JUGE.–Mais puisque tout est raccommodé, ayez soin que les choses restent comme elles sont, et n’éveillez pas le loup qui dort. FALSTAFF.–Réveiller un loup est aussi fâcheux que de sentir un renard. LE JUGE.–Songez que vous êtes comme une chandelle, le meilleur en est usé. FALSTAFF.–Comme un gros cierge, milord, et tout de suif, et quand j’aurais dit de cire, cela ne conviendrait pas mal à la gravité de ma personne 12. LE JUGE.–Il n’y a pas un poil blanc sur toute votre figure qui ne dût produire en vous sa portion de gravité. FALSTAFF.–Qui ne dût produire sa part de jus, jus, jus 13. Note 12: (retour) If I did say of wax, my growth would approve the truth. Wax signifie cire et croître, croissance. Si l’on veut prendre le jeu de mots sur cire (sire), en compensation du jeu de mots anglais impossible à rendre, on en a toute liberté. Note 13: (retour) Le juge a dit gravity (gravité). Falstaff répond gravy (jus). LE JUGE.–Vous suivez le jeune prince partout comme son mauvais ange. FALSTAFF.–Vous vous trompez, milord, un mauvais ange n’est pas de poids 14; au lieu que quiconque me regardera seulement me prendra bien, j’espère, sans me peser: et cependant, je l’avoue, à quelques égards, je ne serais pas de cours. La vertu a si peu de prix dans ces vils siècles de négoce, que le véritable courage se fait meneur d’ours, la vivacité d’esprit servante de cabaret, et elle est obligée d’employer toute la promptitude de ses reparties à présenter des comptes et dépenses: et tous les autres dons qui appartiennent à l’homme, à la manière dont la méchanceté du siècle les accommode, ne valent pas un grain de groseille. Vous qui êtes vieux, vous ne nous tenez pas compte de nos facultés à nous autres qui sommes jeunes; vous jugez de la chaleur de notre foie suivant l’amertume de votre bile; et nous qui sommes dans la fougue de la jeunesse, j’avoue que nous sommes aussi un peu crânes parfois. Note 14: (retour) Angel, ange, angelot, nom d’une monnaie. LE JUGE.–Osez-vous encore placer votre nom dans la liste des jeunes gens, vous sur qui la main du temps a écrit en toutes lettres que vous êtes vieux? N’avez-vous pas l’oeil larmoyant, la main sèche, le visage jaune, la barbe blanche, une jambe qui diminue et un ventre qui grossit? N’avez-vous pas la voix cassée, l’haleine courte, le menton épais et l’esprit mince? Enfin tout n’est-il pas chez vous ravagé par la vieillesse? Et vous vous traitez encore de jeune homme? Fi, fi, fi, sir Jean! FALSTAFF.–Milord, je suis né à trois heures de l’après-dînée, ayant la tête blanche et le ventre déjà un peu rond. Quant à ma voix, je l’ai perdue à force de crier après mes soldats et de chanter des antiennes. Vous donner d’autres preuves encore de ma jeunesse, c’est ce que je ne ferai point. La vérité est que je ne suis vieux que d’esprit et de conception; et quiconque voudra gagner mille guinées avec moi à qui fera le meilleur entrechat n’a qu’à m’avancer l’enjeu, et je suis son homme. Pour le soufflet que le prince vous a donné, il vous l’a donné en homme brutal, et vous, vous l’avez reçu en seigneur sensé. Je l’ai réprimandé dans le temps pour cela; et le jeune lion en fait pénitence aujourd’hui, non pas à la vérité dans la cendre et le cilice, mais avec des habits de soie neufs et de vieux vin d’Espagne. LE JUGE.–Allons; Dieu veuille donner au prince un meilleur compagnon! FALSTAFF.–Dieu veuille donner au compagnon un meilleur prince! car je ne saurais me dépêtrer de lui. LE JUGE.–Eh bien! le roi vous a séparé du prince Henri, car on m’a dit que vous partiez avec le prince de Lancastre qui marche contre l’archevêque et le comte de Northumberland. FALSTAFF.–Oui, et j’en rends grâces à votre aimable et charmante imagination; mais songez donc à prier, vous autres qui restez à la maison à caresser milady la Paix, que nos deux armées ne se joignent pas dans une journée chaude: car, ma foi, je n’emporte que deux chemises avec moi, et je ne prétends pas suer extraordinairement. Si la journée est chaude, je veux ne jamais cracher blanc de ma vie, si je brandis autre chose que la bouteille. Il ne lui passe pas par la tête une entreprise dangereuse qu’il ne me fourre dedans. A la bonne heure, mais je ne peux pas toujours durer.–Ç’a toujours été notre tic à nous autres Anglais, quand nous avons quelque chose de bon, nous le mettons à toutes sauces. S’il vous convient de me trouver si vieux, vous devriez bien me donner un peu de repos. Plût à Dieu que mon nom ne fût pas aussi terrible à l’ennemi qu’il l’est! J’aimerais mieux mille fois être mangé de la rouille jusqu’aux os, que de me voir fondu et réduit à rien par un mouvement perpétuel. LE JUGE.–Allons, soyez honnête homme, soyez honnête homme. Et que Dieu bénisse votre expédition! FALSTAFF.–Votre seigneurie voudrait-elle me prêter seulement un millier de guinées pour monter mon équipage? LE JUGE.–Pas un penny, pas un penny. Vous êtes trop vif à vouloir vous charger de croix 15. Adieu, faites bien mes compliments à mon cousin de Westmoreland. (Il sort avec l’huissier.) FALSTAFF.–Si j’en fais rien, je veux bien qu’on me berne sur la couverture d’un coffre 16. L’homme ne peut pas plus séparer la vieillesse de l’avarice, qu’il ne peut chasser la luxure d’un jeune corps. Mais aussi l’un est pris de la goutte, et l’autre prend….. 17 Ce qui fait que je n’ai plus rien à leur souhaiter.–Page! Note 15: (retour) Crosses, nom d’une pièce de monnaie. Note 16: (retour) Filliss me with a three-man bretle to filliss. Fillissing est le nom d’une espèce de jeu, qui consiste à placer un crapaud sur le bout d’une bascule dont on frappe l’autre bout avec un maillet, ce qui fait sauter le crapaud en l’air. Le three-man bretle est un instrument mis en mouvement par trois hommes, pour enfoncer des pieux. Ces deux allusions étant impossibles à rendre, on a choisi ce qui a paru exprimer le mieux la même idée. Note 17: (retour) The poe. LE PAGE.–Monsieur! FALSTAFF.–Combien y a-t-il dans ma bourse? LE PAGE.–Sept groats et deux pence. FALSTAFF.–Je ne sais aucun remède contre cette consomption de la bourse. Emprunter ne sert qu’à la faire traîner, et traîner jusqu’à la fin; mais le mal reste incurable. Tiens; va porter cette lettre à milord de Lancastre, celle-ci au prince, cette autre au comte de Westmoreland, celle-ci, c’est pour la vieille mistriss Ursule, à qui je promets toutes les semaines de l’épouser, depuis que j’ai aperçu le premier poil blanc à mon menton. A propos de cela, vous savez où me rejoindre. (Le page sort.) La peste soit de cette goutte 18 ou que la goutte soit de l’autre! Car je ne sais de la goutte ou de l’autre lequel fait le diable autour de mon gros orteil. Il n’y a pas grand mal, si je fais un peu de halte; je donnerai mes guerres pour cause de mes souffrances, et ma pension en paraîtra d’autant plus juste; avec de l’esprit, on tire parti de tout: je ferai servir mes infirmités à mon bien-être. (Ils sortent.) Note 18: (retour) A poe of this gout! on a gout of this poe! Il a fallu ôter au langage de Falstaff beaucoup de son naturel pour rendre ce passage supportable en français. SCÈNE III York.–Appartement dans le palais de l’archevêque. Entrent L’ARCHEVÊQUE D’YORK, les lords HASTINGS, MOWBRAY et BARDOLPH. L’ARCHEVÊQUE D’YORK.–Vous venez d’entendre nos motifs, et vous connaissez nos ressources; à présent, mes nobles et dignes amis, je vous prie tous de déclarer franchement ce que vous pensez de nos espérances; et d’abord, vous, lord maréchal, qu’en dites-vous? MOWBRAY.–Je conviens qu’il y a lieu à prendre les armes; mais je voudrais voir un peu mieux comment, avec ce que nous avons de forces, nous pourrons parvenir à faire tête, avec quelque confiance et quelque sûreté, aux troupes et à la puissance du roi. HASTINGS.–Le nombre actuel de nos troupes, d’après la dernière revue, monte à vingt-cinq mille hommes d’élite, et derrière nous de vastes ressources reposent sur l’espérance des secours du puissant Northumberland, dont le coeur brûle d’une flamme allumée par les injures. BARDOLPH.–Ainsi, lord Hastings, voici donc l’état de la question; pouvons-nous, avec les vingt-cinq mille hommes que nous avons actuellement, tenir tête au roi, sans Northumberland? HASTINGS.–Avec lui, ils peuvent suffire. BARDOLPH.–Eh! oui, sans doute, avec lui. Mais si, sans lui, nous nous croyons trop faibles, mon avis est que nous ne devons pas nous avancer trop loin, avant d’avoir reçu son renfort. Car, dans une affaire d’un aspect aussi sanglant que celle-ci, les conjectures, les vaines attentes, et la perspective des secours incertains ne doivent pas être admis dans nos calculs. L’ARCHEVÊQUE D’YORK.–Rien n’est plus vrai, lord Bardolph; car c’est là précisément le cas où s’est trouvé le jeune Hotspur à Shrewsbury. BARDOLPH.–Précisément, milord. Soutenu par l’espérance, il vécut d’air, attendant les renforts promis, et se flattant de la perspective d’un secours qui se trouva bien au-dessous de la plus petite de ses idées; ainsi, par la force de son imagination, ce qui est le propre des fous, il conduisit ses troupes à la mort, et s’élança les yeux fermés dans l’abîme de la destruction. HASTINGS.–Mais avec votre permission, il n’y a jamais eu d’inconvénient à calculer les probabilités et les motifs d’espérance. BARDOLPH.–Il y en a dans une guerre de la nature de la nôtre. Dans une entreprise commencée, l’action du moment s’enrichit d’espérances, de même qu’un printemps hâtif nous montre les boutons qui commencent à poindre; mais l’espoir qu’ils se changeront en fruits s’appuie sur de bien moindres certitudes que la crainte de les voir mordus de la gelée. Quand nous voulons bâtir, nous commençons par examiner le projet, ensuite nous traçons le plan; et, lorsque nous avons le dessin de la maison sous nos yeux, il faut ensuite faire le calcul des frais de construction. Si nous trouvons qu’ils excèdent nos facultés, que faisons-nous alors? nous traçons un plan nouveau où les appartements sont rétrécis; ou bien, nous renonçons à bâtir. A plus forte raison dans cette grande entreprise, où il s’agit presque de renverser un royaume et d’en élever un autre, devons-nous examiner d’abord l’état des choses, considérer le plan, tomber d’accord d’une base sûre, consulter les ouvriers en chef, connaître nos propres facultés, considérer quelles sont nos forces pour entreprendre un pareil ouvrage et les peser contre celles de notre ennemi. Autrement, nous nous composerons des armées sur le papier et en peinture, nous prendrons des noms d’hommes pour les hommes mêmes, et nous serons dans le cas de celui qui trace un modèle d’édifice au-dessus des ressources qu’il a pour le construire; puis il abandonne l’ouvrage à moitié fait, laissant la portion qu’il a élevée à grands frais, exposée sans défense comme pour servir d’objet aux pleurs des nuages, et de victime à la tyrannie du cruel hiver. HASTINGS.–Supposez que nos espérances, malgré leur belle apparence, avortent en naissant, et que nous possédions en ce moment jusqu’au dernier des soldats que nous pouvons attendre, je crois encore que, dans cet état même, nous formons un corps assez puissant pour balancer les forces du roi. BARDOLPH.–Quoi! le roi n’a-t-il que vingt-cinq mille hommes? HASTINGS.–Contre nous, pas davantage; pas même tant, lord Bardolph; car, pour répondre aux divers points où la guerre menace, il a coupé son armée en trois corps. L’un marche contre les Français 19: le second contre Glendower, et il est forcé de nous opposer le troisième. Ainsi, ce roi mal assuré est obligé de se partager en trois, et ses coffres ne rendent plus que le son creux du vide et de la pauvreté. Note 19: (retour) Débarqués dans le pays de Galles pour soutenir Glendower. L’ARCHEVÊQUE D’YORK.–Qu’il puisse rassembler ses forces divisées, et qu’il vienne fondre sur nous avec toute sa puissance, c’est ce qui n’est nullement à craindre. HASTINGS.–Il faudrait pour cela, qu’il laissât ses derrières sans défense contre les Français et les Gallois continuellement sur ses talons: ne craignez pas qu’il en fasse rien. BARDOLPH.–Qui doit, suivant les apparences, commander l’armée destinée contre nous? HASTINGS.–Le duc de Lancastre et Westmoreland. Contre les Gallois, c’est lui-même avec Henri Monmouth; mais quel est le chef qu’on oppose aux Français, c’est ce dont je n’ai aucune certitude. L’ARCHEVÊQUE D’YORK.–Marchons en avant, et publions les motifs qui nous mettent les armes à la main. Le peuple est las de son propre choix. Son trop avide amour s’est fatigué de ses propres excès. C’est une demeure mobile et incertaine que celle qui se bâtit sur le coeur du vulgaire! O multitude imbécile, avec quelles bruyantes acclamations n’as-tu pas fatigué le ciel de tes bénédictions sur Bolingbroke, avant qu’il fût ce que tu souhaitais qu’il devînt! Et aujourd’hui que tes voeux se trouvent accomplis, animal vorace, tu es si rassasié de lui, que tu t’excites toi-même à le rejeter…. Ce fut ainsi, chien sans pudeur, que de ton estomac glouton tu vomis l’auguste Richard; et maintenant tu voudrais revenir à ton vomissement 20, et tu hurles pour le retrouver. Quelle confiance fonder sur des temps comme les nôtres? Ceux qui, lorsque Richard vivait, le souhaitaient mort, sont maintenant amoureux de son tombeau!… Toi qui jetais de la poussière sur sa tête sacrée, lorsqu’au travers de la superbe Londres il marchait en soupirant derrière les admirés de Bolingbroke, tu cries aujourd’hui: O terre, rends-nous ce roi, et prends celui-ci. Maudites soient les pensées des hommes! Le passé et l’avenir sont toujours préférés, et le présent est toujours le pire. Note 20: (retour) Expression de l’Ecriture. MOWBRAY.–Irons-nous rassembler nos troupes, et nous mettrons-nous en campagne? HASTINGS.–Nous sommes les sujets du temps, et le temps nous ordonne de partir. FIN DU PREMIER ACTE.   ACTE DEUXIÈME SCÈNE I Une rue de Londres. Entrent L’HÔTESSE avec FANG et son valet, SNARE 21 quelques instants après. Note 21: (retour) Fang, serre; snare, piége. La plupart des noms comiques de cette pièce sont significatifs. L’HÔTESSE.–Eh bien, monsieur Fang, avez-vous dressé ma plainte? FANG.–Oui, elle est dressée. L’HÔTESSE.–Où est votre recors? Est-ce un homme robuste? tiendra-t-il ferme? FANG.–Garçon, où est Snare? L’HÔTESSE.–Oh! oui, mon Dieu, le bon M. Snare. SNARE.–Me voilà, me voilà. FANG.–Snare, il faut arrêter sir Jean Falstaff. L’HÔTESSE.–Oui, mon bon monsieur Snare, j’ai fait faire ma plainte et tout. SNARE.–Il pourrait bien en coûter la vie à quelqu’un de nous dans cette affaire-là: il jouera du poignard. L’HÔTESSE.–Hélas! mon Dieu, prenez bien garde à lui: il m’a poignardée moi-même dans ma propre maison, et cela le plus brutalement du monde. Il ne s’embarrasse pas où il frappe; une fois que son arme est tirée, il fourrage partout comme un démon, et n’épargne ni homme, ni femme, ni enfant. FANG.–Ah! si je peux le joindre et l’empoigner une fois, je ne m’embarrasse pas de ses coups. L’HÔTESSE.–Oh! ni moi non plus. Je serai près de vous, je vous prêterai la main. FANG.–Si je l’empoigne une fois! qu’il vienne seulement dans mes pinces. L’HÔTESSE.–Je suis ruinée par son départ; je puis vous assurer qu’il n’en finit pas sur mon livre de compte. Mon bon monsieur Fang, tenez-le bien ferme! Mon bon monsieur Snare, ne le laissez pas échapper. Il vient continuellement à Pye-Corner pour acheter, sous votre respect, une selle; et il est encore invité à dîner rue des Lombards, à la Tête-du-Léopard, chez M. Smooth, marchand de soie. Oh! je vous en prie, puisque ma plainte est dressée, et que mon histoire est ouvertement connue de tout le monde, obligez-le donc à me satisfaire. Cent marcs! c’est une grande chose à porter pour une pauvre femme toute seule. Et j’ai pourtant supporté, supporté, supporté! J’ai été renvoyée, renvoyée, renvoyée d’un jour à l’autre; que cela fait honte, quand on y pense. Ce n’est pas en agir honnêtement, à moins qu’on ne regarde une femme comme un âne, une bête faite pour supporter tous les torts que voudra lui faire le premier coquin. (Entrent sir Jean Falstaff, Bardolph et le Page.) L’HÔTESSE.–Le voilà là-bas qui vient, et cet autre nez enluminé de malvoisie, ce scélérat de Bardolph avec lui. Faites votre devoir, faites votre devoir, monsieur Fang; et vous aussi, monsieur Snare: oui, faites-moi, faites-moi, faites-moi bien votre devoir. FALSTAFF.–Qu’est-ce que c’est? qui donc a perdu son âne ici? de quoi s’agit-il? FANG.–Sir Jean, je vous arrête à la requête de mistriss Quickly. FALSTAFF.–Au diable, faquins! Dégaine, Bardolph.–Coupe-moi la tête à ce maraud-là. Flanque-moi la princesse dans le ruisseau. L’HÔTESSE.–Me jeter dans le ruisseau! C’est moi qui vais t’y jeter. Veux-tu, veux-tu, coquin de bâtard que tu es? Au meurtre! Au meurtre! Chien d’assassineur que tu es, veux-tu tuer les officiers du bon Dieu et du roi? Coquin d’armicide que tu es. Tu es un vrai armicide, un bourreau d’hommes et un bourreau de femmes. FALSTAFF.–Écarte-moi ces canailles-là, Bardolph. FANG.–Main-forte! main-forte! L’HÔTESSE.–Bons amis, prêtez-nous la main, un ou deux de vous. Veux-tu bien? Quoi! tu ne veux pas? Ne veux-tu pas? Tu ne veux pas? Va donc, coquin!… Va donc, gibier de potence! FALSTAFF.–Au diable, marmiton, manant, puant: je vous chatouillerai votre catastrophe 22. Note 22: (retour) Catastrophe, dans l’argot du temps, signifiait, à ce qu’il paraît, une partie du corps; on ne sait pas bien laquelle. (Entre le lord grand juge.) LE JUGE.–De quoi s’agit-il? Qu’on se tienne en paix ici: holà! L’HÔTESSE.–Mon bon seigneur, soyez-moi favorable; je vous en prie, soyez pour moi. LE JUGE.–Qu’est-ce que c’est, sir Jean? Quoi! vous êtes ici à faire tapage? Cela sied-il à votre place, aux circonstances présentes et à votre emploi? Vous devriez déjà être en chemin pour York. Lâche-le, toi, l’ami: pourquoi te suspends-tu à lui de la sorte? L’HÔTESSE.–O mon très-honoré lord! Plaise à votre grandeur; je suis une pauvre veuve d’Eastcheap, et il est arrêté à ma requête. LE JUGE.–Pour quelle somme? 23 Note 23: (retour) For what sum? (pour quelle somme?) demande le juge. It is more than for some (c’est plus que pour quelque chose), répond l’hôtesse; jeu de mots intraduisible. L’HÔTESSE.–Ce n’est pas seulement pour une somme, milord, c’est pour le tout, tout ce que j’ai; il m’a mangé maison et tout: il a fourré tout ce que j’avais dans son gros ventre: mais j’en retirerai quelque chose, si je peux; ou je galoperai sur toi toutes les nuits comme le cauchemar. FALSTAFF.–Il pourrait bien arriver, je crois, que ce fût moi, si j’avais l’avantage du terrain. LE JUGE.–Qu’est-ce que tout cela veut dire, sir Jean? Fi donc; quel homme ayant un peu de coeur voudrait s’exposer à cet orage de criailleries! N’avez-vous pas honte d’obliger une pauvre veuve d’en venir à ces extrémités, pour arracher son dû? FALSTAFF.–Quelle est donc la grosse somme que je te dois? L’HÔTESSE.–Jarni! si tu étais un honnête homme, tu me dois ta personne et cet argent aussi. Ne m’as-tu pas juré sur un gobelet à figures dorées, comme tu étais assis dans ma chambre du dauphin à la table ronde, auprès d’un feu de houille, le mercredi de la semaine de la Pentecôte, le jour que le prince te cassa la tête pour avoir comparé le roi son père à un chanteur de Windsor; ne m’as-tu pas juré alors, comme j’étais à te laver ta plaie, que tu m’épouserais, et que tu me ferais milady ta femme? Peux-tu nier cela? N’est-il pas venu sur ces entrefaites la bonne femme Keech, la bouchère, qui m’a appelée comme cela: Commère Quickly; et qui venait m’emprunter un carafon de vinaigre, en disant qu’elle avait un bon plat de crevettes, même à telles enseignes que tu voulais en manger; et moi, que je te dis à telles enseignes que ça ne valait rien pour une blessure fraîche. Et ne m’as-tu pas recommandé, dès qu’elle a été descendue en bas, de ne plus avoir tant de familiarités avec ces petites gens-là, disant qu’avant peu ils m’appelleraient madame: et ne m’as-tu pas alors embrassée et priée de t’aller chercher trente schellings? Là! je te mets à ton serment sur l’Évangile: nie-le, si tu peux. FALSTAFF.–Milord, cette pauvre créature est folle; elle va, disant de côté et d’autre par la ville que son fils aîné vous ressemble. Elle s’est vue assez bien autrefois; et le fait est que la misère lui tourne la tête: mais quant à ces imbéciles de sergents, je vous en prie, faites-m’en justice. LE JUGE.–Sir Jean, sir Jean! il y a longtemps que je suis informé de la manière dont vous savez donner une entorse à la bonne cause pour la faire paraître mauvaise. Ce n’est pas un front armé d’audace, ni tout ce flux de paroles qui sortent de votre bouche avec une insolence plus qu’imprudente, qui pourront m’empêcher de rendre justice à qui il appartient. Je vois que vous avez su profiter de la faiblesse d’esprit de cette femme. L’HÔTESSE.–Oh! oui; cela est bien vrai, milord. LE JUGE.–Je t’en prie, tais-toi.–Payez-lui ce que vous lui devez, et réparez le tort que vous lui avez fait. L’un, vous pouvez le faire avec de bonne monnaie sterling, et l’autre, avec la pénitence d’usage. FALSTAFF.–Milord, ces reproches ne passeront pas sans réplique. Ce qui n’est chez moi qu’une honorable hardiesse, vous l’appelez une imprudente insolence. Qu’on vous fasse la révérence sans rien dire, et l’on sera un homme de bien. Non, milord; avec tout le respect que je vous dois, je ne serai point un de vos courtisans; et je vous dis nettement que je demande à être délivré de ces huissiers, attendu que je suis chargé de messages pressés pour les affaires du roi. LE JUGE.–Vous parlez bien comme un homme autorisé à mal faire: mais moi je vous dis, commencez, pour votre honneur, par satisfaire cette pauvre femme. FALSTAFF, prenant l’hôtesse à part.–Écoute ici, hôtesse? (Entre Gower.) LE JUGE.–Eh bien, maître Gower, quelles nouvelles? GOWER.–Le roi, milord, et Henri le prince de Galles, sont près d’arriver. Ce papier vous dira le reste. FALSTAFF.–Foi de gentilhomme! L’HÔTESSE.–C’est comme cela que vous me l’avez déjà dit. FALSTAFF.–Foi de gentilhomme!–Allons, n’en parlons plus. L’HÔTESSE.–Par cette terre de Dieu sur laquelle je marche, j’en suis presque à vendre mon argenterie et les tapisseries de mes salles à manger. FALSTAFF.–Bon! bon! des verres, des verres, c’est tout autant qu’il en faut pour boire: et quant à tes murailles, une petite drôlerie de rien, comme l’histoire de l’enfant prodigue, ou une chasse allemande en détrempe vaut cent mille fois mieux que tous ces rideaux de lit et ces mauvaises tapisseries mangées de vers.–Fais-en dix guinées si tu peux. Tiens, si ce n’étaient ces moments de mauvaise humeur, il n’y a pas de meilleure créature que toi dans toute l’Angleterre. Va te laver la figure, et retire ta plainte. Allons, tu ne dois pas prendre ces humeurs-là avec moi: est-ce que tu ne me connais pas? Tiens, je suis sûr qu’on t’a poussée à cela. L’HÔTESSE.–Sir Jean, je t’en prie, n’exige de moi que vingt nobles; je me sens de la répugnance à mettre mon argenterie en gage; là, en vérité. FALSTAFF.–N’en parlons plus: tout est dit, je chercherai ailleurs comme je pourrai.–Vous serez une folle toute votre vie. L’HÔTESSE.–Eh bien, vous l’aurez, quand je devrais mettre ma robe en gage. J’espère que vous viendrez souper.–Vous me payerez tout cela ensemble? FALSTAFF.–Est-ce que je suis mort? (A Bardolph.) Suis-la, suis-la; accroche, accroche. L’HÔTESSE.–Voulez-vous que je fasse venir Doll Tear-Sheet pour souper avec vous? FALSTAFF.–C’est dit, qu’elle vienne. (L’hôtesse, les huissiers, Bardolph et le valet sortent.) LE JUGE.–J’ai appris de meilleures nouvelles. FALSTAFF.–Quelles nouvelles y a-t-il donc, mon cher lord? LE JUGE, à Gower.–Où le roi a-t-il couché cette nuit? GOWER.–A Basingstoke, milord. FALSTAFF.–J’espère, milord, que tout va bien: quelles nouvelles y a-t-il, milord? LE JUGE.–Ramène-t-il avec lui toute l’armée? GOWER.–Non: il y a quinze cents hommes d’infanterie, et cinq cents de cavalerie qui sont partis pour rejoindre monseigneur de Lancastre, contre Northumberland et l’archevêque. FALSTAFF.–Est-ce que le roi revient du pays de Galles, mon très-honoré lord? LE JUGE.–Je vais vous donner mes dépêches tout de suite; allons, suivez-moi, mon cher monsieur Gower. FALSTAFF.–Milord? LE JUGE.–Eh bien, qu’est-ce qu’il y a? FALSTAFF.–Monsieur Gower, puis-je vous inviter à dîner avec moi? GOWER.–Il faut que je me rende chez milord que voici: je vous remercie, mon cher sir Jean. LE JUGE.–Vous traînez ici trop longtemps, ayant, comme vous savez, à ramasser, chemin faisant, des soldats dans les pays que vous traverserez. FALSTAFF.–Voulez-vous souper avec moi, monsieur Gower? LE JUGE.–Quel est donc le sot maître qui vous a enseigné ces manières d’agir, sir Jean? FALSTAFF.–Monsieur Gower, si elles ne me conviennent pas, celui qui me les a enseignées était un sot. Voilà ce qui s’appelle faire des armes, milord, botte pour botte, partant quitte. LE JUGE.–Le bon Dieu te conduise! Tu es un grand vaurien. (Ils sortent.) SCÈNE II Une autre rue de Londres. Entrent LE PRINCE HENRI et POINS. HENRI.–Sur ma parole, je suis excessivement las. POINS.–Est-il bien vrai? J’aurais cru que la lassitude n’aurait pas osé s’attacher à une personne d’un si haut parage. HENRI.–Cela est pourtant vrai, quelque peu de dignité qu’il y ait à en convenir. N’est-ce pas aussi quelque chose qui me rabaisse singulièrement que cette envie que j’ai de boire de la petite bière? POINS.–Vraiment, un prince comme vous ne devrait pas avoir la faiblesse de se ressouvenir d’une aussi pauvre drogue que celle-là. HENRI.–Apparemment que mon goût n’a pas été formé en goût de prince, car en honneur il m’arrive en ce moment de me ressouvenir assez tendrement de cette pauvre malheureuse petite bière; mais au fait ces humbles attachements me mettent assez mal avec ma grandeur. Quelle honte pour moi de me souvenir de ton nom! ou de pouvoir demain reconnaître ta figure, de savoir le compte de tes bas de soie, savoir: ceux-ci, et les autres qui furent jadis couleur de pêche; ou de tenir inventaire de tes chemises, comme qui dirait une de superflu et une sur ton corps. Mais quant à cela le maître de paume le sait mieux que moi: car il faut que tu sois bien bas sur l’article du linge, quand tu ne prends pas là une raquette, comme tu en es privé depuis longtemps, parce que tes Pays-Bas se sont séparés de la Hollande en faveur d’un cotillon 24. Eh bien! Dieu sait si ceux qui proclament la ruine de ton linge sont les héritiers de ton trône; mais les sages-femmes disent que rien ne manquera faute d’enfants, au moyen de quoi le monde s’augmente, et les parentés se fortifient merveilleusement. Note 24: (retour) The rest of thy low countries have made a shift to eat up thy holland. POINS.–Comme cela jure, après vous avoir vu travailler si ferme, de vous entendre babiller si inutilement! Dites-moi, je vous prie, ce que feraient beaucoup de jeunes princes, si leur père était aussi malade que l’est maintenant le vôtre? HENRI.–Te dirai-je une seule chose, Poins? POINS.–Oui, mais que ce soit donc quelque chose de bien excellemment bon. HENRI.–Cela sera toujours assez bon pour un esprit de ton espèce. POINS.–Allons, dites: j’attends de pied ferme cette seule chose que vous allez dire. HENRI.–Eh bien! je te dis qu’il ne convient pas que je sois triste, à présent que mon père est malade, quoique je puisse te dire aussi (comme à un homme que, faute d’un meilleur, il me plaît d’appeler mon ami) que j’ai de quoi être triste, et très-triste. POINS.–Probablement pas pour cela…. HENRI.–Mais tu me crois donc inscrit dans le livre du diable en lettres aussi noires que toi et Falstaff, en fait d’endurcissement et de perversité? Que la fin mette l’homme à l’épreuve. Eh bien! moi, je te dis que mon coeur saigne intérieurement de savoir mon père malade; mais vivant en aussi mauvaise compagnie que toi, il me faut bien écarter tout signe extérieur de chagrin. POINS.–La raison? HENRI.–Et que penserais-tu de moi si tu me voyais pleurer? POINS.–Je te regarderais comme le prince des hypocrites. HENRI.–Tout le monde en penserait autant; et tu es un drôle fait exprès pour penser comme tout le monde: il n’y a pas d’homme au monde dont l’esprit suive plus fidèlement que le tien le grand chemin des vaches. Oui, en effet, chacun me regarderait comme un hypocrite. Et quelle est la raison qui engage votre sublime génie à penser ainsi? POINS.–Ma foi, c’est que vous avez toujours paru si libertin, et si inséparable de Falstaff…. HENRI.–Et de toi. POINS.–Par le jour qui luit sur nous, on parle bien de moi. Je peux entendre de mes deux oreilles ce qu’on en dit. Le pis qu’on puisse dire, c’est que je suis un cadet de famille, et que je suis l’oeuvre de mes mains; et pour ces deux articles-là, je l’avoue, je n’y saurais que faire.–Par la messe, voilà Bardolph. HENRI.–Et le petit page que j’ai donné à Falstaff!–Je le lui avais donné chrétien, et voyez si ce vilain n’en a pas fait un vrai singe. (Entrent Bardolph et le page.) BARDOLPH.–Dieu garde Votre Grâce! HENRI.–Et la vôtre aussi, très-noble Bardolph. BARDOLPH, au petit page.–Avancez ici, vous, âne de sagesse, timide benêt; est-ce qu’il faut rougir comme cela? Qu’est-ce qui vous fait ainsi monter la couleur au visage? Quelle jeune fille êtes-vous donc, pour un homme d’armes? Est-ce une si grande affaire que la défaite 25 d’une cruche de trois ou quatre pintes? Note 25: (retour) To get a pottle pot’s maidenhead. LE PAGE, au prince.–Tout à l’heure, milord, il m’appelait au travers d’une jalousie rouge, et je ne pouvais pas discerner la moindre partie de son visage enluminé, d’avec la fenêtre. A la fin, j’ai aperçu ses yeux, et j’ai cru qu’il avait fait deux trous dans le cotillon neuf de la marchande de bière, et qu’il regardait au travers. HENRI.–Ce petit garçon n’a-t-il pas bien profité? BARDOLPH.–Laisse-moi tranquille, race de prostituée, vrai lapin vidé; laisse-moi tranquille. LE PAGE.–Laisse-moi tranquille, pendard, rêve d’Althée; laisse-moi tranquille. HENRI.–Instruis-nous, mon enfant; qu’est-ce que c’est que ce rêve-là, mon ami? LE PAGE.–Pardieu, mon prince, Althée n’a-t-elle pas rêvé qu’elle était accouchée d’une torche allumée? Voilà pourquoi je l’appelle rêve d’Althée 26. Note 26: (retour) Shakspeare confond ici le tison d’Althée et le rêve d’Hécube. HENRI.–L’explication vaut bien une couronne; tiens, la voilà, mon enfant. (Il lui donne de l’argent.) POINS.–Dieu! qu’une fleur de si belle espérance ne soit pas mangée des vers! Tiens, voilà six pence pour t’en garantir. BARDOLPH.–Si vous ne le conduisez pas à se faire pendre, tous tant que vous êtes, vous faites tort au gibet. HENRI.–Comment se porte ton maître, Bardolph? BARDOLPH.–Très-bien, milord. Il a appris que Votre Grâce arrivait à Londres, et voici une lettre pour vous. HENRI.–Remise avec beaucoup de respect!–Et comment se porte-t-il, ton maître, cet été de la Saint-Martin? BARDOLPH.–Bien de corps, milord. POINS.–Pardieu, sa partie immortelle aurait bien besoin d’un médecin; mais il ne s’en émeut guère: cela a beau être malade, cela ne meurt pas. HENRI.–Je permets à cette loupe de chair d’être aussi familier avec moi que mon chien, aussi use-t-il de la permission; car voyez comme il m’écrit. POINS lit.–«Jean Falstaff, chevalier.»–Il faut qu’il instruise tout le monde de cela chaque fois qu’il a occasion de se nommer. C’est comme ceux qui sont parents du roi; il ne leur arrive jamais de se piquer au bout du doigt, qu’ils ne disent, voilà du sang royal répandu.–Comment cela? dit quelqu’un qui fait semblant de ne pas les entendre; la réponse est aussi preste que le bonnet d’un emprunteur: Je suis un pauvre cousin du roi, monsieur. HENRI.–Et vraiment ils seront de nos parents, fallût-il remonter jusqu’à Japhet.–Mais la lettre? POINS.–«Sir Jean Falstaff, chevalier, au fils du roi, le plus proche héritier de son père, Henri, prince de Galles; salut.» D’honneur, c’est un certificat! HENRI.–Poursuis. POINS.–«J’imiterai les honorables Romains en brièveté.»–Certainement, c’est brièveté d’haleine qu’il veut dire, courte respiration.–«Je te fais bien des compliments, je te fais mon compliment 27, et puis je prends congé de toi. Ne sois pas trop familier avec Poins, car il abuse de tes bontés à tel point, qu’il proteste que tu dois épouser sa soeur Nel…. Repens-toi du temps mal employé comme tu pourras; et sur ce, adieu. Tout à toi, oui ou non; c’est-à-dire suivant que tu en useras: Jean Falstaff, avec mes familiers; Jean avec mes frères et soeurs; et sir Jean avec tout le reste de l’Europe….»–Mon prince, je veux tremper cette lettre dans du vin d’Espagne, et la lui faire manger. Note 27: (retour) I commend me to thee, I commend thee, commend to, faire des compliments de la part de quelqu’un. Commend lover. HENRI.–Ce sera lui faire manger une vingtaine de ses mots. Mais est-il vrai que vous parliez de moi sur ce ton, Ned? Faut-il que j’épouse votre soeur? POINS.–Je voudrais que la pauvre fille n’eût pas une pire fortune. Mais je n’ai jamais dit cela. HENRI.–Oh çà! voilà comme nous perdons sottement notre temps; et les esprits des sages reposent dans les nuées, et se moquent de nous. Votre maître est-il à Londres? BARDOLPH.–Oui, milord. HENRI.–Où soupe-t-il? Le vieux cochon mange-t-il toujours dans sa vieille auge? BARDOLPH.–Au vieil endroit, milord, à Eastcheap. HENRI.–Quelle est sa compagnie? LE PAGE.–Des Éphésiens, milord, de la vieille église. HENRI.–A-t-il des femmes à souper avec lui? LE PAGE.–Non, milord, point d’autres que la vieille madame Quickly, et mistriss Doll Tear-Sheet. HENRI.–Qu’est-ce que cette païenne-là? LE PAGE.–Une femme bien comme il faut, monsieur; une des parentes de mon maître. HENRI.–Ah! parente, comme les génisses de la paroisse le sont au taureau banal du village. N’irons-nous point les surprendre, Ned, au milieu de leur souper? POINS.–Je suis votre ombre, mon prince, je vous suis partout. HENRI, au page.–Toi, petit drôle, et toi Bardolph, pas un mot à votre maître de mon arrivée à la ville. Voilà pour payer votre silence. BARDOLPH.–Je n’ai plus de langue, monsieur. LE PAGE.–Et pour la mienne, monsieur, je la gouvernerai. HENRI.–Bonjour. Cette Dorothée Tear-Sheet doit être quelque coin de place. POINS.–Je vous en réponds, et aussi publique que la route de Saint-Albans à Londres. HENRI.–Comment pourrions-nous faire, pour voir ce soir Falstaff tout à fait dans sa figure naturelle, sans en être aperçus? POINS.–Nous n’avons qu’à mettre chacun une veste et un tablier de cuir, et le servir à table, comme des garçons de cabaret. HENRI.–De dieu devenir taureau! Terrible chute! Ça fut le cas de Jupiter. De prince devenir apprenti! c’est une métamorphose bien basse; ce sera la mienne, car il faut qu’en tout point l’exécution réponde à la folie du projet. Suis-moi, Ned. (Ils sortent.) SCÈNE III Warkworth.–Devant le château. Entrent NORTHUMBERLAND, LADY NORTHUMBERLAND et LADY PERCY. NORTHUMBERLAND.–Je t’en conjure, ma tendre épouse, et toi aussi, ma chère fille, laissez un libre cours à mes pénibles affaires; n’empruntez pas la couleur des circonstances, et ne soyez pas, comme elles, fâcheuses à Percy. LADY NORTHUMBERLAND.–J’ai cessé toutes représentations: je ne dirai plus rien. Faites ce que vous voudrez. Que votre prudence soit votre guide. NORTHUMBERLAND.–Hélas! ma chère femme, mon honneur est engagé, et mon départ peut seul le racheter. LADY PERCY.–Oh! cependant, au nom du ciel, n’allez point à ces guerres. Il a été un temps, mon père, où vous avez violé votre parole, quoiqu’elle vous fût alors bien plus chère qu’aujourd’hui, lorsque votre fils Percy, lorsque mon Henri, le bien-aimé de mon coeur, tourna plusieurs fois ses regards vers le nord, pour y voir son père lui amener une armée, et l’attendit en vain. Qui put vous persuader de rester ici? C’étaient deux honneurs de perdus, le vôtre et celui de votre fils. Quant au vôtre… veuille le ciel l’illuminer de sa gloire! Pour celui de votre fils, il était attaché à sa personne comme le soleil à la voûte grisâtre des cieux; à sa clarté marchait aux beaux faits d’armes toute la chevalerie de l’Angleterre: il était véritablement le miroir devant lequel venait s’étudier toute notre jeune noblesse. C’était n’avoir pas de jambes que de ne pas savoir imiter sa démarche; et cette parole confuse et précipitée, défaut qu’il avait reçu de la nature, était comme l’accent des braves. Ceux dont le son de voix était naturellement calme et modéré échangeaient, pour être en tout semblables à lui, cette perfection contre une mauvaise habitude: ainsi langage, maintien, façon de vivre, choix de plaisirs, méthodes militaires, dispositions de caractère, en tout il était l’objet d’attention, le miroir, le modèle et le livre sur lequel se façonnaient tous les autres. C’est lui, lui, ce prodige, ce miracle parmi les hommes, lui qui n’eut jamais son second, que vous avez laissé, sans le seconder, affronter l’horrible dieu de la guerre avec tous les désavantages, et vous attendre sur ce champ de mort où il ne vit rien qui pût le défendre, que le son du nom de Hotspur. Voilà comment vous l’avez abandonné. Oh! jamais, jamais, ne faites à son ombre l’injure d’être plus délicat et plus jaloux de votre honneur avec les autres que vous ne le fûtes avec lui! Laissez-les seuls. Le maréchal et l’archevêque sont en force. Ah! que mon cher Henri eût eu seulement la moitié de leurs troupes; je serais aujourd’hui suspendue au cou de Hotspur et je parlerais du tombeau de Monmouth! NORTHUMBERLAND.–Malheur à vous; ma belle-fille; en déplorant toujours d’anciennes fautes, vous m’enlevez tout mon courage! Il faut que je parte et que j’aille dans ces lieux y braver le danger, ou bien le danger viendra me chercher ailleurs, et me trouvera moins préparé. LADY NORTHUMBERLAND.–Oh! fuyez en Écosse, jusqu’à ce que la noblesse et le peuple armés aient fait un premier essai de leur puissance. LADY PERCY.–S’ils gagnent du terrain et remportent l’avantage sur le roi, alors joignez-vous avec eux, comme une colonne d’acier qui ajoutera des forces à leur force. Mais, au nom de tout notre amour, laissez-les d’abord s’essayer.–Voilà comment a fait votre fils, comment vous avez souffert qu’il fît, et voilà comment je suis devenue veuve. Et je n’aurai jamais assez de vie pour arroser de mes pleurs ce souvenir 28, afin de le faire croître et s’élever jusqu’aux cieux, en mémoire de mon noble époux. Note 28: (retour) To rain upon remembrance. Remembrance, souvenir, est le nom qu’on donne au romarin, gage de fidélité soit aux vivants, soit à la mémoire des morts. (V. Romeo et Juliette.) NORTHUMBERLAND.–Allons, allons, rentrez avec moi. Mon âme est dans l’état de la mer, lorsque, montée jusqu’à sa plus grande hauteur, elle demeure arrêtée et immobile, sans s’épancher ni d’un côté ni de l’autre. Je serais disposé à joindre l’archevêque; mais mille raisons me retiennent.–Je me résoudrai à aller en Écosse, et j’y veux rester jusqu’à ce que les circonstances et les occasions exigent mon secours et ma présence. (Ils sortent.) SCÈNE IV A Londres.–A la taverne de la Tête-de-Sanglier à Eastcheap. DEUX GARÇONS DE CABARET. PREMIER GARÇON.–Que diable as-tu apporté là? des poires de messire-jean? Tu sais bien que sir Jean ne peut pas supporter la vue d’un messire-jean 29. Note 29: (retour) Apple-John, espèce de pomme. SECOND GARÇON.–Par la messe, tu as raison. Le prince mit une fois devant lui une assiette de messires-jeans, et lui dit que c’étaient cinq autres sir Jean. Puis, ôtant son chapeau, il dit: je prends congé de ces six chevaliers tout secs, tout ronds, tout vieux, tout ridés. Cela le blessa au coeur; mais il a oublié cela. PREMIER GARÇON.–A la bonne heure, mets le couvert et sers. Vois aussi si tu ne pourrais pas découvrir où Sneak fait son vacarme; car mistriss Dorothée Tear-Sheet serait bien aise d’entendre de la musique. Dépêche: il fait très-chaud dans la chambre où ils sont à souper, et ils vont passer dans celle-ci tout à l’heure. SECOND GARÇON.–Sais-tu que le prince va venir avec M. Poins, et qu’ils mettront nos vestes et nos tabliers, et qu’il ne faut pas que M. le chevalier le sache? C’est Bardolph qui est venu nous en prévenir. PREMIER GARÇON.–Oh! il y aura grand réveillon; cela fera un excellent tour! SECOND GARÇON.–Je m’en vais voir si je ne pourrai pas trouver Sneak. (Il sort.) (Entrent l’hôtesse Quickly et miss Dorothée Tear-Sheet.) L’HÔTESSE.–Mon cher coeur, vous m’avez l’air à présent d’être dans une excellente température; votre pouls bat aussi extraordinairement qu’on puisse souhaiter: et votre couleur, je vous assure, est aussi rouge qu’une rose. Mais vous avez trop bu de Canarie; et c’est un vin merveilleusement pénétrant, et qui vous parfume le sang avant qu’on ait le temps de dire «qu’est-ce que c’est donc que cela?» Comment vous sentez-vous à présent? DOROTHÉE.–Beaucoup mieux qu’auparavant; hem! L’HÔTESSE.–Ah! voilà ce qui s’appelle bien parler! Un bon coeur vaut de l’or. Tenez, voilà sir Jean. (Entre Falstaff chantant.) FALSTAFF.–Quand Arthur parut à la cour.–Videz le pot de chambre. (Le garçon sort.)–Et c’était un digne roi… Eh! comment vous va, ma chère Dorothée? L’HÔTESSE.–Il vient de lui prendre une faiblesse, en vérité. FALSTAFF.–C’est comme elles sont toutes, il leur en prend à tout moment 30. Note 30: (retour) Sick of a calm (malade d’un calme), dit l’hôtesse pour sick of a qualm (malade d’avoir eu trop chaud); et Falstaff répond: So is all her sect; an they be once in a calm they are sick (voilà comme elles sont toutes: dès qu’on les laisse en repos elles sont malades). DOROTHÉE.–Vilain cancre que vous êtes, c’est là toute la consolation que vous me donnez? FALSTAFF.–Vous faites les cancres un peu gras, mistriss Doll. DOROTHÉE.–Je les fais, moi? C’est la gloutonnerie et la maladie qui les font; ce n’est pas moi qui les fais. FALSTAFF.–Si le cuisinier aide à la gloutonnerie, vous aidez à la maladie, Doll. Nous vous avons pris bien des choses, Doll; nous vous avons pris bien des choses. Convenez-en, moyenne vertu, convenez-en. DOROTHÉE.–Oui vraiment, nos chaînes, nos bijoux! FALSTAFF.–Vos rubis, perles et boutons 31.–Pour bien servir, vous le savez, il faut se tenir ferme, aller à la brèche la pique en avant, et se remettre courageusement entre les mains des chirurgiens. Il faut s’aventurer sur les pièces… Note 31: (retour) Your brooches, pearls and owches. DOROTHÉE.–Allez vous faire pendre, anguille boueuse, allez vous faire pendre. L’HÔTESSE.–Sur mon Dieu, c’est toujours la même histoire; vous ne pouvez pas vous voir une fois sans vous quereller. Vous êtes tous deux, par ma foi, aussi peu compatissants que des rôties desséchées. Vous ne savez pas supporter les confirmités l’un de l’autre; jour de Dieu, il faut bien que l’un des deux supporte, et ce doit être vous (à Dorothée). Vous êtes le vase le plus fragile, comme on dit, le vase vide. DOROTHÉE.–Et comment un vase vide et fragile pourrait-il supporter ce gros tonneau plein? Il a dans son ventre toute la cargaison d’un marchand de Bordeaux. Vous n’avez jamais vu de vaisseau la cale si bien garnie. Allons, Jack, je veux que nous nous quittions bons amis. Tu vas aller à la guerre, et si je te reverrai jamais ou non, c’est ce dont personne ne se soucie guère, n’est-ce pas? LE GARÇON.–Monsieur, l’enseigne Pistol est là-bas, qui voudrait bien vous parler. FALSTAFF.–Qu’il aille se faire pendre, ce tapageur-là! Qu’on ne le laisse pas monter ici; c’est le drôle le plus mal embouché qu’il y ait en Angleterre. L’HÔTESSE.–Si c’est un tapageur, qu’il n’entre pas ici; non, sur ma foi, il faut que je vive avec mes voisins, je ne veux point de tapageurs: je suis en bonne réputation avec ce qu’il y a de mieux. Fermez la porte; on ne reçoit point de tapageurs ici. Je n’ai pas vécu si longtemps, pour avoir du tapage à présent: fermez la porte, je vous en prie. FALSTAFF.–Écoute donc, hôtesse? L’HÔTESSE.–Je vous en prie, calmez-vous, sir Jean, je ne souffre pas que les tapageurs mettent les pieds ici. FALSTAFF.–Écoute donc: c’est mon enseigne. L’HÔTESSE.–Bah! ta ta! sir Jean, ne m’en parlez pas: votre enseigne de tapageur ne mettra pas le pied chez moi. J’étais l’autre jour chez M. Tisick le député, et il m’a dit comme ça:–pas plus tard que mercredi dernier,–Voisine Quickly,–dit-il; M. Dumb, notre prédicateur, était là.–Voisine Quickly, dit-il, recevez les gens civils; car, dit-il, vous avez une mauvaise réputation; et il disait cela, je sais bien pourquoi; car, dit-il, vous êtes une honnête femme, et qu’on estime; c’est pourquoi, prenez garde aux hôtes que vous recevez chez vous: n’y souffrez point, dit-il, de ces drôles qu’on appelle tapageurs. Il n’en vient point ici. Vous seriez tout émerveillé d’entendre ce que disait monsieur Tisick. Non, absolument, je ne veux point de tapageurs. FALSTAFF.–Ce n’en est pas un, hôtesse. Il est beau joueur, lui. Vous le taperiez à votre aise comme un tout petit lévrier; il ne se prendrait pas de querelle avec une poule de Barbarie, s’il lui voyait seulement hérisser ses plumes en signe de colère.–Garçon, appelez-le. L’HÔTESSE.–Un joueur, dites-vous? Je ne fermerai jamais ma porte à un honnête homme ni à un joueur, mais je n’aime pas le tapage. Sur ma foi, je suis toute sens dessus dessous, quand on dit: faisons tapage. Tâtez un peu seulement, messieurs, comme je tremble, voyez-vous. Ah! je vous en réponds. DOROTHÉE.–Oui, en vérité, hôtesse. L’HÔTESSE.–Si je tremble? Oh! oui, en bonne vérité, je tremble comme une feuille de tremble. Tenez, je ne peux pas souffrir les tapageurs. (Entrent Pistol, Bardolph et le page.) PISTOL.–Dieu vous garde, sir Jean! FALSTAFF.–Soyez le bienvenu, enseigne Pistol. Tenez, Pistolet 32, je vous charge d’un verre de vin d’Espagne; faites feu sur mon hôtesse. Note 32: (retour) Pistol signifie pistolet, et les plaisanteries de Falstaff portent sur cette acception du mot. On peut supposer que Falstaff emploie ici le diminutif. PISTOL.–De bon coeur, sir Jean, elle peut compter sur deux balles. FALSTAFF.–Elle est à l’épreuve du pistolet, mon cher, vous ne sauriez lui faire mal. L’HÔTESSE.–Non pas, on ne me fera pas boire ainsi par épreuve ni à coups de pistolet. On ne me ferait pas boire quand cela ne me convient pas, pour le service d’homme au monde, entendez-vous? PISTOL.–Eh bien, à vous donc, mistriss Dorothée, c’est vous que j’attaque. DOROTHÉE.–M’attaquer, moi! je te méprise, vilain galeux. Qu’est-ce que c’est donc qu’une misérable canaille comme ça, un drôle, un filou, un va-nu-pieds? Veux-tu me laisser tranquille, coquin moisi? veux-tu me laisser tranquille? c’est pour ton maître que je suis faite. PISTOL.–Ce n’est pas d’aujourd’hui que je vous connais, mistriss Dorothée. DOROTHÉE.–Veux-tu me laisser tranquille! coquin de voleur, vilain bouchon, veux-tu me laisser tranquille! Par ce verre de vin, je te flanque mon couteau dans ton groin crotté, si tu fais l’insolent avec moi. Laisse-moi tranquille, gredin de petit Pierre, mauvais bretailleur éreinté. Et depuis quand, je vous en prie, cela s’appelle-t-il monsieur? Comment! deux aiguillettes sur l’épaule? Voyez donc ça. PISTOL.–Pour cette affaire-là votre collerette ne mourra que de ma main. FALSTAFF.–Allons finissons, Pistol. Je ne trouverais pas bon que vous vinssiez à vous oublier ici. Débarrassez-nous de votre personne, Pistolet. L’HÔTESSE.–Non, mon bon capitaine Pistol; pas ici, mon cher capitaine. DOROTHÉE.–Toi capitaine! abominable damné de filou; n’as-tu pas honte de t’entendre appeler capitaine? Si les capitaines étaient de mon avis, vous seriez bâtonné pour avoir pris ce nom-là avant de l’avoir gagné. Vous capitaine! Un gredin! Et pourquoi? pour avoir déchiré dans un mauvais lieu la collerette de quelque pauvre coquine. Lui capitaine! puisse-t-il être pendu, le coquin! Mangeur de pruneaux cuits et de vieux gâteaux secs! Capitaine! Ces vilains-là parviendront à rendre le nom de capitaine aussi odieux que le mot occuper 33, qui était une très-bonne expression avant qu’ils la déshonorassent; c’est à quoi les capitaines feront bien de prendre garde. Note 33: (retour) Occupy, occupier, occupant, étaient devenus, à ce qu’il paraît, par l’usage qu’on en avait fait, des expressions obscènes. BARDOLPH.–Je t’en prie, va-t’en, mon cher enseigne. FALSTAFF.–Écoute un peu, mistriss Doll. PISTOL.–Non pas, je te dis la chose comme elle est, caporal Bardolph. Je suis capable de la mettre en loques; il faut que je sois vengé. LE PAGE.–Je t’en prie, va-t’en. PISTOL.–Je la verrai plutôt damnée dans l’étang maudit de Pluton, au fin fond de l’enfer, avec l’Érèbe et tous les plus vilains tourments. Prenez la ligne et le hameçon; je dis, à bas, à bas, chiens! à bas, drôles! N’avons-nous pas Hirène ici? 34 Note 34: (retour) Have we not hiren here? Il est absolument impossible de donner aucune explication satisfaisante sur les allusions et les citations dont se compose le langage de Pistol. Tirées pour la plupart de pièces de théâtre aujourd’hui inconnues, et pour la plupart encore défigurées par ce burlesque personnage, elles pouvaient avoir pour le public du temps de Shakspeare un mérite entièrement perdu aujourd’hui, et ne laissent plus saisir que l’intention du rôle. Il paraît bien, au reste qu’hiren était, en style d’argot, une des dénominations des filles publiques (huren en allemand). Il serait possible aussi qu’en raison de la consonnance de ce mot avec iron (fer), les tapageurs du temps eussent donné ce même nom à leur épée. L’HÔTESSE.–Mon bon capitaine…. Tranquillisez-vous, il est bien tard; je vous en supplie, apaisez votre colère. PISTOL.–Soyons de bonne humeur, je le veux bien; mais des chevaux de transport, de mauvaises rosses d’ânes gorgés de nourriture, qui ne peuvent faire plus de trente milles par jour, iront-ils se comparer aux César, aux Cannibal, aux Grecs Troyens? Non, qu’ils soient plutôt damnés avec le roi Cerbère, et puisque les cieux mugissent, nous ne nous troublerons pas pour des bagatelles. L’HÔTESSE.–En vérité, capitaine, ce sont là des paroles bien dures. BARDOLPH.–Va-t’en, bon enseigne, tout cela finirait par de la brouille. PISTOL.–Que les hommes meurent comme des chiens, que les écus se donnent comme des épingles! N’avons-nous pas Hirène ici? L’HÔTESSE.–Sur ma parole, capitaine, il n’y a ici personne comme cela. Par mon salut, est-ce que vous croyez que je la cacherais? Pour l’amour de Dieu, point de bruit. PISTOL.–Eh bien, mange donc et engraisse-toi, ma belle Callipolis: allons, verse-moi du vin d’Espagne. Si fortuna me tormenta, sperato me contenta. Est-ce qu’une bordée nous fait peur? Non, non: que l’ennemi fasse feu…. Un peu de vin d’Espagne; et toi, mon cher coeur (A son épée qu’il pose à terre), mets-toi là. Eh bien donc, est-ce là tout, n’aurons-nous pas le et cætera? FALSTAFF.–Pistol, je voudrais être tranquille ici. PISTOL.–Mon cher chevalier, je vous baise le poing; nous avons vu les sept étoiles. DOROTHÉE.–Jette-le à bas des escaliers. Je ne veux pas supporter le galimatias de ce drôle-là. PISTOL.–Me jeter à bas des escaliers, comme si nous ne connaissions pas les haquenées de Galloway 35! Note 35: (retour) Galloway nags, chevaux de louage. FALSTAFF.–Bardolph! lance-le-moi au bas des escaliers comme un petit palet: s’il ne fait ici rien autre chose que de dire des riens, il y comptera pour rien. BARDOLPH.–Allons, descendez l’escalier tout à l’heure. PISTOL.–Comment! faudra-t-il donc en venir aux incisions? Allons-nous tirer du sang? (Il saisit son épée.) Eh bien, cela étant, que la mort me berce, qu’elle m’endorme, qu’elle abrége mes tristes jours; allons, que les trois soeurs défilent ici de cruelles, d’effroyables, de larges blessures. Allons, Atropos, viens, je te dis. L’HÔTESSE.–Oh! mon Dieu; voilà de belles affaires! FALSTAFF, à son page.–Donne-moi ma rapière, garçon. DOROTHÉE, à Falstaff.–Oh! je t’en prie, Jack, je t’en prie, ne va pas dégainer. FALSTAFF.–Descends-moi les escaliers. L’HÔTESSE.–Voilà un beau vacarme! Ah! je renoncerai à tenir maison plutôt que de consentir à me voir exposée à toutes ces palpitations et ces frayeurs. Oh! il va y avoir du carnage, j’en suis sûre. Hélas! mon Dieu, remettez vos épées dans le fourreau, remettez vos épées dans le fourreau. (Sortent Pistol et Bardolph.) DOROTHÉE.–Je t’en prie, Jack, calme-toi, le drôle est parti. Ah! que vous êtes un courageux mâtin de petit vilain! L’HÔTESSE.–N’êtes-vous pas blessé à l’aine? Il me semble que je l’ai vu vous pousser un mauvais coup dans le ventre. (Rentre Bardolph.) FALSTAFF.–L’avez-vous mis à la porte? BARDOLPH.–Oui, monsieur, le misérable était ivre; vous l’avez blessé à l’épaule, monsieur. FALSTAFF.–Le drôle! venir m’insulter! DOROTHÉE.–Ah! cher petit coquin! hélas! pauvre singe, comme te voilà tout en sueur! Attends, laisse-moi t’essuyer le visage.–Viens donc, mauvaise canaille.–Ah! pendard, par ma foi, je t’aime. Tu es aussi courageux qu’Hector de Troie, tu vaux cinq Agamemnon, et dix fois mieux que les neuf preux.–Ah! vilain! FALSTAFF.–Un gredin de maraud! Je ferai sauter ce drôle-là dans la couverture. DOROTHÉE.–Fais-le, si tu l’oses, pour l’amour de moi; si tu le fais, je te le revaudrai dans une paire de draps 36. (Les musiciens arrivent.) Note 36: (retour) I’ll canvas thee between a pair of sheets. LE PAGE.–Monsieur, la musique est arrivée. FALSTAFF.–Eh bien, qu’ils jouent! Jouez, messieurs. Assieds-toi sur mon genou, Doll. Un gredin de fanfaron! Le pendard m’a échappé comme du vif-argent. DOROTHÉE.–Oui, par ma foi, et tu le suivais comme une église. Dis donc, mâtin, dis donc, mon joli petit cochon de la Saint-Barthélemy 37, quand est-ce que tu cesseras de te battre le jour et de t’escrimer la nuit, et que tu commenceras à raccommoder ton vieux corps pour l’autre monde? (Entrent derrière eux le prince Henri et Poins, déguisés en garçons de cave.) FALSTAFF, sans faire attention à eux, à sa Dorothée.–Tais-toi, mon coeur, ne parle pas comme une tête de mort 38; ne me fais pas souvenir de ma fin. Note 37: (retour) La foire de la Saint-Barthélemy était une foire célèbre en Angleterre. Note 38: (retour) Du temps de Shakspeare, la grande élégance pour les femmes de l’espèce de Dorothée était de porter au doigt du milieu une bague représentant une tête de mort. DOROTHÉE.–Dis-moi un peu, mon petit ami, quel homme est le prince? FALSTAFF.–C’est un assez bon garçon, taillé en lame de couteau: il aurait fait un fort bon panetier, il aurait coupé le pain à merveille. DOROTHÉE.–On dit que Poins, par exemple, ne manque pas d’esprit. FALSTAFF.–Lui, de l’esprit? Le diable l’emporte, le magot! Son esprit est aussi épais que de la moutarde de Tewksbury: il n’y a pas plus de sens chez lui que dans une tête de maillet. DOROTHÉE.–Comment se fait-il donc que le prince l’aime tant? FALSTAFF.–Parce que leurs jambes sont de la même dimension, qu’il joue fort bien au petit palet, qu’il mange de l’anguille de mer assaisonnée de fenouil 39, qu’il avale des bouts de chandelle en guide de brûlots 40, qu’il court à cheval sur un bâton avec les petits garçons, qu’il saute à pieds joints par-dessus des tabourets, qu’il jure de bonne grâce, qu’il porte des bottes bien collées, précisément à la forme de la jambe, et qu’il ne cause point de querelles entre les gens en rapportant les histoires secrètes; enfin, pour une foule d’autres qualités futiles de cette sorte, qui dénotent un pauvre génie et un corps adroit; et voilà ce qui fait que le prince l’admet auprès de lui; car le prince est tout à fait de la même espèce; il ne faudrait pas ajouter à leur poids celui d’un cheveu pour faire pencher la balance d’un côté ou de l’autre. Note 39: (retour) Eats conger and fennel. L’anguille de mer, assaisonnée de fenouil, passait pour donner des forces. Note 40: (retour) Drinks off candles ends for fluss dragons. C’était un acte de galanterie que d’avaler pour l’amour de sa maîtresse des choses repoussantes et même dangereuses; le fluss dragon était une amande qu’on faisait brûler dans un bol d’eau-de-vie. Le courage consistait à l’avaler tout enflammée, et l’adresse à exécuter cette opération sans se faire mal. HENRI.–Ce moyen de roue-là ne mériterait-il pas bien qu’on lui coupât les oreilles? POINS.–Battons-le sous les yeux de sa maîtresse. HENRI.–Regarde si ce vieux décrépit ne se fait pas gratter la tête comme un perroquet. POINS.–N’est-il pas singulier que le désir survive ainsi tant d’années à la faculté de pécher? FALSTAFF.–Embrasse-moi, Doll. HENRI.–Saturne et Vénus en conjonction cette année! Que dit l’almanach là-dessus? POINS.–Et voyez un peu son valet, ce Trigon enflammé, lécher les vieilles tablettes de son maître, son livre de notes, sa conseillère. FALSTAFF.–C’est pour me flatter que tu me caresses ainsi. DOROTHÉE.–Non, sur ma foi, c’est de bien bon coeur. FALSTAFF.–Ah! je suis vieux, je suis vieux. DOROTHÉE.–Je t’aime mille fois mieux que je n’aime aucun de tous ces galeux de jeunes gens que tu vois là. FALSTAFF.–Quelle étoffe veux-tu avoir pour te faire une mante? Je dois recevoir de l’argent jeudi; tu auras un joli bonnet demain. Allons, une chanson joyeuse: il se fait tard, nous irons nous mettre au lit.–Tu m’oublieras, quand je serai parti! DOROTHÉE.–Sur mon honneur, tu vas me faire pleurer, si tu parles comme cela. Eh bien, essaye seulement, pour voir si je me parerai une fois avant ton retour.–Mais allons, écoute la fin de la chanson. FALSTAFF.–Un peu de vin d’Espagne, François. HENRI ET POINS, se présentant à lui.–Tout à l’heure, tout à l’heure, monsieur. FALSTAFF, reconnaissant le prince.–Ah! quelque bâtard du roi! Et n’est-ce pas là Poins, son frère? HENRI.–Oh! globe de péchés, où l’on ne pourrait apercevoir un continent 41, quelle vie mènes-tu là? Note 41: (retour) Globe of sinful continents. Le jeu de mots ne pouvait se traduire littéralement; il a fallu tâcher d’en conserver quelque chose, non pour le mérite, mais pour l’exactitude. FALSTAFF.–Meilleure que la tienne; je suis un gentilhomme, et toi, un tireur de vin. HENRI.–Ce que je suis venu tirer, mon cher monsieur, ce sont vos oreilles. L’HÔTESSE.–Oh! que Dieu conserve ta Grâce! Par ma foi, sois le bienvenu à Londres. Que le seigneur bénisse ton aimable figure! Oh! Jésus! vous voilà donc revenu du pays de Galles? FALSTAFF.–Te voilà donc, mâtin; tu es folle, engeance de roi (portant la main sur Dorothée), je te le jure par sa peau flexible et son sang corrompu, tu es le bienvenu! DOROTHÉE.–Qu’est-ce que c’est que ça, gros butor que vous êtes? Je vous méprise. POINS, au prince.–Milord, si vous ne prenez pas la chose dans le premier feu, il vous fera perdre l’envie de vous venger, et tournera le tout en plaisanterie. HENRI.–Comment! infâme mine à suif, avec quel mépris n’avez-vous pas parlé de moi tout à l’heure en présence de cette sage, honnête et vertueuse dame? L’HÔTESSE.–Dieu bénisse votre excellent coeur! Elle est bien tout cela, sur mon honneur. FALSTAFF.–Est-ce que tu m’as entendu? HENRI.–Oui; et vous m’avez reconnu aussi, comme le jour où vous vous sauvâtes auprès de Gadshill. Vous saviez certainement que j’étais derrière vous, et vous avez dit tout cela exprès pour mettre ma patience à l’épreuve. FALSTAFF.–Oh! non, non, non, tu te trompes; je ne croyais pas que tu fusses à portée de m’entendre. HENRI.–Je veux vous forcer à avouer l’insulte que vous m’avez faite de dessein prémédité; et alors je saurai bien comment vous arranger. FALSTAFF.–Il n’y avait pas d’insulte, Hal; sur mon honneur, il n’y avait pas d’insulte. HENRI.–Comment! en me dépréciant, en m’appelant panetier, taille-pain, et je ne sais encore comment. FALSTAFF.–Point d’insulte, Hal. POINS.–Quoi! ce ne sont pas là des insultes? FALSTAFF.–Pas du tout, point d’insulte, du tout, Ned, honnête Ned. Je l’ai déprécié devant les méchants, afin que les méchants ne se prissent point d’amour pour lui: en quoi faisant, j’ai joué le rôle d’un véritable ami, d’un fidèle sujet, et ton père doit me remercier pour cela. Il n’y a point là d’insulte, Hal; pas du tout, Ned, pas du tout: non, mes enfants, pas du tout. HENRI.–Vois donc, si de peur et de pure lâcheté tu n’insultes pas à présent cette vertueuse dame, pour te tirer d’affaire avec nous? Est-elle du nombre des méchants? Ton hôtesse que voilà, en est-elle? Ce pauvre petit page en est-il un? Ou bien cet honnête Bardolph, dont le nez brûle de zèle, est-il un méchant? POINS.–Réponds donc, vieil arbre mort, réponds donc! FALSTAFF.–Le diable a déjà marqué Bardolph à tout jamais, et son visage est la cuisine particulière de Lucifer, où il ne fait autre chose que de lui rôtir de la vermine: quant à ce petit page, il a un bon ange à ses côtés; mais le diable est plus fort que lui. HENRI.–Pour les femmes…. FALSTAFF.–Il y en a une qui est déjà en enfer; elle brûle, la pauvre diablesse. Quant à l’autre, je lui dois de l’argent; si pour cela elle doit être damnée ou non, c’est ce que je ne sais pas. L’HÔTESSE.–Oh! pour cela non, je vous assure. FALSTAFF.–A te dire le vrai, je ne le crois pas non plus; je crois que tu es quitte pour cet article. Mais, pardieu! il y a une autre affaire contre toi; de souffrir qu’on mange de la viande chez toi, en contravention à la loi! C’est pourquoi je pense que tu hurleras. L’HÔTESSE.–Tous ceux qui tiennent auberge en font autant: qu’est-ce qu’un gigot de mouton ou deux durant tout un carême? HENRI.–Et vous, ma belle dame? DOROTHÉE.–Que dit Votre Grâce? FALSTAFF.–Ce que dit Sa Grâce, elle le dit tout à fait à contre-coeur. L’HÔTESSE.–Qui frappe si fort à la porte? Voyez qui est à la porte, François. (Entre Peto.) HENRI.–Eh bien, Peto, quelle nouvelle? PETO.–Le roi votre père est à Westminster; vingt courriers bien las et bien épuisés arrivent du nord; et chemin faisant j’ai rencontré et passé une douzaine de capitaines, nu-tête et suant à grosses gouttes, qui frappaient à tous les cabarets, et demandaient si l’on n’avait pas vu sir Jean Falstaff. HENRI.–Sur mon Dieu, Poins, je me sens bien coupable de profaner ainsi à des sottises un temps si précieux, tandis que la tempête de la révolte, comme le vent du sud accompagné de noires vapeurs, commence à fondre en orage sur nos têtes nues et désarmées. Donnez-moi mon épée et mon manteau. Bonsoir, Falstaff. (Sortent Henri, Poins, Peto et Bardolph.) FALSTAFF.–Voilà que m’arrivait le plus friand morceau de la soirée, et il faut partir sans y mettre la dent! Encore frapper à la porte! Qu’est-ce que c’est? qu’y a-t-il donc encore? (Entre Bardolph.) BARDOLPH.–Il faut que vous vous rendiez à la cour tout de suite; il y a là-bas une douzaine de capitaines qui vous attendent à la porte. FALSTAFF, au page.–Payez les musiciens, petit drôle; adieu, hôtesse; adieu, Dorothée: vous voyez, mes enfants, comme les gens de mérite sont recherchés. L’homme inutile peut dormir, tandis que l’homme de courage est appelé partout. Adieu, mes enfants: si l’on ne me fait pas partir en poste sur-le-champ, je vous reverrai avant de m’en aller. DOROTHÉE.–Je ne saurais parler. Si mon coeur n’est pas prêt à crever!… Enfin, mon cher Jack, aie bien soin de toi. FALSTAFF.–Adieu, adieu. L’HÔTESSE.–Allons, porte-toi bien: il y aura vingt-neuf ans à la saison des pois verts que je te connais, mais pour un homme plus honnête et plus sincère…. Enfin, porte-toi bien. BARDOLPH, appelant dans l’intérieur.–Mistriss Tear-Sheet! L’HÔTESSE.–Qu’est-ce qu’il y a? BARDOLPH.–Dites à mistriss Tear-Sheet de venir parler à mon maître. L’HÔTESSE.–Oh! cours vite, Dorothée; cours, cours, ma bonne Dorothée. (Elles sortent.) FIN DU DEUXIÈME ACTE.   ACTE TROISIÈME SCÈNE I (Une chambre du palais.) (Entre LE ROI en robe de chambre, accompagné d’un page). LE ROI.–Va: dis aux comtes de Surrey et de Warwick de se rendre ici; mais recommande-leur de lire auparavant ces lettres, et d’en bien méditer le contenu. Fais diligence. (Le page sort.) Combien de milliers de mes plus pauvres sujets dorment à cette heure! O sommeil, ô bienfaisant sommeil, doux réparateur de la nature, comment donc t’ai-je effrayé, que tu ne veuilles plus appesantir mes paupières, et plonger dans l’oubli mes sens assoupis? Pourquoi, sommeil, te plais-tu mieux dans la chaumière enfumée, étendu sur d’incommodes grabats, où tu t’assoupis au bourdonnement des insectes nocturnes, que dans les chambres parfumées des grands, sous la pourpre d’un dais magnifique, où les sons d’une douce mélodie invitent au repos? Dieu stupide, pourquoi vas-tu partager le lit dégoûtant du misérable, et laisses-tu la couche des rois semblable à la boîte d’une horloge, ou à la cloche qui sonne l’alarme? Quoi! tu vas fermer les yeux du mousse sur la cime agitée et périlleuse du mât, et tu le berces sur la couche de la tempête impétueuse, au milieu des vents qui saisissent par le sommet les vagues scélérates, hérissent leurs têtes monstrueuses, et les suspendent aux mobiles nuages avec des clameurs si assourdissantes qu’à ce tapage la mort elle-même se réveille. O injuste sommeil, peux-tu dans ces heures terribles accorder ton repos au mousse trempé des flots, tandis qu’au sein de la nuit la plus calme et la plus tranquille, sollicité par tous les moyens et toutes les séductions imaginables, tu le refuses à un roi!–Couchez-vous donc tranquillement, heureux misérables. La tête qui porte une couronne ne repose jamais avec calme! (Entrent Warwick et Surrey.) WARWICK.–Mille bonjours à Votre Majesté! LE ROI.–Est-ce que nous sommes déjà au matin? WARWICK.–Il est une heure passée. LE ROI.–En ce cas, milords, je vous souhaite aussi le bonjour à tous deux.–Avez-vous lu les lettres que je vous ai envoyées? WARWICK.–Oui, mon souverain. LE ROI.–Vous voyez donc dans quel état critique est notre royaume, de quelles maladies funestes il est atteint, et que le plus grand danger est tout près du coeur. WARWICK.–Il n’y a, seigneur, qu’un désordre naissant dans sa constitution, et l’on peut lui rendre toute sa vigueur avec de bons conseils et peu de remèdes.–Milord Northumberland sera bientôt refroidi. LE ROI.–O ciel! que ne peut-on lire dans le livre du destin! y voir tantôt la révolution des siècles aplanir les plus hautes montagnes; tantôt le continent, comme lassé de sa ferme solidité, se fondre et s’écouler dans les mers; et d’autres fois la ceinture en falaises de l’Océan devenir trop large pour les reins de Neptune! que n’y peut-on apprendre comme le hasard se rit de nous, et de combien de diverses liqueurs ses changements remplissent la coupe des vicissitudes! Oh! si l’on pouvait voir tout cela, le jeune homme le plus heureux, à l’aspect de la route qu’il lui faut suivre à travers la vie, des périls où il doit passer, des traverses qui doivent s’ensuivre, ne songerait plus qu’à fermer le livre, s’asseoir et mourir.–Dix ans ne se sont pas encore écoulés depuis que Richard et Northumberland, amis déclarés, prenaient ensemble de joyeux repas; et deux ans après ils étaient en guerre. Il n’y a que huit ans que ce même Percy était l’homme le plus près de mon coeur; il travaillait sans relâche comme un frère pour mes intérêts, et déposait à mes pieds son affection et sa vie. Oui, pour l’amour de moi il bravait en face Richard. Qui de vous était présent alors? (A Warwick.) C’était vous, cousin Névil, autant que je m’en puis souvenir. Lorsque Richard, les yeux pleins de larmes, insulté, maltraité de reproches par Northumberland, prononça ces paroles que nous voyons maintenant avoir été prophétiques: «Northumberland, toi l’échelle avec laquelle mon cousin Bolingbroke monte sur mon trône.»–Bien qu’alors, le ciel le sait, je n’eusse point cette pensée, et que la nécessité seule ait abaissé l’État, à tel point que la souveraineté et moi nous fûmes forcés de nous embrasser.–«Le temps viendra, continua-t-il, le temps viendra où ce crime infâme, comme un ulcère mûri, répandra la corruption qu’il renferme.» Et il poursuivit, prédisant ce qui arrive aujourd’hui et la rupture de notre amitié. WARWICK.–Il se trouve toujours dans la vie des hommes quelque événement propre à nous représenter l’aspect des temps qui ne sont plus. En les observant, on peut prophétiser assez juste les principaux événements qui sont encore à naître, faibles commencements gardés en réserve dans les germes où ils reposent, pour y être couvés par le temps qui les fait éclore. D’après l’inévitable loi des choses, le roi Richard pouvait clairement concevoir l’idée que le puissant Northumberland, alors traître envers lui, ferait sortir de cette semence une trahison plus grande encore qui ne trouverait pour y attacher ses racines d’autre terrain que vous. LE ROI.–Ces événements sont-ils donc une inévitable nécessité? Eh bien, recevons-les comme la nécessité. C’est elle encore qui nous appelle en ce moment à grands cris.–On dit que l’évêque et Northumberland sont forts de cinquante mille hommes. WARWICK.–Cela est impossible, seigneur; la renommée, répétant à la fois la voix et l’écho, double toujours les objets de la crainte.–Que Votre Grâce veuille bien s’aller mettre au lit. Sur ma vie, seigneur, l’armée que vous avez envoyée viendra facilement à bout de cette conquête; et pour vous consoler encore davantage, j’ai reçu l’avis que Glendower est mort. Votre Majesté a été malade toute cette quinzaine, et ces heures prises sur le temps du sommeil doivent nécessairement aggraver votre mal. LE ROI.–Je vais suivre votre conseil: et si ces guerres domestiques étaient terminées, nous partirions, mes chers lords, pour la Terre sainte. (Ils sortent.) SCÈNE II Une cour devant la maison du juge de paix Shallow, dans le comté de Glocester. Entrent SHALLOW et SILENCE, chacun de son côté, suivi de MOULDY, SHADOW, WART, FEEBLE et BULLCALF. SHALLOW, à Silence.–Venez, venez, venez: votre main, monsieur, votre main, monsieur; vous êtes bien matinal, par ma foi! Comment se porte mon cher cousin Silence? SILENCE.–Bonjour, mon cher cousin Shallow. SHALLOW.–Et comment se porte ma cousine votre femme, et votre charmante fille, et la mienne, ma filleule Hélène? SILENCE.–Ah! ce n’est pas un merle blanc. SHALLOW.–Qu’on en dise tout ce qu’on voudra, je gage que mon cousin Guillaume est un habile garçon à présent. Il est toujours à Oxford, n’est-ce pas? SILENCE.–Oui vraiment, et cela me coûte beaucoup. SHALLOW.–Vous l’enverrez bientôt, je pense, aux écoles de droit. J’étais autrefois de celle de Saint-Clément, où je crois qu’on parle encore, et qu’on parlera longtemps de cet étourdi de Shallow. SILENCE.–On vous appelait le vigoureux Shallow, alors, cousin. SHALLOW.–Oh! pardieu, j’avais toutes sortes de noms. Et en vérité, il n’y avait rien que je ne fusse capable de faire, et rondement encore. Il y avait moi et le petit Jean Doit, du comté de Stafford, et le noir George Bare, et François Pickbone, et Guillaume Squelle, un fameux lutteur 42: je suis sûr que, dans toutes les écoles de droit, on n’aurait pas trouvé quatre autres vauriens de tapageurs comme nous; et j’ose dire que nous savions bien où déterrer le gibier, et que nous avions le meilleur à commandement. Il y avait aussi dans ce temps-là avec nous Jean Falstaff, aujourd’hui sir Jean, alors tout jeune et page de Thomas Mowbray, duc de Norfolk. Note 42: (retour) A Colswold man. Les jeux de Colswold étaient célèbres alors pour les exercices d’adresse et de force. SILENCE.–Est-ce le même sir Jean, cousin, qui va venir ici bientôt pour des recrues? SHALLOW.–Le même, le même sir Jean, précisément le même. Je lui ai vu fendre la tête de Skogan 43 à la porte du palais, qu’il n’était encore qu’un marmot pas plus haut que cela: et le même jour, je me suis battu avec un certain Samson Stock-Fish, qui tenait une boutique de fruitier derrière les écoles de Gray. Oh! les bonnes farces que j’ai faites! Et de voir aujourd’hui combien il y a de mes vieilles connaissances de mortes! Note 43: (retour) Skogan était un poëte qui suivait la cour de Henri IV, et composait des ballades et des moralités. Il paraît avoir été un homme sérieux et nullement fait pour se trouver compromis avec un mauvais sujet de l’espèce de Falstaff. Mais on a le recueil des mauvaises plaisanteries d’un autre Skogan, espèce de bouffon qui vivait du temps d’Édouard IV. Shakspeare paraît les avoir confondus, ou peut-être est-ce un anachronisme qu’il prête à dessein à Shallow pour faire ressortir un de ses mensonges. SILENCE.–Nous les suivrons tous, cousin. SHALLOW.–Oh! cela est certain, cela est certain, très-sûr, très-sûr: la mort (comme dit le psalmiste) est certaine pour tous, tous mourront.–Combien une bonne paire de boeufs à la foire de Stampford? SILENCE.–Pour vous dire la vérité, cousin, je n’y ai pas été. SHALLOW.–Oui, la mort est certaine.–Et le vieux Double de votre ville est-il toujours en vie? SILENCE.–Mort, monsieur. SHALLOW.–Mort! Voyez, voyez, il tirait bien de l’arc; et il est mort! Il avait un beau coup de fusil. Jean de Gaunt l’aimait beaucoup, et gageait beaucoup d’argent sur sa tête. Mort! il vous tapait dans le blanc à deux cent quarante pas, et vous aurait lancé un trait à deux cent quatre-vingts, et même quatre-vingt-dix pas, que cela vous aurait enchanté à voir.–A quel prix la vingtaine de brebis à présent? SILENCE.–C’est selon ce qu’elles sont: une vingtaine de bonnes brebis peut aller à dix guinées. SHALLOW.–Et comme cela, le pauvre vieux Double est donc mort? (Entrent Bardolph et une autre personne avec lui.) SILENCE.–Voilà, je crois, deux des gens de sir Jean Falstaff. BARDOLPH.–Bonjour, mes bons messieurs; lequel de vous deux est le juge Shallow? SHALLOW.–Je suis Robert Shallow, monsieur, un pauvre gentilhomme de ce comté, et l’un des juges de paix du roi. Que désirez-vous de moi? BARDOLPH.–Mon capitaine, monsieur le juge, se recommande à vous; mon capitaine, sir Jean Falstaff, homme de belle taille, pardieu! et un très-vaillant chef de recrues. SHALLOW.–Il me fait bien de la grâce, monsieur; je l’ai connu un excellent espadonneur: comment se porte ce bon chevalier? Oserai-je demander comment se porte milady son épouse? BARDOLPH.–Excusez-moi, monsieur, mais un soldat n’est pas si mal accommodé que de n’avoir qu’une femme. SHALLOW.–C’est bien dit, par ma foi, monsieur; et, en vérité, c’est bien dit. Mieux accommodé! Il est bon! Oui, en vérité, il est bon! Les bonnes phrases sont très-certainement et ont toujours été en grande recommandation. Accommodé,–cela vient d’accommodo: fort bien! c’est une bonne phrase! 44 Note 44: (retour) Accommodate était une expression à la mode. BARDOLPH.–Pardonnez, monsieur, mais j’ai entendu dire ce mot-là. Comment dites-vous, une phrase? Par le jour qui luit, je ne sais pas ce que veut dire phrase; mais je soutiendrai, l’épée à la main, que ce mot est un très-bon mot de soldat, et un mot d’un sens très-avantageux. Oui, accommodé, c’est-à-dire qu’un homme est, comme on dit, accommodé; ou bien, quand un homme est ce qu’on appelle…. par quoi…. et comment… il peut passer pour accommodé, ce qui est une excellente chose. (Arrive Falstaff.) SHALLOW.–Vous avez raison; tenez, voilà le bon sir Jean qui arrive. Donnez-moi votre chère main; que Votre Seigneurie donne sa chère main. Sur ma parole, vous avez bon visage; vous portez vos années à faire plaisir. Soyez le bienvenu, mon cher sir Jean. FALSTAFF.–Je suis charmé de vous voir en bonne santé, mon cher maître Robert Shallow. C’est maître Sure-Card que voilà, je pense? SHALLOW.–Non, sir Jean; c’est mon cousin Silence, mon confrère. FALSTAFF.–Cher monsieur Silence, vous étiez bien fait pour être juge de paix. SILENCE.–Votre Seigneurie est la bienvenue. FALSTAFF.–Pardieu! il fait bien chaud!–Messieurs, m’avez-vous fait ici une demi-douzaine d’hommes bons à recruter? SHALLOW.–Vraiment oui, monsieur. Voulez-vous prendre la peine de vous asseoir? FALSTAFF.–Voyons-les, s’il vous plaît. SHALLOW.–Où est la liste, où est la liste, où est la liste? Attendez, attendez, attendez. Allons, allons, allons, allons. Oui ma foi, monsieur. (Il fait l’appel.) Ralph Moisi? 45 Qu’ils viennent dans l’ordre où je les appelle. Qu’ils viennent dans l’ordre, qu’ils viennent dans l’ordre. Voyons, où est Moisi? Note 45: (retour) Mouldy. Il a fallu traduire les noms des recrues, sans quoi les plaisanteries de Falstaff auraient été incompréhensibles. MOISI.–Ici, sous votre bon plaisir. SHALLOW.–Que pensez-vous de celui-ci, sir Jean? C’est un garçon bien membré, jeune, fort, et qui vient de bonne famille. FALSTAFF.–Est-ce toi qui t’appelles Moisi? MOISI.–Oui, sous votre bon plaisir. FALSTAFF.–Il n’est que plus pressé de t’employer. SHALLOW.–Ha, ha, ha! cela est excellent, ma foi! Ce qui est moisi a besoin d’être employé plus tôt que plus tard. Singulièrement bon! Bien dit, par ma foi! Fort bien dit! FALSTAFF.–Piquez-le. MOISI.–Oh! piqué, je le suis de reste. Si vous aviez pu me laisser tranquille! Ma vieille grand’mère ne saura où donner de la tête pour trouver quelqu’un qui lui fasse son ménage et les gros travaux. Vous n’aviez pas besoin de me piquer; il y en a tant d’autres plus en état que moi! FALSTAFF.–Allons, paix, Moisi: vous marcherez. Moisi, il est temps qu’on vous emploie. MOISI.–Qu’on m’emploie? SHALLOW.–Paix, drôle, paix; rangez-vous de côté: savez-vous à qui vous parlez?–Voyons l’autre, sir Jean. Attendez. Simon L’ombre! 46 Note 46: (retour) Shadow. FALSTAFF.–Vraiment, je veux l’avoir celui-là; ce doit être un soldat bien frais. SHALLOW.–Où est L’ombre? L’OMBRE.–Me voilà, monsieur. FALSTAFF.–L’ombre, de qui es-tu fils? L’OMBRE.–Je suis l’enfant de ma mère, monsieur. FALSTAFF.–L’enfant de ta mère! c’est assez vraisemblable; et l’ombre de ton père, l’enfant de la femelle est l’ombre du mâle: il y en a beaucoup de cette espèce, vraiment, mais pas beaucoup où le père ait mis du sien. SHALLOW.–Vous convient-il, sir Jean? FALSTAFF.–L’ombre conviendra fort en été, pique-le; nous avons comme cela beaucoup d’ombres qui remplissent les cadres. SHALLOW.–Thomas Bossu! 47 Note 47: (retour) Wart. FALSTAFF.–Où est-il? BOSSU.–Me voilà, monsieur. FALSTAFF.–T’appelles-tu Bossu? BOSSU.–Oui, monsieur. FALSTAFF.–Tu es, ma foi, un bossu bien bossu. SHALLOW.–Le piquerai-je, monsieur le chevalier? FALSTAFF.–Il n’est pas nécessaire, car son équipage est bâti sur son dos, et son corps ne tient qu’avec des épingles: ne le piquez pas davantage. SHALLOW.–Ha, ha, ha! C’est à faire à vous, chevalier, c’est à faire à vous! Je vous fais mon compliment.–François Foible. 48 Note 48: (retour) Feeble. FOIBLE.–Me voilà, monsieur. FALSTAFF.–Quel métier fais-tu, Foible? FOIBLE.–Tailleur pour femmes, monsieur. SHALLOW.–Le piquerai-je, monsieur? FALSTAFF.–Si vous voulez; mais si c’eût été un tailleur d’hommes, c’est à vous qu’il aurait piqué des points. Feras-tu bien autant de trous dans le corps d’armée de l’ennemi que tu en as fait dans une jupe de femme? FOIBLE.–J’y ferai tout mon possible, monsieur; vous n’en pouvez pas demander davantage. FALSTAFF.–C’est bien dit, mon cher tailleur pour femmes, bien dit, courageux Foible. Tu seras aussi vaillant qu’un pigeon en colère, ou que la plus magnanime des souris. Piquez bien le tailleur de femmes, maître Shallow, profondément, monsieur Shallow. FOIBLE.–J’aurais été bien charmé que Bossu fût parti aussi, monsieur. FALSTAFF.–Je serais bien charmé que tu fusses tailleur pour hommes, afin que tu pusses le raccommoder et le mettre en état d’aller. Je ne peux pas faire un simple soldat d’un homme qui a un si gros corps derrière lui. Cette raison doit vous suffire, très-vigoureux Foible. FOIBLE.–Aussi suffira-t-elle, monsieur. FALSTAFF.–Je te suis bien obligé, respectable Foible.–Qui est-ce qui vient après? SHALLOW.–Pierre le Boeuf, 49 de la prairie. Note 49: (retour) Bull-calf. FALSTAFF.–Vraiment! Voyons un peu ce Pierre le Boeuf. LE BOEUF.–Me voilà, monsieur. FALSTAFF.–Devant Dieu, cela fait un drôle bien bâti. Allons, piquez-moi le Boeuf jusqu’à ce qu’il mugisse. LE BOEUF.–Oh! mon seigneur capitaine…. FALSTAFF.–Comment donc? tu cries avant qu’on te pique? LE BOEUF.–Ah! monsieur, je suis malade. FALSTAFF.–Et quelle maladie as-tu? LE BOEUF.–Un mâtin de rhume, monsieur; une toux que j’ai attrapée à force de sonner dans les affaires du roi, le jour de son couronnement, monsieur. FALSTAFF.–Allons, tu viendras à la guerre en robe de chambre: nous ferons partir ton rhume, et nous aurons soin que tes parents sonnent pour toi.–Est-ce là tout? SHALLOW.–Nous en avons appelé deux de plus qu’il ne vous faut; vous ne devez avoir que quatre hommes ici, monsieur; faites-moi le plaisir d’entrer et d’accepter mon dîner. FALSTAFF.–Volontiers, j’irai boire un coup avec vous, mais je ne saurais rester à dîner. Je suis bien charmé d’avoir eu le plaisir de vous voir, maître Shallow. SHALLOW.–Oh! monsieur le chevalier, vous souvenez-vous quand nous avons passé la nuit ensemble dans le moulin à vent des prés Saint-George? FALSTAFF.–Ne parlons plus de cela, mon cher maître Shallow, ne parlons plus de cela. SHALLOW.–Ah! que de farces nous avons faites cette nuit-là! et Jeanne Night-Work est-elle toujours en vie? FALSTAFF.–Toujours, maître Shallow. SHALLOW.–Elle ne pouvait se débarrasser de moi. FALSTAFF.–Oh! jamais, jamais: aussi disait-elle toujours qu’elle ne pouvait pas supporter maître Shallow. SHALLOW.–Pardieu! il n’y avait personne comme moi pour la faire enrager. C’était une bonne robe alors; se soutient-elle toujours bien? FALSTAFF.–Oh! vieille, vieille, maître Shallow. SHALLOW.–En effet, elle doit être vieille; il est impossible qu’elle ne soit pas vieille; certainement elle est vieille, puisqu’elle avait eu Robin Night-Work du vieux Night-Work, avant que je fusse à Saint-Clément. SILENCE.–Il y a cinquante-cinq ans de cela. SHALLOW.–Ah! cousin Silence, que n’as-tu vu ce que le chevalier et moi avons vu! ah! sir John! FALSTAFF.–Nous avons entendu souvent sonner le carillon de minuit, maître Shallow. SHALLOW.–Si nous l’avons entendu! si nous l’avons entendu! si nous l’avons entendu! en vérité, chevalier, nous pouvons bien dire que nous l’avons entendu. Notre mot du guet était hem! enfants!–Allons-nous-en dîner. Oh! les beaux jours que nous avons vus! Allons, allons. (Falstaff, Shallow et Silence sortent.) LE BOEUF.–Mon bon monsieur le corporal Bardolph, soyez de mes amis, et voilà la somme de quarante schellings de Henri en écus de France pour vous. En bonne vérité, monsieur, j’aimerais autant être pendu, monsieur, que de partir: et cependant, quant à moi, monsieur, ce n’est pas que je m’en soucie beaucoup; mais c’est que ce n’est pas mon penchant, et quant à moi j’ai envie de rester dans ma famille; autrement, monsieur, je ne m’en soucie pas quant à moi beaucoup. BARDOLPH.–Allons, rangez-vous de côté. MOISI.–Et moi, mon bon monsieur le caporal capitaine, soyez de mes amis pour l’amour de ma vieille grand’mère, elle n’a personne capable de rien faire auprès d’elle quand je serai parti; elle est vieille et ne peut pas s’aider toute seule; je vous en donnerai quarante, monsieur. BARDOLPH.–Allons, rangez-vous de côté. FOIBLE.–Par ma foi, cela m’est égal; un homme ne peut jamais mourir qu’une fois; nous devons une mort à Dieu. Je ne porterai jamais un coeur lâche: si c’est mon sort, soit: si ce ne l’est pas, tout de même. Personne n’est trop bon pour servir son prince; et que cela tourne comme cela voudra: celui qui meurt cette année en est quitte pour l’année prochaine. BARDOLPH.–Bien dit, tu es un brave garçon! FOIBLE.–Non, ma foi! je ne porterai jamais un coeur lâche. (Rentrent Falstaff et les juges de paix.) FALSTAFF.–Allons, monsieur, quels sont les hommes que je dois avoir? SHALLOW.–Choisissez les quatre que bon vous semblera. BARDOLPH.–Monsieur, écoutez un peu que je vous dise un mot: j’ai 50 trois guinées pour décharger Moisi et le Boeuf. Note 50: (retour) Bardolph a reçu 80 schellings, ce qui fait environ 4 guinées il en vole une à son maître. FALSTAFF.–Bien, j’entends. SHALLOW.–Allons, sir Jean, qui sont les quatre que vous choisissez? FALSTAFF.–Choisissez pour moi. SHALLOW.–Vraiment donc: Moisi, le Boeuf, Foible, et L’ombre. FALSTAFF.–Moisi, le Boeuf!–Quant à vous, Moisi, restez chez vous jusqu’à ce que vous ne soyez plus bon pour le service. Et vous, le Boeuf, croissez jusqu’à ce que vous y soyez propre. Je ne veux point de vous autres. SHALLOW.–Ah! sir Jean, sir Jean, ne vous faites pas tort à vous-même: ce sont vos plus beaux hommes; et je serais bien aise que vous eussiez ce qu’il y a de mieux. FALSTAFF.–Voulez-vous m’apprendre, monsieur Shallow, à choisir un homme? Est-ce que je me soucie, moi, des membres, de la largeur, de la stature, de la corpulence, et de toutes ces formes robustes d’un homme? Donnez-moi le coeur, monsieur Shallow. Voilà Bossu, par exemple; vous voyez quel air mal torché il a. Eh bien, c’est un homme qui vous chargera et fera partir son mousquet aussi vite que le marteau d’un chaudronnier, qui ira et viendra aussi prestement que les seaux du brasseur sortant la bière de la cuve. Et cet autre demi-visage, ce maraud de L’ombre, voilà encore un homme comme il m’en faut; cela ne présente ni surface ni but à l’ennemi; celui qui voudra tirer sur lui pourrait tout aussi facilement ajuster le tranchant d’un canif: et pour une retraite, avec quelle légèreté ce Foible, tailleur de femmes, vous saura courir! Oh! donnez-moi les hommes de rebut, et renvoyez-moi au rebut vos hommes d’élite. Mettez-moi un mousquet entre les mains de Bossu, Bardolph. BARDOLPH, lui faisant faire l’exercice.–Tenez-vous, Bossu; l’arme en joue: comme cela, comme cela, comme cela. FALSTAFF.–Allons, maniez-moi votre mousquet; comme cela; fort bien: marchez; fort bien, à merveille. Oh! il n’est rien de tel pour faire un fusilier qu’un petit, vieux, maigre, ratatiné, pelé. Par ma foi, je te dis que c’est fort bien, Bossu. Tu es un bon garçon; tiens, voilà un tester pour toi. SHALLOW.–Il n’est pas encore passé maître là dedans; il ne l’exécute pas très-bien. Je me souviens qu’à la plaine de Mile-End, du temps que je demeurais à Saint-Clément, je faisais alors le rôle de sir Dagonet dans la farce d’Arthur; il y avait un singulier drôle de petit corps, et il vous maniait son mousquet comme cela, et puis il tournait par ici, et tournait par là, et puis en avant, et puis en arrière, comme qui dirait, ra ta ta, et puis comme qui dirait pan, et puis il s’en allait, et puis il revenait encore: ah! je n’en verrai jamais un comme lui. FALSTAFF.–Ceux-là iront très-bien. Maître Shallow, Dieu vous garde! maître Silence, je ne ferai pas de longs compliments avec vous; adieu, messieurs, tous les deux. Je vous fais mes remercîments; j’ai encore une douzaine de milles à faire ce soir.–Bardolph, donnez à ces miliciens leur uniforme. SHALLOW.–Sir Jean, que le ciel vous bénisse, fasse prospérer vos affaires, et nous envoie bientôt la paix! Ne repassez pas ici sans vous arrêter chez moi, que nous renouvelions notre ancienne connaissance: peut-être bien alors que je vous tiendrai compagnie pour aller à la cour. FALSTAFF.–Je voudrais qu’il vous en prît envie, maître Shallow. SHALLOW.–Allez, en un mot comme en mille, j’ai dit. Portez-vous bien. FALSTAFF.–Adieu, mes chers messieurs.–Ici, Bardolph. Conduis ces hommes-là. (Il sort.) FALSTAFF.–A mon retour je veux soutirer ces deux juges de paix. Je connais déjà à fond le juge Shallow. Seigneur mon Dieu, combien nous autres vieillards sommes naturellement portés à mentir! Ce décharné de juge de paix n’a fait autre chose que de m’étourdir de toutes les extravagances de sa jeunesse, et de ses prouesses dans la rue de Turn-Bull 51, et jamais trois mots de suite sans une menterie, plus exactement payée à son auditeur que ne l’est l’impôt du Turc. Je me le rappelle très-bien lorsqu’il était à Saint-Clément, comme de ces figures qu’on fait, après souper, d’une pelure de fromage. Quand il était nu, il n’y avait personne qui ne le prit pour une rave fourchue surmontée d’une tête grotesquement taillée au couteau; il était si mince qu’à une vue un peu embrouillée ses dimensions auraient été tout à fait invisibles. C’était le spectre de la famine, et cependant lascif comme un singe. Les catins ne l’appellaient pas autrement que Mandragore: il suivait toujours les modes d’une lieue, et n’avait jamais de chansons à chanter à ses mauvaises servantes d’auberges que celles qu’il entendait siffler aux charretiers; et il vous les donnait avec serment pour des caprices de lui, ou le fruit de ses veilles; et voilà ce sabre de bois devenu écuyer, parlant aussi familièrement de Jean de Gaunt que s’il eût été son camarade, et je ferais bien serment qu’il ne l’a jamais vu qu’une fois dans sa vie: c’était dans la cour des joutes où Gaunt lui cassa la tête pour s’être venu fourrer parmi les officiers du maréchal. Je dis, en voyant cela, à Jean de Gaunt qu’il battait son propre nom; en effet vous l’auriez pu fourrer tout vêtu dans une peau d’anguille: l’étui d’un hautbois à trois corps lui eût fait une maison, un palais; et aujourd’hui il a des terres et des bestiaux! C’est bien, je ferai connaissance avec lui, si je reviens; et il y aura bien du malheur si je ne m’en fais une double pierre philosophale. Si le jeune goujon fait la nourriture du vieux brochet, je ne vois pas pourquoi, suivant toutes les lois de la nature, je ne le happerais pas. Que l’occasion se présente, et voilà tout. (Il sort.) Note 51: (retour) La rue de Turn-Bull était le lieu le plus fréquenté par les femmes de mauvaise vie. FIN DU TROISIÈME ACTE.   ACTE QUATRIÈME SCÈNE I Une forêt dans la province d’York. L’ARCHEVÊQUE D’YORK, MOWBRAY, HASTINGS et autres. L’ARCHEVÊQUE D’YORK.–Comment s’appelle cette forêt? HASTINGS.–C’est la forêt de Galtrie, sauf le bon plaisir de Votre Grâce. L’ARCHEVÊQUE D’YORK.–Arrêtons-nous ici, mes lords, et envoyez à la découverte pour reconnaître les forces de l’ennemi. HASTINGS.–Nos espions sont déjà en campagne. L’ARCHEVÊQUE D’YORK.–Vous avez bien fait.–Mes amis et mes collègues dans cette grande entreprise, je dois vous apprendre que j’ai reçu de Northumberland des lettres d’une date très-récente. Voici la teneur et la substance de ces froides lettres. Il souhaiterait, dit-il, être ici à la tête d’un corps digne de son rang: mais il n’en a pu trouver un assez nombreux, et il s’est retiré en Écosse pour laisser croître et mûrir sa fortune: il finit par demander à Dieu, de tout son coeur, que vos efforts triomphent des hasards et de la redoutable puissance de votre ennemi. MOWBRAY.–Ainsi voilà les espérances que nous fondions sur lui échouées et mises en pièces. (Entre un messager.) HASTINGS.–Eh bien, quelles nouvelles? LE MESSAGER.–A l’occident de cette forêt, à moins d’un mille d’ici, les ennemis s’avancent en bon ordre, et par l’étendue de terrain qu’ils occupent, j’estime que leur nombre doit monter à près de trente mille hommes. MOWBRAY.–C’est justement ce que nous avions supposé. Marchons vers eux, et allons les affronter sur le champ de bataille. (Entre Westmoreland.) L’ARCHEVÊQUE D’YORK.–Quel est ce chef armé de toutes pièces qui s’avance droit à nous? Je crois que c’est milord Westmoreland. WESTMORELAND.–Salut et civilités de la part de notre général, le prince lord Jean de Lancastre. L’ARCHEVÊQUE D’YORK.–Parlez, milord Westmoreland; expliquez-vous sans crainte. Quel motif vous amène vers nous? WESTMORELAND.–C’est donc à Votre Grâce, milord, que s’adressera principalement le fond de mon discours. Si cette rébellion s’avançait comme il lui convient, sous l’aspect d’une abjecte et vile multitude, conduite par une jeunesse sanguinaire, animée par la fureur et soutenue d’une troupe d’enfants et de mendiants; si, dis-je, la révolte maudite s’offrait ainsi sous sa forme propre, naturelle et véritable, on ne vous verrait pas, vous, mon révérend père, et tous ces nobles lords, décorer ici de vos légitimes dignités l’ignoble forme d’une basse et sanglante insurrection.–Vous, lord archevêque, dont le siége est appuyé sur la paix publique, dont la paix à la main d’argent a caressé la barbe, dont la paix a nourri la science et les bonnes lettres, dont les vêtements offrent dans leur blancheur l’emblème de l’innocence, et figurent la divine colombe et l’esprit saint de paix! pourquoi transformer si malheureusement le gracieux langage de la paix en un rude et bruyant idiome de guerre, pourquoi changer vos livres en tombeaux, votre encre en sang, vos plumes en lances, et votre langue pieuse en une éclatante trompette et un aiguillon de guerre? L’ARCHEVÊQUE D’YORK.–Pourquoi je me conduis ainsi? Telle est la question que vous me faites: je vais en peu de mots droit au but.–Nous sommes tous malades; les excès de notre intempérance et de nos folies ont allumé dans notre sein une fièvre ardente qui demande que notre sang soit versé. Atteint d’une pareille maladie, notre feu roi Richard en mourut. Cependant, mon très-noble lord Westmoreland, je ne me donne point ici pour le médecin de ces maux, et ce n’est point en ennemi de la paix que je me mêle dans les rangs des guerriers; mais plutôt, en étalant pour quelques moments l’appareil menaçant de la guerre, je veux forcer au régime des esprits ardents, fatigués de leur bonheur, et purger un excès d’humeur qui commence à arrêter dans nos veines le mouvement de la vie.–Je vais vous parler plus simplement. J’ai d’une main impartiale pesé dans une juste balance les maux que peuvent causer nos armes et les maux que nous souffrons, et je trouve nos griefs bien plus graves que nos torts: nous voyons quelle direction suit le cours des choses actuelles, et la violence du torrent des circonstances nous emporte malgré nous hors de notre paisible sphère. Nous avons résumé tous nos griefs, pour les montrer article par article quand il en sera temps. Nous les avons, longtemps avant ceci, présentés au roi; mais tous nos efforts n’ont pu nous obtenir audience. Lorsqu’on nous fait tort, et que nous voulons exposer nos plaintes, l’accès à son trône nous est fermé par les hommes mêmes qui ont le plus contribué aux injustices dont nous nous plaignons. Ce sont les dangers des jours tout récemment passés, et dont le souvenir est inscrit sur la terre en caractères de sang encore visibles; ce sont les exemples que chaque heure, que l’heure présente amène sous nos yeux, qui nous portent à revêtir ces armes si malséantes, non pour rompre la paix, ni aucune de ses branches, mais pour établir ici une paix qui en ait à la fois le nom et la réalité. WESTMORELAND.–Et quand a-t-on jamais refusé d’écouter vos plaintes? En quoi avez-vous été lésé par le roi? Quel pair a jamais été suborné pour vous offenser, en telle sorte que vous puissiez vous croire autorisé à sceller aujourd’hui d’un sceau divin le livre sanglant et illégitime d’une révolte mensongère, et à consacrer l’épée cruelle de la guerre civile? L’ARCHEVÊQUE D’YORK.–J’ai fait ma querelle des maux de l’État, notre frère commun, et de la cruauté exercée sur le frère né de mon sang. WESTMORELAND.–Il n’est nullement besoin de pareille réforme, et, quand elle serait nécessaire, ce n’est pas à vous qu’elle appartient. MOWBRAY.–Pourquoi pas à lui, du moins en partie? Et à nous tous, qui sentons encore les plaies du passé, et qui voyons le présent appesantir sur nos dignités une main injuste et oppressive? WESTMORELAND.–Oh! mon cher lord Mowbray, jugez des événements par la nécessité des circonstances, et vous direz alors avec plus de vérité que c’est le temps et non le roi qui vous maltraite. Et cependant, quant à vous, je ne puis voir que, soit de la part du roi, soit de la part des conjonctures nouvelles, vous ayez lieu le moins du monde à fonder une plainte. N’avez-vous pas été rétabli dans toutes les seigneuries du duc de Norfolk, votre noble père, d’honorable mémoire? MOWBRAY.–Eh! qu’avait donc perdu mon père dans son honneur, qui eût besoin d’être ranimé et ressuscité en moi? Le roi qui l’aimait fut forcé, par la situation où se trouvait l’État, de l’exiler malgré lui. Et cela, au moment où Henri Bolingbroke et lui étaient tous deux en selle et haussés sur leurs étriers; leurs chevaux hennissaient pour appeler l’éperon, leurs lances en arrêt, leurs visières baissées, leurs yeux lançant le feu à travers l’acier de leurs casques, et la bruyante trompette les animant l’un contre l’autre; alors, alors, rien ne pouvait garantir le sein de Bolingbroke de la lance de mon père. Oh! lorsque le roi jeta contre terre son bâton de commandement, sa vie y tenait suspendue; il se renversa du coup, lui et tous ceux qui depuis ont péri sous Bolingbroke, ou par jugement, ou par la pointe de l’épée. WESTMORELAND.–Vous parlez, lord Mowbray, de ce que vous ne savez pas. Le comte d’Hereford était réputé alors pour le plus brave gentilhomme de l’Angleterre. Qui sait auquel des deux la fortune aurait souri? Mais quand votre père eût obtenu la victoire, il ne l’eût pas portée hors de Coventry; car tout le pays, d’une voix unanime, le poursuivait des cris de sa haine; et tous les voeux, tout l’amour des citoyens se portaient sur Hereford, qu’ils chérissaient avec passion, qu’ils bénissaient et prisaient plus que le roi. Mais ceci n’est qu’une pure digression.–Je viens ici, envoyé par le prince notre général, pour connaître vos griefs, pour vous annoncer de sa part qu’il est prêt à vous donner audience; et toutes celles de vos demandes qui paraîtront justes vous seront accordées; on écartera tout ce qui pourrait encore vous faire regarder comme ennemis. MOWBRAY.–Ces offres qu’il nous fait, il nous a contraints de les lui arracher: elles viennent de sa politique, et non de son affection. WESTMORELAND.–Mowbray, c’est présomption de votre part que de le prendre ainsi. Ces offres partent de sa clémence et non de sa crainte: car, regardez bien, notre armée est à la portée de votre vue, et sur mon honneur, elle est tout entière trop pleine de confiance pour admettre seulement la pensée de la crainte; nos rangs comptent plus de noms illustres que les vôtres; nos soldats sont plus aguerris; nos armures aussi fortes, et notre cause plus juste; ainsi, la raison veut que nos courages soient aussi bons: ne dites donc plus que nos offres sont forcées. MOWBRAY.–A la bonne heure, mais si l’on m’en croit, nous n’accepterons aucune négociation. WESTMORELAND.–Cela ne prouve autre chose que le sentiment d’une cause coupable. Un coffre pourri ne supporte pas d’être manié. HASTINGS.–Le prince Jean est-il revêtu de pleins pouvoirs? son père lui a-t-il transmis son autorité pour nous entendre et régler d’une manière stable les conditions qui seront arrêtées entre nous? WESTMORELAND.–Le nom seul de général emporte la plénitude de ces pouvoirs. Je m’étonne d’une question aussi frivole. L’ARCHEVÊQUE D’YORK.–Eh bien, milord Westmoreland, prenez cet écrit: il renferme nos plaintes générales. Que chacun de ces abus soit réformé, et que tous ceux de notre parti qui, présents ici ou ailleurs, se trouvent intéressés dans cette entreprise, soient déchargés de toutes recherches par un pardon en forme légale et régulière; alors bornant nos volontés actuelles à ce qui nous regarde, et à la réussite de nos projets, nous rentrons aussitôt dans les bornes du respect, et nous enchaînons nos armes au bras de la paix. WESTMORELAND.–Je vais mettre cet écrit sous les yeux du général. Si vous voulez, milords, nous pouvons nous joindre et nous aboucher à la vue de nos deux armées, et tout terminer, soit par la paix, que le ciel veuille rétablir! soit en recourant sur le lieu même de nos discussions, aux épées qui doivent les décider. L’ARCHEVÊQUE D’YORK.–Nous y consentons, milord. (Westmoreland sort.) MOWBRAY.–Quelque chose en moi me dit que les conditions de notre paix ne peuvent jamais être solides. HASTINGS.–Ne craignez rien: si nous pouvons la faire sur des bases aussi larges et aussi absolues que celles que renferment nos conditions, notre paix sera solide comme le rocher. MOWBRAY.–Oui, mais l’opinion que le roi conservera de nous sera telle, que la cause la plus légère, le prétexte le moins fondé, la première idée, le plus vain soupçon, lui rappelleront toujours le souvenir de notre révolte; et quand, avec la foi la plus loyale, nous serions les martyrs de notre zèle pour lui, nos actions seront toujours sassées et ressassées si rudement, que les épis les plus pesants sembleront aussi légers que la paille, et que le bon grain ne sera jamais séparé du mauvais. L’ARCHEVÊQUE D’YORK.–Non, non, milord, faites bien attention.–Le roi est las d’éplucher des torts si légers et si vains: il a reconnu qu’un soupçon éteint par la mort en fait renaître deux plus violents sur les héritiers de la vie qu’on a sacrifiée: il effacera donc entièrement les noms inscrits sur ses tablettes, et ne gardera plus de témoin qui puisse rappeler à sa mémoire le souvenir de ses pertes passées; car il sait bien qu’il ne peut jamais, au gré de ses soupçons, purger ce royaume de tout ce qui lui porte ombrage. Ses ennemis ont si lestement pris racine entre ses amis, que dans ses efforts pour extirper un ennemi, il ébranle du même coup et soulève un ami, si bien que cette nation, comme une épouse dont les piquantes injures ont irrité sa fureur jusqu’aux coups, au moment où il va frapper, place devant elle son enfant, et tient le châtiment qu’il voulait lui faire subir suspendu dans la main déjà levée sur elle. HASTINGS.–D’ailleurs, le roi a tellement usé toutes ses verges sur les dernières victimes qu’aujourd’hui il manque même d’instrument pour châtier; en sorte que sa puissance, telle qu’un lion sans griffes, menace, mais ne peut saisir. L’ARCHEVÊQUE D’YORK.–Cela est vrai;–et soyez bien sûr, mon bon lord maréchal, que si nous faisons bien constater aujourd’hui notre pardon, notre paix, comme un membre rompu et rejoint, n’en deviendra que plus solide par sa rupture. MOWBRAY.–Allons, soit; voici milord Westmoreland qui revient vers nous. (Rentre Westmoreland.) WESTMORELAND.–Le prince est à quelques pas d’ici. Vous plaît-il, milords, de venir joindre Sa Grâce à une distance égale de nos deux armées? MOWBRAY.–Monseigneur York, au nom de Dieu, avancez le premier. L’ARCHEVÊQUE D’YORK.–Prévenez-moi et saluez le prince.–(A Westmoreland.) Milord nous vous suivons. (Ils sortent.) SCÈNE II Une autre partie de la forêt. D’un côté entrent MOWBRAY, L’ARCHEVÊQUE D’YORK, HASTINGS et d’autres lords; de l’autre LE PRINCE JEAN DE LANCASTRE, WESTMORELAND, des officiers, suite. LANCASTRE.–Mon cousin Mowbray, je me félicite de vous rencontrer ici.–Salut, mon cher lord archevêque.–Et à vous aussi, lord Hastings.–Salut à tous.–Milord York, vous paraissiez plus à votre avantage, lorsqu’en cercle autour de vous, votre troupeau assemblé au son de la cloche écoutait avec respect vos instructions sur le texte des livres saints, que vous ne vous montrez aujourd’hui sous la figure d’un homme de fer, excitant, au bruit de vos tambours, une multitude de rebelles, changeant la parole en glaive et la mort en vie. Si l’homme qui occupe une place dans le coeur du monarque, qui prospère sous les rayons de sa faveur, voulait abuser du nom de son roi, hélas! à combien de méfaits ne pourrait-il pas ouvrir la carrière sous l’ombre d’une telle puissance?–C’est ce qui vous arrive, lord archevêque.–Qui n’a entendu dire cent fois combien vous étiez versé dans les livres de Dieu? Vous étiez à nos yeux l’orateur de son parlement; vous étiez, à ce qu’il nous semblait, la voix de Dieu lui-même; vous étiez l’interprète et le négociateur entre les saintes puissances du ciel et nos oeuvres de ténèbres. Oh! qui jamais pourra croire que vous abusiez du saint respect attaché à votre place, et que vous employiez la faveur et la grâce du ciel, comme un favori perfide le nom de son prince, à des actes déshonorants? Vous avez, sous le masque du zèle de la cause de Dieu, enrôlé les sujets de mon père, son lieutenant sur la terre, et vous les avez ameutés ici contre la paisible autorité du ciel et du roi. L’ARCHEVÊQUE D’YORK.–Mon noble lord Lancastre, je ne suis point ici armé contre l’autorité de votre père; mais, comme je l’ai dit à milord Westmoreland, c’est le mauvais gouvernement des temps actuels qui, d’un commun accord, nous assemble et nous oblige à nous serrer sous cette forme irrégulière, pour maintenir notre sûreté. J’ai envoyé à Votre Grâce le détail et les articles de nos griefs, ceux que la cour a repoussés avec mépris, et qui ont produit cette hydre, fille monstrueuse de la guerre. Vous pouvez fermer d’un sommeil magique ses yeux menaçants, en nous accordant nos justes et légitimes demandes; et aussitôt la fidèle obéissance, guérie de cette fureur insensée, s’abaissera avec soumission aux pieds de la majesté. MOWBRAY.–Sur le refus, nous sommes résolus d’essayer notre fortune, jusqu’à ce que le dernier de nous périsse. HASTINGS.–Et quand nous péririons ici, d’autres nous suppléeront dans une seconde tentative; s’ils succombent, ils en auront d’autres pour les suppléer à leur tour: ainsi se perpétuera une succession de malheurs, et d’héritiers en héritiers cette querelle se transmettra tant que l’Angleterre verra naître des générations nouvelles. LANCASTRE.–Vous êtes trop léger, Hastings, infiniment trop léger pour sonder ainsi la profondeur des siècles à venir. WESTMORELAND.–Votre Grâce voudrait-elle leur répondre positivement et leur dire jusqu’à quel point vous approuvez leurs articles? LANCASTRE.–Je les approuve tous et je les accorde volontiers, et je jure ici par l’honneur de mon sang, que les intentions de mon père ont été mal interprétées; je conviens aussi que quelques-uns de ceux qui l’entourent ont outre-passé ses intentions et abusé de son autorité. Milord, ces griefs seront redressés sans délai; sur mon âme, ils le seront. Veuillez renvoyer vos troupes dans leurs différents comtés, comme nous allons faire nous-mêmes; et ici, entre les deux armées, embrassons-nous et buvons ensemble comme des amis, afin que tous nos soldats puissent reporter chez eux ce qu’ils auront vu par leurs yeux, des témoignages de notre réconciliation et de notre amitié. L’ARCHEVÊQUE D’YORK.–Je reçois votre parole de prince de réformer ces abus. LANCASTRE.–Je vous la donne et je la tiendrai; et sur cette promesse, je porte cette santé à Votre Grâce. HASTINGS, à un officier.–Allez, capitaine, et annoncez à nos soldats les nouvelles de la paix; qu’ils reçoivent leur solde et qu’ils partent: je sais qu’ils en seront très-satisfaits.–Hâte-toi, capitaine. (Le capitaine sort.) L’ARCHEVÊQUE D’YORK.–A vous, mon noble lord Westmoreland. WESTMORELAND.–Je vous fais raison; et si vous saviez combien il m’en a coûté de peines pour former cette paix, vous boiriez à ma santé de grand coeur; mais mon amitié pour vous se fera bientôt mieux connaître. L’ARCHEVÊQUE D’YORK.–Je n’en doute point. WESTMORELAND.–J’en suis bien joyeux.–A votre santé, mon cher cousin, lord Mowbray. MOWBRAY.–Vous me souhaitez la santé fort à propos; car je viens de me sentir tout d’un coup assez malade. L’ARCHEVÊQUE D’YORK.–Avant un malheur les hommes se sentent toujours joyeux: mais la tristesse est un présage de bonheur. WESTMORELAND.–Eh bien, cher cousin, soyez donc gai, puisqu’une tristesse soudaine doit faire supposer qu’il vous arrivera demain quelque bonheur. L’ARCHEVÊQUE D’YORK.–Croyez-moi, je me sens l’esprit plus léger que jamais. MOWBRAY.–Tant pis, si votre règle est juste. (Acclamation derrière le théâtre.) LANCASTRE.–On vient de leur annoncer la paix: écoutez; quelles acclamations! MOWBRAY.–Ces cris eussent été bien réjouissants après la victoire. L’ARCHEVÊQUE D’YORK.–Une paix est une conquête. Les deux partis sont noblement vaincus sans qu’aucun y perde. LANCASTRE, à Westmoreland.–Allez, milord, qu’on licencie aussi notre armée. (Westmoreland sort.)–(À York.) Et consentez, mon digne lord, à ce que les troupes défilent devant nous, afin que nous apprenions par nos yeux à quels hommes nous aurions eu affaire. L’ARCHEVÊQUE D’YORK, à Hastings.–Lord Hastings, allez, et avant de licencier nos soldats, qu’on les fasse défiler près de nous. (Hastings sort.) LANCASTRE.–Je me flatte, milord, que nous reposerons ensemble cette nuit. (Rentre Westmoreland.) Eh bien, cousin, pourquoi notre armée demeure-t-elle sous les armes? WESTMORELAND.–Les chefs ayant reçu de vous l’ordre de ne pas bouger, ne veulent pas partir qu’ils ne reçoivent de votre bouche un ordre contraire. LANCASTRE.–Ils connaissent leur devoir. (Rentre Hastings.) HASTINGS.–Milord, notre armée est déjà dispersée, et comme de jeunes taureaux détachés du joug, ils prennent leur course à l’est, à l’ouest, au nord, au sud. WESTMORELAND.–Bonne nouvelle, milord Hastings: et en conséquence je vous arrête comme coupable de haute trahison,–et vous aussi, lord archevêque,–et vous aussi, lord Mowbray. Je vous accuse tous deux de trahison capitale. MOWBRAY.–Est-ce là un procédé juste et honorable? WESTMORELAND.–Et votre assemblée l’est-elle? L’ARCHEVÊQUE D’YORK, au prince.–Voulez-vous violer ainsi votre parole? LANCASTRE.–Je ne me suis point engagé envers toi. Je vous ai promis la réforme des abus dont vous vous êtes plaints: et sur mon honneur, j’exécuterai cette réforme avec l’exactitude la plus religieuse. Mais pour vous, rebelles, préparez-vous à subir le salaire que méritent la révolte et une conduite telle que la vôtre. Vous avez rassemblé cette armée avec la plus grande légèreté, vous l’avez conduite ici pleins d’espérances folles, et vous venez de la licencier comme des imbéciles.–Qu’on batte le tambour et qu’on poursuive les bandes errantes et dispersées: c’est le ciel qui à notre place a combattu aujourd’hui sans danger.–Que quelques-uns de vous gardent ces traîtres, jusqu’à l’échafaud, lit fatal où la trahison vient toujours rendre son dernier soupir. (Tous sortent.) SCÈNE III Entrent FALSTAFF ET COLEVILLE. FALSTAFF.–Quel est votre nom, monsieur? Votre titre? Et de quel endroit êtes-vous, je vous prie? COLEVILLE.–Je suis chevalier, monsieur, et je m’appelle Coleville de la Vallée. FALSTAFF.–Ainsi Coleville est votre nom, chevalier votre titre, et la Vallée votre demeure. Le nom de Coleville vous restera, traître sera votre titre et le cachot sera votre demeure, demeure assez profonde. Ainsi vous ne changerez point de nom et vous serez toujours Coleville de la Vallée. COLEVILLE.–N’êtes-vous pas sir Jean Falstaff? FALSTAFF.–Je le vaux bien toujours, monsieur, qui que je puisse être. Vous rendez-vous, monsieur, ou bien faudra-t-il que je sue pour vous y forcer? Si tu me fais suer, les larmes de tes amis me le payeront: ils pleureront ta mort. Ainsi songe à avoir peur et à trembler, et soumets-toi à ma clémence. COLEVILLE.–Je crois que vous êtes le chevalier Falstaff, et, dans cette idée, je me rends à vous. FALSTAFF.–J’ai une école entière de langues dans mon ventre, et il n’y en a pas une qui sache dire autre chose que mon nom. Si je n’avais qu’un ventre ordinaire, je serais simplement l’homme le plus actif qu’il y eût en Europe; mais mon ventre, mon ventre, mon ventre me perd.–Oh! voilà notre général. (Entrent le prince Jean de Lancastre, Westmoreland et d’autres personnes.) LANCASTRE.–La première chaleur est passée; ne poursuivez pas plus loin à présent. Rassemblez les troupes, mon cher cousin Westmoreland. (Westmoreland sort.) A présent, Falstaff, qu’êtes-vous devenu pendant tout ce temps-ci? Quand tout est fini, c’est alors que vous paraissez. Sur ma parole, ces tours de paresseux vous fileront un jour ou l’autre quelque corde. FALSTAFF.–Je serais bien fâché, mon prince, d’en agir autrement. Je n’ai encore connu d’autre récompense de la valeur que les rebuts et les reproches. Me prenez-vous pour une hirondelle, une flèche, ou un boulet de canon? Puis-je donner à mes pauvres vieux mouvements la rapidité de la pensée? Je suis arrivé ici avec toute la célérité qui m’était possible. J’ai coulé à fond cent quatre-vingt et tant de postes; et après cela, tout harassé que je suis, j’ai encore dans ma pure et immaculée valeur, pris sir Jean Coleville de la Vallée, un des plus terribles chevaliers, des plus vaillants ennemis qu’on puisse rencontrer: mais après tout, quel mérite y a-t-il à cela? Il ne m’a pas plutôt vu, qu’il s’est rendu: de façon que je puis bien dire, avec le célèbre nez crochu de Rome: «Je suis venu, j’ai vu, j’ai vaincu.» LANCASTRE.–Grâce à sa courtoisie, plus qu’à votre valeur. FALSTAFF.–Je n’en sais rien; mais le voilà toujours, et c’est à vous que je le remets, et je supplie en grâce Votre Altesse que cette action soit enregistrée parmi les autres faits de cette journée: ou bien, sur mon Dieu, je la ferai mettre dans une ballade spéciale, avec mon portrait en tête, où l’on verra Coleville baisant mon pied: et quand vous m’aurez forcé à prendre ce parti, si vous ne paraissez pas tous auprès de moi aussi minces que des pièces de deux sous dorées, et si, placé dans le ciel pur de la gloire, je ne vous surpasse pas alors en éclat, comme la pleine lune surpasse les petites étincelles du firmament, semblables près d’elle à des têtes d’épingles, ne croyez jamais à la parole d’un chevalier. C’est pourquoi, laissez-moi jouir de mes droits, et souffrez que le mérite monte. LANCASTRE.–Le tien est trop pesant pour monter. FALSTAFF.–Eh bien! qu’il brille donc. LANCASTRE.–Il est trop opaque. FALSTAFF.–Enfin, qu’il lui arrive donc quelque chose, mon cher lord, qui me fasse du bien: après cela, donnez-lui le nom que vous voudrez. LANCASTRE.–Est-ce toi qui t’appelles Coleville? COLEVILLE.–Oui, milord. LANCASTRE.–Tu es un fameux rebelle, Coleville. FALSTAFF.–Et c’est un fameux fidèle sujet qui l’a pris. COLEVILLE.–Je ne suis, milord, que ce que sont les chefs qui m’ont conduit ici. S’ils avaient voulu suivre mes conseils, vous les auriez achetés plus cher que vous n’avez fait. FALSTAFF.–Je ne sais pas combien ils se sont vendus; mais pour toi, comme un bon garçon, tu t’es donné gratis, et je te remercie du présent que tu m’as fait de toi. (Entre Westmoreland.) LANCASTRE.–A-t-on cessé la poursuite? WESTMORELAND.–On a fait retraite et on va s’occuper de l’exécution des rebelles. LANCASTRE.–Envoyez Coleville avec ses confédérés à York, pour y être exécuté sur-le-champ. Vous, Blount, conduisez-le hors d’ici, et voyez à ce qu’il soit bien gardé…. (Quelques-uns sortent avec Coleville.) A présent hâtons-nous de partir pour la cour, mes lords, car j’apprends que mon père est très-malade. La nouvelle de nos succès nous devancera auprès de Sa Majesté. Ce sera vous, cousin, qui vous chargerez de la lui porter pour le ranimer, tandis que nous vous suivrons sans nous presser. FALSTAFF.–Milord, je vous en supplie, permettez-moi de traverser le comté de Glocester, et quand vous arriverez à la cour, je vous en conjure, faites un bon rapport de moi, mon prince. LANCASTRE.–Allez, portez-vous bien, Falstaff; pour moi, comme c’est aussi mon caractère, je parlerai de vous mieux que vous ne méritez. (Il sort.) FALSTAFF.–Je vous souhaiterais seulement de l’esprit, cela vaudrait mieux que votre duché. De bonne foi, ce jeune homme au sang-froid ne m’aime point, il est impossible de le faire rire: mais il n’y a rien d’étonnant, cela ne boit pas de vin. Vous ne verrez jamais aucun de ces graves petits garçons tourner à bien, car leur maigre boisson leur refroidit tellement le sang, que, joignez à cela tous leurs repas de poisson, ils tombent dans des espèces de pâles couleurs masculines, et quand ils se marient ils ne font que des femelles. Ce sont pour la plupart des sots et des lâches, comme le seraient quelques-uns de nous si nous ne nous mettions pas le feu dans le ventre. Une bonne bouteille de vin de Xérès produit deux grands effets: 1º elle monte à la tête et s’empare de mon cerveau, où elle dessèche toutes les vapeurs crues, épaisses et sottes qui l’environnent. Elle rend la conception vive, légère, la remplit de tournures soudaines, animées, charmantes, qui, communiquées à la voix, naissent au moyen de la langue en excellentes saillies. Le second avantage qu’on retire de ce recommandable vin de Xérès, c’est qu’il vous réchauffe le sang, qui, auparavant froid et tranquille, laissait le foie pâle et blafard, ce qui est la marque évidente de la pusillanimité et de la lâcheté: mais le Xérès le réchauffe, et le fait courir de l’intérieur aux extrémités extérieures: il allume la figure qui, comme un phare, avertit tout le reste de ce petit royaume, l’homme, de prendre les armes: et alors la troupe des esprits vitaux, et autres moindres habitants de l’intérieur des terres vous viennent en grand nombre se porter vers leur capitaine, le coeur, qui, fier et enflé de cette suite nombreuse, exécute tout ce qu’on veut en fait d’actions de courage; et toute cette valeur vient du Xérès; de façon que la plus grande science dans les armes n’est rien, sans un peu de vin d’Espagne. C’est lui qui la met en mouvement; et le plus grand savoir n’est qu’un trésor gardé par le diable jusqu’à ce que le vin d’Espagne le fasse sortir de l’inaction, le mette en usage et en valeur. Aussi voilà pourquoi le prince Henri est brave; il avait naturellement hérité de son père un sang morne et froid; mais il l’a si bien cultivé, travaillé et engraissé, comme on fait une terre sèche, maigre et stérile, à force de s’accoutumer à boire du bon, du vrai et fertile vin d’Espagne, et à bonnes doses, qu’il est devenu chaud et très-vaillant. Si j’avais mille fils, le premier principe que je leur donnerais serait de renoncer à toute maigre boisson, et de s’adonner au vin d’Espagne. (Entre Bardolph.) Eh bien, Bardolph, quelles nouvelles? BARDOLPH.–L’armée est tout à fait licenciée et partie. FALSTAFF.–Soit, qu’elle aille: pour moi je vais repasser par le comté de Glocester, et là, rendre une petite visite à maître Robert Shallow, écuyer. Je le tiens déjà comme une cire que je façonne entre mes doigts, et je ne tarderai pas à lui donner l’empreinte.–Allons, partons. (Ils sortent.) SCÈNE IV Westminster.–Appartement dans le palais. Entrent LE ROI HENRI, CLARENCE, LE PRINCE HUMPHREY, WARWICK, et autres personnes. LE ROI.–Maintenant, lords, si le ciel donne une heureuse issue à la sanglante querelle qui retentit à nos portes, nous conduirons notre jeunesse sur de plus nobles champs de bataille, et nous ne manierons plus que des armes sanctifiées. Notre flotte est équipée, nos troupes rassemblées, les lieutenants qui doivent gouverner en notre absence revêtus des pouvoirs nécessaires; tout est au point où nous le désirons: seulement nous avons besoin d’un peu plus de forces personnelles, et nous attendons aussi que les rebelles, maintenant armés, soient rentrés sous le joug du gouvernement. WARWICK.–Nous ne doutons pas que Votre Majesté ne jouisse bientôt de ce double avantage. LE ROI.–Humphrey de Glocester, mon fils, où est le prince votre frère? GLOCESTER.–Je crois, seigneur, qu’il est allé chasser à Windsor. LE ROI.–Et avec qui? GLOCESTER.–Je l’ignore, seigneur. LE ROI.–Son frère Thomas de Clarence n’est-il pas avec lui? GLOCESTER.–Non, mon bon seigneur, il est ici présent. CLARENCE.–Que veut de moi mon seigneur et mon père? LE ROI.–Je ne te veux que du bien, Thomas de Clarence. Par quel hasard n’es-tu pas avec le prince ton frère? Il t’aime, Thomas, et tu le négliges. Tu es placé dans son affection plus avant qu’aucun de tes frères: cultive-la, mon fils; et après que je serai mort, tu pourras revêtir entre sa puissance et tes autres frères le noble rôle de médiateur. N’omets donc rien de ce qui peut lui plaire, n’émousse point la vivacité de sa tendresse, et ne perds point l’avantage de ses bonnes grâces, en te montrant froid ou négligent pour ce qu’il désire; car il est bienveillant pour qui sait le ménager par des soins: il a une larme pour la pitié, et une main ouverte comme le jour, quand la charité l’attendrit. Et cependant si on l’irrite, il devient comme le rocher; son humeur est aussi capricieuse que l’hiver, aussi soudaine que le coup de la gelée aux premiers rayons du jour. Il faut donc se conformer soigneusement à son caractère. Quand vous le verrez disposé à la gaieté, remontrez-lui ses fautes et toujours avec respect; s’il est mal disposé, donnez-lui de l’espace et lâchez-lui le câble, jusqu’à ce que ses passions, comme une baleine amenée sur le sable, se soient consumées par leurs propres efforts. Retiens cette leçon, Thomas, et tu seras le protecteur de tes amis, un cercle d’or qui unira tellement tous tes frères, que jamais le vase où vient se mêler leur sang ne sera brisé par le poison des mauvais conseils que les années y verseront nécessairement, dût-il le travailler aussi violemment que l’aconit ou la poudre impétueuse. CLARENCE.–Je le cultiverai avec tout le soin et toute la tendresse dont je suis capable. LE ROI.–Pourquoi, Thomas, n’es-tu pas avec lui à Windsor? CLARENCE.–Il n’y est pas aujourd’hui; il dîne à Londres. LE ROI.–Et avec qui? peux-tu me le dire? CLARENCE.–Avec Poins et le reste de cette bande qui ne le quitte pas. LE ROI.–Le sol le plus gras est aussi celui qui produit le plus de mauvaises herbes: il en est surchargé, lui, la noble image de ma jeunesse. Aussi mes chagrins s’étendent par delà l’heure de ma mort; et des larmes de sang s’échappent de mon coeur, quand mon imagination me fait concevoir les jours d’égarement, les temps de corruption que vous allez voir, lorsque je me serai endormi avec mes ancêtres; car, aussitôt que la violence de ses goûts de débauche n’aura plus de frein, que la fougue et l’ardeur du sang seront ses seuls guides, lorsque le pouvoir viendra se joindre à ses penchants dissolus, de quel essor ne verrez-vous pas ses passions voler à la rencontre du péril et de la chute dont il sera menacé? WARWICK.–Mon gracieux souverain, vous allez beaucoup trop loin: le prince ne fait autre chose qu’étudier ses compagnons, comme on étudie une langue étrangère. Pour la bien comprendre, il est nécessaire d’en voir et d’en apprendre jusqu’aux expressions les plus indécentes: une fois qu’on y est parvenu, Votre Altesse sait qu’on n’en fait plus d’autre usage que de les connaître pour les détester. De même, le prince, quand il sera mûri par l’âge, repoussera loin de lui ses compagnons, comme on rejette ces termes grossiers; et leur souvenir vivra seulement dans sa mémoire, comme une espèce de règle sur laquelle il mesurera la conduite et la vie des autres, tirant ainsi avantage de ses fautes passées. LE ROI.–Il est rare que l’abeille abandonne le rayon de miel qu’elle a déposé dans un cadavre. Qui entre là? Westmoreland! (Entre Westmoreland.) WESTMORELAND.–Santé à mon souverain! Et puisse un nouveau bonheur s’ajouter encore à celui que je viens lui annoncer! Le prince Jean votre fils baise les mains de Votre Grâce. Mowbray, l’évêque Scroop, Hastings et tous les chefs, sont allés recevoir le châtiment des lois. Il n’y a pas maintenant une seule épée rebelle hors du fourreau, et la paix arbore partout son rameau d’olivier: Votre Majesté pourra en particulier lire à son loisir dans cet écrit la manière dont a été conduite l’action et en suivre toutes les circonstances. LE ROI.–O Westmoreland: tu es l’oiseau d’été, qui sur les pas de l’hiver vient chanter la naissance du jour. Tenez: voici encore d’autres nouvelles! (Entre Harcourt.) HARCOURT.–Le ciel garde Votre Majesté d’avoir des ennemis; et lorsqu’il s’en élèvera contre vous, puissent-ils tomber comme ceux dont je viens vous apprendre le sort! Le comte Northumberland, et le lord Bardolph à la tête d’une armée nombreuse d’Anglais et d’Écossais, ont été totalement défaits par le shérif de la province d’York. Ces dépêches, s’il vous plaît de les lire, renferment dans le plus grand détail toutes les dispositions et les événements du combat. LE ROI.–Eh! pourquoi donc ces heureuses nouvelles me rendent-elles plus malade? La fortune ne viendra-t-elle jamais les deux mains pleines? Ne tracera-t-elle jamais ses plus belles paroles qu’en sombres caractères? Tantôt elle donne l’appétit, et refuse l’aliment; c’est le sort du pauvre en santé; tantôt elle offre un festin et retire l’appétit; c’est le sort du riche, qui possède l’abondance et n’en jouit pas. Je devrais en ce moment me réjouir à ces heureuses nouvelles, et c’est en ce moment même que je sens ma vue se troubler, et ma tête se perdre. Oh! Dieu, venez à moi: je me trouve bien mal. (Il tombe sans connaissance.) GLOCESTER.–Que Votre Majesté prenne courage! CLARENCE.–O mon auguste père! WESTMORELAND.–Mon souverain, reprenez vos esprits, levez les yeux…. WARWICK.–Calmez-vous, princes: attendez; vous savez que ces accès lui sont très-ordinaires. Éloignez-vous de lui: donnez-lui de l’air: bientôt vous le verrez revenir à lui. CLARENCE.–Non, non, il ne peut soutenir longtemps ces angoisses. Les inquiétudes et les peines continuelles de son âme ont tellement usé l’enceinte qui devait les contenir, qu’à travers sa mince épaisseur, on aperçoit la vie prête à s’échapper. GLOCESTER.–Le peuple m’épouvante de ses récits: il a vu des animaux nés sans père, des productions monstrueuses de la nature. Les saisons ont changé leur caractère; on dirait que l’année, dans son cours, a trouvé certains mois endormis, et les a franchis d’un saut. CLARENCE.–La rivière a éprouvé trois flux successifs que n’a séparés aucun reflux; et les vieillards, chroniques babillardes du temps passé, disent que le même phénomène arriva peu de temps avant que notre aïeul, le grand Édouard, ne tombât malade et ne mourût. WARWICK.–Parlez plus bas, princes: le roi commence à reprendre ses sens. GLOCESTER.–Cette apoplexie sera sûrement le mal qui terminera ses jours. LE ROI.–Je vous prie, soulevez-moi, et m’emportez dans quelque autre chambre…. Doucement, je vous en prie. (On emporte le roi dans une partie plus reculée de la chambre, où on le place sur un lit.) Qu’on n’y fasse aucun bruit, mes chers amis, à moins qu’une main secourable ne récrée mes sens fatigués par quelque douce musique. WARWICK.–Qu’on fasse venir des musiciens dans la chambre voisine. LE ROI.–Placez ma couronne ici sur le chevet de mon lit. CLARENCE.–Ses yeux se creusent, il change visiblement. WARWICK.–Moins de bruit, moins de bruit. (Entre Henri.) HENRI.–Qui de vous a vu le duc de Clarence? CLARENCE.–Me voici, mon frère, accablé de tristesse. HENRI.–Comment, de la pluie sous les toits quand il n’y en a pas dehors? Comment se porte le roi? GLOCESTER.–Très-mal. HENRI.–Sait-il les bonnes nouvelles? Dites-les-lui. GLOCESTER.–C’est en les apprenant que sa santé s’est si fort altérée. HENRI.–S’il est malade de joie, il se rétablira sans médecin. WARWICK.–Pas tant de bruit, milords.–Cher prince, parlez bas: le roi votre père est disposé à s’assoupir. CLARENCE.–Retirons-nous dans l’autre chambre. WARWICK.–Votre Grâce voudrait-elle bien s’y retirer avec nous? HENRI.–Non: je vais m’asseoir ici et veiller auprès du roi. (Tous sortent, excepté le prince.) Pourquoi la couronne, cette importune camarade de lit, est-elle placée sur son oreiller? O brillante agitation, inquiétude dorée, combien de fois ne tiens-tu pas les portes du sommeil toutes grandes ouvertes pendant des nuits sans repos!–Il dort avec elle maintenant, mais non pas d’un sommeil si parfait et si profondément doux que celui de l’homme qui, le front ceint d’un bonnet grossier, ronfle pendant toute la durée de la nuit. O grandeur, quand de ton poids tu presses celui qui te portes, tu te fais sentir à lui comme une riche armure qui, dans la chaleur du jour, brûle en même temps qu’elle défend. Je vois près des issues de son haleine un brin de duvet qui demeure immobile. S’il respirait, cette plume légère et mobile serait nécessairement agitée. Mon gracieux seigneur! mon père!–Ce sommeil est profond! En effet, c’est le sommeil qui a détaché pour jamais ce cercle d’or du front de tant de rois d’Angleterre.–Ce que je te dois ce sont des larmes, et la profonde douleur des affections du sang; la nature, l’amour, la tendresse filiale te les payeront, ô père chéri, et avec abondance! Ce que tu me dois, c’est ta couronne royale qu’héritier immédiat de ta place et de ton sang, je vois descendre naturellement sur ma tête. (Il la met sur sa tête.) Eh bien, l’y voilà: le ciel l’y maintiendra; et dût la force de l’univers entier se réunir dans le bras d’un géant, il ne m’arracherait pas cette couronne héréditaire; je la tiens de toi et la laisserai aux miens, comme tu me l’as laissée. (Il sort.) LE ROI.–Warwick! Glocester! Clarence! (Rentrent Warwick et les autres.) CLARENCE.–Le roi n’a-t-il pas appelé? WARWICK.–Que désire Votre Majesté? Comment se trouve Votre Grâce? LE ROI.–Pourquoi m’avez-vous laissé seul ici, milords? CLARENCE.–Mon souverain, nous y avons laissé le prince mon frère; il a voulu s’asseoir et veiller auprès de vous. LE ROI.–Le prince de Galles? où est-il? que je le voie. Il n’est pas ici. WARWICK.–Cette porte est ouverte; il sera sorti de ce côté. GLOCESTER.–Il n’a point passé par la chambre où nous nous tenions. LE ROI.–Où est la couronne? Qui l’a ôtée de dessus mon oreiller? WARWICK.–Nous l’y avons laissée, mon souverain, quand nous sommes sortis. LE ROI.–C’est le prince qui l’aura prise.–Allez; cherchez où il peut être.–Est-il donc si impatient, qu’il prenne mon sommeil pour la mort?–Trouvez-le, lord Warwick; que vos reproches l’amènent ici.–Ce procédé de sa part s’unit à mon mal et hâte ma fin.–Voyez, enfants, ce que vous êtes; avec quelle promptitude la nature se laisse aller à la révolte, dès que l’or devient l’objet de ses désirs. C’est donc pour cela que les pères insensés, dans leur inquiète prévoyance, suspendent leur sommeil pour se livrer à leurs pensées, et brisent leur cerveau par les soucis, leurs os par le travail! C’est donc pour cela qu’ils ont rassemblé et entassé ces amas corrupteurs d’un or difficilement acquis! C’est donc pour cela qu’ils se sont appliqués à former leurs enfants dans la science et les exercices de la guerre! lorsque, semblables à l’abeille, recueillant sur chaque fleur des sucs bienfaisants, nous retournons à la ruche les cuisses chargées de cire et la bouche de miel, comme l’abeille, nous sommes tués pour notre salaire.–Cet amer sentiment ajoute son poids à celui sous lequel va succomber un père! (Rentre Warwick.) Eh bien, où est-il, ce fils qui ne veut pas attendre que la maladie qui le sert en ait fini avec moi? WARWICK.–Seigneur, j’ai trouvé le prince dans la chambre voisine, couvrant de larmes de tendresse son visage ému, et la douleur si profondément empreinte dans tout son maintien, que la tyrannie, qui ne s’est jamais désaltérée que de sang, aurait, en le voyant, lavé son poignard dans des larmes de pitié…. Il vient. LE ROI.–Mais pourquoi a-t-il emporté ma couronne?–Ah! le voilà! (Entre Henri.) Approche-toi de moi, Henri.–Vous, quittez la chambre et laissez-nous seuls. HENRI.–Je ne croyais pas que je dusse vous entendre encore. LE ROI.–Ton désir, Henri, a fait naître en toi cette pensée.–Je demeure trop longtemps près de toi; je te fatigue.–Es-tu donc si pressé de voir mon siège vide, que tu ne puisses t’empêcher de t’investir de mes dignités avant que ton heure soit venue? O jeune insensé! tu aspires à un pouvoir qui te perdra. Attends encore un moment; le nuage de mes grandeurs n’est plus retenu dans sa chute que par un souffle si faible, qu’il ne tardera pas à se dissoudre; le jour de ma vie s’obscurcit. Tu as dérobé ce qui, dans quelques heures, t’appartenait sans reproche, et à l’instant de ma mort tu as mis le sceau à mon attente. Ta vie a clairement prouvé que tu ne m’aimais pas, et tu as voulu que j’en mourusse convaincu. Tu as caché dans tes pensées un millier de poignards que tu as aiguisés sur ton coeur de pierre, pour frapper la dernière demi-heure de ma vie! Quoi, ne peux-tu m’accorder encore une demi-heure? Eh bien, pars, va creuser toi-même mon tombeau, et commande aux cloches joyeuses d’annoncer à ton oreille non pas que je suis mort, mais que tu es couronné; qu’au lieu des larmes qui devraient arroser mon char funèbre, coule le baume qui consacrera ta tête. Confonds seulement mes restes dans une poussière oubliée, et donne aux vers celui qui t’a donné la vie. Arrache de leurs places mes officiers, viole mes décrets; car le temps est venu où l’on peut se moquer de toutes règles; Henri V est couronné. Lève-toi, folie; tombe, grandeur royale! Loin d’ici, vous tous, sages conseillers, et vous, singes fainéants, venez de tous les pays vous rassembler à la cour d’Angleterre! Nations voisines, purgez-vous de votre écume. Avez-vous quelque débauché qui jure, boive, danse et passe toute la nuit en orgies, qui vole, assassine et renouvelle, sous des formes différentes, tous les crimes déjà connus? Félicitez-vous, il ne troublera plus votre paix. L’Angleterre va de ses bienfaits redoublés secourir son triple forfait; l’Angleterre lui donnera des emplois, des honneurs, de la puissance: car Henri V va arracher à la licence la muselière qui la contenait, et ce chien fougueux va pouvoir à son gré entamer de sa dent la chair de l’innocent. O mon pauvre royaume, encore languissant des coups de la guerre civile, si tous mes soins n’ont pu te garantir des excès de la débauche et du vice, que deviendras-tu, quand la débauche sera ton unique souci? Oh! tu redeviendras un désert, peuplé de loups, tes anciens habitants. HENRI, se mettant à genoux.–Oh! pardonnez-moi, mon souverain.–Sans mes larmes, l’humide obstacle qui m’a coupé la parole, j’aurais prévenu cette amère et déchirante réprimande, avant que la douleur se fût mêlée à vos paroles, et que j’eusse entendu tout ce que je viens d’entendre.–Voilà votre couronne, et que celui qui porte la couronne éternelle vous conserve longtemps celle-ci! Si je l’aime autrement que comme le gage de votre valeur et de votre renommée, que jamais je ne me relève de cette posture soumise, honorable témoignage de respect que m’enseigne le sincère et profond sentiment de mon devoir! Le ciel sait, lorsque entré dans ce lieu, je vis Votre Majesté entièrement privée de respiration, de quel froid mortel fut saisi mon coeur! Si je mens à la vérité, oh! puissé-je mourir au milieu du désordre de ma vie actuelle, sans que jamais ma vie apprenne au monde incrédule le noble changement résolu dans mon âme! Venant pour vous voir et vous croyant mort (presque mort moi-même, ô mon souverain, de l’idée que vous l’étiez), j’ai adressé la parole à cette couronne, comme si elle eût pu m’entendre, et je lui faisais ces reproches: «Les inquiétudes qui t’accompagnent ont pris pour aliment la santé de mon père. Ainsi donc, toi qui es composée de l’or le plus pur, de toutes les sortes d’or tu es le pire. Un or d’un degré moins raffiné devient bien plus précieux, puisqu’il conserve la vie quand la médecine l’a rendu potable; mais toi, le plus fin, le plus honoré, le plus célèbre de tous, tu dévores celui qui te porte.» C’était en l’accusant ainsi, mon très-honoré souverain, que je l’ai posée sur ma tête, pour m’essayer avec elle comme avec un ennemi qui avait, sous mes yeux mêmes, donné la mort à mon père: sujet de plainte pour un fidèle héritier! Mais si sa possession a souillé mon âme d’un seul sentiment de joie, ou enflé mes pensées d’aucun mouvement d’orgueil; si aucun sentiment de révolte ou de vaine présomption m’inspira l’idée de saluer sa puissance du moindre mouvement d’affection, que le ciel l’éloigne pour jamais de ma tête, et me rende semblable au plus misérable des vassaux qui se prosternent devant elle avec crainte et respect! LE ROI.–O mon fils! c’est le ciel qui t’a inspiré l’idée de l’emporter d’ici, pour te fournir une nouvelle occasion de mieux regagner l’amour de ton père, en te justifiant avec autant de sagesse. Approche, Henri, assieds-toi près de mon lit; écoute le dernier conseil, je crois, que je doive jamais te donner. Le ciel sait, mon fils, par quelles voies détournées, par quels obliques et tortueux sentiers je suis parvenu à cette couronne; et je sais, moi, avec combien d’inquiétudes ma tête l’a portée: elle descendra sur la tienne, plus paisible, plus honorée, mieux affermie: car les reproches que m’a coûtés sa conquête vont s’ensevelir avec moi dans la terre. Elle n’a paru en moi qu’un honneur arraché d’une main violente, et un grand nombre de ceux qui m’environnaient me reprochaient le secours qu’ils m’avaient prêté pour m’en rendre maître. De là naissaient les querelles et l’effusion du sang qui chaque jour venaient troubler une paix imaginaire; tu vois avec quel péril j’ai soutenu ces audacieuses menaces. Tout mon règne n’a été, pour ainsi dire, qu’une scène où ce même sujet a été continuellement mis en action; mais aujourd’hui, ma mort change l’état des choses, car ce qui pour moi n’était qu’un bien acquis par la force tombe sur ta tête par un droit plus légitime; tu reçois et tu portes le diadème en vertu d’un titre héréditaire. Cependant, quoique tu sois plus affermi sur le trône que je n’ai pu l’être, tu ne l’es pas assez, tant que les ressentiments sont encore tout frais; et tous tes amis, ceux dont tu dois faire tes amis, n’ont été que tout récemment dépouillés de leur aiguillon et de leurs dents, dont la criminelle assistance avait fait mon élévation et dont la force pouvait me donner la crainte d’être renversé. Pour l’éviter, j’ai détruit les uns, et j’avais formé le dessein de conduire les autres à la Terre sainte, de crainte que le repos et le loisir de la paix ne leur donnassent la tentation d’examiner de trop près ma situation. Que ton soin, mon cher Henri, soit donc d’occuper dans des guerres étrangères ces esprits inquiets, afin d’user, dans une action portée hors de ce royaume, le souvenir des temps passés.–Je voudrais te parler encore; mais mes poumons sont tellement affaiblis, qu’il ne me reste plus d’haleine, et que la parole me manque entièrement. Oh! que Dieu me pardonne les moyens qui m’ont conduit à la couronne, et m’accorde que tu la puisses posséder en paix! HENRI.–Mon bien-aimé souverain, vous l’avez gagnée, vous l’avez portée, vous l’avez soutenue, et vous me la donnez. Ma possession doit donc être légitime et paisible; et je promets de la défendre avec des efforts plus qu’ordinaires contre l’univers entier. (Entrent le lord Jean de Lancastre, Warwick et autres lords.) LE ROI.–Tenez, tenez, voilà mon fils Jean de Lancastre. LANCASTRE.–Santé, paix et bonheur à mon auguste père! LE ROI.–Tu m’apportes, ô mon fils Jean, le bonheur et la paix: mais pour la santé, hélas! elle s’est envolée sur ses jeunes ailes loin de ce tronc desséché et flétri: tu le vois, ma tâche en ce monde touche à sa fin.–Où est milord Warwick? HENRI.–Milord Warwick! LE ROI.–Est-il quelque nom particulier attaché à l’appartement où je me suis évanoui la première fois? WARWICK.–On l’appelle Jérusalem, mon noble prince. LE ROI.–Dieu soit loué! C’est là que ma vie doit finir. Il y a plusieurs années qu’on m’a prédit que je ne mourrais que dans Jérusalem: je crus à tort que ce serait dans la Terre sainte; mais portez-moi dans cette chambre: je veux qu’on m’y place: c’est dans cette Jérusalem que Henri mourra. (Tous sortent.) FIN DU QUATRIÈME ACTE.   ACTE CINQUIÈME SCÈNE I Dans le comté de Glocester; une salle de la maison de Shallow. Entrent SHALLOW, FALSTAFF, BARDOLPH, LE PAGE. SHALLOW.–Par la corbleu, chevalier, vous ne vous en irez pas ce soir. (Appelant.) Holà, Davy! m’entends-tu? FALSTAFF.–Il faut que vous m’excusiez, maître Robert Shallow. SHALLOW.–Je ne vous excuserai point; vous ne serez point excusé: on n’admettra point d’excuses: il n’y a pas d’excuses qui tiennent: vous ne serez point excusé. Hé! Davy! (Entre Davy.) DAVY.–Me voilà, monsieur! SHALLOW.–Davy, Davy, Davy.–Attendez un peu, Davy; attendez que je voie un peu,–oui c’est cela; dites à Guillaume le cuisinier, dites-lui qu’il vienne me parler.–Sir Jean, vous ne serez point excusé. DAVY.–Vraiment, monsieur, je vous le dirai, ces ordonnances-là ne sauraient s’exécuter.–Et puis encore autre chose; est-ce en froment que nous sèmerons la grande pièce de terre? SHALLOW.–En froment rouge, Davy; mais appelez-moi Guillaume le cuisinier: n’avez-vous pas des pigeonneaux? DAVY.–Oui-da, monsieur. Voici aussi le mémoire du maréchal, pour les fers de chevaux et les socs de charrue. SHALLOW.–Voyez à quoi il se monte et qu’on le paye:–sir Jean, vous ne serez point excusé. DAVY.–Monsieur, il faut de toute nécessité un cercle neuf au baquet.–Et puis encore, monsieur, voulez-vous qu’on retienne à Guillaume quelque chose sur ses gages, pour le sac qu’il a perdu l’autre jour à la foire de Hinckley? SHALLOW.–Certainement il m’en répondra.–Quelques pigeons, Davy, une couple de petites poulardes fines, un gigot de mouton, et puis après quelques petites drôleries, dis cela à Guillaume. DAVY.–L’homme de guerre restera-t-il ici à coucher, monsieur? SHALLOW.–Oui, Davy, je veux le bien traiter; un ami à la cour vaut mieux qu’un penny dans la poche. Traite bien ses gens, Davy; car ce sont de fieffés coquins, qui pourraient mordre en arrière. DAVY.–Pas plus toujours qu’ils ne sont mordus eux-mêmes, leur linge est joliment sale. SHALLOW.–Bien trouvé, Davy; allons, à ton affaire, Davy. DAVY.–Je vous serais bien obligé, monsieur, de vouloir bien protéger Guillaume Visor de Woncot, contre Clément Perkers de la Colline. SHALLOW.–Il y a déjà bien des plaintes, Davy, contre ce Visor; ce Visor est, à ma connaissance, un grand coquin! DAVY.–J’en conviens avec Votre Seigneurie, monsieur, c’est un coquin: cependant à Dieu ne plaise qu’un coquin ne puisse pas obtenir quelque protection à la prière de son ami. Un honnête homme, monsieur, est en état de se défendre lui-même, et un coquin n’a pas cet avantage. Il y a huit ans, monsieur, que je sers fidèlement Votre Seigneurie, et si je n’ai pas le crédit, une fois ou deux par quartier, de faire avoir le dessus à un coquin contre un honnête homme, il faut convenir que j’ai bien peu de crédit auprès de Votre Seigneurie. Ce coquin est un honnête ami à moi, monsieur, c’est pourquoi je supplie Votre Seigneurie de lui accorder sa protection. SHALLOW.–Allons, c’est bon, il ne lui arrivera pas de mal. Aie soin de tout, Davy.–Où êtes-vous, sir Jean? Allons, quittez-moi ces bottes: donnez-moi la main, monsieur Bardolph. BARDOLPH.–Je suis bien charmé de voir Votre Seigneurie. SHALLOW.–Je te remercie de tout mon coeur, mon cher maître Bardolph: et toi aussi (au page), mon grand garçon, sois le bienvenu. Allons, sir Jean. (Shallow sort.) FALSTAFF.–Je vous suis, mon cher maître Robert Shallow.–Bardolph, donnez un coup d’oeil à nos chevaux. (Bardolph et le page sortent.) Si l’on me coupait en morceaux, on pourrait faire de moi quatre douzaines d’échalas barbus comme maître Shallow. C’est quelque chose d’admirable à voir que la parfaite concordance de l’esprit de ses gens avec le sien. Eux, à force de l’avoir devant les yeux, se comportent comme de sots juges de paix; et lui, à force de converser avec eux, il a pris la tournure d’un valet de juge: leurs esprits se sont si bien unis et confondus par cette société habituelle, qu’ils se jettent tous dans la même direction, comme une troupe d’oies sauvages. Si j’avais une affaire auprès de maître Shallow, je flatterais ses gens sur le crédit qu’ils ont auprès de leur maître; si j’en avais une avec ses gens, je chatouillerais maître Shallow de l’idée qu’il n’y a pas d’homme au monde qui ait plus d’autorité sur ses domestiques. Ce qu’il y a de certain, c’est que les manières ou habiles ou sottes se gagnent comme les maladies par la communication: c’est pourquoi les hommes doivent bien prendre garde à ceux qu’ils fréquentent.–Je veux tirer de ce Shallow de quoi tenir le prince Henri dans un accès de rire non interrompu pendant la durée de six mois, c’est-à-dire environ le temps de quatre plaidoiries, ou de deux procédures; et ce rire-là sera sans vacations. Oh! c’est quelque chose d’étonnant que l’effet d’un mensonge appuyé d’un long jurement, ou d’une plaisanterie faite d’un air triste, sur un gaillard qui n’a pas encore senti les épaules lui faire mal. Oh! vous le verrez rire jusqu’à ce que son visage se déforme comme un manteau mouillé mis de travers. SHALLOW, derrière le théâtre.–Sir Jean! FALSTAFF.–Je suis à vous, maître Shallow. Je suis à vous, maître Shallow. (Il sort.) SCÈNE II A Westminster; un appartement du palais. LE COMTE DE WARWICK ET LE GRAND JUGE. WARWICK.–Qu’est-ce, milord grand juge, où allez-vous? LE JUGE.–Comment se porte le roi? WARWICK.–Que trop bien. Tous ses maux sont finis. LE JUGE.–Il n’est pas mort, j’espère? WARWICK.–Il a terminé son voyage en ce monde. Il ne vit plus pour nous. LE JUGE.–J’aurais voulu que Sa Majesté m’eût mandé avant de mourir. Le zèle intègre avec lequel je l’ai servi pendant sa vie me laisse exposé à tous les traits de l’injustice. WARWICK.–En effet, je crois que le jeune roi ne vous aime pas. LE JUGE.–Je sais qu’il ne m’aime pas; aussi je m’arme de courage pour soutenir d’un front serein le poids des circonstances; elles ne peuvent me menacer d’une disgrâce plus affreuse que celle que me peint mon imagination. (Entrent le prince Jean de Lancastre, Glocester, Clarence et autres lords.) WARWICK.–Voici les enfants affligés de feu Henri. Oh! plût au ciel que le Henri qui est vivant eût le caractère du moins estimable de ces trois princes! Combien de nobles conserveraient leurs emplois, qui vont devenir le butin d’hommes de la plus vile espèce? LE JUGE.–Hélas! je crains bien que tout l’Etat ne soit bouleversé. LANCASTRE.–Bonjour, cousin Warwick. GLOCESTER ET CLARENCE.–Bonjour, cousin. LANCASTRE.–Nous nous abordons comme des hommes qui ont perdu l’usage de la parole. WARWICK.–Nous pourrions bien le retrouver; mais ce que nous aurions à dire est trop triste, pour souffrir de longs discours. LANCASTRE.–Allons! que la paix soit avec celui qui nous cause cette tristesse! LE JUGE.–Que la paix soit avec nous, et nous préserve de devenir plus tristes encore! GLOCESTER.–O mon cher lord! vous avez en effet perdu un ami; et j’oserais jurer que vous n’avez pas emprunté le masque de la douleur: sûrement celle que vous montrez est sentie et bien sincère. LANCASTRE.–Quoique nul homme dans ce royaume ne puisse savoir au juste quel sera son sort, cependant vous êtes celui qui a le moins à espérer. J’en suis affligé: je voudrais bien qu’il en fût autrement. CLARENCE.–Il faut maintenant que vous ayez des égards pour sir Jean Falstaff. Il nage contre le cours qu’a suivi votre mérite. LE JUGE.–Aimables princes, ce que j’ai fait, je l’ai fait en tout honneur, et conduit par l’impartiale direction de ma conscience, et vous ne m’en verrez jamais solliciter le pardon par de honteuses et inutiles supplications. Si la fidélité et l’irréprochable innocence ne suffisent pas à me défendre, j’irai trouver mon maître le roi mort, et je lui dirai qui m’envoie après lui. WARWICK.–Voici le prince. (Entre Henri V.) LE JUGE.–Salut! Que le ciel conserve Votre Majesté! LE ROI.–Ce vêtement somptueux et nouveau pour moi, la majesté, ne m’est pas aussi léger que vous pouvez le croire.–Mes frères, votre tristesse est mêlée de quelque crainte. Mais c’est ici la cour d’Angleterre et non la cour de Turquie. Ce n’est point un Amurat qui succède à un Amurat; c’est Henri qui succède à Henri.–Cependant, soyez tristes, mes bons frères; car il faut l’avouer, cette tristesse vous sied; la douleur se montre en vous d’un air si noble que je veux en imiter l’exemple, et la conserver au fond de mon âme. Soyez donc tristes, mais pas plus, mes bons frères, que vous ne devez l’être, d’un fardeau qui nous est imposé en commun. Quant à moi, j’en atteste le ciel, je vous demande d’être assurés que je serai votre père et votre frère à la fois. Chargez-vous seulement de m’aimer, et moi je me charge de tous vos autres soins. Cependant pleurez Henri mort: je veux le pleurer aussi: mais vous avez un Henri vivant, qui pour chacune de vos larmes vous rendra autant d’heures de bonheur. LANCASTRE ET LES AUTRES.–Nous n’attendons pas moins de Votre Majesté. LE ROI, les considérant l’un après l’autre.–Vous me regardez d’un air inquiet; (au juge) et vous plus que les autres; vous êtes, je crois, bien sûr que je ne vous aime pas. LE JUGE.–Je suis sûr que, si l’on me rend la justice qui m’est due, Votre Majesté n’a nul motif légitime de me haïr. LE ROI.–Non? Comment un prince élevé dans de si hautes espérances pourrait-il oublier des affronts tels que ceux que vous m’avez fait subir? Quoi! réprimander, maltraiter de paroles, envoyer rudement en prison l’héritier présomptif de l’Angleterre! cela se pourrait-il aisément supporter? cela peut-il être lavé dans le Léthé? cela peut-il être pardonné? LE JUGE.–Je représentais alors la personne de votre père. L’image de sa puissance résidait en moi; et au moment où je dispensais sa loi, où j’étais occupé tout entier des intérêts publics, il plut à Votre Altesse d’oublier ma place, la majesté de la loi, l’autorité de la justice, et l’image du souverain que je représentais; et elle me frappa sur le siége même où je rendais un arrêt! Alors je déployai contre vous, comme criminel envers votre père, toute la hardiesse de mon autorité, et je vous fis emprisonner. Si ma conduite fut blâmable, consentez donc, aujourd’hui que vous portez le diadème, à voir votre fils mépriser vos décrets, arracher la justice de votre respectable tribunal, dédaigner la loi dans son cours, émousser le glaive qui protége la paix et la sûreté de votre personne, que dis-je? conspuer votre royale image, et insulter à vos oeuvres dans un second vous-même. Interrogez vos pensées de roi, placez-vous dans cette position: soyez aujourd’hui le père, et figurez-vous que vous avez un fils; que vous apprenez qu’il a profané votre dignité à cet excès, que vous voyez vos plus redoutables lois méprisées avec tant de légèreté, et vous-même dédaigné à ce point par un fils: et ensuite imaginez-vous que je remplis votre rôle, et que c’est au nom de votre autorité que j’impose, avec douceur, silence à votre fils: après cet examen de sang-froid, jugez-moi, et dites-moi, comme il convient à votre condition de roi, ce que j’ai fait de malséant à ma place, à mon caractère, ou à la majesté de mon souverain? LE ROI.–Vous avez raison, juge, et vous avez pesé les choses comme vous le deviez. En conséquence, continuez de tenir la balance et le glaive; et je souhaite qu’élevé de jour en jour à de plus grands honneurs, vous viviez assez pour voir un de mes fils vous offenser, et vous obéir, comme j’ai fait; puissé-je vivre aussi pour lui répéter les paroles de mon père: «Je suis heureux d’avoir un magistrat assez courageux pour oser exercer la justice sur mon propre fils; et je ne suis pas moins heureux d’avoir un fils qui se dépouille ainsi de sa dignité entre les mains de la justice.»–Vous m’avez mis en prison: c’est pour cela que je mets en votre main le glaive sans tache que vous avez accoutumé de porter, en vous rappelant que vous devez en user avec la même fermeté, la même justice, la même impartialité que vous avez employées avec moi. Voilà ma main. Vous servirez de père à ma jeunesse; ma voix ne sera que l’écho des paroles que vous ferez entendre à mon oreille. Je soumettrai humblement mes résolutions aux sages conseils de votre expérience.–Et vous tous, princes, mes frères, croyez-moi, je vous en conjure.–Mon père a emporté avec lui mes égarements; tous les penchants déréglés de ma jeunesse sont ensevelis dans sa tombe. Je lui survis triste et animé de son esprit, pour tromper l’attente de l’univers, pour démentir les prédictions et pour effacer l’injuste opinion qui s’est établie sur moi, d’après les apparences: les flots de mon sang ont jusqu’ici coulé au sein d’orgueilleuses folies: maintenant ils vont refluer en arrière et retourner vers l’océan pour se mêler à ses vagues imposantes dans une solennelle majesté. Nous convoquons maintenant notre cour suprême du parlement, et choisissons pour membres de notre conseil des hommes si sages que le grand corps de l’État puisse le disputer à la nation la mieux gouvernée, et que les affaires de la paix ou de la guerre, ou de toutes deux ensemble, nous soient également connues et familières à tous. (Au grand juge.) Vous y aurez, mon père, la première place. Après la cérémonie de notre couronnement, nous assemblerons, comme je viens de l’annoncer, tous les membres de l’État, et si le ciel seconde mes bonnes intentions, nul prince, nul pair n’aura jamais sujet de dire: «Que le ciel abrège d’un seul jour la vie fortunée de Henri!» (Ils sortent.) SCÈNE III Dans le comté de Glocester.–Le jardin de la maison de Shallow. Entrent FALSTAFF, SHALLOW, SILENCE, BARDOLPH, LE PAGE ET DAVY. SHALLOW, à Falstaff.–Oh! vous verrez mon verger, et sous mon berceau nous mangerons une reinette de l’année dernière, que j’ai greffée moi-même, avec un plat de biscuits et quelque chose comme ça. Allons, cousin Silence, et puis nous irons nous coucher. FALSTAFF.–Pardieu, vous avez là une bonne et riche habitation! SHALLOW.–Oh! toute nue, nue, nue! une pauvreté, une pauvreté, sir Jean: mais, ma foi, l’air y est bon.–Sers, Davy, sers, Davy; fort bien, Davy. FALSTAFF.–Ce Davy vous sert à bien des choses; il est tout à la fois votre valet et votre laboureur. SHALLOW.–C’est un bon valet, un bon valet, un très-bon valet, sir Jean. Par la messe, j’ai bu un peu trop de vin d’Espagne à souper.–C’est un bon valet.–Oh! çà, asseyez-vous donc, asseyez-vous donc: approchez donc, cousin. SILENCE.–Ah! mon cher, je dis, je veux bien. (Il chante.) Ne faisons rien autre que manger et bonne chère, Et remercier le ciel de cette joyeuse année; Quand la viande est à bon marché et que les femelles sont chères Que de jeunes gaillards rôdent çà et là… Vive la joie, et vive la joie à jamais! FALSTAFF.–Ah! voilà ce qui s’appelle un bon vivant! Maître Silence, je vous porte une santé pour cela. SHALLOW.–Versez donc à M. Bardolph, Davy. DAVY.–Mon cher monsieur, asseyez-vous donc. (Il fait asseoir le page et Bardolph à une autre table.) Je suis à vous tout à l’heure.–Mon très-cher monsieur, asseyez-vous.–Monsieur le page, mon bon monsieur le page, asseyez-vous. Grand bien vous fasse. Ce qui nous manque à manger, nous l’aurons en boisson.–Il faut excuser. Le coeur est tout. (Il sort.) SHALLOW.–Allons, gai, monsieur Bardolph; et vous, mon petit soldat aussi, que je vois là-bas, égayez-vous. SILENCE chante. Allons, gai, gai, ma femme est comme toutes les autres; Car les femmes sont des diablesses, les petites et les grandes. On est gai dans la salle quand les barbes se remuent. Et vive la joie du carnaval! Allons, gai, gai, etc. FALSTAFF.–Je n’aurais pas cru que maître Silence eût été un homme de si bonne humeur. SILENCE.–Qui? moi? J’ai été comme cela déjà plus d’une fois. DAVY, rentre et sert un plat de pommes devant Bardolph.–Tenez, voilà un plat de pommes de rambour pour vous. SHALLOW.–Davy? DAVY.–Plaît-il, monsieur?–Je suis à vous tout à l’heure. Un verre de vin, n’est-ce pas, monsieur? SILENCE chante. Un verre de vin, pétillant et fin, Et je bois à mes amours, Et un coeur joyeux vit longtemps. FALSTAFF.–Bravo, maître Silence. SILENCE.–Et soyons gais, voilà le bon temps de la nuit. FALSTAFF.–Santé et longue vie à vous, maître Silence! SILENCE chante. Remplissez le verre et faites-le passer, Et je vous fais raison jusqu’à un mille de profondeur. SHALLOW.–Honnête Bardolph, soyez le bienvenu: si tu as besoin de quelque chose et que tu ne le demandes pas, dame, tant pis pour toi. (Au page.) Bienvenu aussi, toi, mon petit fripon, et de toute mon âme! Je vais boire à monsieur Bardolph et à tous les joyeux cavalleros de Londres. DAVY.–J’espère bien voir Londres une fois avant de mourir. BARDOLPH.–Si j’ai le plaisir de vous y rencontrer, Davy…. SHALLOW.–Vous boirez bouteille ensemble? Ha! n’est-ce pas, monsieur Bardolph? BARDOLPH.–Oui, monsieur, et à même le broc. SHALLOW.–Pardieu, je te remercie.–Le drôle se collera à tes côtés, je puis t’en assurer: oh! il ne te renoncera pas, il est de bonne race. BARDOLPH.–Et moi, je me collerai à lui aussi, monsieur. SHALLOW.–C’est parler comme un roi!–Ne vous laissez manquer de rien; allons, qui? (On entend frapper à la porte.)–Voyez qui est-ce qui frappe là. Ho! qui est là? (Davy sort.) FALSTAFF, à Silence qui avale une rasade.–Ma foi! vous m’avez bien fait raison. SILENCE chante. Fais-moi raison Et arme-moi chevalier. Samingo. 52 Note 52: (retour) Samingo pour Domingo. C’est le refrain d’une vieille chanson. N’est-ce pas cela? FALSTAFF.–C’est cela. SILENCE.–Est-ce cela? Eh bien, avouez donc qu’un vieux homme est encore bon à quelque chose. (Rentre Davy.) DAVY.–Plaise à Votre Seigneurie! il y a là-bas un certain Pistol qui arrive de la cour et apporte des nouvelles. FALSTAFF.–De la cour? Faites-le entrer. (Entre Pistol.) FALSTAFF.–Eh bien, Pistol, qu’est-ce qu’il y a? PISTOL.–Sir Jean, Dieu vous ait en sa garde! FALSTAFF.–Quel vent vous a soufflé ici, Pistol? PISTOL.–Ce n’est pas ce mauvais vent qui ne souffle rien de bon à l’homme.–Aimable chevalier, te voilà devenu des plus grands personnages du royaume. SILENCE.–Ma foi! je crois qu’il n’est autre que le bonhomme Souffle de Barson? 53 Note 53: (retour) Puff de Barson. Il a fallu traduire le nom pour faire comprendre la réplique. PISTOL.–Souffle! Je te souffle dans la face, mauvais poltron de païen. Sir Jean, je suis ton Pistol et ton ami. Et je suis venu ici ventre à terre; et je t’apporte des nouvelles et des bonheurs pleins de félicités, et un siècle d’or, et d’heureuses nouvelles du plus grand prix. FALSTAFF.–Eh bien, je t’en prie, débite-les-nous donc, comme un homme de ce monde. PISTOL.–Au diable ce monde et ses vilenies! 54 Je parle de l’Afrique et de joies d’or. Note 54: (retour) A f…. a for the world. FALSTAFF.–Maudit chevalier d’Assyrie, quelles sont les nouvelles? Que le roi Cophetua sache donc enfin de quoi il s’agit. SILENCE chante. Oui, et Robin-Hood, aussi, et Scarlet et le petit Jean. PISTOL.–Est-ce à des mâtins de la basse-cour à se mettre en comparaison avec l’Hélicon? De bonnes nouvelles seront-elles ainsi reçues? Alors, Pistol, cache ta tête dans le giron des Furies. SHALLOW.–Mon galant homme, je n’entends rien à vos manières d’agir. PISTOL.–C’est de quoi tu dois te lamenter. SHALLOW.–Pardonnez-moi, monsieur. Mais, monsieur, si vous arrivez avec des nouvelles de la cour, je pense qu’il n’y a que deux partis à prendre, c’est ou de les débiter, ou de les taire. Je suis, monsieur, dépositaire d’une certaine autorité, sous le bon plaisir du roi. PISTOL.–Et quel roi, va-nu-pieds? Parle, ou meurs. SHALLOW.–Du roi Henri. PISTOL.–Henri IV, ou Henri V? SHALLOW.–Henri IV. PISTOL.–Au diable 55 ton office! Sir Jean, ton tendre agneau est à présent roi; Henri V, le voilà! Je dis vrai. Si Pistol te ment, tiens, fais-moi la figue, comme à un fanfaron espagnol. FALSTAFF.–Comment? est-ce que le vieux roi est mort? PISTOL.–Aussi ferme qu’un clou dans une porte 56: ce que je dis est la vérité. Note 55: (retour) A f…. a for thine office. Note 56: (retour) As nail in door; expression proverbiale. Door-nail signifie le clou sur lequel frappe le marteau de la porte. As nail in door pourrait signifier aussi comme un ongle pris dans une porte. FALSTAFF.–Allons, Bardolph, partons: selle mon cheval. Maître Robert Shallow, choisis la place que tu voudras dans tout le pays; elle est à toi. Et toi, Pistol, je te surchargerai de dignités. BARDOLPH.–Oh! jour heureux! Je ne donnerais pas ma fortune pour une baronnie. PISTOL.–Eh bien? n’ai-je pas apporté de bonnes nouvelles? FALSTAFF.–Portez maître Silence à son lit.–Maître Shallow, milord Shallow, vois ce que tu veux être: je suis l’intendant de la fortune; prends tes bottes; nous voyagerons toute la nuit.–Oh! mon cher Pistol! Vite, vite, Bardolph! (Bardolph sort.) Viens, Pistol; dis-moi encore quelque chose, et en même temps cherche dans ta tête quelque emploi pour toi, qui te fasse plaisir. Vos bottes, vos bottes, maître Shallow. Je suis sûr que le jeune roi languit après moi. Prenons les chevaux du premier venu: n’importe qui. Les lois d’Angleterre sont actuellement à mes ordres. Heureux ceux qui ont été mes amis; et malheur à milord grand juge! PISTOL.–Que de vilains vautours lui mangent les poumons! Qu’est-elle devenue, comme on dit, la vie que je menais il n’y a pas longtemps? Eh bien! nous y voilà. Bénis soient ces jours de bonheur! (Ils sortent.) SCÈNE IV Londres.–Une rue. Entrent DEUX HUISSIERS traînant L’HÔTESSE QUICKLY ET DOROTHÉE TEAR-SHEET. L’HÔTESSE.–Non, gueux de gredin, quand j’en devrais mourir, je voudrais te voir pendu. Tu m’as disloqué l’épaule. LE PREMIER HUISSIER.–Les constables me l’ont remise entre les mains; elle aura du régime du fouet autant qu’il lui en faudra, je le lui promets. Il y a un homme ou deux de tués à cause d’elle. DOROTHÉE.–Vous mentez, bec à corbin, bec à corbin que vous êtes. Viens donc, je te dis, moi, damné coquin au visage de tripes. Si tu me fais faire une fausse couche, il vaudrait mieux pour toi que tu eusses battu ta mère. Vilaine face de papier mâché! L’HÔTESSE.–O Seigneur! pourquoi sir Jean n’est-il pas ici? Il y aurait du sang répandu d’abord. Mais voyez, mon Dieu, lui faire faire une fausse couche! LE PREMIER HUISSIER.–Si cela arrive, vous lui remettrez sa douzaine de coussins; elle n’en a que onze maintenant. Allons, je vous commande à toutes deux de venir avec moi. Il est mort, cet homme que vous avez battu Pistol et vous. DOROTHÉE.–Je vais te le dire, figure d’encensoir: allez, on vous fera solidement gambiller en l’air pour cela, vilaine mouche bleue 57 que vous êtes. Sale meurt-de-faim de correcteur, si vous n’êtes pas pendu, je quitte le métier 58. Note 57: (retour) Allusion à l’habit bleu des huissiers. Note 58: (retour) Half-kirtles. C’était, à ce qui paraît, une sorte de vêtement de nuit à l’usage des femmes de l’espèce de Dorothée. LE PREMIER HUISSIER.–Venez, venez, chevaliers errants, venez. L’HÔTESSE.–O Dieu! faut-il que la force l’emporte ainsi sur le bon droit? Bien, bien, de la patience vient l’aisance. DOROTHÉE.–Allons donc, coquin, allons donc, menez-moi donc devant le juge. L’HÔTESSE.–Oui, venez donc, chien de chasse affamé. DOROTHÉE.–Mort de Dieu! tête de Dieu! L’HÔTESSE.–Atome que tu es! DOROTHÉE.–Allons donc, chose de rien du tout. Allons donc, gredin. LE PREMIER HUISSIER.–C’est bien, c’est bien. (Ils sortent.) SCÈNE V Une place publique près de l’abbaye de Westminster. Entrent DEUX VALETS couvrant le pavé de joncs. LE PREMIER VALET.–Encore des roseaux, encore des roseaux. LE SECOND VALET.–Les trompettes ont sonné deux fanfares. LE PREMIER VALET.–Il sera bien deux heures, avant qu’on revienne du couronnement.–Dépêchons, dépêchons. (Ils sortent.) (Entrent Falstaff, Shallow, Pistol, Bardolph, le Page.) FALSTAFF.–Tenez-vous là à côté de moi, maître Robert Shallow. Je vous ferai faire accueil par le roi: je vais lui donner un coup d’oeil de côté lorsqu’il passera; et remarquez bien de quel air il me regardera. PISTOL.–Bénédiction sur tes poumons, bon chevalier! FALSTAFF.–Approche ici, Pistol; tiens-toi derrière moi. (A Shallow.) Oh! si j’avais eu le temps de faire faire des livrées neuves, j’aurais voulu y dépenser les mille livres sterling que je vous ai empruntées. Mais cela ne fait rien: cette manière modeste de se présenter sied mieux encore. Cela prouve combien j’étais pressé de le voir. SHALLOW.–Oui, c’en est une preuve. FALSTAFF.–Cela fait voir l’ardeur de mon affection. SHALLOW.–Oui, sans doute. FALSTAFF.–Mon dévouement. SHALLOW.–Certainement, certainement, certainement. FALSTAFF.–Cela a l’air d’un homme qui a couru la poste jour et nuit, et sans délibérer, sans songer à rien, sans se donner le temps de changer de chemise. SHALLOW.–Cela est très-certain. FALSTAFF.–Mais qui vient se poster là tout sali du voyage, tout en sueur du désir de le voir, n’ayant nulle autre idée en tête, mettant en oubli toute autre affaire, comme s’il n’y avait plus au monde rien à faire que de le voir…. PISTOL.–C’est semper idem, car absque hoc nihil est. Parfait en tout point. SHALLOW.–Oui vraiment. PISTOL.–Mon chevalier, je veux enflammer ton noble foie, et te mettre en fureur. Ta Dorothée, l’Hélène de tes nobles pensées, est dans une honteuse réclusion, dans une prison infecte, traînée là par la main la plus grossière et la plus sale. Fais sortir la Vengeance de son antre d’ébène avec les serpents agités de l’affreuse Alecton; car ta chère Dorothée est dedans: Pistol ne dit jamais rien que de vrai. FALSTAFF.–Je la délivrerai. (Acclamations, bruits de trompettes derrière le théâtre.) PISTOL.–On a entendu mugir la mer et les sons éclatants de la trompette. (Entre le roi avec sa suite, dans laquelle se trouve le lord grand juge.) FALSTAFF.–Dieu conserve Ta Majesté, roi Hal, mon royal Hal! PISTOL.–Que le ciel te garde et veille sur toi, très-royal rejeton de la gloire! FALSTAFF.–Que Dieu te conserve, mon cher enfant! LE ROI.–Milord grand juge, parlez à cet insensé. LE JUGE.–Êtes-vous en votre bon sens? Savez-vous ce que vous dites? FALSTAFF.–Mon roi, mon Jupiter! C’est à toi que je parle, mon coeur. HENRI.–Je ne te connais point, vieillard. Va faire tes prières.–Que ces cheveux blancs siéent mal à un insensé, à un mauvais bouffon! J’ai vu en songe, pendant un long sommeil, un homme de cette espèce, gonflé de même d’un excès de nourriture, aussi vieux et aussi débauché. Mais éveillé, je méprise mon songe.–Va travailler à diminuer ton ventre et à grossir ton mérite. Quitte ta vie gloutonne: sache que la tombe ouvre pour toi une bouche trois fois plus large que pour les autres hommes.–Ne me réplique pas par une ridicule plaisanterie. Ne t’imagine pas que je sois aujourd’hui ce que j’étais. Le ciel sait, et l’univers verra, que j’ai renoncé à mon passé, et je rejetterai de même tous ceux qui firent ma société. Quand tu entendras dire que je suis ce que j’ai été, reviens vers moi, et tu seras ce que tu étais alors, le guide et le promoteur de mes dérèglements. Jusqu’à ce moment, je te bannis, sous peine de mort, comme j’ai déjà banni le reste de ceux qui m’ont égaré, et je te défends d’approcher de notre personne plus près que de dix milles. Quant à votre subsistance, je vous l’assurerai, afin que les besoins ne vous sollicitent pas au mal; et lorsque nous apprendrons que vous avez réformé votre vie, alors nous vous emploierons, selon votre capacité et votre mérite. (Au grand juge.) C’est vous, milord, que je charge de veiller sur l’exécution de mes ordres. Continuez la marche. (Sortent le roi et sa suite.) FALSTAFF.–Maître Shallow, je vous dois mille livres sterling. SHALLOW.–Oui, vraiment, sir Jean, que je vous prie de me rendre, pour que je puisse les remporter avec moi. FALSTAFF.–Cela est bien difficile, maître Shallow. Que tout ceci ne vous chagrine pas. Il va m’envoyer chercher pour me parler en particulier, voyez-vous. Il faut bien qu’il prenne ce ton devant le monde. N’ayez pas d’inquiétude sur votre fortune. Je suis encore, tel que vous me voyez, l’homme qui vous fera prospérer. SHALLOW.–Je ne vois pas trop comment, à moins que vous ne me donniez votre pourpoint, et que vous ne me rembourriez de paille. Je vous en prie, mon cher sir Jean, sur les mille livres, rendez-m’en seulement cinq cents. FALSTAFF.–Maître, je vous tiendrai parole: ce que vous avez entendu là n’était qu’une couleur. SHALLOW.–Je crains bien que vous ne soyez teint 59 de cette couleur-là toute votre vie. Note 59: (retour) That you will die in; jeu de mots entre die, mourir, et dye, teindre. FALSTAFF.–Ne craignez point de couleurs; venez dîner avec moi. Viens, lieutenant Pistol; et toi aussi, Bardolph.–On m’enverra chercher ce soir de bonne heure. (Rentrent le prince Jean de Lancastre, le lord grand juge, des officiers de justice, etc.) LE JUGE, à des archers.–Allez, conduisez sir Jean Falstaff à la Flotte 60: emmenez avec lui toute sa compagnie. Note 60: (retour) Dans la prison appelée la Flotte; selon toute apparence, pour assurer l’exécution des ordres du roi, car on verra plus loin qu’ils ne sont condamnés qu’au bannissement. FALSTAFF.–Milord, milord…. LE JUGE.–Je n’ai pas le temps de vous parler: je vous entendrai tantôt.–Qu’on les emmène. PISTOL. Si fortuna me tormenta, Spero me contenta. (Sortent Falstaff, Shallow, Pistol, Bardolph, le page, et les officiers de justice.) LANCASTRE.–J’aime beaucoup cette noble conduite du roi: il a l’intention de donner à ses anciens camarades une honnête aisance. Mais il les bannit tous, jusqu’à ce qu’ils aient pris devant le public un langage plus sensé et plus décent. LE JUGE.–C’est ce qui va être exécuté. LANCASTRE.–Le roi a convoqué son parlement, milord. LE JUGE.–Oui, prince. LANCASTRE.–Je parierais qu’avant la fin de cette année nous porterons nos armes concitoyennes et notre ardeur native jusqu’au sein de la France.–J’ai entendu quelque oiseau chanter l’air de ces paroles, et sa musique, à ce que je présume, a plu à l’oreille du roi. Allons, venez. (Ils sortent.) ÉPILOGUE PRONONCÉ PAR UN DANSEUR. D’abord ma crainte, ensuite ma révérence, et puis mon discours. Ma crainte, c’est votre mécontentement; ma révérence, c’est mon devoir; et mon discours, c’est de vous demander pardon. Si vous vous attendez à un bon discours, je suis perdu; car ce que j’ai à vous dire est de ma façon, et ce que je dois vous dire va encore, j’en ai peur, me faire tort. Mais au fait, et à tout hasard, il faut que vous sachiez, comme vous le savez très-bien, que je parus dernièrement ici à la fin d’une pièce qui vous avait déplu, pour vous demander votre indulgence et vous en promettre une meilleure; je comptais, pour vous dire la vérité, m’acquitter au moyen de celle-ci: mais si, comme une expédition malheureuse, elle me revient sans succès, je fais banqueroute; et vous, mes chers créanciers, vous perdez votre dû. Je vous promis que je me trouverais ici; et en vertu de ma parole, je viens livrer ma personne à votre merci. Rabattez-moi quelque chose, je vous payerai quelque chose; et suivant l’usage de la plupart des débiteurs, je vous ferai des promesses à l’infini. Si ma langue ne peut vous persuader de me tenir quitte, voulez-vous m’ordonner d’user de mes jambes? Et pourtant ce serait un payement bien léger que de payer sa dette en gambades. Mais une conscience délicate offre toutes les satisfactions qui sont en son pouvoir, et c’est ce que je vais faire. Toutes les dames qui sont ici m’ont déjà pardonné; si les messieurs ne veulent pas en faire autant, alors les messieurs ne s’accordent donc pas avec les dames, et c’est ce qu’on n’a jamais vu dans une pareille assemblée.–Encore un mot, je vous en supplie. Si vous n’êtes pas trop dégoûtés de la chair grasse, notre humble auteur continuera son histoire, dans laquelle sir Jean continuera de jouer son rôle, et où il vous fera rire par le moyen de la belle Catherine de France; autant que j’en puis savoir, Falstaff y mourra de gras fondu, à moins que vous ne l’ayez déjà tué par votre disgrâce: car Oldcastle est mort martyr, et celui-ci n’est pas le même homme.–Ma langue est fatiguée: quand mes jambes le seront aussi, je vous souhaiterai le bonsoir, et sur ce je me prosterne à genoux devant vous; mais à la vérité c’est afin de prier pour la reine. FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.

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